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Par M. MALGAIGNE ,
*
PROFESSEUR AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS,
CHIRURGIEN DE L’HÔPITAL SAINT-ANTOINE,
CHKYALIIR DE LA LÉGION D’HONNEUR ET DU MÉRITE MILITAIRE DE POLOGNE , ETC.
Première année. — 1843.
TOME PREMIER.
(Dn s’abonne à paris,
AU BUREAU DU JOURNAL CHEZ PAUL DUPONT ET Ci», ÉDITEUR,
Rue de Grenelle-Saint-Honoré, 55.
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JANVIER 1843.
SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. — De la fracture par écrasement du calcanéum, par M. Malgaigne.—
De la rétroversion de l’utérus dans l’état de grossesse , par M. Amussat. — IL Revue
critique. — Chirurgie. Discussion sur la ténotomie. — Mortalité après les opérations
dans les hôpitaux de Paris.— Traitement de l’ophthalmie des nouveau-nés. — Obstétrique.
Extraits des journaux allemands. — Dépression considérable du frontal chez un nouveau-né.
— Pharmacologie chirurgicale. Note sur le sparadrap commun. — III. Bibliographie. —
Traité des sections tendineuses et musculaires. — IV. Nouvelles et variétés.
AVANT-PROPOS.
Un Journal exclusivement destiné à la chirurgie, à en jugerpar les tentatives déjà
faites, est une œuvre difficile à créer et à soutenir. Certes, ni le talent, ni la volonté ne
manquaientà ceux qui nous ont précédés dans cette carrière, et il faut bien chercher
ailleurs les causes qui ont nui à leur succès. Sans doute, c’est que les efforts d’un seul
homme, ou d’un petit nombre d’hommes, ne sauraient suffire pour assurer à une publi¬
cation de cette nature toutes les conditions désirables d’intérêt, d’autorité et de durée;
et il nousa paru que nous aurions bien plus de chances de réussir, si, appelant à nous
tous les représentants de la Chirurgie française, nous faisions de ce Journal un
grand centre où aboutiraient tous les travaux vraiment utiles , une tribune où tous
nos chirurgiens prendraient la parole à leur tour. Nous nous sommes donc adres¬
sés aux chefs de service des hôpitaux de Paris, aux professeurs de la Faculté,
aux membres de l’Académie royale de Médecine, aux praticiens les plus notables.
Nous avons fait un semblable appel aux chirurgiens des grands hôpitaux de pro¬
vince; et, à part un petit nombre de nos collègues, absorbés par des occupations
d’une autre nature, ou liés par des engagements antérieurs, nous sommes heureux
de dire que nos vues ont été comprises, et que nous avons réuni les adhésions les
plus nombreuses et les sympathies les plus honorables. Nous espérons ainsi
que ce Journal représentera fidèlement à la France et à l’étranger le mouvement
et la physionomie de notre Chirurgie contemporaine; et telle est, dès aujourd’hui,
l’abondance de nos matériaux, que, pour céder au légitime désir de nos collabora¬
teurs, nous donnerons à ce premier numéro un supplément d’égale étendue, qui pa¬
raîtra le 20 janvier prochain.
Nous ne négligerons point cependant de tenir nos lecteurs au courant des pro¬
grès de la Chirurgie étrangère ; et ce sera là l’un des objets essentiels de nos re¬
vues critiques. M. Danyau , professeur-adjoint à l’hospice de la Maternité, sera
chargé de tout ce qui regarde l’obstétrique; et pour ce qui concerne la pharmaco¬
logie chirurgicale, nous aurons recours aux lumières spéciales de M. Bouchardat,
pharmacien en chef de l’Hôtel-Dieu.
I
2
TRAVAUX ORIGINAUX.
TRAVAUX ORIGINAUX.
Mémoire sur la fracture par éerascment dis calcanéum,
par M. Malgaigne.
Je me propose , dans ce Mémoire , d’appeler l’attention des praticiens sur une
fracture demeurée jusqu’à présent inconnue, car je n’en ai trouvé de mention
dans aucun traité de chirurgie, qui ne doit pas cependant être bien rare, puisque
j’en ai rencontré coup sur coup trois exemples ; qui enfin à pu exposer plus d’un
chirurgien à une erreur de diagnostic, car j’ai d’abord commis cette erreur moi-
même, et n’en ai été détrompé que par l’autopsie.
11 ne manque pas cependant dans nos livres classiques , comme dans nos dic¬
tionnaires, d’articles assez étendus sur la fracture du calcanéum ; mais on entend
par là une sorte de rupture analogue à celle de la rotule, effectuée par la con¬
traction des muscles qui aboutissent au tendon d’Achille, et dans laquelle les
fragments s’écartent et demeurent séparés par un intervalle plus ou moins consi¬
dérable. Peu de sujets ont aussi heureusement exercé la verve des théoriciens; ils
ont étudié avec une sorte de complaisance la nature de la cause fracturante, sa
manière d’agir, les symptômes produits, les moyens d’y remédier; à ce tableau
tracé de main de maître, il ne manquait, à vrai dire, qu’une seule chose, quelques
faits exactement observés. Chose étrange à dire ! pas un dogmatiste dissertant si
bien sur la fracture par arrachement du calcanéum n’en avait vu un seul exem¬
ple ; à force de recherches, je n’ai pu parvenir encore qu’à en rassembler cinq ou
six cas fort incomplets, fort mal observés, qui font jusqu’à présent tout le bagage
de la science, et ce n’est pas trop s’avancer de dire qu’il y en a plus de descriptions
que d’observations. La conséquence que je veux tirer de tout ceci, c’est que la frac¬
ture par arrachement doit donc être excessivement rare , car elle est des plus
faciles à reconnaître , et qu’il se pourrait bien qu’elle dût céder le pas dans nos
descriptions à cette autre fracture que j’appellerai par écrasement, et qui, par la
difficulté de son diagnostic, est restée oubliée ou bien plutôt méconnue.
Du reste, avant d’en aborder l’histoire, il me paraît à propos de mettre sous les
yeux du lecteur le premier fait qui soit venu m’avertir de son existence ; le récit
de l’erreur où je suis tombé en dira peut-être plus que toutes les réflexions du
monde sur l’importance relative de ce sujet.
Observ. Ire. — Chiite présumée sur les pieds ; signes de fracture rapportés à une
fracture du péroné ; fracture du calcanéum reconnue a l’autopsie .
Le 11 mai 1842, on apporta dans mon service à Bicétre le nommé Martelli,
aliéné , âgé de CO ans, qui depuis quelques jours ne pouvait plus marcher par suite
d’une chute. On nous apprit que cet homme, atteint d’une paralysie commençante,
marchait habituellement avec peine, sans claudication apparente, mais sujet à
perdre l’équilibre au moindre obstacle que les pieds venaient à heurter; et il faisait
ainsi des chutes assez fréquentes qui n’avaient eu jusque là aucune suite fâcheuse.
Le 7 mai il avait voulu pénétrer dans l’école par une fenêtre ouverte à hauteur
d’appui ; mais, ayant mal pris ses mesures, il était retombé en dehors sur le pavé.
11 ne pouvait dire comment il était tombé, ni sur quelle partie ; tout ce qu’on pouvait
présumer est que la chute avait porté sur le pied droit. Il se releva et put marcher
encore, mais en boitant cette fois sensiblement ; le lendemain la douleur accrue l’a¬
vait obligé à garder le lit dans sa division ; et les cataplasmes émollients continués
plusieurs jours n’ayant amené aucun amendement, c’est alors qu’on nous l’avait en¬
voyé.
A l’examen, nous trouvâmes la partie inférieure de la jambe et le pied
MALGAIGNE. — FRACTURE PAR ÉCRASEMENT DU CALCANÉUM. 3
occupés par un gonflement considérable, sans déformation bien apparente, le
pied dans ses rapports normaux avec la jambe, et le gonflement égal des deux
côtés. Le doigt promené le long du péroné déterminait par la pression une douleur
assez vive dans la moitié inférieure de cet os, égale dans tous les points, hormis
sur la malléole externe, et plus encore au-dessous de cette malléole où elle devenait
beaucoup plus intense. L’os résistait partout ; aucun mouvement ne déterminait
ni déplacement , ni crépitation ; le tibia paraissait intact. Tout bien considéré , je
réservai mon diagnostic ; toutefois je croyais n’avoir à hésiter qu’entre une entorse
simple et une entorse avec fracture du péroné , et j’inclinais beaucoup vers cette
deuxième manière de voir.
On continua trois jours encore les cataplasmes sans changement apparent; le
14 mai seulement le gonflement parut avoir un peu diminué , et des ecchymoses
se montraient autour des deux malléoles et s’étendaient jusque sous la plante du
pied. Des mouvements imprimés avec réserve à l’articulation firent percevoir quel¬
ques craquements rares et sourds. Etait-ce là l’indice que j’attendais de la fracture
du péroné, ou bien n’était-ce pas un simple craquement dû à l’épanchement du
sang dans les tissus ambiants et peut-être dans les gaines tendineuses? Sans rien
décider encore , je jugeai prudent , comme le malade était fort agité , de fixer au
côté interne du membre une attelle à laquelle j’attachai le pied, de manière à pré¬
venir tout renversement en dehors , et , pour plus de sécurité, j’assujettis
les deux cuisses à l'aide d’un lac serré en travers du lit.
Le 19 , le gonflement avait presque entièrement disparu ; il n’en restait guère
que les ecchymoses. Le péroné exploré de nouveau n’offrit nulle part de solution
apparente de continuité ; et toutefois des mouvements imprimés au pied nous
ayant donné une crépitation cette fois incontestable , je m’affermis dans l’idée de
ma fracture, et j’appliquai un bandage dextriné. Ce ne fut pas pour longtemps ; le
malade, en proie depuis son entrée à un délire incessant, fut pris dans la nuit
même d’une violente congestion cérébrale, et succomba le 20 à sept heures du
matin.
Qu’il me soit permis, avant d’aller plus loin , de revenir sur le diagnostic ainsi
porté. N’étaient-ce pointlà tous les signes attribués à une entorse violente ? Et quand,
en outre de ces signes , nous entendions une crépitation manifeste , bien que fugi¬
tive , le tibia étant intact , toutes les notions acquises ne nous autorisaient-elles
point à la rapporter au péroné? Voyez ce que Dupuytren a écrit des chutes sur
les pieds, du diagnostic des fractures douteuses du péroné, des lésions qui peu¬
vent les simuler et induire le praticien en erreur ; ajoutez les données ingénieuses
que nous devons à M. Maisonneuve ; la fracture du calcanéum n’y est pas même
indiquée, pas même soupçonnée. La fracture de l’astragale est d’une telle rareté
qu’elle peut à peine être mise en ligne de compte ; la fracture du péroné attire à
elle toutes les présomptions, toulesles préoccupations, et on peut lire dans le célè -
bre mémoire de Dupuytren des observations de fractures du péroné diagnostiquées
avec moins de symptômes caractéristiques que la mienne.
J’abordai donc l’autopsie sans défiance , curieux cependant, car c’était la pre¬
mière fois que j’avais à disséquer une de ces fractures douteuses, de rechercher
a quelles conditions était due l’obscurité des symptômes.
Je mis à nu le péroné dans toute sa longueur; il était intact.
J’explorai le tibia et ses jointures avec le péroné ; tout était sain.
L’astragale eut son tour ; il était à l’état normal.
Seulement nous trouvâmes un peu de liquide sanguinolent dans l’articulation
tibio-tarsienne , et nous pûmes suivre les ecchymoses observées pendant la vie ,
d’abord au côté externe de cette articulation, où il existait un épanchement nota¬
ble de sang sous la peau ; puis sur la partie externe du dos du pied, derrière le
talon, et enfin sous la plante du pied. Dans cette dernière région seulement, l’ec
4
TRAVAUX ORIGINAUX.
•
chyinose occupait les muscles et leurs interstices; partout ailleurs elle étaitsous-cu*
lanée. En allant plus loin , nous rencontrâmes un peu de liquide sanguinolent dans
la bourse synoviale du tendon d’Achille, puis dans l’articulation calcanéo-cuboi-
dienne ; et enfin du sang coagulé dans l’articulation astragalo-calcanéenne. Le cal¬
canéum ainsi isolé, nous vîmes en plein la lésion dont il était le siège.
Il avait été comme écrasé et aplati de haut en bas. D’abord une première fracture
horizontale Lavait séparé en deux moitiés superposées, dont la supérieure était
enfoncée, surtout en avant, dans le tissu spongieux de l’inférieure , à une profon¬
deur de 4 à 5 millimètres. Cette portion supérieure .était à son tour partagée en
deux par une fracture antéro-postérieure divisant la grande surface articulaire ;
et ces deux nouveaux fragments restés en contact en arrière, s’écartaient en avant
de manière à laisser entre eux un intervalle de 4 à 5 millimètres rempli par
du sang coagulé, lequel semblait avoir déjà reçu un commencement d’organi¬
sation. Le fragment interne, déplacé en bas et en dedans, était seul mobile, et
c’était lui qui nous avait donné pendant la vie cette sensation de crépitation.
J’omets une foule d’autres petites fractures occupant la grande apophyse antérieure
et l’apophyse interne, mais tellement maintenues en rapport, soit par le tissu
fibreux qui forme l’enveloppe de l’os, soit par l’enclavement des fragments les uns
dans les autres, qu’il était impossible d’y produire la moindre crépitation. Notez,
s’il vous plaît, que, bien qu’au treizième jour, il n’y avait pas la moindre trace de
travail de consolidation à l’extérieur , en d’autres termes pas de cal provisoire.
Je commençai par décrire l’état des parties avec grand soin ; puis je fis dessiner
la pièce; et, tout bien considéré, je vis que la fracture aurait pu être devinée
pendant la vie à ces trois caractères : 1° l’élargissement du calcanéum au-dessous
de l’astragale; 2° l’aplatissement de la voûte du pied; 3° l’absence de signes certains
de fracture dans les os voisins. Mais le gonflement du pied d’une part , et de 1 autre
nies préoccupations classiques, m’avaient en quelque sorte fermé les yeux.
Je n’osais cependant attacher trop d’importance à ma découverte ; et ce devait
être un cas bien rare et bien extraordinaire qu’une fracture demeurée inconnue
jusqu’au dix-neuvième siècle. Cependant, environ un mois après, il s en présenta
un deuxième exemple ; et cette fois, bien avertis , nous eûmes la gloire de la re¬
connaître.
üeserv. IL — Chute sur les pieds ; fracture du calcanéum gauche reconnue ; vives
douleurs , persistant même après la consolidation.
Louis Béju, âgé de 28 ans, corroyeur de son état, terrassier par faute d’ouvrage,
travaillait le 27 juin 1842 dans une carrière découverte, et traînait derrière lui
une brouette vide sur une planche jetée en travers de la carrière à 5 mètres de
hauteur. La roue de la brouette quitta la planche ; notre homme , menacé d’une
chute, fit un violent effort pour retenir la brouette, et, ne pouvant y parvenii, piit
son temps pour arranger au moins sa chute, et tomber sur un terrain uni. Il tomba
droit sur les deux pieds et ressentit immédiatement une vivedoulcui au pied gauche.
Ses camarades accoururent , mirent la jambe à nu , et comme il n y avait aucune
plaie, le blessé s’imagina avoir quelque chose de disloqué, et les pria de lui tirer
très fortement le pied. Ils obéirent, mais la douleur persista ; en conséquence ils
l’apportèrent à Bicêtre , et aux renseignements qui précèdent ils ajoutèrent celui-
ci, que pendant les tractions sur le pied ils avaient entendu un bruit dont ils ne
pouvaient bien préciser le caractère.
Au premier coup d’œil, rien ne paraissait, changé à la conformation du membre,
à part un léger gonflement autour et au-dessous des malléoles; mais ce gonflement
était mou sous la malléole externe, dur et résistant au-dessous de 1 interne. La
pression déterminait un peu de douleur vers le sommet des malléoles, mais une
douleur très vive au-dessous , de même qu’en arrière sous l’insertion du tendon
MALGA1GNE.— FRACTURE PAH ÉCRASEM12 XW DU CALCANÉUM.
5
d’Achille. Les tractions sur le pied étaient peu douloureuses; les mouvements
d’exiension, de flexion et de latéralité l’étaient beaucoup. Aucune de tes manœu¬
vres ne détermine de crépitation ; il n’y a pas non plus d’eccliymoses apparentes.
Malgré l’absence de crépitation , la nature de la chute , les dires du malade et de
ses camarades sur le bruit entendu par eux lors des tractions exercées, le siège
de la douleur, la saillie osseuse sous la malléole tibiale, et enfin l’absence de tout
indice suffisant de fracture au péroné, me firent diagnostiquer une fracture du cal¬
canéum. L’un des phénomènes essentiels , l’écrasement de la voûte du pied, man¬
quait à la vérité; mais les tractions avaient pu produire une réduction suffisante
pour en expliquer l’absence apparente. J’établis une compression modérée à l’aide
de compresses disposées en dehors, en dedans, sur le dos et sous la plante du pied,
maintenues par un bandage roulé remontant jusqu’à mi-jambe ; après quoi, le
pied fut élevé sur des paillassons, soutenu par un coussin à son côté externe, pour
s’opposer à toute rotation anormale; et je recommandai au malade d’arroser l’appa¬
reil d’eau blanche le plus fréquemment possible.
La journée fut mauvaise. Le malade se plaignit de douleurs lancinantes et déchi¬
rantes très vives, dont il accusait le bandage; et, vers le soir, nous craignîmes
en effet que le bandage ne fût trop serré. On le leva en conséquence; mais comme
il n’avait laissé sur la peau ni rougeur ni empreintes, il fut réapplique comme
auparavant.
Les douleurs continuèrent toute la nuit, au point d’empêcher le malade de fer¬
mer l’œil, déclinèrent un peu le lendemain matin , mais pour revenir le soir avec
une telle violence que le malade ôta son appareil. L’état des parties étant des
plus satisfaisants, il consentit à se le laisser remettre.
Ces douleurs étaient vraiment étranges. Nous avions saigné le malade aussitôt
après son arrivée ; le sang , comme on le pense bien , avait offert l’aspect normal.
Il n’y avait pas eu de fièvre, pas la moindre accélération du pouls, pas d’inflam¬
mation locale appréciable; le gonflement tendait plutôt à diminuer qu’à s’accroître,
et le ventre était libre. Néanmoins, la nuit du 28 au 29 fut encore sans sommeil ;
ce ne fut que ce dernier jour, vers dix heures du matin , cinquante heures après
l’accident , que la douleur cessa presque entièrement , et la nuit suivante fut bonne.
La douleur revint dans la nuit du 1er juillet, mais pour disparaître dès le len¬
demain. Une petite douleur d’un tout autre genre se fit sentir aussi à la partie
postérieure du talon, due probablement à une fracture située dans ce point; et
nous remarquâmes pour la première fois que l’axe du pied était un peu plus incliné
en dehors que sur le membre sain.
Le 2 juillet, cinquième jour, une ecchymose apparut au-dessous de la malléole
externe ; elle figurait un triangle dont le sommet répondait à la pointe de la malléole
et la base au bord externe du pied. Du reste, elle ne s’étendit pas davantage, et
disparut au bout de deux jours.
Le 4 juillet, je suspendis les irrigations , et ayant à renouveler l’appareil et à
corriger la légère déviation du pied en dehors , je saisis cette occasion d’étudier
de nouveau les phénomènes de la fracture. Je m’assurai ainsi que ie point où la
pression était le plus douloureuse était à environ trois centimètres au-dessous de
la malléole tibiale, le long du bord interne du pied , au-dessous même de la saillie
osseuse anormale dont j’ai parle. Le tout, dégage à peu près de tout gonflement ,
apparaissait à l’œil un peu élargi et aplati à la fois. Les mouvements communiqués
au pied étaient peu douloureux , et toujours sans crépitation ; mais quand on disait
au malale de fléchir ou d’étendre le pied, la douleur était vive, et le malade la
rapportait constamment au tendon d’Achille, immédiatement au-dessus du calca¬
néum. La pression en ce point était aussi très pénible, bien que le loucher n’y fit
reconnaître rien d’anormal. L’apparcilfut appliqué de manière à ramener la pointe
du pied en dedans.
6 TRAVAUX ORIGINAUX.
Ces essais , quoique fort ménagés , ramenèrent des douleurs lancinantes , qui
persistèrent la nuit et la journée suivante; un léger gonflement apparut sur le
coude-pied et la malléole interne. Je mis un appareil plus simple , abandonnant à
elle-même la légère déviation en dehors. Le gonflement céda ; mais la douleur,
disparue dans la journée du 6 , revint le 7, assez intense pour nous engager à re¬
prendre les arrosions d’eau blanche, et dura ainsi jusqu’au 9. Du 9 au 20, elle
reparut par intermittences , à peu près nulle pendant le jour, revenant la nuit
très violente ; et les arrosions étant évidemment impuissantes à la calmer, furent
définitivement abandonnées.
Du 20 au 26 tout alla à merveille. Nous étions alors au vingt-neuvième jour; il
semblait bien qu’il n’y eût aucun péril à essayer de légers mouvements, et cette
précaution me paraissait indispensable pour éviter les ankylosés. J’essayai done
d’imprimer quelques mouvements réguliers; mais les douleurs revinrent la nuit et
la journée suivante, et je me résignai à attendre encore.
Le 8 août, 42e jour, je permis au malade de se lever à l’aide de béquilles, avec
injonction de ne p3s poser le pied à terre. Il avait lui-même trop peur de ses an¬
ciennes douleurs pour dépasser mes ordres ; et, jusqu’au 15 août, il usa de ses bé¬
quilles en appuyant à peine la pointe du pied, mais aussi sans accidents. Ce jour-la,
en descendant l’escalier, l’une des béquilles glissa ; pour sauver son équilibre, il fut
forcé d’appuyer fortement le pied sur le sol ; de là une nouvelle atteinte de douleur
qui demanda quelques jours de repos pour se dissiper. Cette épreuve 1 enhardit
pourtant; il se servit peu à peu de son pied, et remplaça bientôt les béquilles par un
béquillon. Dans les premiers jours de septembre, la marche, aidée du béquillon,
étaitassez solide; les mouvements d’extension et de flexion étaienlbornés, mais non
douloureux; et quand il avait un peu fatigué, c’était constamment en arrière, vers
l’insertion du tendon d’Achille, que la douleur se faisait sentir. Arrivé à ce point,
notre homme décampa un beau jour sans nous dire adieu, nous laissant le regret
de ne pas pouvoir suivre jusqu’au bout une observation aussi importante.
Je fis cependant courir après; et M. Champeaux, l’un de mes internes, le re¬
trouva sur la fin de septembre. Il avait quitté son béquillon ; mais il ressentait tou¬
jours, après une longue marche, cette douleur vers l’insertion du tendon d Achille.
Ici notre attention, éveillée par un premier cas, nous mit sur la voie du diagnos¬
tic, qui très probablement, sans cette circonstance, nous aurait échappé. Comme je
reviendrai plus loin surles signes caractéristiques, je veux seulement insister ici sur
cette douleur étrange qui tourmenta notre blessé si longtemps et par de si nom¬
breuses récidives, tandis que le premier n’en avait nullement accusé. Sans doute
on pourrait à toute force alléguer que l’aliénation mentale du premier aurait pu lui
ôter le sentiment de ses souffrances; mais je répugnais à considérer une douleur si
extraordinaire comme l’attribut constantd’une fracture quelconque ; et recherchant
quelle en avait été la cause, je me demandais si les tentatives de réduction n’en
devaient pas être accusées. Déplacer, déranger ces fragments nombreux tassés
et quasi confondus par l’écrasement, faire le vide dans leurs intervalles, y appeler
un nouvel épanchement de sang, n’était-ce pas assez pour déterminer une douleur
plus vive et plus persistante ? simple présomption, et qui sans doute aurait besoin
déplus d’un fait pour acquérir quelque consistance. Mais j’étais sous l’impression
de ce fait unique quand il m’en arriva encore un autre ; et j’avoue que la crainte
d’éveiller quelque douleur de cette nature fut l’un des motifs qui me détournèrent
de tout essai de réduction.
Obs. III. — Chute sur les talons ; fracture par écrasement des deux calcanéum; pas
d'accidents t mort par cause étrangère le 49e jour.
Caron, âgé de 45 ans, aliéné, jadis berger, était en proie à un délire triste,
craignant qu’on ne l’accusât d’avoir volé des moulons. Déjà plusieurs fois il avait
MALGAIGNE. — FRACTURÉ PAR ÉCKASEMENT 1>U CALCANÉUM.
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tenté de se suicider, lorsque, le 12 juillet 1842, étant descendu dans le préau com¬
mun et trouvant apparemment l’occasion belle, il grimpa rapidement sur un ar¬
bre. Les surveillants accoururent, mais trop tard; et le malheureux ayant atteint
une branche de 7 à 8 mètres d’élévation, se précipita de cette hauteur et tomba
juste sur les deux talons. De là une vive douleur, impossibilité de se relever; on
le transporta à son lit, et le lendemain, 13, on l’envoya dans le service de chi¬
rurgie.
Ce même jour, à la visite, on constata les phénomènes suivants.
Le pied gauche présentait au niveau et au-dessous des malléoles un gonflement
assez considérable, mais offrant une frappante analogie avec celui que nous avions
observé chez les deux malades précédents, et nous l’étudiâmes ici plus exactement
encore. La jambe mesurée immédiatement au-dessous des malléoles donnait 22
centimètres et demi de circonférence ; au niveau des malléoles 29 centimètres un
tiers; plus bas la mensuration n’aurait pu être appliquée avec avantage que si l’au¬
tre pied fût resté intact. On sentait assez bien la malléole tibiale sous ce gonfle¬
ment, sans pouvoir cependant reconnaître d’une façon certaine si elle avait souf¬
fert quelque fracture ; et il semblait à l’œil qu’elle était notablement déjetée en
dedans, où sa saillie paraissait plus forte que de coutume. De même au côté externe,
la malléole péronière paraissait plus saillante et comme déjetée en dehors ; mais
à l’aide de pressions méthodiques, je me convainquis que cette saillie externe était
entièrement due au gonflement sous-cutané , dans lequel je saisis même une sen¬
sation obscure de fluctuation. Au-dessous de la malléole péronière, la tuméfaction
se profongeait vers le calcanéum , mais en diminuant un peu ; en dedans, au con¬
traire, au-dessous de la malléole tibiale, on voyait et on sentait au doigt une saillie
dure qui se prolongeait jusque près du talon et faisait suite à la saillie malléolaire ;
et dans cet endroit, malgré la densité de la peau, on distinguait une teinte bleuâtre
profonde qui accusait une extravasation de sang. Le dos du pied était aussi forte¬
ment tuméfié; mais ce gonflement était mou et dépressible, et le doigt le dépri¬
mait si profondément avant d’arriver aux os, qu’il paraissait évident que la voûte
osseuse devait être affaissée et comme écrasée. Cependant aucune de ces recher¬
ches ne déterminait de crépitation; l’articulation tibio-tarsienne se prêtait à tous
les mouvements réguliers, et non à aucun autre; il n’y avait aucun des signes pa¬
thognomoniques de la fracture du péroné , et déjà nous avions des signes presque
indubitables de la fracture du calcanéum. Afin de les compléter, j’embrassai le ta¬
lon d’une main, de l’autre j’imprimai à la pointe du pied des mouvements de la¬
téralité, et j’obtins ainsi une crépitation manifeste qui semblait se passer tout en¬
tière dans le calcanéum. Dès lors il n’y avait pas à hésiter sur cette partie du
diagnostic; mais la saillie de la malléole interne et l’alfaissement de la voûte du
pied me paraissaient tels, que je doutais encore s’il n’y avait pas en même temps,
fracture de l’astragale et de celte malléole.
Le pied droit offrait des phénomènes tellement semblables ou du moins avec des
nuances tellement insignifiantes, que la même description peut lui suffire. La cir¬
conférence de la jambe au-dessus des malléoles était de 22 centimètres, au niveau
des malléoles 29 centimètres et demi ; seulement, en avant de la malléole externe,
était une petite écorchure qui n’existait pas à l’autre pied, et que je note pour ne
rien omettre. Le diagnostic fut donc le même, absolu pour la fracture du calca¬
néum, réservé sur les deux autres points.
Moitié à cause de cette incertitude, moitié aussi par l’impression que m’avaient
faite les douleurs de mon autre malade, je ne voulus pas m’aventurer à une double
réduction. Je me bornai à établir sur toutes ces parties une compression modérée
à l’aide de compresses et d’un bandage roulé ; pour nous mettre en garde contre
le renversement du pied en dehors, deux attelles latérales furent appliquées, les
jambes élevées sur des coussins , et les appareils continuellement arrosés avec de
l’eau blanche.
8
TRAVAUX ORIGINAUX.
Deux jours se passèrent ainsi. Le malade, assoupi dans la journée, délirait et
vociférait toute la nuit, sans accuser du reste aucune douleur du côté des pieds.
Le 15 juillet nous renouvelâmes les appareils ; la diminution très sensible du gon¬
flement nous permit de nous assurer que la malléole tibiale était intacte ; la pres¬
sion n’était douloureuse qu’au dessous des malléoles.
Le 21 juillet, huitième jour, le gonflement avait presque entièrement disparu ;
des ecchymoses se montraient au-dessous des malléoles et remontaient de là jus¬
qu’au tiers inférieur de la jambe. Les irrigations furent suspendues , et les appa¬
reils laissés en place jusqu’au 15 août, 33e jour. Le malade avait été assez tran¬
quille ; à la levée des appareils nous trouvâmes les ecchymoses disparues, toute
douleur à la pression dissipée , la voûte tarsienne fortement aplatie ; mais comme
l’aplatissement était égal des deux côtés, il n’était pas facile de distinguer ce qui
était l’effet de l’écrasement et ce qui pouvait tenir à la forme même des pieds
chez ce malade.
Je ne voulus pas cependant, de peur d’accident, considérer la consolidation
comme suffisante ; et ce ne fut que le 23 août, 41» jour, que je lui permis de se
lever à l’aide de béquilles. Il eut beaucoup de peine à en apprendre l’usage ; le
lendemain on le fit recommencer, quand tout-à-coup, sans cause connue, au
milieu de la journée, il fut pris de coliques très vives , accompagnées de vomis¬
sements répétés. Il rendit d’abord ses aliments, puis de la bile, puis vers le soir
un vers lombric. On applique 15 sangsues à l’épigastre ; les vomissements conti¬
nuent, le hoquet s’y joint ; le ventre se ballonne /devient douloureux à la pression ;
pas de selles, et pourtant pas de fièvre. Nous soupçonnâmes une hernie, et de
fait nous découvrîmes une petite hernie crurale, mais souple , indolente et facile¬
ment réductible. Une nouvelle application de sangsues échoua comme la première ;
un vésicatoire à l’épigastre saupoudré de morphine pour calmer le hoquet, une
potion vermifuge , des onctions mercurielles eurent aussi peu d’effçl ; le 29 seule¬
ment , l’éjection d’un nouveau ver lombric par la bouche arrêta subitement le
vomissement et le hoquet. Mais à partir de ce moment des symptômes presque
opposés et non moins menaçants apparurent ; fièvre, pouls rapide, dépressible ;
langue sèche et fendillée, délire continuel; le ventre à peine douloureux s’était
aplati et rétracté vers les lombes comme dans la colique de plomb ; à la consti¬
pation avait succédé la diarrhée ; bref le malade succomba dans la nuit du 30 au 31
août , 48 jours apfès sa chute.
J’ai besoin de dire tout d’abord, pour justifier les détails dans lesquels je suis
entré sur la dernière maladie, que l’autopsie ne nous fit rien découvrir d’anormal
ni dans l’abdomen, ni dans la poitrine. Dans le crâne, outre une sorte d’infiltra¬
tion sanguine dans la pie-mère, et de la sérosité sanguinolente dans les ventri¬
cules, on trouva en avant de la protubérance annulaire, sous l’arachnoïde, un
caillot sanguin du volume d’une’aveline. Tout cet appareil d’une péritonite intense
était-il purement sympathique de la lésion encéphalique? Il est à noter qu’en
même temps, dès le 26 août, il s’était produit un strabisme convergent de l’œil
droit.
Mais laissant là celte question délicate , et revenant à nos fractures , la dissec¬
tion suivie avec le plus grand soin mit au jour des ecchymoses sous-cutanées
dans le tiers inférieur de chaque jambe, une infiltration sanguine dans les muscles
de la plante du pied, surtout en arrière, et de la synovie sanguinolente dans les
articulations tibio-tarsiennes, caleanéo-cuboïdiennes, et cunéennes. Le tibia et le
péroné étaient intacts; leurs ligaments intacts, l’astragale intact; le calcanéum
écrasé de haut en bas avec enfoncement des fragments les uns dans les autres ,
mais surtout avec un élargissement notable de son diamètre transversal, élargis¬
sement presque entièrement opéré du côté interne. Aucune trace de cal extérieur.
Ayant fait scier les deux os horizontalement, je constatai que les nombreux inter-
MALGAIGNE. — FRACTURE PAR ÉCRASEMENT DiJ C VLCAMÉIJM.
9
valles laissés par les fractures étaient à peine remplis par un tissu spongieux,
plus rouge, plus rare et plus tendre que le tissu de l’os; dans plusieurs endroits
même la réunion ne s’était faite que par un tissu mou , tomenteux et raembra-
niforme. J’ai fait également dessiner ces pièces , et j’en donnerai des figures
exactes dans l’atlas de mon Traité des Fractures qui est sous presse en ce moment.
Le premier point que je veuille noter à propos de cette observation , c’est la
succession rapide de ces trois faits, arrivés coup sur coup dans mon service dans
un espace de moins de deux mois. On sait que le hasard amène fréquemment de
ces rencontres pour les lésions les plus rares ; faut-il croire qu’en effet il s’agit là
de trois cas rares, et qui ne se reverront plus de longtemps? Alors, sans doute, il
était urgent de les saisir au passage pour avertir les praticiens de leur existence ,
et il y aurait déjà là quelque utilité. Au contraire, seraient-ce des exemples d’une
fracture plus commune qu’on ne pense, et méconnue précisément parce qu’on n’y
a jamais pensé, et que les occasions de la constater à l’autopsie avaient jusqu’ici
manqué ? L’expérience future en décidera ; toutefois je consignerai encore ici un
renseignement qui ne sera peut-être pas sans intérêt.
Durant deux ans et demi que j’ai dirigé le service chirurgical de Bicêtre , je
n’ai vu que dix fractures déterminées par un faux pas ou une chute sur les pieds.
Deux occupaient les deux os de la jambe ; deux le tibia seul ; trois le péroné seul ;
et sur ces trois, une était sans déplacement. On vient de lire l’histoire des trois
autres. Or, si mon premier malade avait guéri, je compterais aujourd’hui au moins
cinq fractures du péroné ; et je ne sais pas trop si j’aurais su assigner le siège de
la dernière fracture , la plus manifeste de toutes.
Mais un autre enseignement au moins aussi important qui ressort de ce dernier
lait, c’est que quarante-huit jours ne suffisent pas pour rendre au calcanéum
écrasé une solidité égale à celle qu’il avait auparavant; en un mot, que la consoli¬
dation est trop molle encore et trop imparfaite pour lui confier le poids du corps
sans quelque péril ; et dans l’état actuel des choses , je ne voudrais pas permettre
à un malade de poser le pied sur le sol avant le soixantième jour, bien que tout
appareil puisse être ôté dès le trentième.
Essayons maintenant de résumer l’histoire de cette fracture dans ses éléments
les plus pratiques. Tout indique qu’elle doit reconnaître pour cause presque unique
une chute sur les talons ; cette cause a été constatée, pour nos deux derniers
malades, et peut être regardée comme à peu près certaine pour le troisième.
Les symptômes sont une vive douleur , assez forte pour empêcher les blessés
de marcher; notre premier sujet a fait toutefois exception à celte règle. Presque
en même temps que la douleur, se développe une tuméfaction qui embrasse les
deux malléoles, le coude-pied, une portion du dos du pied, les deux côtés du
pied sous les malléoles, une partie de la plante du pied ; et, chose remarquable ,
le talon et la région du tendon d’Achille ne nbus ont rien offert de semblable. Ce
gonflement masque si bien la déformation des parties qu’un œil peu exercé croi¬
rait le pied tout-à-fait hors de cause ; et il est tellement marqué sur les malléoles,
et surtout sur la malléole externe, qu’il attire presque invinciblement l’attention
de ce côté. Mais sur les malléoles comme sur le dos du pied il est mou et dépres-
sible , tandis qu’au dessous de la malléole interne il repose sur une véritable
saillie osseuse anormale, celle du fragment interne et supérieur du calcanéum.
L’ccchymose , difficile à apercevoir au début, se prononce davantage au bout de
quelques jours, peut remonter jusqu’au tiers inférieur de la jambe, mais siège
principalement au dessous des malléoles. Là a.ussi se rencontrent les points les
plus douloureux à la pression , surtout au côté interne , puis à la partie postérieure
du talon, quelquefois sur les malléoles même. Les deux déformations caractéristiques
sont : l’élargissement du calcanéum, sensible à l’œil attentif, mais surtout au lou¬
cher au dessous de la malléole interne; et l'affaissement de la voûte du pied , quel-
10
TRAVAUX ORIGINAUX.
quefois sensible a l’œil , sinon reconnaissable au toucher en déprimant les parties
molles tuméfiées du dos du pied. La crépitation est obscure, sujette à manquer;
le meilleur moyen de l’obtenir est d’embrasser le talon d’une main, tandis que
de l’autre on imprime au pied divers mouvements, et surtout des mouvements de
latéralité.
Cette fracture, ainsi qu’on l’a vu , a été prise pour une fracture du péroné
sans déplacement, mais compliquée d’entorse. On évitera cette erreur en s’assu¬
rant exactement du siège de la douleur à la pression, en cherchant la crépitation
par les moyens signalés, et surtout en constatant la saillie interne du calcanéum
et l’affaissement de la voûte tarsienne. Même après avoir reconnu la fracture
calcanéenne, il est possible de se laisser prendre aux apparences du gonflement,
et de soupçonner ainsi des complications qui n’existent point, telles que des frac¬
tures des malléoles ou de l’astragale ; la prudence veut qu’alors au moins on ré¬
serve son jugement définitif jusqu’après une diminution sensible du gonflement.
Maintenant faut-il ou non essayer la réduction , c’est-à-dire exercer des tractions
directes sur le pied pour rendre à l’os écrasé sa hauteur naturelle ? Je reste encore
dans le doute à cet égard, et j’inclinerais plutôt à ne rien faire. Ce qui me fait
pencher surtout vers cette conclusion, c’est la considération de la lenteur et du
peu d’énergie du travail de consolidation ; il n’y a pas ici de cal provisoire, et le
cal définitif paraît fort long à se solidifier. Mais je regarde comme essentiel d’as¬
surer le pied contre toute déviation en dedans ou en dehors par un appareil quel¬
conque ; les deux attelles latérales ont suffi sur notre dernier malade ; je ne doute
pas que d’autres moyens ne réussissent aussi bien. Le choix de l’appareil peut
être laissé sans inconvénient au choix des praticiens ; l’essentiel est de poser l’indi¬
cation à remplir.
Telle est quant à présent l’histoire encore très succincte de la fracture parécrase-
ment du calcanéum , en dehors de toute complication. J’ajoute cette réserve à
dessein ; car maintenant que nous connaissons la fracture simple, nous sommes
fondés à y rallier la fracture compliquée, qui a sans doute été vue de tous les chi¬
rurgiens des grands hôpitaux, bien qu’il n’en ail guère été plus parlé que de l’autre.
Quand un maçon tombe d’un échafaud élevé, quand un suicide se jette par la
fenêtre, en un mot dans toutes les chutes de haut qui se font sur les talons, il y
a un écrasement anormal du calcanéum avec déchirure des téguments, et en géné¬
ral avec d’autres fractures du pied, de la jambe et du reste du squelette. C’est une
cause d’amputation quand les sujets survivent ; c’est le plus souvent une compli¬
cation d’autres lésions telles que la mort en est la suite plus ou moins rapide ,
souvent immédiate. Le seul cas de ce genre qui ait été décrit à ma connaissance
est dû à M. P. Bérard, et les pièces en sont conservées au musée Dupuytren. J’ai
disséqué trois sujets porteurs d’écrasements aussi graves, et entre autres le cada¬
vre d’un vieillard de 67 ans qui, voulant en finir avec la vie, se précipita d’une fenê¬
tre du troisième étage, et réussit parfaitement dans son dessein. Chez mes trois
sujets , comme sur celui de M. P. Bérard, la chute avait porté sur les deux pieds,
et les avait broyés presque également. En mentionnant ces désordres si graves
qu’ils semblent défier toutes les ressources réparatrices , j’ai cependant en vue une
remarque qui me paraît d’une très haute importance en thérapeutique. Il peut
arriver qu’un individu se brise ainsi un calcanéum, ou même les deux, avec un
tel affaissement de la voûte tarsienne qu’on croie l’astragale compromis; cela
m’est arrivé chez mon troisième malade, qui heureusement avait les téguments
ïfien intacts. Mais supposez la peau largement déchirée ; un chirurgien, convaincu
que le calcanéum et l’astragale sont compris dans le même écrasement, ne verra
d’autre ressource que l’amputation de la jambe ; et ma troisième observation est
là pour nous apprendre combien les apparences sur le vivant sont trompeuses, et
combien le calcanéum protège les autres os du tarse en absorbant à lui seul tout
AMllSSAT. — RETUOVKUSl Oü
LA MATRICE.
13
l’effort de la chute. Assurément une fracture limitée au calcanéum, si grave et
compliquée qu’elle soit, n’est pas'une raison suffisante de procéder indistinctement
à l’amputation de la jambe ; de là la nécessité d’un diagnostic rigoureux dont j’aurai
peut-être posé les premières bases , et c’est par cet avertissement que je voulais
finir.
Mémoire smr la Il et i*© version de la Matrice dans l’état
de grossesse , par M. Amussat.
On donne le nom de rétroversion de la matrice à cet état dans lequel le fond de
l’organe est placé en arrière et en bas dans la concavité du sacrum, tandis que le
col est dirigé en avant et en haut sous la symphyse des pubis ; plus le fond s’abaisse
vers le coccyx, plus le col se relève; quelquefois l’utérus se courbe ou se plie , et
alors on dit qu’il y a rélroflexion. On comprend facilement que si la matrice chargée
du produit de la conception reste dans cette disposition vicieuse , au lieu de monter
comme un ballon dans l’abdomen , elle restera dans le petit bassin, et se trouvera
bientôt emprisonnée dans une cage osseuse qui ne peut s’agrandir pour permettre
son développement. Alors l’utérus comprime les organes voisins, sans pouvoir
s’élever; des accidents se manifestent , et ils deviennent promptement funestes si
on ne remédie pas à cet état fâcheux, comme on peut s’en convaincre par les faits
trop nombreux qui ont été publiés.
La rétroversion de la matrice dans l’état de grossesse est donc un accident des
plus graves ; heureusement qu’il est assez rare , non pas, comme quelques-uns l’ont
cru , que la rétroversion dans l’état de vacuité soit un obstacle invincible a la con¬
ception : j’ai vu plusieurs femmes atteintes de cette infirmité devenir enceintes;
mais généralement la matrice, en se développant, remonte au-delà du détroit su¬
périeur, et la rétroversion se réduit pour ainsi dire d’elle-même. Je dirai même
que les faits queje vais rapporter sont les seuls exemples quej’ai rencontrés, dans
une pratique fort étendue de rétroversion dans l’état de grossesse ; et la rareté
de ces cas suffirait déjà pour donner quelque intérêt à ce mémoire. Mais si l’on
considère que les exemples de réduction heureuse sont bien plus rares encore que
l’affection même; et que mes recherches sur l’exploration du rectum m’ont conduit
à un procédé des plus simples et des plus efficaces à la fois, ainsi que ces deux
observations en fourniront la preuve, on jugera sans doute qu’il y a là pour les
praticiens toute autre chose qu’un intérêt de pure curiosité.
Observation Ire. — Rétroversion complète de l'utérus au troisième mois de la
grossesse; accidents graves ; redressement de l'utérus par le moyen d'un doigt intro¬
duit dans le rectum.
Mme S., âgée de 38 ans, taille de quatre pieds et demi, constitution sèche et
maigre, avait eu cinq accouchements heureux. A un sixième accouchement qui eut
lieu en août 1834 , l’enfant présentait le siège; on en fit la version après sept heu¬
res de travail , et Mme S. fut parfaitement rétablie après quinze ou vingt jours
de repos. Les règles reparurent trois mois après , et la santé s’est maintenue
très bonne jusqu’à l’époque de la maladie actuelle.
Le 17 août 1839, quinze ou vingt jours après les dernières règles, Mme S.,
sans se croire enceinte, prit la diligence pour se rendre de Paris à Clermont en
Auvergne. Là, dans la première semaine de septembre, en revenant de se pro¬
mener dans les vignes, où elle avait mangé beaucoup de raisin, elle éprouva
presque subitement une douleur aiguë dans le bas-ventre, suivie d’une diarrhée qui
dura trois ou quatre jours, mais sans vomissement ni nausées. Le ltr octobre,
elle revint à Paris, en diligence , mais sans trop de fatigue.
12
TRAVAUX ORIGINAUX.
Le 27 ou 28 octobre, ayant rapporté de la halle jusque chez elle (Grande Paie*
Verte) un fardeau de vingt-cinq à trente livres, peu après son retour elle éprouva
un malaise général, des vomissements réitérés, et un sentiment de pesanteur dou¬
loureuse dans les reins. Les vomissements et le malaise ne tardèrent pas à dispa¬
raître, mais non le sentiment de pesanteur, qui diminua seulement un peu. Ce¬
pendant il était resté très supportable, lorsque, versle9 ou 10 novembre, Mme S.
commença à éprouver un peu de gène dans l’émission de l’urine et la sensation
d’un corps pesant sur le fondement , sensation qui devint de plus en plus pénible ,
jusqu’au 13 novembre, époque à laquelle la malade se décida à consulter M. La-
mouroux, son médecin. Celui-ci soupçonna tout d’abord une grossesse avec im¬
minence d’avortement; toutefois, comme il n’y avait ni fièvre ni contractions uté¬
rines, il se borna à prescrire le repos du lit, des cataplasmes sur l’abdomen et des
lavements émollients. Le surlendemain, la malade étant inquiète, il se détermina
à une exploration minutieuse, à l’aide du loucher, et constata les faits suivants :
1° À l’entrée de la vulve , et le long de la paroi postérieure du vagin , existait un
repli longitudinal ayant en épaisseur un peu moins d’un centimètre, en longueur
trois centimètres environ , et un peu sinueux ou tlexueux ;
2° A l’extrémité supérieure de ce repli, c’est-à-dire à trois centimètres de l’en¬
trée de la vulve , se présentait une tumeur arrondie, dure, rénitente, grosse en¬
viron comme la petite extrémité d’un œuf d’autruche, mais un peu aplatie d’a¬
vant en arrière, et paraissant exister dans la moitié supérieure de la cloison recto-
vaginale; car il y avait impossibilité absolue de porter le doigt entre celle cloison
et la tumeur;
3° Le doigt porté au-devant de cette tumeur pénétrait aisément dans le vagin
(dont la paroi antérieure était très-tendue), mais sans pouvoir rencontrer d’abord
la moindre trace du col utérin;
4° A un ou deux centimètres au-dessus de la symphyse pubienne, on trouvait
le col, maisdifhcile à reconnaître , tant il paraissait aplati et, pour ainsi dire, effacé,
ayant son orifice dirigé en avant et surtout en haut, de sorte que sa lèvre anté¬
rieure, devenue supérieure et presque postérieure, pouvait à peine être atteinte
par le doigt, tandis que l’on touchait aisément sa lèvre postérieure, devenue dans
ce cas inférieure et presque antérieure. Il était impossible de pénétrer dans
l’orifice ;
5° En introduisant le doigt dans le rectum, on constatait que la tumeur, tout en
existant dans la cloison recto-vaginale, remplissait le petit bassin, de sorte que
ce n’était qu’en longeant le sacrum, et avec peine, qu’on pouvait arriver un peu
haut à 10 ou 12 centimètres. Là , le doigt était assez fortement pressé entre le sa¬
crum et la tumeur, qui était évidemment le corps même de l’utérus complètement
rétroversê et rempli par le produit de la conception arrivé a un peu plus de trois
mois.
Quoique l’émission de l’urine fût pénible, elle se faisait cependant encore , et en
quantité assez en rapport avec celle des boissons.
La malade se trouvant très fatiguée , on prescrivit un grand bain et le repos
jusqu’au lendemain. Ce jour-là et le suivant, M. Lamouroux essaya , mais en
vain , de redresser la matrice ; il appela à son aide M. le docteur Moynier , qui re¬
connut la rétroversion , et tenta avec aussi peu de succès d’y remédier; en vain
essaya-t-on de porter le doigt par l’anus et par le vagin , en couchant la femme
sur le dos, ou en la plaçant sur les coudes et les genoux; rien n’y fit; et après
deux jours d’inutiles tentatives, on décida qu’on m’appeilerait en consultation.
Je vis donc la malade le 19 novembre, à 9 heures du matin. Il y avait eu dans
la nuit une rétention complète d’urine, suivie d’un écoulement par regorgement
assez copieux pour faire croire à la malade que la poche des eaux était rompue,
et qu’elle allait faire une fausse couche. Elle s’était mise au bain , et s’y tenait de-
AMI SS AT. — RÉTROVERSION t»E LA MATRICE.
ra
puis une heure , lorsque nous arrivâmes. M. Lamouroux me lit pari des phéno¬
mènes qui avaient eu lieu jusque là, sans me dire toutefois quel diagnostic il avait
porté , et m’engagea à examiner la malade dans le bain. Pour satisfaire a son désir,
je fus forcé d’ôter mon habit et d’avoir l’avant-bras nu, ce que je note ici comme
étant contre mes principes et mes habitudes, parce que ces préparatifs sont ef¬
frayants pour les malades. Mme S. se souleva au-dessus de l’eau, et fut soute¬
nue dans celle position par son mari. Un doigt huilé fut introduit dans le vagin ; il
pénétra avec quelque difficulté , la cavité vaginale étant fort obstruée. En explo¬
rant avec attention , je reconnus en arrière, au milieu du vagin , une tumeur
molle, fluctuante, qui faisait saillir fortement la cloison recto-vaginale, et re¬
poussait le doigt contre la symphyse. Le col utérin était situé très haut et fort dif¬
ficile a atteindre ; à peine si on pouvait le reconnaître.
Un autre examen par le rectum me fit également reconnaître une tumeur molle,
fluctuante comme un kyste rempli d’eau , mais complètement distendu; en la re¬
poussant avec mon doigt, je sentis qu’elle se laissait déprimer plutôt que de s’éle¬
ver, et qu’elle occupait une grande étendue en travers.
Le volume du ventre était assez considérable , arrondi , saillant à l’hypogaslrc.
Je pensai d’abord que ce développement était dû à la distension des intestins ou à
une hydropisie de la matrice. Mais en palpant le ventre avec soin, je reconnus une
tumeur arrondie , facile à circonscrire jusqu’au-delà du nombril , ayant le volume
mais non la consistance de l’utérus à cinq ou six mois de la grossesse. La percus¬
sion donnait un son mal, ce qui excluait l’idée d'une tympanile; mais elle ne ren¬
dait pas la même sensation que sur l’utérus dans l’état de grossesse, et je pensai
alors à une rétention d’urine. Cette idée s’accordait assez mal avec l’assurance
qu’on me donnait que la malade avait rendu chaque jour la quantité ordinaire d’u¬
rine ; néanmoins je persistai à recourir au cathétérisme , ne fût-ce que comme
moyen d’exploration. J’introduisis la sonde ordinaire sans trop de peine ; elle pé¬
nétra à une grande profondeur, et je compris à l’instant que c’était la vessie dis¬
tendue qui formait particulièrement la tumeur de l’hypogastre.
Une grande quantité d’urine s’écoula , le ventre s’affaissa, et la malade éprouva
immédiatement un soulagement très marqué. La quantité d’urine devait être con¬
sidérable , car je ne pense pas avoir vu durer l’émission aussi longtemps dans au¬
cun cas de rétention d’urine chez l’homme. La malade étant dans le bain, l’urine
ne put être recueillie et pesée, comme il aurait été désirable.
Après avoir vidé la vessie , j’explorai de nouveau par le vagin , et je trouvai que
mon doigt pénétrait moins difficilement. La tumeur qui soulevait la paroi posté¬
rieure du vagin était moins saillante; le kyste était moins bombé en avant ; le col
de l’utérus était un peu plus distinct , mais toujours très-élevé. Enfin, en touchant
par le rectum, je reconnus que la tumeur était un peu plus mobile.
Le diagnostic ne pouvait être un instant douteux pour moi; et, comme l’avai
fait M. Lamouroux , je déclarai que nous avions affaire à une rétroversion de l’u¬
térus dans l’état de grossesse. En conséquence , après avoir accordé quelques
instants de repos à la malade , nous procédâmes à la réduction.
Les mains fixées sur les côtés de la baignoire , les pieds appuyés sur le rebord
de la petite extrémité de la baignoire, un mouchoir sous le siège dont les deux
chefs étaient tenus par son mari , la tête soutenue par l’un de nous, telle était
la position de la malade. Le doigt indicateur de la main droite étant introduit dans
le rectum , je repoussai la tumeur; en cherchant à la soulever, elle se laissait
déprimer, ainsi qu’il a été dit , comme une vessie ou un kyste rempli de liquide.
Je fus un moment arrêté par la crainte d’une fausse-couche que pouvait ame¬
ner une pareille pression; mais je me rassurai par cette idée qu’en cas d’in¬
succès la seule ressource serait de provoquer la fausse-couche; et, en consé¬
quence , je continuai la manœuvre avec plus de confiance et de hardiesse. Bientôt,
14
TRAVAUX ORIGINAUX.
en enfonçantle doigt le long du sacrum, je compris que j’agissais plus efficacement.
Mes recherches sur l’exploration du rectum m’avaient appris qu’on pouvait
porterie doigt jusque près de l’angle sacro-vertébral, et atteindre même les
grosses artères du fond du bassin , en poussant le coude avec l’autre main , et
même avec la hanche correspondante, de manière à déprimer plus fortement le
périnée et la marge de l’anus. Par cette manœuvre, et en parcourant la tumeur
près du sacrum de droite à gauche et de gauche à droite , je m’aperçus bientôt
que j’avançais en besogne; et enfin , en faisant de plus grands efforts d’impulsion,
favorisés d’ailleurs par les efforts d’expulsion que j’invitais la malade à faire pour
faciliter la descente du col, je sentis que le ballon utérin avait franchi et dépassé
le détroit supérieur. Je me hâtai de vérifier, par le vagin, ce que je venais de
faire par le rectum, et, à ma grande satisfaction , je ne trouvai plus de tumeur;
le col de Putérus était redescendu presque à sa place. Je le repoussai en arrière
pour compléter la réduction, que je fis constater immédiatement par M. La-
mouroux.
La malade, essuyée convenablement, fut enlevée avec soin du bain et déposée
dans son lit , où elle fut placée en pronation, c’est-à-dire appuyée sur les coudes
et les genoux , et soutenue par des oreillers disposés sous les cuisses et la poi¬
trine , de manière à laisser le ventre libre. Le toucher exercé dans cette position
me donna l’assurance que l’utérus était bien resté en place. Nous prescrivîmes
des sangsues sur le ventre , des cataplasmes et des lavements émollients et légè¬
rement calmants.
La réduction avait procuré à la malade un grand soulagement, et, d’un autre
côté , il y avait eu , la nuit suivante , une émisssion libre et sans douleur de l’u¬
rine; mais la position forcée que nous lui avions fait garder toute la nuit avait pro¬
duit, le lendemain matin , un peu d’agitation : les pommettes étaient rouges, la
respiration gênée , le pouls, très- petit, donnant 108 à 112 pulsations ; la peau
sèche; il n’y avait cependant aucune douleur dans le bas-ventre. Elle était dans
l’état d’une personne qui vient de supporter une grande fatigue , sans pouvoir
suer, et qui rentre dans un calme parfait après quelques minutes de repos. En
effet , dès que nous lui eûmes permis de se placer sur le dos avec précaution , en
tenant le bassin aussi élevé que possible , il ne fallut pas plus de cinq à six mi¬
nutes pour faire descendre le pouls à 90 pulsations; la respiration devint libre, la
peau perdit sa sécheresse et les pommettes leur rougeur. M. Lamouroux explora
la malade et trouva l’utérus à sa place ; mais le col , qui paraissait complètement
effacé pendant la rétroversion, présentait maintenant un volume presque double
qu’à l’état normal, et un peu de rénitence.
On laissa donc la malade sur le dos, en continuant les cataplasmes , les demi-
lavements et des injections émollientes. Le lendemain 20 novembre , nous la trou¬
vâmes inquiète; la rétention d’urine avait reparu pendant la nuit; l’exploration
fit voir que le col utérin dégonflé était remonté et tendait à se replacer au-dessus
des pubis, en comprimant de nouveau la vessie. On pratiqua le cathétérisme qui
donna issue à un litre un quart d’urine normale quant à la couleur, à l’odeur et
à la transparence ; cette émission fut suivie d’un soulagement marqué et du re¬
tour du col utérin à sa position normale.
La malade accusait en outre une douleur à l’aine gauche; une application de
vingt sangsues la fit disparaître.
Le 21, mieux-être général; cependant il y a encore de la difficulté à rendre l’u¬
rine , ce qui m’engagea à sonder, jusqu’à nouvel ordre , deux fois par jour, afin
d’éviter une nouvelle ascension du col utérin, et partant le danger d’une nouvelle
rétroversion.
Le 22, il n’y avait pas encore eu de selles; et, jusque là, on n’avait osé com¬
battre la constipation que par des lavements émollients et huileux , dans la crainte
15
AMUSSAT. —RÉTROVERSION DE LA MATRICE.
que les efforts déterminés par un purgatif ne tendissent à reproduire la maladie.
Mais la malade allant de mieux en mieux, et les lavements n’ayant rien produit ,
on administra 30 grammes d’huile de ricin , qui procura une bonne selle un peu
douloureuse, mais sans résultat fâcheux.
Le 23, l’urine était rendue librement et sans douleur; on renonça au cathété¬
risme. Le 28 , la malade se promenait dans sa chambre ; quelques jours après elle
descendait et remontait trois étages sans trop de fatigue; bref, la rétroversion et
la réduction n’avaient laissé aucune trace; la grossesse poursuivit son cours, et
Mme S. accoucha à terme d’un enfant bien portant.
Ici donc semblerait terminée cette observation ; mais la malade devait nous of¬
frir un exemple de récidive très-remarquable.
Le 15 septembre 1841, Mme S. eut ses règles comme à l’ordinaire , pour l'é¬
poque et la durée; mais, les mois suivants, les règles ne reparurent pas. Dans les
premiers jours de décembre 1841, elle vint me trouver, se plaignant d’éprouver
de la difficulté à uriner et des douleurs dans le bassin. L’examen auquel je pro¬
cédai me prouva que cette femme se trouvait presque dans le même état où je
1 avais vue deux ans auparavant. La matrice , augmentée de volume, était en ré¬
troversion et déjà enclavée. Seulement , la grossesse , qui ne me parut pas dou¬
teuse , était moins avancée que la première fois, la dernière époque des règles ne
remontant qu’à deux mois et demi.
Cette fois encore, la matrice fut heureusement remise dans sa position , à l’aide
du même procédé , les suites en furent aussi simples , et Mme S. est heureusement
accouchée à terme d un entant bien portant. Le toucher pratiqué aujourd’hui
(25 novembre 1842) nous a permis de constater que la matrice est à sa place; et,
du reste , la santé générale est excellente.
Cette observation est riche en conséquences pratiques.
Remarquons d’abord que la cause des accidents que la malade a subitement
éprouvés est très évidente : un long voyage en voiture et le poids d’un fardeau
pesant qu’elle transportait de la halle chez elle, c’est-à-dire à une distance éloi¬
gnée, ont été signalés. Mais cette cause pouvait aussi bien donner lieu à une
fausse-couche qu à une rétroversion, et les accidents pouvaient être attribués à
1 un ou 1 autre ne ces deux états ; c’est en effet ce qui a eu lieu : la rétention d’u¬
rine aurait pu faire soupçonner le dernier de ces accidents, qui se présente rare¬
ment dans le premier. Mais 1 urine qui s’écoulait par regorgement avait éloigné
de l’idée d’un obstacle à son émission, et la malade elle-même avait pensé que
le liquide était fourni par la poche amniotique. Ce n’est qu’en examinant avec
beaucoup d’attention parle vagin et par le rectum que nous sommes arrivés,
autant par voie d’exclusion que par les signes sensibles , à reconnaître , d’une ma¬
nière évidente , que l’utérus était en rétroversion; et le cathétérisme nous a en¬
tièrement convaincus de la justesse de notre diagnostic.
La rétention d’urine existe presque constamment dans les cas de rétrover¬
sion. C’est un phénomène physique qui résulte de la pression qu’exerce le col de
futérus sur le canal de l’urètre. Mais, lorsqu’il existe en même temps une rétro-
üexion du col , la pression étant moins forte , il n’y a que difficulté et non impossi¬
bilité d’uriner. Nous verrons que cet état existait chez la deuxième malade, dont
nous donnerons bientôt l’observation. En résumé, ce signe pourrait , en l’absence
du toucher, faire soupçonner une rétroversion de l’utérus; mais les explorations
deviennent utiles pour formuler un diagnostic certain. Chez notre malade , les
accidents ont disparu aussitôt après la réduction; mais dans l’état de vacuité de
rutérus, la rétroversion s’étant reproduite, il est arrivé, à une époque peu
avancée d’une nouvelle grossesse, des accidents semblables à ceux auxquels nous
avions remédié la première fois. Les signes de ce déplacement, joints aux anlé-
TRAVAUX ORIGINAUX.
IG
cédenls , ne nous ont laissé aucun doute, et nous avons procédé à la réduction
aussi heureusement, et avant que l’utérus eût acquis un volume capable d’op
poser de grands obstacles à son ascension dans le bassin.
Observation IIe — Rétroversion de l'utérus au troisième mois de la grossesse , avec
adhérences au rectum; réduction sans accidents. Observation recueillie par
M. Le Vaillant.
Mlue G. , âgée de 33 ans, garde-malade, d’une petite stature, bien con¬
formée du reste , avait eu deux grossesses heureuses et deux accouchements
naturels, sans que jusque là sa santé eût jamais été altérée. Mais, quinze jours
après son dernier accouchement , qui eut lieu il y a quatre ans passés , la curio¬
sité la poussa à aller au convoi de Dupuytreii ; elle resta pendant deux heures
dans la rue , debout et exposée au froid et àl’humididé. En rentrant chez elle, elle
éprouva du frisson , puis de la fièvre , des douleurs dans la région hypogastrique ,
s’étendant dans l’abdomen, enfin tous les symptômes d’une mélropéritonite, con¬
tre laquelle on employa un traitement antiphlogistique. La guérison ne se fit pas
longtemps attendre; mais, depuis cette époque, la malade conserva toujours du
côté de l’utérus des douleurs qui, devenant de jour en jour plus vives , la for¬
cèrent à plusieurs reprises d’entrer à l’Hôtel-Dieu. On la traita par divers moyens
qu’elle ne peut pas indiquer d’une manière précise; seulement elle se souvient
qu’on lui a fait porter un pessaire, et qu’à une autre époque on lui a pratiqué des
cautérisations sur le col de l'utérus.
Rien ne put la soulager; elle éprouvait des douleurs et de la pesanteur dans
les reins, des difficultés à aller à la garde-robe, et une pesanteur insupportable sur
le fondement et dans le vagin lorsqu’elle restait pendant quelque temps debout
ou assise. Les envies d’uriner, plus fréquentes que de coutume, étaient souvent
satisfaites avec difficulté.
Le 27 juillet 1839 , elle vint consulter M. Amussat , qui reconnut une rétrover¬
sion de l’utérus dans l’état de vacuité , sans aucune trace d’altération au col , et
qui prescrivit l’usage d’une éponge en guise de pessaire pour soulever la matrice.
Elle demeura ensuite cinq mois sans revenir à la consultation ; mais enfin les
accidents n’ayant fait qu’augmenter, les règles ayant déjà manqué depuis trois
mois, désespérée de son état qui l’empêchait de vaquer à ses occupations, elle
vint revoir M. Amussat le 20 novembre.
Le loucher par le vagin fait reconnaître une tumeur volumineuse , molle, fluc¬
tuante, située au fond de ce conduit et formée par l’utérus. Cet organe est dou¬
loureux, surtout lorsqu’on presse dessus pour le faire remonter dans le bassin. Le
col est situé derrière la symphyse pubienne, et il est fortement recourbé. Ses lè¬
vres peu écartées sont molles et son ouverture peu large. L’exploration indique
donc une rétroversion de l’utérus; et l’absence des règles depuis trois mois, et
le volume de l’organe, ajoutent la presque certitude d’une grossesse.
La sonde droite, introduite dans l’urètre , pénètre difficilement dans la vessie
qui contient peu d’urine; et le cathétérisme cause une douleur assez vive.
Attendu la complication d’une grossesse, tout délai cette fois devenait périlleux.
Le lendemain fut le jour pris pour la réduction , et j’accompagnai M. Amussat chez
la malade, avec M. Cainescasse, chirurgien-major de la marine.
La malade couchée sur le bord de son lit, la tête renversée en arrière sur des
oreillers, les jambes écartées et les pieds placés sur deux chaises, M. Amussat
pratique de nouveau le toucher, et nous permet ensuite, à M. Camescasse et à
moi, de reconnaître, par le même moyen, l’état des parties. Cette triple exploration
avait un peu fatigué la malade; on la laissa se remettre; après quoi M. Amussat
procéda à la réduction de la manière suivante.
Il introduisit dans le rectum le doigt indicateur de la main droite , et, appuyant
AMUSSAT.
RETROVERSION DE LA MATRICE.
17
son coude contre sa hanche , il pénétra ainsi le plus haut possible vers la symphyse
sacro-iliaque. Arrivé là, ii Ut tous ses efforts pour relever l’utérus; mais fatigué
bientôt, et ne s’apercevant d’aucun progrès, il s’arrêta pour rechercher la na¬
ture de la cause qui s’opposait au succès de ses manœuvres. A l’aide d’un
examen attentif, ii sentit distinctement au fond du vagin , à gauche de la tumeur
formée par l’utérus, des brides dans lesquelles le doigt s’accrochait. INous les re¬
connûmes après lui ; et il ne resta aucun doute que ces brides constituaient de
fortes adhérences entre l’utérus et le rectum. Cette découverte n’était pas rassu¬
rante, car c’était là un obstacle physique qu’il semblait d’abord impossible de
vaincre. Cependant , ayant de nouveau examiné attentivement par le toucher s’il y
avait à droite, de même qu’à gauche, de ces adhérences, M. Amussat acquit la con¬
viction que l’utérus était libre à. droite. Dès lors, débarrassé d’une pénible inquié¬
tude , il pensa que de nouvelles tentatives de réduction , en agissant de manière à
faire tourner l’utérus du côté opposé à celui où existaient les adhérences, c’est-à-
dire de droite à gauche, offriraient quelques chances de succès. 11 se remit donc à
l’œuvre, toujours le doigt introduit dans le rectum aussi profondément que possi¬
ble. Ayant répété plusieurs fois, et très énergiquement, ses tentatives, en remon¬
tant l’utérus tout en lui faisant faire un mouvement de torsion , il parvint enfin à
remettre l’organe dans sa position naturelle. Le toucher par le vagin et le ballon
formé par l’utérus se dessinant au-dessus des pubis ne nous laissèrent aucun
doute sur le succès. {$3$
Immédiatement après, la malade fut placée dans son lit, couchée sur le ventre,
la poitrine appuyée sur un oreiller. Des sangsues furent appliquées le soir sur
l’hypogastre , afin de prévenir le développement d’une inflammation imminente à
la suite d’une pareille opération. Le soir, le pouls avait de la fréquence, mais il
n’y avait pas de sensibilité qui dénotât d’inflammation. Depuis ce temps, la malade
est restée couchée tantôt sur le ventre , tantôt sur le côté , lorsque la première de
ces positions ne pouvait plus être supportée. Huit ou dix jours après, elle s’est
levée, et le 9 décembre elle est venue elle-même à pied chez M. Amussat.
Nous la revîmes quelque temps après ; elle éprouvait encore de la gêne et un
sentiment de pesanteur vers le rectum , mais les selles étaient régulières et beau¬
coup moins difficiles. L’émission de l’urine était libre ; il y avait des tiraillements
douloureux dans les aines , surtout à droite , et dans la partie inférieure de l’hypo-
gastre, tiraillements dus sans doute à la tension des brides anormales accrue par
l’élévation progressive de l’utérus. Le col utérin se dirigeait à gauche et plutôt en
arrière qu’en avant; ses lèvres étaient molles, assez développées; tout faisait
présager une grossesse heureuse.
La grossesse suivit sa marche ordinaire , sans être troublée par le moindre acci¬
dent; et Mme G. accoucha à terme, dans le mois de juin 1840, d’un enfant bien
portant.
Après cet accouchement la santé demeura assez bonne, à part la persistance
des pesanteurs sur le fondement, des tiraillements dans les aines et quelquefois
des coliques. Les règles étaient régulières.
Dans le courant de l’année dernière (1841), Mme G. devint pour la quatrième
fois enceinte ; et, à la suite d’un effort pour soulever un malade paralysé, elle
éprouva des douleurs utérines qui durèrent huit jours environ , et qui furent sui¬
vies d’une fausse couche. Le fœtus pouvait avoir deux mois d’existence.
Cette fausse couche n’a eu aucuns fâcheux résultats pour la santé générale, mais
il reste toujours de la pesanteur sur le fondement, et.assez souvent des tiraillements
dans les aines. Une exploration récente nous a montré aussi que l’utérus est revenu
en état de rétroversion.
Cette observation offre peut-être encore un intérêt supérieur à la précédente,
c. 2
18 TRAVAUX ORIGINAUX;
En méditant sur les antécédents, il ne reste guère de doute que la rétroversion
ne doive sa première origine à une métro-péritonite qui a déterminé des adhérences
entre l’utérus et le rectum. Lorsque je commençai les manœuvres de réduction,
je ne soupçonnais nullement l’obstacle que j’allais rencontrer, et ma conliance était
d’autant plus grande qu’il y avait une analogie manifeste entre l’état de Mme G.
et celui de ma première malade , chez laquelle j’avais si heureusement obtenu la
réduction précisément trois jours auparavant. On a vu dans l’observation de
M. Le Vaillant comment je reconnus la nature de l’obstacle, et comment je parvins
à le surmonter; mais il importe d’ajouter ici que, bien que je sentisse céder ces
brides par le mouvement de rotation que j’imprimais à la matrice , la malade se
plaignant de douleurs et de tiraillements sur le rectum, et la réduction s’opérant
avec lenteur et difficulté, je ne me dissimulais pas que j’avais à redouter la déchi¬
rure des brides et une péritonite.
La réduction étant opérée, je craignais encore que les brides, par leur traction,
ne reproduisissent la maladie en attirant le fond de l’utérus dans le bassin. Celte
crainte m’a poursuivi chaque fois que j’ai exploré ; et l’on a vu qu’elle n’était
point vaine, puisqu’à la fin la rétroversion s’est reproduite.
Ce fait me cause beaucoup de satisfaction, parce que dès que j’eus reconnu des
adhérences, je désespérais du succès. J’ai trouvé en effet que tous les auteurs qui
ont parlé des adhérences regardent cette complication comme un obstacle insur¬
montable à la réduction. Maintenant je pense que , lors même que les adhérences
seraient encore plus fortes que chez Mme G. , il ne faudrait pas désespérer ; dans
un cas pareil je n’hésiterais pas à tenter la réduction, et à plusieurs reprises si
Je ne pouvais l’obtenir en une seule fois.
Peut-être , au reste , ces brides ne sont-elles pas si rares qu’on pourrait le croire ;
je possède un dessin de rétroversion de l’utérus chez une femme adulte dans
l’état de vacuité; il y avait également des adhérences avec le rectum. J’ai un autre
dessin de rétroversion pris sur un nouveau-né, qui prouve que cette déviation peut
être congéniale.
11 esta regretter que l’anatomie pathologique des déviations utérines soit si peu
avancée; rien ne guide aussi sûrement le praticien que l’image exacte des disposi¬
tions anormales qu’il a à combattre. Je conseille du moins aux jeunes chirurgiens
de chercher à produire sur le cadavre des rétroversions artificielles; il suffit pour
cela de presser avec deux doigts sur le bas-fond de la matrice ; si en même temps
on porte l’indicateur de l’autre main dans le vagin , on sent que plus on pousse le
fond de l’utérus vers le coccyx , et plus le col se redresse et s’élève vers les pubis.
On peut même, en pressant à la fois sur le col et sur le fond de l’utérus, détermi¬
ner une rétroflexion artificielle.
C’est par des expériences analogues que je me suis convaincu des deux points
qui constituent essentiellement mon procédé. Ainsi , sur le cadavre d’une vieille
femme ayant un fort prolapsus utérin , la matrice sortant par la vulve , j’ai constaté ,
en présence de M. Le Vaillant, que le doigt porté aussi haut que possible dans le
vagin , ne pouvait atteindre la concavité du sacrum (il est bon de noter que le doigt
pénètre plus avant lorsqu’on embrasse la symphyse avec le pouce en avant et l’index
dans le vagin). Mais toujours, par le rectum, on louchait beaucoup plus haut, et on
arrivait très près de l’angle sacro-vertébral , en poussant fortement le coude avec
la hanche.
Sur une autre vieille femme dont le bassin était moins grand , nous avons obtenu
je même résultat, ainsi que sur beaucoup d’autres cadavres de femmes de diffé¬
rents âges.
Du reste , ce qui prouve encore que par le vagin on ne peut explorer ni agir
aussi bien et aussi haut, c’est qu’il est presque impossible de distinguer par ce ca¬
nal les tumeurs situées profondément dans le bassin, tandis qu’il est assez facile
deles reconnaître par le rectum.
REVUE CRITIQUE. 19
En résumé, le procédé pour la réduction de l’utérus dans l'état de grossesse
consiste, après avoir situé la femme comme pour l’opération de la taille, à intro¬
duire un ou deux doigts dans le rectum, et à repousser doucement le ballon utérin,
en longeant la concavité du sacrum, directement en haut d’abord, puis de droite à
gauche et de gauche a droite , pour relever toute la surface de l’utérus. Si le doigt
ou les deux doigts introduits dans le rectum n’atteignaient pas assez haut, on in¬
troduirait le pouce dans le vagin pour soulever le périnée, afin de pénétrera une
plus grande hauteur. Enfin , pour arriver plus haut encore , il reste la ressource de
se faire pousser le coude par un aide , ou de le soutenir soi-même avec la hanche
et le corps.
REVUE CRITIQUE.
€Mvurgie.
Discussion sur la ténotomie. — L’évène¬
ment chirurgical de ces derniers temps est la
discussion soulevée à l’ Académie royale sur
la section des tendons des fléchisseurs des
doigts. Discussion longue et ardue , qui a déjà
occupé dix séances et fourni une quinzaine
de discours à remplir soixante colonnes du
Moniteur ; qui , née à propos d’une question
fort restreinte , en a agité une foule d’autres :
questions générales, questions spéciales, ques¬
tions de principes , questions d’application ,
questions de priorité , enfin questions toutes
personnelles ; en sorte que , sans compter le
talent clés orateurs qui y ont pris part , rien
ne lui a manqué pour surexciter l’attention :
intérêt pratique, intérêt dramatique, ni même
l’attrait un peu équivoque du scandale.
Nous n’avons à nous préoccuper ici que de
la question pratique , qui est déjà bien assez
obscure et difficile à traiter ; et nous ferons
en sorte d’écarter de cet article tout ce qui ne
s’y rattache pas de très près. Peut-être cepen¬
dant , afin de faire mieux comprendre à nos
lecteurs la nature et la portée de ce débat,
ne sera-t-il pas inutile d’expliquer la position
respective des deux principaux interlocu¬
teurs.
M. Bouvier et M. Guérin sont , comme tout
le monde sait , à la tête des deux établisse¬
ments orthopédiques les plus célèbres de la
capitale. Le potier, dit-on , est jaloux du po¬
tier ; il n’y a rien de bien étonnant qu’une
certaine rivalité ait pu s’élever entre deux
orthopédistes. Du moins faut-il reconnaître
que cette rivalité a toujours été digne, grave,
et ne s’est révélée au public que sous un as¬
pect purement scientifique; et là même les deux
compétiteurs se sont montrés doués de facultés
si différentes, que cette diversité eût suffi seule
à rendre la lutte inévitable. Lorsque M. Gué¬
rin , génie ardent , aventureux , mais d’une
incontestable puissance , eut mis le pied pour
la première fois sur le terrain orthopédique ,
il le trouva bien maigre , bien obstrué de ron¬
ces et de broussailles ; sans balancer, il se mit
hardiment à l’œuvre, défrichant, cultivant,
agrandissant son nouveau domaine qu’il eut
bientôt peuplé de grandes et belles théories,
d’où il faisait découler toutes sortes d’applica¬
tions. M. Bouvier, esprit plus froid, plus pru¬
dent , plus positif , était alors occupé depuis lon¬
gues années déjà à un travail d’une autre nature;
rassemblant laborieusement les faits , multi¬
pliant sur chaque question les recherches et
les expériences , ne concluant autant que pos¬
sible qu’à coup sûr, et n’allant ainsi ni si haut
ni si vite. Il se trouva subitement réveillé par
le bruit que faisait son voisin , qui lui taillait
vraiment de bien autre besogne. En effet , les
doctrines générales de M. Guérin remuaient
l’orthopédie de fond en comble, donnant aux
questions déjà étudiées une face imprévue , en
suscitant de toutes nouvelles , et de plus se
succédant avec une telle rapidité qu’il en ré¬
sultait d’abord une sorte d’éblouissement. Il
fallut tout revoir, tout soumettre à un sévère
examen ; c’est la tâche que M. Bouvier a pour¬
suivie avec persévérance, et plus d’une fois
avec succès.
Il y a donc un contraste presque absolu en¬
tre les deux antagonistes. L’un est avant tout
l’homme des doctrines, l’autre avant tout est
l’homme des faits ; l’un dogmatise toujours ,
l’autre vérifie sans relâche ; celui-ci regarde
les choses de bas en haut , celui-là de haut en
bas ; il leur est presque impossible de les voir
de même. Nous ne nous écarterions pas proba¬
blement beaucoup de la vérité en soupçonnant
que M. Bouvier prise assez peu les hautes
théories de M. Guérin , lequel de son côté ne
tient pas grand compte des faits de détail et
des expériences de son adversaire. Pour nous,
et nous croyons en ceci représenter assez bien
l’opinion générale , nous professons une très
haute estime pour l’un et l’autre talent ; nous
croyons qu’ils se complètent l’un l’autre , et
que de leur réunion , ou pour mieux dire de
leur lutte, la science retirera des bénéfices que
20
REVUE CRITIQUE.
chacun d’eux isolément serait impuissant à
lui donner.
De là le puissant intérêt qui s’attache à leurs
débats ; et ici cet intérêt s’augmentait encore
d’une circonstance particulière. Pendant long¬
temps M. Bouvier, arrivé le premier à l’Aca¬
démie , y avait fait ses démonstrations sans
contradicteur ; et, d’un autre côté, M. Guérin,
n’ayant pas voix à l’Académie, triomphait dans
son journal, d’où M. Bouvier était exclu à son
tour. Quand tous les deux se trouvèrent enfin
assis sur les mêmes bancs et purent se regar¬
der face à face , on prévit bien que la guerre
ne tarderait pas à s’engager; et en effet, sur
une note lue par M. Bouvier, et où le nom de
M. Guérin n’était pas même prononcé, celui-
ci a soudain relevé le gant, et s’est lancé a la
tribune pour défendre avec la question scien¬
tifique la question personnelle.
Que disait donc, en somme, la note de
M. Bouvier? Elle débutait comme il suit :
« La question de la réunion des tendons
divisés a acquis une grande importance depuis
l’extension toute moderne de la ténotomie. En
raison des différences que présentent les ten¬
dons , soit dans leurs rapports extérieurs , soit
dans leur structure intime , on peut se deman¬
der, à chaque nouvelle section tendineuse ,
si les bouts du tendon se réuniront ; s’il con¬
tinuera de glisser par l’action du muscle, de
manière à conserver sa fonction , qui est de
transmettre cette action à l’os? La solution de
ces questions fournit une des bases sur les¬
quelles reposent les indications de la ténoto¬
mie. Il est évident, par exemple, que si le
muscle ne devait plus mouvoir l’os par défaut
de réunion ou de glissement du tendon , il fau¬
drait, pour poser l’indication curative, balan¬
cer cet inconvénient avec ceux de la diffor¬
mité ou de ses autres moyens de traitement ;
et on devrait , dans certains cas , s’abstenir
de l’opération , lui préférer un traitement pu¬
rement mécanique , ou même laisser subsister
la difformité, plutôt que de lui substituer une
situation à certains égards plus fâcheuse. »
Tout cela est parfaitement juste; voyons
maintenant ce que révèlent les expériences
touchant la section des tendons de la main et
du pied.
Première expérience. Section sous-cutanée,
sur un chien , des tendons des muscles radial
antérieur, cubital interne , et fléchisseur super¬
ficiel des doigts , à la partie inférieure de l’a¬
vant-bras. Sept semaines après, on trouve, à
la dissection, ces tendons réunis par une sub¬
stance intermédiaire solide , de deux à trois
centimètres de longueur ; cette substance for¬
mait une seule masse pour les trois muscles,
dont l’action isolée était par-là devenue im¬
possible.
Deuxième expérience. Section des mêmes
muscles , plus du fléchisseur profond ; dissec¬
tion deux mois après. La substance intermé¬
diaire est commune aux quatre muscles, et
adhère en outre au cubitus ; en sorte que non
seulement l’action isolée est perdue , mais que
l’action simultanée est même détruite par l’ad¬
hérence des tendons au cubitus.
Troisième expérience. Section des tendons
fléchisseurs profonds des deuxième et qua¬
trième doigts, vis-à-vis la deuxième phalange,
au-delà de l’insertion des languettes du flé¬
chisseur superficiel. Autopsie deux mois
après; au deuxième doigt, nulle trace de réu¬
nion; les bouts du tendon sont restés isolés
et libres dans leur gaine. Au quatrième doigt,
même isolement pour le bout supérieur ; mais
l’inférieur a contracté des adhérences avec
l’extrémité du fléchisseur superficiel à son at¬
tache à la deuxième phalange. Dans les deux
cas , action perdue.
Quatrième expérience. Section des tendons
fléchisseurs superficiels et profonds sur le
métacarpe ; il y a eu réunion , mais avec adhé¬
rence des cicatrices tendineuses entre elles et
avec les os , de manière que les muscles divi¬
sés avaient à peu près perdu leurs fonctions.
« En serait-il de même , ajoute M. Bouvier,
si l’on divisait dans le même lieu un seul des
deux tendons fléchisseurs superposés ? Leur
étroite connexion doit au moins faire présu¬
mer que la cicatrice du tendon coupé serait
adhérente au tendon resté intact; c’est aussi
ce que j’ai observé sur un cheval, auquel
M. Boulev avait coupé le tendon perforant en
ménageant le perforé. »
Dans toutes ces expériences, comme on le
voit, l’action des tendons coupés a toujours
été perdue, ou à peu près. Mais peut-on en
conclure directement à l’homme? — Oui, et
sans restriction, dit M. Bouvier, en ce qui
regarde la section du fléchisseur profond, soit
à l’avant-bras, soit dans la paume de la main,
soit au niveau des phalanges ; oui encore pour
le fléchisseur superficiel dans la paume de la
main. Pour le fléchisseur superficiel pris au-
dessus du poignet, avec certaines précautions
on pourrait espérer une réunion isolée, par
exemple en coupant ses tendons à des hau¬
teurs différentes le long de l’avant-bras; mais
la section limitée à ces tendons serait ineffi¬
cace.
Les conséquences pratiques différent ce¬
pendant pour la main et pour le pied. Dans
l’un et dans l’autre cas , les mouvements sont
perdus; la ténotomie permet seulement de
rendre aux doigts et aux orteils une meilleure
direction. On comprend qu’aux orteils la perte
du mouvement est peu de chose , tandis que
la flexion permanente d’un orteil est une in¬
firmité véritable que la section du tendon
peut corriger. M. Bouvier a fait plusieurs fois
cette petite opération, et affirme en avoir tou¬
jours retiré un succès des plus satisfaisants.
2!
REVUE CRITIQUE.
malgré l’extension permanente qu’elle entraîne
dans les dernières phalanges. A la main , au
contraire , le moindre mouvement est pré¬
cieux; l’impossibilité de fléchir les phalanges
rendrait la main à peu près inutile ; la ténoto¬
mie nous offre donc à perdre plutôt qu’à gagner.
Le cas unique , exceptionnel , où elle pourrait
être indiquée , serait celui d’une rétraction
extrême , rebelle aux moyens mécaniques ,
qui , en repliant la main vers l’avant-bras et
enfonçant les doigts dans la paume de la main,
donnerait lieu à une difformité très incom¬
mode et à une impuissance complète des
doigts ; alors la ténotomie , sans remédier
à l’impuissance , corrigerait au moins la dif¬
formité.
Ainsi qu’on le voit , la question nettement
posée, délimitée par M. Bouvier lui-même ,
se restreint aux tendons des fléchisseurs des
doigts ou des orteils ; et nous ne voulons pas
en aborder d’autres. Or, premier point , les
expériences de M. Bouvier sont-elles assez
nombreuses , assez variées , assez rigoureuse¬
ment faites pour décider la question? Nous
pensons qu’il n’oserait lui-même répondre af¬
firmativement; et , par exemple , puisque dans
les deux seuls essais qu’il ait faits à l’avant-
bras , dans un cas il a vu les cicatrices
adhérentes à l’os, et dans l’autre les cica¬
trices adhérentes entre elles , mais isolées de
tous les autres organes; comment n’a-t-il pas
cherché à se rendre compte de deux résultats
aussi différents? Et puisqu’une fois il a réussi
à avoir une cicatrice en masse , il est vrai ,
mais isolée des autres organes , qui sait si
avec un peu plus de précaution il n’aurait pas
eu des cicatrices isolées pour chaque tendon?
De même pour la section du tendon , au niveau
de la deuxième phalange. Quoi ! une expé¬
rience vous donne un résultat , la seconde en
donne un autre tout différent , et vous n’en
tentez pas une troisième? Que dirai-je de l’u¬
nique expérience faite sur les deux fléchis¬
seurs ensemble au niveau du métacarpe , qui
laissait tout entière la question de savoir si la
section limitée à un seul n’aurait pas un
meilleur succès et n’autoriserait pas à faire
les deux sections à des époques différentes ?
Cette objection a été à peine touchée dans
la discussion; mais M. Guérin en a fait habi¬
lement valoir deux autres. D’une part , un
tendon sain ne se présente pas au couteau
comme un tendon rétracté ; celui-ci peut être
soulevé par l’extension de la main , dégagé ,
isolé des plans profonds; et sur l’homme on
peut encore augmenter cette tension , cet iso¬
lement , en invitant le malade à contracter
volontairement chaque muscle à diviser. La
section de chaque tendon est donc beaucoup
plus facile; elle se fait en pressant plutôt qu’en
sciant , à travers une petite ouverture de la
gaîne , en intéressant cette gaine le moins pos¬
sible , et en se mettant ainsi dans les meil¬
leures conditions pour éviter les adhérences du
tendon aux parties voisines. Sur le chien , on
n’a pas ces avantages; il faut presser, scier,
diviser à la fois les tendons, les gaines, le
tissu cellulaire et jusqu’au périoste; ce qui
explique à merveille la réunion en une cica¬
trice commune. D’une autre part, M. Bouvier
n’a pas même pris une précaution essentielle
pour empêcher l’adhérence d’une cicatrice
tendineuse à l’autre; précaution qui consiste
à diviser chaque tendon à part et à des hau¬
teurs différentes. En un mot , les conditions
du chien et de l’homme ne sont pas sembla¬
bles; et en écartant même cette objection
capitale , les expériences faites avec des pro¬
cédés vicieux ne sauraient prouver contre les
résultats obtenus par des procédés mieux rai¬
sonnés.
Toute -cette partie de l’argumentation de
M. Guérin a été victorieuse , et le débat à
peine ouvert aurait pu se terminer là ; mais
l’orateur, non content de son premier triom¬
phe, en a voulu obtenir un autre ; et la ques¬
tion s’est trouvée à l’instant portée sur un
autre terrain. Car les expériences de M. Bou¬
vier ainsi mises hors de cause , l’utilité delà
ténotomie appliquée aux tendons fléchisseurs
des doigts restait encore en doute; M. Guérin
a cru pouvoir la démontrer. Il a donc apporté
ses propres observations, qu’il a résumées de
cette manière :
« 1° J’ai divisé au poignet neuf fois le grand
palmaire . cinq fois le petit palmaire , huit
fois le cubital antérieur; et, dans chacune de
ces sections , j’ai obtenu la réunion distincte
des bouts divisés , avec conservation du mou¬
vement , et sans adhérences capables d’entra
ver ce dernier.
« 2° J’ai divisé trois fois le fléchisseur
propre du pouce , deux fois j’ai réussi complè¬
tement; une fois il n’y a pas eu de réunion ,
probablement par rupture de la cicatrice , et
la perte du mouvement s’en est suivie.
« o° J’ai divisé deux fois le fléchisseur su¬
perficiel des doigts au poignet : réunion sans
adhérences vicieuses et conservation du mou¬
vement distinct de chaque tendon. »
Voilà pour ce qui regarde les sections faites
au niveau du poignet ; quant aux sections dans
la paume de la main :
« 4° Sur seize sections de tendons du fléchis¬
seur superficiel dans la paume de la main,
treize fois la division a eu lieu sans intéresser
le profond , et la réunion s’est opérée sans
adhérences vicieuses et avec conservation du
mouvement. Trois fois la section a compris
involontairement le tendon profond; des adhé¬
rences vicieuses ont aboli presque complète¬
ment le mouvement de la phalangette corres¬
pondante ; mais les autres mouvements des
doigts ont été conservés, quoique bornés. »
Tl
REVUE CRITIQUE.
Et enfin, pour les sections au niveau des
phalanges :
« 5° Trois fois j’ai fait la section du long
fléchisseur du pouce au niveau de la première
phalange; deux fois avec un succès complet;
l’autre fois la réunion n’a pas eu lieu.
« 6° J’ai fait quatre sections des tendons
superficiels au niveau de la première phalange ;
deux fois la réunion s’est, opérée , mais avec
des adhérences telles que le mouvement n’est
plus que rudimentaire ; les deux autres fois la
réunion n’a pas eu lieu.
« 7° J’ai fait onze sections des tendons du
fléchisseur profond au niveau des phalangines ;
six fois la réunion s’est opérée , dont quatre
fois avec conservation d’un mouvement pres¬
que normal, et deux fois avec conservation
d’un mouvement limité ; cinq fois la réunion
ne s’est pas opérée , et le mouvement a été
complètement aholi. »
Ces résultats sont en somme assez satisfai¬
sants. Cependant , comme d’autres chirurgiens
n’ont pu obtenir en aucun cas la réunion des
tendons ainsi divisés , il fallait donc que le
nouvel opérateur s’y fût pris d’une autre ma¬
nière. Or voici , en effet, comment lui-même
explique ses procédés :
« Si j’ai affaire à la rétraction du fléchis¬
seur superficiel seulement , je mets le profond
dans le relâchement par la flexion des troisiè¬
mes et des deuxièmes phalanges. S’il y a rétrac¬
tion simultanée du superficiel et du profond , je
commence par faire la section des tendons pro¬
fonds au niveau des phalangines. Dans l’un
et dans l’autre cas , je place ainsi les tendons
fléchisseurs profonds dans le relâchement, du
moins relativement aux fléchisseurs superfi¬
ciels. J’accrois la tension et le soulèvement de
ces derniers au moyen de la contraction volon¬
taire du muscle. Je les divise alors des parties
superficielles aux parties profondes, énpressant
plus qu’en sciant ; mon instrument s’arrête aus¬
sitôt que le premier obstacle est vaincu , ou
bien son action s’émousse contre les tendons
profonds qui sont relâchés au milieu des parties
molles environnantes. »
Ces conditions pourraient bien avoir besoin
de quelques éclaircissements. En fléchissant
non-seulement la phalangette , mais encore la
phalangine, on relâche tout autant le fléchis¬
seur superficiel que le profond; ce qui va
contre le but qu’on se propose. Allèguera-t-on
que la contraction volontaire réparera cet in¬
convénient en tendant le tendon à couper ?
Mais il n’est pas si facile, surtout chez des en¬
fants , de faire contracter volontairement
au malade le fléchisseur superficiel en laissant
relâché le fléchisseur profond; et M. Guérin au¬
rait dû au moins indiquer le moyen de surmon¬
ter cette petite difficulté. Quoiqu’il en soit, il
reste , après la section faite , une autre pré¬
caution plus importante encore , pour empê¬
cher l’isolement des deux bouts du tendon ;
M. Guérin la formule de cette manière :
« Maintenir, pendant quelque temps après
l’opération , les deux bouts divisés assez rap¬
prochés pour permettre l'affrontement de la
matière versée par chacun d’eux. » A la main ,
par exemple , M. Guérin maintient d’abord les
doigts fléchis, et surtout il invite l’opéré à
s’abstenir de toute contraction musculaire qui
aurait pour résultat de provoquer le retrait du
bout tendineux correspondant à la partie con¬
tractée du muscle. — Ce surtout nous a quelque
peu étonné, nous en faisons l’aveu. M. Guérin,
qui a tant et si bien étudié les sections mus¬
culaires , en est-il à savoir qu’un muscle , une
fois rétracté après sa section , est incapable
d’une contraction volontaire? Nous avons,
sur des animaux vivants , piqué , tailladé ,
brûlé des muscles ainsi rétractés ; et nous
pouvons affirmer qu’il est impossible d’v dé¬
terminer rien qui ressemble à la contraction.
Le malade peut donc se passer de toute re¬
commandation à cet égard.
Après cet exposé de doctrines et de résultats,
que restait-il à répondre? M. Bouvier a con¬
testé la réalité des faits; notre collègue , a-t-il
dit, n’en apporte aucune preuve. Et pour rai¬
son de son doute, il a exposé la série des insuc¬
cès des autres opérateurs. Or, cette argumen¬
tation était par avance battue en brèche par
M. Guérin ; mais , de plus , il faut bien le dire ,
les faits mêmes rappelés par M. Bouvier ne
prouvaient pas tous en sa faveur.
1° Stromeyer coupe le tendon du long flé¬
chisseur du pouce et les tendons du sublime
et du profond à l’index et au petit doigt, le tout
au niveau des premières phalanges. Résultat:
quinze jours après ces opérations, le malade
reprit l’exercice de sa profession de boucher,
qu’il avait été obligé d’abandonner.
2° Section, par le même, des tendons fléchis¬
seurs sur chaque doigt séparément. Résultat :
les deux fléchisseurs contractèrent des adhé¬
rences entre eux dans le creux de la main , et
les fonctions des doigts restèrent, à cause de
cela , imparfaites. Cependant le malade pou¬
vait fermer la main en partie , de manière à
retenir des corps un peu volumineux.
3° Deux autres opérés de Stromeyer ont été
vus par M. Doubowitzki ; l’action des fléchis¬
seurs était perdue.
4° M. Dieffenbach déclare qu’il a redressé
par la ténotomie un grand nombre de flexions
permanentes des doigts. — « Et je n’ai pas
seulement, ajoute-t-il, ramené les doigts à la
rectitude, c’eût été un état pire ; j’en ai fait des
membres parfaitement flexibles et utiles. » fl
cite plus bas deux sujets sur lesquels il a coupé
les fléchisseurs des doigts; la contraction qui
existait fut diminuée de moitié , et il s’établit
une faible action de la main qui put saisir et
tenir de plus gros objets.
23
REVUE CRITIQUE.
5° M. Phillips a coupé les tendons des deux
llécliisseurs communs et du fléchisseur du
pouce , soit dans la paume de la main , soit au
niveau de la deuxième phalange. La flexion
des deuxièmes et troisièmes phalanges n’était
pas rétablie cinq semaines après l’opération.
6° M. Bonnet a coupé les tendons au niveau
des phalanges ; perte absolue des mouvements
de flexion.
7° M. H. Larrey a coupé les huit tendons
dans la paume de la main ; les doigts ne con¬
servèrent que le mouvement de la première
phalange.
8° M. Beréndt a coupé le fléchisseur super¬
ficiel de l’index au niveau des phalanges ; il se
borne à dire que la main avait gagné notable¬
ment en utilité.
9° M. Koch a coupé les fléchisseurs à leur
tiers inférieur (sic) ; il dit qu’au bout de trois
mois la main avait recouvre tout son usage ,
sa mobilité , sa force , etc.
10° Enfin M. Lesser, après avoir coupé les
tendons fléchisseurs et avoir vu quelque
temps les doigts redressés et sans mouvement ,
les a vus se rétracter de nouveau au même de¬
gré qu’auparavant.
M. Bouvier concluait de cette énumération
que tous les faits assez connus pour être ri¬
goureusement appréciés étaient en faveur de
son opinion, et, ne voyant d’ailleurs, dans les
procédés revendiqués par M. Guérin, que les
procédés de tout le monde (ce qui n’est pas
démontré) demandait un seul fait établi sur
des preuves irrécusables. M. Guérin en a pro¬
duit deux , et il y avait donc lieu d’espérer que
la question serait éclaircie , et M. Bouvier sa¬
tisfait. Malheureusement ces deux faits ont été
si singulièrement présentés qu’aujourd’hui
encore , après quatre examens successifs, nous
n’oserions répondre dé leur valeur exacte.
Voici comment les choses se sont passées.
Donc M. Guérin fait apparaître ses deux
malades, d’uilé façon tout inopinée, au milieu
d’une séance, au milieu de son discours, in¬
vitant tout le monde à vérifier deux succès à
peit de chose près complets. M. Gerdy se pré¬
cipite , suppute vingt-quatre mouvements qui
manquent à la main d’une des malades , et
pendant qu’il fait ses calculs , l’autre lui
échappe. M. Bouvier regarde l’une, regarde
l’autre , prend des notes en courant , élève
déjà des doutes sur les prétendus succès , et
demande une commission pour les vérifier.
M. Guérin , ferme à la tribune , refuse la com¬
mission , déclare que les faits peuvent être
constatés et appréciés immédiatement par
tout le mpnde , et qu’il laisse à de plus diffi¬
ciles le soin d’ épilogue?' sur la plus ou moins
grande perfection et délicatesse des mouve¬
ments. Puis , quand plus tard ses adversaires
contestent les résultats annoncés , il leur re¬
proche d’avoir mal examiné; ce qui était vrai,
car ils avaient eu trop peu de temps pour bien
faire. La position deM. Guérin paraissait ainsi
inattaquable aux uns , fort équivoque aux au¬
tres ; M. Bouvier prend un parti désespéré ; il
court après les deux malades , les retrouve ,
les examine à loisir, et rapporte à l’Académie
des conclusions toutes différentes de celles de
M. Guérin. Manche à manche. M. Guérin ,
poussé à bout , invite cinq académiciens , tous
hommes de science et d’une loyauté inattaqua¬
ble , leur soumet ses deux malades, en obtient
un certificat bien et dûment signé ; et ce cer
tificat , chose curieuse , nous montre les deux
faits d’une quatrième manière , qui n’est ni
celle de M. Gerdy, ni celle de M. Bouvier, ni
même celle de M. Guérin.
Mais alors à quoi pensait donc M. Guérin ,
de nous dire que tout le monde était en état
d’apprécier les faits immédiatement , et qu’il
laissait le soin d’épiloguer à de plus difficiles ?
Il faut de toute nécessité ou qu’il ait mal vu
lui-même ses propres faits , ou que ce soit la
commission qui les ait mal appréciés; et alors
véritablement il n’était pas fondé à dire qu’ils
étaient si faciles à constater pour tout le monde.
Nous nous en tiendrons, pour l’examen de ces
deux observations , aux dires de la commis¬
sion , comme plus probables que les autres ;
leur certitude est une autre question que nous
aborderons plus loin.
La première malade , Clémentine Mouchy,
était une enfant de 9 ans , affectée de flexion
permanente des doigts et du pouce de la main
droite , avec paralysie des autres muscles du
pouce. M. Guérin coupa les quatres tendons
du fléchisseur superficiel dans la paume de la
main , et le fléchisseur du pouce au-devant de
la première phalange ; l’indocilité de la ma¬
lade fut cause que pour l’indicateur, le tendon
du fléchisseur profond fut coupé en même
temps que celui du superficiel. Or, en vertu
de cette circonstance , M. Guérin accordait
que la phalangette de l’index avait perdu son
mouvement; mais il affirmait que le succès
avait été rigoureusement complet pour les au¬
tres doigts et le pouce. Là-dessus grande ba¬
taille , et l’on va voir que le sujet en valait la
peine. M. Gerdy, examinant la malade pour
ainsi dire au vol , n’a pas trouvé à beaucoup
près le succès aussi complet que le disait
M. Guérin; M. Bouvier a confirmé <en gros le
dire de M. Gerdy, et la commission des cinq
n’a pas changé grand’chose aux dires de
M. Bouvier. Au total , et M. Bouvier et la
commission ont reconnu que la phalangette
du pouce avait conservé son mouvement de
flexion. Voilà un premier point assuré; et la
section du long fléchisseur du pouce au-devant
de la phalange a donc été suivie d’un plein
succès.
Pour les quatre autres doigts , il y a plus de
mécompte. La jeune fille n’a pas tout-à-fait
24
REVUE CRITIQUE.
perdu le mouvement de la phalangette de l’in¬
dex , mais elle a un peu perdu du mouvement
des phalangettes de l’annulaire et de l’auricu¬
laire. Or ceci est digne de toute notre atten¬
tion. Car enfin , en coupant le fléchisseur su¬
blime , on ne voit pas trop pourquoi les mou¬
vements ne seraient pas conservés par le
fléchisseur profond qui parcourt les trois
phalanges. Il est à présumer peut-être que si
ce dernier muscle eût conservé toute son ac¬
tion, les mouvements eussent été intégralement
conservés; et ce sont les mouvements aux¬
quels il préside exclusivement qui ont le plus
perdu. Nous arrivons donc à ce résultat : la
conservation des mouvements des premières et
deuxièmes phalanges ne prouve nullement la
réunion des tendons du fléchisseur sublime ;
et la diminution des mouvements de la pha¬
langette prouve au contraire que la section du
fléchisseur sublime a entravé l’action du flé¬
chisseur profond. En résumé , il y a là un
succès brillant pour le pouce ; pour les autres
doigts , un résultat inattendu qui ne prouve
point du tout ce qu’avançait M. Guérin , qui
prouve bien moins encore ce que prétendait
M. Bouvier, mais qui établit pour les prati¬
ciens cette conséquence fort importante , qu’en
cas de rétraction rebelle , on peut couper le
fléchisseur sublime dans la paume de la main,
sans trop de dommage pour les mouvements
des phalanges.
L’autre malade , Clémence Delamain , âgée
de 1-4 ans , à la suite d’une fracture de l’avant-
bras mal traitée , avait gardé une flexion per¬
manente de la main , de tous les doigts , et
du pouce à un très haut degré. La troisième
phalange de l’indicateur manquait , ayant été
détruite par la gangrène. Section du cubital
antérieur au poignet; nous n’y reviendrons
pas. Section du fléchisseur profond au niveau
des secondes phalanges, du fléchisseur sublime
dans la paume de la main, et du long fléchis¬
seur du pouce au-devant de la première
phalange. M. Guérin annonçait ici tous les
mouvements très bien conservés, à l’exception
du mouvement des phalangettes , resté un peu
plus difficile , et de celui des deux phalanges
de l’indicateur, dont les deux tendons avaient
été inopinément divisés au même niveau. La
commission a trouvé au contraire encore un
peu de mouvement aux deux phalanges de
l’index; la flexion delà phalangette du pouce
très bornée; de la phalangette du médius,
difficile et bornée; delà phalangette de l’an¬
nulaire , arrivant presque au degré normal ;
et enfin au petit doigt , non-seulement la
flexion delà phalangette , mais celle de lapha-
langine , très obscure et très bornée.
Que conclure de ce deuxième fait ? D’abord
la section du long fléchisseur du pouce et la
section du fléchisseur profond des autres doigts
a évidemment manqué son but , excepté peut-
être pour l’annulaire , et les flexions obscures
des phalangettes pourraient tout aussi bien
tenir à des adhérences du tendon coupé avec
sa gaine qu’à la réunion fort douteuse des
deux bouts du tendon. Il n’est pas mieux
prouvé que les tendons du fléchisseur sublime
se soient réunis dans la paume de la main, les
adhérences possibles du tendon du profond à
sa gainé devant conserver les mouvements de
la phalangine. Le succès total est moindre ici
que dans l’autre cas , et il n’en résulte de bien
positif que ceci , savoir : le peu de péril de la
section du fléchisseur superficiel dans la paume
de la main.
Nous insistons sur ce fait, car, à notre avis,
il est d’une importance capitale pour la prati¬
que ; et si c’était le fruit unique qu’eût porté
cette discussion, nous trouverions encore
qu’elle a été utilement employée - Mais il y en
a un autre qui ne doit pas non plus rester
perdu; c’est la possibilité de réunir le tendon
du long fléchisseur du pouce. La réunion a
échoué dans le deuxième cas ; cela prouve
seulement que les conditions en sont encore
inconnues ; mais il ne s’agit que de les cher¬
cher.
A la vérité , M. Bouvier a vu les faits un
peu autrement que la commission; mais ses
divergences laissent ces deux points entière¬
ment hors de doute. Et ici qu’il nous soit per¬
mis de regretter vivement que M. Guérin n’ait
pas accepté la commission officielle qu’on lui
demandait, qui aurait soumis les faits à une
vérification contradictoire , qui eût rendu leur
authenticité plus claire que le soleil. Il n’y
aurait rien perdu ; car les faits restent toujours
ce qu’ils sont , et il n’est donné à personne
d’en changer la signification réelle ; il y aurait
gagné , ne fût-ce qu’en levant les doutes qui
restent encore au fond de beaucoup d’esprits.
Car nous adoptons de préférence , pour notre
compte , les décisions de la commission offi¬
cieuse ; mais nous ne saurions que répondre à
M. Bouvier, retranché dans son propre témoi¬
gnage. Et puis la commission a-t-elle tout vu ?
Nous cherchons vainement dans son rapport ,
par exemple , si tous les doigts jouissent d’une
égale flexion quand les sujets les fléchissent
ensemble ou séparément ; et nous pourrions
signaler plus d’une autre lacune. M. Gerdy, à
notre avis , a posé la véritable règle scientifi¬
que pour la vérification des faits contestés ; il
faut les soumettre à une commission où soient
représentées toutes les opinions dissidentes.
Nous avons fait tous nos efforts pour dégager
ce débat de toutes les questions irritantes dont
il s’est compliqué ; et si nous n’y sommes pas
parvenu , c’est assurément la faute du sujet
plutôt que celle de notre vouloir. Il nous faut
seulement reconnaître en finissant une énorme
injustice que nous avons faite de propos pré¬
médité à M. Gerdy et à M. Velpeau, en les
25
REVUE CRITIQUE.
laissant tellement dans l’ombre; mais ils sc
sont surtout attachés à la discussion des ques¬
tions générales , qu’il ne nous paraît pas
opportun d’aborder quant à présent.
De la mortalité après les opérations
dans les hôpitaux de Paris.
Lorsque nous publiâmes nos Études sta¬
tistiques sur les résultats des grandes opéra¬
tions dans les hôpitaux de Paris, il y eut
parmi les chirurgiens un étonnement à peu
près général, accompagné de quelques mur¬
mures. On fut frappé de cette large part faite
à la mort, en dépit des consolantes illusions
que l’on trouvait dans tous les livres de mé¬
decine opératoire. Puis on demanda si ces re¬
cherches avaient vraiment quelque utilité ;
s’il n’était pas dangereux de révéler ainsi , de
traduire au grand jour cette plaie de notre
chirurgie; et enfin on chercha à élever des
doutes sur la valeur même des documents.
Nous dirons d’abord, sur ce dernier point, que
jamais ces doutes ne se sont produits publi¬
quement dans une discussion sérieuse; au pre¬
mier mort qu’on eût nié , nous nous faisions
fort, de rapporter l’extrait mortuaire. Quant à
l’utilité pratique, il n’a pas été difficile de faire
voir combien la connaissance de ces résultats
importait au pronostic , et combien elle devait
influer sur la détermination du praticien.
Restait le péril d’une telle vérification ; et l’on
affectait des craintes pour la responsabilité des
chirurgiens : objection peu réfléchie et tout-à-
fait indigne de la science ; d’ailleurs la respon¬
sabilité des chirurgiens ne sera jamais mieux
à couvert que quand il sera bien établi que la
proportion de leurs revers , si redoutable
qu’elle soit, tient à la gravité des opérations
plus encore qu’au choix de l’opérateur ; et si
celui-ci, mieux averti que par le passé, croit
devoir recourir au couteau avec plus de
réserve, l’art et les malades n’auront qu’à y
gagner.
Nos calculs étaient fondés, pour les ampu¬
tations seulement , sur une masse de 852 opé¬
rations pratiquées de 1836 à 1841, et dont
le Conseil des hôpitaux s’était fait rendre
compte. Il paraît décidé qu’à partir de l’année
prochaine, le Conseil rendra publics les résul¬
tats de toutes les opérations pratiquées dans
tous les services ; unique et sûr moyen d’ap¬
précier le degré de salubrité de certains hôpi¬
taux et de certaines salles. En attendant, voici
deux de nos chirurgiens les plus renommés,
deux professeurs de clinique delà Faculté, qui
font publier les résultats qu’ils ont obtenus
dans l’année qui vient de s’écouler , noble et
utile exemple qui aura sans doute des imita¬
teurs. MM. Maunoury et Thorc, internes de
l’Hôtel-Dieu, ont donné dans la Gazette mé¬
dicale un très bon résumé statistique de la
clinique de M. Roux en 4841 ; M. Velpeau lui-
même en a fait autant pour sa propre clinique
durant l’année classique 1841-42 ( Gazette des
hôpitaux ); et il y aura quelque intérêt à rap¬
procher ces résultats nouveaux de ceux que
nous avions trouvés pour les années précé¬
dentes.
1° Du trépan. — Le trépan a été pratiqué
deux fois par M. Roux; les deux opérés sont
morts. Dans les cinq années de 1836 à 1841,
nous avions vu le trépan pratiqué 13 fois dans
les hôpitaux de Paris , et les 13 malades suc¬
comber; nous voici maintenant à 15 morts
sur 15. C’est là un des cas où la statistique doit
achever d’entraîner les convictions les plus re¬
belles ; et quand, à la rareté des indications
valables du trépan , à la difficulté de constater
ces indications, on ajoute cette horrible mor¬
talité, on peut prédire que le temps n’est pas
éloigné où le trépan sera aussi rarement pra¬
tiqué dans nos hôpitaux que l’opération césa¬
rienne.
2° Des amputations. — MM. Maunoury et
Thorc ont réuni les amputations des années
1840 et 1841; comme la première année avait
déjà figuré dans mes propres recherches , je
ne ferai état que de la deuxième. En voici le
tableau :
Cuisses . 8 amput. 5 morts.
Jambes . 6 3
Premier métatarsien I 1
Avant-bras . 3 0
Métacarpiens . 3 2
Doigt . 1 0
Phalanges . 6 0
M. Velpeau note -de son côté :
Cuisses . 6 amput. 4 morts.
Jambes . 5 2
Un métacarpien. ... 1 0
Doigts . 3 !
Mâchoire . 2 1
Nous avions trouvé que l’amputation de la
cuisse enlevait les deux tiers des opérés , celle
de la jambe un peu plus de la moitié; addi¬
tionnez les chiffres des deux cliniques, vous
arriverez à la même conclusion. Seulement no¬
tez ici que sur les 1 1 amputations de jambe, qua¬
tre ont été faites au tiers inférieur, opération
toute bénigne, ainsi qu’on le disait. Or, ces
4 opérations si bénignes ont donné 3 morts.
C’est une série malheureuse, nous le croyons ,
mais qui suffira cependant pour rabattre un
peu des éloges trop précipités qui avaient ac¬
cueilli cette opération.
Nous passons sous silence les amputations
de l’avant-bras, les moins fatales des grandes
amputations. Les amputations des métacarpiens
et métatarsiens n’ont pas été heureuses à l’Hô-
tel-Dieu; celles des doigts , à la Charité, ne
l’ont guère été davantage. Il ne faut voir
là sans doute qu’un fatal hasard; toutefois,
M. Velpeau a répété, à propos des amputations
26
REVUE CRITIQUE.
des doigts, une opinion qui lui est propre et
que nous ne saurions laisser passer sans com¬
mentaire : « Les chirurgiens savent, dit-il,
que r amputation d’un doigt tue dans la pro¬
portion d’un opéré sur trois ou quatre ; »
et ailleurs il la regarde comme presque aussi
dangereuse que celle du bras. C’est là sans doute
le résultat de son expérience personnelle ; mais
quelque étendue qu’elle puisse être, elle ne
saurait suffire pour décider une pareille ques¬
tion. Car voyez, par exemple, avec un nombre
de faits trop limité , où l’on serait entraîné.
Voici MM. Maunoury et Tliore qui, comparant
les amputations faites pendant deux ans à l’Hô-
tel-Dieu par M. Roux, arrivent à cette autre
conséquence que les amputations du bras sont
plus graves que celles de la jambe, et que la
différence pour la mortalité entre les ampu¬
tations de la cuisse et celles du bras n’est pas
bien grande. La réalité est que les amputa¬
tions de la cuisse emportent près des deux
tiers des opérés dans les hôpitaux de Paris ;
celles de la jambe plus de la moitié (55 sur 100);
celles du bras près d’un cinquième de moins
(45 sur 100); tel a été du moins le langage de
nos chiffres. Quant aux amputations d’un seul
doigt, 119 cas de ce genre n’ont donné que 10
morts ; il n’y a aucune comparaison à établir.
5° Résections du coude. — M. Roux a fait
5 opérations de ce genre en 1840 et 1841; il
n’a perdu qu’un malade. Si cette proportion se
maintenait sur un chiffre plus notable d’opé¬
rés, il s’ensuivrait que la résection du coude
serait de beaucoup moins grave que l’amputa¬
tion du bras, moins grave même que l’ampu¬
tation de l’avant-bras ; résultat tellement inat¬
tendu, qu’il est sage sans doute d’attendre de
nouveaux faits pour l’admettre. Quoi qu’il en
soit cependant, les succès obtenus par M. Roux
sont assez encourageants pour engager les pra¬
ticiens à marcher sur ses traces. La résection
du coude est une opération à peu près aban¬
donnée à Paris; et dans les six années qui
viennent de finir, certainement tous les ser¬
vices de chirurgie de Paris n’en compteraient pas
cinq autres exemples , tandis qu’il s’y est fait
assurément plus de cent amputations du bras
dans la continuité. 91 de ces amputations, de
1856 à 1842, avaient donné 41 morts; et il ne
faut pas oublier que la résection du coude, avec
moins de chances de mortalité peut-être, laisse
encore au malade un membre fort utile, et lui
évite une triste mutilation.
4° De l’opération de la hernie étranglée. —
J’avais compris l’année 1841 dans mes études
statistiques sur cette opération; disons toute¬
fois que dans le service de M. Roux spéciale¬
ment 9 opérations de ce genre ont donné 5
morts; M. Velpeau, plus heureux, n’a eu qu’un
mort sur 4 opérés. Cela fait au total 6 sur 15,
moins de moitié; le chiffre général auquel j’é-
ais arrivé était de 135 morts sur 220 opérés,
près des deux tiers. Au total, cette année n’a
pas été malheureuse pour les deux ser¬
vices, mais surtout pour celui delà Charité.
5° Staphyloraphie. -- Neuf opérations ont
été faites par M. Roux, mêlées de succès et de
revers, toutefois sans avo# compromis la vie
des opérés. Nous n’aurions, en conséquence rien
à en dire ici, si M. Roux n’avait donné lui-
mêmeum résumé des 105 opérations qu’il a pra¬
tiquées jusqu’à ce jour. Sur ces 105 cas il y
a eu trois morts; la première chez une jeune
fille, par suite d’une inflammation très intense
du fond de la gorge; la seconde chez un jeune
Anglais , par des accidents nerveux de nature
assez mal définie; enfin une jeune Anglaise fut
emportée par une phthisie aiguë dont elle por¬
tait sans doute le germe longtemps déjà avant
l’opération. On voit que, malgré ce loyal aveu,
l’opération de M. Roux n’en reste, pas moins
l’une des plus innocentes de la chirurgie, et
n’est même directement responsable que du
premier cas de mort. Ajoutons , bien que cela
sorte de notre sujet, que, d’après les chiffres de
M. Roux, la staphyloraphie réussit 2 fois sur
3 dans les divisions simples , et 1 fois sur 3
seulement dans les. divisions compliquées.
6° Fistule a l’anus. — Cette opération a été
pratiquée par M. Roux sur 16 sujets, par
M. Velpeau sur 19; il n’y a pas eu de morts. Il
paraît que quelques chirurgiens regardent l’o¬
pération de la fistule comme fort dangereuse;
M. Velpeau a cru nécessaire de combattre cette
opinion , dont nous ne connaissons pas l’ori¬
gine. Il établit donc qu’elle n’entraîne d’acci¬
dents mortels qu’une fois tout au plus sur 10
ou 15 opérés, sans dire sur quoi il se fonde.
MM. Maunoury et Thore ont fait le relevé de
toutes les opérations de ce genre pratiquées à
l’Hûtel-Dieu de 1856 à 1840 inclusivement; et
sur 119 cas ils ont trouvé 9 morts, ou 1 sur 12.
Nous avouons que, bien loin de nous rassurer,
cette proportion nous paraît effrayante ; rien
dans l’histoire de l’art n’aurait permis de la
prévoir ; et pour notre compte, nous n’avons
perdu jusqu’à présent aucun de ceux que nous
avons opérés. Nous présumons donc, jusqu’à
plus ample informé, que la plupart pour le moins
de ces morts ont emporté des sujets porteurs
de complications bien plus graves que la fistule
même.
MM. Maunoury et Thore expliquent cette
mortalité par l’origine tuberculeuse de bon
nombre de ces fistules qui précèdent ou suivent
la phthisie pulmonaire. M. Amiral, n’ayant vu
qu’une seule fois la fistule à l’anus sur 800
phthisiques, avait rejeté cette prétendue coïn¬
cidence, et s’était demandé d’où avait pu prove¬
nir une pareille erreur. MM. Maunoury et
Thore répliquent un peu superbement peut-
être : « Ce sont les chirurgiens qui ont ré¬
pandu cette opinion fondée en réalité ; leur ré¬
ponse a M. Andral est que sur 20 fistules à
: 27
REVUE CRITIQUE.
V anus, 5 au moins compliquent la phthisie pul¬
monaire. » Il nous sera permis de dire que
cette proportion nous paraît donnée fort à la
légère, que nous n’avons rien vu jusqu’à
présent qui lui donne même un air de vraisem¬
blance; et précisément sur 21 fistules entrées
en 1841 dans le service de M. Roux, un seul
sujet fut renvoyé comme phthisique.
Traitement de l’ophthalmie des nou¬
veau-nés , par M. Ammon de Berlin.
M. Ammon a toujours obtenu le meilleur
résultat de la méthode de traitement suivante
dans l’ophthalmie des nouveau-nés. Tout au
début de* la maladie, il a recours au collyre
suivant.
R. Extrait de belladone. . 25 à 50 centigr.
Eau chlorurée . gtt. x à xij.
Eau distillée . 125 grammes.
Une petite éponge fine est imbibée de cette
solution tiède , et doit être appliquée sur les
paupières tous les quarts d’heure ou demi-heu¬
res , afin d’en laisser pénétrer jusqu’à la con¬
jonctive. Dans l’intervalle, il faut recouvrir les
yeux de compresses trempées dans la même
solution.
La belladone est employée, dans ces cas,
dans un double but; d’abord pour faire dis¬
paraître le spasme des paupières qui, empêchant
l’écoulement des matières sécrétées , les main¬
tient constamment en contact avec la cornée ;
ensuite pour dilater la pupille , afin que, si la
cornée vient à se perforer et l’iris à faire her¬
nie , il reste encore une portion de la pupille.
Cette dilatation de la pupille a également pour
résultat de modifier la turgescence de toute la
chambre antérieure, et en même temps la
tension de la cornée qui en est le résultat.
S’il y a lieu , on pourra recourir à des déri¬
vatifs intestinaux et employer avec avantage
dans ce but la potion suivante.
R. Nitre purifié,
Coquille d’huître préparée, aa 50 centigr.
Eau distillée,
Sirop de manne, aa 50 grammes.
Si la sécrétion purulente a cessé , il faut
songer à accroître la tonicité de la conjonc¬
tive et à empêcher la maladie de passer à
l’état chronique. Pour cela on instillera entre
les paupières des gouttes d’une solution de
sulfate de zinc (5 centigrammes) dans 2 ou 4
grammes de teinture d’opium avec addition,
si on le juge à propos , de l’extrait de bella¬
done.
M. Ammon termine en engageant vivement à
essayer sa méthode de traitement, ajoutant
que l’ophthalmie est encore le fléau de l’enfance.
Journal von Chirurgie und Augenheilkf,
von Walther nnd Ammon, tome 51, n° l.
*
©SïStétriîiiie,
EXTRAITS DES JOURNAUX ALLEMANDS.
L’obstétrique a toujours tenu une place im¬
portante dans la presse médicale. Admise sur
le même pied que les autres branches de l’art
dans tous les recueils périodiques , elle s’est
quelquefois fait une large part dans certains
journaux principalement consacrés à la chirur¬
gie; elle a même eu ses organes spéciaux et
ses publications distinctes. C’est en Allemagne
surtout qu’elle s’est montrée jalouse de cette
indépendance, et depuis un demi -siècle elle
s’est maintenue avec dignité au rang qu’elle a
pris dans la presse. Après les Archives de
Stark, nous avons vu paraître la Lucina,
puis le Journal d’ Accouchement de Siebold
qui a eu vingt-cinq ans d’existence ; en même
temps Busch, Mende, d’Outrepont , Bitgen
publiaient la Gazette d’ Accouchement , dont la
nouvelle série compte déjà onze volumes. Cette
Nouvelle gazette à laquelle Siebold prête ,
depuis quatre ans , sa savante et active colla¬
boration, est maintenant le seul journal qui,
de l’autre côté du Rhin , soit exclusivement
consacré à l’obstétrique.
Quand on parcourt ces précieuses collections,
on n’est pas moins frappé des richesses qu’elles
renferment que du ton grave et digne qui y rè¬
gne constamment. C’était là un bel exemple of¬
fert aux autres peuples, et qui n’a pourtant que
rarement trouvé des imitateurs parmi nous.
Toutes les imitations d’ailleurs n’ont pas été
heureuses, etpeut-être les conditions de succès
n’existent-elles pas en France. Les Siebold,
ainsi que les rédacteurs de la Gazette, n’ont ja¬
mais scrupuleusement suivi l’ordre des temps;
ils ont moins compté les mois qu’ils n’ont tenu
compte du nombre et de la valeur des matériaux,
préférant s’abstenir et attendre lorsque leurs
cartons n’étaient pas assez bien remplis. Aussi
les Siebold n’ont-ils publié que dix-sept volu¬
mes en vingt-cinq ans. Et pourtant quelle vaste
et puissante collaboration leur est venue en ai¬
de ! L’Allemagne, qui compte tant d’universités,
renferme un nombre à peu près égal d’hôpitaux
et de cliniques d’accouchement, et parmi les
médecins placés à la tête de ces établissements,
il en est peu qui n’aient fourni des mémoires
plus ou moins importants au journal de Sie¬
bold. La Gazette qui a joui des mêmes avan¬
tages , profité des mêmes ressources , recevait
en outre l’impulsion de quatre rédacteurs dont
la position spéciale-, le mérite personnel et
28
REVUE CRITIQUE.
les longues études semblaient devoir lui assu¬
rer une sorte de fécondité. Et pourtant à peine
publie-t-elle un volume par an ! Cette réserve
est certainement de bon goût ; mais serait-elle
goûtée chez nous comme elle mérite de l’être ?
On veut être ici servi à jour fixe , et cette exi¬
gence bien naturelle peut être quelquefois dif¬
ficile à satisfaire quand on se restreint à une
branche de l’art assez limitée , malgré ses ✓
nombreuses ramifications. Je n’en veux d’au¬
tre preuve que la fusion qui s’est opérée entre
les deux journaux allemands.
Il ne faudrait pas conclure de cette fusion
que les faits et les travailleurs sont moins nom¬
breux en Allemagne. Il suffit de jeter un coup
d’œil sur les recueils généraux consacrés aux
sciences médicales pour voir que les cas curieux
d’accouchement ne manquent ni d’observateurs
ni d’interprètes , que /es doctrines les mieux
établies comme les doctrines encore mal assu¬
rées y sont sans cesse soumises à des inves¬
tigations nouvelles. C’est que l’obstétrique ,
alors même qu’elle était conduite par quelques
hommes , dignes, au reste, de lui servir de gui¬
des, dans une voie séparée et indépendante ,
n’a pourtant pas rompu les liens naturels qui
l’ont de tout temps unie à la médecine et à la
chirurgie , et que ces liens se resserrent tous
les jours.
A-t-elle donc tort de vouloir marcher de
concert avec les autres branches de l’art ? Non
sans doute ; car elle a plus à gagner à cette
union qu’à l’isolement. Isolée, jamais elle ne
pourra s’adresser à un aussi grand nombre de
lecteurs, et comme il ne lui est pas plus per¬
mis qu’à toute autre de s’affranchir dans ses
publications d’une régularité indispensable ,
chez nous du moins , au succès de tout recueil
périodique , ne serait-il pas à craindre qu’elle
s’épuisât bientôt par sa fécondité même ? Aussi,
tout en comprenant une autre marche et en
applaudissant à d’autres efforts , avons-nous
toujours pensé que cette union ferait sa force.
Ici donc l’obstétrique ne sera point séparée
de la chirurgie. Dans des voies tout-à- fait pa¬
rallèles et d’un mouvement simultané, elles
marcheront à leur but, heureuses de se soute¬
nir pour l’atteindre, et de s’entr’aider dans
les questions d’intérêt scientifique commun.
Avec les ressources que nous possédons déjà,
et à l’aide de celles qui nous ont été promises,
nous espérons que l’occasion ne manquera pas
à ce journal de traiter beaucoup des hautes
questions de l’obstétrique. Aujourd’hui notre
intention est plus modeste ; nous avons sous
les yeux le XIe vol. de la nouvelle gazette
d’ Accouchement (N eue Zeitschrift für Geburts-
Kunde). En la parcourant, nous trouvons plu¬
sieurs mémoires concernant des points impor¬
tants de doctrines obstétricales et quelques
observations détachées. Nous nous bornerons
aujourd’hui à en extraire l’observation sui¬
vante , nous réservant d’y revenir dans le
prochain supplément.
Dépression considérable du frontal
chez un nouveau-né , produite par une
exostose volumineuse située entre la qua¬
trième et la cinquième vertèbres lombaires.
Parle docteur Düntlzer, médecin à Cologne.
Christine K _ , trente ans, brune, d’une
bonne santé habituelle, un peu trapue et assez
forte, avait souffert dans son enfance du ra¬
chitisme, et sa démarche vacillante, sa petite
taille (4 pieds 1/4), le gonflement per¬
sistant des extrémités épiphysaires au ni¬
veau des poignets et des articulations tibio-tar-
sicnnes, la forme arquée du corps des tibias,
la dépression de la région lombaire, annon¬
çaient assez qu’elle n’en avait été qu’incomplè-
tement guérie. Ces premières données de
l’exploration extérieure faisaient soupçonner,
ce que l’exploration interne confirma, l’exis¬
tence d’un bassin rachitique. La viciation
était modérée, avait principalement son siège
au détroit supérieur , tandis que l’inférieur
était relativement agrandi. L’angle sacro-ver¬
tébral était difficile à atteindre. Le diamètre
sacro-pubien avait 5 p. 1/4.
Ces dispositions expliquaient les résultats
des deux premiers accouchements terminés
l’un par le forceps, l’autre par la version, et
qui avaient donné tous deux des enfants morts.
Le troisième, dans lequel la version fut éga¬
lement indispensable, fut heureux pour l’enfant,
petite fille à la vérité délicate , mais vivace et
aujourd’hui âgée de trois ans.
La quatrième grossesse fut troublée, vers son
milieu, par quelque dérangement dans les fonc¬
tions du foie et du système de la veine-porte,
mais pendant quelques semaines seulement.
Dans les deux derniers mois, K. . . fut tourmen¬
tée par une douleur sourde continue et par un
sentiment dépréssion dans la région des der¬
nières vertèbres lombaires, accompagnée d’un
petit mouvement fébrile le soir, et contre les¬
quels tous les moyens restèrent impuissants.
Le 23 août au soir le travail se déclara, bien¬
tôt la dilatation s’opéra, et les membranes se
rompirent; mais, bien que toutes les appa¬
rences fussent en faveur d’une terminaison
naturelle et prompte, les contractions les plus
violentes, aidées des efforts les plus éner¬
giques , ne parvinrent pas à engager la tête
dans le détroit supérieur. Après plusieurs heu¬
res d’attente qui ne laissèrent point de doute
sur l’impuissance de la nature, Düntzler se dé¬
cida à appliquer le forceps et fit, non sans de
grandes difficultés, l’extraction d’une fille dans
un état de mort apparente, mais qui cependant
fut bientôt ranimée par l’emploi de moyens ap¬
propriés. Mais quel ne fut pas son étonnement
lorsqu’ayant examiné plus attentivement la tête
29
REVUE CRITIQUE.
de l’enfant, i! remarqua au côté gauçhe du
front une dépression ovalaire s’étendant trans¬
versalement de l’arcade sourcilière à la suture
coronale, et ayant deux pouces et demi de lon¬
gueur , un pouce et demi de largeur, et un
pouce de profondeur ! Il n’y avait ni fracture,
ni tissure , ni rougeur de la peau , ni ecchy¬
mose.
L’auteur ajoute qu’ayant introduit toute la
main dans le vagin, il trouva une exostose ova¬
laire de la grosseur d’un œuf de pigeon entre
la quatrième et la cinquième vertèbres lom¬
baires. Le promontoire faisait plus de saillie
qu’à l’ordinaire; les diamètres du détroit abdo¬
minal étaient resserrés; il n’y avait point
d’autre viciation.
La mère se rétablit et l’enfant alla bien. Au
bout de quelques jours la partie déprimée s’é¬
tait déjà un peu relevée ; trois mois après
tout enfoncement avait disparu. A six mois,
ce côté du front avait presque repris sa vous¬
sure naturelle , et tout faisait espérer qu’elle
finirait par la reprendre tout-à-fait.
Cette observation est loin d’être la seule de,,
ce genre. Les annales de la science en renfer¬
ment d’autres ; mais il s’en faut bien que pour
toutes l’issue ait été également heureuse. Trop
souvent la solidité des os du crâne s’oppose à
ce qu’ils soient simplement déprimés, et lors¬
que la dépression s’accompagne de fracture,
presque toujours la mort a lieu immédiatement
ou suit de près la naissance.
Les médecins habitués à la pratique des
accouchements ne contesteront pas l’origine de
cette dépression du frontal; le forceps n’en sau¬
rait être accusé. Mais l’auteur aurait levé les
doutes qui pourraient naître dans quelques
esprits, s’il eût indiqué les points de la tête sur
lesquels les branches de l’instrument avaient
laissé des traces. Cette précaution me pa¬
raît indispensable dans les cas de cette espèce,
et je n’y ai jamais manqué, pour ma part. Les
dépressions avec fractures produites par les
saillies osseuses n’ont pas, en effet, toujours
des caractères tellement tranchés , que l’idée
d’une lésion par le forceps ne puisse venir à
l’esprit; et, d’après les faits que j’ai recueillis,
je crois, dans quelques circonstances au moins,
la distinction assez difficile pour conseiller la
plus grande réserve aux médecins qui auraient
à prononcer comme experts en pareil cas.
J’espère pouvoir exposer un jour le résultat de
mes observations sur toutes ces lésions des
os du crâne chez les nouveau-nés, et les exa¬
miner en particulier sous le rapport médico-lé¬
gal. Déjà je me trouve, avec Ed. Caspar. Jac.
V. Siebold qui a traité ce sujet au tome XIe
de son journal, en désaccord sur trop de poin ts
pour ne pas croire que cette partie de l’obsté¬
trique appelle de nouvelles recherches.
Je ne puis pas accepter comme démontrée
ici l’existence d’une exostose. D’abord la pro¬
jection de l’angle sacro-vertébral produit seul
des dépressions semblables à celle observée par
Düntzler ; en second lieu, Nægelé (Des prin¬
cipaux vices de conformation du bassin) a
montré l’excessive rareté des exostoses et si¬
gnalé les cas nombreux où la saillie sacro-ver¬
tébrale avait été prise pour une tumeur os¬
seuse ; et l’erreur est , en effet , facile dans
certains cas de projection de l’angle et parti¬
culièrement de l’une des vertèbres situées au-
dessus,. Ce qui est dit de la dépression de la
région lombaire donne à penser qu’une saillie
de ce genre existait ici, et je ne pense pas que
les symptômes observés dans les deux derniers
mois de la grossesse soient assez caracté¬
ristiques du développement d’une exostose
pour qu’on ne puisse pas les expliquer autre¬
ment. Enfin, bien qu’il y ait des exemples de
formation rapide d’exostoses, cela n’est point
ordinaire pourtant, surtout aux exostoses iso¬
lées, saillantes et globuleuses. Mais quel ar¬
gument opposer au résultat d’une exploration
faite avec la main tout entière ? Aucun peut-
être , et pourtant l’erreur n’est-elle pas pos¬
sible ?
11 est probable qu’il n’y a point eu ici frac¬
ture, et cependant je n’oserais pas l’assurer ;
une observation que j’ai recueillie prouve
qu’indépendamment de la dépression, des frac¬
tures peuvent^xister et n’être pas un obsta¬
cle à la guérison.
Le redressement graduel de l’os qui s’est
opéré ici comme dans quelques autres cas n’a
pas toujours lieu. Je doute qu’il se fût accom¬
pli dans le cas que j’ai observé. M. le doc¬
teur Hipp. Petit m’a dit avoir pour cliente
une dame dont le frontal, enfoncé au moment
de sa naissance , est toujours resté déprimé.
L’observation de Düntzler, fort intéressante
sans doute, l’est moins cependant que celles
relatives aux lésions des os du crâne, frac¬
tures ou dépressions, résultat d’accouche¬
ments spontanés. J’ai observé trois cas de
ce genre, qui n’eussent point été déplacés sans
doute après le fait précédent , mais qu’il m’a
pourtant paru plus convenable de réserver.
Elles feront partie d’un mémoire destiné au
prochain numéro. Avt. Danyau.
NOTE SUR LE SPARADRAP COMMUN.
Les nombreux onguents et emplâtres com¬
posés dont les anciennes pharmacopées étaient
encombrées ont presque entièrement disparu
de la pratique. L’arsenal pharmaceutique du
chirurgien est singulièrement réduit, mais
aussi il est une préparation dont on fait une
consommation beaucoup plus étendue qu’au-
trefois.
REVUE CRITIQUE.
30
Quand je suis entré à l’Hôtel-Dieu , il y a
bientôt dix ans, je consommais par mois envi¬
ron 12 kil. d’emplâtre pour le sparadrap. Cette
quantité s’est progressivement élevée à 15 kil.,
20 kil., 25 kil., et enfin aujourd’hui , elle est
arrivée au chiffre de 30 kil. par mois , quoique
la population de l’Hôtel- Dieu ait baissé de
près d’un tiers.
11 importe beaucoup au chirurgien d’avoir à
sa disposition le meilleur sparadrap possible ;
quand il est de bonne qualité, les pansements
sont plus faciles, et la réunion des blessures
par première intention est beaucoup plus sûre.
Le sparadrap qu’on délivre dans les pharma¬
cies de la ville est en général moins bon que
celui qu’on emploie dans les hôpitaux. Nous
allons examiner successivement les diverses
espèces de sparadraps qu’on a proposées , et
nous entrerons dans des détails pratiques in¬
dispensables pour assurer la bonne préparation
de ce produit important.
Occupons-nous d’abord du choix de la masse
emplastique. On a adopté exclusivement dans
les hôpitaux l’emplâtre diachyîon gommé. Voici
comme on le prépare. On prend :
Emplâtre simple . 480 grammes.
Cire jaune . 50 gr.
Térébenthine desVosges 50 gr.
Poix blanche . 50 gr.
Gomme ammoniaque. . .10 gr.
Bdellium . 10 gr.
Galbanum . 10 gr.
Sagapénum . 10 gr.
On fait liquéfier l’emplâtre simple avec la cire,
d’autre part on fait également liquéfier la poix
avec la térébenthine. On passe <£ mélange ; on
l’ajoute au premier , on verse ensuite dans la
masse emplastique, etA on incorpore par l’agi¬
tation les gommes-résines qui avaient été
préalablement dissoutes dans l’alcool à 56° C.,
puis ramenées par la distillation et l’évapora¬
tion à la consistance de miel épais. La masse
emplastique qu’on obtient est d’une belle cou¬
leur jaunâtre ; son odeur est assez agréable; sa
consistance est bonne ; il est quelquefois né¬
cessaire d’y ajouter pendant les grands froids
une petite proportion de térébenthine; mais
presque toujours cette addition est inutile.
Sans doute on pourrait simplifier la formule
précédente sans lui rien faire perdre de ses
bonnes qualités. La poix de Bourgogne est un
produit souvent impur qu’on pourrait rempla¬
cer par de la bonne térébenthine ; le sagapénum
est si souvent falsifié qu’on devrait le suppri¬
mer en augmentant la dose des autres gommes-
résines. Quoi qu’il en soit de ces remarques,
le diachyîon gommé constitue une masse emplas¬
tique bien adhésive, d’une bonne consistance,
et qui très rarement détermine des érysipèles.
M. Sévin a proposé pour le sparadrap une
masse emplastique dont voici la formule.
Prenez : Résine élémi
Térébenthine fine aa . 40 gramm.
Liquéfiez sur un feu doux, passez et ajoutez
Cire blanche . 15 gramm.
Cire jaune . 15 gramm.
Emplâtre simple . 50 gramm.
Faites fondre sur un feu doux : mélangez
intimement.
Cette masse emplastique est bonne : on ob¬
tient avec elle un sparadrap bien adhésif d’une
odeur agréable. On l’a essayé quelque temps
avec succès à l’Hôtel -Dieu. On peut objecter
seulement que la résine élémi est souvent rare
et chère, et on peut craindre que la proportion
un peu élevée de matières résineuses ne déter¬
mine dans certaines conditions une excitation
qui pourrait favoriser le développement d’é¬
rysipèles ; on peut craindre aussi que l’absence
de gommes-rêaines rende le sparadrap un peu
moins adhésif que celui de diachyîon.
M. Schaenffet a proposé pour le sparadrap
l’emplâtre suivant :
Prenez : Colophane
Résine aa . 200 gr.
Gomme ammoniaque \
Sagapénum . > aa 10 gr.
Galbanum . ;
Térébenthine . .
Emplâtre simple - $ aa ^ *
Cire jaune . 200 gr.
F. s. a. — La grande diminution dans cette
masse emplastique de la proportion de l’em¬
plâtre simple est peut-être une circonstance
fâcheuse , et la grande proportion de matières
résineuses pourrait aussi déterminer le déve¬
loppement des érysipèles. En définitive, on n’a
rien proposé de mieux jusqu’ici que l’emplâtre
diachyîon gommé.
Le choix du tissu est une chose très impor¬
tante dans la préparation du sparadrap. Quel¬
ques pharmaciens, dans l’intention d’obtenir un
produit qui flatte l’œil, choisissent ou de la
toile très fine et bien unie, ou du calicot très
fin, bien lisse et bien apprêté. C’est un grand
tort. Il faut choisir, et cela est de la plus grande
importance, du calicot écru qui n’a subi nul
apprêt , qui soit bien fort et muni d’un duvet
bien garni et bien apparent. Ces petits fils de
coton qui dépassent, servent merveilleusement
à retenir la masse emplastique et empêchent
le sparadrap de s’écailler, ce qui est fort désa¬
gréable lorsqu’on exécute un pansement de
quelque importance.
Différents sparadrapiers ont été proposés
pour étendre la masse emplastique sur le tissu.
Le procédé qu’on suit dans les hôpitaux est
très simple et très bon. Il consiste à étendre
le sparadrap au moyen d’un couteau à lame
droite. On prend les bandes et on les attache
par chaque extrémité à des espèces de peignes
à dents que l’on fait tenir par deux aides.
Le tissu étant bien tendu, on verse l’em¬
plâtre fondu, mais le moins chaud possible, sur
BIBLIOGRAPHIE.
Tune de ses extrémités, et on l’étale sur toute
la bande au moyen d’un couteau légèrement
chauffé. On repasse à plusieurs reprises pour
que la couche de masse emplastique soit bien
uniformément étendue et suffisamment épaisse.
Elle est en général trop légère dans les pharma¬
cies civiles, où l’on emploie des sparadrapiers
qui ne permettent pas de rectifier les bandes
trop légèrement chargées.
Nous terminerons par un fait très important :
le sparadrap doit être fréquemment renou¬
velé , au moins deux fois par mois , car sous
l’influence de l’air il s’altère vite. Les gommes-
résines et les oléo-résines se modifient et de¬
31
viennent cassantes. L’emplâtre simple lui-
même change de nature, et le sparadrap s’é¬
caille, ce qui est détestable.
11 faut encore éviter d’en former des rouleaux
trop serrés , car si la couche emplastique est
suffisamment épaisse, cela suffit pour gâter le
sparadrap.
Je suis entré dans de longs et minutieux
détails, mais je serai heureux si je puis contri¬
buer à faire trouver partout aux chirurgiens
du sparadrap de bonne qualité; car, je le ré¬
pète en terminant , c’est la préparation phar¬
maceutique chirurgicale la plus importante.
BOUCIIARDAT.
BIBLIOGRAPHIE.
Traité des sections tendineuses et
musculaires dans le strabisme, la myo¬
pie, etc.; avec atlas; par À. Bonnet, chi¬
rurgien en chef de Y Hôtel-Dieu de Lyon. —
Chez J. B. Baillière et Germer Baillière,
rue de l’École - de - Médecine. — Prix,
8 francs.
Lyon s’est toujours fait remarquer entre
toutes nos villes de province par son ardeur à
cultiver les sciences ; et en ce qui concerne la
chirurgie, depuis le XVIIIe siècle, il serait fa¬
cile de dresser la généalogie non interrompue
des praticiens et des écrivains distingués qui
ont fait l’honneur de cette cité. Peut-être ce¬
pendant chacun d’eux restait-il un peu isolé;
ils trouvaient bien des successeurs, ils n’avaient
pas su se créer des disciples et une éçole. Au¬
jourd’hui la chirurgie lyonnaise nous paraît
avoir pris un développement tout nouveau,
Certes le chirurgien qui dirige actuelle¬
ment l’Hôtel-Dieu de Lyon a maintenu la
vieille renommée de cet hôpital aussi haut pour
le moins qu’aucun de ses prédécesseurs; mais
plus habile, ou plus heureux, ou plus confiant
peut-être, il a entretenu, il a excité parmi ses
rivaux comme parmi ses élèves une émulation
sans cesse croissante ; Lyon a véritablement
aujourd’hui son école chirurgicale d’où sortent
chaque jour d’utiles et remarquables travaux,
et qui, après celle de Paris, occupe sans contes¬
tation la première place parmi toutes les écoles
de France. De cette école naissante, M. Bonnet
est le chef et en quelque sorte le créateur; en¬
touré de nombreux émules dont le nom n’est
déjà plus ignoré de personne, M. Bouchacourt,
M. Pétrequin, M. Diday , ayant à leur tour au-
dessous d’eux une foule de jeunes travailleurs
dont les thèses ont marqué dans ces derniers
temps parmi les meilleures de la faculté de
Paris. La médecine lyonnaise a été entraînée
elle-même par cet élan ; nulle autre ville n’a
fourni un égal contingent de publications à la
presse médicale contemporaine; et parmi ces
laborieux observateurs, nous avons encore à
revendiquer M. Baumès, qui poursuit d’un zèle
presque égal les maladies de la peau et les
affections syphilitiques.
A Dieu ne plaise qu’en constatant ainsi les
progrès de l’École de Lyon , nous veuillions
méconnaître les services rendus à la chirurgie
par d’autres écoles. Mais Montpellier, élevée si
haut par Delpech , nous paraît un peu s’endor¬
mir dans sa gloire ; Strasbourg a eu besoin de
se retremper récemment dans la faculté de
Paris ; Toulouse, Bordeaux, Marseille, Rouen,
avec tous les éléments de prospérité et les chi¬
rurgiens éminents qui peuplent leurs hôpitaux,
par je ne sais quels obstacles inconnus, n’ont
pas porté tous les fruits qu’on était en droit
d’en attendre. Nos villes de province sont su¬
jettes à se plaindre de la centralisation pa¬
risienne et du .silence qui se fait autour de
leurs travaux ; nous sommes tout disposés pour
notre part à rompre ce silençe , à seconder
leurs efforts ; heureux si, en excitant entre elles
une noble rivalité, nous pouvions contribuer
en quelque chose à l’avancement de la science
et de l’art.
Donc, après avoir semé dans les journaux
de Paris un assez bon nombre de mémoires,
M. Bonnet a voulu se marquer une plus large
place dans la littérature chirurgicale , et livrer
un volume entier au public. Ce volume que
nous avons sous les yeux n’a pas moins
de 650 pages ; il est plein de faits et d’idées,
de science et de pratique; à prendre l’un après
l’autre chacun des chapitres qui le composent,
nous n’aurions guère que des éloges sans res¬
triction à lui décerner; mais il y a une autre
question préalable à laquelle nous n’oserions
répondre aussi bien : malgré le titre commun
qui leur sert de lien et comme d’enveloppe,
M. Bonnet. a bien fait un recueil de mémoires
et d’excellents mémoires ; il n’a pas fait un
livre.
Lui -même du reste le reconnaît quelque
part. Il a moins eu pour but , ce sont ses ex¬
pressions, d’écrire un traité complet sur les
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
sections tendineuses et musculaires, que de
faire connaître celles de ces opérations qu il
croit avoir éclairées par ses travaux. Le titre
de l’ouvrage trahit encore son embarras. Il ne
pouvait pas mettre Traité des sections sous-cu¬
tanées ; car, pour le strabisme, il préfère les
sections à découvert; et cependantles sections
sous-cutanées étaient si bien dans son esprit
qu’une partie importante de ce traité des sec¬
tions tendineuses est consacrée à la section
sous-cutanée des nerfs. Onzième partie , il ne
faut pas s’y tromper; ce n’est que sur le ti¬
tre que l’auteur embarrassé a annoncé ce mé-
m cire comme une sorte d’appendice.
Après tout, direz-vous, ce n’est là qu’une
question de forme. A la vérité; mais nous avions
besoin de nous expliquer catégoriquement sur
cette question de forme ; car c’est par là seu¬
lement qu’il est possible de comprendre com¬
ment le succès incontesté de ce livre a ce¬
pendant été si peu en rapport avec son mérite
réel. Les recueils de mémoires , de monogra¬
ie public les apprécie peu ou les dédaigne ; mais
il est accoutumé à les trouver dans les jour¬
naux; le journal a tué le recueil. M. Bonnet
a traité successivement des opérations appli¬
cables au strabisme, à la myopie, à la fatigue
des yeux et au trouble de la vue, au bégaie¬
ment, au pied-bot et à diverses autres diffor¬
mités ; il n’est pas un seul de ces travaux qui
ne se recommande par la richesse des faits,
la netteté et l’étendue des idées, la nouveauté
des applications pratiques ; ils auraient fait la
fortune d’un journal; il était peut-être im¬
possible à notre époque qu’ils fissent la fortune
d’un livre.
En résumé, et la question de forme mise de
côté, le volume de M. Bonnet est un de ceux
que tout chirurgien amoureux de son art pla¬
cera soigneusement dans sa bibliothèque. Sur
certains points fort importants, comme sur le
traitement de la myopie , de la fatigue des
yeux, etc. , il est tout-à-fait neuf et original; mais
sur les questions mêmes déjà traitées,, on ne
trouvera nulle autre part plus de science, de
talent et de bonne foi.
phies, d’observations, ont peu de faveur au¬
jourd’hui; ce n’est pas, comme on l’a dit, que
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences. — Les dernieres séances n ont lien offeit qui ait trait a la chi-
rureie On sait que la mort de Larrey a laissé vacant un fauteuil chirurgical ; les concur¬
rents connus jusqu’à présent sont MM. Amussat, Bégin, Civiale, Duvivier, J. Guenn,
Jobert Lallemand , Lisfranc et Velpeau. La nomination n’est pas prochaine encore, et n aura
secondaire,
î Acauemie ue mcuccmc a tit ^***'*^* ^*“^**” — r— — r — , octobre à la
discussion sur la ténotomie. Nous en avons tait 1 objet dun examen serieux dans notre lievue
critiaue * cg qli! noiis dispense d ^ i*G\cnii ici* t
Le G décembre a eu lieu la séance publique annuelle. Les lectures n’ont nullement touche
à la chirurgie, mais quelques-uns des prix décernés ou proposés nous concernent plus direc¬
tement.
L’Lcadémie avait proposé pour les prix de 1842 les questions suivantes :
lo Prix de l’Académie. — « Rechercher les cas dans lesquels on observe la formation
d’abcès multiples , et comparer ces cas sous leurs différents rapports. » Le prix, qui était de
\ ,500 fr., n’a pas été décerné; l’ Académie a accordé un encouragement de 500 fr. àM. Gély (.LA.)
chirurgien des hospices de Nantes. ,
2° Prix Portai.—* Tracer une histoire raisonnee du système lymphatique , considéré sous
les" rapports anatomique , physiologique et pathologique, depuis Morgagni jusqu’à nos jours. »
- Le prix était de 1,000 fr. ; l’Académie n’a reçu aucun mémoire.
Tes deux prix n’ayant point été décernés , les deux questions sont remises au concours
pour l’année 1844; la première avec le prix habituel de 1,500 lr., la seconde avec un prix
de 1,200 fr. Les mémoires devront être adressés dans les formes usitées au sécrétariat de
l’Académie , avant le 1er mars 1844.
• \ . k ,'t* *>*
_ Traité pratique des maladies des yeux , suivi de conseils hygiéniques et thé) apeu-
tiquessur ces maladies, par le D1' S. Furnari. — Chez Gardembas , rue de l’Ecole-de-méde-
cine, 10. — 1 vol. in-8° avec planches; prix, G fr.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 52 pages grand in-8°.
Prix de l’abonnement 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine.— On s’abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Gomp., rue de
Grenelle-St-Honoré, n° 55.— Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne , rédacteur en chef, rue Neuve-des-
Petits- Champs, n° 59.
Nota. Nos souscripteurs recevront avec le numéro supplémentaire de janvier le titre
imprimé du pronier volume, et une couverture en papier de couleur pour recevoir les
numéros.
PARIS, IMPRIMERIE DE PAUL DUPONT ET Cic,hue de Grenellc-Saint-Houoré , 55.
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Fan* M. MLAMa&Aï&BSE.
JANVIER 1843. ( SUPPLÉMENT .)
SOMMAIRE.
ï. Travaux originaux. — De l’opération du bec-de-lièvre compliqué de saillie des os inter¬
maxillaires, par M. Blandin. — Tableau des hernies étranglées traitées à Wurtzbourg, de
1816 k 1842, par M. Textor. — Des fractures des os du crâne du fœtus qui sont quelque¬
fois le résultat d’accouchements spontanés, par M. Danyau. — Note sur une nouvelle thé¬
rapeutique des tumeurs blanches, par M. Malgaigne.— IL Revue critique. — Chirurgie.
— Fin delà discussion sur la ténotomie.— Traitement des hydarthroses par l’incision sous-
cutanée. — Traitement de l’hydarthrose par les injections iodées. — Obstétrique. Implanta¬
tion du placenta sur l’orifice utérin; extraction de l’enfant à ti avers une perforation de cet
organe.— Pharmacologie chirurgicale.— Sur l’emploi de la pommade au précipité blanc.—
III. Bulletin clinique.— Fracture par écrasement du calcanéum; résultats constatés 15 ans
après.— IY. Bibliographie. — Manuel de médecine opératoire. — Y. Nouvelles et variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX.
Üe ro|)ératiou «lai bec-de-lièvre compliqué de saillie des os inter*
maxillaires ; par M. Blandin, professeur de médecine opératoire à la
Faculté de Paris.
De toutes les difficultés que présente quelquefois l’opération du bec-de-lièvre
il n’en est aucune qui puisse être comparée à celles qui résultent , pour celte
opération, de la saillie considérable des os intermaxillaires ; alors en effet
l’action chirurgicale, fort compliquée elle-même, comprend nécessairement deux
choses très distinctes, savoir: la suppression de la saillie anormale de la portion
médiane de l'arcade dentaire, et la synthèse de la lèvre supérieure. Le premier point
constitue la plus importante partie de l’opération ; il en est l’indispensable préli¬
minaire ; et l’on peut assurer que de la plus ou moins grande perfection apportée
à son accomplissement dépend, en réalité, le succès plus ou moins complet de la
réparation labiale.
On comprend, d’après cela, tout l’intérêt qui se rattache à cette partie de la mé¬
decine opératoire, et le soin avec lequel les chirurgiens ont du s’appliquer à
rendre les applications plus satisfaisantes ; cependant les procédés mm ™ Gn
sédions jusqu ici laissaient encore quelque chose a désirer * de snri a i ^
. ’ aux te que oe nou¬
veaux perfectionnements nous avaient paru depuis longtemps nécessaires
élever la thérapeutique du bec-de-lièvre à la hauteur à laquelle l’art t|e’sP°Ur
taurations est maintenant parvenu.
Trois méthodes différentes ont été proposées par les auteurs, pour faire dism
raître la saillie médiane du palais dans les becs-de-lièvre compliqués - celle l
Franco, qui consiste à exciser la partie osseuse proéminente; celle de Desauli*
dans laquelle on refoule seulement cette partie, en exerçant sur elle une comores’
sion soutenue; celle enfin de M. Gensoul, par laquelle on obtient le même résultat
3
34
TRAVAUX ORIGINAUX.
d’une manière beaucoup plus prompte et à l’instant même, en refoulant brusque¬
ment en arrière les os intermaxillaires, et fracturant les parties osseuses qui leur
servent de pédicule. Jetons un coup d’œil rapide sur ces trois modes opératoires,
afin de bien faire ressortir les inconvénients qui sont inhérents à chacun d’eux,
inconvénients qui d’ailleurs n’ont pas échappé à l'observation des praticiens.
L’excision des os intermaxillaires oblige d’abord à sacrifier les dents incisives
supérieures ; mais c’est là son moindre inconvénient ; elle produit, en outre, sur la
partie antérieure de la voûte du palais une perte de substance considérable, de
laquelle résultent ultérieurement : 1° un rétrécissement transversal de cette voûte,
et un tel resserrement dans le même sens de l’arcade dentaire supérieure, que
cette arcade ne correspond plus à l’inférieure ; 2° un refoulement en arrière de la
lèvre supérieure, refoulement qui donne plus de saillie à la base du nez, et im¬
prime à la figure une expression désagréable.
La compression simple, inapplicable aux cas les plus graves, à ceux dans les¬
quels la saillie est très considérable, est une source de gêne et de douleurs que
les malades ne supportent qu’avec beaucoup de peine, et qui la rendent souvent
intolérable pour quelques-uns d’entre eux. D’un autre côté, l’action de la puissance
compressive sur les dents antérieures entraîne fort souvent l’ébranlement et la
chute de ces dents; enfin, et ce point est fort important, elle laisse presque tou¬
jours après elle une saillie des dents et de l’arcade dentaire, que les progrès de
l’âge ne font qu’incomplètement disparaître, et qui produit une difformité opposée
à celle que nous avons reprochée à la méthode de Franco.
Les violences employées pour fracturer le pédicule osseux des os intermaxil-
îaires causent nécessairement un ébranlement très considérable de toute la cloi¬
son des fosses nasales; leur action, ordinairement bornée à cette cloison, peut
quelquefois s’étendre aux parties voisines, atteindre, par exemple , l’ethmoïde, et
fracturer la lame criblée, c’est-à-dire la base du crâne elle-même; de sorte que
si le mode opératoire qui les réclame permet de conserver intacte toute l’arcade
dentaire, et de procéder sans retard à la réunion de la solution de continuité
labiale, on conçoit que, nonobstant le parti avantageux que M. Gensoul assure
en avoir tiré, il ait justement répugné à la plupart des chirurgiens, et qu’il n’ait
presque plus été employé depuis ses premières applications.
Du reste, les reproches que nous adressons à la méthode de M. Gensoul ne
doivent pas cependant nous empêcher de reconnaître qu’elle est un véritable pro¬
grès; en effet, elle réunit à la célérité de la méthode de Franco l’avantage que
Besault cherchait à obtenir par la simple compression, savoir: l’intégrité de la
voûte palatine et de l’arcade dentaire; or, ce dpuble but nous semble la vérita¬
ble perfection dans l’opération du bec de lièvre compliqué de saillie des os inter¬
maxillaires ; aussi, les seules choses que nous blâmions dans cette méthode, ce
sont les moyens employés pour obtenir ce résultat si désirable.
Bien convaincu que la cloison des fosses nasales déplacée en avant dans le vice
de conformation qui nous occupe est le véritable pédicule des os intermaxillaires ,
et le seul obstacle au refoulement de ces os, nous croyons, comme M. Gensoul , que
c’est sur celte partie qu’il faut agir dans le premier temps de l’opération que ré¬
clame cette grave difformité ; et puisqu’alors la cloison des fosses nasales a pris plus
d’étendue dans le sens antéro-postérieur que dans l’état normal, il doit suffire d’en
réséquer une partie derrière et au-dessus des os incisifs, pour faire rentrer ceux-ci
à leur place. C’est là, en effet, ce que nous avons tenté, d’abord sur des pièces
sèches, offrant des exemples du vice de conformation en question, ensuite sur le
cadavre, et en dernier lieu sur le jeune enfant dont nous rapportons plus loin
l’observation.
C’est en arrière et au-dessus des os incisifs que nous opérons la résection indi¬
quée. Nous emportons un morceau triangulaire à base inférieure de la cloison des
BLANDIN. — DE ^OPÉRATION DU BEC-DE-LIEVRE.
35
fosses nasales ; nous nous servons pour cela de très forts ciseaux ou de cisailles,
suivant l’âge des sujets que nous opérons ; sur les très jeunes enfants, le voraer,
encore très tendre, n’oppose que peu de résistance, et les ciseaux suffisent; mais
chez les enfants de dix ou douze ans, il n’en est plus de même, et alors nous
préférons les cisailles. La pointe de la section en Y que nous pratiquons doit
s’avancer très haut dans l’épaisseur du cartilage de la cloison du nez, et attein¬
dre jusqu’au dos de cette partie, de manière à parfaitement assurer la mobilité de
la saillie osseuse, et son entier refoulement en arrière.
Quelques vaisseaux sont ouverts dans cette première partie de l’opération; mais
sans doute presque toujours ils devront, comme il nous est arrivé, ne donner
qu’une très petite quantité de sang; d’autres fois , froissés par les cisailles, ils ne
fourniront aucun écoulement; dans tous les cas, en relevant la lèvre et la partie
osseuse qui y adhère, et que la section précédente a rendue aussi mobile qu’elle,
il sera facile de faire la ligature, la torsion, ou d’opérer la cautérisation de ces
vaisseaux, si l’hémorrhagie continue.
Quoi qu’il en soit, nous recommandons de se borner d’abord à faire la résection
que nous venons de décrire, et à remettre au lendemain l’avivement et la réunion
de la solution de continuité labiale. Par là on se débarrasse de toutes préoccupa¬
tions sérieuses touchant l’hémorrhagie ; et si elle survenait malgré les précautions
prises à cet égard, comme on l’a observé après la résection de Franco, on ne se¬
rait pas plus embarrassé pour y remédier qu’au moment même de l’opération. Au
contraire, il en serait autrement si on avait immédiatement procédé à la réunion
de la lèvre; celle-ci pourrait se trouver assez mal des moyens dirigés contre l’écou¬
lement du sang; à la rigueur même, on pourrait se trouver dans la nécessité
d’opérer la désunion des parties pour faire l’application des moyens hémostatiques,
ce qui serait un très grave inconvénient.
Au premier abord, en faisant cette opération, on éprouve la crainte que les os
incisifs ne souffrent dans leur nutrition parleur isolement de la cloison des fosses
nasales, leur pédicule naturel, comme nous l’avons dit, et par laquelle ils reçoivent
leurs vaisseaux; mais, en y réfléchissant un peu, on ne tarde pas à s’apercevoir
que cette crainte ne peut avoir de fondement sérieux; car, adhérant à la lèvre
supérieure, ou plutôt au bouton médian de cette lèvre, les os intermaxillaires
reçoivent des vaisseaux de ce côté, vaisseaux qui, après tout, sont au moins aussi
nombreux et aussi développés que ceux que l’on conserve dans le pédicule étroit
d’un lambeau autoplaslique.
Immédiatement après cette résection , le tubercule médian du palais et de la
lèvre supérieure , devenu mobile, cède à la plus légère pression ; il vient naturel¬
lement se placer en arrière à la hauteur normale, et on le maintient en ce lieu
au moyen d’une bandelette de sparadrap appliquée transversalement sur la lèvre
supérieure. Toutefois, comme cette rétropulsion des os incisifs est un véritable
mouvement de bascule dont le centre répond au dos du nez, ces os et les dents qu’ils
supportent tendent à se tourner un peu trop en arrière; de sorte qu’il est indis¬
pensable, pendant les premiers temps, d’assurer leur bonne direction en fixant les
dents incisives avec les molaires, au moyen de fils d’argent ; ou bien en mainte¬
nant sous la voûte palatine une plaque métallique moulée exactement sur cette
voûte, et fixée latéralement sur les dents molaires. Je suppose, en effet, que ces
dents existent, et qu’on n’a pas tenté l’opération sur un enfant de moins de deux
ans, ce qui ne conviendrait sous aucune espèce de rapports.
Obs. — Bec de lièvre double compliqué : 1° de division de la voûte et du voile du
palais , division double en avant et simple en arrière ; 2° de saillie en avant des os
intermaxillaires.
Fleury (Amant), âgé de 7 ans, d’une très bonne constitution, a été amené à l’Hô-
TRAVAUX ORIGINAUX.
36
tel-Dieule7 octobre et confié à mes soins; voici quels étaient les caractères du
vice de conformation qu'il portait, et pour lequel il venait réclamer les secours de
Fart. La lèvre supérieure était profondément bifide, jusqu’à l’entrée ries narines
inclusivement; la voûte palatine présentait une fissure également double en avant ,
mais simple en arrière ; le voile du palais participait à la séparation médiane de la
partie postérieure de la voûte palatine ; les deux traits de la division de la lèvre
supérieure suivaient les parties latérales de la dépression sous-nasale de cette
lèvre ; la double fente antérieure du palais isolait des os maxillaires supérieurs les
épiphyses intermaxillaires de ces os , et reproduisait , sous ce rapport , chez cet
enfant , une conformation qui est l’état normal de la plupart des mammifères placés
au-dessous de l’homme dans l’échelle organique ; la cloison des fosses nasales était
libre en arrière par son bord inférieur, tandis qu’en avant elle reposait sur le tu¬
bercule osseux formé par la réunion des os intermaxillaires; cette cloison, man¬
quant ainsi de soutien inférieurement , avait été refoulée en bas , et surtout en
avant, par le développement de la base du crâne; les os intermaxillaires dépas¬
saient antérieurement de deux centimètres et demi les os maxillaires supérieurs,
et portaient deux dents incisives seulement ; le tubercule médian de la lèvre
supérieure adhérait à la face antérieure des os intermaxillaires, et se trouvait
refoulé très loin par eux ; le nez , plus écarté transversalement que de coutume, et
tiraillé dans son lobe parle bouton médian de la lèvre supérieure, offrait un apla¬
tissement très considérable.
Ce vice de conformation n’était pas seulement une cause de grave difformité pour
la face en général, et pour la bouche en particulier, à laquelle il donnait la forme
d’un bec d’oiseau; il rendait encore très difficiles la mastication et la déglutition
buccale , et tout-à-fait impossible l’articulation de sons intelligibles. En consé¬
quence , d’une part , l’indication opératoire ne pouvant faire l’objet d’aucun doute ,
et, d’un autre côté , l’âge de l’enfant offrant des circonstances tout-à-fait favora¬
bles, l’opération fut arrêtée pour le 12 octobre, et il y fut procédé de la manière
suivante.
L’enfant futcouché sur une table garnie d’un matelas; sa tête fut médiocrement
élevée, et fixée par un aide, tandis que le corps et les mains furent contenus par
d’autres personnes placées sur les côtés. Alors placé à droite du petit malade,
ayant fait ouvrir largement la bouche, je relevai, avec la main gauche, le tuber¬
cule médian de la lèvre supérieure; puis, delà main droite, armée de très longs
et très forts ciseaux à bec de lièvre, j’enlevai, sur la cloison des fosses nasales ,
immédiatement en arrière du tubercule des os intermaxillaires, une pièce trian¬
gulaire dont la base était tournée en bas , et dont le sommet dirigé en haut allait
à peu près jusqu’au dos du nez ; pour cela , deux sections furent pratiquées à cette
cloison : une antérieure, verticale, et une autre postérieure, oblique de bas en
haut et d’arrière en avant. Un écoulement assez abondant, fourni par une artère
de la cloison , fut aussitôt arrêté à l’aide de la torsion de cette artère.
Cette première partie de l’opération une fois achevée , les os intermaxillaires
devenus mobiles purent être portés en arrière, et vinrent se placer naturelle¬
ment au niveau du reste de l’arcade dentaire, entraînant avec eux le tubercule
médian de la lèvre supérieure qui y adhérait. Pour achever la destruction du vice
de conformation dans sa partie extérieure , on pouvait procéder immédiatement à
l’avivement et à la suture de la double fente de la lèvre , ou bien la remettre à un
autre jour : je jugeai convenable de prendre ce dernier parti , afin d’avoir toutes
les facilités désirables pour étancher l’hémorrhagie de la cloison réséquée, si celte
hémorrhagie, comme il est quelquefois arrivé, venait à reparaître.
Deux jours plus tard, le 14 octobre, j’avivai en même temps les deux fentes de
la lèvre supérieure; puis, ayant traversé avec trois longues épingles d’Alle¬
magne les deux parties latérales de la lèvre et le tubercule charnu qui les séparait,
TEXTOR.
37
HERNIES ETRANGLEES.
j'achevai la suture de la plaie suivant les règles ordinaires ; ensuite le malade fut
reconduit à son lit , et nourri pendant quatre jours seulement de lait et de bouillon
portés dans la bouche à l’aide du biberon à bec.
Le quatrième jour après l’opération, les épingles furent enlevées ; la plaie était
réunie dans tousses points; des bandelettes agglutinalives, fixées sur le bonnetdu
malade, furent néanmoins appliquées pour soutenir la cicatrice , et continuées
jusqu’au dixième jour.
Le 29 octobre, quinze jours après l’opération , la cicalrice est solide et très peu
apparente ; la lèvre supérieure n’est aucunement proéminente ; le lobe du nez ,
qui était légèrement bridé en bas pendant les premiers jours de l’opération , est
remonté , et ne paraît plus tiraillé ; le tubercule intermaxillaire conserve toute sa
mobilité, et tend à se renverser un peu en arrière, de sorte que les deux
incisives qui lui appartiennent sont tournées en bas et un peu en arrière; une pla¬
que d’argent, moulée sur la voûte palatine, arc-boutée par un bord un peu éleve
sur les dents incisives, et fixée à l’aide de deux crochets sur les premières mo¬
laires, suffit pour corriger cette déviation ; cette plaque sera maintenue jusqu’au
moment où la fente du palais aura subi un rétrécissement suffisant, et où les os
intermaxillaires se trouveront solidement fixés par les os maxillaires supérieurs.
-
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Tableau de® laepuies étranglées traitée® a HTurtzbourg de
4 81® à 1^4^ ; par M. Textor.
Les résultats produits par les grandes opérations dans les hôpitaux de Paris, et
que nous rappellions dans notre dernière Revue, étaient de nature à éveiller toute
l’attention des praticiens. Tout d’abord il se présentait une question à résoudre :
une mortalité si considérable doit-elle être attribuée aux opérations en elles-
mêmes, et l’influencé des hôpitaux n’y entrerait-il pas pour quelque chose? Je ne
veux pas ici comparer les opérations pratiquées en ville avec celles qui se font
dans un service d’hôpital ; il est constant que les premières sont généralement
plus heureuses. Mais il importe de savoir si les hôpitaux de Paris n'ont pas
une influence plus fâcheuse que d’autres établissements du même genre sur les
suites funestes des grandes opérations ; auquel cas la sollicitude de l’administra¬
tion aurait à rechercher les moyens de les assainir encore , soit en consultant
les faits généraux déjà acquis à la science; soit en provoquant une enquête dans
laquelle seraient entendus tous les chefs des services chirurgicaux.
Notre excellent confrère et ami, M. Textor, de Wurtzbourg,l’un des chirurgiens
les plus expérimentés de l’Allemagne, nous a adressé un tableau de sa propre prati¬
que durant vingt-sept années , en ce qui concerne les hernies étranglées. 11 ne s’est
pas borné aux hernies qu’il a été dans la nécessité d’opérer; mais il y a compris toutes
celles qui se sont offertes à son observation, opérées ou non opérées; de telle sorte
que nous pourrons en déduire des conséquences de plus d’une sorte, notamment
sur la fréquence relative de l’étranglement dans les trois grandes espèces de her¬
nies; et c’est ce que nulle statistique n’avait précisé jusqu’à ce jour. La pratique de
M. Textor remonte à quelques années plus haut; et de 1812 à 1816, il avait eu à
traiter seize autres cas de hernies étranglées, toutes réduites avec succès par Je
taxis. Nous regrettons qu’il ne les ait pas comprises dans son tableau ; mais
comme il nous laisse incertains de la nature des hernies et du sexe de ccs seize
malades, nous n’avons pu réparer ce léger oubli ; et .voici le tableau tel qu’il l’a
dressé lui-même.
38
TRAVAUX ORIGINAUX
HERNIES ÉTRANGLÉES.
Morts
sans
TRAITÉS
par le taxis.
OPÉRÉS.
ANNÉES.
TOTAUX.
taxis
Ingui¬
nales.
Cru¬
rales.
Ombili¬
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tion.
Guéris.
Morts.
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Le premier fait qui frappera le lecteur est cette minime proportion des exom-
pliales étranglées, en regard du chiffre des inguinales et des crurales. Ces trois
exomphales appartenaient à des femmes; sur les soixanle-onze crurales, il y en
avait soixante-cinq chez des femmes, et six seulement chez des hommes; tandis
TEXTOll.
UËKNÏES ÉTliAJXGLÉES.
VJ
que pour les quatre-vingt-dix-huit inguinales , il n’y avait que treize femmes contre
quatre-vingt-cinq hommes. On voit par là combien les hernies crurales sont plus
sujettes à s’étrangler chez les femmes que les inguinales ; et comment les opéra¬
teurs avaient dû être presque irrésistiblement conduits à regarder ces dernières
hernies comme excessivement rares dans le sexe féminin, puisqu’ils ne les rencon¬
traient presque jamais sous leur couteau. Il reste à se demander pourquoi les
hernies inguinales s’étranglent plus rarement chez les femmes que les hernies
crurales, et paraissent aussi s’étrangler moins souvent que chez les hommes:
problème insoluble dans la théorie ancienne qui voit partout des étranglements ,
mais dont la nouvelle doctrine que j’ai établie permet de donner une solution assez
satisfaisante. Les chiffres de M.Textor comprennent, sous une dénomination iden¬
tique, deux lésions fort différentes : l’étranglement réel et l’inflammation de la
hernie. Les hernies crurales, outre le resserrement du collet qui leur est commun
avec les hernies inguinales, ont encore à redouter les diverses ouvertures fibreu¬
ses du fascia cribriforme; les causes de l’étranglement réel y sont donc plus nom¬
breuses; aussi il ne me paraît pas douteux que l’étranglement est bien plus
commun dans les hernies crurales que dans les hernies inguinales , tandis que
pour l’inflammation c’est tout le contraire. Mais alors, dira quelqu’un , pourquoi
l’inflammation serait-elle plus commune dans la hernie inguinale chez l’homme
que chez la femme? A quoi je réponds qu’avant de chercher la raison du fait, il
serait bon de commencer par établir le fait lui-même. Les hernies des femmes ne
forment guère que le quart des hernies des hommes ; or, presque toutes les hernies
des hommes sont inguinales , tandis que chez la femme les crurales et les ombi¬
licales font à peu près la moitié du nombre total. Les hernies inguinales chez la
femme sont donc aux hernies inguinales de l’homme dans un rapport qui peut être
exprimé par approximation comme 1 : 6. Dès lors , treize hernies inguinales étran¬
glées ou enflammées chez la femme , en regard de quatre-vingt-cinq hernies du
même genre, étranglées ou enflammées chez l’homme, ne s’écartent pas beaucoup
du rapport général de ces hernies dans l’un et l’autre sexe. Je me propose d’ail¬
leurs d’établir plus rigoureusement ces proportions dans un travail ultérieur, où
j’aurai occasion de revenir sur le tableau si intéressant de M. Tcxtor.
De ces cent soixante-douze hernies, deux ont tué les malades avant toute opé¬
ration; cent quatorze ont été réduites par le taxis, et sur ces cent quatorze ré¬
ductions, il y a eu neuf morts. 11 est grandement à regretter que M. Texlor n’ait
pas ici conservé les distinctions de sexe et de hernies ; tout praticien sait à l’a¬
vance que la réduction est bien plus facile et plus commune pour les hernies in¬
guinales que pour les crurales; ce qui est d’accord avec ce que j’ai dit plus haut
de la nature différente des accidents; mais nous aurions eu, du moins, quelques
éléments positifs pour établir le rapport des réductions à l’opération pour les
unes et les autres. Du reste, neuf morts, ou un sur treize, constituent déjà line
mortalité assez forte après le taxis, et plus forte assurément que la théorie ne
l’aurait supposée. Il est probable qu’elle serait plus considérable encore dans les
hôpitaux de Paris à en juger par les résultats de l’opération.
L’habile chirurgien de Wurlzbourg a eu recours cinquante-six fois à l’opération,
et il n’a perdu que vingt-quatre malades ; moins de moitié, et plus rigoureusement
trois sur sept. D’après ce que nous avons dit (voyez page 26), la moyenne générale
dans les hôpitaux de Paris est de plus de quatre sur sept ; en sorte qu’en der¬
nière analyse, sur sept individus opérés de la hernie étranglée, on en perd un de
plus à Paris qu’à Wurtzbourg.
A quoi attribuer cette énorme différence? Personne, assurément, ne songera à
mettre en doute la sagacité, la sollicitude, l’habileté de nos chirurgiens. Il faut
donc qu’ils aient à lutter contre des éléments contraires qui n’existent pas au
40 TRAVAUX ORIGINAUX.
moins les principaux dans mon travail sur les résultats des amputations ; ils pour¬
raient s’exprimer en ce peu de mots: la mauvaise disposition des salles, et la trop
grande étendue des services.
fractures des os «lu crâne «lu foetus qui sont quelquefois le
résultat d’ accouchements spontanés ; par Ant. Danyau.
Lorsque la tête du fœtus est engagée avec force et entraînée violemment à tra¬
vers un bassin réellement rétréci ou relativement trop étroit, le résultat varie suivant
le degré de solidité de la tête. Quelquefois les os du crâne , au lieu de chevaucher
seulement, plient, s’enfoncent ou se brisent contre les parois et particulièrement
contre les saillies de la ceinture osseuse; d’autres fois leur inflexibilité et leur soli¬
dité les préservent, et ce sont les symphyses qui cèdent, se déchirent, s’écartent
sous l’effort excentrique qui les distend. Ces funestes effets des tractions exercées
à l’aide du forceps , ou avec la main seule après l’extraction du tronc, ne se bor¬
nent pas aux cas d’intervention difficile et laborieuse de l’art ; la nature elle-
même peut les produire, et de violentes contractions utérines opèrent quelquefois
à elles seules ces tristes désordres. Les fractures des os du crâne, résultant d’accou¬
chements tout-à-fait spontanés, ne sont pourtant pas très fréquentes, et les
recueils scientifiques n’en renferment qu’un très petit nombre d’observations.
Celte rareté ajoutera, je l’espère, à l’intérêt et à l’importance médico-légale des
faits nouveaux consignés dans ce mémoire.
On n’a pas toujours admis la possibilité des fractures des os du crâne dans les
cas où le fœtus avait été expulsé spontanément. La conviction, à cet égard, ne
pouvait s’établir qu’en présence des faits, et l’on conçoit qu’en l’absence de celle
démonstration, Haller ait prétendu que toute fracture du crâne était le résultat
d’une violence. Mais Rœderer et Camper cherchèrent à faire prévaloir une opinion
contraire, et leur avis avait déjà entraîné la plupart des médecins légistes qui écri¬
vaient à la fin du siècle dernier. L’opinion de ces auteurs, purement théorique
peut-être, reçut des faits observés et publiés plus tard une consécration définitive.
Siebold, auquel je suis obligé , en l’absence des ouvrages originaux , d’emprun¬
ter la plupart des détails d’un historique principalement fourni par la littérature
étrangère, dit que\V.-J. Schmitt fit connaître un premier cas, en 1813, dans les
actes de la société d’Erlangen. Sur un fœtus mort-né, il trouva un enfoncement
avec fissures au frontal gauche. La figure accompagne l’observation.
En 1815, II. -A. Ilirt, et plus tard Joerg, donnèrent l’observation et la figure d’un
cas semblable.
Osiander, dont j’ai l’ouvrage sous les yeux, s’exprime ainsi à ce sujet: «Je pos¬
sède dans ma collection anatomique le crâne d’un enfant né sans le secours de
l’art. Les os sont le siège de fractures ou plutôt de fissures qui ne peuvent être
attribuées qu’au long séjour de la tête dans un bassin étroit. La mère, dont le
bassin n’avait pas tout-à-fait trois pouces dans le diamètre sacro -pubien , était
accouchée seule, le 30 janvier 1812, au milieu des plus violentes contractions uté¬
rines. L’enfant né mort pesait six livres et demie. Le pariétal et le frontal gauche
étaient fracturés. A un second accouchement, le 13 septembre 1819, cette même
femme, reçue à l’hôpital, accoucha sans secours, et avec de très fortes contrac¬
tions, d’une fille vivante, mais petite, et ne pesant que cinq livres, dont le crâne
offrait une dépression à droite.» {F. -B. Osiander , H and b . der Entbindungs-Kunst. II
206.)
Plus loin le même auteur parle d’une autre femme primipare, âgée de 28 ans,
reçue à l’hôpital le 10 novembre 1814. Depuis vingt-quatre heures en travail, cette
femme, dont le bassin était rétréci par la saillie sacro-vcrtébralc, éprouva des
A. DANYAU. — DES FRACTURES DES OS DU CRANE DU FOETUS.
41
douleurs de plus en plus fortes jusqu’au 14. Les contractions qui persistèrent avec
intensité le 15 et le 16 amenèrent enfin l’expulsion de l’enfant. La tète offrait trois
fissures, une de deux pouces, une seconde de sept lignes, et une troisième de qua¬
tre lignes de longueur. Au niveau de ces fissures, il y avait beaucoup de sang
épanché (/. c.).
D’Outrepont a vu naître un enfant, le troisième que la femme mettait au monde ,
qui mourut de convulsions aussitôt après sa naissance. Le pariétal gauche of-
lrait une fracture allongée d’arrière en avant, d’un pouce et demi de longueur.
L’accouchement avait été spontané, court et facile. Chose remarquable, le bassin
était bien conformé; et l’enfant, à terme d’ailleurs, était d’un volume ordinaire.
Carus rapporte qu’une femme déjà accouchée une première fois péniblement,
mais naturellement, d’un enfant à terme et qui vécut six mois, eut un second ac¬
couchement facile. L’enfant offrait une dépression aux os du crâne et une fissure
au frontal droit.
Siebold lui-même ( Journal XI, 404) rapporte l’observation suivante :
ire Observation.— Kalh. Elis. Sch..., 30 ans, fut reçue à la Maternité de Berlin,
le 11 mars 1831 . Premier accouchement: forceps, enfant mort. Deuxième accouche¬
ment, la tête haute d’abord, descend, après la rupture des membranes, en seconde
position transversale, et s’y maintient fixe pendant longtemps; trente grains de
seigle ergoté développent d’énergiques contractions, et une demi-heure après l’en¬
fant est expulsé mort, offrant une profonde dépression sur les deux tempes.
Cette femme était enceinte pour la troisième fois, et, parvenue au commencement
du huitième mois de sa grossesse ; la mensuration avec le compas d’épaisseur, à la¬
quelle Siebold accorde beaucoup de confiance, donnait 3 p. 1/2 pour l’étendue du
diamètre sacro-pubien. Toutefois le doigt n’atteignait pas l’angle sacro-vertébral, et
ne faisait non plus reconnaître aucune saillie anormale à l’intérieur du bassin. La
partie fœtale était haute et inaccessible.
Les premières douleurs du travail se manifestèrent le 5 mai. Bientôt on sentit
la tête en portant le doigt très haut derrière la symphyse du pubis. A quatre heu¬
res la dilatation était complète, et une heure après, les membranes se rompirent;
après quoi, l’orifice, dont la dilatation n’était pas soutenue par rengagement d’une
partie du fœtus, revint notablement sur lui-même. Alors le doigt put atteindre
l’angle sacro-vertébral, et reconnaître que la tête se présentait au détroit supérieur
en première position transversale. Après de violents efforts , elle franchit le dé¬
troit, et une demi-heure suffit ensuite à l’expulsion de l’enfant. C’était une fille,
pesant sept livres, et qui ne donna aucun signe de vie. La mère, après la déli¬
vrance, se trouva un peu faible, mais n’éprouva aucun accident ; les suites de
couches furent naturelles, et huit jours après, elle quitta la Maternité en bon état.
La tête du fœtus avait les diamètres suivants: D. occipilo-frontal, 4 pouces 1/2.
D. bipariétal, 3 pouces 1/2. D. occipito-mentonnier, 5 pouces. Ecchymose et ex¬
coriation à la tempe gauche, au niveau de la fontanelle dite de Casserius (petite
fontanelle antérieure et inférieure). Épanchement sanguin abondant à la surface
du crâne. Le'pariélal gauche avait fortement chevauché, particulièrement en avant,
sur le droit; pareil chevauchement existait à la moitié gauche de la suture lamb-
doïde. Le temporal droit était luxé en dehors, et la fontanelle antérieure et infé¬
rieure se trouvait parla notablement agrandie. Trois fissures existaient au pariétal
gauche : la plus longue (1 pouce 1/2) s’étendait de la bosse pariétale à la suture
sagittale; la seconde (1 pouce) partait du bord antérieur de l’os et se dirigeait en
arrière vers la bosse pariétale; la troisième (4 lignes) se trouvait à quelque dis¬
tance au-dessus de la seconde. Enlin, il y en avait une quatrième sur le frontal, au-
dessous de l’ecchymose signalée plus haut. Elle avait un pouce de longueur, et
s’étendait horizontalement en avant vers la bosse coronale. Quand on pressait
42
TRAVAUX ORIGINAUX.
fortement le crâne, on voyait sourdre du sang en grande quantité à travers les
fissures. Siebold donne une bonne figure de cette télé de fœtus.
Le docteur Begasse de Belzig a publié, dans Berl. Medic. Zeitung 1841, numéro
37, une observation de fracture des os du crâne produite par les contractions uté¬
rines. Celte observation manque malheureusement des détails les plus importants,
sur le nombre, le siège, la longueur, la direction des fractures. Ce qui, dans cette
observation, nous intéresse particulièrement pour notre sujet se borne, dans le
récit de l'auteur, à ce qui suit :
11e Observation.— Paysanne de’40 ans, déjà trois fois accouchée, parle secours
de l’art, d’enfants morts d’une grosseur extraordinaire. Quatrième accouchement
spontané, mais très long, très pénible, accompagné d’un spasme opiniâtre de
l’utérus. Enfant d’un volume énorme. Os du crâne désunis et fracturés en plu¬
sieurs endroits. L’auteur ajoute plus loin (et c’est tout ce qu’il dit à cet égard de
plus précis): sans la fracture des deux pariétaux et de rl’occipital, le travail n’eût
pu se terminer que par la perforation du crâne. La mère, après quelques acci¬
dents, se trouva rétablie au bout de trois semaines.
Dans les observations qui précèdent, les os étaient fracturés, mais non enfoncés
en même temps au niveau même de la fracture. Ces fractures, dont quelques-unes
au moins peuvent être considérées comme indirectes, ne sont pas les seules qui
résultent d’accouchements spontanés. L’observation suivante, qui m’est propre,
est un exemple d’une autre espèce, c’est-à-dire de fracture avec enfoncement d’un
fragment presque détaché.
ine Observation. — Rétrécissement du bassin. Neuvième grossesse. Accouchement
spontané. Enfant mort. Fracture dupariétal gauche avec enfoncement. Atlrîtion et
perforation du col utérin en arrière. Péritonite suraiguë. Mort.
La nommée V...., ouvrière, d’une petite stature, mais dont la taille elles
membres ne sont point déformés, dit avoir eu une enfance exempte de maladies,
et ne se rappelle point avoir été nouée. Cette femme, habituellement bien por¬
tante, est parvenue au terme de sa neuvième grossesse. Son premier enfant, ex¬
trait avec le forceps, naquit mort. Les cinq suivants se présentèrent par le siège ;
un seul naquit vivant; enfin les deux derniers qui présentèrent le sommet
furent expulsés spontanément, mais étaient morts-nés. Us étaient tous, assure-
t-elle, assez forts , sans excepter celui même qui est venu au monde vivant. Celle
dernière circonstance, sur l’exactitude de laquelle la suite de cette observation est
bien propre à faire naître des doutes, ne fut pas la seule qui resta obscure pour
nous, faute de renseignements précis, et nous regrettons de ne savoir rien de posi¬
tif sur la durée, les difficultés, les détails de la terminaison des huit premiers ac¬
couchements.
Arrivée à trois heures du soir, le 13 février 1842, à la Maternité, cette femme
fut examinée à la salle de réception , et cet examen permit de reconnaître la pré¬
sence du cordon et d’une main au-dessous de la tête. Le travail se déclara le soir
même, à sept heures, et presque aussitôt les membranes se rompirent. Lorsque
Y. fut amenée à la salle d’accouchement , à neuf heures , on ne sentait plus le cor¬
don ni la main. Les contractions, faibles jusqu’à dix heures, devinrent ensuite plus
fortes et plus rapprochées. A minuit la dilatation était complète. A une heure et
demie la tête, engagée dans le détroit, était fortement comprimée contre l’angle
sacro-vertébral et la symphyse des pubis, et ne s’avançait pas. A deux heures, le
méconium s’écoulant, l’auscultation fut pratiquée : on n’entendait plus les batte¬
ments du cœur. Jusqu’à cinq heures moins dix minutes , les choses restèrent dans
cet état, malgré les contractions énergiques de l’utérus et les efforts de la femme.
A cinq heures cinq minutes, la tête fut tout à coup poussée jusqu’à la vulve par
A. DAAYAU. — UES FRACTURES UES OS i)U CRANE UU FOETUS. 43
une seule contraction; cinq minutes après elle était expulsée, et le tronc suivit
aussitôt. Avant que la tète arrivât jusqu’à la vulve, on avait distinctement senti
en arrière que le pariétal gauche était déprimé. Quand la tète acheva de franchir
le détroit supérieur, on n’entendit aucun bruit particulier. Pourtant, aussitôt après
la naissance de l’enfant , on reconnut qu’il y avait non-seulement dépression,
mais encore double fracture à la partie antérieure du pariétal gauche. L’enfant ,
qui était une fille du poids de trois kilogrammes 250 grammes, ne donna aucun
signe de vie.
Pour ne point allonger cette observation de détails étrangers à notre sujet, je
me contenterai de dire que deux heures après l’accouchement , des symptômes de
péritonite suraiguë se déclarèrent. Bientôt la femme fut dans un état désespéré,
qui se termina par la mort, le 16, à sept heures du matin.
A mon arrivée à l’hospice , le 14 , j’avais examiné la tète de l’enfant. Elle offrait
non-seulement un aplatissement d’un côté à l’autre , un chevauchement des sutu¬
res bipariétale et lambdoïde, mais encore une forte dépression du pariétal gauche,
dépression oblique de la bosse au bord antérieur de l’os , où elle avait sa plus
grande largeur, et d’où elle s’étendait jusque sur la partie voisine du frontal. Du
sang était épanché sous le péricràne au niveau de celte dépression , et il en refluait
une certaine quantité de l’intérieur du crâne , par deux fractures partant de la bosse
pariétale, et limitant en haut et en bas la partie déprimée. Désirant conserver la
tête de ce fœtus, je la laissai entière , et ne constatai point l’état du cerveau au
niveau des fractures et de la dépression. Cette tête desséchée offre les dimensions
suivantes :
Diamètre occipito-mentonnier . 4 pouces 6 lignes.
— — frontal . . . 4 — 1 1/2
— bipariétal . 3 — 6
— Sous occipito-bregmatique . 3 — 7
Les os sont épais et durs , les fontanelles petites , les sutures étroites.
Nous avons dit que les deux fractures partaient delà bosse pariétale. En ce poiid,
leurs extrémités ne sont séparées que de deux lignes ; de là elles partent en diver¬
geant, formant les deux côtés d’un triangle dont la base, située au bord antérieur
de l’os, a onze lignes d’étendue. La fracture inférieure, qui a dix-huit lignes de long ,
se continue sur le frontal avec une petite fracture de quatre lignes d’étendue; à
l’extrémité antérieure de la fracture supérieure , qui a quinze lignes de longueur,
une petite partie du bord du frontal est fracturée et enfoncée. Enfin, au milieu de
la base de la surface triangulaire circonscrite entre les deux fractures principa¬
les, existe une petite fissure du pariétal, qui s’élève à la hauteur de sept lignes.
L’autopsie de la mère, faite en ma' présence, par M. Ducrest , interne de la
maison , nous fit reconnaître les altérations suivantes :
Roideur cadavérique assez prononcée; anchylose au coude gauche; quelques
tubercules à l’état crétacé au sommet du poumon droit, au bord supérieur de son
lobe inférieur, surtout au sommet du poumon gauche, où se trouve aussi une
petite masse tuberculeuse en plein état de ramollissement. Abdomen : Infiltration
de sérosité rougeâtre dans le tissu cellulaire de la paroi antérieure de l’abdomen,
principalement au-dessous du pli des aines. Épanchement d’un liquide rougeâtre
dans la cavité péritonéale. Injection sous-séreuse des anses intestinales qui avoisi¬
nent le petit bassin. Injection fine à la surface externe de l’utérus, particulièrement
en arrière. Tissu cellulaire des fosses iliaques et des lombes infiltré de sérosité
rougeâtre. Quelques fausses membranes récentes grisâtres à la face convexe du
foie , etc. L’utérus , du fond à l’orifice externe , a sept pouces et demi de longueur ;
sa plus grande largeur est de trois pouces neuf lignes. Une déchirure circulaire
d’un pouce un quart de largeur occupe la partie postérieure au niveau du col ;
elle ne s’étend pas tout-à-fait jusqu’à l’extrémité de la lèvre postérieure ; quelques
44
TRAVAUX ORIGINAUX.
lignes l’en séparent encore. Le vagin est détaché du col à sa partie postérieure
dans rétendue de deux pouces , de sorte que le cul-de-sac recto utérin du péritoine
communique à la fois avec la cavité du col et avec celle du vagin. Les hords de la
déchirure du col sont mêlés de gris et de noir, inégaux, ramollis, écrasés. Cette
altération est bien évidemment le résultat d’une altrition. Infiltration de sang dans
le tissu cellulaire utéro-vésical. Escarres grises à la face postérieure du vagin au-
dessous de la déchirure. Phlébite des veines du col utérin. Ligaments larges in¬
filtrés d’un liquide trouble presque purulent.
Mesures prises sur le cadavre de la femme :
Taille .
Longueur des membres supérieurs . . .
— — inférieurs. . . .
De la fossette sus-sternale à la symphyse
pubienne .
Bassin. — D’une épine iliaque antéro-
supérieure à l’autre .
De la partie la plus élevée de la crête
iliaque d’un côté au point diamétrale¬
ment opposé. . .
Diamètre antéro-postérieur du détroit
supérieur .
Diamètre bis-iliaque .
— oblique droit .
— oblique gauche .
De l’angle sacro-vertébral à rémin. iléo-
pectinée gauche .
De l’angle sacro-vertébral à l’émin. iléo—
pectinée droite .
De l’angle sacro-vertébral aumilieudela
branche horizontale du pubis gauche.
— — — droit. .
Longueur courbe du sacrum. . .
Hauteur de la symphyse pubienne . . .
Diamètre bi-sciatique .
— coccy-pubien dans la plus
grande rétropulsion du coccyx ....
4 pieds 2 pouces » lignes
1 11
2 »
1 5
» 9
» 9
» - 2
» 4
» A
» 4
» 2
» 2
» 2
» 2
» 4
» »
» 3
» 4
10
11
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3 1/2
9
4
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3 1/2
8
7
10
11
8
14
8
6
Si ce fait offre un grand intérêt sous le rapport de la lésion des os du crâne,
il n’en présente pas moins sous celui des lésions dont l’utérus et le vagin
étaient le siège, et à cet égard il porte avec lui son enseignement. La perforation du
crâne de l’enfant eut sauvé la mère, dira-t-on; cela est possible, mais n’est pas
certain. Ensuite cette opération n’aurait pu être faite qu’assez tardivement. Ce
ne fut qu’après deux heures, lorsque, le méconium s’étant écoulé, on reconnut par
l’auscultation que les battements du cœur avaient cessé, qu’on eut pu songer à la
convenance de cette opération. Elle n’eût pu être décidée et mise à exécution que
par M. Dubois ou par moi, et un certain temps se serait écoulé avant qu’au milieu
de la nuit nous eussions pu être avertis et nous rendre à la Maternité. Le mal
aurait donc été fait en grande partie, lorsque l’opération destinée à le prévenir au¬
rait été exécutée. Et d’ailleurs le souvenir des accouchements antérieurs, tous, à
la vérité, à l’exception d’un seul, malheureux pour les enfants, mais d’ailleurs
exempts d’accidents pour la mère, ne devait-il pas engagera temporiser ? La
mort plus que probable du fœtus n’élait-elle pas une raison de plus de confier
A. DAN VA U. — DES FRACTURES DES OS DU CRANE DU FOETUS. 45
à la nature le soin d’une expulsion qu’elle avait jusqu’alors accomplie sans dom¬
mages pour la mère?
On comprendra sans peine l’attrition de la partie postérieure du col par la tête
de l’enfant fortement pressée contre l’angle sacro-vertébral. Il est peut-être plus
difficile de se rendre compte de la désunion de l’utérus et du vagin. L’explication
qu’on propose pour les cas de cette espèce est-elle admissible ici ? Je me conten-
terai de la rappeler. Tant que l’orifice utérin n’aura pas été franchi, l’adhérence
du col et du vagin aura été respectée; mais il est probable pourtant que déjà la
déchirure aura été préparée, tellement qu’après la descente partielle de la tête,
les tissus enflammés, ramollis, privés de leur élasticité, auront facilement cédé à
l’effortdes fibres longitudinales de l’utérus violemment contractées , pendant que
le vagin maintenu et comprimé restait par cela même inextensible. (V. Duparcque,
Des ruptures de l'utérus et du vagin.) Je comprends très bien l’objection qu’on
pourrait tirer de l’état du coi précisément en arrière, et je ne trouve de point
d’appui suffisant aux fibres longitudinales du corps que sur les parties latérales.
Les tractions exercées sur les côtés auront-elles suffi pour opérer la déchirure
en arrière? S’il en a été ainsi, l’explication conserve la valeur qu’on lui accorde
en général; sinon, je dois convenir que la véritable cause m’échappe.
Lorsque la compression exercée par une saillie, telle que l’angle sacro-vertébral,
sur un point du crâne, n’opère, à cause de la solidité des os, aucune dépression ou
fracture de la partie comprimée, d’autres parties moins résistantes, plus ou moins
éloignées, peuvent céder et se fracturer. Ainsi se produisent certainement quelques
unes des fissures dont les auteurs ont rapporté des observations. Dans tous ces cas, la
fracture a eu lieu Lien loin de la surface sur laquelle avait agi la cause fracturante.
Je ne connais pas d’exemple de fracture indirecte de la base par compression de
la voûte. Il est évident qu’une lésion de cette espèce ne peut avoir lieu que dans la
partie la moins résistante de la base ; et c’est, en effet, un cas de fracture indirecte
de la voûte orbitaire que je vais rapporter. Peut-être, pour rester fidèle à mon litre,
aurais-je dû passer cette observation sous silence. En effet, l’accouchement ne fut
pas spontané, et la version fut pratiquée. Mais on ne peut disconvenir que relati¬
vement aux effets que nous étudions, il y a une grande ressemblance, sinon une
identité parfaite, entre l’action d’une force qui pousse la tête à travers le bassin de
haut en bas (contractions utérines), et celle d’une force qui, par des tractions dans
le même sens, l’entraîne à travers le même canal (mains de l’accoucheur). Consi¬
dérant donc que la nature pourrait opérer elle-même [précisément ce que l’art
a produit, j’ai pensé que cette observation ne serait point déplacée dans ce
mémoire, et qu’elle pourrait, en attendant, prendre place dans les archives de la
science. A plus forte raison aurais-je dû la rapporter, s’il est vrai, comme j’espère
le démontrer, que la lésion qu’on serait tenté d’attribuer à l’art, a été produite par
les seuls efforts, les efforts extrêmement violents auxquels la femme s’est livrée
sans succès. L’observation serait bien longue si je voulais la donner toute entière.
Je me contenterai d’en extraire ce qui importe à notre sujet, et je me borne
d’autant plus volontiers à cet extrait que l’occasion se présentera plus tard de la
reprendre à propos d’un autre point fort important d’obstétrique.
t
tve Observation. — Rétrécissement du bassin. Version. Fracture indirecte de lavoule
orbitaire droite.
La nommée Gr., vingt-huit ans, dont le diamètre sacro-pubien n’avait que trois
pouces deux lignes , et qui prétendait néanmoins être accouchée deux fois na¬
turellement, était à la salle des accouchements depuis le 5 septembre 1842. A six
heures du matin; l’enfant présentait le sommet en deuxième position. Le 6, à dix
heures, les contractions utérines les plus violentes n’ayant pu faire avancer la tête,
ie me décidai, à cause de circonstances que je crois inutile pour le moment de
46 TRAVAUX ORIGINAUX.
mentionner, à pratiquer la version. Cette opération fut facile; les deux pieds furent
saisis ensemble et amenés en même temps dans le vagin. Le tronc fut extrait
sans peine en première position des pieds. Le dégagement du bras droit offrit
seul quelques difficultés, après quoi la tête céda à quelques tractions modérées.
L’enfant né dans un état de mort apparente fut ranimé par l’emploi des moyens
ordinaires, et particulièrement par l’insufflation. Une demi-heure après il cria un
peu, mais il succomba au bout de quelques heures. Au moment de la naissance, on
avait remarqué un léger surbaissement des os du côté droit de la voûte. La partie
antérieure et supérieure du pariétal surtout semblait avoir perdu de sa voussure.
Tout le côté droit supérieur de la face était d’un rouge intense; les paupières
de ce côté étaient boursoufflées, violettes, rapprochées, et l’enfant ne put les
écarter lorsqu’il commença à ouvrir celles du côté gauche.
L’enfant pesait quatre kilogrammes ; sa tète offrait les dimensions suivantes :
Diamètre occipito-mentonnier . 4 pouces 10 lignes.
— occipito-frontal . 4 5
— bipariétal . 3 6
— sous occip. bregmatique . 4 5
A l’autopsie le pariétal droit était encore sensiblement aplati. Du sang épanché
ou infiltré existait tant à gauche qu’à droite dans le tissu cellulaire filamenteux
épicranien. A droite, au niveau de la partie inférieure du pariétal, le pérrcrâne
était décollé et du sang liquide était épanché au-dessous. La suture écailleuse était
en partie désunie, et, dans ce point, du sang liquide paraissait venir de l’intérieur
du crâne. La dure-mère était en effet décollée dans une étendue à peu près égale
au décollement du péricrâne, et du sang liquide ou en partie coagulé se trouvait
entre elle et la surface interne de l’os. Le cerveau et le cervelet étaient fortement
congestionnés, mais il n’y avait nulle part d’épanchement sanguin. La substance
cérébrale était intacte ; on remarquait seulement un peu d’infiltration séreuse sous-
arachnoïdienne.
L’altération la plus notable, au moins la plus importante pour le sujet qui nous
occupe, était une fracture de la voûte orbitaire droite. Cette fracture, qui com¬
mence en avant presque au trou sus-orbitaire , se dirige de là obliquement en
dedans vers la suture fronlo-ethmoïdale, où elle se termine ; elle a sept à huit
lignes d’étendue. A trois lignes de son extrémité antérieure existe une petite frac¬
ture transversale qui se dirige en dehors dans l’étendue de deux lignes. Un peu
en arrière de cette seconde fissure et parallèlement à elle, l’os offre une sorte de
pli, une dépression transversale très peu profonde, de cinq lignes environ de lon¬
gueur. 11 n’existe au niveau de cette fracture, soit au-dessous de la dure-mère, soit
au-dessus du périoste de la voûte orbitaire, qu’une extrêmement petite quantité
de sang. Le tissu cellulaire de l'orbite n’offre rien de particulier:; celui des pau¬
pières est légèrement infiltré de sérosité rosée. Au niveau de la bosse frontale
droite existe une dépression très petite, très étroite, qui semble être le résultat
d’une pression exercée contre un corps anguleux. Cette dépression n’intéresse que
la partie superficielle du tissu osseux. Rien n’apparaît à la face interne de l’os.
J’ai dit précédemment qu’il me semblait que la version et l’extraction de l’enfant
étaient étrangères aux lésions observées sur le crâne. Si l’on considère, en effet,
la facilité de l’extraction et particulièrement de l’extraction de la tête, on ne sau¬
rait attribuer à cette opération la fracture de la voûte orbitaire. Si, au contraire,
on remarque que la tête, en seconde position du sommet, a été, pendant plusieurs
heures, poussée avec violence et maintenue immobile sur le détroit supérieur sans
pouvoir le franchir, que le côté droit du front est resté appliqué, pressé contre
l’angle sacro-vertébral, on ne pourra, ce me semble, s’empêcher d’attribuer à
cette pression le petit enfoncement observé au niveau de la bosse coronale droite
A. DANYAU. — DES FRACTURES DES OS DU CRANE DU FOETUS. 47
ainsi que la fracture qui s’est opérée, indirectement et à cause de l’extrême ré¬
sistance du point comprimé, à la voûte orbitaire. Ce que je viens de dire ne m’en-
pêche pas, au reste, de faire la part de l’art; et je crois bien que l’aplatissement
observé au côté droit du crâne doit être à peu près exclusivement attribué aux
efforts d’extraction.
L’observation qui suit est fort différente de celles que je viens de rapporter.
La femme avait le bassin bien conformé; nul obstacle insolite n’existait
dans les parties molles; et si les os ont été brisés, il faut l’attribuer à une
fragilité excessive résultant d’une ossification incomplète. Les pariétaux, les
seuls des os du crâne sur lesquels j’ai observé celte disposition, offrent quelque¬
fois des plaies arrondies, ovalaires ou irrégulières, au niveau desquelles le tissu
osseux est réduit à une couche très mince. Cette couche , dans laquelle on ne re¬
connaît point de fibres rayonnées, ne peut être mieux comparée qu’à une mous¬
seline légère à mailles excessivement fines. L’os est dans ces points très fragile.
Lorsque ces espaces faibles sont isolés et distants, le soutien qu’ils reçoivent des
parties voisines plus solidement ossifiées les préserve de toute lésion sérieuse;
lorsqu’ils sont plus rapprochés, et disséminés au milieu d’une surface où la dis¬
position rayonnée persiste , mais où la raréfaction du tissu osseux est sensible , l’os
peut se briser sous un effort médiocre. C’est ainsi sans doute que les choses se
sont passées dans le cas suivant.
Ve Observation. — Bassin bien conformé. Ossification incomplète des pariétaux. Ac¬
couchement spontané. Enfant à terme mort-né. Fractures multiples et irrégulières
a la partie supérieure des deux pariétaux. Epanchement sanguin au-dessus et au-
dessous de ces os.
Une domestique, âgée de 22 ans, d’une assez forte constitution et d’une santé
habituellement bonne, bien conformée, enceinte de son premier enfant et à terme,
ressentit les premières douleurs de l’enfantement , le 22 juillet 1842, à une heure
du matin. A neuf heures elle arriva à la Maternité , et fut aussitôt reçue à la salle
des accouchements. A cette époque, on trouva l’orifice souple, mince, dilaté de
dix lignes environ. Les membranes étaient entières, les contractions faibles. La
tête se présentait en première position du sommet. L’angle sacro-vertébral n’était
point accessible au doigt. Bien que les douleurs fussent devenues plus fortes dans
la journée , la dilatation n’avait pas encore fait de progrès sensibles dans la soirée,
et les membranes restant constamment tendues sans s’engager à travers le cercle
utérin ; on se décida à les rompre, à six heures du soir. Il ne s’écoula pas plus
de deux cuillerées de liquide. Les douleurs devinrent plus vives , plus régulières,
plus franchement intermittentes , et, à neuf heures , la dilatation était complète.
Bientôt la tête franchit l’orifice , s’avança rapidement à la vulve , et à dix heures
l’enfant fut expulsé. 11 était mort, mais n’avait certainement cessé de vivre que
depuis peu de temps; car, un quart d’heure avant la terminaison de l’accouche¬
ment, l’auscultation avait constaté des battements du cœur forts et réguliers.
L'enfant pesait trois kilogrammes 875 grammes. La surface du corps était vio¬
lacée.
On reconnut aussitôt que des fractures nombreuses existaient au sommet de la
tête, des deux côtés de la suture bipariétale.
A l’autopsie du cadavre , je constatai que le péricràne était détaché sur les deux
côtés de la suture bipariétale, particulièrement en arrière; que du sang liquide
était épanché au-dessous; que les deux pariétaux offraient, parallèlement à la
suture, une série de fractures irrégulières au-dessous desquelles le sang épanché
sous le péricràne avait pénétré ; il formait une couche mince sur la dure-mère,
décollée d’un demi-pouce à droite et à gauche. Le système vasculaire cérébral
était congestionné, les sinus veineux surtout gorgés de sang; mais aucun épan-
48
TRAVAUX ORIGINAUX.
che ment sanguin n'existait soit à la surface supérieure, soit dans les scissures,
soit à la base du cerveau , non plus qu’à la surface du cervelet. La niasse encé¬
phalique ainsi que les divers organes de la poitrine et de l’abdomen étaient sains.
Le développement était parfait et la conformation partout régulière.
En examinant de nouveau ces fractures , sur la pièce desséchée , on voit quelles
se sont opérées dans le tiers supérieur des deux os, où le tissu présentait les con¬
ditions de raréfaction que nous avons indiquées précédemment. Suivant une direc¬
tion générale d’avant en arrière, à distance à peu près égale de la suture (sept à
huit lignes), elles sont onduleuses , irrégulières , déchiquetées, et, dans quelques
points, la macération a enlevé quelques petites parties de ce délicat tissu de mous¬
seline que nous avons décrit.
Les fractures n’ont point été produites par une pression directe. On ne peut
guères s’en rendre compte , ce me semble, qu’en admettant qu’elles résultent d’un
effet de pression latérale qui , après avoir fait chevaucher les deux pariétaux ,
aura tendu à augmenter leur courbure et les aura fait céder dans les points les
plus faibles. Ce sont donc des fractures indirectes.
Quant à savoir si elles sont bien la cause de la mort du fœtus, c’est une question
plus difficile à résoudre. Chez l’adulte les fractures du crâne n’ont point de gra¬
vité par elles-mêmes, mais bien par les accidents qui les compliquent primitive¬
ment ou consécutivement. Sans doute il existait ici décollement du péricrâne
et de la dure-mère et épanchement de sang sur les deux faces des os ; mais il n’y
avait aucune trace d’épanchement à l’intérieur des membranes, à la surface ou
dans l’épaisseur de l’encéphale, aucune de ces lésions enfin qui compromettent
immédiatement la vie. L’autopsie des fœtus qui succombent pendant le travail de
l’accouchement ne révèle pas toujours la cause de la mort, et si elle arrive quel¬
quefois sans altérations matérielles appréciables, ne suffit-il pas de celles que nous
avons constatées ici pour rendre raison du résultat ?
Les dépressions plus ou moins longtemps persistantes que les os du crâne éprou¬
vent au passage de la tète à travers un bassin rétréci rentreraient sans contredit
dans notre sujet, s’il était démontré qu’elles ne peuvent exister sans fractures.
Abstraction faite de ces aplatissements et de ces enfoncements qui disparaissent
très promptement par la seule élasticité du tissu osseux, il n’existe peut-être pas
d’exemple bien avéré de dépression persistant pendant quelque temps et qui ne
fût pas compliquée de fracture soit à la table interne, soit dans le voisinage de la
partie déprimée. Le redressement graduel quandlessujets ont survécu et l’absence
d’accidents ne sont pas des preuves sans réplique. En tous cas, la coexistence de
fractures dans le cas suivant où la dépression semblait exister seule rattache ce
fait à notre sujet, et l’observation est trop curieuse pour que nous ne la donnions
pas avec les détails convenables.
yi* Observation.— Deuxième grossesse.— Rétrécissement du bassin. — Accouchement
spontané. — Dépression considérable et double (raclure du pariétal gauche. _
Enfant vivant et d'ailleurs en bon état , mort dix-huit jours après sa naissance
d'un muguet confluent compliqué d’entérite.
La nommée Bras. . . ., âgée de 24 ans, petite, mais bien conformée, a toujours
été bien portante, dit avoir marché de bonne heure, et ne présente dans son sque¬
lette aucune trace de rachitisme. Elle est accouchée une première fois naturelle¬
ment d’un enfant qui n’était pas tout-à-fait à terme, mais très viable et qui a vécu
Le travail avait duré quarante-huit heures. Il ne fut rien observé de particulier
sur la tête de cet enfant au moment de sa naissance.
Le 11 juin 1842 à cinq heures du soir, celte femme, en travail depuis trente-
une heures, entra à la Maternité. Les contractions étaient faibles, l’orifice peu di¬
laté, les membranes entières, la tête élevée (lre position du sommet). Ce ne fut
A. BÀNyAU. ~ DÉS FRACTURES DES ÔS BU CRANE BU FOETUS* 49
qu’un peu plus tard qu’on reconnut la projection de l’angle sacro-vertébfal. A
huit heures et demie, la dilatation de l’orifice de l’ulérus était complète, les mem¬
branes se rompirent, et les contractions devinrent plus énergiques. Sous l’influence
de ces contractions, la tète poussée sur le détroit supérieur y resta appliquée et
à peine engagée pendant plus d’une heure. Tout-à-coup, deux contractions exces¬
sivement fortes firent descendre la tète, qui parvint à la vulve immédiatement après.
L’expulsion de l’enfant se fit alors avec rapidité. Il naquit un peu étonné, mais
fut ranimé tout de suite. Il était bien développé, paraissait à terme (la dernière
époque menstruelle avait eu lieu le 21 septembre). Il pesait trois kilogrammes.
Le pariétal gauche était profondément déprimé. Lorsque je vis cet enfant le len¬
demain matin, il existait un peu de gonflement pâteux au niveau de la dépression
et un peu de rougeur du cuir chevelu. J’examinai cette dépression avec beaucoup
de soin; et je constatai qu’elle occupait une surface irrégulièrement circulaire, de
deux pouces de diamètre antéro-postérieur et vertical ; qu’en avant elle s’éten¬
dait jusqu’à la suture fronto-pariétale , en haut jusqu’à quatre lignes de
la suture bi-pariétale, en bas à un pouce de la partie supérieure du pavillon de
l’oreille ; en arrière, àdix-sept lignes de la fontanelle postérieure. Le point corres¬
pondant à la bosse pariétale était au niveau de la partie postérieure et supérieure
de la dépression. La partie la plus profonde de la dépression était à quatre lignes
au-dessous de la partie non déprimée. La surface déprimée était solide ; sa largeur,
ainsi que l’absence de toute mobilité, de toute crépitation, excluaient l’idée de frac¬
tures concomitantes. Nous verrons cependant que les os n’étaient pas intacts.
Les mesures prises sur la tête de l’enfant donnaient les résultats suivants:
Diamètre occipito-mentonnier . 4 pouces G lignes 1/2
— occipito-frontal . 4 2
— sous-occipito-bregmatique . 3 9 1/2
Du centre de la dépression à gauche à la
partie inférieure du pariétal droit . 2 9 1/2
De la bosse pariétale droite à la partie in¬
férieure du pariétal gauche, immédiate¬
ment au-dessous de la dépression . 3 4
Voici, d’un autre côté, les mesures prises chez la mère, qui sortit parfaitement
rétablie au bout de quelques jours.
Hauteur du corps. . . . . . 4 pieds 2 pouces » lignes.
Longueur des membres supérieurs . 1 10 »
— — inférieurs . 2 2 4
— de la main. . . . » 5 10
— du pied . y . » 6 4
Tête. — Diamètre occipito frontal . » G 5
— bi-pariétal. . » 5 5
— fronto-mentonnier . » 6 6
Bassin. — D’une epine iliaque antéro-supérieure à
l’autre . » 8 10
De la partie la plus élevée de la crête ilia¬
que d’un côté au point diamétralement
opposé . . . » 9 3 1/2
Diamètre sacro-pubien (par le toucher va¬
ginal . » 3 4
Diamètre sacro-pubien (parle compas d’é¬
paisseur de Baudelocque) . » 3 3
L’enfant fut un peu souffrait et abattu le surlendemain de sa naissance, et re¬
fusa de téter; mais cet état ne fut que passager, et sa santé ne cessa pas d’être
c. 4
50 TRAVAUX ORIGINAUX.
très bonne sous tous les rapports tant qu’il resta à la Maternité. Lorsqu’au bout de
huit jours il fut transporté à l’hospice des Enfants-Trouvés, la dépression n’avait
pas diminué; elle semblait même avoir augmenté, apparence trompeuse qui dé¬
pendait de la disparition du gonflement pâteux des téguments.
Peu de temps après son entrée à l’hospice des Enfants-Trouvés, l’enfant' fut pris
d’un muguet confluent compliqué d’entérite, et succomba le 29 juin, à 10 heures
du soir, dix-huit jours après sa naissance.
L’autopsie, à laquelle j’assistai, démontra que la dépression ne s’était pas re¬
levée, que le cerveau était déprimé dans une étendue correspondante à la dépres¬
sion du pariétal^ mais n’avait pas d’ailleurs subi la moindre altération. 11 n’y avait
ni déchirure ni ramollissement, pas même d’injection de la substance cérébrale. La
dure-mère était également parfaitement intacte et tout-à-fail saine. Deux fractu¬
res qui n’avaient pu être soupçonnées pendant la vie existaient au pariétal, toutes
deux parlant de la circonférence de la dépression et aboutissant à la suture sagit¬
tale, l’une postérieure et oblique, qui avait quinze lignes de longueur, l’autre pres¬
que verticale, se terminant à la partie moyenne du bord supérieur de l’os, et qui
n’avait que sept à huit lignes d’étendue. Les bords de ces deux fractures étaient
écartés d’une ligne environ, et l’intervalle était rempli par un tissu osseux de nou¬
velle formation, très mince et très délié. Enfin, une toute petite fissure de trois
lignes partant de la partie antérieure et inférieure de la dépression allait se
terminer au bord antérieur de l’os.
Quoique les os du crâne soient uniformément minces, facilement dépressibles
et assez élastiques, on fracturerait plutôt la partie déprimée qu’on ne parvien¬
drait à la relever. La solidité de cette portion a été augmentée par le dépôt, sur
les deux faces, d’une nouvelle couche osseuse, assez régulière à l’extérieur, moins
à l’intérieur, plus épaisse au niveau des parties les plus déprimées. Cette appa¬
rition de tissu osseux nouveau, conforme à certainesdois d’ostéogénie pathologique,
pourrait faire la matière de quelques réflexions intéressantes, que je néglige en
ce moment pour ne pas m’écarter de mon sujet.
Je ne veux pas non plus entrer ici dans de trop grands détails sur le genre de
rétrécissement du bassin qui existait chez la mère de l’enfant. Tout ce que j’ai dit
et les mesures que j’ai données me portent à croire qu’il s’agissait ici d’un bassin
« simpliciter justb minor .»
Les détails que j’ai donnés sur la conformation du bassin, dans l’observation
qu’on vient de lire, ne laissent point de doute sur la cause de l’enfoncement du
pariétal. Mais un rétrécissement plus ou moins considérable au détroit supérieur
est-il seul capable de produire la dépression de l’un des os du crâne? L’observation
suivante me paraît digne d’être rappelée, parce qu’elle montre la possibilité d’une
dépression dans le cas même où le bassin n’est ni vicié ni rétréci par obstruction.
Je remprunte à Siebold , qui l’a consignée au tome IX de son journal (p. 79).
vne Observation.— Amélie K..., 27 ans, primipare, dontl’utérus offrait une obli¬
quité antérieure très prononcée, fut prise des douleurs de l’accouchement le 25
décembre, à 2 heures du matin. Le 26, l’insuffisance des efforts maternels ren¬
dit l’application du forceps nécessaire. La tête fut extraite sans peine, et l’on re¬
marqua alors pour la première fois que l’un des bras s’était engagé en même
temps. L’enfant, qui était une fille à terme, naquit dans un état de mort appa¬
rente, mais fut rappelé à la vie par l’emploi de moyens énergiques. Elle offrait
au côté droit du front, près de la fontanelle antérieure, une dépression considé¬
rable, qui ne pouvait résulter que d’une pression exercée, soit par la saillie sacro-
vertébrale, soit par le coude même de l’enfant. Or, la bonne conformation du bas¬
sin rendait cette dernière supposition plus que probable. La dépression disparut
MALGAIGNE. — THÉRAPEUTIQUE DES TUMEURS BLANCHES. 5t
peu à peu, et le 17 janvier, lorsque la mère emmena son enfant, il ne restait
presque plus de trace de renfoncement.
Peut-être n’aurais-je point dû, à propos des lésions des os du crâne dans des
accouchements spontanés, citer un cas où l’application du forceps avait été faite.
II ne viendra à l’esprit de personne, je l’espère, d’attribuer au forceps la dépres¬
sion observée sur la tête de l’enfant. Cette application fut simple et facile, et sans
doute si l’utérus, mieux dirigé et plus énergique, eût seul poussé la tête au dehors,
le résultat eût été le même. Le forceps est ici simplement venu en aide à l’utérus!
Il est d’ailleurs probable que la dépression s’est opérée graduellement pendant ces
efforts impuissants delà matrice, qu’elle était au moins commencée avant l’extrac¬
tion, et que celle-ci n’a fait que la rendre plus considérable.
Je suis bien loin de penser que j’aie étudié, sous tous leurs rapports, les fractures
des os du crâne du fœtus, résultant d’accouchements spontanés. C'est un sujet que
de nouvelles observations peuvent seules élucider complètement. Si je ne savais
que le hasard rapproche quelquefois les cas curieux et rares du même genre
je serais tenté de croire, d’après les quatre faits que j’ai observés en une seule an¬
née, que ces lésions sont plus fréquentes que le silence de la plupart des recueils
scientifiques ne le ferait présumer. S’il en était ainsi, les occasions ne manque¬
raient pas de recueillir bientôt les matériaux d’une histoire complète Ce que je
donne aujourd’hui est une simple contribution à cette histoire, qui pourra être
reprise plus tard et qui exige surtout de nouvelles études pour être convenable
ment exposée sous l’une de ses faces les plus importantes, sous le rapport mé¬
dico-légal.
ar°«e s an* une nouvelle thérapeutique «les tumeurs M».
©la©® ? par M. Malgaigne.
Bans la chaire de clinique où j’ai l’honneur de remplacer momentanément M J
Cloquet, j’ai trouvé çà et là l’occasion de produire quelques idées générales sur là
thérapeutique chirurgicale, et notamment sur les sources des indications Je ne
yeux point ici essayer l’exposition prématurée d’une doctrine qui toucheaux plus
hautes questions de la science et de l’art; et il vaut mieux peut-être, avant d’en in¬
diquer les prémisses, la présenter d’abord dans quelques-unes de ses applications
L’arbre sera ainsi d’avance jugé par les fruits qu’il aura portés. Cette courte noté
sera donc uniquement consacrée à la thérapeutique des tumeurs blanches.
. 0n saU cot»bien de traitements de toute espèce ont été dirigés contre ces affec¬
tions opiniâtres; traitements locaux, traitements généraux, médications raison¬
nées, médications empiriques. Celui qui compte à présent le plus de partisans est
le traitement antiphlogistique et révulsif; des sangsues, des ventouses scarifiées
des bains, des cataplasmes pour calmer l’excitation inflammatoire; puis amrà
état chronique est arrivé, des vésicatoires, des cautères, des moxas, etc De très
habiles chirurgiens disent avoir ainsi obtenu des succès nombreux; ruais si l’on
considère la durée de la maladie et du traitement, on se prend à douter si les suc
cès annoncés ne seraient pas dus surtout au temps et à la nature. En ce qui me
concerne, je dois déclarer que je n’ai vu nulle part un seul exemple de guérison
manifestement dû à ce qu’on pourrait appeler le traitement raisonné • et qu’il n’a
pas réussi une seule fois entre mes mains. J’aï eu quelquefois à me louer davan¬
tage de certaines médications empiriques, et notamment du calomel à hautes doses
a la méthode d’O’Beirn ; mais plus souvent peut-être j’ai vu le calomel échouer.
Apres avoir longuement médité sur ces tristes résultats, obligé de reconnaître
avec M. Velpeau, que tout ou presque tout au moins est à revoir sur celte matière je
me suis demandé si véritablement les indications dites rationnelles avaient été
52 TRAVAUX ORIGINAUX.
bien saisies, et de quel droit nous appliquions sur ces engorgements articulaîrës
des sangsues et des révulsifs. Ce n’était pas par le droit de l’expérience acquise;
car, je le répète, tout ce que j’ai vu de l’emploi de ces moyens m’a laissé intime¬
ment convaincu de leur inefficacité. C’était donc en vertu delà théorie; mais cette
théorie était-elle bien assise elle-même? Parce qu’il y a, au début de la plupart
des tumeurs blanches, une inflammation assez manifeste, avait-on recherché seu¬
lement si cette inflammation était de celles qui réclament les émissions sangui¬
nes? Pas le moins du monde; tout au contraire, il y a là fort rarement un grand
afflux sanguin ; et c’est l’afflux sanguin qui, en théorie, réclame directement les
saignées et les sangsues.
En réalité, cette inflammation, dans son principe, n’est pas très vive ; très ra¬
rement elle aboutit à la suppuration ; pourquoi donc ne se résout-elle pas sponta¬
nément, comme beaucoup d’inflammations simples abandonnées à elles-mêmes?
Ne serait-ce pas parce que la nature n’est pas libre d’agir, qu’elle est tourmentée
par les imprudences des malades, et peut-être aussi par le traitement tumultueux
des chirurgiens? La condition la plus essentielle pour la résolution de toute phleg-
masie, c’est le repos de l’organe affecté ; et, pour les tumeurs blanches mêmes, les
chirurgiens recommandent avant toutes choses le repos absolu; mais comment ce
repos est-il garanti? Et avant de prétendre aider ou corriger la nature, ne fallait-
il pas s’assurer exactement qu’elle ne se suffirait pas à elle-même?
Ces idées avaient une origine plus haute, mais qu’il est superflu d’indiquer en
ce moment. Dans tous les cas, elles avaient besoin de la sanction de l’expérience;
je crois être, dès à présent, en droit de dire que celte sanction ne leur a pas
manqué.
Depuis que j’ai pris le service de M. J. Cloquet, il est entré un certain nombre
d’affections articulaires avec les douleurs et l’engorgement blanc qui leur font
donner le nom de tumeurs blanches à l’état aigu.
Nous avons eu un homme de soixante-cinq ans, affecté d’unearthralgie scapulo-hu-
mérale déjà traitée dans un autre service ; les douleurs persistaient ; et il y avait de
plus roideur articulaire très prononcée, avec paralysie dudeltoïde et contracture
des muscles de l’aisselle. Je fis appliquer, durant quelques jours, des cataplasmes,
après quoi je m’en tins au repos absolu. 11 suffit de huit jours pour enlever
toutes les douleurs, après quoi nous nous occupâmes de I’ankylose; et il est sorti
le trente-cinquième jour, élevant le bras presque à la même hauteur que celui du
côté sain ; mais conservant cependant dans l’article un craquement qui semble
attester la disparition des cartilages articulaires.
Nous avons eu une jeune fille de dix-sept ans, affectée d’une ancienne coxalgie,
qui avait laissé pour traces une fausse ankylosé avec raccourcissement de deux cen¬
timètres; et, depuis quelques semaines, la douleur avait reparu à la hanche et au
genou assez forte pour ôter le sommeil. Un vésicatoire volant adoucit la douleur;
le repos absolu acheva la cure en quelques jours , et nous avions déjà commencé à
rompre l’ankylose quand la malade quitta l'hôpital.
Dans ces deux cas, le cataplasme d’un côté, le vésicatoire de l’autre, se sura¬
joutant au repos, pouvaient laisser dans l’esprit des élèves quelques doutes sur la
cause réelle de la guérison ; j’ai voulu dans tous les autres cas qui se sont présentés
m’en fier au repos seul du soin de la cure ; et il ne s’est donc agi que des moyens
de maintenir le repos.
Un homme de quarante-huit ans est entré le 12 janvier pour une coxalgie com¬
mençante avec de vives douleurs au genou et au pied tout à la fois , qui lui avaient
ôté le sommeil. Les deux membres furent liés ensemble à l’aide de cravates pas¬
sées autour des pieds , des jambes et des cuisses ; dès la première nuit , le sommeil
revint ; dès le cinquième jour, nous le trouvâmes à la visite n’accusant plus aucune
douleur.
MALGAIGNE. — THÉRAPEUTIQUE DES TUMEURS BLANCHES. 53
Un autre portait depuis quarante-cinq jours une tumeur blanche du genou avec
déviation du tibia en dehors , et des douleurs telles que dans tout ce temps il n’avait
pas dormi une demi-heure de suite. Je le lis placer sur un double plan incliné suf¬
fisamment garni ; dès le lendemain, la diminution du gonflement était frappante ;
le sommeil était un peu revenu ; dès le dixième jour, il dormait de cinq à six heures
par nuit.
J’en pourrais citer plusieurs autres déjà traités dans divers hôpitaux infruc¬
tueusement; et particulièrement un jeune homme ayant une véritable hypertro¬
phie des éléments osseux du genou, avec abcès flslulcux , vives douleurs , flexion
de la jambe à angle droit; il était entré décidé à subir l’amputation de la cuisse.
Dès à présent il a perdu toutes ses douleurs, de telle sorte que nous avons pu déjà
ramener la jambe à un angle de cent quarante degrés ; les fistules semblent tendre
à se tarir; bien plus,' un abcès que j’avais été obligé d’ouvrir, et qui siégeait au
milieu d un tissu cellulaire mollasse, saignant, dégénéré, comme on en rencontre
dans certaines tumeurs blanches , qui dès-lors passent généralement pour incura¬
bles; cet abcès, pansé seulement tous les huit jours, s’est parfaitement comblé et
ne présente plus qu’une surface suppurante de l’aspect le plus favorable.
Je me borne , quant à présent , à cette rapide énumération ; mon but est unique,
ment d appeler l’attention des praticiens sur cette thérapeutique nouvelle , qui a
déjà donné et qui promet de si beaux résultats. Toutefois , je ne mettrai pas fin à
cette note sans donner au moins dans tous ses détails l’une des plus curieuses
observations du service; elle a été recueillie avec leplusgrand soin par M. Deque-
vauvillers.
La nommée Luxembourg , domestique, âgée de vingt-trois ans, d’une bonne
constitution , à Paris depuis dix-huit mois, avait toujours joui d’une bonne santé,
à part des douleurs d’estomac qui avaient suivi de près son arrivée à Paris.
Le b novembre 1842 , à cinq heures du soir, sans cause connue , elle fut prise d’un
frisson prolongé qui 1 obligea à se jeter sur son lit sans avoir le temps ni la force de
se déshabiller. Elle s’endormit vers sept heures, et fut réveillée à minuit par de
vives douleurs occupant presque toutes les articulations; les deux poignets, les
deux genoux, les deux coude-pieds étaient pris. La douleur était supportable dans
les deux coude-pieds et au genou gauche, et n’y dura que deux jours; mais elle
persista dans les autres jointures ; on pratiqua une saignée abondante; on appli¬
qua cinq sangsues à chaque poignet , et sur le genou droit. L’inflammation des
poignets diminua peu à peu, et au bout de trois semaines il n’en restait plus de
traces; toute l’affection se trouva donc alors concentrée dans le genou droit. On
y mit derechef dix sangsues, puis encore dix autres; on essaya des fomentations^
narcotiques ; on purgea deux fois la malade, après quoi l’on en vint aux vésica¬
toires , et l’on en établit successivement quatre autour du genou. La douleur ne
faisant que croître et empirer, enfin, le 9 décembre, la malade fut apportée à
1 hôpital et couchée salle des femmes, numéro 12. Elle était dans l’élat suivant :
La jambe est fléchie à angle droit sur la cuisse. Le genou est considérablement
tuméfié; le gonflement commence presque subitement à huit centimètres au-des¬
sus du centre de la rotule, et finit de même à sept centimètres au-dessous; la
jambe est notablement amaigrie. La circonférence des deux membres était dans
le rapport suivant :
memb. malade, memb. sain.
A 7 centimètres au-dessus du centre de la rotule . O, 38 c. 32
Au niveau du centre de la rotule . : . . . 40 55
A 5 centimètres au-dessous . 54 29
On sentait de la fluctuation sur les côtés de la rotule, mais l’excessive douleur
ne permettait pas une exploration complète. Cette douleur, qu’accroissait chaque
mouvement, était telle que depuis trois semaines la malade disait n’avoir pas
54 TRAVAUX ORIGINAUX.
fermé l’œil , et qu’elle ne restait pas un seul moment sans se plaindre. Le pouls est
à cent dix pulsations, la peau chaude , la langue couverte d’un enduit jaunâtre.
On mit la jambe sur des coussins représentant un double plan incliné, et l’on
appliqua un cataplasme pour décollerle papier brouillard qui recouvrait les vési¬
catoires.
Je la vis le 10 décembre à la visite. Les douleurs avaient été tellement vives,
qu’elle avait crié toute la nuit, et empêché ses voisines de dormir. Outre les phé¬
nomènes relatés , je remarquai que le tibia était déjà sensiblement entraîné en ar¬
rière des condyles fémoraux. Les coussins s’étaient affaisés; du reste, le membre
n’était pas suffisamment fixé en place. Comme nous n’avions pas encore de plans
inclinés, j’établis une masse de coussins plus solide , et je liai les deux jambes l’une
à l’autre par trois liens, l’un au pied, l’autre au-dessous du genou, et le troisième
au-dessus. — Diète , limonade.
Le i l au matin, toute l’amélioration consistait en ce qu’elle n’avait fait que pleurer
au lieu de crier; cependant elle était assez calme. Mais M. Dequevauvillers ayant
cru devoir combattre la constipation qui durait depuis quelques jours , en donnant
l’eau de Sedliiz, il y eut six selles qui ravivèrent les douleurs déjà en voie de dimi¬
nution.
Le 12, pour éviter tout mouvement , on place la malade sur le lit de Daujon ,
les deux membres attachés Fun à l’autre comme il a été dit, et de plus fixés par
deux autres liens au châssis du lit mécanique. Pendant cette installation, les dou¬
leurs avaient été excessives; elles diminuèrent peu à peu; à cinq heures du soir,
il n’en restait plus de trace, et la malade eut deux heures de sommeil la nuit;
c’était, disait-elle, la première fois qu’elle avait si bien reposé depuis l’invasion
de la maladie.
Le 13 , tout symptôme de réaction a disparu; il n’y a de douleur qu’à la pression
et sur les côtés de la rotule. Dans la journée , les liens s’étant relâchés , les dou¬
leurs reparaissent; on les resserre , le calme revient ; sommeil toute la nuit.
Le 14, continuation du mieux. Mais la nuit suivante, l’une des cordes auxquel¬
les est suspendu le châssis s’étant rompue , la secousse détermina une douleur si
vive , que la malade faillit tomber en syncope et eut plusieurs heures de délire.
Toutefois, le lendemain matin , tout était rentré dans l’ordre.
Le 10, le gonflement paraît tellement diminué, qu’on juge nécessaire de le
constater par une mensuration nouvelle. On trouve donc :
A 7 centimètres au-dessus de la rotule . 57 centim.; diminut. 1 centim.
Au niveau du centre de la rotule . 58 2
A 5 centimètres au-dessous . 55 1
L’appétit se prononce ; une portion.
Je ne veux pas suivre, jour par jour, les progrès de l’amélioration ; il suffit de
dire que les douleurs ne revenaient que par des mouvements intempestifs, et lais¬
saient les nuits presque entièrement tranquilles. Le 20, de nouvelles mensurations
donnèrent à peine un centimètre de diminution; le gonflement paraissait tenir
surtout à une accumulation de liquide dans la synoviale.
Le 22, il avait considérablement décru : on peut en juger par les chiffres sui¬
vants :
A sept centimètres au-dessus de la rotule . 55 centimètres.
Au niveau de la rotule . . 57
A cinq centimètres au-dessous . 50
Le 23, nous eûmes enfin un double plan incliné, que l’on pouvait fléchir ou éten¬
dre à volonté, au moyen d’une attelle latérale, jouant à la façon d’une crémaillère.
Le membre, que la malade pouvait déjà soulever en masse, était fléchi à angle de
cent cinq degrés ; comme je voulais l’alonger quelque peu, une imprudence de
55
REVUE CRITIQUE.
Faide^porla brusquement l’angle à cent vingt degrés. 11 y eut une douleur très ai¬
guë qui continua tout le jour, en sorte que vers le soir on ramena l’appareil et le
membre tout ensemble à cent quinze degrés. Une heure après, les douleurs avaient
disparu; et la nuit en ayant ramené quelques-unes, la malade les éluda en desser¬
rant le lien qui pressait sur le genou. Le lendemain, je rétablis la pression, mais
en prenant soin qu'aucun point du jarret ne portât à faux.
Le 25, l’angle fut ouvert à cent vingt-cinq degrés ; alors on s’aperçut d’une ro¬
tation anormale delà jambe en dehors, qui avait été masquée par la flexion du
membre. On essaya vainement d’y remédier.
Le 26, l’angle est porté à 130°; le 29, à 135°; le 31, à 145°; le 3 janvier, à 150°. Nous
ne pûmes dépasser ce terme; la flexion était alors plus apparente que réelle, et dé¬
pendait de la semi-luxation de la jambe en arrière du fémur. En effet, le membre
était aussi long que l’autre ; dès le 5 janvier, la malade essaya avec succès de le
fléchir volontairement elle-même ; le 9 janvier, elle marcha avec deux béquilles ;
le 10, avec une seule ; et le 15, je la faisais marcher et même un peu courir dans
la salle en la tenant seulement par le petit doigt. La jambe était encore faible,
mais sans douleur ; et nous ne gardions la malade que pour assurer jusqu’au bout
une guérison plus complète que je n’aurais osé l’espérer moi-même, en considé¬
rant surtout le double déplacement delà jambe auquel nous n’avons pas pu remé¬
dier.
Un pareil fait parle assez haut , peut-être , pour n’avoir pas besoin de commen¬
taires ; et je le livre volontiers à l’appréciation des praticiens.
REVUE CRITIQUE,
Chirurgie.
Finde ladiscussion surla ténotomie. Ques¬
tion de moralité scientifique. — Lorsque nous
rendions compte, il y a un mois, de la fameuse
discussion académique sur la ténotomie, il
était grandement à présumer qu’elle touchait
à sa lin. Les questions de fait étaient épuisées,
les questions de principes abandonnées; il ne
restait que des questions purement personnel¬
les, qui ont suffi cependant à défrayer encore
trois longues séances. Enfin ce qu’on pouvait
prévoir est arrivé , une incroyable lassitude a
remplacé l’intérêt des premiers jours et la
clôture a été réclamée et prononcée malgré la
résistance de quelques-uns des interlocu¬
teurs.
Nous n’avons pas grand’ chose à ajoutera
notre compte-rendu en ce qui concerne les
deux faits présentés à l’Académie. M. Bouvier
est convenu, avec une loyauté qui l’honore,
qu’au cas où l’on serait obligé d’opérer, on y
serait un peu plus encouragé par ces faits qu’on
ne l’eût été au commencement de la discus¬
sion. Néanmoins le doute est resté dans beau¬
coup d’esprits, et M. Bouillaud, par exemple, a
demandé formellement une commission offi¬
cielle que M. Guérin a cru devoir de nouveau
refuser.
Mais il s’est élevé une question de moralité
scientifique que nous ne saurions passer sous
silence. M. Guérin a défendu la marche qu’il
avait suivie; et comme quelques personnes
avaient trouvé peu convenable l’appel qu’il
avait fait à une commission officieuse; « alors,
s’est-il écrié, comment appeler la démarche
faite à mon insu auprès de mes malades, pour
infirmer ce que j’avais avancé? comment
qualifier cet examen contradictoire clandes¬
tin, où je n’avais pas été appelé pour dire ou
montrer les motifs de mon jugement et de
mes observations contradictoires? »
Il s’agit ici de la démarche faite par M. Bou¬
vier près des deux opérés de M. Guérin, dans
le but de vérifier ce qu’il n’avait pu que voir
en courant dans la séance académique.
M. Guérin s’est servi en cette circonstance
d’un argument qui avait été mis en avant
par un journal fort soigneux de ce qui touche
à la dignité et à l’indépendance des médecins;
mais nous craignons qu’il n’v ait eu ici quel¬
que confusion. Certes, aller fouiller dans la
pratique privée d’un confrère pour livrer à la
publicité ses insuccès, ses erreurs même, ce
serait une action à révolter toüs les gens de
bien. La pratique privée, comme la vie privée,
doit être murée. Mais si vous-même vous avez
produit vos faits au grand jour, si vous vous
en êtes servi pour appuyer une théorie, que
dis-je une théorie? une opération réputée
56
REVUE CRITIQUE.
hasardeuse, il faut bien que vous sachiez que
vos faits ne vous appartiennent plus, qu’ils
sont entrés dans le domaine public et que
l’examen et la critique en sont permis à tout
le monde. Voilà ce qui est juste et légitime
dans les circonstances ordinaires; or ici il
n’y avait pas même seulement justice, il y
avait nécessité. M. Bouvier se trouvait con¬
damné dans ses opinions par le simple énoncé
de ces faits; il avait demandé du moins qu’ils
fussent vérifiés par une commission ; on le lui
avait refusé. En persistant comme il l’a fait,
non-seulem ent nous estimons qu’il était pleine¬
ment dans son droit , mais qu’il faut le louer
de sa persévérance.
Telle a été notre opinion dès le premier
jour. Surpris néanmoins de nous trouver en
désaccord avec un organe important de la
presse médicale, nous avons désiré connaître
le sentiment de nos confrères, et la question
a été posée devant une réunion de seize chi¬
rurgiens, tous attachés aux hôpitaux de Paris.
L’un d’eux avait déjà manifesté une opinion
contraire; il y a persisté. Tous les autres, sans
nulle réserve, se sont prononcés dans notre
sens; et il y aurait un tel péril pour la science
à consacrer l’inviolabilité des faits rendus pu¬
blics, que nous ne doutons pas qu’une réflexion
plus approfondie ne ramène nos confrères
dissidents au commun avis.
DU TRAITEMENT DES HYDARTIIROSES par Vin-
cision sous-cutanée de la synoviale , par
M. Goyrand. — Les hydarthroses sont une de
ces affections, qui, avec peu de gravité en
apparence, amènent quelquefois pour le ma¬
lade une impuissance presque absolue du
membre, et résistent avec une opiniâtreté re¬
marquable à tous les efforts du chirurgien.
Pour notre part, dépuis plusieurs années,
après avoir en vain épuisé les traitements
plus doux, nous avions eu recours à la ponc¬
tion par le trocart, à l’aide de laquelle la sy¬
novie étant évacuée, la compression et les vé¬
sicatoires avaient de meilleures chances pour
prévenir le retour de l’épanchement articu¬
laire. Ces ponctions sont tout aussi innocen¬
tes que celle de l’abdomen dans l’ascite , et
jamais elles n’ont amené le moindre accident ;
mais leur efficacité est beaucoup moins con¬
stante; et après avoir réussi d’abord sur plu¬
sieurs sujets, elles échouèrent sur d’autres,
de façon à ne nous laisser qu’une confiance
très médiocre. Dans cet état de choses, nous
avions bien songé à tenter sur la synoviale
les incisions sous-cutanées que nous avions
appliquées avec tant de succès aux ganglions ;
mais l’incertitude et le danger du résultat
nous arrêtaient, et nous aimions mieux lais¬
ser à d’autres le périlleux honneur de la pre¬
mière tentative. M. Goyrand eut ce courage
quj nous avait manqué : il délogea, par une
incision sous-cutanée, un corps étranger dé¬
veloppé dans l’articulation du genou ; les ré¬
sultats égalèrent et dépassèrent peut-être ses
espérances , et cette observation longuement
méditée avait levé tous nos doutes. L’occasion
s’est offerte , dans le cours de l’année précé¬
dente, de mettre à exécution nos anciens pro¬
jets pour la cure de l’hydarthrose , et l’opéra¬
tion a réussi à merveille; mais déjà l’habile
chirurgien d’Aix nous avait devancé. Nous pu¬
blierons plus tard les faits qui nous sont pro¬
pres; nous ne voulons actuellement que re¬
produire l’observation de M. Goyrand.
« Augier, cultivateur, âgé de cinquante ans,
ayant le genou droit cagneux, tomba sur ce
genou en septembre 1841; et l’articulation
ayant conservé à la suite de cette chute un
gonflement qui allait toujours croissant, il en¬
tra à l’hôpital d’Aix le 27 décembre. L’hydar¬
throse était parfaitement cicatrisée; M. Goy¬
rand l’opéra le 29 décembre; nous le laisserons
lui-même exposer son procédé et les ré¬
sultats.
« Placé à la gauche du malade, je soulève
la peau de la cuisse au-dessus de la partie su¬
périeure externe de la tumeur, en un large
pli transversal que je donne à tenir à un aide;
et pressant de la main gauche sur la rotule
et la partie inférieure de la tumeur, pour dis¬
tendre la partie supérieure, je plonge à tra¬
vers le feuillet supérieur du pli cutané un
bistouri à lame très étroite, tranchante dans
une longueur de trois centimètres , et émous¬
sée par la lime de ce point au talon de l’in¬
strument. Glissant mon bistouri sous la peau,
je vais inciser à plein tranchant l’aponévrose,
les portions externe et moyenne du triceps, et
le cul-de-sac supérieur externe de la syno¬
viale. L’articulation ainsi ouverte sous lapeau,
je fais exécuter à mon bistouri un mouve¬
ment de semi-rotation sur son axe, qui dirige
le tranchant en avant, et je débride de la ca¬
vité articulaire vers la peau toutes les parties
profondes, de manière à donner à l’incision
une étendue de quinze à dix-huit millimètres.
Je' retire ensuite le bistouri, et fais lâcher le
pli de la peau. La piqûre de cette membrane
remonte à quatre centimètres au-dessus de
l’incision profonde; elle n’a guères que deux
millimètres d’étendue. Quelques bulles d’air
ont pénétré sous la peau et se trouvent entre la
piqûre de cette membrane et l’incision profon¬
de ; une légère pression exercée sur la tumeur
fait sortir un peu de synovie qui les entraîne.
Je ne cherche pas à vider la synoviale; le li¬
quide épanché s’infiltrera dans le tissu cellu¬
laire de la cuisse et sera bientôt absorbé. Un
petit emplâtre de diachylon est appliqué sur
la piqûre. Repos complet au lit.
« Le 30, plus de liquide dans la synoviale.
La synovie s’est infiltrée dans le tissu cellu¬
laire lâche qui sépare la partie inférieure du
REVUE CRITIQUE.
triceps fémoral et de la synoviale , et
forme là une tumeur qui a à peu près la
forme de l’hydarthrose, mais qui n’est pas
fluctuante. La rotule est maintenant en con¬
tact avec la trochlée du fémur. Les pressions
exercées sur la tumeur ne déplacent plus cet
os; il n’y a pas la plus plus légère douleur.—
Compression exercée sur le genou au moyen
de bandelettes imbriquées ; bandage roulé sur
le pied, la jambe , le genou et la partie infé¬
rieure de la cuisse.
« Le 51 décembre la piqûre est cicatrisée.
« Le 5 janvier, l’articulation a un aspect
tout-à-fait normal. Les bandelettes emplasti-
ques ont irrité la peau; nous les supprimons.
Compression avec le bandage roulé.
Le 8, état parfait de l’articulation. Il n’y a
jamais eu la plus légère douleur. Le malade
marche sans la moindre gêne, et paraît être par¬
faitement guéri. La compression est continuée
jusqu’au 15. Ce jour-là le malade, qui se croit
guéri depuis longtemps, veut sortir de l'hôpi¬
tal. On lui fait promettre de revenir si son
hydarthrose se reproduit. Il n’a pas reparu
( 1er juin 18-42). »
M. Goyrand explique ensuite les raisons du
procédé qu’il a suivi. « J’ai ouvert la synoviale,
dit-il, à sa partie supérieure externe, parce que,
en attaquant en ce point l’articulation, je fai¬
sais passer la synovie dans des couches cel¬
luleuses étendues et lâches, d’où l’absorption
devait la faire disparaître promptement. Ces
couches celluleuses sont celles qui séparent
la partie inférieure du muscle triceps de la
synoviale et du fémur, celles qui se trouvent
entre les portions moyenne et externe du tri¬
ceps, et enfin les couches celluleuses sous-
aponévrotiques et sous-cutanées de la cuisse.
Si j’eusse ouvert la synoviale vers l’interligne
articulaire, j’aurais eu moins de parties à di¬
viser; mais l’infiltration de la synovie eût été
bien moins facile. »
Nous l’avouons, au péril de l’incision d’une
synoviale qui nous avait déjà fait reculer,
nous n’aurions point osé joindre celui d’un
épanchement de la synovie dans le tissu cel¬
lulaire de la cuisse, avec la chance d’un abcès
consécutif communiquant avec le genou. Notre
procédé un peu plus simple a consisté à plon¬
ger le bistouri dans l’article, et à évacuer la
synovie par la piqûre avant de passer à l’incision
de la synoviale. M. Goyrand a réussi; mais
peut-être serait-il plus prudent de laisser
d’abord écouler la synovie et de ne pas char¬
ger la nature d’un double travail d’absorption
et de réparation tout à la fois.
(Gazette des hôpitaux.)
Traitement de l’hydarthrose par les in¬
jections iodées, par M. Bonnet de Lyon.—
Mais tandis que nous hésitons devant cet
épanchement si léger de la synovie dans
57
le tissu cellulaire, nous voici singulièrement
dépassés par deux chirurgiens de renom qui
n’ont pas craint, eux, de porter dans l’articu¬
lation même des injections iodées. M. Bonnet
fait remonter sa première tentative au mois de
mars 1841 ; M. Velpeau en avril et juillet 1839;
mais M. V elpeau a communiqué ses faits la pre¬
mière fois à l’Institut et au public en octobre
1842 et la priorité du chirurgien de Lyon est
établie par une thèse d’un de ses élèves soutenue
à Strasbourg le 2 mai 1842 ; les questions de ce
genre se jugent par les dates officielles, et
les dates sont ici pour M. Bonnet. Mais d’ail¬
leurs l’idée et même la pratique des injections
dans l’hydarthrose remontent beaucoup plus
haut; et M. Bonnet rappelle que Gay, en 1789,
avait fait avec succès des injections d’eau de
Goulard animée de tafia camphré , et qu’en
1850, M. Jobert avait essayé des injections
d’eau d’orge alcoolisée. Ainsi donc ni l’exem¬
ple ni même le succès n’avaient manqué, et ce¬
pendant ces hardies tentatives n’avaient pas
eu d’imitateurs. Les injections avec un autre
liquide seront-elles plus heureuses? C’est ce
que nous allons examiner.
Un mot d’abord du procédé. La jambe doit
être étendue , la main d’un aide appliquée sur
l’un des côtés du genou au-dessus de la rotule,
pour refouler le liquide de l’autre côté où l’on
doit porter le trocart. Avant la ponction on
fait faire un pli à la peau, et l’on plonge l’in¬
strument à la base du pli, en vue de détruire
le parallélisme des ouvertures interne et
externe. Le poinçon retiré, on laisse échapper
par la canule seulement deux à trois centilitres
de liquide, quantité égaie au liquide à injecter.
Enfin on prend soin de tenir le pavillon de la
canule élevé, afin qu’elle reste toujours pleine
de liquide, et que, dans l’injection, on ne fasse
point pénétrer d’air dans la synoviale.
Quant au choix du liquide, M. Bonnet pré¬
conise la solution suivante :
Eau . 16 grammes.
Iode . 2
Iodure de potassium. .. . 4
Le résultat des injections iodées étant une
inflammation aiguë, il importe de prendre
toutes les précautions pour qu’elle ne devienne
pas suppurative. Ën conséquence, M. Bonnet
place le membre dans une des grandes gout¬
tières qu’il a fait construire pour les maladies
des articulations ; le membre est étendu, re¬
posant sur sa face postérieure; et il reste dans
la gouttière jusqu’à ce que l’inflammation aiguë
soit dissipée.
Cinq malades ont été ainsi traités ; mais trois
d’entre eux ayant été opérés sur les deux ge¬
noux, et' chez les autres l’injection ayant été
faite deux fois, il y a eu en réalité dix opéra¬
tions ."Voici le résumé de ces cinq faits.
Observation i. — Sujet de vingt-huit ans;
hydarthrose du genou gauche datant de trois
REVUE CRITIQUE.
58
mois , avec des douleurs extrêmement vives,
que l’on avait combattues vainement par la
position étendue, les cataplasmes, les sangsues,
les vésicatoires saupoudrés de morphine, , etc.
En désespoir de cause, M. Bonnet fait dans ce
genou une injection de quinze grammes de
teinture d’iode. Douleur vive, fièvre, rougeur
du genou ; mais, dès le lendemain déjà, la dou¬
leur était moindre même qu’avant l’opération.
Le cinquième jour, le gonflement diminua si
rapidement que le sixième jour le malade put
se lever, et que le onzième jour il se prome¬
nait dans les cours de l’hôpital.
Cependant le genou droit se prend tout à
coup, et en quatre jours se montre aussi tu¬
méfié et aussi douloureux que le gauche.
M. Bonnet se résout à l’opération qui est pra¬
tiquée seize jours seulement après la précé¬
dente. Nous devons toutefois avertir l’auteur
qu’il y a quelque confusion dans ses dates. Quoi
qu’il en soit, la nouvelle opération fut suivie d’une
inflammation effrayante; le malade poussa des
cris toute la journée; quarante sangsues ap¬
pliquées à quatre heures du soir n’amènent
aucun soulagement; et le gonflement et la ten¬
sion de la peau arrivent au point qu’à sept
heures du soir, le chirurgien effrayé ne voit
d’autre ressource que de plonger le trocart dans
le genou pour évacuer le liquide. Il en sort en¬
viron deux centilitres de sérosité limpide et
sans odeur; dès ce moment toutes les douleurs
cessent : le genou diminue rapidement, et neuf
jours après l’opération le malade sort marchant
librement et n’ayant plus aucune trace de ses
hydarthroses. Un an après, le malade revint
à l’hôpital pour une autre cause; les genoux
n’offraient pas la plus légère trace de gonfle¬
ment, et tous leurs mouvements s’exécutaient
aussi facilement que s'ils n’eussent jamais été
malades.
Observation ii. — Jeune fille de seize ans ;
deux hydarthroses chroniques datant de trois
ans ou de trois mois; il y a là d’étranges
fautes d’impression. On fait le même jour dans
les deux genoux des injections de chacune
trente grammes de teinture d’iode. Réaction
inflammatoire intense; fièvre, insomnie, com¬
mencement de délire ; les genoux se gonflent,
la peau devient rouge, tendue, luisante. Le
lendemain nausées et vomissements. Cet état
persiste trois jours, après lesquels la réaction
tombe, et la malade sort au bout de vingt ou
trente jours; car là encore il y a une confu¬
sion que nous ne nous expliquons pas. Du
reste la guérison est seulement indiquée comme
presque complète.
Observation iii. — Femme de vingt-sept
ans ; double hydartlirose datant de deux ans ;
avec des craquements pendant la marche qui
font présumer une absorption des cartilages.
Injection dans chaque genou de la solution
suivante ;
Eau . 15 grammes.
Iode . 1
Iodure de potassium . 2
Inflammation très intense, les genoux sont
rouges , extrêmement tuméfiés , et la malade
ne goûte pas de repos pendant quarante-huit
heures. Après quoi la résolution s’opère ; le
dixième jour, il n’y avait déjà plus de fluctua¬
tion distincte et la malade commença à se lever.
Elle sortit guérie le vingt-huitième jour, con¬
servant néanmoins les craquements dans l’arti¬
culation.
Observation iv. — Sujet de trente-quatre
ans; hydarthrose datant de trois mois avec
empâtement des parties molles extérieures;
et l’auteur ajoute des fongosités dans la cavité
synoviale. Mais comment donc a-t-on constaté
ces fongosités?
Injection de trente grammes de teinture
d’iode ; réaction peu intense; mais au bout de
huit jours, nulle diminution. On applique deux
cautères, puis plus tard deux moxas, sans suc¬
cès. Nouvelle injection deux mois et demi
après la première; réaction assez vive, mais
qui ne dure que vingt - quatre heures ; au
douzième jour, la résorption paraît complète ;
le malade marche très bien, sans claudication;
mais il ne peut fléchir le genou assez pour se
mettre à genoux. Sorti quelques jours plus
tard, le genou devenant de plus en plus flexi¬
ble.
Observation v. — Sujet de 29 ans; hydar¬
throse datant de 15 ans, avec gonflement des
parties molles. Injection comme dans la troi¬
sième observation. Il s’en suit une inflamma¬
tion aiguë qui dure deux ou trois jours, et
n’amène aucune diminution de la tumeur. Des
vésicatoires volants produisent une résorption
partielle. On fait une nouvelle injection deux
mois après la première; elle ne produit qu’une
amélioration pen satisfaisante; et le malade
sort quatre mois après avec le genou moins vo¬
lumineux, mais les mouvements plus difficiles,
et la marche pouvant être moins longtemps
soutenue.
Tels sont les faits. M. Bonnet en conclut que
les injections iodées peuvent être pratiquées
sans danger dans les genoux affectés d’hydar-
throse, et que l’on peut en espérer une guéri¬
son prompte, complète et durable, lorsque l’hy-
darthrose sera sans aucune complication et aura
moins de trois à quatre mois de durée. Quand
elle date de plus d’une année, et qu’elle coexiste
avec l’absorption des cartilages ou le gonfle¬
ment des parties molles extérieures, la guéri¬
son est toujours longue à obtenir, et souvent
incomplète.
Ces conclusions, que nous reproduisons à
peu près textuellement, pèchent d’abord par
un défaut d’ensemble, qui vient sans doute du
petit nombre des observations; car elles lais¬
sent en dehors les hydarthroses de quatre
59
REVUE CRITIQUE.
mois à un an. On dirait que M. Bonnet, surpris
parla réclamation inattendue deM. Velpeau, a
écrit son mémoire en toute hâte ; et la rédaction
s’en estun peu ressentie. Quoi qu’il en soit, et à
part les légères contradictions que nous avons
dît signaler, les observations sont assez loyale-
lement présentées pour que nous puissions
formuler nos conclusions à notre tour. Ainsi ,
dans deux cas sur cinq, les injections ont réussi;
mais à quel prix ? Est-il un chirurgien qui vou¬
drait acheter des guérisons même aussi écla¬
tantes par les angoisses que M. Bonnet a dû
subir, et dont il nous a fait la confidence?
Lorsque la violence de l’inflammation , chez
son premier malade , l’effraya au point qu’il
ne vit plus d’autre ressource qu’une ponction
nouvelle dans ce genou si douloureux et si
tuméfié , était-il bien sûr que l’inflammation
n’arriverait pas à la période suppurative ? Et
si cette funeste terminaison avait eu lieu, l’am¬
putation n’en aurait-elle pas été la conséquence
presque inévitable?
M. Bonnet compare l’hydarthrose et l’hydro¬
cèle sous le rapport de leur incurabilité et de
la nécessité de les soumettre à une opération;
et il pense que prochainement on n’hésitera
pas plus à faire des injections iodées dans le
genou que dans la tunique vaginale. Il oublie
quelque peu ici la différence des régions ; il
est des cas d’hydrocèle où l’on n’hésite pas à
exciser la tunique vaginale; est-ce donc à dire
que l’excision de la synoviale du genou puisse
môme entrer dans l’imagination d’un chirur¬
gien ?
Ne rejetons point les analogies; mais tenons
compte aussi des différences. Qu’une inflam¬
mation suppurative prenne place dans la tuni¬
que vaginale , après tout, le malheur n’est pas
bien grand ; mais on frémit à l’idée d’un abcès
développé dans le genou par une opération chi¬
rurgicale; et pour rendre exactement notre
impression et notre pensée au sujet de ces in¬
jections , nous ne voudrions à aucun prix nous
y soumettre nous-mêmes ; c’est dire assez que
nous n’y soumettrons personne.
M. Bonnet a également essayé les injections
iodées dans les abcès froids du genou chez des
enfants lymphatiques ou scrophulcux; elles
produisent alors moins d’inflammation; mais
il faut les répéter plusieurs fois; la piqûre reste
fréquemment fistuleuse; et après 2 ou 3 mois
de traitement, on obtient seulement une cer¬
taine amélioration. Les faits sont encore trop
peu nombreux pour asseoir à cet égard un
jugement définitif.
(. Bulletin de Thérapeutique •)
Obstétrique*
De la perforation nu placenta dans les
cas d’implantation de cet organe sur V ori¬
fice utérin.
Les préceptes les plus rationnels, les règles
les mieux établies, les pratiques les mieux
justifiées par l’expérience ne sont pas toujours
à l’abri d’injustes attaques et ont quelquefois
besoin d’être défendues. A plus forte raison,
doit-on s’attendre à une légitime opposition
contre des manœuvres trop peu sûres, peut-
être, pour être en effet définitivement et ex¬
clusivement acceptées. Les accoucheurs sont
encore partagés sur la préférence à accorder,
dans le cas d’implantation centrale du pla¬
centa sur l’orifice utérin, au simple décolle¬
ment ou à la perforation de la masse. Les par¬
tisans de la première méthode, la plus généra¬
lement suivie, objectent aux partisans de la
seconde la difficulté même de la manœuvre,
ses dangers pour le fœtus exposé ainsi à une
hémorrhagie fâcheuse, mortelle peut-être, les
difficultés de l’extraction à travers une ouver¬
ture insuffisante. Ces reproches sont-ils fon¬
dés? Oui, en général. Sont-ils exagérés? Peut-
être.
En 1839, le docteur Loewenhardt de Prenz-
lau avait cherché à faire revivre une méthode,
suivant lui injustement oubliée, et à la fin de
son mémoire, inséré dans le tome vii de
N eue Zeitschrift fur Geb , l’un des rédac¬
teurs, Busch, invitait les praticiens à lui com¬
muniquer les cas observés par eux ou parve¬
nus à leur connaissance et dont les résultats
pourraient servir de hase à une nouvelle ap¬
préciation. En réponse à cette invitation, nous
trouvons dans le tome xie un mémoire du
docteur Emsmann de Eckartsberga. Les deux
faits rapportés par ce médecin, joints à celui
de Loewenhardt, sont presque les seuls à ci¬
ter à l’appui d’une manœuvre généralement
réprouvée. Il nous a paru important de les
faire connaître. Rappelons d’abord en quelques
mots le plus ancien.
Une femme de trente ans, sanguine, d’une
constitution moyenne, enceinte pour la pre¬
mière fois et souffrante depuis le commence¬
ment de sa grossesse, éprouva, le 21 septem¬
bre, une perte qui alla croissant jusqu’au troi¬
sième jour , époque à laquelle se déclara le
travail. La femme commençait à défaillir par
la persistance de l’hémorrhagie, lorsque L. fut
mandé auprès d’elle. A son arrivée, la peau
était froide, la face d’une pâleur mortelle, l’ar¬
tère vide, le pouls mou et fréquent. L. recon¬
nut que le bassin était rétréci particulière¬
ment dans le diamètre transverse du détroit
périnéal, et que l’orifice élevé, dilaté de dix-
REVUE CRITIQUE.
60
huit lignes, était entièrement couvert par le
placenta.
La femme ayant été convenablement située,
L. dilata 1 orifice avec les doigts réunis en
cône, pénétra, sans changer de direction, à tra¬
vers le placenta et les membranes jusque dans
la cavité de l’amnios, et parvint aux pieds qui
se trouvaient à peu de distance du détroit ab¬
dominal. Il ne put les saisir et les entraîner
ensemble, et dut, à son grand regret, procéder
en deux temps à cette opération. L’extraction,
facile jusqu’aux bras, présenta alors de grandes
difficultés, et la tête offrit tant de résistance
qu’il fallut recourir à l’application du forceps.
L’enfant, du sexe masculin, naquit mort,
avec la face bouffie et violette. La mère, quoi¬
que très affaiblie, se trouvait assez bien. Plus
tard se déclara une péritonite à laquelle elle
échappa heureusement.
Que peut-on conclure d’une telle observa¬
tion? Rien autre chose, ce me semble, que la
possibilité de perforer le placenta implanté sur
l’orifice. Mais qui songe à la nier? N’eût-il pas
été utile de faire connaître le degré de résis¬
tance éprouvé dans cette manœuvre, la diffi¬
culté ou la facilité à l’introduction réitérée de
la main? N’était-il pas surtout indispensable
de donner une description exacte du placenta?
Quel degré de lacération cette masse avait-
elle éprouvée ? Beaucoup de vaisseaux princi¬
paux avaient-ils été déchirés? En restait-il en
assez grand nombre au niveau des parties du
placenta demeurées adhérentes pour suffire aux
rapports circulatoires indispensables à l’entre¬
tien de la vie fœtale? Toutes ces particularités
étaient d’autant plus importantes à noter,
qu’elles auraient servi à établir des présomp¬
tions sur la conservation de l’enfant, qui ne
pouvait échapper, nous le reconnaissons vo¬
lontiers, aux dangers d’une extraction à tra¬
vers un bassin rétréci, mais dont la vie avait
peut-être été déjà sérieusement compromise
au moment où les obstacles l’ont arrêté. Je 11e
doute pas que Busch n’eût fait toutes ces ré¬
flexions lorsqu’il demandait surtout qu’on lui
communiquât des cas où les enfants eussent
été extraits vivants à travers la perforation du
placenta.
Il était évident, en effet, que l’observation
de Loewenhardt ne prouvait rien sous ce rap¬
port. Était-elle plus probante relativement à
la mcrc ? Pas davantage. N’en pourrait-on pas
citer un grand nombre dans lesquelles, mal¬
gré une hémorrhagie abondante , malgré un
épuisement considérable, la méthode du décol¬
lement n’a point été funeste aux femmes ? Et
celle dont le médecin de Prenzlau rapporte si
complaisamment l’histoire, n’était-elle pas du
nombre de ces individus qui supportent bien
les pertes de sang? Qui ne sait, en effet, les
différences remarquables qu’on observe sous
ce rapport? Tel se trouve gravement compro¬
mis ou perd la vie par une hémorrhagie à peine
sérieuse pour un autre. N’oublions jamais,
dans l’appréciation des faits et des méthodes,
de tenir compte de ces différences ; et n’ou¬
blions pas, non plus, un autre élément moins
appréciable sans doute, mais non moins réel,
le trouble plus ou moins profond du système
nerveux.
Les observations du docteur Emsmann mé¬
ritent à peu près les mêmes reproches que
celle de Loewenhardt ; mais elles ont plus de
valeur en raison du succès complet obtenu par
l’auteur. Nous ne nous arrêterons donc pas aux
lacunes; elles n’échapperont à personne. D’ail¬
leurs ces faits doivent nous fournir l’occasion
de quelques remarques qui ne seront peut-
être pas sans intérêt.
« Qbs. 1.— Le 10 mars 1815, je 'fus appelé,
dit Emsmann, auprès d’une femme de 22 ans,
enceinte pour la seconde fois. Elle avait une
perte si abondante que le sang coulait de l’al¬
côve à la porte à la distance de huit pieds.' Cette
femme, grande et forte, bien portante, bien
conformée, en travail depuis vingt-quatre heu¬
res, était épuisée par cette énorme hémorrha¬
gie et semblait sur le point d’expirer. Il n’y
avait pas un moment à perdre.
« Après m’être assuré que la perte dépendait
de l’implantation du placenta centre pour cen¬
tre sur l’orifice , je fis placer la femme et les
aides ; j’introduisis la main droite, dont les
doigts réunis en cône traversèrent sans peine
l’orifice suffisamment dilaté, puis je perforai
le placenta, ce qui se fit avec la plus grande
facilité. Une assez grande quantité de sang
s’écoula à ce moment. Je saisis aussitôt les
pieds , et en quatre à cinq minutes je fis l’ex¬
traction d’un enfant vivant, dont la sortie fut
aussitôt suivie de l’expulsion du placenta.
« La mère, bien que très affaiblie, fut sauvée,
et quinze jours après elle était complètement
rendue à la santé. »
« Obs. 11. — Le 4 décembre 1815, J. -Ch.
Shcoss, âgée de 34 ans, enceinte pour la huitième
fois, en travail et perdant beaucoup de sang
depuis vingt-quatre heures, moins épuisée toute
fois que la précédente, courait aussi pourtant
un grand danger. Cette femme , d’une taille
moyenne, forte, bien portante et très bien
conformée, avait le placenta inséré sur l’ori¬
fice de la matrice. Après m’en être assuré par
le toucher et avoir fait toutes les dispositions
nécessaires, je pénétrai dans l’utérus dont l’o¬
rifice était suffisamment dilaté; mes doigts en
cône perforèrent directement le placenta, et
et après avoir retourné l’enfant, j’en fis l’extrac¬
tion avec autant de rapidité que possible. Le
placenta fut expulsé immédiatement après.
L’enfant était vivant, et la mère, qui n’éprouva
pas d’autres accidents, se rétablit prompte¬
ment. »
Je ne veux en rien diminuer l’éclat de ces
REVUE CRITIQUE.
deux succès. Je ne puis toutefois m’empêcher
de remarquer qu’il s’agissait ici de deux fem¬
mes non primipares, et dont l’une avait déjà eu
sept enfants, circonstance qui, jointe à une ex¬
cellente conformation et à une disposition fa¬
vorable des parties molles, devait rendre la
manœuvre facile et prompte. Tout le monde
sera d’accord que dans des conditions aussi
avantageuses, l’autre méthode eût pu tout aussi
bien réussir. Mais là n’est pas la question.
Constatons qu’il y a eu ici, non-seulement
possibilité de perforer le placenta, mais encore
facilité ; que cette perforation, malgré l’hé¬
morrhagie à laquelle elle a donné lieu, n’a
point été fâcheuse pour l’enfant; enfin qu’ello
n’a point embarrassé la manœuvre, et que l’ou¬
verture faite par la main et le bras aura suffi
pour le passage du corps plus volumineux du
fœtus ou se sera facilement agrandie sous la
pression excentrique de ce corps. N’en devons-
nous pas conclure qu’il y a quelque exagéra¬
tion dans les reproches adressés à la méthode
déjà si dépréciée par Lamotte, et plus tard
si complètement proscrite par Levret ?
La différence essentielle des deux méthodes
consiste en ceci, que dans l’une (décollement)
on ouvre les vaisseaux utéro-placentaires et
qu’on laisse écouler le sang maternel ; dans
l’autre (perforation), ce sont les ramifications
des vaisseaux ombilicaux qu’on déchire et le
sang fœtal qu’on sacrifie. Cette différence se¬
rait capitale, et la distinction sous le rapport
pratique serait des plus importantes, si l’on était
bien sûr que la perforation s’opère toujours
sans produire en même temps un décollement
plus ou moins étendu, et malheureusement l’on
doit craindre la simultanéité de ces deux effets.
On comprendra sans peine qu’il s’agit ici des in¬
térêts de la mère. Pour le fœtus, la distinction
est beaucoup moins importante. Il n’est pas
plus compromis par la perte d’une certaine
partie de sang, que par la privation même par¬
tielle du contact vivifiant du sang maternel.
J’ai quelquefois été frappé de l’influence fâ¬
cheuse, mortelle même pour le fœtus, d’un dé¬
collement relativement peu étendu du placen¬
ta. Il semble, pour me servir de l’ingénieuse
comparaison que me proposait un jour à ce
sujet M. le professeur P. Dubois, que le pla¬
centa, véritable poumon du fœtus, supporte,
sans dommage considérable et immédiat pour
la vie fœtale, des altérations même assez éten¬
dues, mais lentement développées, de même
que le poumon de l’individu qui a respiré, et
que les lésions soudaines de ces deux organes
soient également fatales à la vie dont le main¬
tien leur est confié. Les faits et la théorie sont
donc d’accord: l’une et l’autre méthode peuvent
sauver le fœtus ; mais ni l’une ni l’autre ne le
préservent toujours de sa perte, et peut-être
cela tient-il, dans certains cas au moins, à des
différences individuelles, à ces dispositions par¬
ticulières que je rappelais plus haut et qui ren¬
dent si inégalement fâcheuses les hémorrha¬
gies. Or, si par l’une et l’autre méthode il y
a autant à craindre qu’à espérer pour le fœtus,
n’est-il pas des cas où l’intérêt de la mère
doit faire pencher plutôt pour l’une que pour
l’autre? Ces cas étaient précisément ceux dans
lesquels Loewenhardt etEmsmannont opéré.
Appelés auprès de femmes depuis longtemps
en travail, épuisées par des pertes continues
et abondantes, et près de rendre le dernier
soupir, n’était-il pas de leur devoir de tout
faire pour ménager la dernière goutte de sang,
et ne serait-on pas justifié, en pareil cas, de se
bercer d’un espoir qui me semble fortifié parle
succès des deux médecins allemands? J 'ajouterai
que la perforation me semblerait particulière-
mentconvenable,sil’enfantprésentaitlespieds.
On y arriverait ainsi bien plus facilement, bien
plus promptement, et sans fatigue, aucune pour
l’utérus. Je ne puis me défendre de l’idée qu’il
en était peut-être ainsi dans l’un des deux
cas d’Emsmann. Des (observations si incom -
plètes autorisent bien quelques conjectures.
Enfin qu’on suppose le cas suivant : pla¬
centa couvrant tout l’orifice, mais non implanté
centre pour centre (cette insertion centrale
est au. reste relativement rare) ; la version est
indiquée, et la position présumée, reconnue
même par l’auscultation, et le palper abdomi¬
nal indique, exige l’usage de la main gauche.
Cette main arrive sur le plus grand segment
du placenta, et le décollement à faire pour
parvenir aux membranes serait si considéra¬
ble, qu’une plus grande hémorrhagie pour la
mère, et pour l’enfant une rupture presque
complète de ses rapports circulatoires avec
l’utérus, en seraient la conséquence. Ne serait-
il pas convenable, dans ce cas, de s’arrêter
dans le décollement commencé et de perforer
aussitôt ?
Je me rappelle avoir accouché une fem¬
me chez laquelle les dispositions que je
viens de supposer existaient. L’orifice était
assez couvert pour qu’on ne pût pas savoir à
quelle distance, à droite et à gauche , se trou¬
vait le bord du placenta. L’emploi de la main
droite était indiqué; elle n’eut heureusement à
décoller qu’une partie peu considérable du pla¬
centa, et j’amenai promptement un enfant vi¬
vant. Le placenta était très étendu en surface,
et, après l’extraction de ce corps, j’eus beau¬
coup à me léliciter d’avoir eu à agir avec la
main droite. Car la gauche aurait eu à décol¬
ler sept à huit pouces de placenta avant de
pouvoir arriver aux membranes, et je crois
que le résultat eût été beaucoup moins heu¬
reux.
62 REVUE CRITIQUE.
Pharmacologie chirurgicale.
Sur l’emploi de la pommade au précipité
BLANC.
Le précipité blanc ou proto - chlorure de
mercure par précipitation se prépare, comme
on sait, en précipitant, au moyen de l’acide
chlorhydrique, une dissolution de proto-nitrate
de mercure au minimum et en lavant avec grand
soin. Ce produit est beaucoup plus actif que le
calomel ; il n’est jamais employé à l’intérieur,
il agirait avec presque autant d’activité que le
sublimé corrosif; mais à l’extérieur il est sou¬
vent prescrit depuis quelques années. Déjà
J.-P. Franck le préconisait contre les dartres
rongeantes; Alibert m’a souvent entretenu de
son efficacité ; mais ce composé était à peu près
tombé en oubli, lorsque des expérimentateurs
modernes sont venus le remettre en crédit.
Nous allons rappeler les différentes formules
qui ont été proposées pour l’employer.
Onguent mercuriel blanc.
(j.-p. FRANCK.)
Précipité blanc . 5 grammes.
Axonge . 40 grammes.
Mêlez. Contre les dartres rongeantes et les
éruptions sèches de la peau.
Cette formule est extraite du Traité de mé¬
decine pratique de J.-P. Franck, bon livre
dont M. J. -B. Baillière vient de publier une
édition plus complète que les précédentes.
M. Velpeau emploie avec avantage cette
pommade, à la manière de cérat, dans presque
toutes les variétés d’affections eczémateuses,
dans tous les cas de plaies superficielles à sur¬
face grisâtre, d’aspect cancéreux, tant qu’il n’y
a pas de décollement delà peau, de sinuosités
dans le fond de l’ulcèfe. Cette pommade est,
pour le chirurgien de l’hôpital de la Charité,
unincarnatif, un siccatif, un des meilleurs to¬
piques qu’on puisse employer pour hâter la
cicatrisation des solutions de continuité plus
étendues en surface qu’en profondeur, soit
qu’elles paraissent être entretenues par quel¬
que disposition interne , soit qu’elles tardent
à se cicatriser à cause de l’état local.
Si on trouvait la pommade précédente trop
irritante, s’il s’agissait de combattre une affec¬
tion squammeuse accompagnée d’un vif prurit,
on pourrait employer la formule suivante :
Pommade au précipité blanc opiacée.
Opium en poudre.
Précipité blanc ana . 1 gramme
Axonge récente . 20
Essence de roses . 2 gouttes.
Mêlez. Cette pommade est très efficace pour
combattre plusieurs affections dartreuses ac¬
compagnées d’un vif prurit.
Cérat avec le précipité blanc.
(Gibert.)
Cérat opiacé . 50 grammes.
Précipité blanc. . : . 2 grammes.
Mêlez. Contre les pustules plates et les ul¬
cérations syphilitiques.
Pommade au précipité blanc.
(Ricord.)
Cérat opiacé . 50 grammes.
Précipité blanc . . . 2 grammes.
Extrait de ratanliia . 4 grammes.
M. S. A. Dans quelques cas de blennorrhée
avec hypertrophie molle de l’urèthre, cette pom¬
made est portée dans le canal avec une bou¬
gie en gomme élastique ou en cire, une ou deux
fois par jour, et doit séjourner une heure cha¬
que fois. Le calibre de la bougie doit être tel
qu’il exerce en même temps une dilatation
graduée.
BULLETIN CLINIQUE.
Sous ce titre nous publierons des observa¬
tions isolées, prises dans les hôpitaux ou re¬
cueillies dans notre correspondance, toutes les
fois qu’elles présenteront un intérêt véritable,
soit qu’elles apportent une idée nouvelle, soit
qu’elles servent à éclairer quelque question en
litige.
Depuis la publication du Mémoire sur la
fracture par écrasement du calcanéum, il s’en
est présenté deux cas dans les hôpitaux ; l’un
dans le service deM. Breschet, sur un homme
de 53 ans tombé sur les talons du haut d’un
premier étage; l’autre à l’hôpital Necker,
suite également d’une chute sur les talons.
Toutefois l’habile chirurgien de cet hôpital,
M. Lenoir, n’a pas regardé le diagnostic com¬
me suffisamment certain. Ces faits n’appor¬
tant d’ailleurs aucun enseignement nouveau,
nous nous contentons de les signaler comme
une preuve peut-être que cette fracture est
moins rare qu’on n’eût été tenté de le croire.
Mais dans le mémoire cité nous avions dû,
faute de faits, laisser dans le doute une par¬
tie du pronostic ; et il importait de savoir si à
la longue un sujet atteint d’une fracture de ce
genre recouvrerait l’entière liberté de ses mou¬
vements. Nous avons appris que l’un de nos
jeunes confrères les plus distingués, M. Voil-
lemier, avait eu occasion d’observer cette lé¬
sion sur une personne qui lui touche de près ;
et nous l’avons prié de nous communiquer ce
fait intéressant. La première partie de l’obser-
REVUE CRITIQUE. 63
vation qu’on va lire a été rédigée de mémoire;
mais le malade a été revu récemment et exa¬
miné avec le plus grand soin, et, nous ajoute¬
rons, avec toute la sagacité d’un observateur
consommé.
Fracture par écrasement des deux calca¬
néum; résultats constatés treize ans après
V accident , par M. Voillemier.
Un jeune homme âgé de 18 ans fit une
chute d’un lieu élevé d’environ huit mè¬
tres. Il tomba sur les pieds et la commotion
qu’il éprouva fut si forte qu’il perdit complète¬
ment connaissance. Au bout de quelques in¬
stants étant revenu à lui, il voulut se relever,
mais cela lui fut impossible. Il lui semblait
que ses pieds étaient engourdis et il éprouvait
dans ces parties une douleur profonde et acca¬
blante. On le coucha et ce ne fut qu’au bout
de six heures qu’il fut examiné par un méde¬
cin. Alors il existait un gonflement si consi¬
dérable, surtout sur le membre droit, qu’il
était difficile de porter un diagnostic précis;
en outre, des symptômes cérébraux assez gra¬
ves s’étant manifestés, on eut recours à de
larges saignées en même temps que des
sangsues furent appliquées en grand nombre
autour des articulations tibio-tarsiennes. Au
bout de quelques jours l’état général du sujet
n’était plus inquiétant et le gonflement des
pieds étant un peu diminué on les examina
avec soin. Cependant le diagnostic resta en¬
core incertain. On crut avoir affaire à une
entorse violente du pied gauche et à une frac¬
ture de la partie inférieure du péroné droit. Un
appareil de fracture fut donc appliqué ; mais
les tours de bande inférieurs qui tendaient à
ramener le pied en dedans, déterminaient des
douleurs atroces; on le relâcha, et au bout de
quelques jours on l’enleva entièrement. Dès-
lors tout le traitement consista dans l’applica¬
tion de compresses imbibées d’eau végéto-
minérale et maintenues par un bandage roulé
médiocrement serré.
Un long espace de temps s’écoula, deux mois
environ, et le malade ne pouvait en aucune
façon se servir de ses jambes, surtout de la
droite. Autour des malléoles un gonflement
assez notable avait persisté et les jambes
étaient loin d’avoir repris leur forme normale.
Dupuytren fut consulté. Il ne jeta qu’un coup
d’œil sur les parties malades, les toucha à
peine d’une main et diagnostiqua un écrase¬
ment des os du tarse, évident sur la jambe
droite et moins prononcé sur la gauche. Quant
au pronostic et au traitement, il déclara que
l’usage des membres était assez gravement
compromis et que du reste il n’y avait rien à
faire.
Le malade fut donc condamné h un repos
absolu et on ne fit rien autre chose que ce qui a
été dit plus haut. Cependant le gonflement
des parties molles avait entièrement disparu,
les pieds pouvaient sans douleurs se fléchir
légèrement sur la jambe, et vers la fin du qua¬
trième mois, le malade essaya de marcher h
l’aide de béquilles. Il pouvait à peine se tenir
debout. Il lui semblait que ses talons n' étaient
plus aussi élevés que d’ordinaire, ce qui exi¬
geait une flexion des pieds toujours très dou¬
loureuse. Aussi marchait-il en imprimant le
moins de mouvements possibles à l’articula¬
tion tibio- tarsienne. Pendant longtemps la
marche resta extrêmement pénible et ce ne
fut qu’au bout de sept à huit mois que le ma¬
lade, s’aidant de sa caiïne, parvint à se prome¬
ner lentement durant environ vingt minutes.
Treize années se sont écoulées depuis cette
époque et la marche a toujours été en s’amé¬
liorant. Aujourd’hui les choses sont dans l’état
suivant :
Le pied gauche a conservé les rapports
normaux avec la jambe; il n’est dévié dans
aucun sens et dans la marche il repose par¬
faitement sur le sol. Son mouvement d’ex¬
tension est un peu moins étendu qu’à l’état
normal; dans sa plus grande flexion sa face
plantaire forme avec l’axe de la jambe
un] angle de 90° centigrades. Les mou¬
vements d’adduction et d’abduction sont
très peu sensibles. La face externe du pied ne
présente rien de particulier, mais la face in¬
terne est presque plane. A peine si l’on dis¬
tingue une légère saillie là où existe la mal¬
léole interne à cause du gonflement des parties
situées au-dessous d’elle et un peu en arrière,
gonflement qui est plus prononcé dans la
flexion du pied sur la jambe.
Le pied gauche est fortement porté dans
l’adduction surtout dans sa moitié postérieure,
et dans la marche il appuie fortement sur le
sol par son bord externe. Les mouvements
sont beaucoup plus bornés que sur le mem¬
bre gauche : l’extension est difficile et peu
étendue; dans la flexion la plante du pied
forme à peu près avec l’axe de la jambe un
angle droit. Les mouvements d’abduction et
d’adduction sont à peine appréciables. La mal¬
léole externe est très saillante; elle semble
plus volumineuse et descend un peu plus bas
que celle du côté opposé. La malléole interne
se dessine à peine sous la peau et au lieu de
trouver au-dessous d’elle et en arrière la face
interne du pied concave on rencontre un gon¬
flement assez notable. Par le toucher on sent
que cette tumeur est formée par des parties
solides sur lesquelles on fait rouler avec le doigt
le nerf tibial, ce qui n’a pas lieu sur la jambe
gauche; un peu plus en arrière et dans la
gouttière caleanéenne on sent battre la tibiale
postérieure. Dans la flexion du pied le gon¬
flement que nous venons de noter est rendu
plus saillant.
Usages : Le malade ne boîte pas, il marche
NOUVELLES ÉT VARIÉTÉS.
64
assez facilement et longtemps, pourvu toute¬
fois que sa chaussure ait de hauts talons, car,
comme cela a déjà été dit, il lui semble que
ses talons sont affaissés. De plus, la partie
postérieure du pied se trouvant ainsi élevée
permet des mouvements de flexion plus éten¬
dus. Aussi quand le pied repose tout entier
sur le sol, s’il vient à se rencontrer sous sa
partie antérieure un corps dur du volume d’une
noix par exemple, sa flexion se trouvant exa¬
gérée détermine une très vive douleur dans
l’articulation tibio-tarsienne. Par cette même
raison un saut de bas en haut est encore pos¬
sible tandis qu’il y a presque impossibilité
de sauter de haut en bas de la hauteur
d’un mètre. En un mot tout mouvement qui
tend à fléchir fortement le pied détermine
d’atroces souffrances. Les usages des pieds
sont donc loin d’étre perdus, mais ils sont
loin également d’étre à leur état normal.
BIBLIOGRAPHIE.
Manuel de médecine opératoire fondée
sur l’anatomie normale et l’anatomie patho¬
logique; par M. J. F. Malgaigne. — Qua¬
trième édition, revue et corrigée. — Chez
Germer Baillière , rue de l’Êcole-de-Mé-
decine, 17. — Prix, 6 francs.
Ce livre est assez généralement connu pour
que nous puissions nous dispenser d’en faire
une longue analyse. Il compte aujourd’hui, ou¬
tre les quatre éditions de Paris, une contrefa¬
çon à Bruxelles , et cinq traductions en langues
étrangères. Bornons-nous donc à dire en quoi
la nouvelle édition diffère de la précédente. La
rapide impulsion imprimée dans ces der¬
nières années à la médecine opératoire avait
marqué de nombreuses lacunes, même dans les
traités les plus récemment publiés ; ici toutes
ces lacunes sont remplies. Les opérations du
strabisme et du bégaiement, celles qui ont trait
à la création d’un anus artificiel ; l’application
des incisions sous-cutanées à la cure des gan¬
glions par l’auteur même , à l’extraction des
corps étrangers articulaires par M. Goyrand, à
la section des nerfs par M. Bonnet, à la cure
radicale des hernies par M. Guérin; la ligature
sous-cutanée du varicocèle par M. Ricord ; la
nouvelle méthode pour l’allongement des cica¬
trices par M. Amussat; une foule d’autres pro¬
cédés ingénieux, comme ceux deM. A. Bérard
pour les tumeurs érectiles, la suture à aiguilles
de M. Rigal, etc.; telles sont les additions qui
ont accrû d’un huitième environ l’étendue du
livre. Le libraire s’est mis lui-même quelque
peu en frais pour cette édition. Le papier et
l’impression plaisent davantage à l’œil; et en¬
fin l’adoption du format Charpentier a achevé
d’en faire un volume presque élégant.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences.— L’Académie des sciences a tenu sa séance annuelle le 19 décembre;
elle a donné le prix de l’année 1841 et proposé des prix nouveaux pour 1844. La chirurgie n’a
point eu de prix cette nnnée; seulement il a été donné à titre de récompenses :
AM. Amussat, pour sa Méthode d’entérotomie lombaire , 3,000 francs;
A M. Ségalas, pour son nouveau mode de traitement des fistules urinaires, 1,300 francs;
A M. Ricord, pour le perfectionnement de cette méthode, 1,000 francs.
Les prix à décerner pour la chirurgie, en 1844, ne portent spécialement sur aucune question ;
ils ont expressément pour objet des découvertes et inventions propres à perfectionner la chi¬
rurgie. Les ouvrages doivent être envoyés au secrétariat de l’Institut avant le 1er avril 1843.
Académie de médecine.— Les dernières séances de décembre ont été principalement consa¬
crées aux élections. M. P. Dubois a été élu président; M. Ferrus, vice-président; M. Dubois
d’Amiens, secrétaire.
La discussion sur la ténotomie a été close le 3 janvier; les autres séances ont offert peu
d’intérêt; nous en rendrons compte dans le prochain numéro.
—L’Almanach général de médecine pour 1843 vient de paraître. L’auteur, M. Domange, se¬
crétaire des bureaux de la Faculté de Paris, en mesure de puiser aux sources officielles, n’a
rien négligé pour assurer à son livre le mérite de l’exactitude, qui seul en peut faire l’utilité;
et, sous ce rapport, il est juste de le distinguer de ces méchantes compilations de librairie qui
ont essayé de lui faire concurrence— Prix : 3 fr. 50 c.
— On compte^, dans les hôpitaux de Paris , 28 services de chirurgie : plus quelques services
spéciaux pour l’orthopédie et la lithotritie. En outre, il y a 6 chirurgiens du bureau central ;
en ce moment ils sont réduits à 5 par la nomination de M. Nélaton à Bicêtre. Il y aura donc
prochainement un concours pour le remplacer.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 39. pages grand in-8°.
1 rix de 1 abonnement 8 Ir. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine.— On s abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grenelle-St-Honore, n° 55. 1 ous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent etre adressés, Irancs de port, à M. Malgaigne , Rédacteur en chef, rue Neuve-des-
Petits-Cliamps, n° 39.
PARIS, IMPRIMERIE DE PAUL DUPONT ET C'®, Rue de Grenellc-Saint-Honoréi 55,
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Pap m, SIAIiGAIGNE.
FÉVRIER 1843.
. SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. — Considérations sur les épanchements de sang et les tumeurs san¬
guines qui se forment après la blessure des artères , par M. Amussat. — Note sur un nou¬
veau signe pathognomonique des abcès par congestion, par M. F. d’Arcet. — Mémoire sur
l’allongement et le raccourcissement des membres inférieurs dans les coxalgies , par
M. Bonnet de Lyon. — IL Revue critique. — Chirurgie. — Lettre à M. Malgaigne sur une
luxation scapulo-humérale en bas. — De la réduction des luxations métacarpo-phalangiennes.
— Réduction des luxations des phalanges.— Sur la prétendue amaurose abdominale de quel¬
ques ophthalmologistes. — Obstétrique. — Résumé statistique des faits observés à la Maternité
de Stuttgard. — Pharmacologie chirurgicale. — Sur l’emploi du cyanure de mercure sous
forme de pommade.— III. Bulletin clinique. — De la croissance des ongles dans les fractu¬
res.— IV. Bibliographie. — Encyclopédie anatomique. — V. Nouvelles et variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX.
U®E&sidefiass,tS©si& nouvelles sias® les c^panelaemcEits de
et les tumeurs sanguines gui se forment après la blessure des artères ; lues
à l’Académie royale des Sciences , le 6 février 1843, par M. Amussat.
Le mémoire que j’ai l’honneur de soumettre à l’Académie renferme, sur les
tumeurs sanguines et les épanchements de sang consécutifs à la blessure d’un
vaisseau, des considérations nouvelles qui résultent de mes recherches expéri¬
mentales sur les animaux vivants.
J’ai déjà consigné mes observations sur ce sujet dans un petit travail d’ensem¬
ble sur les hémorrhagies traumatiques, espèce de résumé de mes études et de mes
cours de chirurgie expérimentale, qui a été inséré dans les Mémoires de P Académie
royale de Médecine .
Aujourd’hui je reprends avec quelques développements un fait nouveau, géné¬
ralement méconnu, parce que je n’ai pas assez insisté, peut-être, sur ce point
important, qui peut fournir des déductions pratiques pour la chirurgie.
J’ai divisé ce mémoire en deux parties bien distinctes: dans la première, j’ai
établi par des expériences directes sur les animaux vivants et par les faits obser¬
vés sur l’homme, ce qui se passe à la suite de la blessure d’un vaisseau: dans la
seconde, j’ai déduit de mes observations des conséquences pratiques d’une grande
importance, qui semblent devoir changer le principe reçu en chirurgie, savoir,
qu’il faut s’éloigner de la plaie pour chercher le vaisseau blessé: je prouve, en
effet, qu’on doit prendre la plaie pour guide, et suivre le trajet conducteur de la
blessure dans la tumeur elle-même, à moins que la blessure ne soit trop éloignée
de la direction du vaisseau.
C’est pour apprendre à mes élèves à se rendre maîtres d’une hémorrhagie trau¬
matique que j’ai d’abord blessé une artère crurale sur un chien.
66 TRAVAUX ORIGINAUX.
Un doigt placé sur la plaie et un autre sur la crurale, à son passage sur l’os pu¬
bis, ont arreté l’hémorrhagie, et ont permis d’aller à la recherche du vaisseau au-
dessous de la tumeur pour le tordre.
En répétant cette expérience, j’ai bientôt trouvé que le doigt placé sur la plaie
pouvait être remplacé très avantageusement par une simple suture entortillée,
comme celle dont se servent les vétérinaires pour la saignée de la jugulaire.
Lorsqu’il se formait une tumeur sanguine et qu’elle montait très haut, c’est-à-
dire jusqu’à l’arcade crurale, je faisais ouvrir la tumeur elle-même pour aller à la
recherche de l’artère; mais les difficultés que l’on rencontrait pour trouver le
vaisseau blessé à travers cette masse de sang m’ont fait étudier ces tumeurs avec
plus d’attention, et alors j’ai bientôt aperçu un trajet central qui existe constam¬
ment; j’en ai décrit les caractères, et j’ai reconnu la véritable disposition intérieure,
qui devait nous guider désormais pour arriver inévitablement sur le vaisseau
ouvert.
Les tumeurs sanguines qui surviennent quelquefois instantanément après la
blessure d’un vaisseau par des instruments étroits ont des caractères tout parti¬
culiers et fort importants à connaître pour la pratique chirurgicale. Ces tumeurs
ne sont point formées, comme on le croit généralement, par des masses confuses
ou boules de sang, sans arrangement, analogues à celles qui se forment, après
l’écrasement ou la déchirure d’une artère par une esquille d’os; elles présentent,
au contraire, une disposition régulière remarquable, je dirai presque une espèce
d’organisation.
Disons d’abord que, pour comprendre aisément la disposition de ces tumeurs
sanguines dans les circonstances que j’ai indiquées, il suffit de se rappeler qu’il
existe un trajet de la peau au vaisseau blessé, et que le sang qui tend à s’échapper
au dehors trouvant de la difficulté à sortir par une plaie aussi étroite, s’épanche
dans le tissu cellulaire environnant, et forme une tumeur plus ou'moins volumi¬
neuse, dont l’arrangement peut être aperçu au moyen d’une coupe verticale et
d’une coupe horizontale.
Au reste , le simple examen du dessin de ces tumeurs donne une idée exacte
de leur disposition ; en effet, on voit de suite la liaison qui existe entre la blessure
du vaisseau et le trajet qui s’est conservé dans cette masse sanguine, trajet
qu’on a comparé avec assez de justesse à un puits, à une cheminée ou à un
cratère. * -
En général, on donne improprement le nom d’anévrisme faux primitif ou diffus
aux épanchements de sang qui se forment immédiatement après la blessure des
artères. Mais évidemment, dans ce cas, il n’y a point d’anévrisme : c’est une plaie
artérielle qui a donné lieu au sang épanché et au trajet de la plaie dans le tissu
cellulaire; en un mot, il n’y a point de dilatation artérielle dans le sens de l'éty¬
mologie du mot anévrisme, qui doit être réservé spécialement pour indiquer la
dilatation des parois artérielles ou des parties voisines.
Je ne veux m’occuper dans ce mémoire que des accidents primitifs qui ont lieu
à la suite des blessures des vaisseaux. Cette (fuestion est assez large et assez im¬
portante pour être traitée à part; elle est claire et distincte, mais elle a été toul-à-
fait négligée; on ne s’est occupé que des anévrismes; et cependant c’est la plus
pressante, la plus urgente même, puisque le moindre retard, la moindre hésita¬
tion, la moindre faute peuvent être funestes. 11 importait donc de chercher à éclai¬
rer cette grave question le mieux possible, par les expériences sur les animaux
vivants et les faits observés sur l’homme.
Un fait général qui ressort de mes recherches, c’est que la plasticité du sang
est plus grande chez les animaux carnivores que chez les herbivores ; chez ces
derniers les hémorrhagies consécutives à la blessure des gros vaisseaux sont pres¬
que toujours mortelles, tandis quelles s'arrêtent souvent d’elles-mémes chez les
carnivores»
AMUSSAT. — CONSIDÉRATIONS SUR LES ÉPANCHEMENTS DE SANG. G7
En résumé, les hémorrhagies artérielles abandonnées à elles-mêmes sont promp¬
tement mortelles sur les chevaux et sur les moutons; il n’en est pas de même sur
les chiens; sur l’homme, la même disposition existe heureusement, mais je crois
à un moindre degré que sur le chien.
Lorsqu’un obstacle est apporté à la sortie du sang d’une artère blessée, les effets
sont différents suivant la nature de l’obstacle.
Quelquefois l’hémorrhagie a cessé spontanément, parce que la blessure était très
étroite ou par toute autre cause; ou bien on est venu au secours du blessé, et
1 écoulement du sang a ete arreté par une compression directe exercée sur la plaie ;
—par une compression méthodique au-dessus et au-dessous de la plaie ; —par une
compression méthodique médiate ou immédiate sur le trajet du vaisseau; — ou
enfin par la suture de la plaie.
Quel est le meilleur moyen pour favoriser la coagulation du sang dans une tu¬
meur sanguine?
Ordinairement j’emploie l’eàu froide en ablutions ou avec une éponge; mais je
crois que dès que le sang ne circule plus il se coagule. Je pense cependant que le
froid doit favoriser ce résultat; du reste, le moyen le plus efficace est la com¬
pression du vaisseau blessé avec les doigts, ungarot ou un tourniquet.
Le sang, en s’épanchant, colore et défigure toutes les parties qu’il touche ; les
tissus qui en sont imprégnés changent complètement d’aspect et quelquefois de
forme ; le sang voile tous nos tissus et jette une obscurité désespérante pour l’opé¬
rateur lorsqu’il n’est pas habitué à vaincre ce genre de difficulté; aussi l’anato¬
miste le plus habile est-il complètement dérouté par les épanchements de sang.
On peut voir la preuve de ce que j’avance en lisant les observations de Deschamps',
de Dupuylrcn, de M. ïlutin et d’autres, qui toutes témoignent de la difficulté de
se reconnaître au milieu des tissus altérés par le sang épanché.
Les effets du sang épanché autour des muscles et dans leur intérieur méritent
une attention toute particulière.
Lorsque la gaine d’un muscle est intacte, le sang colore seulement cette gaine;
mais, lorsqu’elle est ouverte, le sang s’infiltre autour du muscle lui-même, le pé¬
nètre et lui donne une couleur brune terne. Ce n’est plus alors cet aspect de la chair
fiaîche, rutilante; en un mot, à la couleur vermeille caractéristique d’un muscle
a succédé une couleur maladive, comme si le muscle était frappé de scorbut.
Mais le point le plus important, c’est de bien reconnaître l’artère ou la veine
blessée.
Lne traînée rouge dans la direction du vaisseau indique ordinairement son tra¬
jet. Le sang infiltré dans la gaine d’une artère donne à ce vaisseau la forme d’un
cône dont la base correspond à la blessure et le sommet à l’endroit où se termine
l’infiltration du sang. Cette terminaison est plus ou moins élevée suivant la force
de l’animal.
Si le vaisseau est blessé seulement, on trouve un bouchon d’un brun noirâtre
qui ferme son ouverture.
Si le vaisseau est complètement divisé, on trouve un caillot brun noirâtre à
chaque extrémité. Plusieurs chirurgiens qui ont assisté à mes expériences
m’ont avoué qu’ils étaient bien aises d’avoir vu l’artère dans cet état Tt
qu’ils auraient pu se tromper, ne s’imaginant pas que l’aspect de ce vaisseau
pût éprouver un changement aussi grand.
_ Lorsqu’on examine le sang épanché immédiatement après l’accident ou l’expé¬
rience , et pendant la vie de l’animal , on trouve qu’il est rouge dans la masse
sanguine, rose dans le cratère, brun dans les parois de ce canal, et brun noirâtre
dans le caillot de la plaie artérielle.
Pouiquoi existe-t-il une différence de couleur et de consistance si tranchée
entre le caillot qui est dans le cratère et celui qui bornée la plaie artérielle ?
«8 TRAVAUX ORIGINAUX.
Serait-ce le frottement du sang qui altérerait les caillots, soit physiquement, soit
chimiquement?
Le bouchon du cratère est vermeil comme le sang artériel ; le caillot de l’artère
elles parois du cratère sont à peu près de même couleur, c’est-à-dire d’un brun
foncé presque noir.
Si on sacrifie l’animal pour examiner le sang épanché, le caillot ou cratère est
quelquefois noir comme un caillot veineux, ce qui dépend de ce que l’hématose
avait cessé avant la mort.
Les effets du sang épanché au-delà du vaisseau ouvert ne présentent rien de
particulier : ils varient suivant que le cul-de-sac de la blessure est plus ou moins
profond au-delà de la lésion du vaisseau.
Lorsque la blessure a traversé le membre de part en part, après avoir intéressé
le vaisseau , on conçoit que les effets des épanchements sanguins diffèrent dans ce
cas, parce que le sang a deux issues et par conséquent plus de'facilité à sortir et
moins à s’infiltrer; mais si on a bouché les deux ouvertures, le sang s’épanche du
côté où il trouve moins de résistance, et partout où il rencontre un tissu cellulaire
lâche.
Les faits observés sur l’homme concordent parfaitement avec mes expériences
sur les animauxjvivants, et j’ai acquis la conviction que les phénomènes sont tout-
à-fait comparables ; il y a en effet , sous ce rapport, une grande analogie, je dirai
même une identité presque complète: aussi n’est-il pas étonnant que la blessure
des vaisseaux fournisse des résultats semblables sur l’homme et sur les animaux.
Ce faitde chirurgie expérimentale prouve l’importance des vivisections et le parti
qu’on peut en tirer. Ce n’est, du reste, qu’un exemple de plus en faveur des expé¬
riences sur les animaux vivants, pour éclairer une foule de questions importantes
de la chirurgie.
Les tumeurs sanguines traumatiques ont souvent été observées sur l’homme
par les chirurgiens; mais ils ne pouvaient les étudier à loisir comme sur les ani¬
maux, et trouver ce qui était si utile à connaître pour savoir se diriger dans celte
masse sanguine. Les faits observés sur l’homme prouvent aussi bien que les expé¬
riences sur les animaux vivants que la blessure d'une grosse artère est presque
toujours mortelle, si on ne s’oppose efficacement et promptement à la sortie du
sang. Je n’en veux citer qu’un seul exemple:
Un jeune homme de 21 ans, d’une force athlétique, reçoit un coup de couteau au
bras, l’artère brachiale est ouverte entravers dans la moitié antérieure de sou
étendue; le blessé perd une grande quantité de sang, et quoiqu’un peu pris de vin
et très affaibli, il se rend chez ses parents à trois cents pas environ du lieu de
l’accident; il reste sans secours de minuit à trois heures du matin ; alors une
compression méthodique est faite à l’hôpital Saint-Antoine, mais le blessé meurt
à 6 heures et 1/2 du matin.
On pourrait citer beaucoup d’autres faits analogues.
J’arrive aux déductions pratiques que l’on peut tirer des idées nouvelles que je
propose et qui sont basées sur l’élude de la nature.
En ouvrant la tumeur sanguine pour aller tordre ou lier une artère ouverte,
comme je le conseille, on a le triple avantage:
1° D’arriver directement sur la blessure du vaisseau;
2° D’avoir la possibilité d’obturer les deux bouts du vaisseau;
3° D’éviter les abcès et la gangrène de la tumeur.
Par ce moyen, on aura moins à craindre les accidents graves qui résultent sou¬
vent du principe opposé, c’est-à-dire d’aller chercher les artères blessées au-delà
de l’épanchement.
Du reste, on n avait pris une autre voie que parce qu’on ne savait pas se diriger
dans cette masse sanguine où l’on craignait de s’égarer. Les faits de Deschamps,
AMUSSAT. — CONSIDERATIONS SUR LES É 1* AN C II E M E N T3 UE SANG. 60
de Dupuylren, etc., viennent à l’appui de ce que j’avance, et prouvent en faveur
du principe que je désire établir.
Il ne suffit pas d’avoir compris ce qu’il faut faire, il importe surtout de savoir
ce qu’on doit éviter.
D’abord il ne faut pas arrêter l’hémorrhagie d’une manière illusoire , comme
cela arrive trop souvent, et il importe de surveiller le blessé autant que possible,
afin de maîtriser l’hémorrhagie si elle reparaissait. A mon avis, beaucoup de blessés
sont morts d’hémorrhagie, parce que les premiers secours avaient été mal admi¬
nistrés.
Pour les secours définitifs, j’ai déjà dit qu’on devait éviter de s’éloigner de la
blessure, et que, lorsqu'il y avait une tumeur sanguine, il ne fallait pas broyer les
caillots avec les doigts comme cela se fait ordinairement.
Enfin, il faut éviter de suspendre les recherches auxquelles on se livre pour
trouver le vaisseau ouvert, lors même que l’hémorrhagie s’arrêterait avant qu’on
ne l’eût rencontré.
Dans ce mémoire j’ai cherché à établir :
1° Que les tumeurs sanguines traumatiques consécutives à l’ouverture d’un vais¬
seau par une petite plaie de la peau ont une disposition toute particulière fort
importante pour la pratique chirurgicale, puisque j’ai démontré qu’il existe tou¬
jours un trajet ou un conduit central dans ces tumeurs ;
2° Que ce conduit central, qui est constant et qu’on peut tout naturellement
comparer à un puits, à une cheminée ou à un cratère, doit être appelé trajet con¬
ducteur, parce que c’est le guide le plus sûr pour trouver la blessure du vaisseau ;
3° Qu’il y a une analogie parfaite sur ce point entre les faits observés sur
l’homme et les expériences directes sur les animaux vivants ;
4° Que la difficulté de trouver le vaisseau blessé, et par suite les erreurs graves
et quelquefois funestes qui ont été commises parles plus grands chirurgiens dans
des cas pareils, prouvent la nécessité d’étudier ces tumeurs sur les animaux vivants,
afin d’apprendre à reconnaître le trajet de la plaie et à vaincre toutes les difficultés
qui peuvent se présenter;
5° Que le meilleur procédé pour arriver à la blessure d’un vaisseau, à travers
ces tumeurs sanguines, consiste à suivre le trajet de la plaie, qui forme un conduit
au centre des masses de sang superposées entre les lames du tissu cellulaire en¬
vironnant la blessure ;
6° Que par ce procédé on a le triple avantage de trouver sûrement le vaisseau
blessé, de pouvoir tordre ou lier ses deux bouts, et enfin de favoriser le dégor¬
gement de la tumeur;
7° Que les hémorrhagies artérielles sont presque toujours mortelles sur le che¬
val et sur le mouton, tandis qu’elles s’arrêtent souvent d’elles-mêmes sur le chien
et sur l’homme, ce qui prouve que le sang des herbivores est moins plastique que
celui des carnivores et des omnivores ;
8° Que lorsque la mort arrive par hémorrhagie artérielle, le système veineux
reste gorgé de sang, ce qui prouve que l’impulsion du cœur est nécessaire même
pour la circulation veineuse ;
9° Enfin, comme résultat pratique fort important, mes expériences et les faits
observés sur l’homme démontrent qu’on se presse trop souvent d’opérer après la
blessure des artères, et qu’on a tort de ne pas compter davantage sur la possi¬
bilité d’obtenir une cicatrice artérielle solide en employant une compression mé¬
thodique et des moyens généraux. Ou, en d’autres, termes, la formation d’un ané¬
vrisme n’est pas la conséquence inévitable d’une blessure artérielle, comme on le
<eroit généralement.
70
TRAVAUX ORIGINAUX.
Note siar us® nouveau signe pathognomonique des alï©ès
par e©iigesti©si? par le docteur F. d’Arcet.
Dans celte voie que je m’efforce de suivre, parce que je la crois féconde en ré¬
sultats utiles et inattendus, dans cette sage et discrète application des sciences
physiques à l’étude des fonctions de l’organisme qui forme le caractère distinctif
des tendances scientifiques! actuelles, il m’avait toujours semblé que la chirurgie
pouvait gagner plus encore que les autres sciences: sa matérialisation plus évi¬
dente, sa nature, son sujet, me paraissaient plus aptes que les autres à recevoir de
la chimie, par exemple, un complément de certitude, à voir plus utilement encore
affermir sa marche.
Je me disais que là où il y avait un produit pathologique, l’organe producteur,
l’organe dont il traduisait l’altération pouvait avoir réagi sur le produit, et lui avoir
fait revêtir des propriétés ou des caractères tout nouveau*, tout autres, inattendus,
mais peut-être pas inexplicables.
L’espèce de dédain que quelques esprits professent pour ces recherches, la
confiance donnée aux déductions souvent hasardées et stériles de l’anatomie pure,
la préséance enfin qu’on accorde à ces dernières ne m’ont pas arrêté, et je
me suis pris à croire qu’il pouvait y avoir quelque utilité à tâcher d’arriver à la
vérité par des voies nouvelles.
Il me sembla que de la matière purulente, ayant le tissu osseux pour origine ou
pour point de contact ou de départ, devait être différente de celle engendrée dans
le tissu cellulaire ou dans les muscles ; il me sembla qu’il ne pouvait pas se faire
que du pus formé au milieu des os ne contînt pas quelques-uns des éléments de
ceux-ci, et que par conséquent il devait différer de celui développé dans d’autres
tissus.
D’un autre côté, les inconvénients et les dangers qu’entraîne l’ouverture des
abcès par congestion faisaient désirer que leur diagnostic devînt assez certain
pour qu’on ne fût pas à leur égard exposé à de dangereuses méprises. Leur ori¬
gine est quelquefois si obscure que les signes classiques font défaut, et bien des
abcès symptomatiques ont été ouverts pour des abcès froids.
J’avais espéré que dans ce cas la chimie donnerait des renseignements pré¬
cieux ; ce qui va, suivre prouvera jusqu’à quel point mes espérances se sont
réalisées.
D’après des analyses répétées, j’ai trouvé que le pus franchement phlegmoneux
ne contient que 1/3 de centième, soit 1/3C06 de matières terreuses. Sans appliquer
ici l’analyse dans toute sa rigueur, et en accordant quelque chose aux chances
d’erreur possibles dans le pesage d’aussi petites quantités, on pouvait cependant
établir par avance que quand le pus contiendrait plus de 1/2 centième ou de 3/4
de centième de matière terreuse (soit l/2GGe ou l/17Qe), il ne proviendrait pas de
la suppuration des parties molles. Or, ainsi qu’on va le voir, le pus fourni par des
os malades contient une proportion de sels terreux notablement plus forte; puisque
je ne l’ai jamais trouvée moindre de 1 centième, et que plusieurs fois elle a monté
jusqu’à 1 centième 1/2 (environ 1 /70e).
L’un des plus beaux cas que je puisse citer en ce genre me fut fourni par
M. Malgaigne. La fille de l’un de nos confrères des environs de Paris, jeune per¬
sonne de 11 à 12 ans, était atteinte depuis plusieurs mois d’une affection qui avait
été prise pour une coxalgie : sangsues, vésicatoires, cautères, [moxas, rien n’avait
enrayé le mal, et un énorme abcès soulevant presque toute la face externe de la
cuisse avait tellement aminci la peau, qu’il était urgent de l’ouvrir si l’on ne vou¬
lait qu’il s’ouvrît de lui-même. M. Malgaigne fut appelé, reconnut d’abord qu’il
n’existait aucune trace de coxalgie, et, recherchant la source de l’abcès, s’aperçut
F. D’ARCET. *— NOUVEAU SIGNE DES ARCÈS PAR CONGESTION.
71
d’une saillie anomale des épines des deux dernières vertèbres lombaires. 11 y avait
donc lieu de soupçonner une carie vertébrale; mais, d’un autre côté, l’enfant ne s’est
jamais plaint de cette’région. La mère croyait se rappeler que celte conformation
était originelle ; il n’y avait eu aucun signe de compression des troncs nerveux ; et, en
pressant sur l’abcès, on ne pouvait reconnaître aucune communication, ni à l’ex¬
térieur de la fesse, ni par la fosse iliaque , ni par la cavité pelvienne en portant
le doigt dans le rectum. L’abcès fut ouvert par deux larges incisions; le doigt
porté dans l’incision supérieure ne sentit aucune dénudation des os, et ne put pas
trouver davantage la voie de communication soupçonnée.
Dans ces circonstances , il restait donc douteux si l’on avait affaire à un abcès
par congestion ou à un simple abcès froid ; et M. Malgaigne , désirant avoir mon
avis, me remit, le 15 mars 1842 , une certaine quantité de pus , venant de cet
abcès, à analyser ; sans me rien dire qui pût tourner mes présomptions d’un côté
ni de l’autre. Ce pus contenait un centième 1/2 (environ 1 /70e) de matière ter¬
reuse , et je n’hésitai pas à le regarder comme provenant d’une affection des os.
Alors M. Malgaigne me conduisit près de sa malade ; nous recherchâmes aussi
vainement que par le passé ia voie de communication de l’abcès ; du reste, la sup¬
puration était peu abondante, le pus bien lié , les chairs fermes, l’appétit excel¬
lent, la nutrition en parfait état ; et, malgré toute ma conviction , je me demandai
si nous n’aurions pas là une exception à la règle. Ce doute ne dura pas long-temps ;
la suppuration, au lieu de tarir, ne fit qu’augmenter; la nutrition s’altéra, les
joues pâlirent et se creusèrent; et bien que la bonne constitution de ia malade
Fait conservée jusqu’à présent, la persistance de la suppuration n’a laissé au¬
cune incertitude à tous les médecins qui Font vue sur l’existence d’une affection
du rachis comme origine de cet énorme abcès.
J’ai eu , depuis lors, d’assez nombreuses occasions de vérifier ce nouveau signe,
que je n’hésite pas à regarder comme pathognomonique.
M. Robert, chirurgien de l’hôpital Beaujon, me demanda la composition d’un
liquide purulent dont il ne me dit pas la source. Il contenait comme le précédent
un centième et demi de matières salines ; semblable au précédent, il fut indiqué
comme venant des os, et en effet il avait été retiré d’un abcès par congestion de
la région cervicale.
Quelque temps après le meme chirurgien m’adressa un autre liquide qui ne con¬
tenait qu’un demi-centième de matière terreuse; j’ai su plus tard qu’il avait été
pris dans un abcès froid.
Deux cas nouveaux de ce genre se sont présentés dans ma pratique : dans l’un le
pus venait d’un abcès produit sur la face dorsale de la main et consécutif à l’alté¬
ration profonde des os du métacarpe; dans l’autre il s’agissait d’un abcès froid
simple siégeant sur la région scapulaire, et dans ces deux cas l’analyse avait donné
au diagnostic un degré de certitude mathématique.
Enfin , comme cette note était déjà livrée à l’impression, j’ai trouvé et saisi l’oc¬
casion d’une analyse nouvelle qui n’a pas été moins concluante que les précédentes-
il s’agit d’un malade couché dans le service de M. Gerdy, à l’hôpital de la Cha¬
rité, et qui porte, dans la région dorsale, un vaste abcès bien évidemment pro-
duitpar une carie vertébrale voisine, dont les caractères sont des plus manifestes.
Déjà M. Gerdy avait vidé par la ponction cet abcès , qui s’était rempli de nouveau;
une nouvelle ponction fut faite lundi dernier, 13 février, et une partie du pus me
fit remise par M. Veyne, interne du service. Il contenait 1 p.O/Q de résidu incom¬
bustible ; l’analyse chimique était ainsi d’accord avec le diagnostic clinique.
Rien d’ailleurs n’est plus simple que celte détermination de la quantité de ma¬
tière terreuse contenue dans un liquide; le procédé suivant y conduira d’une
manière certaine.
Après avoir recueilli , à l’aide d’une ponction explorative , une certaine quan-
V2 TRAVAUX ORIGINAUX.
tité du pus douteux , on en pèsera 10 grammes, qui seront desséchés, puis brûlés
dans une petite capsule en platine ou meme de porcelaine, semblable à celles qu’on
rencontre dans tous les laboratoires. Le résidu de la combustion de ce pus sera
pesé, et on verra quelle est sa proportion par rapport aux 10 grammes de ma¬
tière employée. Dans les hôpitaux, l’interne en pharmacie, et dans la pratique
civile, le premier pharmacien venu se chargera de cette analyse et la conduira à
bien.
Si Ton examine ensuite chimiquement le résidu de l’évaporation de la matière
purulente, on s’assurera, par les moyens appropriés , que ce résidu est en grande
partie composé de phosphate de chaux.
Bien des gens, je lésais, vont se récrier contre les embarras de cette in¬
tervention de connaissances nouvelles, et ce surcroît de besogne ; mais, je le ré¬
pète, il y a des cas où les difficultés ne sont rien, où la peine doit être comptée
pour bien peu , surtout quand il s’agit d’éviter à tout prix de funestes résultats.
Mémaii9® sms? 1’allongémeut et le i^eeoM^eisseBX&esat «tes
membres inférieurs clans les par M. Bonnet, chi-
rurgîen en chef de /’ Hôtel-Dieu de Lyon.
La question de l’allongement et du raccourcissement du membre inférieur dans
les coxalgies est loin d’étre résolue, malgré les travaux nombreux dont elle a été
le sujet. Sa solution est cependant indispensable à la connaissance du diagnostic
précis des maladies de la hanche, et à l’interprétation rigoureuse des résultats que
produit le traitement de ces maladies. Depuis bien des années, j’en ai fait une
élude spéciale, et je crois pouvoir aujourd’hui apporter quelques-uns des éléments
qui manquent encore à sa solution complète.
j’espère que mes observations, en ajoutant à celles que possède la science, me
permettront de discuter avec quelque sûreté les opinions si contradictoires émises
par les auteurs sur la cause de l’allongement et du raccourcissement; et qu’il me sera
possible de discerner le degré d’importance que l’on doit assigner à chacun des
faits jusqu’à présent connus sur la longueur comparée des deux membres inférieurs
dans les maladies de la hanche.
' PREMIÈRE PARTIE.
DE L’ALLONGEMENT DANS LES COXALGIES.
Pour rendre plus claire l’exposition de la doctrine que je soutiens sur les
causes de l’allongement dans les coxalgies, j’exposerai d’abord mes idées sur ce
sujet, sans en mêler le développement à celui des opinions qu’on trouve clans les
auteurs. Je ferai connaître et je discuterai ensuite chacune de ces opinions.
L’allongement dans les coxalgies est toujours apparent;— il ne dépend que de la
position où se placent les malades;— jamais il n’est dû à l’écartement de la tête du
fémur du fond de la cavité cotyloïde.
Pour démontrer ces propositions, je dois faire connaître avant tout quelle est
la position qu’adoptent les malades dont la cuisse est allongée; je montrerai en¬
suite que celte position suffit pour expliquer l’allongement , quelle que soit l’éten¬
due de celui-ci.
1 0 Lorsque dans une coxalgie le membre malade est allongé, l'épine iliaque du côté
allongé est située plus bas et plus en avant que celle du côté sain ; et la cuisse est portée
tout à la (ois dans la flexion et l’abduction.
La preuve de cette proposition ne peut être complètement donnée que dans
une salle de malades, elle ne peut être clairement exposée qu’à l’aide de dessins
qu’il m’est impossible de reproduire dans ci; journal; mais je n’hésite point à dire
que tous ceux qui chercheront à en vérifier cliniquement la justesse lui trouve-
BONNET.— ALLONGEMENT JJU MEMBRE DANS LES COXALGIES. 73
ront une rigoureuse exactitude. Je dois me borner ici à indiquer les précau¬
tions à prendre pour l’étudier.
Rien n’est plus aisé que de reconnaître l’abaissement et la position plus anté¬
rieure de l’épine iliaque du côté allongé. Il est également facile d’apprécier la
flexion de la cuisse sur le bassin, si on observe le malade debout ; mais celle
ilexion peut échapper, si le malade est couché. En général, lorsqu’on voit le
membre inférieur reposer sur le lit bien horizontalement, on croit que la cuisse
n’est pas pliée sur le bassin. Cette preuve est insuffisante. Pour qu’il n’y ait point
de flexion, il faut que la partie postérieure du tronc et. celle des membres abdo¬
minaux puissent être simultanément appuyées sur le lit. Quand il y a flexion per¬
manente de la cuisse sur le bassin, les malades sont toujours plus ou moins assis
dans leur lit, et si l’on veut les faire coucher, leur colonne vertébrale forme une
courbe à c oncavité postérieure, et ne louche le lit ni par sa région lombaire ni par
sa région dorsale; dès lors, on peut passer entre le lit et les reins un corps plus
ou moins volumineux, suivant que la flexion de la cuisse sur le bassin est plus ou
moins prononcée. Comme, dans les cas d’allongement, le malade est toujours dans
l’impossibilité de faire reposer tout à la fois sur le lit la face postérieure de sa
cuisse et celle de sa colonne vertébrale; comme il ne peut maintenir horizontale¬
ment l’une de ces parties, sans que l’autre ne soit plus ou moins soulevée, il est
évident que la cuisse est constamment pliée sur le bassin. Cette flexion est tou¬
jours considérable.
Quant à l’abduction de la cuisse, elle est encore facile à reconnaître, si le ma¬
lade est debout et s’il regarde l’observateur directement en face. Dans cette po¬
sition on voit sans peine que la partie inférieure de la cuisse s’éloigne de l’axe
du tronc, et que cette partie du membre pelvien est tournée en dehors.
Mais lorsqu’on observe le malade couché, ainsi qu’on a l’habitude de le faire,
très souvent on ne reconnaît pas une abduction même assez prononcée ; c’est qu’a-
lors le malade place la cuisse dans la direction du lit, et qu’on croit qu’elle se
trouve aussi dans l’axe du tronc. Pour éviter cette erreur, il faut chercher les
deux épines iliaques et supposer une ligne qui les unit; la perpendiculaire à celle
ligne est l’axe du bassin : on prolonge idéalement cet axe entre les cuisses, et l’on
voit de suite que la partie inférieure du férnur du côté allongé s’éloigne plus ou
moins de cet axe , tandis que celle du côté raccourci s’en rapproche ou pour
mieux dire est croisée par lui.
C’est en observant avec les mêmes précautions que l’on reconnaît que le fémur
est porté dans la rotation en dehors, laquelle, du reste, accompagne toujours
l’abduction.
Un fait qu’il importe aussi de remarquer dans l’observation des malades dont
le membre est allongé, c’est que, suivant la remarque déjà faite par Fricke de
Hambourg, l’épine iliaque du côté le plus long est toujours plus rapprochée de
l’extrémité inférieure du fémur correspondant que les mêmes parties du côté
opposé. Ce rapprochement entre l’épine iliaque et la rotule du côté le plus long
dépend de ce que le membre de ce côté est celui vers lequel s’incline le bassin,
et qu’en fléchissant celui-ci sur la cuisse, on rapproche l’épine iliaque abaissée de
la partie inférieure du fémur correspondant, tandis qu’on éloigne ces deux parties
du côté opposé.
2° La position dans laquelle l'épine iliaque du côté allongé est située plus bas et
plus en avant que l'épine iliaque du côté le plus court, et dans laquelle la cuisse est
légèrement fléchie et portée dans l'abduction , suffit a elle seule pour rendre compte de
rallongement.
La meilleure preuve de fait que je puisse donner de celte proposition est la
suivante.
On peut toujours donner au membre sain, en apparence raccourci, la même
74
TRAVAUX ORIGINAUX.
longueur qu’au membre du côté malade; il suffit pour cela de le porter dans la
même flexion et la même abduction que ce dernier. Quand on a établi cette iden¬
tité de position entre les deux cuisses, on leur trouve constamment la même lon¬
gueur à l’une et à l’autre (1).
Évidemment, si l’allongement dépendait de ce que la cuisse du côté malade est
séparée par une cause quelconque de la cavité cotyloïde,on devrait trouver le
membre malade plus long que celui du côté sain, même après que les deux mem¬
bres auraient été mis dans une position identique, ce qui n’a pas lieu, comme on
le voit.
Mais comment rabaissement et la position plus antérieere d’une épine iliaque
combinée avec la flexion et l’abduction de la cuisse correspondante peuvent-elles
faire paraître cette cuisse plus longue que celle du côté opposé?
C’est ce qu’il nous reste à dire.
Et d’abord il ne s’agit pas d’expliquer comment la position choisie par les mala¬
des produit un allongement réel, puisque cet allongement réel n’existe pas. Loin
de là, comme nous l’avons vu en parlant des observations cliniques, le côté le
plus long est celui où l’on trouve le moins de distance entre l’épine iliaque et le
bout du pied. Ce qu’il s’agit d’expliquer, c’est pourquoi le membre du côté ma¬
lade dépasse celui du côté sain.
Pour se rendre compte de cette disposition, il faut se rappeler que le membre
du côté sain, qui, dans l’examen clinique, sert de terme de comparaison, est fléchi
comme celui du côté affecté et qu’il est porté dans l’adduction.
Rien de plus facile à comprendre que l’abaissement de l’épine iliaque d’un côté
soit une cause d’allongement ; car i’os des îles ne peut s’abaisser dans une certaine
étendue à droite ou à gauche, sans que le pied correspondant ne descende dans
la même étendue. Il est à remarquer toutefois que l’abaissement du bassin est
une cause d’allongement moins importante qu’on ne l’a cru; la différence que l’on
peut produire entre la hauteur des pieds en inclinant autant que possible l’un des
côtés du bassin n’est jamais de plus de 2 ou 3 centimètres, différence qui est bien
loin d’être égale à celle qu’on observe sur des malades, où elle va quelquefois
jusqu’à 8 ou 10 centimètres.
Il faut plus d’attention pour comprendre comment la position plus antérieure de
l’épine iliaque du côté allongé peut, en se combinant avec la flexion de la cuisse
sur le bassin, devenir une cause d’augmentation dans la longueur apparente du
membre malade.
(1) On peut croire, au premier abord, qu’en portant la cuisse du eôté sain dans la même
flexion et la même abduction que celle du côté malade, on ne crée pas l’identité de position
que l’on cherche à établir; car, du côté malade, le bassin est placé plus bas et plus en avant
que du côté sain, et, dans l’expérience que je viens d’indiquer, on ne change pas la situation
du bassin. Mais, qu’on le remarque bien, si l’on porte la cuisse dans l’abduction, on l’éearte
de l’axe du tronc , et si l’on incline latéralement le bassin sur la môme cuisse, l’axe du tronc
s’en écarte également. L’on obtient donc le même résultat, soit que l’on porte la cuisse dans
l’abduction, soit que l’on incline le bassin sur la cuisse. Je pourrais démontrer également
qu’en fléchissant la cuisse sur le bassin ou en inclinant en avant le bassin sur la cuisse, les
mêmes rapports s’établissent entre ces deux parties, pourvu que le degré de la flexion soit le
même de part et d’autre. Ce sont ces considérations assez difficiles à développer avec clarté
qui expliquent comment, sans agir sur le bassin dans la position que l’on donne à la cuisse
saine, on peut placer cette cuisse dans la même position que la cuisse allongée.
Pour créer l’identité de position du membre inférieur à droite et à gauche, il faut supposer
l’axe du bassin prolongé entre les membres et placer les genoux des deux côtés à une égale
distance de cet axe idéal. Si l’on éprouve quelque embarras à déterminer la direction de l’axe
du bassin, on cherche les deux épines iliaques, l’axe du bassin est la perpendiculaire de la
ligne qui réunit ces deux épines.
BONNET.— ALLONGEMENT DU MEMBRE DANS LES COXALGIES. 75
Remarquez toutefois que, lorsqu’on est assis, on ne peut porter une épine ilia¬
que en avant, sans que le genou correspondant ne dépasse celui du côté opposé
de la même étendue que l’épine iliaque la plus antérieure dépasse celle qui est
restée en arrière. Il en est de même lorsque la cuisse est légèrement fléchie sur
le bassin; or, comme tous les malades affectés de coxalgie dont la cuisse est allon¬
gée ont cette cuisse fléchie sur le bassin, on voit qu’ils se trouvent précisément
dans le cas où la position plus antérieure de l’épine iliaque devient la cause d’un
allongement apparent.
La troisième cause que j’ai signalée, comme contribuant à faire paraître un
membre plus long que l’autre est l’abduction du membre le plus long comparée à
l’adduction du membre le plus court ; l’influence de cette cause serait impossible
à comprendre, si l’on cherchait dans l’adduction ou l’abduction portées l’une et
l’autre au même degré un motif de raccourcissement réel; mais il faut se rappe-
1er que tout ici n’est qu’apparent et que l’on compare toujours un membre à l’au¬
tre. Or, si les deux cuisses étaient entraînées l’une et l’autre du côté gauche, de
manière à faire un angle droit avec l’axe du tronc, on voit que l’un des genoux
dépasserait l’autre de toute la distance qui sépare les deux cavités cotyloïdes.
Dans ce cas extrême, l’influence de l’abduction, comme augmentant la longueur
apparente du membre, serait de la plus grande évidence ; elle l’est un peu moins
lorsque l’abduction est moins prononcée , comme dans les coxalgies avec allonge¬
ment; elle l’est toutefois assez pour produire un résultat sensible.
En résumé, sans qu’il soit possible de bien assigner la part que prennent à l’al¬
longement apparent les trois dispositions que nous venons de signaler, on voit
comment peuvent agir l’abaissement de l’épine iliaque, la position plus antérieure
de cette épine iliaque combinée avec la flexion de la cuisse, et enfin l’abduction du
membre le plus allongé.
C’est à l’aide de cette combinaison de causes dépendant toutes de la position,
qu’on peut expliquer comment une des épines iliaques étant plus basse que celle
du côté opposé de 3 centimètres, et le membre malade étant cependant plus long
que l’autre de 6 centimètres, il n’est pas nécessaire de recourir à des suppositions
hypothétiques pour comprendre celte différence de 3 centimètres. L’abaissement
de l’épine iliaque explique pourquoi l’un des genoux dépasse l’autre de 3 centimè¬
tres, et la position plus antérieure de cette épine combinée avec la flexion et
l’abduction de la cuisse explique les 3 autres centimètres de longueur excé¬
dante.
L’expérience citée plus haut sur la possibilité constante de rendre aux deux
membres la môme longueur réelle et apparente, en portant celui du côté sain
dans la même flexion et la même abduction que celui du côté malade, achève d’en¬
lever tous les doutes sur la justesse de ces explications.
Causes de la position dans laquelle le membre inférieur est allongé du côté où la
hanche est malade. — Toutes les fois que l’on trouve un malade dont le membre in¬
férieur est allongé dans une coxalgie, la cuisse de ce malade, avons-nous dit, est
portée dans la flexion et l’abduction. Cette position coïncide toujours avec l’habi¬
tude qu’a contractée le malade de se coucher sur le côté souffrant. Que l’on essaye
soi-même de se coucher sur un côté, et l’on verra qu’instiactivement l’on plie la
jambe sur la cuisse et la cuisse sur le bassin, et que la cuisse se porte plus ou
moins dans l’abduction.
La différence qui sépare la position des malades affectés de coxalgie de celle
que l’on peut simuler dans l’état de santé, tient uniquement à ce que dans le pre¬
mier cas, la cuisse est maintenue avec plus ou moins de fixité dans la position
qu’elle a prise, tandis que, dans le second, l’on peut à son gré faire cesser cette
position.
Les causes qui dans les coxalgies maintiennent plus ou moins fixement le mem-
76
TRAVAUX ORIGINAUX.
brc inférieur dans une position déterminée sont nombreuses: ce sont les forma¬
tions accidentelles de tissus fibreux et lardacés autour de la capsule articulaire ;
ce sont enfin les inégalités que l’ulcération donne aux surfaces articulaires, les adhé¬
rences que celles-ci peuvent contracter entre elles.
Examen de T opinion des auteurs qui attribuent /’ allongement du membre inférieur
dans les coxalgies a rabaissement du bassin du côté malade.— L’opinion des auteurs
qui attribuent l’allongement du membre inférieur dans les coxalgies à l’abaisse¬
ment du bassin du côté malade est celle qui se rapproche le plus de l’opinion que
i’ai développée plus liaqt; elle n’en diffère qu’en ce que les auteurs, tout en recon¬
naissant l’une des causes de l’allongement apparent, méconnaissent les autres
causes de cet allongement, telles que la position plus antérieure de l’épine iliaque
combinée avec la flexion et l’abduction de la cuisse malade.
Les auteurs qui ont adopté l’opinion que j’examine dans ce chapitre sont nom¬
breux et font autorité.
John Ilunter attribue l’allongement à ce que le bassin s’incline du côté affecté ;
Brodie adopte la même manière de voir; et Samuel Cooper, traitant delà luxation
spontanée du fémur, semble si convaincu que l’abaissement de l’épine iliaque est
la cause de l’allongement, qu’il ne fait aucune mention des idées généralement
admises par les auteurs français sur la disjonction de la tête du fémur et du fond
de la cavité cotyloïde.
L’opinion qui attribue à un abaissement du bassin l’allongement du membre in¬
férieur dans les coxalgies a fait aussi beaucoup de progrès en France dans ces
dernières années ; elle a été adoptée par MM. Sanson , J. Guérin, etc.
Tout en faisant une observation très juste, savoir que le bassin s’abaisse tou¬
jours du côté de la cuisse qui paraît la plus longue, les auteurs que je viens de
citer se sont arrêtés à des éludes incomplètes sur la position des malades, et
n’ont donné qu’une solution insuffisante du problème de l’allongement dans les
coxalgies.
Si l’on mesure dans une coxalgie la hauteur de chacune des épines iliaques, on
trouve quelquefois 3 centimètres seulement de différence entre l’une et l’autre
épine, tandis qu’il y a 6 centimètres de différence entre la hauteur à laquelle des¬
cendent les genoux de l’un et de l’autre côté. Dans ce cas, l’inclinaison du bassin
explique bien pourquoi l’un des membres a 3 centimètres de plus en longueur que
i’autre ; mais d’où viennent les 3 autres centimètres d’allongement? C’est ce
problème qui restait à résoudre, et qu’ont cependant négligé tous les auteurs qui
se sont occupés des positions dans les maladies de la hanche ; j’ai dit plus haut
quelle solution je croyais devoir en donner.
Du reste, les auteurs qui ont tenu compte de l’abaissement de l’un des côtés du
bassin pour expliquer l’allongement sont loin d’avoir reconnu la cause de cet abais*
sement.
Voici l’opinion de Brodie sur ce sujet :
« On comprendra facilement, dit cet auteur, pourquoi la crête de l’un des os
iliaques se trouve abaissée du côté malade au-dessous du niveau de l’autre, si on
observe la position dans laquelle se place le malade, lorsqu’il se tient debout.
Il fait porter le poids de son corps sur le membre sain, dont la hanche et le ge¬
nou sont maintenus par cela même dans l’extension; en même temps le membre
opposé est incliné en avant et le pied du côté malade porte sur le sol, bien eu
devant de 1 autre, non pour lui faire porter une partie du poids du corps, mais
afin d affermir la base de la substentation et maintenir l’équilibre, ce qui ne peut
avoir lieu sans que le bassin soit déprimé du même côté. L’inclinaison du bassin
est nécessairement accompagnée de la courbure latérale de l’épine , et alors il
ai rive que 1 une des épaules est plus élevée que l’autre, et presque toute l’habi¬
tude du corps parait dclorméc. lous ces symptômes peuvent disparaître au bout
BONNET. — ALLONGEMENT DÛ MEMBRE DANS LES COX ALGIES. 77
de quelques semaines si le malade garde quelque temps le lit et la position hori¬
zontale, excepté dans le cas où la difformité existe depuis longtemps chez un
jeune sujet, qui peut la conserver toute sa vie, parce que les parties se sont accom¬
modées à ce nouvel ordre de choses pendant l’accroissement. »
L’explication de Brodie ne saurait être admise, d’abord parce qu’elle ne s’appli¬
que qu’aux malades qui marchent, et que la plupart de ceux dont le membre s’al¬
longe gardent le lit dès le début de leur mal ; et surtout, parce que si ces malades
s’appuient sur le membre inférieur du côté sain, ils transportent le centre de gra¬
vité sur la base de substentation que ce membre leur fournit. Dès lors, le côté
du bassin qui est articulé avec la cuisse saine s’abaisse, et celui du côté opposé,
c’est-à-dire, celui du côté malade, s’élève proportionnellement. La marche, loin
de produire chez un individu affecté de coxalgie l’allongement du membre ma¬
lade, en doit donc produire le raccourcissement ; l’explication de Brodie, ainsi con¬
traire aux lois de la mécanique animale, est inadmissible.
M. Jules Guérin, en attribuant l’abaissement du bassina la douleur qu’éprouve
le malade et qu’il cherche à soulager en relâchant les muscles, me paraît s’ëtre
approché bien plus de la vérité ; mais son explication est incomplète comme l’obser¬
vation qu’il a faite des caractères de l’allongement: dans l’observation clinique de
ce phénomène, il ne reconnaît que l’abaissement du bassin; dans l’explication
qu’il en donne, il ne tient compte que des causes de cet abaissement. J’ai montré
plus haut combien ces observations étaient; insuffisantes.
Opinion des auteurs qui attribuent ' /’ allongement de la cuisse dans les coxaUjies à
/’ accumulation de la sérosiléldans l’articulation de la hanche. — J. L. Petit est le
premier auteur qui ait pensé que l’accumulation de la sérosité dans l’articulation
de la hanche pouvait éloigner la tête du fémur du fond de la cavité cotyloïde ; il
ne faut pas cependant lui attribuer l’idée que celle disjonction est la cause de l’al¬
longement. 11 pensait au contraire qu’à mesure que la tête du fémur était repous¬
sée du fond de l’acétabulum, la cuisse devait se raccourcir graduellement. Ce fut
Sabatier, qui, dans les mémoires de l’Académie de chirurgie, fit remarquer que,
si l’accumulation d’un liquide dans l’articulation repoussait la tête du fémur, un
allongement du membre devait être la conséquence nécessaire de cette propulsion
en dehors.
Quelle que soit au reste l’origine de l’opinion d’après laquelle on attribue l’allon¬
gement à l’action d’un liquide accumulé dans l'articulation coxo-fémorale, pour
que cette opinion fût vraie, il fallait avant tout que les liquides sécrétés s’interpo¬
sassent entre les os qu’ils étaient supposés disjoindre. Cette interposition sur la¬
quelle aucune autopsie ne jetait de lumière fut considéré comme inadmissible par
Sabatier d’abord, et depuis par Boyer, Larrey, etc.
Ces auteurs firent remarquer que, si un liquide était sécrété dans l’articulation
de la hanche, ce liquide devait se répandre autour du col du fémur et distendre
simplement la capsule et les parties molles environnantes; ils pensèrent que le
liquide ne devait point se placer entre les os, trop solidement rapprochés les uns
des autres.
Le fait fondamental d apres lequel l’allongement pouvait être attribué à une hy-
dropisie ou à un abcès de l’articulation iléo-fémorale ainsi nié, toutes les consé¬
quences qu’on en avait fait découler tombaient d’elles-mêmes.
Cependant, dans ces derniers temps, M. Lesauvage de Caen s’est cru fondé à
revenir à l’opinion de J.-L. Petit, relative à la répulsion de la tête du fémur par
des liquides; il s’est appuyé, pour revenir à cette opinion ancienne, sur l’observa¬
tion suivante :
Un homme de 30 ans, d’une constitution lymphatique, après avoir offert une
douleur accompagnée d’élongation du membre inférieur, fut traité par les anti¬
phlogistiques, puis les révulsifs, ce qui n’empêcha pas la luxation de se produire ;
78
TRAVAUX ORIGINAUX.
cependant les douleurs, d’abord vives, se calmèrent, et il marchait avec des bé¬
quilles, lorsqu’il succomba aux accidents d’une péritonite. A l’autopsie, on trouva
pour toute lésion organique une accumulation de liquide séro-muqueux avec con¬
crétions albumineuses et usure des cartilages de la tête du fémur.
Cette observation a fait impression sur l’esprit de M. Bérard, et a conduit cet
auteur à admettre que des liquides pouvaient réellement éloigner la tête fémorale
de la cavité cotylo'idienne. Je suis loin de regarder cette conclusion comme légi¬
time, en tant du moins qu’elle est déduite de l’observation de M. Lesauvage. Cette
observation montre qu’une accumulation d’un liquide séro-muqueux dans le cotyle
coïncidait avec une luxation sur l’os des îles. Mais pour qu’il y eut la autre chose
qu’une coïncidence, il faudrait, comme le suppose M. Bérard, que la luxation ne
pût reconnaître d’autre cause que l’action du liquide renfermé dans l’articulation;
et cependant elle peut dépendre de plusieurs autres causes, et surtout du mouve¬
ment qu’a pu éprouver le fémur en se portant dans l’adduction et la rotation en
dedans, mouvement qui suffit à lui seul , lorsqu’il existe concurremment avec
T ulcération du rebord fibro-cartilagineux et de la capsule , pour produire la
luxation.
La question en était à ce point d’incertitude, lorsqu’en 1840 je fis la série d’ex¬
périences que j’ai publiées dans la Gazette médicale , sur les effets physiques pro¬
duits par des liquides poussés avec force, dans les cavités articulaires; en faisant
les injections dans l’articulation coxo-fémorale avec des matières susceptibles de
se solidifier, j’observai que la matière injectée s’interpose partout entre le fémur
et le cotyle. La plus grande partie se répand, il est vrai, à l’extérieur du col fé¬
moral ; mais on en trouve toujours entre les os une couche épaisse de 2 millimètres
au moins à la partie supérieure, où elle est cependant plus mince que partout
ailleurs. Non seulement l’on voit dans ces expériences que le liquide s’interpose entre
les os, mais la pression qu’il exerce sur le fémur est assez forte, pour que cet os,
préalablement dépouillé de ses parties molles, se fléchisse et se porte dans l’ab-
duction.Ces expériences sur le cadavre prouvent incontestablement que des liquides
dans l’articulation coxo-fémorale peuvent s’interposer entre l’acétabulum et le fé¬
mur et les écarter l’un de l’autre.
Mais en est-il de même sur le vivant, quand la capsule graduellement distendue
peut céder à l’effort du liquide ? C’est ce dont il est permis de douter.
Sur le cadavre, un liquide injecté dans l’articulation du genou se place entre
le tibia et le fémur, et force la jambe à se fléchir; celle-ci ne peut être ramenée
à l’extension tant qu’une partie du liquide n’est point écoulée. Cependant le genou,
dans les hydarthroses même volumineuses, peut être aisément étendu, ce qui
dépend sans doute de ce que la sérosité distend les parties molles au lieu de se
placer entre les os ; il peut en être de même à la hanche. D’où il suit que le fait de
l’écartement des os par un liquide est possible, mais que son existence sur le
vivant n’est pas démontrée ; et s’observât-il réellement, l’allongement pourrait-il
en être la conséquence ?
J.-L. Petit pensait que l’allongement n’avait pas lieu ; Sabatier soutenait
une opinion contraire. Le premier raisonnait sur les conséquences de la propul¬
sion au dehors de la tête du fémur, comme si la cavité cotyloïde eût été dépouil¬
lée de ses parties molles et qu’elle s’évasât par conséquent depuis son fond jusqu’à
son rebord; le second calculait la marche du fémur chassé du cotyle, en admettant
que le fibro-cartilage était conservé et par conséquent que la paroi supérieure de
l’acétabulum formait une courbe à concavité inférieure.
Cependant ces auteurs supposaient dans leur discussion que le fémur écarté par
un liquide du fond de l’acétabulum restait étendu sur le bassin, ce qui n’est point,
puisque mes expériences sur les injections démontrent que les liquides qui s’accu¬
mulent dans l’articulation coxo-fémorale fléchissent le fémur en le portant en
BONNET. — ALLONGEMENT DES MEMBRES DANS LES COXALGIES. 79
dehors. C’est dans cette position qu’il faut rechercher si les liquides peuvent pro¬
duire un véritable allongement. A priori, l’on peut dire que cet allongement doit
être bien peu considérable, puisque l’épaisseur de la couche d’injection qui s’ac¬
cumule entre les os ne dépasse pas 4 à 5 millimètres dans sa partie la plus
épaisse.
En fait, cet allongement n’est jamais sensible à la mensuration; souvent, après
avoir injecté une articulation coxo-fémorale et fait mouvoir le fémur par cette
injection, nous avons placé avec la main la cuisse du côté opposé dans une posi¬
tion identique à celle dont l’articulation avait été injectée. Jamais la mensuration
n’a montré de différence appréciable dans la longueur de l’un et de l’autre.
En résumé, les liquides sécrétés dans l’articulation coxo-fémorale peuvent s’in¬
terposer entre les os, comme l’avait pensé J.-L. Petit; mais l’écartement qu'ils
peuvent produire est trop peu considérable pour contribuer d’une-manière évidente
à l’allongement du membre inférieur.
Examen de L'opinion des auteurs qui attribuent l'allongement de la cuisse dans les
coxalgies au gonflement du ligament rond du paquet cellulo-graisseux situé au fond
de la cavité cotyloide. — L’idée que l’allongement est dû à la répulsion de la tête du
fémur du fond delà cavité cotyloide par le gonflement du ligament rond et de la
glande synoviale qui entoure l’insertion de ce ligament est très généralement
admise en France; parmi les auteurs qui l’ont adoptée, je citerai Boyer, Lar¬
rey, etc.
Les faits anatomiques qui semblent confirmer cette opinion se trouvent en
assez grand nombre dans les ouvrages de ces auteurs et se présentent fréquem¬
ment dans la pratique. Ainsi, l’on trouve un grand nombre de cas où le fond de
1 acétabulum est rempli d’une masse molle, rougeâtre , fongueuse , et que l’on con¬
sidère comme formée par le ligament rond elle paquet cellulo-graisseux de l’acé¬
tabulum hypertrophié; souvent avec la formation de ces fongosités l’on trouve la
tête du fémur luxée sur l’os des îles, et, d’après les auteurs que je viens de citer,
on considère que ce sont ces masses fongueuses qui ont repoussé l’os de sa cavité
normale.
Cette dernière opinion peut être contestée, car la formation de tissus nouveaux
qui remplit la cavité cotyloide peut être un effet de la luxation, comme je l’ai vu
uans un cas où celte cavité était complètement oblitérée par un tissu cellulo-fi-
breux, a la suîle d’une luxation accidentelle qui datait de deux mois. Quoi qu’il
en soit, lorsqu’on a admis, comme nous l’avons fait, que dans de certains cas la
sérosité peut s’interposer entre les os, on est conduit inévitablement à admettre la
même interposition et la même disjonction par les fongosités. Mais, lors même
qu on admettrait que les masses fongueuses développées dansîe fond de l’acétabulum
peuvent repousser la tête du fémur, pourrait-on les considérer comme une cause
d allongement? C’est ce dont il est permis de douter ; toutes les fois qu’on trouve
des fongosités en assez grande quantité pour repousser la tête du fémur, les os
sont ramollis, et le rebord de la cavité cotyloide privé de fibro-cartilages est ulcéré ;
or l’allongement, qui serait douteux si l’articulation avait conservé sa disposition
normale, est évidemment impossible, dès que son contour est ulcéré. Dans ce cas,
la tête du fémur que l’action des muscles fait toujours presser sur la paroi supé¬
rieure de l’acétabulum doit, suivant la remarque de Sabatier, s’élever constam¬
ment, si elle est] repoussée en dehors.
Opinion des auteurs qui attribuent rallongement dans les coxalgies au gonflement
des cai tilages. Bichat, dans sa rédaction des Œuvres chirurgicales de Desault, et
Boyer, ont attaché une grande importance au gonflement des cartilages, considéré
comme cause de répulsion de la tête du fémur et par suite de l’allongement du
membre inférieur. 11 me paraît impossible de partager l’opinion de ces auteurs.
toutes les autopsies de Brodie sur les luxations spontanées de la hanche, toutes
TRAVAUX ORIGINAUX,
celles de Sabatier insérées dans les mémoires de l’Académie de chirurgie, les
observations que cite Boyer lui-même, etc., montrent Tulcération ou la destruc¬
tion complète des cartilages dans la cavité cotyloïde et sur la tête du fémur, et s’il
était besoin de citer les faits que j’ai pu observer, ceux qui m’ont été rapportés par
un grand nombre de médecins, je montrerais que l’ulcération des cartilages est
constante du moment où l’inflammation pénètre entre les surfaces articulaires.
L’analogie, du reste, ne peut laisser aucun doute sur l’absorption de ces cartilages.
Chaque semaine dans les grands hôpitaux l’on voit les inflammations chroniques
du genou, du pied ou du coude en produire l’ulcération, et ce phénomène est si
constant que l’on ne peut douter qu’il ne se produise dans l’articulation du fémur,
qui diffère des autres articulations par sa forme et non point par les propriétés
des parties qui la composent. Bichat, dans les Œuvres de Desaull, s’est appliqué
cependant à prouver que le gonflement des cartilages pouvait exister et repousser
la tête du fémur : il a même cité trois observations à l’appui de sa proposition. Mais
ces observations, dont une seule paraît avoir été faite par Bichat lui-même, sont
si peu détaillées qu’elles ne sauraient enlever le doute sur l’existence de l’altéra¬
tion qu’elles signalent.
Dans toutes il est dit que le cartilage était gonflé, mais aucun détail ne fait con»
naître jusqu’à quel point ce gonflement s’étendait; les cartilages n’ont point été
incisés, on assure seulement qu’ils remplissaient en tout ou en partie la cavité
cotyloïde. Mais quelle était alors la profondeur de celte cavité? C’est ce que l’au¬
teur ne dit point, et cependant celte précaution était bien nécessaire, puisque la
tête du fémur était luxée sur l’os des îles, et que dans ce cas les rebords de la
cavité étant détruits, celle-ci devait être en partie effacée.
Cependant, comme l’on possède des observations assez nombreuses de maladies
de cartilages observées surtout au genou et dans lesquelles l’épaisseur de la cou¬
che cartilagineuse était augmentée d’un ou 2 millimètres, l’analogie ne permet
pas de nier la possibilité d’un semblable gonflement dans l’articulation iléo-fémo-
raie ; mais si ce gonflement existe, l’allongement qu’il peut produire doit être
inappréciable, et dès lors on ne peut lui faire jouer aucun rôle dans la produc¬
tion de l’allongement.
Examen de l'opinion des auteurs qui attribuent rallongement au gonflement de la
tête du fémur. — Rustest l’auteur qui a attaché le plus d’importance au gonflement
delà tête du fémur, considérée comme cause d’allongement. Son opinion suppose,
d’une part, que le gonflement de la tête du fémur a été observé dans des cas d’al¬
longement, ce dont je ne connais pas de preuve anatomique ; de l’autre, que si ce
gonflement existait, il pourrait augmenter sensiblement la longueur de la cuisse.
Plusieurs raisons conduisent à douter de la possibilité de cet allongement.
Le ronflement du tibia et du fémur dans l’articulation du genou ne va jamais
jusqu’à produire un allongement apparent. Là, cependant, les surfaces articulaires
sont disposées de telle sorte que les extrémités des os ne peuvent se gonfler sans
que le membre ne s’allonge. A l’articulation coxo-fémorale, le gonflement de la tête
du fémur ne peut être suivi immédiatement que de sa projection en dehors, ce qui
est loin d’assurer un allongement aussi sensible que celui qu’on pourrait observer
à la suite du gonflement des os dans l’articulation du genou. Or, si, dans cette der¬
nière articulation, le gonflement des os est impuissant à allonger le membre, à
plus forte raison cette impuissance se retrouvera-t-elle dans l’articulation de la
hanche.
A l’appui de ces raisonnements vient l’expérience de Fricke , que nous avons ré¬
pétée, et qui démontre que lors même qu’on augmente artificiellement le volume
de la tête du fémur, on produit un allongement à peine appréciable. Fricke ayant
augmenté le volume de la tête du fémur par l’addition de quelques morceaux de
draps, de manière à donner de quatre à cinq lignes de plus à celle-ci, a vu qu’il ré-
BONNET. —ALLONGEMENT DU MEMBRE DANS LES COXALGIES.
81
sullait de cette augmentation de volume un allongement presque nul. Je l’ai trouvé
au plus de quatre à cinq millimètres dans mes expériences.
Examen de l’opinion des auteurs qui attribuent l’allongement dans les coxalgies au
relâchement des muscles. — MM. Larrey et Frike sont les seuls auteurs, à ma con¬
naissance, qui aient fait jouer un certain rôle au relâchement des muscles, dans
la production de l’allongement, mais ce relâchement n’a jamais été démontré par
l’observation ; loin de là, on voit toujours autour de la hanche malade, comme au¬
tour du genou, du coude, chroniquement enflammés, les muscles roides, peu ex¬
tensibles, maintenir avec force et avec fixité les os dans une position déterminée.
Sans cette roideur, qui me semble constante, la cuisse dans les coxalgies devrait
pouvoir être mue librement autour de la cavité cotyloïde, ce qui n’a jamais lieu ,
comme on le sait.
Du reste, lors même que les muscles seraient relâchés, leur laxité ne serait pas
plus grande que dans les paralysies, et dans celles-ci la rétraction de tissu qui
est inhérente aux muscles suffit pour maintenir le fémur fortement rapproché de
la cavité cotyloïde.
Résumé. — En résumé : 1° les auteurs qui ont vu dans l’abaissement de l’un
des côtés du bassin la cause de l’allongement ont bien apprécié une des conditions
qui font paraître le membre malade plus long que le membre sain ; mais leurs ob¬
servations sont incomplètes et ne donnent qu’en partie la solution du problème de
l’allongement;
2° L’accumulation des liquides dans l’articulation coxo-fémorale peut repousser
la tête du fémur du fond delà cavité cotyloïde ; mais cette répulsion , très faible ,
ne peut être une cause d’allongement appréciable;
3° Les mêmes observations s’appliquent au gonflement du paquet celluîo-grais-
seux, situé au fond de la cavité cotyloïde;
4° La tuméfaction de la tête du fémur, même dans les cas rares où elle existe,
est également sans influence sur l’allongement;
5° Quant au gonflement des cartilages et au relâchement des muscles, on peut
douter de leur existence, et il est impossible de lui reconnaître aucune influence
sur la répulsion de la tête du fémur et sur l’allongement du membre malade;
6° L’ensemble des conditions qui font paraître une cuisse plus longue que l’autre
se compose de l’abaissement et de la position plus antérieure de l’épine iliaque du
côté allongé et de la flexion unie à l’abduction de la cuisse du même côté. Les rap¬
ports du bassin et du fémur sont toujours maintenus avec plus ou moins de fixité,
et le diagnostic de l’allongement se réduit à la détermination delà part qu’ont à sa
production chacune des positions que je viens de rappeler et à la connaissance
des causes qui empêchent les positions d’être changées au gré du malade.
Applications pratiques de la connaissance des véritables causes de /’ allongement du
membre inférieur dans les coxalgies. — Voici plusieurs faits pratiques, relatifs à
l’allongement dans les coxalgies qui méritent une sérieuse attention, et qui confir¬
ment les conclusions précédentes.
Fouteau cite l’observation d’une femme qui souffrait depuis long-temps à l’arti¬
culation de la hanche et oui présentait , du côté malade, un allongement de deux
pouces; elle éprouva de tels effets de l’application de deux moxas, que la tête du
fémur remonta, dit-il, le même jour dans sa cavité, et que le sixième jour les deux
genoux étaient presque au même niveau.
M. Bajard, ex-chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Lyon, m’a cité deux cas du
même genre.
On trouve dans la Clinique chirurgicale de Larrey l’observation suivante :
« M. le docteur Koreff, l’un des savants professeurs de Berlin, avait eu la bonté
* de me dire, lors de son passage à Paris, dans le commencement de 1816 , que
« M. le professeur Rust, de Vienne, aujourd’hui professeur à l’université de Der*
82 TRAVAUX ORIGINAUX.
« lin, se servait avec un grand avantage, et sans nuis préparatifs , du fer rouge ,
a qu’il appliquait sur l’articulation et dans trois lignes obliques réunies au grand
« trochanter. M. Rust a fait construire à cet effet un cautère pyramidal, dont la
« forme et l’épaisseur sont telles qu’il conserve, pendant toute l’application, la
« quantité de calorique nécessaire pour opérer d’un seul trait, et sans qu’on soit
« obligé de le replonger dans le feu, la cautérisation désirée. 11 a observé qu irn-
« médiatement après cette cautérisation le membre revient tout à coup à sa lon-
« gueur naturelle, et se met de niveau avec celui du côté opposé : j’ai eu occasion
« de voir cette rétraction subite sur un grand nombre de sujets , chez lesquels
« elle s’est reproduite telle que l’annonce le professeur allemand. »
Ces faits sont inintelligibles dans la supposition que l’allongement dépend de la
répulsion delà tête du fémur par une production nouvelle développée dans le fond
de la cavité cotylo'ide; car on ne peut comprendre que cette production qui, dans
l’opinion des auteurs cités, devrait avoir plus de trois à quatre centimètres, puis¬
que l’allongement dont elle est la cause, suivant eux, dépasse cette longueur, il est
impossible, dis-je, que cette production ait été résorbée en un jour sous l’influence
d’un moxa ou de l’application du fer rouge. H est aisé , au contraire, de com¬
prendre le changement opéré par ces moyens, dans l’idée que l’allongement n est
dû qu’à la position choisie par les malades; en admettant que cette position soit
récente, qu’elle ne soit maintenue par aucune formation nouvelle de tissus fibreux
autour de la hanche, et qu’elle dépende uniquement de la douleur qu’éprouve le
malade et de la position qu’il a choisie en se couchant sur le côté affecté, on
comprend sans peine qu’un moyen qui fait cesser la douleur et force le malade à
sc coucher sur le côté sain, puisse faire cesser rallongement; mais, qu’on le re¬
marque bien, ce résultat peut être obtenu seulement dans les cas que je viens de
spécifier; car lorsque la maladie est ancienne et que les adhérences nombreuses
se sont formées, les inoxas et les cautérisations , impuissants à changer les rap¬
ports du bassin et de la cuisse , ne produisent plus les résultats merveilleux rap¬
portés par les auteurs que je viens de citer.
La connaissance des causes de l’allongement apparent permet seul aussi de com¬
prendre l’observation suivante , qui appartient à P. Sue , et que je trouve citée
dans l’ouvrage si remarquable de MM. Humbert de Morley et Jacquier sur les
luxations delà cuisse, et que ces auteurs citent d’après M. P. Sue, qui l’a consi¬
gnée dans un ouvrage sur les maladies des os.
^ 11 s’agit d’un enfant de 12 ans, dont la cuisse devint plus longue que l’autre de
deux pouces. Moreau, chirurgien en chef de l’Hôlel-Dieu de Paris, décida qu’il y
avait luxation en dedans et en bas. Cependant, pendant un voyage à Bourbonne ,
les deux extrémités reprirent la même longueur. Au retour, la cuisse, dit l’auteur
de l’observation, se luxa de nouveau, et l’extrémité plus longue que l’autre de
quatre pouces resta quelque temps dans cet état ; on reprit l’usage des bains , et
l’os déplacé rentra dans sa cavité. Enfin, luxation nouvelle de la cuisse, pour la
troisième fois, avec les mêmes accidents que la seconde; sous l’influence des eaux
de Bourbonne, etc., l’os rentra en place pour n’en plus ressortir : la guérison fut
complète.
Evidemment, si les faits relatés dans cette observation sontbien observés, il est
impossible d’admettre l’explication qu’en a donnée Suc ; il n’y a pas eu trois
fois sortie et rentrée delà tête du fémur dans la cavité cotylo'ide. Une course en
voiture et l’emploi de quelques douches ne peuvent réduire une luxation ; l’exis¬
tence de celle-ci n’a été admise que par l’impossibilité où on se trouvait d’ex¬
pliquer sans elle l’allongement si considérable du membre malade. Du moment où
l’on rapporte cet allongement à ses véritables causes, c’est-à-dire à la position du
malade, toutes ces difficultés cessent. De telle sorte qu’en admettantes idées que
nous développons sur rallongement dans les coxalgies, l’on interprète sans peine
REVUE CRITIQUE. 83
les faits que présente la pratique, ctl’onsefait une idée neltcde toutes les obser¬
vations qu’on peut répéter au lit du malade, et des opinions qu’on trouve dans les
auteurs sur les causes de l’allongement.
(La deuxième partie au prochain numéro.)
REVUE CRITIQUE,
CIiia*tassgi©,
LETTRE A M. MALGAIGNE , SUR UNE LUXA¬
TION SCAPULO-HUMÉRALE EN BAS , par M. RO-
bcrt. — Cette lettre s’est trouvée égarée dans
un des numéros de janvier de la Gazette mé¬
dicale. Elle avait été remise à ce journal as¬
sez long-temps avant la création du nôtre,
et nous n’aurions eu que des remerciements
à adresser à M. Guérin pour se charger de
notre correspondance, s’il ne nous l’avait fait
si long-temps attendre. Il nous eût obligé da¬
vantage encore si , le Journal de chirurgie
créé et mis au monde, il nous avait renvoyé
une lettre qui nous était destinée , satisfai¬
sant du même coup le désir de l’auteur et le
nôtre. Mais puisqu’enfin il en a jugé autre¬
ment, il faut bien nous résigner à lui emprun¬
ter notre propre bien ; nous en tirerons d’ail¬
leurs cet avantage que nous pourrons ajouter
nos remarques à l’analyse du travail deM. Ro¬
bert, et mettre sous les yeux de nos lecteurs,
en quelque sorte, la lettre et la réponse.
M. Robert rappelle d’abord sur quels frêles
appuis reposait l’ancienne doctrine des luxa -
tions scapulo-humérales , et veut bien nous
accorder l’honneur de l’avoir ébranlée et ren¬
versée, en la mettant en présence des notions
anatomiques , des expérimentations, et enfin
des autopsies , qui toutes lui étaient con¬
traires.
« De tous ces faits, poursuit-il, vous dûtes
logiquement conclure que les observateurs an¬
ciens et modernes s’étaient trompés dans la
détermination du siège des luxations dites en
bas ou dans l’aisselle ; et qu’au lieu de repo¬
ser contre le bord axillaire du scapulum, l’os
du bras était en rapport avec l’apophyse co¬
racoïde. Vous imposâtes à cette luxation le
nom de sous-cor acoïdienne, comme indiquant
plus exactement la position de l’os luxé.
« Toutefois, pour compléter la démonstra¬
tion de cette nouvelle doctrine, il fallait re¬
chercher si la luxation en bas , proprement
dite, avait été réellement observée, et, dans
ce cas, en indiquer les symptômes et montrer
en quoi ils diffèrent de ceux de la luxation
sous-coracoïdienne. Ici , vous me permettrez
de vous le dire , vos efforts ont été moins
heureux. Ce déplacement ne pouvant être re¬
produit par les expériences sur le cadavre, et
les traités de chirurgie que vous avez pu con¬
sulter n’en contenant aucune observation ,
vous avez cru pouvoir en tracer l’histoire. »
La vérité est que, dans mon Mémoire sur la
détermination du siège et du diagnostic diffé¬
rentiel des luxations scapulo-humérales, pu¬
blié en 1836 dans les Mémoires de V Académie
royale de médecine, j’avais cru trouver, dans
une observation de Desault, un exemple uni¬
que de luxation en bas, et j’avais mis en re¬
lief la différence des symptômes observés par
Desault avec la description classique.
«En résumant cette observation, dit M. Ro¬
bert, on voit qu’un homme, après être tombé
sur le moignon de l’épaule, présente une dé¬
pression sous l’acronnon et une grande mo¬
bilité du bras; la longueur du membre n’a pas
été mesurée. On fait des tentatives de réduc¬
tion, mais le déplacement se reproduit à di¬
verses reprises, et met le chirurgien dans la
nécessité d’appliquer une pelote sous le creux
de l’aisselle et de maintenir le bras fixé con¬
tre le tronc. Maintenant, je vous le demande,
mon cher collègue, en présence de détails
aussi caractéristiques, est-il possible de voir,
dans l’observation de Desault, autre chose
qu’une erreur de diagnostic commise par ce
grand praticien, et une fracture du col de
l’humérus prise pour une luxation scapulo-
humérale? »
Cette critique est ferme et hardie ; et sans
doute, résumée en ces termes , l’observation
aboutit au diagnostic porté par M. Robert.
Toutefois, nous sommes moins touchés que
lui de la circonstance étiologique qu’il a écrite
en italique , la chute sur le moignon de l’é¬
paule ; et nous avons vu bon nombre de luxa¬
tions produites par un pareil accident. Il se
borne aussi à dire qu 'on fit des tentatives de
réduction ; tandis que le narrateur original
ajoute que, lors des premières, l’os parut ren¬
trer dans sa cavité ; et que, dans les secondes,
la réduction ne présenta plus de difficulté. Il
nous paraît fort difficile de concilier ces as¬
sertions avec l’idée d’une fracture du col hu¬
méral; et comment le fragment inférieur,
libre et ballottant dans l’aisselle, en aurait-il
imposé pour la tête humérale? Peut-être,
après ces simples remarques, le diagnostic de
M. Robert paraîtra-t-il moins assuré; toute¬
fois, cela ne saurait détruire entièrement la
84
REVUE CRITIQUE.
portée de sa critique; et nous reconnaissons
volontiers que le fait de Desault est trop né¬
gligemment raconté pour inspirer une confiance
absolue.
En le laissant donc dans le doute, et le
doute pour un fait est presque la mort, on ar¬
rive à cette conséquence que, jusqu’à nos
jours, il n’existait pas un seul exemple bien
avéré de la luxation de l’humérus en bas.
Sommes-nous cependant plus heureux que
nos devanciers, et aurions-nous enfin trouvé
cette luxation introuvable ? M. Robert croit
en avoir découvert un cas, publié parM. Vel¬
peau avec une interprétation un peu diffé¬
rente.
« C’est celui d’une dame âgée de 76 ans, qui
s’était pour ainsi dire pendue par la main
droite à une échelle, en tombant de la hauteur
d’une croisée dans ses appartements. Le coude
était écarté du tronc , Vacromion saillant , le
muscle deltoïde déprimé et tendu, le creux
sous-claviculaire augmenté, la tête de l’hu¬
mérus placée dans l’aisselle et sous la peau ,
entre les muscles grand dorsal et grand pec¬
toral; le bras plus long que Vautre d’un demi-
pouce. L’extension verticale réduisit facile¬
ment cette luxation. »
Ce fait présente en effet quelques analogies
remarquables avec celui que M. Robert a pu
observer iui-même, et que nous reprodui¬
rons tout-à-l’heure ; toutefois, nous lui ap¬
pliquerions volontiers la même critique qu’à
celui de Desault; et le défaut de détails plus
précis ne nous permet pas d’y attacher la
valeur que M. Robert a cru y trouver. Mais
nous arrivons enfin à sa propre observation,
et cette fois la rigueur des faits ne permet plus
le doute.
Le 15 juillet 18,42, le nommé Duhamel,
cocher, d’une forte constitution, conduisait
un cheval par la bride, lorsque celui-ci s’étant
tout -à-coup dressé sur le train de derrière,
l’entraîna par le bras droit, qui se trouva
ainsi subitement soumis à une traction vio¬
lente, et en même temps placé dans l’exten¬
sion verticale. 11 paraît qu’en outre la main
fut tordue et portée dans une supination for¬
cée. Il entra à l’hôpital Beaujon, et le lende¬
main , M. Robert le trouva dans l’état sui¬
vant :
« Le coude est tellement éloigné du corps
que l’axe du membre forme , avec la ligne
médiane du tronc, un angle de plus de 45°. Il
ne peut en être rapproché sans causer au ma¬
lade de très vives douleurs et un engourdis¬
sement le long de la face interne du bras; en¬
fin, il est un peu porté en avant.
« Le moignon de l’épaule ne présente pas
cet ap’atissement dont l’aspect est en général
si remarquable dans les luxations du bras.
Le muscle deltoïde est comme gonflé : ses fi¬
bres sont fortement tendues, et ses intersec¬
tions fibreuses se dessinent à travers la peau,
par autant de sillons verticaux.
« Si l’on prolonge par la pensée l’axe de
l’humérus , on voit qu’au lieu d’aboutir en
haut au centre du moignon de l’épaule, com¬
me dans l’état sain, il se rend au creux de
l’aisselle. La face externe du muscle deltoïde,
au lieu de se continuer à peu près en ligne
droite avec la face externe du bras, forme
avec celle-ci un angle obtus rentrant, dont
le sommet se trouve à l’insertion humérale de
ce muscle.
« La longueur du bras , mesurée de l’angle
postérieur de l’acromion à l’épicondyle, dé¬
passe celle du bras opposé de 5 centimètres en¬
viron (14 lignes).
« Enfin , il est facile de constater que l’hu¬
mérus a subi un léger mouvement de rotation
sur son axe, d’arrière en avant et de dehors
en dedans; car l’épicondyle , au lieu d’être
dirigé en dehors comme sur le bras sain, re¬
garde directement en avant.
<■ En refoulant le muscle deltoïde immédia¬
tement au dessous de l’apophyse acromion ,
on sent un vide profond, dû à ce que la tête
de l’humérus a abandonné la place qu’elle
occupe dans l’état normal.
« Si l’on porte la main dans le creux de
l’aisselle, on sent superficiellement et presque
immédiatement sous la peau, cette saillie os¬
seuse, reconnaissable à son volume, à sa du¬
reté, et à sa forme hémisphérique. En arrière,
elle repose surle bord axillaire de l’omoplate;
en dedans, elle appuie contre la paroi voisine
du thorax, et plus spécialement, à ce qu’il m’a
paru , contre le deuxième espace intercostal.
On peut, quoiqu’avec peine, faire glisser les
doigts entre elle et cette paroi ; mais le ma¬
lade éprouve alors, à la face interne du bras ,
une douleur vive, due sans doute à la pression
des filets fournis aux téguments du bras par
les deuxième et troisième nerfs intercostaux.
« Le plexus brachial paraît être placé, en
grande partie, contre sa face antérieure, entre
elle et le muscle grand pectoral; quant à l’ar¬
tère, elle se contourne sous elle , car les
pulsations en sont très superficielles et peu¬
vent être suivies sur toute l’étendue de la
saillie osseuse.
« La hauteur de la paroi antérieure de l’ais¬
selle , mesurée de la clavicule au bord infé¬
rieur du muscle grand pectoral, est plus lon¬
gue que celle du côté opposé de 5 centimètres
environ. Cette paroi est relâchée et légère¬
ment concave. En la déprimant avec la main,
on y reconnaît : 1° en haut l’apophyse cora¬
coïde; 2° plus bas, la tête de l’humérus, au
niveau du bord inférieur du muscle grand
pectoral, et à deux travers de doigt environ
au dessous de l’apophyse coracoïde.
« A ces symptômes , que l’absence de gon¬
flement des parties rendait des plus évidents,
REVUE CRITIQUE. 85
il était impossible de méconnaître l’existence
d’nne luxation de l’humérus sous la cavité
glénoïde, et au devant du bord axillaire du
scapulum. »
M. Robert fit saigner son malade, et le len¬
demain réduisit la luxation par notre méthode,
avec une grande facilité. Le sujet quitta
l’hôpital le 25 août, 24 jours après l’accident.
Il commençait à exécuter quelques mouve¬
ments ; toutefois, de grandes précautions lui
furent recommandées, attendu les graves dés¬
ordres dont la capsule articulaire avait été le
siège.
Nous avons reproduit littéralement la des¬
cription des symptômes, qui peut passer pour
un modèle d’exactitude et de clarté. Notre ex¬
cellent collègue nous avait invité avoir le ma¬
lade; mais la réduction n’avait pu être dif¬
férée, et nous regrettons beaucoup de n’avoir
pu observer par nous-même un cas aussi inté¬
ressant. Mais M. Robert l’a étudié avec une
attention si scrupuleuse que nous adoptons
sans réserve et son diagnostic et les consé¬
quences qu’il en a tirées.
Voilà donc cette luxation tant contestée qui
se produit enfin, appuyée sur un fait irréfra¬
gable. Il reste à se demander si ce fait uni¬
que peut servir à en fixer la séméiologie ; si
c’est un type qui se reproduira dans des con¬
ditions a peu près semblables, ou s’il ne faut y
voir qu’un cas exceptionnel, dont le souvenir
ne doit pas être perdu sans doute, mais qu’il
serait périlleux d’ériger en une variété stable
et régulière. Pour rendre bien nettement notre
pensée , nous ne croyons pas qu’il soit op¬
portun, quant à présent, de surcharger nos
classifications d’une luxation en bas, qu’on ne
pourrait décrire qu’avec un seul fait ; mais il
sera essentiel, dans toute histoire raisonnée
des luxations scapulo-humérales , de dire
qu’en dehors des luxations reçues, M. Robert
a observé un fait extrêmement remarquable
et offrant des phénomènes tout particuliers.
Nous louerions volontiers, en cette occa¬
sion, le ton grave et digne, et les formes ex¬
quises de la polémique de M. Robert; mais
les termes flatteurs dont il use à l’adresse de
son correspondant nous font un devoir de
nous abstenir , sinon pour l’en remercier.
DE LA REDUCTION DES LUXATIONS METACARPO-
PHALANGIENNES. — L’histoire des luxations
métacarpo-phalangiennes présente ce singu¬
lier contraste, que si l’on interroge les auteurs
qui ont précédé le 18e siècle, ils s’accordent
généralement à les regarder comme de peu
d’importance et d’une réduction très facile;
tandis qu’au contraire les chirurgiens les plus
rapprochés de nous insistent pour la plupart
sur la difficulté et même quelquefois l’impos¬
sibilité de la réduction. Etait-ce ignorance
dans les uns, et connaissance plus exacte des
faits dans les autres? On va voir que la même
dissidence se montre encore à notre époque,
ce qui tendrait à faire croire qu’elle pourrait
bien avoir sa source dans la diversité des faits
eux-mêmes.
M. Biéchy a publié récemment sur ce su¬
jet, dans Y Expérience, un petit mémoire qui
a été suivi d’une lettre du professeur Gerdy.
M. Biéchy rapporte d’abord un cas de luxa¬
tion de l’index qu’il a recueilli dans le service
de M. Marchai, de Strasbourg; nous repro¬
duisons exactement son récit.
« II s’agissait d’une jeune fille de 19 ans, qui
vint à la consultation et présenta une luxation
de la première phalange de l’indicateur sur le
métacarpien. La lésion était récente ; la base
de la phalange occupait la face dorsale du mé¬
tacarpien, dont la face articulaire proéminait
en avant et en bas dans le creux palmaire ;
en dehors de cette saillie, les téguments dis¬
tendus présentaient une dépression profonde ,
on eût dit une entaille. Ce sillon palmaire est
caractéristique dans ce genre de lésion; nous
l’avons depuis remarqué chez un autre sujet
portant une luxation analogue, mais d’an¬
cienne date. Déjà d’énergiques tentatives de
réduction avaient eu lieu; M. Marchai les re¬
nouvela, et fit dans ce but les tractions les plus
méthodiques , combinant alternativement les
extensions énergiques à des flexions brusques,
et exerçant une forte pression et en sens op¬
posé sur les deux extrémités luxées ; il cher¬
cha aussi à anéantir la puissance musculaire
en fatiguant les muscles par des secousses
réitérées et longtemps prolongées; toutes
ces manœuvres opératoires, comme l’habile
chirurgien l’avait prédit, furent inutiles.
M. Marchai rappelant les différentes théories
émises sur l’obstacle que ces luxations offrent
à la réduction, déclarait partager, sur ce point
de la science, les vues émises par MM. Vi¬
dal de Cassis et Malgaigne; puis il expliqua
le mécanisme de ces lésions dans lesquelles,
dit-il, la phalange en se portant en haut et
au-dessus de la tête du métacarpien, entraînait
les muscles qui s’y inséraient et qui, de paral¬
lèles qu’ils étaient au levier métacarpien, lui
devenaient obliques et embrassaient le col de
ce dernier os par deux anses charnues , dont
l’interne était renforcé par les tendons flé¬
chisseurs. Dans cette disposition anormale,
ajouta-t-il, la rétraction des muscles est d’au¬
tant plus énergique et oppose une résistance
d’autant plus grande, que les tractions exercées
sur la phalange tiraillent les muscles qui s’y
insèrent et qui , réagissant en raison directe
de la force réductive qui les sollicite, rendent
tous les efforts impuissants. M. Marchai pro¬
posa alors de trancher la difficulté, en suivant
le précepte de M. Malgaigne, par la section de
la lèvre externe de la boutonnière. Mais la
jeune malade se refusa à l’opération, confiant,
86 REVUE CRITIQUE.
disait-elle, son doigt malade aux efforts de la
nature. Cependant, avant de quitter l’hospice,
elle fut présentée à la consultation chirurgicale
de la Faculté , où de nouvelles tentatives de
réduction eurent lieu et furent également in¬
fructueuses. Là, un chirurgien, qui jouit aussi
à juste titre d’une grande autorité dans la
science, donna une autre interprétation des
difficultés de réduction que présentent les
luxations métacarpo-phalangiennes. Selon lui,
l’obstacle résidait dans le changement de
rapports des ligaments latéraux qui , de pa¬
rallèles aux leviers osseux à l’état normal,
deviennent, dans ces lésions, perpendiculaires
à l’axe de ces leviers. Cette théorie, que nous
avons déjà signalée comme professée par Du-
puytren , exposée de nouveau avec talent ,
trouva de nombreux partisans, mais n’avança
eh rien la question de la réductibilité ; car,
quelque rationnels que semblassent être les
efforts exercés dans l’intention de ramener le
parallélisme des ligaments et des os, la jeune
malade s’éloigna néanmoins conservant une
difformité que le temps a rendue depuis par¬
faitement incurable. »
Dans ces circonstances , M. Marchai dési¬
rant éclairer la question par de nouvelles in¬
vestigations, chargea M. Biéchy de tenter
quelques expériences sur le cadavre. Ces ex¬
périences furent de trois sortes :
1° Il enleva toutes les parties molles, même
la capsule, en respectant seulement les liga¬
ments latéraux. Alors il suffit d’un certain
effort pour luxer les phalanges ; et les liga¬
ments de parallèles qu’ils étaient aux os leur
devinrent perpendiculaires. La réduction fut
des plus faciles.
2° 11 enleva toutes les parties molles, sauf
les ligaments latéraux et la capsule. Si l’on
opère alors la luxation, la capsule se déchire,
livre passage à la tête du métacarpien , est
entraînée en arrière par la base de la pha¬
lange déplacée, et s’interpose entre le col mé¬
tacarpien et le rebord antérieur de la base de
la phalange. « Ce bourrelet, formé par la cap¬
sule plissée et réfléchie sur elle-même, fait
l’office d’une espèce de cale qui offre une
grande résistance à la réduction. Cette portion
de la capsule enroulée sur elle-même, insi¬
nuée à la manière d’un coin entre les deux
extrémités articulaires, contribuant encore à la
distension des ligaments latéraux, ces derniers
offrent aussi de leur côté un puissant obsta¬
cle aux efforts d’extension. Nous avons même
rencontré, ajoute M. Biéchy, une si grande
résistance duc à ce bourrelet capsulaire, dans
la réduction d’une luxation du médius, que
toutes nos tentatives restèrent infructueuses
jusqu’à ce que nous eussions dégagé la capsule
d’entre les surfaces articulaires.»
5° Enfin sur une main où il avait préparé
les muscles, M. Bicchy a constaté l’exacti¬
tude de nos propres expériences sur la nou¬
velle disposition de ces organes et leur rési¬
stance à la réduction.
De tout quoi il conclut que l’obstacle fon¬
damental est tantôt la rétraction musculaire,
tantôt la disposition de la capsule, ou ces deux
causes à la fois; et il arrive en fin de compte
à cette conséquence décourageante et que nous
reproduisons littéralement :
Qu’en thèse générale les luxations méta¬
carpo-phalangiennes sont irréductibles par
les moyens ordinaires de l’art.
Voilà certes qui est fort grave au premier
abord; mais en y réfléchissant bien, on voit
que M. Biéchy a reculé lui-même devant sa
propre idée , et il n’admet l’irréductibilité
qu ’en thèse générale. Ce qui, traduit en bon
français, veut dire sans doute qu’il y a des cas
particuliers où l’on réduit très bien par les
moyens ordinaires ; et il resterait à savoir si
ces cas particuliers forment véritablement l’ex¬
ception ou la règle. A ne consulter que les
expériences de M. Biéchy, il ne devrait pas
même y avoir d’exception en thèse géné¬
rale: ; aussi il prend soin d’invoquer en sa fa¬
veur les faits pathologiques consignés dans la
science.
Heureusement il est permis d’appeler de
cette sentence. En ce qui concerne les expé¬
riences de M. Biéchy , elles n’ont pas à
notre sens une valeur suffisante , attendu
qu’elles ont été faites comme a plaisir dans
les conditions les plus éloignées de celles
dans lesquelles les luxations se produisent; et
quand on veut étudier les conditions des liga¬
ments , des capsules et des muscles, la pre¬
mière condition est de ne pas les mettre, par
une dissection préalable, dans un état tout-à-
fait anormal. Les faits qu’il invoque ne sont
pas plus concluants : d’abord parce que des
faits de ce genre sont très peu nombreux dans
la science, et ensuite parce que M. Biéchy est
bien loin de les connaître tous. Sa conclusion sc
trouve ainsi dépourvue de fondement, et pèche
tout au moins par une exagération démesurée.
Mais alors, dira quelqu’un, pourquoi avoir
insisté si longuement sur ce travail? Nous en
avons eu deux raisons. 11 importe d’abord de
repousser de la science les idées aventureu¬
ses qui s’y présentent avec le cortège spé¬
cieux des expérimentations et des faits di¬
rects , et mettre les jeunes travailleurs en
garde contre ce double péril, de se laisser sé¬
duire à des expériences mal faites; et de s’ima¬
giner, quand ils ont rassemblé deux ou trois
observations banales, qu’ils ont fait l’inven¬
taire de la science. Mais de plus, en laissant
de côté l’exagération des conséquences, il
n’en résulte pas moins des recherches de
M. Biéchy, que certaines luxations métacarpo-
phalangiennes offrent une résistance incroya¬
ble, même à des chirurgiens dont l’habileté
BEVUE CRITIQUE.
et îa compétence ne saliraient être niées.
Il reste à se demander si ces chirurgiens
connaissaient bien tous les moyens de l’art, et
si leur insuccès ne tient pas à la méthode
qu’ils ont suivie. M. Gerdy semble tenir pour
l’affirmative; nous le laisserons lui-même
exposer ses vues h cet égard :
« Si cette réduction est aussi difficile que
le disent les auteurs, cela tient, je crois, sur¬
tout à ce que l’on emploie la méthode exten¬
sive. Le fait est que je n’éprouve point ces
difficultés en me servant d’une autre méthode
que je nomme impulsive directe, et qu’on
pourrait appeler aussi méthode par plisse¬
ment. Voici en quoi elle consiste : la première
phalange du pouce ou du premier orteil étant
luxée sur le dos du premier métacarpien ou
du premier métatarsien, j’embrasse la main
ou le pied avec les quatre derniers doigts dés
mains croisés les uns sur les autres, et les
deux doigts indicateurs en particulier croi¬
sés sur la tête du métacarpien ou du méta¬
tarsien rendue saillante par le fait de la luxa¬
tion ; puis appliquant les pouces derrière la
phalange luxée , qui est renversée en arrière
à peu près h angle droit, et qui repose sur
le métacarpien ou sur le métatarsien corres¬
pondant par sa surface articulaire, je la re¬
pousse doucement et peu h peu , jusque sur
le cartilage de la tête articulaire avec la¬
quelle elle était unie auparavant. Lorsqu’elle
y est parvenue , un mouvement de bascule
imprimé à la phalange achève la réduc¬
tion. Quelquefois je m’y prends d’une autre
manière , mais j’agis toujours par le même
mécanisme. Je saisis la phalange luxée avec
le pouce d’une seule main, ou avec les deux
pouces réunis derrière cet os; puis , ap¬
puyant le côté radial du doigt indicateur sur
la tête de l’os métacarpien ou métatarsien
correspondant, j’attire doucement, en la fai¬
sant glisser sur l’os métacarpien ou l’os mé¬
tatarsien, la phalange déplacée, et quand elle
est revenue sur la courbure de leur tête articu¬
laire, un mouvement de bascule réduit la luxa¬
tion aussi facilement que par l’autre procédé.
« C’est du moins ce qui m’est toujours ar¬
rivé dans les cas où j’en ai fait usage. Je me
rappelle très bien les avoir employés tous les
deux avec succès pour deux cas de luxation
phalango-métatarsienne , en 1840 et 1842, à
l’hôpital de la Charité, et pour un cas de
luxation phalango-métacarpienne, à l’hôpital
Saint-Louis, en 1838 ou 59. Pourquoi réussit-
on si facilement par la méthode de glisse¬
ment ? C’est que, par des raisons de mécani¬
que inutiles à exposer icij, il est plus aisé de
faire glisser parallèlement l’une à l’autre deux
pièces de bois liées ensemble par un ou plu¬
sieurs anneaux de corde, que de les écarter
en tirant perpendiculairement ou obliquement
sur les deux pièces. »
8^
Cette explication n’est peut-être pas assez
claire ; car il nous semble fque précisément
M. Gerdy agit sur la phalange dressée perpen¬
diculairement sur l’os métacarpien ; et pourvu
que la position soit la même, et le mouvement
dirigé dans le même sens, il ne nous paraît
pas qu’il y ait beaucoup d’importance à ce que
ce mouvement soit opéré par traction ou par
impulsion. La chose vraiment importante, c’est
que M. Gerdy a obtenu trois réductions par
cette méthode; à quoi nous pourrions ajouter
qu’elle avait également bien réussi à Hcy, qui
toutefois ne l’avait pas aussi exactement dé¬
crite. Mais est-il permis d’espérer toujours
d’aussi faciles succès ? Nous n’hésitons pas à
le nier. Nous avons vu cette même manœuvre
échouer à plusieurs reprises sur une luxation
du pouce qui fut réduite séance tenante par
un autre procédé. Ces sortes de luxations se.
présentent trop rarement pour qu’un chirur¬
gien, ù moins d’un bonheur spécial, en puisse
tracer l’histoire complète d’après sa propre
expérience; et malheureusement la plupart
des observations publiées jusqu’ici, y compris
même celle de M. Biéchy , manquent de trop
de détails pour être d’un bien grand secours.
Toutefois ce qui résulte le plus clairement
de nos recherches, c’est qu’il y a au moins
deux degrés ou plutôt deux variétés dans le
déplacement ; l’une de ces variétés est assez
facile à réduire , même par différents procé¬
dés, tandis que l’autre résiste avec une opi¬
niâtreté quelquefois invincible. Nous trouve¬
rons probablement plus tard line occasion de
revenir sur ce sujet avec tous les développe¬
ments qu’il comporte.
RÉDUCTION DES LUXATIONS DES PHALANGES.
—Les luxations des phalanges entre elles sont
moins rebelles; toutefois, comme elles sont
aussi fort rares, on lira avec intérêt le fait
suivant, dans lequel M. Gerdy a employé avec
succès sa méthode par glissement.
Une femme de 48 ans s’était laissée tomber
dans un escalier, et le poids du corps avait
surtout porté sur la main gauche. Elle entra
le lendemain, 45 janvier 1841, dans le service
de M. Gerdy, se plaignant d’une douleur très
vive au doigt médius, qui avait perdu la faculté
de se mouvoir. Ce doigt fut trouvé dans l’état
suivant :
« Il est plus court que dans l’état ordinaire ;
c’est-à-dire qu’au lieu de dépasser le bout
des doigts indicateur et annulaire , il est au
même niveau qu’eux ; il offre une courbure
assez marquée dont la convexité est tournée
en dedans : son articulation phalango-phalan-
ginienne est déformée de manière à présen¬
ter sur la face dorsale du doigt une saillie
correspondante à la tête de la seconde pha¬
lange, et surmontée en arrière d’une dépression
assez profonde; sur la face palmaire existe une
88
REVUE CRITIQUE.
autre saillie qui correspond, elle, a l’extrémité
antérieure de la première phalange, et que
limite en axant un sillon un peu moins pro¬
fond que le précédent. Le doigt est légère¬
ment fléchi; ses mouvements entre la pre¬
mière et la deuxième phalange sont impos¬
sibles, et quand on cherche à en produire,
on rend beaucoup plus vives les douleurs.
D’ailleurs, quelque effort qu’on fasse, on n’ar¬
rive point à rendre au doigt sa longueur
normale. A tous ces caractères il était facile
de reconnaître une luxation en arrière. »
Cette femme avait été soumise , au Bureau
central , pendant dix minutes, à des efforts de
traction très considérables et qui n’avaient
rien produit; la réduction fut effectuée de la
manière suivante :
« M. Gerdy embrasse le doigt luxé entre
l’indicateur et le pouce, de manière à ce que
l’indicateur soit appliqué contre la tête de la
première phalange, et le pouce sur la tête de
la seconde ; puis par un mouvement en sens in¬
verse de ces déux doigts, il cherche à faire glis¬
ser l’une sur l’autre les têtes articulaires, afin
de les mettre en présence ; et quand cela a été
obtenu, il opère un mouvement de flexion
brusque du doigt, pendant lequel il est ordi¬
naire de voir la luxation se réduire ; si une
seule main ne suffisait pas , on pourrait faire
usage des deux ; c’est ainsi que les choses se
passèrent chez notre înalade, qui sortit guérie
le 20 janvier , le doigt ayant été maintenu
immobile à l’aide d’un petit bandage roulé. »
Sur la prétendue amaurose abdominale
de quelques ophtalmologistes. — Nous n’avons
peut-être jamais mieux senti l’utilité et la
nécessité d’une haute et sévère critique dans
les matières chirurgicales qu’en lisant l’article
suivant, dont nous indiquerons les sources
tout-à-l’heure.
« M. Scherrer a traité en allemand de Ya-
maurose dite abdominale , qu’il définit: une
diminution de la vue par suite d’une affection
des nerfs ciliaires, sympathique d’un trouble
dans le système nerveux ganglionnaire de
l’abdomen. La lésion rétinienne, toujours se¬
condaire, est accompagnée de désordres dans'les
fonctions abdominales, d’engorgemens viscé¬
raux, de dérangements hémorrhoïdaires ou
menstruels. Les symptômes sont: l’immobilité
de l’iris, sa projection en avant, sa dilatation
transversalement ovalaire, un cercle brun au
bord pupillaire, comme si l’uvée s’était repliée
en dehors; une teinte jaunâtre des vaisseaux
variqueux sur la conjonctive; la co-existence
d’une affection du ventre, etc. Cette amaurose
a un pronostic moins grave que les autres;
le traitement, jusqu’ici, a consisté surtout
dans l’emploi des extraits végétaux, des gom¬
mes-résines, du tartre stihié à doses réfrac¬
tées, etc. M. Scherrer a retiré de grands
avantages de la pulsatille et de l’arnica, iso¬
lées ou combinées. La première est presque
spécifique dans l’amaurose abdominale; elle
agit comme antiparalytique. Les signes de son
action sont : des douleurs dans le sourcil et
l’œil, du larmoiement, puis le retour de la
motilité de l’iris, etc. L’auteur emploie l’ex¬
trait de pulsatille préparé avec le suc exprimé,
à la dose de un à huit grains (cinq à quarante
centigrammes). L’arnica lui a réussi surtout
lorsque la congestion sanguine est très in¬
tense dans l’œil; par exemple, dans les cas
où elle a déjà déterminé des épanchements de
sang dans l’organe, il emploie l’extrait de
fleurs d’arnica. »
Ce mémoire a été lu au congrès scientifi-
fique de Strasbourg en 1842. L’extrait qui pré¬
cède fait partie d’une Revue médico-chirurgi¬
cale des travaux de ce congrès, rédigée par
M. Pétrequin; ladite Revue a été lue à la so-
ciété de médecine de Lyon, insérée dans les
Annales d’ oculistique , et enfin publiée a
part; en sorte que les idées de M. Scherrer
ont eu une assez grande publicité. Il ne paraît
pas que nulle part elles aient soulevé quel¬
ques objections; d’ailleurs il faut bien dire
que l’auteur n’a fait là que traiter, à son point
de vue particulier, d’une maladie reconnue et
proclamée par la plupart des ophtalmologistes
allemands.
Or, en introduisant leur amaurose abdomi¬
nale dans la pathologie , ces ophtalmologistes
ont-ils d’abord pris toutes les précautions né¬
cessaires pour s’assurer de sa réalité ? On peut
hardiment affirmer le contraire. Toute leur
étiologie est de l’imagination pure; la sé¬
méiologie est de l’imagination pure; la théo¬
rie est au-dessous de tout ce qu’on en pourrait
dire. Une affection des nerfs ciliaires! et la
preuve? Sympathique d’un trouble dans le
système nerveux ganglionnaire de l’abdomen ;
et la preuve? La lésion rétinienne toujours se¬
condaire; et la preuve? De preuve, il n’y en a
point; bien plus, la seule chose qui aurait un
air de preuve, le traitement, devient même une
objection capitale, tant la théorie est prudem¬
ment combinée. Quoi! vous nous annoncez
que la lésion rétinienne est toujours secon¬
daire; et dans votre traitement vous laissez-
là les causes organiques pour vous attaquer
exclusivement au symptôme? La pulsatille
agit, dites-vous, comme antiparalytique ; que
fera-t-elle donc contre ces engorgements viscé¬
raux qui tiennent l’amaurose sous leur dépen¬
dance? Que dirai-je de ces symptômes ca¬
ractéristiques, la dilatation de la pupille en tra¬
vers, le cercle brun du bord pupillaire , etc.,
qui sont également déterminés par des engor¬
gements viscéraux de quelque viscère abdo¬
minal que ce soit, par des dérangements hé¬
morrhoïdaires , ou par des dérangements
menstruels ; et qui sont après tout si peu ca-
89
REVUE CRITIQUE.
ractéristiques, que M. Sclierrer est peut-être
le seul qui les ait vus ? Il faut faire la guerre, une
rude et impitoyable, guerre à ces malheureuses
spéculations qui tendraient à détruire le ca¬
ractère positif de la chirurgie , et à égarer
tout ensemble les élèves et les praticiens.
En résumé, M. Sclierrer paraît avoir réussi
dans quelques cas d’amaurose en employant la
pulsatille et l’arnica ; c’est une médication pu¬
rement empirique qui n’a pas plus que les
autres le mérite d’une efficacité constante;
mais du moins est-ce une ressource assez in¬
nocente et qu’on pourra tenter sans crainte
toutes les fois que la strychnine aura échoué.
Obstétrique*
DERNIER RÉSUMÉ STATISTIQUE dôS faits ûl?~
servés à la Maternité de Stuttgard , du 1er
juillet 1840 au 50 juin 1841. — On peut citer
comme un modèle ce résumé, que vient de
publier le docteur Elsæsser, directeur de l’é¬
tablissement. J’en extrais les points les plus
importants.
Dans l’année qu’il comprend, 209 accou¬
chements ont eu lieu, parmi lesquels un ac¬
couchement de jumeaux , ce qui porte à 210
le nombre des naissances. — 186 enfants (104
garçons et 82 filles) sont nés à terme ; 23 (14
garçons et 9 filles) avant terme; plus, un cas
d’avortement à 4 mois. — 10 enfants ont été ex¬
pulsés morts, 200 vivants, dont 30, par di¬
verses causes, sont morts dans l’établisse¬
ment. Les naissances avant terme, observées
16 fois chez des primipares, 8 fois chez des
multipares, du 4e au 9e mois, ont eu ceci de
remarquable, que 22 fois l’enfant présentait le
sommet, et 2 fois seulement les pieds. Ces
accouchements prématurés, dont la cause a
pu être quelquefois reconnue, paraissaient ré¬
sulter, dans 2 cas , d’efforts et de fatigue ;
dans d’autres , d’une chute, d’une toux spas¬
modique , d’une urticaire, d’une pneumonie ,
d’une induration ou d’une hypertrophie du
placenta, de l’existence de la syphilis chez le
père. — 3 des enfants expulsés prématurément
étaient putréfiés ; un, h 4 mois, n’a donné aucun
signe de vie. Les autres sont nés vivants,
mais 11 sont morts dans la première heure,
dans le cours du premier jour ou dans les trois
premières semaines; 7 autres ont continué
de vivre; c’étaient ceux qui n’étaient nés que
5 à 4 semaines avant leur terme. Parmi les
10 enfants nés morts, 7 furent expulsés natu¬
rellement; les 5 autres parurent avoir suc¬
combé aux difficultés des diverses manœu¬
vres qui durent être pratiquées.
Le relevé des présentations donne le résul¬
tat suivant :
Sommet (lreposit.,161.— 2e posit.,27). 188
Face . 5
Siège... . 2
Pieds . 5
Partie latérale du tronc . 5
Présentations inconnues (7 femmes sont
accouchées en se rendant à l’établis¬
sement) . 9
Parmi les positions occipito-postérieures ,
une seule resta telle jusqu’à la fin du travail ;
et bien que le bassin n’eût que des dimensions
ordinaires , l’accouchement ne s’en termina
pas moins sans secours. L’enfant ne pesait
pas moins de 8 livres 9 onces; l’état apoplec¬
tique dans lequel il naquit se dissipa promp¬
tement. Encore un fait à ajouter à ceux déjà
si nombreux qu’on pourrait opposer à l’opi¬
nion d’un illustre accoucheur, sur l’impossibi¬
lité de l’accouchement spontané dans les con¬
ditions ici spécifiées. Si je signale ce cas entre
les autres, c’est pour rappeler le mécanisme
trop peu connu de l’expulsion dans les posi¬
tions occipito-postérieures qui ne se rédui¬
sent point, par les progrès du travail, en oc-
cipito-antérieures. Elsæsser insiste sur le
siège de la tuméfaction qui, très considérable
au niveau de la fontanelle antérieure, s’éten¬
dait en décroissant sur tout le front, ainsi que
cela a lieu, ajoute-t-il , dans cette anomalie
rare du mécanisme de l’accouchement natu¬
rel. Que faut-il conclure de cette remarque?
c’est que la région de la fontanelle antérieure
et le front sont les parties qui se sont avan¬
cées les premières et ont correspondu au vide
de la vulve , et que l’occiput, au lieu de se
dégager le premier au niveau de la commis¬
sure périnéale, y est arrivé tout au plus
en même temps que le front se dégageait en
avant; le mouvement de flexion outré, re¬
gardé comme indispensable dans cette posi¬
tion, n’avait donc pas eu lieu. Ce mécanisme,
si bien indiqué par Nægelé , et sur lequel
M. Guillemot ( Archives générales de Méde¬
cine) a au moins le mérite d’avoir appelé
l’attention des accoucheurs français , doit-il
être considéré seulement comme une variété?
N’est-il qu’une anomalie curieuse, un premier
degré de cette conversion qu’on observe quel¬
quefois d’une présentation du sommet en
présentation de la face? L’opinion générale
en Allemagne, conforme à celle de Nægelé ,
fait de ce mécanisme la règle et non l’excep¬
tion. S’ils veulent examiner ce point impor¬
tant d’obstétrique sans idées préconçues , les
accoucheurs français , encore dissidents, se
convaincront de la justesse des observations
faites par fe savant professeur de Heidelberg.
J’ai pu, dans un cas récent, faire suivre aux
élèves de la Maternité les diverses phases de
l’engagement et de l’impulsion de la tête dans
un cas tout-à-fait semblable à celui observé
par Elsæsser.
90
RËVUB CRITIQUE.
Après avoir signalé une primipare, dont
l’accouchement n’a duré que 3/4 d’heure, le
professeur de Stuttgard cite le cas d’une
femme multipare chez laquelle la lèvre anté¬
rieure du col , pressée violemment entre la
tête et le bassin, se tuméfia considérable¬
ment, et descendait presque jusqu’à la vulve.
L’accouchement ne s’en termina pas moins
spontanément. Il faut, joindre ce cas à ceux
que Puchelt rapporte dans son mémoire De
tumoribus in pelvi partum impedientibus ,
et à celui que j’ai cité moi-même dans l’ana¬
lyse étendue de cet ouvrage, que j’ai insérée
dans les Archives. Cette circonstance, en ap¬
parence fâcheuse , ne doit donc point préoc¬
cuper sérieusement l’accoucheur.
Elsæsser rapporte ensuite deux cas dans
lesquels Fhydropisie de l’amnios prolongea
considérablement la durée du travail. La pa¬
tience, dont il donne le conseil, et dont tout
accoucheur, sans doute, doit avoir ample pro¬
vision, n’est pas ici l’unique ni même le
meilleur remède. La rupture prématurée des
membranes, en supposant qu’il n’y eût à l’em¬
ploi de ce moyen aucune contre-indication ,
eût épargné bien des douleurs et notablement
abrégé le travail. Quelle que soit la souplesse
de l’orifice, quelque bien préparé qu’il soit à
la dilatation , encore faut-il, pour que cette
dilatation s’opère quand les membranes sont
encore entières, que l’utérus se contracte ré¬
gulièrement, et que ces contractions puissent
engager la poche de l’eau à travers l’orifice.
Or, la distension de l’œuf, qui est la consé¬
quence d’une grande accumulation de liquide
amniotique, qu’elle coexiste ou non avec une
résistance exagérée des membranes , rend
précisément impossible les deux conditions
que nous venons de rappeler. Distendu outre
mesure par l’œuf, l’utérus est dans le cas de la
vessie dans laquelle l’urine est accumulée et
retenue. Il se contracte, mais sans pouvoir
agir sur son contenu ; d’un autre côté , les
membranes trop tendues ne peuvent s’enga¬
ger dans l’orifice, et la dilatation ne fait au¬
cun progrès. Qu’on rompe les membranes ,
qu’on évacue une partie du liquide amnioti¬
que, n’aura-t-on pas mis l’utérus dans les con¬
ditions où le cathétérisme place la vessie
lorsqu’on a évacué une partie de l’urine. Les
deux organes, chacun dans des circonstances
très analogues, reprennent leur ressort et se
contractent efficacement. L’urine, qui tombait
d’abord perpendiculairement en sortant de la
sonde, jaillit à distance, lancée par les contrac¬
tions de la vessie ; la tête, poussée sur un orifice
souple et bien préparé, sert de point d’appui,
se dilate bientôt elle-même et franchit quelque¬
fois avec une rapidité inespérée. Ces idées,
maintes fois exprimées à la Clinique d’accou-
cbement et popularisées en France depuis plu¬
sieurs années, doivent être rapportées à leur
véritable auteur. M. le professeur P. Dubois,
après les avoir exposées avec cette finesse
d’aperçus qui donne tant de charme et d’éclat
à ses leçons, a souvent rendu les élèves té¬
moins des avantages de la rupture prématu¬
rée des membranes dans le cas d’hydropisic
de l’amnios. Imbu de ce précepte, j’en ai
plus d’une fois moi-même, à la Maternité,
constaté l’excellence.
Sur les 210 accouchements qui ont eu lieu
à sa clinique, Elsæsser a compté 23 cas d’en¬
tortillement simple, double ou triple du cor¬
don; cette circonstance n’a été aucunement
fâcheuse pour l’enfant ni pour la mère. 11
n’est pas inutile d’insister sur cette innocuité.
Les résultats de la Clinique et de la Maternité
la constatent également et confirment à cet
égard l’assertion de madame Lachapelle. Aussi
ne doit-on pas , à l’exemple du docteur Næ-
gelé fils, attacher une trop grande importance
pratique au souffle du cordon, dont l’exis¬
tence, en supposant qu’elle fût réellement un
signe d’entortillement , ne saurait fournir
d’indication. J’espère qu’on a oublié l’absurde
conseil d’une manœuvre dangereuse, donnée
il y a quelque temps, pour remédier à des ac¬
cidents réellement imaginaires.
Les enfants nés par la face, au nombre de
5, dont 4 expulsés naturellement, et 1 extrait
par le forceps, étaient tous vivants. Chez une
femme multipare, l’accouchement fut si ra¬
pide que la tête sortit encore enveloppée des
membranes. Les accoucheurs savent qu’il y a
réellement deux classes d’accouchement par
la face : les uns qui offrent des difficultés ex¬
trêmes; les autres, au contraire, qui se ter¬
minent avec une facilité et une promptitude
merveilleuses.
Les accouchements par les pieds ou par le
siège ont été moins heureux; un enfant qui
présentait les fesses, et dont la tête ne put
être extraite qu’avec le forceps, naquit mort.
Les mômes circonstances se reproduisirent
dans un cas de présentation des pieds, et le
résultat fut le même. Un troisième était mort
et putréfié. Les 2 seuls enfants vivants furent
un premier jumeau, qui naquit par le siège,
et un enfant avant terme, qui vint par les
pieds.
Trois présentations de l’épaule gauche néces¬
sitèrent la version; l’extraction, difficile dans
un cas , détermina la mort de l’enfant. Les
deux autres furent extraits vivants.
Sept applications de forceps furent faites dans
des conditions bien spécifiées, à l’exception
d’un cas indiqué sous le nom d’enclavement,
et que la longueur de l’opération ferait soup¬
çonner avoir été un cas, soit de rétrécisse¬
ment léger du bassin, soit de situation trans¬
versale de la tête. Toutes les autres applica¬
tions de forceps furent nécessitées par l’insuf¬
fisance des contractions, seule ou combinée
Ôi
REVUE CRITIQUE.
avec un volume trop considérable de 10 tête.
Toutes les femmes ainsi accouchées étaient
primipares. Tous les enfants furent extraits
vivants, à l’exception du premier. Malgré cet
heureux résultat, on ne peut s’empêcher de re¬
marquer que l’application du forceps a été
faite dans une proportion fort supérieure à celle
dans laquelle on a d’ordinaire recours , en
France au moins, à l’emploi de cet instru¬
ment. Il est juste, toutefois, de reconnaître
que cette opération n’a été décidée qu’après
un temps assez long, de 24 heures au moins,
et pratiquée seulement alors que l’insuffi¬
sance des efforts maternels avait été bien
constatée. Je ne doute pas que d’autres résu¬
més du docteur Elsæsser ne donnent une pro¬
portion moins forte d’opérations, et. que nous
ne puissions un jour , en en réunissant plu¬
sieurs, avoir une idée exacte de la pratique
de la Maternité de Stuttgard.
Deux cas de procidence du cordon se sont ter¬
minés heureusement, après la rétropulsion de
l’anse qui avait glissé. C’est une pratique
qu’il ne faut point abandonner , malgré le
conseil contraire donné il y a quelque temps
par Osiander. Je n’ai pas besoin de rappeler
les cas exceptionnels où l’on pourrait s’en écar¬
ter. La règle n’en doit pas moins subsister.
Pour ma part, les faits dont j’ai été témoin ne
me laissent point de doute sur les avantages
de cette rétropulsion , quand elle peut être
faite, etsur l’innocuité de la manœuvre, quand
elle ne réussit pas.
Trois femmes eurent des hémorrhagies après
l’accouchement ; deux de ces hémorrhagies ,
déclarées avant la délivrance , cessèrent
promptement après l’extraction du placenta.
La troisième, survenue après la délivrance ,
continua opiniâtrement, par suite d’un état de
flaccidité de l’utérus. La femme mourut ané¬
mique et hydropique.
Pendant l’année qui comprend le résumé du
docteur Elsæsser , les maladies puerpérales
ont été fort communes , presque toutes com¬
pliquées d’affections des voies digestives ,
d’embarras gastrique ou intestinal. Quatre cas
de fièvres puerpérales bien caractérisées se
terminèrent par la mort. Les lésions anatomi¬
ques consistaient principalement dans l’in¬
flammation des grandes membranes séreuses,
l’inflammatiou des voies aériennes, etc. En
outre, on observa 12 cas de péritonite puer¬
pérale franche, et dont l’issue fut heureuse.
Enfin, les érysipèles furent très communs.
Parmi les maladies des nouveau-nés, nous
remarquons, outre le muguet et l’ophthalmie
qui attaquèrent un grand nombre d’enfants ,
1 cas d’éclampsie, 1 cas de choléra, et 4 cas
de tétanos, tous mortels. Le développement
de cette dernière maladie, fort rare chez nous,
tient-il à des circonstances particulières, à la
situation de l’hôpital, à l’état des salles , à
quelque négligence de la part des personnes
chargées de soigner les enfants? Nous l’igno¬
rons ; et nous sommes , d’un autre côté ,
étonnés de ne point voir figurer, dans cette
liste de maladies, les affections des organes
respiratoires, si communs dans nos hôpitaux,
non plus que l’endurcissement du tissu cellu¬
laire.
I?lii&i*st&si©©t®§;ie cliisimagieaïe«
Sur l’emploi dû cyanure de mercure sous
FORME DE POMMADE.
Parent Duchâtelet a introduit en thérapeuti¬
que l’usage du cyanure de mercure, qui était
à peine usité avant lui ; il a donné, pour em¬
ployer ce médicament, tant à l’intérieur qu’à
l’extérieur, plusieurs formules qui sont adop¬
tées généralement par les médecins praticiens;
mais il semble que Parent n’ait pas eu de fré¬
quentes occasions d’employer la pommade au
cyanure de mercure qu’il vante dans le pan¬
sement des chancres; car il n’aurait pas tardé
à s’apercevoir que la dose du cyanure de mer¬
cure est beaucoup trop forte, et que sa pom¬
made cause souvent des douleurs insupporta¬
bles, qui obligent à en discontinuer l’emploi.
Cette dose , réduite à moitié , a même causé
des accidents chez deux malades. Ces faits
coïncident parfaitement avec ceux observés
par M. Ricord.
Nous allons maintenant passer en revue les
formules adoptées par les auteurs en crédit.
Pommade de cyanure de mercure.
(Parent.)
Cyanure de mercure. 6 décigrammes.
Àxonge . 50 grammes.
Mêlez. Dans le pansement des chancres vé¬
nériens.
Nous l’avons dit, il faut réduire la dose du
du cyanure à un décigramme.
Pommade de cyanure de mercure.
(Biett.)
Cyanure de mercure. . . 2 décigrammes.
Axonge . 50 grammes.
Mêlez. Pour les ulcérations syphilitiques.
La proportion de cyanure est encore trop
considérable, on est souvent forcé de la ré¬
duire de moitié.
Pommade avec le cyanure de mercure.
(Biett.)
Cyanure de mercure. . . 9 décigrammes.
Axonge . 50 grammes.
Huile essent. de citron. . 6 décigrammes.
92
BULLETIN,
En frictions légères, deux à quatre grammes,
contre certaines dartres squammeuses humi¬
des, avec inflammation et prurit.
Il faut surveiller l’emploi de cette pommade
et y renoncer quand les dartres bont ulcé¬
rées.
Pommade de cyanure de mercure.
(Cazenave.)
Cyanure de mercure.. 50 centigrammes.
Axonge . 30 grammes.
Mêlez. Utile dans certaines maladies de la
peau avec prurit.
Cette pommade ne doit être prescrite que
lorsqu’il n’existe pas d’ulcération ; elle est très
cflicace.
Cérat opiacé de cyanure de mercure.
(Ricord.)
Cérat opiacé. 3o grammes.
Cyanure de mercure de 5 à 10 centigr.
M. S. A. Dans quelques cas d’ulcérations
syphilitiques à la période de progrès et qui ont
de la peine à se dépouiller de la couche diph-
téritique, cette pommade est très convenable;
mais pour peu que l’ulcération soit irritable,
il faut en surveiller l’emploi, car elle déter¬
mine quelquefois beaucoup de douleurs et de
l’inflammation, même avec la plus faible dose
de cyanure de mercure.
Dans quelques circonstances, on doit se con¬
tenter de pratiquer un ou deux pansements
par jour avec cette pommade, qu’on laisse sé¬
journer une heure , et qu’on remplace ensuite
par de la charpie sèche. A. B.
BULLETIN CLINIQUE.
Depuis notre supplément de janvier, il y a
eu encore une fracture du calcanéum , recon¬
nue à l’autopsie, dans le service de M. Bérard
à l’hôpital Saint-Antoine. M. Bonnet de Lyon
nous écrit, de son côté, qu’au moment où il
recevait notre mémoire , il en observait un
cas qu’il avait confondu, par suite d’un exa¬
men peu attentif, avec une fracture du pé¬
roné; l’autopsie rectifia le diagnostic. Enfin
notre collègue M. Huguier nous a montré
une pièce anatomique qui est un exemple
probablement unique d’une fracture du calca¬
néum par écrasement latéral, sans plaie des
téguments ; cette lésion avait été méconnue; et
l’amputation de la jambe étant devenue néces¬
saire, la dissection fit découvrir la fracture. Mais
c’est assez s’occuper sans doute de cette frac¬
ture, et nous n’y reviendrons que dans le cas
où il surviendrait des faits nouveaux propres
à éclairer les parties encore obscures de son
histoire.
—Le mémoire deM. Blandin surle bec-de-
lièvre a déjà porté ses fruits; deux jeunes
sujets , atteints de bec-de-lièvre compliqué,
étant entrés dans le service de M. Velpeau,
ce professeur a suivi le procédé de son ha¬
bile collègue, et réséqué une portion du pédi¬
cule osseux de la saillie médiane. Nous revien¬
drons, s’il y a lieu, sur ces deux opérations.
— Nous nous proposons aujourd’hui de dire
ce que l’expérience nous a appris sur un pré¬
tendu signe de consolidation des fractures, an¬
noncé récemment par divers journaux sans
avoir soulevé la moindre critique.
Le 24 novembre 1842, on lisait dans la
Gazette des hôpitaux l’article suivant, copié
quelques jours après dans les Annales de la
chirurgie.
« Nouveau signe de la consolidation des os
dans les cas de fractures des membres, par
le docteur Guènther, de Kayna (Saxe).
« Des observations réitérées ont démontré
à M. Gucnther que la croissance arrêtée des
ongles est un symptôme constant dans les
fractures des membres, et que l’élongation
de ces parties est un signe certain de la réu -
nion définitive des fragments osseux et de
leur consolidation. Il donne comme exemple
de ce fait l’observation suivante :
« Un jeune homme, de haute taille et forte¬
ment constitué, se cassa la jambe droite le
27 juillet 1832 ; la fracture s’était opérée d’une
manière très oblique, et était comminutive.
Ce malade, qui observait avec une minutieuse
attention les moindres détails relatifs à son
affection, remarqua que les ongles du pied
droit ne poussaient pas comme ceux du pied
gauche, et qu’ils restaient toujours dans le
même état où ils se trouvaient à l’époque de
la fracture; cette observation lui était d’au¬
tant plus facile, qu’il s’était coupé les ongles à
l’un et à l’autre pied, la veille même de son
accident.
« Ce jeune homme fit part de cette circon¬
stance à M. Guenther ; et comme elle parut à
ce dernier être en rapport avec la marche de
la guérison, la manière d’être des ongles fut,
à partir de ce moment, observée chaque jour
avec le plus grand soin.
« Le cinquantième jour, on constata que
l’ongle du petit doigt commençait enfin à s’ac¬
croître; les ongles des trois doigts suivants
commencèrent un peu plus tard à pousser, et
enfin, au bout de quelques semaines seulement,
ce fut le tour de l'ongle du gros orteil.
« A partir de cette croissance des ongles,
le malade eut le sentiment de l’unité reve-
BULLETIN.
93
nue au membre fracturé ; et en effet tous les
signes indicateurs de la réunion et de la con¬
solidation des fragments osseux parurent en
même temps.
« Cette observation, véritablement intéres¬
sante pour la chirurgie pratique, appela l’at¬
tention de M. Guenther sur cette particularité ;
et ce sont les observations analogues qu’il a
eu occasion de recueillir depuis lors en assez
grand nombre, qui motivent l’opinion qu’il
émet aujourd’hui sur la connexion de cette
croissance des ongles avec la guérison des
fractures des membres. »
(Medicinische Zeitung, 1842, n° 41.)
Assurément, selon la remarque fort juste
des Annales de la chirurgie , le fait méritait
d’être porté à la connaissance des chirurgiens;
mais ce qui était plus important encore, c’é¬
tait de savoir quelle était sa valeur réelle. J’ai
d’abord essayé de le vérifier sur deux sujets
atteints de fracture de l’humérus et du radius
sans déplacement. La consolidation commen¬
çait seulement, et cependant les ongles étaient
égaux au membre sain et au membre malade.
Nous avons vu de même les ongles grandir
sur un enfant affecte de fracture transversale
de la rotule, et sur une vieille femme portant
une fracture avec chevauchement de l’humé¬
rus; mais enfin voulant avoir une observation
aussi rigoureuse que possible, j’ai recueilli
le fait suivant, en présence de tous les élè¬
ves qui suivent nos leçons de clinique.
fracture de l’humérus avec chevauchement ;
cal volumineux sans arrêt de la croissance
des ongles.
Le 18 décembre 1842, le nommé Julien,
imprimeur, âgé de 46 ans, fut renversé par
un cabriolet dont la roue lui passa sur le bras
droit. On l’apporta sur-le-champ à la clinique
de la Faculté, où l’on reconnut une fracture
de l’humérus à l’union du tiers supérieur et
du tiers moyen, avec chevauchement et saillie
très prononcée du fragment inférieur en avant
et en dehors. Le gonflement était très consi¬
dérable ; le lendemain à la visite le bras était
rouge , tendu , douloureux ; le pouls fort et
accéléré. En conséquence, je me contentai
de soutenir l’avant-bras fléchi et appliqué
contre la poitrine à l’aide d’une écharpe
et d’une gouttière de carton ; et ce ne fut
qu’au huitième jour, toute inflammation ayant
disparu, que le bras fut maintenu par un ap¬
pareil dextriné. Cet appareil fut levé le 15
janvier, afin d’examiner l’état du membre ; et
la consolidation paraissant en bonne voie, mal¬
gré le chevauchement irrémédiable des frag¬
ments, je remis un autre appareil dextriné
qui fut enlevé k son tour le 51 janvier. Le ma¬
lade fut gardé jusqu’au 7 février, afin de com¬
battre la raideur consécutive des jointures du
membre. Il est revenu k la consultation du il,
ayant les mouvements presque entièrement
rétablis, et d’ailleurs un cal épais et solide. Ces
détails suffisent du reste pour notre objet;
nous allons dire maintenant ce que fournit
l’étude des ongles.
Les ongles des deux mains furent mesurés
au compas le 19 décembre , puis le 7 janvier,
puis le 25 janvier, c’est-à-dire le 2e, le 21e et
le 57e jour de la fracture. Le malade auquel
il avait été expressément défendu de les ro¬
gner, s’était conformé scrupuleusement à cet
ordre.
Voici quel fut le résultat de ces examens :
19 décembre. — Main droite. Main gauche. Différence.
Pouce .
15 mill.
15 mill.
0
Index .
14
14
0
Médius .
11
15
4
Annulaire . .
11
15
2
Auriculaire.
15
12
1
Le 7 janvier, ils avaient
crû comme il suit :
Pouce .
15 mill.
17 mill.
2
Index .
15
17
2
Médius .
15
16
t)
Annulaire . .
15
14,5
1,5
Auriculaire .
14
15
1
Ainsi, pour le pouce et l’index, la croissance
avait été plus forte du côté sain; pour les
deux doigts suivants, plus forte du côté ma¬
lade ; pour le petit doigt égale des deux côtés.
Elle n’avait été véritablement arrêtée du côté
malade qu’à un seul ongle , celui du pouce.
Au 28 janvier, nous retrouvâmes ces nou¬
veaux résultats :
Pouce . 17 mill.
17 mill.
0
Index . 16
17
1
Médius . 14
17
r-r
O
Annulaire . . 15
15
0
Auriculaire. 15,5
» 7
15
0,5
En conséquence, c’étaient cette fois le pou¬
ce et l’indicateur du côté sain qui s’étaient
arrêtés dans leur croissance, tandis que le
pouce et l’indicateur gauche avaient marché ;
le médius s’était accru d’une égale quantité à
droite et à gauche ; l'annulaire avait crû da¬
vantage k droite qu'à gauche, et le petit doigt
davantage à gauche qu’à droite. Et en dernière
analyse, du 2e au 57e jour de la fracture, la
croissance de chaque ongle lui avait donné en
plus les dimensions suivantes :
Main droite. Main gaucho.
Pouce .
2 mill.
2 mill.
Index .
2
3
Médius .
5
2
Annulaire . .
4
2
Auriculaire .
2,5
r*r
O
En totalité pour les 5 ongles du côté malade.
; millimètres
et 1/2 ;
pour ceux du côté
sain 14 millimètres. Dans les 20 premiers
jours, la croissance totale avait été, pour le
94
BIBLIOGRAPHIE.
côté malade de 6 millimètres et pour l’autre
de 8, de telle sorte qu’en établissant sa loi, le
docteur Guenther a certainement été la dupe
de son imagination ou de son malade.
Il est peut-être utile d’ajouter que notre
sujet fut examiné une dernière fois le 7 fé¬
vrier, jour de sa sortie. Il avait rogné quel¬
ques jours auparavant les ongles de la main
gaucbe, et détruit ainsi toute possibilité de
comparaison; mais le dommage était léger;
car la comparaison eût été rendue également
impossible par une autre cause; c’est-à-dire
qu’à la main droite les ongles de l’indicateur,
de l’annulaire et du petit doigt s’étaient cassés
dans leur portion libre, sans que le malade
eût rien fait pour aider à ce résultat.
BIBLIOGRAPHIE.
Encyclopédie anatomique comprenant V ana¬
tomie descriptive, V anatomie générale, l’a¬
natomie pathologique , l’histoire du déve¬
loppement et celle des races humaines, par
Bischoff, Henle, IIusciike, Soemmerring,
Theile, Valentin, Yogel, Wagner, We-
DER (1).
Tel est le titre sous lequel l’Allemagne sa¬
vante publie, en dix volumes, un ouvrage qui,
réuni aux traités de Burdaeh et de Muller,
formera un ensemble complet d’anatomie et
de physiologie. Six volumes ont paru en Al¬
lemagne; et la France, grâce à l’infatigable
activité de M. Jourdan, en possède déjà deux,
traduits dans notre langue, et qui seront ra¬
pidement suivis des autres.
Cet important ouvrage sera publié en neuf
parties, ainsi divisées.
1° Biographie de Soemmerring , et Histoire
de l’anatomie et de la physiologie depuis Hal¬
ler; par R. Wagner. 1 vol. ;
2° Ostéologie et syndesmologie ; par S. -T.
Soemmerring , R. Wagner. Mécanique des
mouvements de l’homme; par G. et E. We¬
ber. l vol. aveefig. ;
o° Myologie et angéiologie ; par F. - G.
Theile. 1 vol.;
4° Nécrologie ; par G. Valentin. 1 vol. avec
figures ;
5° Splanchnologie et organes des sens; par
S.-T. Soemmerring et Huschke. 1 vol.;
6° Anatomie générale, ou histoire des tis¬
sus et de la composition chimique du corps
humain ; par Henle. 2 vol. avec fig.;
7° Histoire du développement de l’homme;
par Bischoff. 1 vol. ;
8° Anatomie pathologique ; parVogel. 1 vol.
9° Anatomie des races humaines et desna¬
tions, avec l’anatomie des téguments exté¬
rieurs; par R. Wagner, i vol.
Les deux volumes dont nous avons à entre¬
tenir aujourd’hui nos lecteurs sont le premier
volume de l’Anatomie générale de Henle et la
Névrologie de Valentin.
(1) io vol. in-8° en S livraisons; la pre¬
mière est en vente. Chez J. -B. Baillière, rue de
l’Eeole-dc-Médccine , 17. Prix de chaque vo¬
lume ; 7 fr.50 c.
Le premier de ces deux volumes, enrichi
de planches très belles, traite surtout de l’a¬
natomie microscopique. Avant d’aborder son
sujet, l’auteur entre dans l’examen rapide des
corps élémentaires. Les métalloïdes et les
métaux, les lois de leur combinaison, l’i-
somorphie , la cristallographie , l’étude des
combinaisons organiques , la théorie des
radicaux composés, celle de la fermentation
alcoolique, des phénomènes que Mitscher-
lich appelle effets de contact, la force ca¬
talytique de Berzelius, les ébranlements de
Liebig; tout cela est passé en revue et pré¬
senté avec des détails qui paraîtront sans
doute trop longs à ceux qui ne cherchent, dans
l’étude de nos organes, que des applications
immédiates à l’art de guérir, mais qui n’au¬
raient pu, suivant nous, être supprimés ou
abrégés sans nuire au plan général et à l’in¬
térêt scientifique de l’ouvrage.
Dans une autre section, il est question des
substances organiques nitrogénées, de la pro¬
téine et de ses combinaisons, albumine, fibrine,
caséine, pepsine ; de quelques substances re¬
gardées à tort comme des matériaux immé¬
diats, globuline, spermatine, mucus, dacryoli-
ne, etc., enfin, des combinaisons organiques
réunies sous la dénomination générale dé extr ac¬
tif-animal. Tout ce qui vient d’être analysé
n’est en quelque sorte que l’introduction du
livre; nous arrivons maintenant à la deuxième
partie, qui comprend l’anatomie générale pro¬
prement dite. L’auteur débute par tracer à
grands traits le développement de l’histologie.
Depuis Faliope, le premier auteur d’un livre
d’anatomie générale, jusqu’aux auteurs les plus
modernes , il expose les différents systèmes ,
après celui de Bichat , ceux de Meckel , de
Rudolphi, de Wagner, de Weber, qui n’en
sont guères que des modifications. Aucun de
ces systèmes, dit l’auteur, n’atteint le but dont
le véritable créateur de l’anatomie générale,
Bichat, avait si nettement la conscience. Il
fallait les révélations du microscope pour re¬
connaître que certains corps, considérés com¬
me simples, étaient composés, et arriver à
poser cette formule que : « l’organisme se
compose d’un certain nombre de parties élé¬
mentaires, monades ou atomes organiques,
qui, dominés et retenus ensemble par une
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
puissance soustraite à nos moyens d’investiga¬
tion, s’arrangent, se développent conformé¬
ment à un type, » Ce principe posé, l’étude
des monades, des cellules, leur forme, leur
développement, leurs métamorphoses en di¬
vers tissus, telle est ou plutôt telle doit être la
hase de tout système rationnel d’histologie.
Mais cette méthode est- elle aujourd’hui ap¬
plicable? Les faits sont-ils assez nombreux
et assez concluants, pour qu’on puisse mar¬
cher avec sécurité dans cette voie? C’est ce
que l’auteur lui-même n’oserait affirmer.
Après avoir indiqué la marche qu’il voudrait
pouvoir suivre , il se voit, par suite de l’im¬
puissance de la science, contraint de reculer.
Suivons maintenant Henle dans l’étude suc¬
cessive des organes et des tissus. Son point
de départ est la cellule élémentaire; après l’a¬
voir étudiée a son âge adulte , il redescend
vers son origine, puis la poursuit dans son
développement ultérieur. Sa cellule élémen¬
taire contient dans ses parois un corps d’un
volume moindre ; c’est le noyau de la cellule,
le cystoblaste de Schleiden. Ce corps lui-
même présente une ou deux taches , ce sont
les nucléoles. Enfin, entre chaque cellule est
une substance intercellulaire.
Toutes les surfaces libres du corps sont cou¬
vertes d’une couche plus ou moins épaisse de
cellules élémentaires isolées, ce tissu est l’é¬
piderme, l’épithélium. Mieux vaut renvoyer le
lecteur au texte que vouloir lui exposer tout
ce qu’il y a de neuf dans cette étude, tout ce
qu’il y a de fécond dans les divers épithé¬
lium qu’adopte l’auteur allemand. C’est en
levant une légère couche de mucus, et en la
soumettantau microscope, que Henle a pu étu¬
dier les cellules dont l’ensemble constitue la
couche épithéliaque qui recouvre les muqueu¬
ses. Les mouvements spontanés des cils qui
garnissent la surface des cylindres de l’épithé¬
lium présentent une étude curieuse et pleine
d’intérêt.
95
De l’étude de l’épiderme à celle des ongles,
la transition est naturelle ; car, dit l’auteur,
le tissu des ongles ne se distingue de celui de
l’épiderme qu’en ce qu’il est plus dur et plus
cassant. Les poils, le cristallin que Burdach
avait déjà classé parmi les tissus stratifiés, les
tissus cellulaire , adipeux , élastique , les di¬
vers sucs nourriciers, le chyle, la lymphe, le
sang, telles sont les dernières parties exposées
dans ce premier volume, avec tous les déve¬
loppements que comporte leur étude.
Cette analyse imparfaite suffit pour faire
juger du plan de ce livre, de l’esprit qui pré¬
side à la rédaction et de l’intérêt qu’il présente.
Nous ne craignons point de signaler l’anato¬
mie générale de Henle comme un ouvrage in¬
dispensable à tous ceux qui veulent se tenir au
courant des progrès récents de l’anatomie et
de la physiologie.
Si le travail de Henle est un livre néces¬
saire, celui de Valentin ne l’est pas moins.
De même que Henle, il procède par voie d’a¬
nalyse; avec les éléments des corps, nous
avons vu Henle faire une cellule, et avec cette
cellule métamorphosée, nous l’avons vu faire
des tissus. Valentin étudie d’abord les corpus¬
cules nerveux et les fibres primitives, en as¬
signe les caractères généraux, différentiels;
fait de leur juxta-position un organe, le cen¬
tre encéphalo-rachidien, d’où partent des cor¬
dons qu’il poursuit et décrit avec une rare pré¬
cision. L’étude du système nerveux du grand
sympathique, qui termine le volume intéressant
dû à Valentin, est curieux et plein d’attraits.
L’Encyclopédie anatomique promet d’être
une collection riche, une mine féconde où l’on
trouvera de nombreux matériaux à exploiter.
Il est vrai que ce ne sera point un ouvrage élé¬
mentaire; c’est pour nous une raison de plus
d’adresser nos remercîments et nos éloges à
M. J. -B. Baillière, éditeur intelligent et désin¬
téressé, qui a déjà doté notre pays de plusieurs
ouvrages recommandables. Denonvilliers.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Nous sommes fort en retard avec les académies, à ne considérer que les dates ; mais le
dommage pourra bien paraître assez léger envoyant la mince récolte de laits chirurgicaux que
nous avons faite durant ces deux derniers mois. Nous n’avons, certes, ni la prétention ni même
le désir de donner un compte-rendu minutieux de tout ce qui s’adresse aux deux académies;
les grandes discussions, les lectures importantes seront toujours l’objet d’articles spéciaux dans
nos revues critiques; quant aux observations isolées, qui peuvent être résumées en quelques
mots, nous nous réserverons encore d’en faire le triage.
Académie des sciences. — L’élection médicale est faite ; M. Andral fils a hérité du fauteuil
de M. Double; et la lice est maintenant ouverte pour la place chirurgicale laissée vide par la
mort de Larrey. Aux candidats dont nous avons donné la liste dans notre premier numéro ,
sont venus s’adjoindre MM. Bibes, Gerdy, Ségalas, Leroy d’Etiolle. Probablement nous aurons
sous peu une longue série de lectures en chirurgie; M. Amussat a déjà présenté un Mémoire
sur les tumeurs fibreuses de l’utérus, dont nous rendrons compte; et lu récemment son Mé¬
moire sur les épanchements sanguins à la suite des plaies des artères , que nous donnons en
tête de ce numéro.
A peine osons-nous mentionner un mémoire du docteur Shuster , sur Y électro-puncture ,
présenté dans la séance du 16 janvier. Sans parler des affections médicales , l’auteur guérit
avec ce moyen l’hydrocèle, l’ascite, l’hydarthrosc; — les kystes lipomateux , stéatomateux ,
séreux, synoviaux; —les engorgements des ganglions, du testicule, des trajets fistuleux, etc.;
— le goitre; les varices, etc., etc. M- Leroy d’Étiolle a réclamé la priorité de ces idées.
96
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Nous savons qué M. Leroy a fait à l’Hôtel-Dieu quelques essais sur des hydrocèles , dont il
n’a pas obtenu grand’ chose ; nous-même nous avons attaqué récemment par Télectroqmnc-
ture un hydrocèle et une hydarthrose, et nous n’avons rien obtenu du tout.
M. Manec a écrit une lettre sur l’application de la pâte arsenicale contre les cancers , et la
manière dont elle agit. M. Souberbieile s’est hâté de réclamer la priorité pour frère Côme et
pour lui-même.
Dans la séance du 13 février, MM. Fournier-Deschamps et Rognetta ont présenté un mé¬
moire sur l’extirpation de l’astragale; nous en donnerons prochainement l’analyse.
Académie de médecine. — L’Académie de médecine n’a pas été beaucoup plus riche en
communications chirurgicales.
M. A. Bérard a présenté une pièce d’anatomie pathologique, provenant d’un homme qui
avait succombé à un rétrécissement de l’oesophage. Constamment les sondes étaient arrêtées au-
dessous du larynx, et frottaient là contre un corps rugueux que l’on crut être le cartilage cri-
coïde. Le malade ayant succombé à une pneumonie, l’autopsie lit voir un rétrécissement d’une
étendue de un centimètre, formé par du tissu squirrheux ; et au-deSsus se trouvait un noyau
de prune contre lequel venaient heurter les sondes. M. Bérard présume que le rétrécissement
existait avant l’ingestion du noyau ( Séance du 20 décembre) .
M. L. Boyer présente une pièce d’anatomie pathologique représentant le mode d’union du
muscle droit interne, coupé vingt-trois mois auparavant pour un strabisme convergent; la gué¬
rison avait persisté jusqu’à la mort. Le muscle s’était fixé sur la sclérotique à neuf millimè¬
tres en arrière de la cornée, à deux millimètres plus en arrière que le muscle congénère de
l’œil sain. Trois faits semblables ont déjà été vus par Babington, en Angleterre, et en France
par MM. Lenoir et Bouvier. M. Boyer rappelle qu’il a, le premier, constaté ce mode de réunion
par des expériences sur les animaux vivants ( Même séance).
M. Jolhj a fait un rapport favorable au sujet d’un mémoire sur les syphilides, par M. Gibert.
Une courte discussion s’est élevée sur quelques assertions de l’auteur; et M. Ricord, appelé en¬
suite à la tribune, a saisi cette occasion d’exposer ses idées en quelques points contraires à celles
de M. Gibert. Le mémoire de M. Gibert devant être inséré dans le bulletin de l’académie, nous
reviendrons sur ce sujet dans notre prochaine Revue (3 janvier).
M. Ségalas a présenté des pièces anatomiques provenant d’un enfant sur lequel les symptô¬
mes les plus caractérisés avaient fait croire à l’existence d’un calcul, que cependant la sonde
ne pouvait pas trouver. L’enfant ayant succombé à une affection cérébrale, l’autopsie montra
la vessie vide ; le rein dans un état de maladie très avancé ; les calices, le bassinet et l’uretère
considérablement dilatés ( Même séance).
Dans la séance du 7 février, M. Récamier a commencé la lecture d’un long travail sur
les maladies de l’utérus et de ses dépendances; nous en rendrons compte lorsqu’il sera terminé.
M. Amussat, dans la même séance, a présenté trois enfants sur lesquels il avait été obligé
de pratiquer un anus artificiel , soit au périnée, soit à la région lombaire, pour cause d’im-
pertoration de l’anus normal. Une discussion a failli s’élever sur la question de l’anus lom¬
baire, et elle n’aurait pas manqué d’être intéressante; mais l’Académie paraît, pour le présent,
lassée et rassasiée de discussions; celle-ci a donc avorté.
Voilà ce que la chirurgie a gagné de plus net aux séances des deux académies, du 20 dé¬
cembre au 20 février.
-M. César Hawkins se glorifie à juste titre d’avoir opéré delà hernie étranglée le sujet le plus
jeune et le sujet le plus âgé. Le premier était un enfant de 7 semaines, le second un vieillard de
107 ans. Ce qui n’est pas moins remarquable, c’est qu’il les a guéris tous les deux.
— L’association des chirurgiens des hôpitaux de Paris s’est réunie le 18 février pour
célébrer, par le banquet accoutumé, la réception d’un nouveau collègue, M. Marjolin lils. Cette
association, qui compte déjà dix années d’existence , repose sur les bases suivantes : tous ses
membres , nommés par concours au Bureau central , s’engagent à ne reconnaître , après le
concours , d autres titres que 1 ancienneté pour passer à leur tour dans les hôpitaux en qualité
de titulaires , et de même pour arriver à des services supérieurs. Chaque nouvel élu du con¬
cours est invite a souscrire à cet engagement ; et il n’y a pas eu jusqu’ici d’exemple ni d’un
relus, ni dun manque de toi. L’association est déjà composée de seize membres, dont onze
chefs de service; le dernier reçu est M. Marjolin lils. Tous assistaient à ce banquet, dans
lequel a régné la plus grande confraternité.
—Bibliothèque du médecin-praticien, ou Résumé général de tous les ouvrages de clini¬
que medicale ou chirurgicale, de toutes les monographies , etc., publiées en France et a
l étranger ; par une société de médecins, sous la direction du docteur Fabre, auteur du Dic¬
tionnaire des dictionnaires de médecine, rédacteur en chef de la Gazette des Hôpitaux. 12
lorts vol. environ, in-8° sur 2 colonnes; en 36 livraisons de 220 à 250 pages, paraissant ré¬
gulièrement de mois en mois. Prix de chaque livraison , à Paris, 3 fr. de chaque volume,
b Ir. 50. — On souscrit a Paris, chez l’auteur, rue Dauphine, 24.
Le premier volume traite des maladies des femmes. La première livraison est en vente.
iNous i endi ons compte prochainement de cette importante publication.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 32 pages grand in-8°.
Pnx de 1 abonnement, 8 fr. par an; et 12 tr. pour recevoir en même temps le journal de
c/^elle-St-H on^ré °d o ^ h* ? bureau- du jü'mîa1’ chez Paul Dupont et Comp., rue de
anSlntAf i ^nore> n 1 Gus lcs mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction.
Petits Ch lmpsdrnoS^9 1>anCS de p0lt’ a M* Malgaigne> Rédacteur en chef, rue Neuve-des-
PAMS, IMPRIMERIE DE PAUL DUPONT ET Cic,Kuedc Grcnelle-Saint-ilonoré, 55.
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Par ]fl. MAiGAIGNE.
MARS 1843.
SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. —Sur l’innocuité du contact de l’air dans les incisions sous-cuta¬
nées, par M. Malgaigne.— Recherches expérimentales sur la formation des cicatrices arté¬
rielles et des anévrismes traumatiques, par M. Amussat. — Mémoire sur l’allongement et le
raccourcissement des membres inférieurs dans les coxalgies , par M. Bonnet, de Lyon.—
Note sur le tamponnement à queue de cerf-volant, par M. Bretonneau. — IL Revue cri¬
tique. — Chirurgie. — Du traitement des rétrécissements de l’œsophage. — Amputation
de la verge réunion immédiate. — Nouveau traitement de l’hydrocèle. — Obstétrique. —
Buptui e de 1 utérus pendant le travail de l’accouchement. — Hémorrhagie,, dépendant de
1 implantation du placenta sur 1 orifice de la matrice. — Pharmacologie chirurgicale. — Sur
1 emploi de la pommade au chloro-iodure de mercure, et sur la nature et la préparation de
ce produit. — Caoutchouc révulsif, — Papier dérivatif rhumatismal. — Papier dérivatif de
Pirwitz. III. Bulletin clinique. — Hypertrophie du cuir chevelu, qui a rendu une opéra¬
tion nécessaire.— IV. Bibliographie. —De la reproduction du cristallin après l’opération
de la cataracte. — Y. Nouvelles et variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX.
Siti* l’iimociïité du coiilaci de l’air clans les incisions soiss-
eutanées, par M. Malgaigne.
L’un des plus beaux et des plus importants problèmes qui se présentent de
nos jours à l’investigation des chirurgiens est celui de l’innocuité des plaies sous-
cutanées. Non pas que ce soit là une question toute moderne, ni aussi rétrécie que
le feraient croire les termes dans lesquels je viens de la poser ; il n’est pas besoin
d’une méditation bien profonde pour reconnaître qu'elle a dû se présenter dés
l’origine des choses; que toujours on a observé une différence immense entre les
fractures, les luxations, les hernies, les ruptures tendineuses ou musculaires, les
épanchements sanguins confinés sous les téguments, et les mêmes lésions expo¬
sées à l’air libre. 11 ne paraît pas pourtant que jusqu’au 18e siècle on se soit beau¬
coup préoccupé de rechercher la cause de cette différence; et ceux même qui ten¬
taient la réunion à l’aide des sutures semblent n’avoir obéi qu’à une impulsion
empirique. John Hunter, parmi tant de questions abordées et résolues, avait été
frappé de celle-là : mais tout son génie échoua contre la difficulté. La récente
généralisation des opérations sous-cutanées devait y ramener l’atlenlion des chi¬
rurgiens. On sait la théorie qu’a proposée et soutenue M. J. Guérin; ou plutôt
nous croyions la connaître; et il vient de nous apprendre que nous étions tombés
à ce sujet dans une étrange erreur.
Le 28 février dernier, j’avais adressé à l’Académie royale de médecine la lettre
suivante :
L’innocuité à peu près constante des plaies sous-cutanées est un fait désormais acquis à la
science , et qui n’a pas été sans influence sur les progrès récents de la médecine opératoire.
G • rj
98 TRAVAUX ORIGINAUX.
AM. J. Guérin revient surtout l’honneur de s’être emparé de ce fait, de l’avoir érigé en prin¬
cipe, d’en avoir généralisé les applications , et enfin d’avoir essayé d’en donner la théorie.
D’après cette théorie, comme on sait, le contact de l’air est la cause essentielle de l’inflamma¬
tion dans les plaies ; prévenez ce contact, il n’y aura plus d’inflammation ; et de là la nécessité
des précautions les plus minutieuses pour empêcher l’entrée de l’air. C’est une idée déjà an¬
cienne, avancée un peu témérairement par Alexandre Monro, vivement combattue par John
Dell; difficile dès lors à concilier avec les notions chirurgicales les mieux assises. A-t-elle
été mieux démontrée de nos jours ? Je crains qu’à cet égard son ingénieux rénovateur ne se
soit fait illusion, et qu’il n’ait pas suffisamment prévu les objections qui pouvaient lui être
adressées.
M. Guérin a fait sur les animaux un certain nombre d’incisions sous-cutanées à l’abri du
contact de l’air; toutes ont guéri sans suppuration, et il en a conclu qu’avec le contact de l’air
elles se seraient enflammées et auraient suppuré. Peut-être la conclusion n’était-elle pas tout-
à-fait logique; il eût fallu sans doute essayer de soumettre au moins quelques incisions à ce
contact si redoutable, pour s’assurer s’il aurait produit réellement les accidents qu’on lui
attribuait.
J’ai fait ces expériences, je les ai répétées dans des conditions bien autrement graves que
celles de M. Guérin; j’y ai insufflé des torrents d’air, et toutes ont guéri sans la moindre
trace de suppuration.
Je commençai par insuffler une énorme quantité d’air dans le tissu cellulaire de deux lapins ;
après quoi j’opérai sur l’un une large incision sous-cutanée du tissu cellulaire; sur l’autre une
longue incision des muscles des gouttières vertébrales. Deux jours après, la réunion était
parfaite.
Ces expériences différant dans la forme des opérations pratiquées sur l’homme, je les répé¬
tai de la manière suivante: je divisai sur un lapin le tissu cellulaire, sur l’autre les muscles,
et immédiatement après j’insufflai par l’ouverture cutanée une énorme quantité d’air. Le ré¬
sultat fut absolument le même.
Je coupai en travers les muscles postérieurs de la cuisse, et j’eus ainsi une rétraction con¬
sidérable , avec un vide entre les bouts des muscles qui se remplit immédiatement de sang ,
et il y eut même une petite hémorrhagie à l’extérieur. Insufflation d’air ; réunion immédiate
parfaite.
Je divisai la moitié des ligaments et de la capsule du genou; j’insufflai de l’air. Même
résultat.
Je cassai le fémur dans sa partie moyenne; j écartai les fragments, et les enfonçai dans les
chairs; après quoi je portai le bistouri sur ces fragments, que je labourai dans l’étendue de 4
à 5 centimètres; puis j’insufflai de l’air. Même résultat.
J’enfonçai mon bistouri dans la poitrine, je labourai la plèvre costale et la surface du pou¬
mon, puis je procédai à l’insufflation. Même résultat.
Afin que l’on sache bien comment s’opérait l’insufflation, je dirai que je me servais d’un
tube de trois à quatre millimètres de diamètre, et j’y soufflais tout l’air que contenait ma poi¬
trine. L’emphysème était si considérable, qu’il persistait encore plusieurs jours après la
reunion des plaies.
On voit, après cela, ce qu’il faut penser d’une théorie qui explique par l’introduction de
quelques bulles d’air la suppuration arrivée dans quelques opérations pratiquées par de fort
habiles chirurgiens et par M. Guérin lui-même. J’ai attaché quelque prix à la détruire, attendu
qu’entre autres conséquences fâcheuses, elle tend à fixer uniquement l’attention du chirur¬
gien sur un danger imaginaire, en lui cachant les véritables causes de l’inflammation et de la
suppuration.
La lecture de cette lettre ne fut suivie d’aucune observation; M. Guérin était
absent; et la Gazette médicale du 4 mars avertit qu’il se proposait de présenter à
la séance prochaine quelques remarques qui mettraient d’accord les expériences de
M. Malgaicjne avec les siennes et la théorie qu’il en avait déduite.
Voici ces remarques telles que M. J. Guérin les a reproduites dans sa Gazette.
« Il faut bien distinguer, dans le travail de M. Malgaigne , les expériences et les conclu¬
sions qu’il en a tirées. Les expériences sont les suivantes: il a insufflé de l’air de sa poi¬
trine dans des plaies faites aux parties profondes, à travers une petite ouverture de la peau;
et il a vu que, nonobstant cette circonstance, les plaies se sont toujours cicatrisées sans au-
MALGAIGNE.— DU CONTACT DE L'AIE DANS LES INCITIONS SOUS-CUTANÉES. 99
cun indice de suppuration. Un pareil résultat a d’abord eu pour effet de mettre en évidence
l’innocuité des plaies sous-cutanées ; et sous ce premier rapport, il y a accord entier entre
M. Malgaigne et moi. Mais, d’un autre côté, M. Malgaigne a conclu de ses expériences contre
ma théorie de la cicatrisation dans les plaies sous-cutanées. Car, suivant moi, dit-il, l’inflam¬
mation et la suppuration, dans les solutions de continuité, dépendent du simple contact et de
la présence cle quelques bulles d’air.
« J’avoue que si telle était en effet ma manière devoir, les résultats de M. Malgaigne suf¬
firaient à la renverser. Mais il s’en faut de beaucoup que je puisse accepter comme exacte
l’interprétation qu’il a donnée de mes idées. Je n’ai jamais prétendu, et mes expériences aussi
bien que mes écrits témoignent du contraire, que de l’air en contact momentané avec une
surface traumatique l’enflamme et la fait suppurer nécessairement. Dans ces conditions (et ce
sont celles où M. Malgaigne s’est placé dans ses expériences), la suppuration ne survient que
rarement, et par suite de circonstances tout exceptionnelles dont je me réserve de signaler
ultérieurement les causes et le mécanisme. Dans les cas, au contraire, où le contact de l’air
est permanent, où il s’agit de Y air atmosphérique incessamment en rapport avec la plaie, la
suppuration des surfaces exposées est le fait général, et la cicatrisation immédiate une ex¬
ception tellement rare que je n’en connais pas d’exemple.
« Je n’insiste pas davantage pour le moment sur cetordrede considérations. Je voulais seule¬
ment rétablir mes idées dans leur sens et leur expression véritables. Je voulais surtout indi¬
quer les causes qui amènent à la suite de lésions en apparence semblables des résultats si
différents, afin que lorsqu’on voudra de nouveau expérimenter, on se place dans les condi¬
tions où je me suis placé moi-même. Je tiens surtout à rappeler que l’étroitesse de l’ouver¬
ture ne constitue pas seule la méthode, comme on se plaît généralement à le répandre ; car,
quelque petite qu’elle soit, si on la maintient béante, si l’air peut trouver dans ses bords un
accès libre et constant pour pénétrer dans le foyer, la suppuration sera inévitable. J’ai plusieurs
fois constaté qu’après avoir divisé les muscles de la cuisse et de la fesse sur un chien, la
plaie s’enflammait et suppurait toujours lorsqu’on prenait soin de permettre l’entrée conti¬
nuelle de l’air, c’est-à-dire lorsqu’on faisait l’ouverture cutanée et la plaie des tissus dans le
môme point, et de manière que l’une communiquât incessamment et fît communiquer l’atmo¬
sphère avec l’autre. »
Puis, M. Ollivier d’Angers ayant rappelé que, dans l'emphysème, Pair atmosphé¬
rique reste plusieurs jours au sein des tissus sans qu'aucun accident décèle sa
prétendue action irritante , M. Guérin a répondu qu’il n’y avait aucune parité en¬
tre ce fait et ses propres expériences.
« D’abord, a-t-il dit, les cas cités par M. Ollivier sont surtout des exemples d’introduction
de l’air dans des cavités closes, et non de surfaces traumatiques exposées au contact de ce fluide.
En second lieu, dans l’emphysème, il ne s’agit que d’introduction instantanée, que de
contact passager , et non pas de cette exposition incessante et continue de la plaie à l’air ,
dont les dangers demeurent bien réels, comme on le voit, et ainsi que j’espère pouvoir le
démontrer prochainement sans réplique. »
Ici M. Bouvier a ajouté quelques mots pour lesquels nous croyons devoir pré¬
férer la version de la Gazette des hôpitaux , plus impartiale de ce côté que la Gazelle
médicale.
« Je répondrai, a dit M. Bouvier, quelques mots pour M. Malgaigne; et je dirai, ce que sans
doute il aurait dit lui-même, que jusqu’ici nous n’avions pas compris la question telle que vient
de la poser M. Guérin. Cette distinction entre les plaies closes et soumises à l’air, et les plaies
communiquant avec l’air extérieur, est nouvelle pour nous. Je me borne à cette simple remar¬
que, en priant l’Académie de se souvenir qu’il ne s’agit plus aujourd’hui que des plaies com¬
muniquant avec l’air d’une manière permanente. »
Je dois d’abord quelques remercîments à M. Bouvier pour avoir pris sa part
de la méprise dans laquelle j’étais si malheureusement tombé; mais j’ajoute] ai
que la méprise était beaucoup plus générale, et que je n’ai pas encore rencontré
un seul chirurgien qui comprît autrement que nous la théorie de M. Guérin. En
feuilletant les pages assez nombreuses qu’il a écrites sur cette matière, on trouve
répétée jusqu’à satiété celte assertion, que l'innocuité des plaies sous-cutanées tient
100 TRAVAUX ORIGINAUX.
à l’absence du contact de l’air. La petitesse des plaies n’y fait rien par elle-même,
elle n’agit qu’en prévenant ce contact. J’ai dit dans ma lettre que M. Guérin
n’avait pas fait une seule expérience sur les plaies sous-cutanées en contact avec
l’air; en effet, toujours il avait pris le plus grand soin d’éviter ce contact; mais il
croyait avoir trouvé dans une de scs opérations sur l’homme une contre-épreuve
décisive ; et ses paroles valent la peine d’être reproduites.
« La seule opération qui n’ait pas suivi la marche que je viens d’indiquer a offert des cir¬
constances exceptionnelles qui m’ont paru expliquer clairement la différence des résultats
obtenus. C’était la seconde fois que je faisais la section de la totalité des muscles de la gout¬
tière vertébrale ; j’avais fait deux ouvcrtures'à la peau, beaucoup plus grandes que de coutume;
une assez grande quantité d’air s’était introduite dans la plaie par ces ouvertures, et s’était
infiltrée entre les gaines celluleuses des muscles. Ce n’est que le lendemain de l’opération
que je me suis aperçu de la présence de cette masse d’air, qui avait soulevé la peau dans une
assez grande étendue, et qu’on pouvait apprécier à la crépitation provoquée par la pression
des doigts. Depuis cet accident, j’ai eu soin de faire de très petites ouvertures à la peau, de
n’en faire qu’une autant que possible pour chaque opération, d’expulser l’air qui s’y introdui¬
sait, et surtout de ne pas en faire sortir tout le sang épanché, pour ne pas laisser d’espace
libre entre les lèvres de la plaie et les bouts des muscles divisés. Moyennant ces précautions,
il ne m’est pas arrivé le plus petit accident, et j’ai cru voir dans le cas exceptionnel que
je viens de rapporter une contre-épreuve décisive de mes expériences pour établir le fait
général de l’organisation immédiate des plaies sous-cutanées. » (Essai sur la méthode sous-
cutanée, p. 58. )
Contre-épreuve décisive! vous l’entendez; et qu’ai-je fait par mes expériences
que ruiner celle contre-épreuve décisive? Car je ne me suis pas contenté de faire
pénétrer dans mes plaies une assez grande quantité d’air ; j’en ai soufflé une quan¬
tité énorme. Il ne m’a point sufli d’une légère infiltration entre les gaines des mus¬
cles; j’ai produit un emphysème si considérable qu’il persistait plusieurs jours
après la guérison de mes plaies.
M. Guérin, dans sa réponse, parle d’expériences toutes nouvelles dans lesquel¬
les, dit-il, si l’on prend soin de permettre l’entrée continuelle de l’air , la plaie s’en¬
flamme et suppure toujours ; mais, parmi les opérateurs qui ont eu quelquefois
de ces suppurations, en est-il un seul qui ait pris ce soin? Tous au contraire agis¬
saient avec une préoccupation toute contraire; ils ne voulaient ni laisser entrer
l’air ni permeltreTe séjour des bulles qui avaient pu entrer par hasard. M. Gué¬
rin n’était pas défenseur moins ardent de ces précautions ; il disait, il répétait
qu’il fallait, pour que l’organisation immédiate de la plaie s’effectuât à coup sûr,
que les ouvertures de la peau fussent très-petites, que la plaie fût évacuée de l’air
qui avait pu s’y introduire pendant l opération et plus loin ;
« La présence et le contact de l’air étant reconnus comme l’obstacle principal qui s’oppose
à la réunion immédiate des plaies, il conviendra d’aviser, non-seulement au moyen d’obtenir
un contact parfait entre tous les points des surfaces mises en rapport, de fermer hermétique¬
ment le bord des plaies, mais encore de faire un vide complet entre leurs surfaces, de manière à
obtenir de la pression atmosphérique un supplément d’action propre à maintenir les surfaces
réciproques dans une adhésion parfaite et permanente. (Ouv. cité, p. 61 et 68.)
Je multiplierais ces citations par centaines; je rappellerais que M. Guérin pro¬
posait la ponction sous-cutanée de certains abcès du foie, des kystes séreux de
l’ovaire, des hydropisies du ventre, des différentes espèces d’empyèmes, de l’hy¬
drocéphale chronique, toutes opérations , ajoutait-il, qui n’ont jamais été exécutées
par la méthode sous-cutanée , mais que je crois pouvoir l’être avec les précautions et
les procédés convenables (ibid., p. 40); que plus tard il approuvait et perfection¬
nait un procédé d’abaissement de la cataracte par une ponction sous-conjonctivale
pour empêcher l’introduction de l’air (Gaz. mêd , 1842, p. 491): et que, tout ré¬
cemment encore, il indiquait dans le même but un perfectionnement non moins
MaLGAIGNE. — DU CONTACT DÉ Ii’aIR DANS LES INCISIONS SOt'S-CL'TANÉES. 101
considérable à la ponction de l’hydrocéphale (Ibid. 1843, p. 123). En lisant toutes
ces choses, pouvions-nous croire que M. Guérin ne songeait qu’à éviter le contact
permanent de l’air atmosphérique , et qu’il fît si bon marché de /’ introduction d’air
dans des cavités closes ?
La méprise dans laquelle je suis tombé avec tant d’autres n’est donc pas sans
quelque excuse ; mais j’irai plus loin. Accoutumé à trouver dans les travaux de
M. Guérin des idées sérieuses, des vues originales et de haute portée, je n’aurais
pas osé y chercher la théorie qu’il vient de revendiquer en pleine Académie.
Quoi! M. Guérin aurait fait tant de bruit pour établir ce grand principe, que les
plaies exposées d’une manière permanente a l’air atmosphérique doivent suppurer ?
Aujourd’hui même, il annonce qu’il le démontrera prochainement sans réplique!
Le travail ne sera pas grand, j’imagine; cela est connu depuis que le monde est
inonde; et il y a de ces choses qu’il est défendu de prouver.
Peut-être aussi n’ai-je pas bien compris le sens des paroles de M. Guérin, mal¬
gré le soin que j'ai pris de les transcrire textuellement de son journal, reprodui¬
sant avec scrupule jusqu’aux lettres italiques. La clarté n’est pas la qualité la plus
constante de son style; et, dans ce moment même, où je viens de relire avec soin
ses Essais sur la méthode sous-cutanée , je dois reconnaître que bon nombre de pas¬
sages présentent un sens opposé à ceux que je citais tout à l’heure, sans que je
sois bien sûr d’en comprendre le sens véritable. Comme je ne prétends point
faire la critique complète de cet ouvrage d’ailleurs très remarquable, je n’en ci¬
terai que deux exemples.
Ainsi, ouvrant le livre à la page 41, je lis ces paroles décisives :
« Précisons donc une dernière fois le but, les moyens et les résultats caractéristiques de la
méthode sous-cutanée, et de toutes les applications qu’elle pourra suggérer. Son but, c’est
d’affranchir les tissus à diviser et les humeurs à évacuer du contact prolongé de l’air ; ses
moyens , c’est d’atteindre les tissus ou les humeurs à travers de simples piqûres de la peau,
de manière à prévenir ce contact . »
Puis, quand l’auteur a ainsi et pour une dernière fois précisé les moyens de
sa méthode, il décrit, page 113, une application de la méthode à l’extraction des
corps étrangers articulaires, et il recommande une incision de la peau qui per¬
mette d’opérer l’extraction immédiate. On sait que plus tard il décrivait aussi,
comme une dérivation de la méthode, une section à lambeau de la conjonctive
pour l’opération du strabisme.
Autre exemple. J’ai rappelé dans ma lettre les cas de suppuration observés
par plusieurs chirurgiens :
« En comparant, dit M. Guérin, les circonstances des opérations, je crus voir que les acci¬
dents inflammatoires survenus à la suite des ténotomies pratiquées par MM. Dieffenbach ,
Lisfranc, Velpeau et autres, provenaient d’ouvertures trop grandes ou trop directes.
Voilà ce que je lis, page 21, et en elîet M. Guérin blâme généralement les
ponctions directes. Mais, à la page 96, il rapporte une opération malheureuse de
M. Velpeau, qui, ayant fait une ponction oblique dans un kyste synovial, eut une
inflammation suppurative fort grave ; et il ajoute :
« J’ai fait me ponction oblique dans la tumeur, dit M. Velpeau; toute la raison de son in¬
succès est là ! »
J’avoue que, dans ces deux cas, il m’est difficile de discerner au juste l’idée de
l’auteur.
Mais, laissant là toutes ces discussions désormais inutiles, revenons à l’état
présent de la question; constatons que M. Guérin est d’accord avec moi, sur
l’innocuité générale de la présence de l’air dans les cavités closes, dans les inci¬
sions sous-cutanées; et qu’il repousse et renie l’opinion opposée que j’avais cru à
tort être la sienne, Get accord complet sur un point si important entraîne, pour
102 TRAVAUX ORIGINAUX.
la théorie et la pratique, des conséquences assez notables, et c’est en quoi tout
ce débat, qui pouvait sembler de prime-abord assez stérile, prendra un intérêt
réel aux yeux des praticiens.
D’abord il ne sera plus question de l’abaissement de la cataracte par une ponc¬
tion sous-conjonctivale; attendu que lors même que la ponction ordinaire entraî¬
nerait l’introduction de quelques bulles d’air , ce qui n’est nullement prouvé, la
présence de ces quelques bulles dans une cavité close , de l’avis de M. Guérin et du
mien, ne pourrait nullement passer pour une cause d’inflammation.
Il redevient permis également de faire la ponction dans l’ascite, dans l’hydro¬
céphale, dans les hydarthroses, par la méthode ordinaire ; attendu que l’introduc¬
tion de quelques bulles d’air, qui est encore ici une pure hypothèse, n’aurait tou¬
jours lieu que dans une cavité close ; et que c’est le contact permanent de l’air at¬
mosphérique qui est seul à redouter.
Il importera peu de faire dans une tumeursynoviale une ponction directe ou obli¬
que ou de toute autre nature, pourvu qu’on applique sur la plaie extérieure une
mouclie de diachylon qui empêche le contact permanent de l’air atmosphérique.
Ces trois conclusions sont très sérieuses et très légitimes; je les mets pour ma
part constamment en pratique, et je n’ai jamais eu d’inflammation suppurative.
Mais, en déduisant rigoureusement toutes les conséquences du nouveau principe
adopté par M. Guérin, il s’ensuivrait que toutes les opérations sanglantes, même
les grandes amputations, devraient guérir sans inflammation et sans suppuration
pourvu que les plaies fussent soustraites au contact permanent de l'air ; et quel¬
ques points de suture ou même de simples bandelettes de diachylon en feraient
l’affaire. M. Guérin dans un moment a paru le croire; bien plus, comme il n’était
pas alors aussi convaincu qu’à présent de l’innocuité de quelques bulles d’air , il
avait essayé, à l’aide d’appareils très-ingénieux, de faire le vide, selon son expres¬
sion, entre le moignon et la peau qui le recouvrait; et, le vide étant fait, d’empri¬
sonner le tout dans une poche de baudruche ou de caoutchouc. Le vide fut fait en
effet avec une telle puissance, que le sang pleuvait de tout le moignon comme
dans une ventouse scarifiée; circonstance heureuse d’ailleurs dans le système de
M. Guérin, qui veut que le sang occupe tout l’intervalle des surfaces. Malgré tant
de précautions, les tentatives ne réussirent point; un élément inconnu apporta
dans tout le moignon l’inflammation et la suppuration, en dcpit de l’absence de
l’air; résultat fatal à la théorie, et qui aurait pu facilement être annoncé à l’a¬
vance.
Ne raillons point cependant ces expériences ; il y a au fond une grande idée que
leur insuccès ne doit point faire méconnaître. Oui, le problème de la réunion
immédiate des lésions sous-cutanées est la clé de tous ces grands problèmes irré¬
solus, la guérison sans suppuration des fractures les plus compliquées; la réunion
immédiate des amputations les plus graves; en un mot, la cicatrisation rapide et
sans suppuration de toutes les plaies accidentelles ou artificielles que puisse sup¬
porter sans périr l’économie humaine. Depuis Hunter, tous ces problèmes ont été
laissés en oubli, comme par un secret désespoir d’atteindre jamais le mot de
l’énigme. M. Guérin s’est remis un des premiers à cette œuvre difficile, et son seul
tort est peut-être de ne pas s’être suffisamment enquis de ce qu’on avait déjà fait
avant lui. La théorie de l’influence pernicieuse de l’air n’est assurément pas nou¬
velle; et elle était depuis longtemps caduque lorsqu’il a essayé de la restaurer.
Il est très vrai, il est trop vrai que l’exposition permanente à l’air extérieur est
une cause à peu près inévitable de suppuration dans les plaies ; mais il n’est pas
moins vrai que l’air en lui-même ne joue ici que le moindre rôle, puisqu’en
l’insufflant à grands flots sous la peau, la suppuration manque; puisqu’en sous¬
trayant certaines plaies à son action, elles n’en suppurent pas moins. Cet élément
AMU SS AT. — -CICATRICES ARTÉRIELLES ET ANÉVRISMES TRAUMATIQUES. J 03
inconnu, cette cause cachée de la suppuration, où est-elle? Nul jusqu’ici n’a su le
dire; mais, en appelant tous les chirurgiens à cette grande recherche, il était
essentiel, pour éviter des erreurs de route, de dire d’abord où elle n’était pas.
Beeiiereheg expérimentales sur la formation «legs cies&triee®
artérielles et «Ies§ anévrisme j traumatiques; lues cil' Académie
des sciences^ les 20 et 27 février 1843, par J. -Z. Amussat*
Ce nouveau mémoire peut être considéré comme la suite et le complément de
celui que fa eu l’honneur de lire récemment à l’Académie, sur les tumeurs san_
guines consécutives a la blessure des artères. Je n’avais alors considéré que les effets
des accidents immédiats ou primitifs des blessures artérielles; mais là ne se sont
point bornées mes recherches. J’ai étudié avec soin ce qui arrive après un cer¬
tain temps dans ces sortes de blessures; et j’ai trouvé que tantôt il se forme des
cicatrices, et d’autres fois des anévrismes. Je m’occuperai successivement de
l’une et de l’autre terminaison.
1° De la formation des cicatrices artérielles.
Peut-on espérer d’obtenir des cicatrices artérielles solides? Ou, en d’autres
termes, est-il possible, après la blessure d’une artère, d’éviter la formation d’un
anévrisme ?
On croit généralement que les plaies artérielles ne peuvent pas guérir, et qu’il
se forme inévitablement un anévrisme; j’ai admis longtemps aussi la vérité de
ce principe. J’avais bien vu qu’il se formait des cicatrices solides à la suite de la
blessure des vaisseaux sur les chiens ; mais je croyais que ces cicatrices étaient
dues uniquement à la plasticité du sang qui est très grande chez ces animaux.
Aujourd’hui, d’après les faits que j’ai recueillis et les expériences que j’ai faites, j’ai
acquis la certitude qu’on peut obtenir des cicatrices artérielles solides, même sur
l’homme.
Pour donner une idée exacte de l’opinion établie dans la science, je citerai
quelques passages des auteurs qui font autorité sous ce rapport, depuis J.-L.
Petit.
Voici ce qu’écrit Jones ; « La réunion d’une artère blessée est un événement que
j’ai été si peu accoutumé à considérer comme probable, et le danger de chercher
à les réunir paraît avoir été si bien établi par un grand nombre de faits effrayants
tirés de la pratique de plusieurs auteurs, que je doute fort de faire jamais des
expériences qui ajoutent à ma propre conviction à cet égard. »
Boyer dit: « Aujourd’hui tous les praticiens conviennent que les artères ouver¬
tes ne se consolident qu’en s’oblitérant, et que la guérison produite par un caillot
qui bouche la plaie de l’artère n’est point une guérison complète radicale, et
qu’elle expose le malade à un anévrisme faux consécutif . Si la plaie
d’une artère se guérissait au moyen d’un caillot, en conservant son calibre, il est
certain que la compression serait le moyen préférable pour arrêter l’hémorrhagie
mais si la compression, lorsqu’elle borne son effet à retenir le caillot à î’em-’
bouchure du vaisseau, ne procure qu’une guérison incomplète, et laisse le malade
exposé à un anévrisme faux consécutif ; elle devient un mauvais moyen, et on doit
la rejeter. Si au contraire elle oblitère le vaisseau et qu’elle ne puisse opérer la
guérison sans cette oblitération, il reste encore à décider si la ligature ne lui est
pas préférable. »
On voit que Boyer n’avait observé de cicatrices artérielles, ni sur l’homme, ni
sur les animaux ; et qu’il tire ses inductions de la fréquence des anévrismes
à la suite des blessures artérielles. C’est lui surtout qui a fait prévaloir l’opinion
104
TRAVAUX ORIGINAUX.
régnante qu’un anévrisme est inévitable après une blessure artérielle, et que par
conséquent on doit se hâter d’opérer.
Je dis au contraire que la cicatrisation d’une plaie d’artère est dans beaucoup
de cas facile à obtenir; mais, pour arriver à cet heureux résultat, il y a certaines
précautions à prendre, et, avant tout, il faut bien savoir comment s’opère cette
cicatrisation.
Une cicatrice artérielle ne se forme jamais par la réunion des lèvres de la bles¬
sure du vaisseau, c’est-à-dire par réunion immédiate; elle se forme par la sou¬
dure de l’extrémité d’un caillot fibrineux qui bouche l’ouverture de l’artère ; ce
caillot se durcit, s’organise, et finit par prendre tous les caractères des parois de
l’artère avec lesquelles il s’identifie.
Une membrane interne de nouvelle formation tapisse le caillot du côté de la
cavité du vaisseau, et prend complètement l’aspect de celle de l’artère avec
laquelle elle se confond ; cette membrane est de même espèce que celle qu’on
observe à la surface interne d’un sac anévrismal.
Ordinairement sur les chevaux une légère excavation s’observe à l’intérieur,
vis-à-vis la cicatrice artérielle ; sur les chiens au contraire, on remarque un
léger renflement.
A l’extérieur, la cicatrice artérielle se présente sous la forme d’un nodus de
fibrine, qui s’amoindrit par l’absorption, et finit par disparaître, plus ou moins long¬
temps aprèsl’accident, suivant la quantité de sang épanchée entre la peau et la bles¬
sure du vaisseau.
Au bout d’un certain temps, le caillot qui bouche la plaie artérielle latérale
n’occupe que l’épaisseur des parois de l’artère, il n’est retenu que parle pourtour
de l’ouverture de la membrane celluleuse et de la gaîne. C’est une pièce au lieu
d’un bouchon; c’est un couvercle, ou mieux c’est un bouchon mince qui n’a que
l’épaisseur des parois du vaisseau ; on conçoit que , s’il n’est pas soutenu, il ne
faudra pas un grand effort pour le détacher. 11 en est bien autrement dans le cas de
la section complète du vaisseau; le caillot, qui bouche le calibre d’une artère en¬
tièrement divisée, forme un véritable bouchon complètement enfoncé dans le tube,
et recouvert par la gaîne et la celluleuse.
Dans le premier cas le caillot est presque tout en dehors ; dans l’autre le caillot
est presque tout en dedans.
Ces premières données bien établies, cherchons maintenant quelles sont les
causes qui peuvent s’opposera la formation des cicatrices artérielles solides;
est-ce la nature du tissu artériel ou plutôt l’impulsion du sang?
Le tissu artériel ne s’oppose nullement à la formation d’une cicatrice ; au con¬
traire je crois que son épaisseur, sa structure et son analogie avec la fibrine doi¬
vent favoriser cette cicatrice ; mais les parois de l’artère par leur élasticité et leur
distension à chaque impulsion du cœur doivent s’opposer à sa consolidation. C’est
aussi ce qui résulte de mes recherches et de mes expériences; de même qu’il arrive
une hémorrhagie lorsqu’un caillot de sang est chassé du bout d’une artère obturée
complètement par un bouchon de fibrine , de même il se forme un anévrisme
lorsque le caillot latéral est détaché par la force d’impulsion du sang qui dilate
la cavité du vaisseau et tend à décoller les adhérences qui unissent le pourtour
du caillot aux bords de la blessure artérielle. On conçoit facilement que le dé¬
collement du caillot ou de la cicatrice artérielle doit être beaucoup plus facile
et plus fréquent dans un cas que dans l’autre.
J’ai fait sur les chiens et les chevaux un grand nombre d’expériences; et je puis
assurer que j’ai obtenu presque toujours des cicatrices artérielles fort remarqua¬
bles. On peut dire que la plasticité du sang explique ces résultats sur le chien ;
mais sur le cheval le sang est au contraire beaucoup moins plastique , par
conséquent il faut chercher une autre cause, Est-ce la force d’impulsion du cœur
AMt'SSAT. — CICATRICES ARTÉRIELLES ET ANÉVRISMES TRAUMATIQUES. 105
qui est, moindre chez les animaux que chez l’homme? On n’oserait l’affirmer. Ncse-
rail-cc pas plutôt que chez l’homme le traitement n’est pas dirigé comme il con¬
vient, et surtout n’est pas prolongé avec la persévérance nécessaire?
Voyons ce qu’on fait généralement lorsqu’une artère est blessée. Comme on
n’a en vue que les accidents primitifs, on se contente de les combattre et souvent
encore d’une manière fort insuffisante. Prenons pour exemple une saignée mal¬
heureuse: on se borne à faire une compression en général peu méthodique,
on permet les mouvements du bras qui dérangent presque toujours la compres¬
sion ; et s’il n’y a pas d’épanchement on se relâche bien vite, même des moyens
compressifs. Point de régime, point d’affaiblissement; ni dicte, ni saignées, ni
purgatifs, enfin rien en vue défavoriser une cicatrice durable de l’artère. Sous le
rapport local et général, ce traitement est complètement insuffisant; et si on
obtient une cicatrice durable, c’est un hasard heureux et fort rare, pareequ’on
n’a pas fait tout ce qu’il faut faire pour l’obtenir.
Pour atteindre ce résultat, il est donc évident qu’il faut mettre le blessé dans
les conditions les plus favorables : employer à la fois la compression méthodique
et soutenue, le repos du membre, son immobilité même assurée par une attelle ;
l’affaiblissement du sujet par la diète, les saignées, les purgatifs; et ne pas cesser
toute compression au bout de deux ou trois jours comme on le fait ordinairement,
mais au contraire redoubler de précautions pour assurer la consolidation du cail¬
lot. Il vaut mieux employer sévèrement 12 à 15 jours à prévenir l’anévrisme, que
de les employer plus tard à le guérir, par une opération d’ailleurs toujours très
grave et quelquefois mortelle. J’espère qu’en suivant cette conduite on parvien¬
dra à empêcher, dans le plus grand nombre de cas, la formation des anévrismes
traumatiques.
Il faut faire comme pour les fractures, c’est-à-dire employer les moyens et le
temps nécessaires pour la consolidation des os fracturés. Il doit en être de même
pour les plaies artérielles; la cicatrice est sans doute difficile à obtenir: mais, puis¬
qu’elle est possible à certaines conditions, il ne faut rien négliger pour tâcher
d’arriver à ce résultat important.
Pour les hernies étranglées, j’ai établi un principe opposé à celui qui était admis,
et il est déjà entré dans la pratique : c’est-à-dire qu’il ne faut pas se presser d’opé¬
rer. Pour les plaies artérielles, j’espère avoir le même succès; et faire bien com¬
prendre aux praticiens qu’on peut obtenir des cicatrices durables et capables
de résister à l’impulsion du sang, en employant les moyens convenables pour
atteindre ce but.
2° De la formation des anévrismes traumatiques.
Il y a déjà bien longtemps que je me suis occupé de cette question. Dès 1829,
M. Villardebo, un de mes élèves, qui avait assisté à mes premières expériences
sur la torsion et le refoulement des membranes intérieures des artères, voulant
faire une thèse sur les anévrismes, m’avait demandé s’il serait possible d’en pro¬
duire sur les animaux vivants. Imbu des idées de Scarpa, je pensai au refoulement
des membranes intérieures, et j’en fis l’essai sur un chien, fermement convaincu,
d’après les idées de ce grand maître, qu’un anévrisme mixte devait avoir lieu.
Nous croyions même qu’il allait se former immédiatement sous nos yeux; mais
nous fumes déçus dans notre espoir; et quelques jours après, l’animal ayant été
sacrifié, nous trouvâmes un nodus dans le point où l’artère avait été blessée, et le
vaisseau parfaitement oblitéré. Je fis aussi quelques essais en enlevant la mem¬
brane externe des artères, mais sans plus de succès. Depuis cette époque j’ai
cherché à diverses reprises à produire des anévrismes sur des chiens, et les ré¬
sultats n’ont pas été plus satisfaisants.
J’avais donc perdu tout espoir de produire sur les animaux des anévrismes
106 TRAVAUX ORIGINAUX.
comparables a ceux qui surviennent chez l’homme; mais dans ces derniers temps,
à l’occasion de mes recherches sur les tumeurs sanguines, ayant voulu voir ce
que devenait le cratère , je me trouvai conduit à étudier cette autre question non
moins importante de la formation des anévrismes traumatiques. Il est assez re¬
marquable que dans le musée Dupuylren on ne trouve que des anévrismes spon¬
tanés de l’aorte, et un ou deux des membres inférieurs recueillis par Desault, et
qu’il n’y ait absolument rien sur les anévrismes traumatiques.
Je commencerai par établir ce fait curieux que , dans ces sortes d’expériences,
on n’obtient presque jamais d’anévrismes sur les chiens, et que sur les chevaux
mêmes on n’obtient que des anévrismes complexes, c’est-à-dire des anévrismes
artérioso-veineux ou par transfusion. Je n’ai pas obtenu un seul anévrisme arté¬
riel simple, c’est-à-dire une poche sur-ajoutée à la blessure d’une artère.
Pour les anévrismes artérioso-veineux ou par transfusion, les seuls que j’aie con¬
statés, j’en ai observé de plusieurs espèces, que l’on trouvera toutes dans les ex¬
périences suivantes; et j’avais songé d’abord à classer celles-ci selon la variété
qu’elles avaient produites, mais il m’a paru plus utile peut-être de suivre d’épo¬
que en époque l’organisation de l’anévrisme ; et c’est ainsi que j’ai procédé.
Expérience ire. — Blessure de la veine et de l’artère crurale ; autopsie dix heures
après.
Sur un cheval détaillé ordinaire, je plongeai la lame d’un bistouri sur le trajet
des vaisseaux cruraux; à l’instant jaillit parla piqûre un jet de sang rouge écar¬
late. Un point de suture entortillée réunit la plaie des téguments et suffit à empê¬
cher l’hémorrhagie extérieure ; mais il se forma sous la peau une tumeur sanguine
volumineuse.
Une autre expérience faite sur la carotide fatigua beaucoup l’animal, qui eut
peine à se relever, et retomba peu après sur sa litière. Il succomba dix heures
après l’expérience.
Autopsie.— 11 existe à la cuisse une tumeur sanguine volumineuse qui remonte
jusque au-dessous de l’abdomen. En enlevant la masse des caillots sanguins qui
forment ce vaste épanchement, on met à nu les vaisseaux cruraux.
L’artère et la veine sont toutes les deux blessées. Il existe entre elles une com¬
munication directe par la correspondance des deux blessures.
La plaie de l’artère est moins considérable que celle de la veine. Toutes les
deux sont revêtues à leur pourtour de végétations fibrineuses déjà bien organisées,
et en forme de chou-fleur, lesquelles bordent et rétrécissent les ouvertures de
communication des deux vaisseaux.
La blessure de la veine siégeait à l’embouchure d’une grosse branche vei¬
neuse.
Voilà un cas de plaie de l’artère et de la veine étudié dès son origine. On voit
qu’il se serait fait ici un anévrisme variqueux simple, et sans poche anévrismale;
dans les autres variétés nous trouverons une ou même plusieurs poches, dont sui¬
vrons l’organisation de jour en jour.
Expérience ii. — Double anévrisme artériel et variqueux , examiné le b9 jour.
Sur un cheval de grande taille on enfonce la lame d’un bistouri sur le trajet des
vaisseaux cruraux. On juge que l’artère a été atteinte par la force et la couleur du
jet de sang qui s’échappe aussitôt, et qu’on arrête par la réunion de la plaie. Une
tumeur se manifeste sur-le-champ, envahit toute la face interne de la cuisse, et
remonte jusqu’au-dessous de l’abdomen.
L’animal qui avait été soumis déjà à une autre expérience, paraît très souffrant,
et succombe au bout de 4 jours et demi.
Autopsie. — Vaste tumeur sanguine, un peu moindre cependant que le jour de
AMUSSAT.— CICATRICES ARTÉRIELLES ET ANÉVRISMES TRAUMATIQUES. 107
l’expérience ; l’arlère et la veine crurale ont été toutes les deux blessées; et de
leur lésion résulte un double anévrisme artériel et variqueux.
L’artère crurale paraît avoir été percée à son point de contact avec la veine; sa
blessure, d’une grandeur de 6 à 8 millimètres environ, bordée d’un pourtour fibri¬
neux, correspond d’une part avec un sac anévrismal à parois minces et ridées in¬
térieurement , qu’on serait tenté de prendre pour le foyer d’un abcès plutôt que
pour un sac anévrismatique ; et d’autre part avec celle de la veine, en sorte qu’il
existe en réalité aussi un anévrisme variqueux.
La blessure de la veine, également entourée d’un anneau fibrineux frangé, cor¬
respond directement à la blessure de l’artère, et offre à peu de chose près le môme
volume qu’elle.
On voit ici une blessure différente de la première, qui aurait donné lieu avec le
temps à une autre variété d’anévrisme; et dès le milieu du 5e jour la poche semble
déjà s’organiser. L’expérience suivante, prolongée 38 heures de plus , montrera
cette organisation en progrès, mais surtout une des variétés les plus curieuses
que l’on puisse voir d’anévrisme traumatique.
Expérience iii. — Blessure de l'artère crurale droite , formation d'un anévrisme
énorme composé de plusieurs sacs communiquant entre eux ; autopsie le 6e jour.
Sur un beau et grand cheval de cavalerie, l’artère crurale de la cuisse droite a
été blessée au moyen d’une simple ponction faite avec un bistouri sur le trajet de
ce vaisseau, qui a été atteint du premier coup. La plaie a été aussitôt réunie par
la suture, en sorte que l’animal n’a pas perdu parla 2 onces de sang.
Une tumeur sanguine s’est développée aussitôt et a pris un accroissement con¬
sidérable. Elle occupe toute la face interne du membre postérieur.
Une autre expérience avait été faite sur la carotide droite. Par suite de cette
double expérience l’animal parut affaibli et fort souffrant. On le laissa vivre 6 jours.
Autopsie. — Énorme tumeur sanguine occupant toute l’étendue du membre, depuis
l’abdomen jusqu’au dessous du genou.
En déblayant le membre de tous les caillots sanguins qui constituent ce vaste
épanchement, on met à nu une série de sacs anévrismatiques, communiquant les
uns avec les autres. Cet anévrisme a plusieurs loges, et affecte les formes les plus
bizarres.
Un premier sac anfractueux, de forme allongée, forme la base de cette espèce
de pyramide de sacs anévrismatiques. C’est dans la cavité de ce premier sac que
s’ouvrentlesdeux extrémités divisées de l’artère crurale, qui ne tiennent entre elles
que par un petit lambeau de la tunique celluleuse du vaisseau.
Uu deuxième sac s’élève au-dessus du premier, et communique avec lui par une
espèce de resserrement garni à son intérieur d’un bourrelet fibrineux analogue à la
valvule pylorique. Son intérieur est lout-à-fait lisse ; ses parois sont épaisses déplus
de 2 lignes. Il a la forme d’un rein, et communique avec un troisième sac par un
véritable pédicule, dont l’existence tient probablement à l’étranglement opéré sur
lui par l’ouverture traumatique de l’aponévrose qui a livré passage à l’instrument
vulnéranf.
Ce troisième sac, dont les dimensions atteignent 8 à 10 centimètres, est sphéri¬
que: il est ouvert par sa partie supérieure qui n’est point encore complètement
organisée; en sorte qu’il est circulairement ouvert en haut, où il laisse voir dans
son intérieur un quatrième sac également rond et dont l’organisation est achevée
dans tous ses points. Ce dernier sac n’adhère à celui qui le renferme que par le
pourtour d’une ouverture arrondie dans le collet commun au 2e et au 3e sac, en
sorte que le 2e communique directement avec le 4e.
En poursuivant l’examen de la pièce, on a trouvé à la veine crurale une bles¬
sure ou incision correspondant à la môme hauteur que celle de l’arlère; l’aspect
308
TRAVAUX ORIGINAUX.
de celte incision et ses lèvres fraîches portent à croire qu’elle est toute ré¬
cente et qu’elle vient d’être faite par le scalpel pendant l’examen de la pièce.
Néanmoins, comme la certitude manque à cet égard, et que dans la formation des
anévrismes obtenus dans les expériences précédentes, il y a toujours eu lésion si¬
multanée de l’artère et de la veine, il est probable que la blessure de la veine a
été faite en même temps que celle de l’artère.
Expérience iv. — Section complète de l’artère et de la veine fémorales.— Formation
d’un anévrisme. — Autopsie le 7e jour.
Jument de moyenne taille. — On a cherché à couper l’artère crurale gauche , par
un débridemenl sous-cutané, en imprimant un mouvement de bascule à la pointe du
bistouri enfoncé sur le trajet du vaisseau. Un énorme jet de sang artériel mêlé de
stries de sang veineux adonné lieu de croire que l’artère et la veine avaient été
blessées. On a fermé aussitôt la plaie extérieure par la suture entortillée; et à
l’instant s’est développée une tumeur sanguine assez considérable à l’endroit même
de la piqûre. — On a abattu l’animal le 7e jour.
Autopsie. — La tumeur sanguine de la cuisse est en grande partie résorbée.
Après avoir enlevé les caillots sanguins qui recouvrent les. vaisseaux, on aperçoit
un sac anévrismal énorme, correspondant à l’endroit où le vaisseau a été blessé.
Ce sac, ouvert dans toute sa largeur, offre les orifices des deux bouts de l’ar¬
tère et de la veine fémorales qui ont été complètemcnt.divisées. L’une et l’autre
s’ouvrent dans la cavité du sac. Ces orifices séparés par un intervalle d’un pouce
pour l’artère et de deux pour la veine indiquent d’une manière évidente une ré¬
traction assez marquée entre les bouts supérieurs et inférieurs divisés de ces
deux vaisseaux.
Celle variété n’est pas sans quelque analogie avec l’anévrisme spontané dissé¬
quant. On voit d’ailleurs la résorption de la tumeur extérieure et l’organisation
du sac se suivre dans ce cas comme dans les précédents.
Expérience y. — Anévrisme variqueux latéral , disséqué le 8e jour.
Un bistouri pointu à lame étroite fut transversalement plongé sur le trajet des
vaisseaux cruraux, chez un cheval de taille ordinaire. Un jet de sang élancé à
distance et de couleur rutilante fit présumer que l’artère avait été ouverte du
premier coup. On arrêta sur-le-champ l’hémorrhagie par la suture entortillée des
lèvres de la plaie cutanée. Une tumeur sanguine hémisphérique et volumineuse
se développa à l’endroit même de la blessure.
L’animal vécut huit jours, paraissant souffrir beaucoup ; et en définitive il suc¬
comba aux suites de l’opération.
Autopsie.— La tumeur sanguine, sans faire une grande saillie , s’étend dans toute
la cuisse, et remonte jusque sous l’abdomen du cheval. Après avoir enlevé la
masse des caillots sanguins qui forment ce vaste épanchement, on découvre l’ar¬
tère et la veine crurales qui toutes deux sont blessées latéralement.
Les blessures de communication entre l’artère et la veine sont fermées dans leur
plus grande étendue par un bouchon fibrineux ; mais la portion restée béante fait
communiquer les deux vaisseaux entre eux, en sorte que le passage du sang de¬
vait avoir lieu de l’artère dans la veine, d’où résultait un véritable anévrisme va¬
riqueux latéral.
On n’observe pas de dilatation dans le calibre de la veine, comme cela a lieu
d’ordinaire dans cette espèce d’anévrisme.
La plaie de l’artère vue parla face interne de ce vaisseau a environ 6 millimè¬
tres d’étendue, celle de la veine est beaucoup plus large.
C’est le même bouchon fibrineux interposé entre les blessures artérielle et
veineuse, qui ferme en partie chacune de ces deux ouvertures coaune nous l’avons
AMUSSAT.— - CICATRICES ARTÉRIELLES ET ANÉVRISMES TRAUMATIQUES. 109
fait observer; il s’étend en outre en forme d’excroissance polypeuse dans le calibre
de la veine, où il se prolonge comme un appendice flottant dirigé dans le sens du
courant de la circulation veineuse.
Expérience vi. — Blessure d’une branche de l'artère crurale droite ; formation en
9 jours d’un anévrisme en forme d’ampoule , à l’extrémité du bout supérieur de
cette branche.
Jument blanche de petite taille. On enfonce la lame d’un bistouri sur le trajet
des vaisseaux cruraux. Leur blessure donne issue à une hémorrhagie artérielle
et veineuse , qu’on arrête aussitôt par la suture de la plaie de la peau. L’animal
a tout au plus perdu une demi-livre de sang.
Une tumeur considérable, offrant environ 20 centimètres de largeur à sa base,
s’est développée à l’endroit même de la piqûre.
L’animal n’a pas paru incommodé du résultat de l’expérience; on l’a laissé vivre
9 jours. Pendant cet intervalle un amaigrissement considérable l’a jeté dans une
faiblesse extrême ; et comme la lésion locale n’explique pas cet accident, attendu
que l’animal semble se bien porter d’ailleurs, et ne refuse pas la nourriture, qu’il
n’y a ni inflammation ni dégénérescence phlegmoneuse de la tumeur sanguine, il
est à présumer qu’il faut attribuer cet état squelettique qu’offre l’animal à l’in¬
suffisance de la nourriture qui lui a été donnée.
Autopsie.— Le volume de la tumeur sanguine est réduit d’un quart environ au-
dessous de la peau ; sur l’aponévrose on aperçoit la cicatrice de la blessure qui a
donné passage à l’instrument vulnérant. En incisant perpendiculairement sur ce
point, on divise en deux moitiés le caillot sanguin qui est solidifié, organisé com¬
me de la chair, et d’une couleur brune foncée. Au centre de ce caillot il existe
encore un reste du cratère, oblitéré à son fond.
Les tissus voisins n’offrent aucune infiltration sanguine et sont à l’état normal.
En coupant le caillot sanguin par tranches horizontales, on arriva sur un tissu
jaunâtre ressemblant à de la graisse durcie etidégénérée, qui me parut faire partie
d’un sac anévrismal, contrairement à l’opinion des assistants ; mais une dissection
plus étendue les réunit tous à mon opinion. On mit en effet à découvert un véri¬
table sac anévrismal parfaitement organisé, ayant la forme d’une ampoule, et ter¬
minant en cul-de-sac l’extrémité du bout supérieur d’une principale branche divi¬
sée d’une part, provenant du tronc de la crurale ; d’autre part, l’extrémité du bout
supérieur delà veine fémorale également divisée.
La branche artérielle et le tronc veineux complètement coupés en travers s’ou¬
vraient à la partie supérieure de la poche anévrismatique ; leur orifice se confon¬
dait avec les parois même du sac.
Fendu dans toute sa longueur, ce sac a un diamètre de deux pouces et demi en¬
viron dans tous les sens. Ses parois consistantes, épaisses d’une ligne environ,
offrent une épaisseur beaucoup plus marquée à son côté interne; elles ont dans
ce point plus de A lignes. La cavité du sac renferme une petite quantité de sang
grumeleux.
Il est à regretter qu’avant d’inciser le sac et de l’ouvrir dans toute son éten¬
due, on n’ait point poussé une injection forcée dans sa cavité, afin de constater
d’une manière bien positive l’absence de tout autre orifice appartenant aux bouts
inférieurs des vaisseaux divisés.
Expérience yii .—Formation d’un double anévrisme variqueux et artériel ; autopsie
le 10e jour.
Sur un cheval de petite taille, une ponction fut faite sur le trajet des vaisseaux
cruraux avec la pointe d’un bistouri. Un jeî de sang rutilant s’échappa avec force,
110 TRAVAUX ORIGINAUX.
et à une grande distance. Il fut arrêté sur-le-champ par la suture entortillée. L’ani¬
mal fut abattu le 10e jour.
Autopsie. — L’examen de la cuisse a offert un double anévrisme artériel et
veineux.
La veine crurale incisée dans toute sa longueur présentait un trou arrondi
bordé de dentelures ou rugosités fibrineuses, faisant communiquer directement
l’artère avec la veine. Ce trou avait un diamètre de 3 à 4 lignes (5 à 6 milli¬
mètres).
L’artère offre sur la paroi opposée à celle qui est adossée à la veine un sac
anévrismal fort remarquable par les anfractuosités et les colonnes charnues qu’il
présente dans son intérieur; ce sac a un pouce et demi environ (4 centimètres)
dans tous les sens. Sur la paroi artérielle adossée à la veine, se voit la blessure
de communication entre ces deux vaisseaux.
La disposition respective des deux vaisseaux et de leurs lésions indique d’une
manière positive que l’artère a été blessée de part en part sans avoir été coupée,
et que la veine n’a été atteinte par la pointe du bistouri qu’après que celui-ci a eu
traversé les parois de l’artère.
Ce fait est en outre fort remarquable par la disposition du double anévrisme, et
l’on remarquera que c’est du côté de l’anévrisme artériel simple que le sac offrait
des colonnes charnues.
A partir de cette époque, j’ai négligé de tenir note des changements apportés
par chaque jour dans la constitution des anévrismes; le sac est formé, il ne fait
plus que s’épaissir et s’organiser d’une manière plus forte ; Inexpérience suivante
poussée jusqu’au 18e jour suffira pour justifier ce que je viens de dire.
Expérience vin. — Anévrisme variqueux, disséqué le 18e jour.
Je cherchais à opérer une section complète de l’artère crurale droite sur un
cheval de petite taille, en enfonçant la lame d’un bistouri sur le trajet de ce vais¬
seau, et faisant décrire à l’instrument un mouvement en arc de cercle. A l’instant,
issue d’un flot de sang artériel, mêlé de stries d’une couleur plus foncée, ce qui
fit présumer que l’artère et la veine avaient été simultanément blessées. La plaie
de la peau fut aussitôt fermée par la suture entortillée, et le sang n’ayant aucune
issue à l’extérieur forma sous la peau une tumeur volumineuse qui acquit la di¬
mension de la moitié d’une tête d’adulte.
On laissa vivre l’animal pendant 18 jours. Il paraissait se bien porter malgré sa
blessure; et le jour où il fut abattu, la tumeur sanguine avait éprouvé une dimi¬
nution d’un quart environ.
Autopsie. — L’examen de la cuisse offre à l’endroit de la piqûre un caillot san¬
guin coagulé, et comme carnifié, au centre duquel existe un sac anévrismal de 8
centimètres environ de diamètre (3 pouces). Incisé dans toute sa longueur, ce sac
présente à sa face interne les orifices séparés des deux ouvertures de l’artère et
de la veine crurale. Ces deux vaisseaux n’ont pas été coupés en totalité, mais ou¬
verts seulement dans une étendue de 4 lignes (5 millimètres environ) de leur
circonférence.
Les parois de la poche anévrismale avaient à peu près de 3 à 4 millimètres d’é¬
paisseur.
Ces expériences apportent avec elles des conclusions de plus d’une sorte ;
et d’abord j’ai constaté, ainsi qu’on l’a vu, la réalité d’un assez grand nombre de .
variétés de l’anévrisme variqueux, dont les principales sont:
1° Le latéral simple, qui est établi par un trou de communication entre une ar¬
tère et une veine accolées.
2° Le latéral avec poche anévrismal e, la communication étant établie par le sac
entre l’artère et la veine.
BONNET.— RACCOURCISSEMENT DU MEMBRE DANS LES COXALGIES. 111
3° L’ anévrisme double , c’est-à-dire qu’une artère ayant été transpercée, il s’éta¬
blit une poche anévrismatique d’un côté, et de l’autre une communication entre
l’artère et la veine.
4° Le direct : une artère et une veine ayant été divisées entièrement, la commu¬
nication est rétablie par une poche intermédiaire.
5° Enfin Y anévrisme direct en cul-de-sac , une poche anévrismale s’étant for¬
mée à l’extrémité du bout cardiaque d’une artère et d’une veine entièrement
divisées.
Quanta la formation du sac anévrismal, on voit que le kyste n’est pas formé
parle tissu cellulaire ambiant, mais qu’il s’organise de toutes pièces. 11 n’échap¬
pera du reste à personne que tant que cette poche n’est pas formée il n’y a pas à
proprement parler anévrisme, et que ceux qu’on appelle anévrismes faux primitifs
ou diffus ne sont que de simples épanchements de sang, et doivent être rayés de
la nomenclature des anévrismes.
L’époque à laquelle se forme cette poche est fort rapprochée chez les animaux
de l’époque de la lésion artérielle; il est possible qu’elle s’en éloigne davantage
chez l’homme. Quant aux conséquences pratiques relatives à l’opération, elles ne
sont pas autres que celles qui ont été parfaitement déduites par M. Breschct dans
son Mémoire sur les anévrismes par transfusion observés dans l’espèce humaine.
Mémoire sur Rallongement et le raccom'cisgeinent «les
membres inférieurs dans les eoxalgies, par M. Bonnet, chi¬
rurgien en chef de /’ Hôtel-Dieu de Ltjon.
DEUXIÈME PARTIE.
DU RACCOURCISSEMENT DANS LES MALADIES DE LA HANCHE.
La question du raccourcissement dans les maladies de la hanche a été moins
controversée que la question de rallongement; elle a sans doute paru plus facile
à résoudre, parce qu’il semblait tout naturel d’attribuer les raccourcissements lé¬
gers à l’élévation du bassin, et les raccourcissements considérables à la luxation
du fémur sur l’os des îles; malheureusement, la question n’est pas aussi simple
qu’elle le paraît; il me semble même que, sous le rapport de ses causes et de son
diagnostic, le raccourcissement dans les maladies delà hanche offre plus de diffi¬
cultés à résoudre que l’allongement dans les mêmes maladies.
En effet, tandis que l’allongement est toujours apparent et doit être constamment
attribué à la position qu’a choisie le malade, le raccourcisseinentdépend, tantôt de
la position du malade, tantôt de l’absorption de la tête du fémur et du fond delà
cavité cotyloïde, tantôt de la luxation sur l’os des îles.
Sous le rapport du diagnostic, tandis qu’on peut donner sans peine au membre
sain une position identique à celle du membre malade, si celui-ci est allongé;
quand le malade est raccourci , cette identité de position est très difficile à
obtenir.
Je vais examiner successivement le raccourcissement :
1° Dans les cas où il est dû à la position du malade ;
2° Dans les cas où il dépend de l’absorption de la tête du fémur et du fond de la
cavité cotyloïde ;
3° Dans les cas enfin où il forme l’un des symptômes de la luxation spontanée sur
l’os des îles.
Du raccourcissement apparent dépendant de la position qu’adoptent les malades at¬
teints de coxalgies. — Les raccourcissements qui dépendent de la position qu’a¬
doptent les malades peuvent offrir tous les caractères des raccourcissements qui
112
TRAVAUX ORIGINAUX.
sont dus aux luxations spontanées sur l’os des îles, et les erreurs de diagnostic qui
résultent de cette similitude de symptômes s’observent assez fréquemment.
Volper, Albers de Brême, cités par Samuel Cooper, ont fait des autopsies où
ils croyaient rencontrer des luxations spontanées, et dans lesquelles cependant les
os avaient conservé leurs rapports naturels; Monteggia avoue qu’il a commis des
erreurs du même genre; et pour moi, je dois dire qu’à l’époque où je commen¬
çais à professer la clinique, ce fut l’impression pénible que j’éprouvai, en voyant
mon diagnostic d’une luxation spontanée démentie par la dissection, qui devint la
cause des recherches que je n’ai cessé de poursuivre depuis plusieurs années sur
les maladies de la hanche.
Les malades affectés de raccourcissement apparent sont tous couchés sur le côté sain;
leur cuisse malade est pliée sur le bassin et portée dans T adduction et la rotation en
dedans ; leur épine iliaque du côté malade est placée plus haut et plus en arrière que
celle du côté sain. — Dans cette position, le grand trochanter fait une saillie con¬
sidérable en dehors, ainsi qu’on le voit constamment lorsque la cuisse fléchie est
portée dans l’adduction et la rotation en dedans; le grand trochanter ainsi rendu
saillant s’élève aussihaut que l’épine iliaque antérieure et supérieure, si la flexion
du bassin sur la cuisse est voisine de l’angle droit. Le raccourcissement apparent
peut être de dix à douze centimètres , comme on peut s’en assurer en simulant
sur soi-même la position que je décris. L’étendue de ce raccourcissement, la di¬
rection du fémur, la saillie et l’élévation du grand trochanter étant semblables
alors à celles que l’on observe dans les luxations spontanées de l’os des îles, on
comprend combien les erreurs de diagnostic sont faciles, lorsqu’à cette position,
devenue permanente, se joignent les signes d’une maladie grave de la hanche.
En comparant la position des membres raccourcis à celle des membres allongés,
on voit que les uns et les autres sont légèrement fléchis sur le bassin ; mais dans
le raccourcissement il y a adduction de la cuisse, élévation et position postérieure
de l’épine iliaque, tandis que dans rallongement il y a abduction du membre, abais¬
sement et position plus antérieure de l’épine iliaque.
Je regrette de ne pouvoir ici rendre sensible aux yeux, par des dessins, les posi¬
tions que je décris; à défaut de ces dessins, qui seront reproduits dans l’atlas de
mon Traité des maladies des articulations, je mécontenterai d’indiquer les précau¬
tions à prendre pour vérifier , au lit du malade, les observations que je viens de
faire connaître, et j’expliquerai comment la position adoptée par les malades peut
produire un raccourcissement assez étendu pour faire croire à une luxation.
Si les malades sont debout, reposant sur le membre inférieur du côté sain, la
colonne vertébrale convenablement redressée, on vérifie sans peine toutes les ob¬
servations que je viens de faire sur la position de la cuisse et du bassin du côté de
la coxalgie ; mais lorsque le malade est couché, il faut quelquefois assez d’atten¬
tion pour reconnaître la flexion de la cuisse et le degré de l’adduction.
Pour reconnaître la flexion de la cuisse , il faut faire coucher le malade de ma¬
nière à ce que sa colonne vertébrale touche le lit dans toute son étendue.
Dans cette position , la flexion de la cuisse est évidente, le genou est plus ou
moins élevé au dessus du plan du lit; et si on l’abaisse, on voit aussitôt la colonne
vertébrale s’arquer, en formant une concavité en arrière. En passant l’avant-bras
derrière le tronc, on reconnaît sans peine, lorsqu’on cherche à étendre la cuisse,
ce soulèvement de la colonne vertébrale.
Pour bien apprécier l’étendue de l’adduction, il faut rechercher, avec les précau¬
tions déjà indiquées dans la première partie de ce mémoire, l’axe du bassin, et
prolonger idéalement cet axe de haut en bas. On le voit alors croiser la cuisse du
côté malade, toujours au dessus de la partie moyenne de celle-ci, ce qui démontre
1 existence d un degré d adduction que l’on ne peut jamais simuler au même degré
dans l’état sain.
BONNET. —R ACCÔÜRCÏS5EMÈNT DU MËÎMBÏlî? BANS LES COXALGïES. 1 j 3
Quant au mode suivant lequel agit la position que j’examine dans ce chapitre,
pour produire un raccourcissement qui peut aller jusqu’à dix ou douze centimètres
et faire croire à une luxation spontanée, voici comme je le comprends.
L’élévation d’un côté du bassin pouvant aller jusqu’à trois ou quatre centimè¬
tres, quelquefois moins, jamais plus, rend compte du tiers à peu près du raccour¬
cissement. Celte cause a été reconnue par tous les auteurs.
La position en arrière de l’épine iliaque du côté malade, combinée avec la flexion
de la cuisse de ce côté, peut produire un raccourcissement encore plus considé¬
rable que l’élévation de l’épine iliaque. En effet, si l’on s’asseoit et que l’on porte
en arrière autant que possible un côté du bassin, le côté gauche par exemple,
on voit aussitôt le genou correspondant se porter de quatre à cinq centimètres en
arrière du genou opposé. Comme on ne peut, lorsqu’on est debout, produire par
la simple élévation de l’un des côtés du bassin, une différence de plus de trois cen¬
timètres entre la hauteur des deux pieds, on voit, à en juger du moins par l’expé¬
rience dans l’état sain, que la position postérieure de l’épine iliaque combinée
avec la flexion de la cuisse , peut produire un raccourcissement plus étendu que
l’élévation de cette épine. Quoi qu’il en soit, ces deux causes agissant tout à la fois
sur les malades affectés de coxalgie avec raccourcissement apparent suffisent
pour expliquer comment celui-ci peut être porté à six ou sept centimètres.
Le surplus du raccourcissement doit être attribué à l’adduction du membre
raccourci; l’influence de cette cause ne peut être comprise qu’autant que l’on se
rappelle que le membre sain est porté dans l’abduction, et que, dans le jugement
que l’on porte sur la longueur de ces membres, on ne fait que les comparer l’un
à l’autre. Ceci posé, qu’étant assis on porte les deux membres autant que possible
à droite, on verra que le genou gauche , qui est en adduction, paraîtra de trois à
quatre centimètres plus en arrière que le droit, qui est dans l’abduction. Cette ex¬
périence, qui permet de juger des effets de l’adduction , montre comment , chez
les malades dont le genou est fortement porté en dedans , celle-ci peut rendre
compte d’un raccourcissement de deux ou trois centimètres au moins.
Ainsi, chacune des positions que j’indique comme cause du raccourcissement ,
savoir : l’élévation de l’épine iliaque, la position plus postérieure de celte épine,
combinée avec la flexion de la cuisse et l’adduction de celle-ci : chacune de ces
causes, dis-je, contribue à la production du phénomène , et lorsqu’elles se combi¬
nent toutes ensemble, comme cela a lieu d’ordinaire sur les malades, on comprend
sans peine qu’elles produisent les raccourcissements étendus dont j’ai cherché à
expliquer le mécanisme. Pour rendre celui-ci plus sensible aux yeux, on peut, en
prenant l’attitude complexe que j’indique comme la plus favorable aux raccourcis¬
sements , en produire sur soi-même qui soient presque aussi étendus que ceux
qu’on peut observer sur les malades, et qui ne diffèrent de ces derniers qu’en ce
qu’ils sont momentanés et qu’on peut les faire cesser à volonté. «
Le raccourcissement apparent n’induirait jamais en erreur , en faisant croire à
une luxation sur l’os des îles, si la cuisse n’était maintenue, lorsqu’il existe, dans
des rapports plus ou moins fixes avec le bassin; car il est bien évident que toutes
les causes d’erreur disparaîtraient, si le malade pouvait se redresser à son gré, et
si les deux membres inférieurs se plaçaient exactement dans la même position.
Malheureusement il n’en est point ainsi. Dans les raccourcissements de la hanche,
comme dans les flexions du genou consécutives à des maladies graves de cette ar¬
ticulation, les os sont maintenus dans des rapports plus ou moins fixes , soit par
l’inégalité des surfaces articulaires, soit par la rétraction des muscles et la forma¬
tion des tissus lardacés ou fibreux autour de la jointure, etc.
Cette fixité de position s’ajoute à la direction du fémur et à la saillie du grand
trochanter, pour faire confondre les raccourcissements avec les luxations sur l’os
des îles.
114 TRAVAUX ORIGINAUX,
Pour éviter les erreurs qui peuvent résulter de cette analogie si grande de
symptômes entre deux maladies pourtant si différentes, je ne connais qu’un moyen
qui s’applique à tous les cas : c’est la comparaison entre les deux membres dans
des positions identiques.
Pour obtenir cette identité de position, ou bien l’on agit sur le membre sain que
l’on porte dans la même déviation que le membre malade, ou bien l’on agit sur le
membre malade que l’on ramène à la même rectitude que le membre sain.
Le premier moyen ne peut cire mis en usage, lorsque la cuisse malade est dans
l’adduction; car elle occupe alors la place où l’on voudrait amener la cuisse saine.
Le second moyen est seul praticable, mais il exige beaucoup de temps et des ap¬
pareils convenables. Quoi qu’il en soit, lorsqu’on l’a mis en usage, et qu’on a réussi
à obtenir le redressement, on voit souvent disparaître toute inégalité de longueur
cnlreles deux membres, quoiqu’avant le redressement cette inégalité fût de plus
de dix centimètres. Il n’y avait évidemment, dans ces cas, aucune luxation.
Raccourcissement réel dépendant de l'ulcération de la cavité cotyloïde et de la tête
du fémur. — Les observations d’ulcération de la cavité cotyloïde ou de la tête du fé¬
mur, assez considérable pour produire un raccourcissement réel, sont nombreuses
dans la science.
Rust, dans son Arthrokakologie, a insisté sur les cas où la carie porte spéciale¬
ment sur la tête du fémur, et il a cité des exemples nombreux dans lesquels on
voit tous les degrés de la destruction, depuis celle de la superficie de l’os jusqu’à
l’absorption de toute la tête et du col du fémur. On doit à Edward Ford, qui écri¬
vait sur les maladies de la hanche en 1794, plusieurs observations sur l’ulcération
de la cavité cotyloïde, pénétrant quelquefois jusque dans le bassin. On sait aussi
que Larrey a rencontré plusieurs cas d’ulcérations isolées ou simultanées de
la tète du fémur ou de l’acétabulum, et que cet ordre d’altérations lui a paru si
commun dans les cas de raccourcissement, qu’il regarde la luxation sur l’os des
îles comme une cause exceptionnelle de raccourcissement, et qu’il attribue sur¬
tout ce phénomène à la carie des os qui forment l’articulation îléo-fémoralc. Il n’est
pas de chirurgien, ayant fait des autopsies nombreuses, qui n’ait vu des cas ana¬
logues à ceux qu’ont fait connaître Rust, Ford et Larrey. Les observations de ces
auteurs doivent rester dans la science , non avec le degré d’importance qu’ils
leur ont assigné , mais comme exemple de phénomènes qu’on observe fré¬
quemment.
Le raccourcissement que peut produire l’ulcération des os qui forment l’articu¬
lation de la hanche, ne peut dépasser deux à trois centimètres, en supposant que
le membre raccourci ait conservé une rectitude parfaite. En d’autres termes, si le
raccourcissement réel, dû à l’ulcération, ne se combine avec aucun raccourcisse¬
ment apparent, dû à la position du malade , la différence de longueur entre les
membres doit être très bornée. C’est assez dire que les raccourcissements de six
à douze centimètres, que l’on observe assez fréquemment dans la pratique, ne
peuvent jamais dépendre uniquement de l’ulcération des os. Mais, en limitant
ainsi l’étendue du raccourcissement que peut produire l’ulcération de la tête du
fémur, peut-on, pendant la vie, distinguer ce raccourcissement de celui qui est dû
simplement à la position des malades, ou de celui qui dépend de la luxation sur
l’os des îles? Aucun auteur ne s’est occupé de ce problème, et je n’oserais le ré¬
soudre dune manière générale ; car endonnantune solution à priori, je m’expose¬
rais à des erreurs que l’observation permet seule d’éviter.
Une seule fois , j'ai diagnostiqué pendant la vie une ulcération de la tête du
fémur assez considérable pour produire un raccourcissement réel; voici dans
quelle circonstance.
Le membre du côté malade était plus long de six centimètres que celui du côté
sain; le malade c tait dans la position que j’ai décrite en traitant de l’allongement;
BONNET. —RACCOURCISSEMENT BU MEMBRE BANS LES COXALGIES. 1 1 5
l’épine iliaquedu côté malade était située plus Las et plus en avant que celle du
côté opposé, et la cuisse, fléchie de quarante-cinq degrés sur le bassin, était por¬
tée dans l’abduction. Cette position était maintenue avec beaucoup de fixité par
les tissus fibreux et lardacés qui entouraient les trajets fistuleux provenant de la
hanche ; l’allongement tenait évidemment à la position, du moins d’après les prin¬
cipes que j’ai cherché à développer. Cependant, je plaçai le membre du côté sain
dans la même flexion et dans la même abduction que celui du côté malade, et tandis
que j’aurais dû trouver l’identité de longueur entre les deux membres, après avoir
établi l’identité de position, si ces deux membres eussent été réellement égaux,
je trouvai que celui du côté sain avait deux ou trois centimètres de plus que celui
du côté malade; ce dernier côté , allongé en apparence , était donc raccourci en
réalité. L’autopsie démontra la justesse de ce diagnostic; la tête du fémur et la
superficie du fond de la cavité cotylo'ide étaient complètement absorbées.
Le diagnostic pourrait être établi avec une égale précision , si le malade était
couché sur le dos et que les deux membres inférieurs fussent dans une rectitude
parfaite. Si, dans celte position, où il ne peut y avoir ni allongement, ni raccour¬
cissement apparent, le membre du côté malade est cependant plus court que celui
du côté opposé, il y a incontestablement destruction de la tête du fémur.
Si cette destruction pouvait se combiner avec la position dans laquelle il y a
raccourcissement apparent, le diagnostic serait d’une extrême difficulté.
Raccourcissement réel dépendant d’une luxation spontanée sur l’os des îles. — Le
raccourcissement réel dépendant d’une luxation spontanée sur Los des îles se
combine toujours avec le raccourcissement apparent dépendant delà position du
malade. Ces deux ordres de raccourcissements, combinés l’un avec l’autre, forment;
un composé dans lequel il est difficile d’assigner la part de la position et celle du
déplacement de la cuisse.
Si l’adduction et la flexion de la cuisse coïncident toujours avec la luxation sur
l’os des îles, c’est que cette position précède toujours la luxation et que, la luxa¬
tion produite, le fémur conserve plus ou moins la direction dans laquelle il s’est
luxé. v
On s’est appliqué à chercher les causes qui pouvaient chasser la tête du fémur
du fond de la cavité cotylo'ide, et l’on a successivement invoqué la répulsion exercée
par des liquides, par des fongosités, etc. Je ne nie point l’action de ces causes; je
reconnais, comme je l’ai déjà fait, que des liquides et des fongosités peuvent re¬
pousser la têteau fémur en dehors: mais je conserve des doutes sur l’existence de
cette répulsion. Les liquides ne peuvent agir sur la tête du fémur qu’autant que la
capsule ne cède pas à leur effort, et, sans aucun doute, cette capsule se distend
peu à peu dans les hydarthroses.
11 est douteux aussi que les fongosités aient jamais chassé le fémur de la cavité
cotylo'ide ; car tous les cas où l’on trouve cette cavité remplie de matières fon¬
gueuses sont des cas où la luxation est déjà opérée. Or, les productions nouvelles
qui remplissent l’acétabulum peuvent être aussi bien l’effet que la cause de la
luxation.
La véritable cause du déplacement de la cuisse en haut et en dehors est la com¬
binaison d’une certaine position avec la destruction des ligaments et des rebords
osseux qui maintiennent le fémur dans sa position normale. Cette destruction ne
suffit pas à elle seule ; car , dans les cas rares où les malades se tiennent couchés
sur le dos, les deux membres inférieurs étendus dans la direction de l’axe du
tronc, jamais on ne voit de luxation, bien que les ligaments et le rebord cotyloïdien
puissent être ulcérés.
Toutes les fois que la cuisse se luxe sur l’os des îles, elle est préalablement flé¬
chie et portée dans l'adduction et la rotation en dedans. Cette position n’est pas
une simple coïncidence, elle est la cause efficiente du déplacement.
,|6 TRAVAUX ORIGINAUX.
Si l’on veut, sur un cadavre, luxer la cuisse en haut et en dehors, on la fléchit
d’abord et nuis on la porte dans une adduction et une rotation en dedans aussi fortes
nue possible. Tant que les liens qui unissent le fémur ou bassin sont conserves
intacts, on éprouve la plus grande difficulté à produire la luxation; mats , d’une
part si ces liens sont affaiblis, l’effort doit être reoins grand, et de 1 autre, si 1 on
a fait à la capsule une large ouverture, il suffit de porter en dedans la cuisse préa¬
lablement fléchie, pour qu’elle se luxe aussitôt ; et cependant, quelque grande que
soit l’ouverture de la capsule, la luxation ne s’opère pas tant que la caisse est
étendue et qu’on la laisse dans la direction de t’axe du tronc. ,
Qu'on étudie du reste, sur le cadavre, l’influence qu’exerce sur la lete du fémur
Je mouvement par lequel la cuisse fléchie est portée dans l’adduction et la rota¬
tion en dedans, et l'on verra que chacun de ces mouvements contribue si bien a
faire sortir la tête du fémur de sa cavité que, du moment où ils s’exécutent sur le
vivant, la luxation doit se produire, si la partie externe de la cavité cotvloïdc et de
la capsule sont largement ulcérées.
Quand on sait ainsi que l’adduction , la flexion et la rotation en dedans de fa
cuisse sont la cause déterminante delà luxation sur l’os des îles, que ces positions
.sont celles qui produisent le raccourcissement apparent , et qu’elles persistent
toujours plus ou moins après que la luxation est produite, on comprend pourquoi,
dans la luxation sur l’os des îles, le raccourcissement apparent coïncide toujours
avec le raccourcissement réel.
Lorsque la luxation est effectuée, la cuisse ne reste jamais ni aussi fléchie , ni
aussi portée en dedans quelle l’était au moment de la luxation ; elle se rapproche
de la posiijpn étendue et de la direction de l’axe du tronc. Cependant, comme sa
position est semblable (sauf les cas rares où il y a rotation en dehors) à celle
quelle affecte dans le raccourcissement apparent, le diagnostic est difficile, à
moins que la luxation ne se traduise par des symptômes caractéristiques; tels sont
l’élévation du grand trochanter au-dessus de l’épine iliaque, la possibilité de faire
monter et descendre le fémur, bien que le bassin soit fixé, et, suivant quelques
auteurs dont je irai pas vérifie l assertion, la saiUie de la tète du fémur en amèie
de la fesse.
Mais à part ces cas évidents, qui sont rares, rien déplus difficile que de dire si
un raccourcissement dépend uniquement de la position du malade, ou s il dépend,
en partie du moins, de la luxation sur l’os des îles. Comme je l’ai dit plus haut,
on ne peut sortir de cette difficulté avec quelque certitude qu’en faisant étendre
la cuisse malade sur le bassin et la ramenant dans la direction du tronc. Lorsque
l’on a opéré ce redressement, s’il n’y a point de luxation, la différence de lon¬
gueur entre les deux membres disparaît ou reste égale a la différence de nautour
des deux épines; si, au contraire, le raccourcissement est de deux ou trois centi¬
mètres plus grand que ne peut le produire l’élévation de l’épine iliaque du côté le
plus court, sans aucun doute il y a luxation sur l’os des îles.
C’est à l’aide de ce redressement que je suis parvenu à reconnaître que la tête
du fémur n’avait pas abandonné sa cavité , dans des maladies de 3a hanche où l’é¬
tendue du raccourcissement, la saillie et l’élévation du grand trochanter , etc.,
avaient fait croire à une luxation *, c’est aussi à l’aide de ce redressement, suivi
delà persistance des signes de la luxation, que j’ai réussi, dans des cas douteux, à
démontrer l’existence de celle-ci d’une manière incontestable.
En général, la difficulté du diagnostic des luxations spontanées est si grande ,
tant que le redressement n’a pas été opéré, que j’ai été conduit à me demander
si les observations jusqu’ici publiées de réductions de luxations spontanées n’é¬
taient pas, en définitive, de simples redressements.
Pour éclairer ces doutes , j’ai lu avec attention toutes les observations citées
dans l’ouvrage trop peu connu de MM. Humbert de Morley et Jacquier. Je n’y ai
BONNET.— RACCOURCISSEMENT DU MEMBRE DANS LES COXALGIES. 117
pas trouvé, je l’avoue, la confirmation de mes doutes; car on y trouve signalés
des phénomènes qui, s’ils sont bien observés, ne laissent aucun doute sur l’exis-
tence de la luxation , tels que la mobilité de la cuisse de haut en bas, la saillie de
la (été du fémur en arrière de la fesse. J’ai remarqué seulement que MM. Humbert
et Jacquier, comme tous les auteurs qui les ont précédés et suivis , ne tenaient
aucun compte de la position du malade et des erreurs auxquelles cette position
peut donner naissance. La lacune qu’ils ont laissée me conduit a appeler une ré¬
vision très attentive de toutes les observations jusqu’ici publiées de luxations
spontanées guéries ou non guéries, et qui , au point où en est la science, sont
trop incomplètes pour que les conclusions qu’on en peut tirer n’inspirent pas
quelques doutes.
Des rapports de succession de l’allongement et du raccourcissement dans les mala¬
dies de la hanche. ■ — Chacun sait qu’il est des affections graves de la hanche dans
lesquelles il n’y a ni allongement, ni raccourcissement du membre malade. Saba¬
tier, Boyer, M. A. Bérard ont cité des cas de ce genre; deux fois j’ai constaté moi-
même l’égalité de longueur entre les deux cuisses, dans des lésions del articula¬
tion eoxo-fémorale ; dans ces deux cas, les malades restaient habituellement cou¬
chés sur le dos, et l’articulation était le siège d’abcès froids qui s’étaient fait jour
au dehors.
L’on voit aussi que, dans les cas assez nombreux de coxalgie où il se manifesté
une inégalité de longueur entre les deux cuisses, le raccourcissement peut se pro¬
duire sans avoir été précédé d’aucun allongement; mais ces cas ne sont pas ceux
dont je veux m’occuper spécialement dans ce chapitre.
Mon but est de parler des maladies de la hanche danslesquelles on observe l’al¬
longement dans une première période, le raccourcissement dans une période plus
avancée.
Les auteurs ont cité trop d’exemples de cette succession de l’allongement et du
raccourcissement, pour que l’on puisse douter de sa réalité; mais ce qui doit être
mis incontestablement en discussion, c'est la manière dont ils ont rendu compte de
ces faits et l’interprétation qu’ils en ont donnée.
Si les opinions qui font la base de ce mémoire sont justes, l’allongement se
produit seulement lorsque la cuisse est dans l’abduction et que le décubitus a
lieu sur le côté malade; le raccourcissement , au contraire, ne s’observe que
quand la cuisse est dans l’adduction et que le malade se couche sur le côté sain.
Dès lors , si, dans une affection de la hanche, le raccourcissement succède à
l’allongement, l’adduction de !a cuisse a dû succéder à son abduction, le décu¬
bitus sur le côté malade au décubitus sur le côté sain. Tous ces détails sur la po¬
sition du membre manquant dans les auteurs, leurs observations sont trop incom¬
plètes pour avoir d’autre valeur que l’expression d’un fait , et ne préjugent rien
sur le mode suivant lequel ce fait s’est accompli.
Pour moi, n’ayant jamais eu l’occasion de voir sur un même malade Rallonge¬
ment d’abord , le raccourcissement ensuite, je ne puis assurer que, lorsque le
second de ces états succède au premier , le malade qui était couché sur le côté
sain se couche sur le côté opposé , et que la cuisse qui était en dehors se porte
en dedans; mais je présume qu’il en est ainsi; car si les choses ne se passaient
pas de la sorte, les principes que je m’applique à faire prévaloir sur la question
de l’allongement et du raccourcissement ne seraient point fondés.
Pour le moment , je me borne à présenter les changements de position du
tronc et de la cuisse dans la succession du raccourcissement à l’allongement ,
comme une conséquence nécessaire de mesidées, et je recommande l’étude de ces
changements à l’allention des observateurs.
Si les faits se passent comme je l’annonce à priori, mes théories seront confir¬
mées. Si ces faits, au contraire, ne sont pas conformes à mes prévisions, les idées
118 TRAVAUX ORIGINAUX.
que je défends dans ce mémoire, et que j’oppose aux idées qui ont cours dans la
science, deviendront elles-mêmes un sujet de doute et devront être soumises à un
nouvel examen.
Mote siai* Se tamponnement à queue de cerf-volant 9
de M. Bretonneau.
Tous les chirurgiens qui cherchent à se fenir au courant de l’art ont eu de fré¬
quentes occasions de se convaincre que ni les livres ni les journaux ne suffisent
à ceux qui vivent loin des grands centres scientifiques ; et qu’un voyage à Paris, par
exemple, leur fait faire une abondante moisson d’idées qu’ils n’auraient pu récol¬
ter nulle autre part. Cela lient sans doute, au moins en partie, à la constitution de
la plupart des journaux, rédigés par des hommes très habiles, mais peut-être trop
en dehors des écoles et des hôpitaux pour être suffisamment renseignés de ce qui
s’y passe. Nous nous attacherons, autant que possible, à informer nos lecteurs de
ces notions souvent fort importantes, qui courent le monde sans qu’on puisse sou¬
vent remonter à leur véritable origine, jusqu’à ce que quelque auteur bien avisé
s'en empare et s’arroge, en l’absence de toute réclamation, les faciles honneurs
d’une douteuse paternité.
Bans un acte récent de la Faculté de médecine, M. Trousseau demandait à un
élève la description du tamponnement en queue de cerf-volant de M. Bretonneau.
L’élève demeura court, comme on pouvait s’y attendre ; et plus d’un juge témoi¬
gnait autant d’incertitude et de curiosité que lui. Voici en quoi consiste ce tam¬
ponnement, qui est véritablement très-ingénieux et très-simple; et qui, une fois
bien compris, devra à son nom si pittoresque de ne jamais s’échapper de la mé¬
moire.
On sait que pour tamponner une plaie ou une cavité, tantôt on se sert de bour-
donnets de charpie enfoncés à nu ; plus souvent on introduit au préalable une
chemise que l’on bourre ensuite avec de la charpie. Dans l’un et l’autre cas, il est
quelquefois difficile de retirer les bourdonnets quand le tamponnement n est
plus nécessaire; et si l’on a tassé et retassé de la charpie, les liquides qui 1 ont
pénétrée en ont fait une masse dont l’extraction est pénible et laborieuse. A plus
forte raison n’oserait-on se servir du coton qui se tasserait bien davantage ; et
toutefois si la charpie est commune dans les hôpitaux, le colon est véritablement
bien plus facile à se procurer dans la pratique des villes et des campagnes. Or,
c’est au coton que M. Bretonneau a recours; avec ou sans chemise, du colon et un
long brin de fil font toute l’affaire.
Il prend donc une pincée de coton aussi mince ou aussi épaisse qu il juge con¬
venable, et la lie par le milieu à l’un des bouts de son brin de fil. A quelques
centimètres de distance, nouvelle pincée de coton, nouveau nœud ; et ainsi de suite
jusqu’à ce que le fil soit épuisé , mais surtout jusqu’à ce qu’on ait employé assez
de coton pour remplir la plaie ou la cavité à tamponner. Le fil armé de ses flocons
successifs de coton ne ressemble pas mal à une queue de cerf-volant, et a pris
son nom de cette ressemblance.
L’appareil ainsi préparé, à l’aide des doigts ou d’une pince à pansement, vous
portez l’un des bouts du fil avec le premier flocon au fond du vagin par exemple. Puis
le deuxième flocon, puis le troisième, et ainsi de suite. Vous pressez, vous entassez
coton sur coton, jusqu’à ce que la cavité soit remplie; et vous laissez pendre
l’autre bout du fil en dehors. Jusque là, vous n’éprouvez pas bien encore les
avantages du nouveau procédé; mais l’hémorrhagie, je suppose, est arrêtée; il
faut vider le vagin; alors, sans aucun instrument, en pinçant le bout de fil avec
les doigts, vous tirez à vous et vous ramenez successivement chaque flocon de
REVUE CRITIQUE. 119
colon ; la queue du cerf-volant se dévide en quelque sorte avec une merveilleuse
/ ■ » f
régularité.
Voilà un procédé très-simple, très-moilesle, dont l’auteur n’a jamais parlé qu’à
ses élèves, et qu’il sera sans doute bien surpris de voir reproduire. Mais il intro¬
duit véritablement dans la pratique une facilité notable, soit pour le choix de la
matière, soit pour la façon de remployer; et à ce double titre il nous a paru mé¬
riter d’être signalé.
REVUE CRITIQUE.
Chirurgie.
1)C TRAITEMENT DES RÉTRÉCISSEMENTS
DE l’oesophage , par le professeur Sivitzer.
—Les rétrécissements de l’œsophage sont
heureusement fort rares ; mais cette rareté
même est cause que leur traitement est fort
peu avancé , et que le chirurgien se trouve
surpris et désarmé devant les cas de ce genre.
C’est pourquoi on lira avec intérêt les re¬
cherches suivantes d’un habile professeur
danois.
M. Switzer, de Copenhague, a eu l’occasion
d’observer successivement trois cas de rétré¬
cissement de l’œsophage. Dans deux cas , le
rétrécissement parut provenir de la forma¬
tion d’un pli, d’une sorte de valvule de la mu¬
queuse œsophagienne, pli qui était devenu de
plus en plus dur ; dans le troisième cas, toutes
les membranes de l’œsophage étaient malades
et avaient déterminé le rétrécissement. De ces
trois malades, deux étaient des hommes, et le
troisième une femme. Ni l’un ni l’autre ne put
préciser de cause particulière de sa maladie.
Ils avaient tous trois joui d’une très bonne
santé , jusqu’à ce que la déglutition d’aliments
solides commença à devenir pénible et diffi¬
cile. M. Switzer regarde comme le meilleur
moyen de traitement de cette maladie l’emploi
d’un dilatateur qui peut agir longtemps sur la
partie rétrécie sans déterminer de chatouil¬
lement, de douleurs, ni de vomissements. Le
moyen qu’il préconise réunit, suivant lui, toutes
ces conditions.
Jameson avait proposé, comme agent dilata¬
teur, une bille ovale assez allongée, faite en
ivoire , et maintenue sur une tige mince en
baleine. Cette bille est perforée dans toute sa
longueur par un canal auquel on donne une
direction oblique. Cette bille doit être portée
dans le rétrécissement. Pour cela, on introduit
préalablement une sonde en acier flexible
d’une demi-ligne de diamètre, munie d’un ren¬
flement à son extrémité. Cette sonde, qui sera
reçue dans le trou creusé dans la bille d’ivoire,
servira à la guider jusque dans le rétrécisse¬
ment , où une légère pression exercée sur la
tige en baleine suffira pour l’assujettir. La
aonde d’acier et la bille devront rester en
place aussi longtemps que le malade pourra
les supporter; et l’on pourra successivement
augmenter le volume des billes d’ivoire.
M. Switzer paraît avoir modifié avantageu¬
sement ce procédé. Il se sert de billes en
corne, plus allongées que celles de Jameson.
Chaque bille est également perforée de part
en part, dans le sens de sa longueur, d’un
trou d’une ligne de diamètre et situé exac¬
tement au milieu. A côté de l’extrémité de ce
canal, qui doit regarder en haut vers la bouche,
est creusé un petit enfoncement profond de cinq
lignes et large de deux. Le canal de la bille doit
donner passage à un cordon de soie arrondi, et
offrant un double nœud à son extrémité infé¬
rieure. Pour introduire la bille dans le rétré¬
cissement, M. Switzer se sert d’une tige de
baleine longue, plus épaisse en haut qu’en bas,
où elle n’a qu’une ligne et demie de diamètre ,
c’est-à-dire plus petite que le creux qui existe
près de l’extrémité supérieure du canal de la
bille. Les billes elles-mêmes ont différents
volumes ; habituellement d’un pouce un quart
à un pouce trois quarts de long, sur quatre à dix
lignes de diamètre transverse. L’introduction
des billes a lieu de la manière suivante : la petite
corde de soie à laquelle est suspendue la bille
de corne est tenue dans la main gauche. L’ex¬
trémité rétrécie de la tige en baleine est in¬
troduite dans le creux que présente la bille ,
et y est fixée par un ou deux tours de la
corde qu’on enroule autour de cette tige.
L’instrument ainsi apprêté est saisi de la
main droite; l’indicateur gauche abaisse la
langue sur laquelle on fait glisser la tige armée,
jusqu’à ce que la bille soit arrivée au rétré¬
cissement. Une légère pression exercée sur la
tige suffit pour faire pénétrer la bille. Alors la
corde enroulée autour de la tige est déroulée,
celle-ci est retirée , et la bille doit rester
maintenue par elle-même. Dès ses pre¬
mières tentatives , M. Switzer reconnut que
la bille pouvait à peine rester quelques mi¬
nutes dans le rétrécissement; les mouvements
de l’œsophage et les efforts de vomissement
ne tardaient pas à la déplacer. Il crut devoir
attribuer cette mobilité à sa forme arrondie,
REVUE CRITIQUE*
120
et pour cela il fit creuser sur le milieu un sil¬
lon circulaire; alors la bille fut facilement et'
heureusement maintenue en place. Cette mé¬
thode de traitement procura une amélioration
très marquée dans les deux cas où le rétré¬
cissement semblait valvulaire. La forme de
la bille avec sillon circulaire ne put être
appliquée au rétrécissement par maladie de
toutes les membranes. Dans ce cas, M. Switzer
lui fit donner la forme d’un cône ovale , dont
l’extrémité allongée ôtait tournée en bas. Ici en
effet la maladie des membranes rendant les mou¬
vements moins marqués , il ne pouvait y avoir
déplacement de la bille. 11 résulta également
de l’amélioration de ce mode de traitement.
(. Hoser’s Répertoriant, Jena, vol. 4, n° 1 .)
Amputation de la verge ; réunion immé¬
diate; par M. Ricord. — Lorsqu’après l’am¬
putation de la verge on laisse la cicatrice se
faire de toutes pièces, il est a craindre que
la rétraction du tissu modulaire ne rétrécisse
le méat urinaire. Nous n’avons pas encore
vu cet accident , mais il paraît qu’il a été
constaté deux fois à l’hôpital des Vénériens.
Le rédacteur de l’article que nous analysons
ne parle pas même seulement de rétrécisse¬
ment, mais bien d 'oblitération du méat, ce
qui est plus difficile à croire; et ce ne serait
pas trop, pour mériter sur ce point toute
croyance, de rapporter avec détail ces deux
curieuses observations.
Quoi qu’il en soit, M. Ricord a voulu se met¬
tre à l’abri de tout inconvénient de ce genre;
et il a réuni la muqueuse urétrale à la peau
par deux points de suture, appliquant ainsi à
la verge le procédé de Dieffenbach pour la
restauration de la lèvre. Voici l’observa¬
tion.
Un charpentier, âgé de 52 ans, entra à
l’hôpital du Midi le 20 décembre 1842, pour
une affection de la verge limitée à la région
du gland. Là commençait une tumeur dure,
irrégulièrement sphérique , mamelonnée , à
aspect mural; le volume naturel du gland
était plus que doublé, ainsi que son poids;
plusieurs orifices conduisant dans l’urètre-, le
malade urinait en arrosoir, non sans une dou¬
leur très |vive. Dans le repos le plus absolu,
les élancements se faisaient sentir dans la
tumeur; elle sécrétait un liquide séro-puru-
lent d’une odeur repoussante et qui se con-
crétait en croûtes brunâtres. — « A la sur¬
face, ajoute-t-on, les croûtes, examinées au
microscope par M. Gruby, lui ont fourni les
caractères du suc cancéreux. »
Nous sommes obligés de nous arrêter un
moment ici, pour confesser à la fois et notre
étonnement et notre ignorance. Quoi! M. Gru¬
by a trouvé par le microscope le moyen de
reconnaître tes caractères du suc cancéreux ,
et ce nouveau moyen de diagnostic, cette pré¬
cieuse découverte nous est ainsi annoncée en
passant, comme au hasard, comme la chose
du inonde la plus simple et la plus naturelle!
Si M. Gruby croit lui-même à sa découverte,
il est assurément fort modeste de s’en taire ;
et il rendra à la chirurgie un éminent service
en la rendant publique; mais, d’un autre côté,
s’il n’en est pas sûr, il y a quelque témérité
à apporter dans une clinique un diagnostic
aussi absolu.
Il ne paraît pas du reste que M. Ricord ait
ajouté grande foi, pour son propre compte, à ce
diagnostic microscopique; car à peine M. Gru¬
by se fut-il prononcé pour le cancer, que le
malade fut soumis à un traitement antisyphi¬
litique. Il est vrai de dire que ce traitement
échoua en plein, et que la dissection de la
tumeur après son ablation la montra en par¬
tie composée de tissu squirrheux lardacé.
M. Gruby aurait-il rencontré juste par hasard,
ou par une induction légitime? C’est ce qu’il
ne sera permis de dire que quand il aura pu¬
blié ses recherches à ce sujet.
Pour revenir à notre malade, le 20 janvier
M. Ricord pratiqua, l’amputation de la verge
par la méthode ordinaire, à deux centimètres
en arrière de la couronne du gland ; et arrêta
l’hémorrhagie à l’aide de deux ligatures. —
« Alors il divisa l’urètre en haut et en bas,
dans une étendue d’un centimètre; et de cha¬
que côté la muqueuse, disséquée de manière à
la séparer du tissu cellulaire péri-urétral, fut
réunie aux bords correspondants de la peau par
deux points de suture entortillée , les épin¬
gles se trouvant placées aux angles des lam¬
beaux. Enfin, au-dessus du méat urinaire ainsi
rétabli, la peau fut ramenée sur les corps ca¬
verneux, et maintenue par deux points de su¬
ture entortillée. Un seul point suffit pour réu¬
nir les lèvres cutanées de l’incision au-dessous
du canal.
« Le malade alors transporté dans son lit,
on se contenta, pour tout pansement, d’appli¬
quer une compresse imbibée d’eau froide.
Quatre jours après l’opération , les sutures
avaient fait obtenir une réunion parfaite, et
l’on put enlever les épingles. Les applications
froides continuées jusqu’au 4e jour furent
remplacées par des pansements au cérat. En¬
fin deux cautérisations avec le nitrate d’argent
furent pratiquées, pour réprimer quelques
bourgeons charnus développés dans une très
petite étendue au sommet des angles supé¬
rieur et inférieur de la division du canal.
« La guérison était complète le 12e jour
après l’opération; cependant le malade est
resté à l’hôpital jusqu’au 7 février. Alors on
a pu se convaincre de l’établissement parfait
d’un méat urinaire artificiel. Du reste , dans
les points réunis par la suture, on remarque
des cicatrices linéaires dont la solidité a déjà
121
REVUE CRITIQUE.
plusieurs fois été mise à l’épreuve par des
érections assez fréquentes. »
( Gazette des hôpitaux, 25 février.)
Nouveau traitement de l’hydrocèle, par
M. Baudens. — Nous ne manquons pas as¬
surément de méthodes et de procédés pour la
cure de l’hydrocèle; et, en définitive, les in¬
jections de vin ou d’iode répondent assez bien
aux exigences de la théorie en même temps
qu’aux besoins de l’art. M. Baudens toutefois
est fort loin d’en juger ainsi ; selon lui, la mé¬
thode des injections est empirique , aveugle ,
expose à des récidives et à des accidents gra¬
ves; le trocart est un instrument brutal et
dangereux; et il est arrivé à M. Baudens lui-
même de le plonger dans le testicule, croyant
pénétrer seulement dans la tunique vaginale.
En vertu de toutes ces raisons, M. Baudens
proscrit l’instrument et la méthode tout à la
fois. Voyons donc ce qu’il propose de mettre
à la place.
Il a d’abord substitué au trocart une aiguille
à acupuncture, terminée par un fer de lance,
et sur laquelle glisse une canule métallique
en argent, percée d’une ouverture latérale à
sa partie moyenne. On introduit cet instru¬
ment doucement dans la tunique vaginale, soit
en haut, soit en bas ; on lui en fait parcourir
la cavité dans son plus grand diamètre, et on
le fait ressortir de manière à embrocher le
scrotum à la manière d’un séton ; alors on
retire l’aiguille; le liquide, trouvant une issue
par le trou dont la canule est percée à son
centre, s’échappe par les deux bouts de cette
canule. On la laisse en place, en l’assujétis-
sant à l’aide d’un fil de coton en forme de 8
de chiffre, et l’on observe ce qui va se passer.
Pendant les premières 56 heures, le liquide
s’écoule, goutte à goutte, à mesure qu’il est
sécrété. Plus tard la fistule artificielle se ta¬
rit, et il survient une tuméfaction qui se déve¬
loppe graduellement sous l’intluence de la ca¬
nule, qui agit comme un séton en même temps
qu’elle donne issue au liquide à la manière
d’une fistule. Quand, après cinq, dix ou quinze
jours, cette tuméfaction paraît profonde et suf¬
fisante pour amener la cure de l’hydrocèle, on
retire la canule. Les deux petites plaies sup¬
purent comme deux petits cautères fistuleux
pendant quelques jours, puis elles se ferment
avec des adhérences profondes sur le testi¬
cule.
Mais assez souvent la présence de la sonde
est insuffisante; ce dont on est averti parce
que la tuméfaction s’opère dans le tissu cel¬
lulaire du dartos et non entre les feuillets de
la tunique vaginale. Il faut alors aider au dé¬
veloppement de l’irritation en insufflant , le
deuxième ou troisième jour après l’opération,
de l’air dans la tunique vaginale fi l’aide de la
canule; et pour empêcher l’air de s’échapper,
on doit fermer la canule avec une tige pleine.
Le lendemain et les jours suivants, on pousse
de nouveau de l’air, si le degré d’irritation
n’est pas suffisant; et enfin, si l’air restait
sans effet, ce qui arrive fort rarement, on
injecterait par le même moyen une demi-
cuillerée de vin.
« Sur un nombre de quatre-vingts malades
que j’ai guéris par ma méthode, dit M. Bau¬
dens, il ne m’est arrivé qu’une fois sur cinq
de recourir fi ce dernier expédient. *
Suivent quatre observations dans lesquelles
la guérison a eu lieu du douzième au trente-
quatrième jour; mais le traitement n’est pas
tout-à-fait aussi simple que l’exposé précé¬
dent l’aurait fait croire. Ainsi, sur le premier
sujet, du premier au septième jour, frictions
avec un liniment camphré ; du huitième au
douzième, frictions avec la pommade d’iodure
de plomb; le quatrième jour on avait eu recours
fi l’injection vineuse. Chez le quatrième il fal¬
lut faire, le cinquième jour, une injection vi¬
neuse ; puis encore, du douzième au dix-sep¬
tième jour, cinq injections consécutives avec
l’eau chlorurée et le vin aromatique ; et les
frictions et les pommades et les topiques sem¬
blent de règle dans tous les cas.
Tel est le résumé d’une leçon clinique re¬
cueillie au Yal-de-Grâce par un des élèves de
M. Baudens; et, en conséquence, nous n’ose¬
rions faire porter sur le professeur même
la responsabilité de certaines assertions plus
que hasardées qui se rencontrent dans ce
compte-rendu , et qui ne sauraient venir d’un
aussi éminent chirurgien. Il ne nous pa¬
raît pas possible que M. Baudens accuse si ré¬
solument d’empirisme la méthode jusqu’à pré¬
sent la mieux raisonnée ; qu’il donne comme
nouvelle la reproduction de la méthode du
séton, si justement rejetée pour son infidélité
et ses dangers ; et tout ce que nous voulons
lui attribuer, c’est la loyauté avec laquelle il
reconnaît que dans seize cas déjà il a été
obligé de renoncer à son procédé pour reve¬
nir aux injections vineuses ou autres, comme
la quatrième observation en offre un exem¬
ple. Sans doute aussi, si lui-même avait tenu
la plume, il nous aurait dit quelques mots des
récidives et des accidents que peut entraîner
son procédé. Nous trouvons d’ailleurs dans
un journal de province précisément de quoi
remplir cette lacune.
M. Guépratte , chirurgien-major de la ma¬
rine, s’est laissé séduire par les succès trop
tôt proclamés de cette périlleuse rénovation;
il a même assez bien réussi dans un premier
essai, sur un jeune novice qui fut guéri en 16
jours ; mais deux autres tentatives furent
beaucoup moins heureuses. Dans l’un de ces
deux cas, l’hydrocèle reparut au bout de trois
mois aussi volumineux qu’auparavant ; l’autre
122 ÎIEVÜE CRITIQUÉ.
cas mérite d'être reproduit avec quelques dé¬
tails.
Il s’agissait d’un apprenti marin affecté
d’un hydrocèle volumineux du côté droit, sur¬
venu à la suite du choc d’une poulie contre le
scrotum ; le sujet était dans l’état de santé le
plus florissant.
« Je pratiquai l’opération, dit M. Guépratte,
par un temps sec et doux. La transparence de
la tumeur était parfaite; la position du testi¬
cule en arrière, en dedans et en bas, ne pou¬
vait échapper à l’œil le plus exercé; j’enfonçai
l’épingle trois quarts le plus inférieurement
possible, et obliquement en haut et en dehors.
Le premier jour, bien-être général; le blessé
prend une soupe légère. Le lendemain, après
une nuit de rêvasseries, des frissons se ma¬
nifestent, une fièvre intense se développe,
une inflammation vive s’empare des bourses
et met dans l’obligation de retirer au plus
tôt la canule. Une saignée générale, des ap¬
plications de sangsues, des bains tièdes, rien
ne put l’arrêter ; elle augmenta au point de
faire craindre une gangrène du scrotum. En¬
fin la tunique vaginale devint le siège d’un
abcès qui se vida par les deux ouvertures
fistuleuses qu’avait laissées l’opération. Ce
jeune homme courut des dangers réels, et il
n’obtint sa guérison qu’après cinquante jours
d’hôpital. »
Un autre chirurgien-major de marine, M. le
docteur Potet , a fait aussi deux fois cette
opération : la première avec un succès admi¬
rable, la deuxième, selon M. Guépratte, avec
un insuccès complet , aussi effrayant que ce¬
lui dont nous venons de rendre compte.
M. Guépratte termine son compte- rendu par
les réflexions suivantes, qui nous ont paru
bonnes h reproduire:
« Les praticiens ne sauraient mettre trop
de sincérité dans leurs écrits ; ils ne devraient
jamais signaler les avantages d’un traitement
sans mettre en regard les désavantages, quels
qu’ils soient. Oublier ces derniers, c’est des¬
servir la science, c’est manquer au devoir le
plus sacré, trahir l’humanité qui réclame
d’eux protection et secours. »
(Gazette des Hôpitaux, 11 et 16 février
1843. — Gazette médic. de Montpel¬
lier, 1er mars 1843).
Obstétrique*
Rupture de l’utérus pendant le travail
de l’accouchement. Opium à haute dose . Gué¬
rison. — Il n’est pas d’accident de la parturi-
tion plus redoutable que les ruptures de l’u¬
térus , et pourtant la mort n’en est pas tou¬
jours la conséquence. Les annales de la science
renferment déjà bon nombre d’exemples de
guérisons, sans doute favorisées par l’art, mais
surtout opérées par la nature , en voici un
nouveau que nous enregistrons d’autant plus
volontiers, qu’il nous donnera occasion d’a¬
jouter quelques remarques utiles.
L’observation est rapportée par le docteur
Mitchell dans le numéro de janvier dernier
du Dublin journal of medical sciences :
« B. R. , âgée de 58 ans , mère de six en¬
fants vivants, fut reçue, le 18 septembre 1842,
à neuf heures du soir. Vers le sixième mois
de sa grossesse , elle avait ressenti une très
vive douleur à la partie antérieure et infé¬
rieure de l’abdomen, et deux fois, à 15 jours
d’intervalle, elle avait eu un écoulement fé¬
tide par le vagin. A son entrée, l’orifice était
dilaté d’un pouce environ; le sommet se pré-
sentait en position occipito-postérieurc. A trois
heures du matin , les douleurs, vives et rap¬
prochées, avaient grandement dilaté l’orifice
dont la circonférence égalait celle d’une tasse
à thé. Il y avait alors beaucoup d’agitation et
de malaise qui , à sept heures du matin , fu¬
rent tout à coup remplacés par une prostra¬
tion considérable. Bientôt des vomissements
muqueux et bilieux sc déclarèrent , le pouls
radial devint presque insensible, les extrémi¬
tés froides, les yeux abattus et vitreux. Un
grand verre de punch chaud fut administré
par petites doses; puis, de l’avis et avec le
secours du docteur Beatty, on procéda à l’ap¬
plication du forceps ; mais la tête n’ayant pu
être convenablement saisie ni retenue, la per¬
foration fut décidée, pratiquée, et la tête ex¬
traite sans beaucoup de difficulté. Après, l’ex¬
traction du placenta, on reconnutune déchirure
à l’union de la partie antérieure du col avec
l’orifice. L’utérus se rétracta fortement, et au¬
cune anse intestinale ne s’échappa à travers
la déchirure. »
La faiblesse extrême du pouls, la douleur
de l’abdomen, la tympanite, la rétention d’u¬
rine furent les premiers symptômes mar¬
quants qui suivirent. L’opium à doses élevées
et rapprochées , par la bouche et en lave¬
ments, puis le calomel uni à l’opium, furent
les premiers moyens employés. Après l’effet
purgatif, une diarrhée opiniâtre se déclara et
résista pendant quinze jours malgré l’opium
continué à fortes doses. Trois circonstances
sont encore à noter dans cette histoire : 1° le
sixième jour, un gonflement inflammatoire du
côté droit du col, qui céda à l’emploi des cata¬
plasmes; 2° le quinzième jour, l’écoulement
par le vagin de deux pintes d’un liquide mu-
co -purulent très fétide, qui se renouvela très
abondant encore le jour suivant, et continua
pendant quelque temps en diminuant de quan¬
tité; 3° vers le vingt-troisième jour, du fris-
REVUE CRITIQUE.
son, du malaise, de l’agitation, puis de la pros¬
tration avec vomissements et petitesse du
pouls, symptômes graves qui se dissipèrent
pourtant promptement. Rien n’entrava ensuite
la convalescence , et l’état de cette femme
était très satisfaisant lorsque, le trente-unième
jour, elle quitta la maison. Elle avait pris
pendant les quinze premiers jours 55 grains
d’opium solide et plus de 400 gouttes de lau¬
danum. C’est à ces hautes doses que l’auteur
attribue le relâchement de l’utérus qui suc¬
céda à la rétraction énergique qui avait suivi
l’accouchement. Il fut tel, dit-il, que l’organe
reprit le volume qu’il avait dans l’état de
grossesse.
Je n’ai omis, dans cet extrait, aucune des
circonstances importantes signalées par l’au¬
teur. Qu’on ne m’accuse donc pas des la¬
cunes qu’on remarquera dans cette obser¬
vation. Quelle était l’étendue de la déchi¬
rure? Quelle était sa direction? verticale ou
transversale? à quelle profondeur pénétrait-
elle ? le péritoine était-il ou non resté in¬
tact? à quelle hauteur était la tête quand
l’application du forceps fut tentée? l’enfant
était-il vivant ou mort? On a lieu de croire,
en raison du glissement du forceps , que la
tête était haute et n’avait pas franchi l’orifice.
S’il en était ainsi, et si l’enfant vivait, pour¬
quoi n’avoir pas tenté la version? La tête
n’ayant pas traversé l’orifice au moment où
les accidents annonçant la rupture ont éclaté,
il est à présumer que la solution de continuité
était transversale. Les déchirures verticales
du col s’opèrent en effet sous l’effort excen¬
trique de la tête au moment où elle franchit.
La direction transversale de la solution de
continuité, si telle elle était en effet, me sem¬
ble devoir permettre une tentative de ver¬
sion , et on aurait lieu de s’étonner qu’on
n’eût point délivré la femme de cette manière,
si on ne savait le peu d’hésitation des accou¬
cheurs anglais à sacrifier l’enfant. La perfo¬
ration convenait au contraire parfaitement si
l’enfant avait cessé de vivre, d’autant plus
que le volume exagéré de la tête ( circon¬
stance importante dont Mitchell ne fait au¬
cune mention) avait peut-être été, chez une
femme déjà mère de six enfants, sinon l’uni¬
que cause, au moins une des principales cau¬
ses de l’accident. J’admettrai volontiers avec
l’auteur que la douleur éprouvée par la femme
pendant sa grossesse peut faire soupçonner
une altération préexistante du tissu utérin ,
prédisposition absolument nécessaire, suivant
quelques auteurs , à la production de toute
rupture de l’utérus.
A quoi devons-nous attribuer la guéri¬
son de cette femme? Mitchell n’hésite pas à
en faire honneur à l’opium à haute dose. Nous
constaterons au' moins l’innocuité du médica¬
ment qui n’a pas déterminé de narcotisme,
123
et nous signalerons en même temps son im¬
puissance contre la diarrhée. Ne se serait-il
dépouillé de ses vertus narcotique et astrin¬
gente que pour revêtir une vertu médicatrice
spéciale? Si cela est, Mitchell ne nous a rien
révélé sur ce mode d’action si nouveau. Qu’à
la suite d’une perforation de l’intestin dans la
convalescence d’une fièvre typhoïde, l’opium à
haute dose, en paralysant le canal, prévienne
l’expulsion des matières à travers la solution
de continuité, je le conçois fort bien, et je
trouverai là une raison ou au moins une ex¬
cuse à l’administration de fortes doses du mé¬
dicament. Mais y a-t-il ici, comme le croit l’au¬
teur, similitude ou seulement analogie? Je n’en
vois que dans le relâchement des deux organes
déchirés. Quel bien peut-on attendre du relâ¬
chement de l’utérus après une rupture de cet
organe? Si le péritoine est resté intact (et
l’on conçoit qu’il en avait pu être ainsi dans
le cas de Mitchell), le défaut de rétractilité
ne laissera-t-il pas l’ouverture béante , et les
vaisseaux, plus largement ouverts au niveau
de la déchirure, ne verseront-ils pas une plus
grande quantité de sang? L’accumulation trop
considérable de ce liquide dans le foyer ne
pourra-t-elle pas produire quelque déchirure
fatale de la seule barrière qui s’oppose à l’é¬
panchement dans la cavité péritonéale elle-
même ? Si l’opium n’agissait qu’après l’occlu¬
sion des vaisseaux par des caillots protecteurs,
s’il avait pour résultat, en entretenant à la fois
la dilatation de l’ouverture accidentelle et
celle de l’orifice utérin, de laisser aux liqui¬
des épanchés sous le péritoine une issue fa¬
cile par le vagin, je comprendrais le but qu’on
se propose par son administration. En tous
cas , on s’étonnerait qu’ici ce n’ait été qu’au
bout de quinze jours que des écoulements
muco-purulents , provenant sans doute du
foyer et résultant de l’inflammation qui s’y
était développée, se soient fait jour à l’exté¬
rieur et qu’ils aient fait en quelque sorte ir¬
ruption tout à coup. Dans le cas de ruptures
qui intéressent le péritoine en même temps
que les autres couches de l’utérus, quels peu¬
vent être les avantages du relâchement pro¬
duit par l’opium? Les inconvénients ne sont-
ils pas évidents? L’inflammation du péritoine
n’est-elle pas l’accident consécutif le plus à
craindre, et entretenir, par le relâchement de
l’utérus, la solution de continuité large et
béante, n’cst-ce pas favoriser l’épanchement
si propre à développer cette inflammation ?
Cherchons donc ailleurs que dans l’effet pro¬
duit sur la rétractilité de l’organe les bons ré¬
sultats de l’administration de l’opium à hau¬
tes doses. Ce médicament a été administré
dans nos hôpitaux, à des doses aussi consi¬
dérables, par M. Malgaigne, dans des cas de
plaies étendues et à la suite de graves obser¬
vations chirurgicales ; et M. Malgaigne le re-
124 REVUE CRITIQUE.
garde comme un moyen précieux pour empê¬
cher l’inflammation de se développer. Au¬
rait-il agit de cette manière dans l’obser¬
vation de Mitchell? Ou bien , après avoir
conjuré l’un de ces premiers accidents, h
lui seul si souvent fatal, le trouble nerveux ,
place-t-il les femmes dans des conditions as¬
sez favorables pour que la nature suffise à
l’œuvre qu’elle n’eût pu accomplir sans ce se¬
cours préalable? En tous cas, l’exemple du
docteur Mitchell doit encouragera ne pas res¬
ter inactif dans ces circonstances graves ,
mais non tout-à-fait désespérées, où l’art se
trouve peut-être plus compromis encore en
s’abstenant qu’en agissant.
Hémorrhagie dépendant de l’implantation
dit placenta sur l’orifice de la matrice.—
Mitchell rapporte (l. c ) qu’il fut appelé au¬
près d’une femme perdant depuis le début du
travail. L’hémorrhagie avait été déjà très con¬
sidérable, et l’écoulement continuait à se re¬
produire à chaque douleur. Il trouva beau¬
coup de caillots dans le vagin, et une portion
de placenta de deux pouces de circonférence
saillante à travers l’orifice et paraissant déta¬
chée de la partie antérieure du col, sur laquelle
se continuait le reste de la masse, sans em¬
piéter du tout sur la partie postérieure. L’ori¬
fice était très rigide et dilaté de huit à dix li¬
gnes seulement; les douleurs étaient vives et
rapprochées. Mitchell remarqua qu’à chaque
douleur la tête était fortement poussée contre
la portion de placenta détachée, et qu’à chaque
douleur aussi l’hémorrhagie allait en dimi¬
nuant. A un second examen , il fut évident
que le placenta était fortement comprimé
contre le pubis par la tête à mesure qu’elle
descendait , et bientôt l’hémorrhagie cessa
complètement. Les contractions, devenues
beaucoup plus fortes, ne tardèrent pas à ex¬
pulser l’enfant qui était mort. Le placenta
suivit cinq minutes après. L’hémorrhagie ne
se reproduisit pas, et la femme se rétablît par¬
faitement, mais un peu lentement, à cause de
la débilité produite par la perte considérable
de sang qu’elle avait éprouvée.
Il manque à cette observation , dont j’ai
donné toute la substance, un détail important
que je m étonne de ne point trouver dans la
relation de Mitchell : il n’est fait aucune men¬
tion de la rupture des membranes. Dans ces
hémorrhagies utérines .graves que les accou¬
cheurs anglais désignent sous le nom d 'inévi¬
tables, et qui réclament si impérieusement
les secours de l’art, la nature se suffit quel¬
quefois à elle-même. C’est par la rupture
spontanée des membranes et à l’aide de la
rétraction de l’utérus qui en résulte, que l’hé¬
morrhagie diminue et tend à s’arrêter d’elle-
même. La compression exercée par la tête
sur le placenta décollé , particulièrement ,
comme le remarque Mitchell, lorsqu’il est si¬
tué en avant, et par l’intermédiaire du pla¬
centa sur les vaisseaux utérins encore béants,
n’est qu’un effet consécutif, mais qui com¬
plète le premier. L’observation que je viens
de rapporter et dont l’auteur ne me paraît
pas avoir fait ressortir toute la valeur, me
semble essentiellement propre à démontrer
les avantages d’une méthode justement vantée
par Rigby, et dont personne en France n’a
mieux démontré l’efficacité que M. le profes¬
seur P. Dubois : je veux parler de la rupture
artificielle des membranes, de cette méthode
à laquelle un célèbre accoucheur français du
dernier siècle avait attaché son nom, que nos
voisins d’outre-mer ont étendue, mais qui n’a
nulle part été aussi largement et aussi habile¬
ment employée qu’à la Clinique d’accouche¬
ment. Ce que la nature a fait ici, l’art eût été
appelé à le faire, si les membranes eussent été
entières à l’arrivée de Mitchell. Le cas n’é¬
tait-il pas en effet des plus favorables? La
partie postérieure de l’orifice était libre, et de
ce côté les membranes eussent été accessibles.
La tête se présentait. Que pouvait-on désirer
de plus? Toutes les conditions de succès réu¬
nies, le retrait facile à obtenir, la compression
efficace qui devait suivre, ne pouvaient laisser
incertain un praticien aussi habile que Mit¬
chell. Le peu de dilatation et la rigidité de l’o¬
rifice au moment de la rupture des membra¬
nes n’ont pas nui, comme on le voit, au succès
de la méthode, et c’est une remarque que je
tiens à faire pour rassurer ceux que de sem¬
blables conditions pourraient arrêter. La vi¬
vacité et la fréquence des contractions utéri¬
nes n’ont pas peu contribué à l’heureuse issue
de ce cas. Dans des conditions moins favora-
•
blés sous ce rapport , le seigle ergoté rend ,
comme on sait, d’éminents services.
Pliamsameologie ©lasa*Mi*^i©a'Se.
Sur l emploi de la pommade au chloro-
iodure de mercure, et sur la nature et la pré¬
paration de ce produit. — M. Récamier a eu
la pensée d’employer une pommade obtenue
en unissant î’iodure et le chlorure de mercure;
il annonce avoir retiré les effets les plus avan¬
tageux de cette préparation pour résoudre les
tumeurs du sein. Voici la formule qu’il
adopte :
Chloro-iodure de mercure.. 10 centigrani.
Axonge ou cératsans eau.. 10 gram.
Mêler avec le plus grand soin.
BULLETIN.
125
On fait chaque jour une ou deux frictions
avec un gramme de cette pommade.
Voici le procédé qui a été employé à la phar¬
macie de M. Caventou pour obtenir le chloro-
lodure de mercure :
On prend: bi-iodure de mercure et bi-chlo-
rure de mercure, de chaque parties égales ; on
fait dissoudre le bi-chlorure de mercure dans
suffisante quantité d’alcool à 40°. On ajoute
alors le bi-iodure qui se dissout en partie dans
l’alcool à l’aide du bi-chlorure; on évapore le
produit dans une capsule, et l’on obtient ainsi un
résidu pulvérulent d’une couleur rouge. Quelle
est la nature de ce produit? Elle est évidem¬
ment complexe. J’ai fait dissoudre dans l’al¬
cool bouillant les proportions indiquées de
bi-chlorure et de bi-iodure de mercure, et j’ai
obtenu, par le refroidissement et par évapo¬
ration spontanée d’une partie de l’alcool, deux
produits distincts : 1° des cristaux jaunes, ré¬
sultant de la combinaison dç l’iodure de mer¬
cure avec le chlorure ; 2° des petits cristaux
microscopiques de bi-iodure de mercure. Il
est évident, d’après cela, que le sel employé
par M. Récamier est un mélange de bi-chloro-
iodure de mercure et de bi-iodure de mer¬
cure. Quoi qu’il en soit de sa constitution, ce
sel est un des composés mercuriels des plus
énergiques ; il est certainement plus actif que
les deux composants pris isolément.
On connaît deux combinaisons définies de
bi-chloro-iodure de mercure : l’une décrite par
P. Boullay est jaune et contient 37,63 parties
de chlorure et 62,37 d’iodure, lesquels ren¬
ferment la même quantité de mercure ; l’au¬
tre, obtenue par J. Liebig, se présente sous
forme de cristaux bleus dendritiques, dans les¬
quels l’iodure est combiné avec deux fois au¬
tant de chlorure que dans le précipité jaune.
Caoutchouc révulsif (Remuer er) . — On
prend des bandes de caoutchouc de la longueur
nécessaire ; avec l’extrémité d’un poinçon
mousse on fait dans ces bandes des trous de
la grosseur d’un pois, trous qui sont plus ou
moins espacés, et dans lesquels sont placés de
petits fragments de pâte de Vienne. Quand la
bandelette est appliquée sur la peau, on l’y
laisse dix minutes , une demi-heure, suivant
l’effet qu’on veut obtenir.
Le caoutchouc révulsif a une action prompte,
énergique , qu’on peut limiter â volonté.
M. Kemmerer préfère ce moyen à l’huile do
croton en frictions , ou à la pommade d’Au-
tenrieth. Mais le caustique Filhos, dont l’em¬
ploi est très facile, peut certainement rem¬
placer avec avantage le caoutchouc révulsif.
PAPIER DÉRIVATIF RHUMATISMAL (Berg).
Euphorbe . 30 gram.
Cantharides . 15
Alcool . 150
Faites digérer 8 jours, puis ajoutez :
Colophane . 60 gram.
Térébenthine . 50
On enduit du papier fin avec trois couches
de ce vernis.
PAPIER DÉRIVATIF (Pirwitz).
Poudre de cantharides.. 15 gram.
Résine, de gaïac . 100
Galbanum . 100
Alcool . 200
Faites digérer 8 jours, puis ajoutez :
Térébenthine de pin... 80 gram.
id. de mélèze. 30*
F. s. a. Appliquer ce vernis sur du papier.
Plusieurs couches de vernis sont nécessaires.
Employé comme les emplâtres de poix de
Bourgogne.
BULLETIN CLINIQUE.
HYPERTROPHIE DU CUIR CHEVELU, ([Ul fit rendu
mie opération nécessaire , par le docteur
Abel Robert, de Chaumont (Haute-Marne.)
Le cas suivant présente un exemple rare
en pathologie, et peut-être unique en méde¬
cine opératoire.
Mlle Renaud, âgée de 18 ans, d’un tem¬
pérament sanguin , n’a eu d’autre affection
qu’une maladie du cuir chevelu que ses pa¬
rents désignent par le nom de feux. Cette af¬
fection , qui est survenue à l’âge de 14 ans ,
a duré six mois, et s’est guérie sans autre
traitement que des soins de propreté. Elle
laissa quelques parties de la tête, notamment
le sommet, dégarnies de cheveux. Vers l’âge de
16 ans, la malade commença à s’apercevoir que
le peigne était arrêté par un bourrelet charnu
qui s’étendait d’un côté à l’autre delà tête; ce
bourrelet augmentant de jour en jour, elle fut
obligée de taire couper ses cheveux , étant
dans l’impossibilité de se peigner. C’est alors
qu’elle me consulta. Je trouvai la tête dans
l’état suivant : à partir d’une ligne circulaire
qui commencerait à la suture fronto-parié-
tale, et se dirigerait de l’un et l’autre côté
vers la bosse occipitale externe, en passant
au-dessus des oreilles, le cuir chevelu est
manifestement épaissi, charnu, mou; le doigt
y enfonce comme il le ferait à la cuisse; il
126
BIBLIOGRAPHIE.
est très mobile, de manière qu’on peut le
prendre à pleine main. Cet épaississement va
en augmentant jusqu’au sommet de la tête;
dans cette partie, le cuir chevelu se détache
complètement des os, et forme une coiffe
froncée présentant des circonvolutions sem¬
blables à celles des petits intestins. Le fond
des sillons qui séparent ces circonvolutions
est plus mince, d’un blanc mat; il est entière¬
ment dépourvu de cheveux, et rempli d’une
manière sébacée d’une odeur nauséeuse.
Je proposai de retrancher une partie du
cuir chevelu , on accepta avec joie, et le 1er
octobre 1842, je procédai à l’opération. Le
cuir chevelu étant rasé, je commençai l’inci¬
sion à 5 centimètres environ au-dessus de l’apo¬
physe mastoïde gauche; puis, dirigeant le bis¬
touri d’arrière en avant, vers le sommet de la
tcte, je passai sur la bosse pariétale gauche;
arrivé sur la suture sagittale, je dirigeai l’in¬
cision d’avant en arrière vers l’apophyse mas¬
toïde droite, en passant sur la bosse pariétale du
même côté. Parvenu à 5 centimètres de cette
apophyse, et sans quitter le bistouri, je prati¬
quai une nouvelle incision qui venait aboutir
au point de départ de la première, en passant
sur l’angle supérieur de l’occipital. J’enlevai
toute la portion comprise entre ces deux in¬
cisions. Il s’écoula une énorme quantité de
sang; des lotions avec de l’eau froide, et le
rapprochement des bords de la plaie suffirent
pour faire cesser l’hémorrhagie ; aucune li¬
gature ne fut faite. Je réunis par quelques
points de suture, et pansai avec des plumas¬
seaux de charpie, séparés de la plaie par une
compresse fenêtrée.
Le lambeau avait une longueur de 19
centimètres sur une largeur de 8 à 9 : dans
sa plus grande épaisseur, qui est de 15 à 18
centimètres, il est charnu, mou, mais sans
altération de texture. Dans la partie qui for¬
me le fond des circonvolutions, il est dense
et n’a qu’une épaisseur de 4 millimètres. Les
cheveux sont rares, mais ne diffèrent en rien
de ceux qui couvrent le reste de la tête.
Vingt-quatre heures après l’opération, il sur¬
vint un mouvement fébrile violent, avec cé¬
phalalgie frontale insupportable, vomissements
de matières bilieuses et sentiment de défail¬
lance ; une large saignée fut pratiquée ; les
accidents diminuèrent peu à peu d’intensité,
et au bout de huit jours la plaie était entière¬
ment cicatrisée.
Actuellement, le cuir chevelu présente en¬
core plus d’épaisseur que dans l’état normal ;
mais il adhère partout aux os, et ne présente
plus aucune espèce de saillie.
BIBLIOGRAPHIE.
Ueber die wiedererzeugung der krystal-
linse. — De la reproduction du cristal¬
lin après l’opération de la cataracte, par
M. Textor, fils. Diss. inaurj. — Würzburg,
1842. Il n’est fait aucune mention de la
reproduction du cristallin après l’opération
de la cataracte dans les anciens auteurs
et jusqu’aux temps les plus modernes, puis¬
que Scarpa lui-même l’ignorait, tout en éta¬
blissant qu 'après l’opération de la cata¬
racte l’humeur vitrée prenait sa place. Le
premier qui ait observé ce phénomène est
Vrolik, qui vit à Amsterdam, en 1801, sur un
homme de 81 ans qui avait été opéré de
la cataracte 10 ans auparavant et qui avait
conservé la vue, une véritable reproduction
du cristallin sous la forme d’une masse assez
informe, transparente, mais devenant opaque
par l’action de l’alcool, et entièrement conte¬
nue dans la capsule cristalline. L’observation
très précise de Vrolik demeura ignorée ou fut
oubliée parles savants, car, jusqu’en 1825, il
ne fut parlé ni de Vrolik ni du phénomène
qu’il avait constaté. En 1825 vinrent les ex¬
périences très positives à l’égard de la repro¬
duction du cristallin de MM. Leroy d’Etiolle et
Cocteau. Depuis lors l’attention des ophtal¬
mologistes fut dirigée vers ce phénomène; et
en 1828, M. Sœmmerring fils publia une série
d’observations qui mirent hors de doute la
reproduction du cristallin après l’opération de
la cataracte. Nous reviendrons tout à l’heure
sur les particularités de cette reproduction, et
nous les retrouverons dans les observations
de M. Textor, qui sont toutes entourées d’un
degré d’authenticité incontestable. Après Sœm¬
merring les observations abondent en Allema¬
gne. Siebold, Radius, Mayer, Retzius, les
hommes les plus distingués en ont publié
des exemples. En France, on est resté depuis
les expériences de MM. Leroy d’Etiolle et
Cocteau parfaitement indifférent à ce fait. Il
est vrai que, sous le rapport pratique, il n’est
pas d’une importance absolue ; mais ce n’en
est pas moins sous le rapport physiologique un
fait aussi curieux qu’intéressant.
MM. Textor père et fils ont eu l’occasion
d’observer sur 6 individus la reproduction du
cristallin; et ce sont ces 6 individus qui for¬
ment la base du travail de M. Textor fils. Nous-
ne reproduirons que deux de ces observations
qui donneront une idée suffisante du phéno¬
mène dont il est question.
ire observation.— Homme de 71 ans;— ca-
127
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
ta racte- lenticulaire de l’œil droit survenue à
la suite de douleurs vives de la tête cata¬
racte commençante de l’œil gauche. Opération
par kératonyxis le 22 mai 1828. — Après
l’opération, douleurs vives dans l’œil opéré;
iritis.— Oblitération de la pupille par de faus¬
ses membranes, et adhérences de l’iris avec
la capsule. — Sorti le 3 juillet non guéri. —
Le 1er juin 1829 , cataracte lenticulaire de
l’œil gauche , opérée le 11 par kératonyxis; et
guérison le 1er octobre avec conservation de
la vision. — Mort au dépôt de mendicité en
1836. — A l’autopsie, on trouva la pupille du
côté droit obturée par les restes de la cata¬
racte et des filaments pseudo-membraneux or¬
ganisés. Dans l’œil gauche, où la vision s’était
conservée jusqu’à la mort, on trouva au fond
du corps vitré la cataracte autrefois abaissée
et réduite au volume d’une grosse tête d’épin¬
gle de couleur brunâtre. — On ne put rien dis¬
tinguer dans la cavité située derrière la pu¬
pille. Mais, après avoir laissé séjourner la ca¬
taracte pendant vingt-quatre heures dans l’al¬
cool, on remarqua immédiatement derrière la
pupille un véritable cristallin arrondi, d’ap¬
parence crayeuse comme le cristallin d’un
poisson. Le corps vitré était transparent et à
l’état normal. La capsule était transparente
et sans trace d’ouverture, seulement elle com¬
muniquait avec la cornée, au point où avait
eu lieu la kératonyxis, par un filament cellu-
luleux transparent que l’alcool avait rendu
opaque.
Cet œil fut présenté par M. Textor père au
congrès d’Iéna en 1836, et examiné par Wal-
ther Carus et Radius.
ne observation. — Femme de 77 ans. Ca¬
taracte lenticulaire de l’œil gauche, opérée
par kératonyxis le 19 mai 1841. '—Guérison
et retour de la vision qui persista jusqu’en
décembre 1841, où la malade mourut. A l’au¬
topsie, on trouva dans l’œil gauche un corps
vitré parfaitement régulier, une capsule trans¬
parente, et dans son intérieur une petite masse
boursouflée, arrondie, assez régulière, qui de¬
venait rapidement, opaque dans l’alcool, et se
laissait facilement détacher de la capsule ; c’é¬
tait le cristallin. La capsule était entièrement
libre derrière l’uvée, et n’adhérait ni à l’uvée
ni au corps vitré. L’ouverture de la capsule
qui correspondait à la pupille était oblitérée
par une membrane fine et entièrement trans¬
parente. La cataracte opaque, d’un jaune bru¬
nâtre ambré, se trouvait en dehors dans le seg¬
ment inférieur du corps vitré. Elle était dure,
tranchante sur les bords, et réduite de moitié.
M. Textor termine son travail par une série
de considérations dont nous reproduisons les
principales :
1° Le cristallin, enlevé hors de sa capsule,
est susceptible de se reproduire;
2° Cette reproduction est le résultat d’une
secrétion de la capsule, d’où résulte l’impossi¬
bilité de la reproduction si la capsule est enle¬
vée ou malade, ce qui estconfirmé par lesfaits ;
3° Le cristallin de nouvelle formation n’est
jamais si adhérent à la capsule qu’on ne puisse
l’en détacher. De plus, il jouit de la même
transparence et de la même limpidité que
l’ancien ;
4° Un certain espace de temps est néces¬
saire à la reproduction du cristallin. Chez les
animaux, il paraît se reproduire dans 15, 23
à 50 et même 165 jours ; chez l’homme on ne
l’a pas observé avant six mois ;
5° Le nouveau cristallin augmente de den¬
sité et de consistance à mesure qu’on s’éloi¬
gne du moment de l’opération. Sa forme dé¬
pend de la lésion de la capsule, de sa trans¬
parence, etc.;
6° La capsule était toujours transparente
dans les cas relatés, et ne devenait pas opa¬
que même dans l’alcool. Comme l’a déjà re¬
marqué Sœmmerring avec raison , la capsule
n’est opaque que lorsqu’elle est malade, ou
bien quand une couche de cristallin opaque
reste appliquée sur elle, et dans ce cas encore
un pinceau suffit à enlever la couche opaque
et à démontrer la transparence de la membra¬
ne. Ces faits, si contradictoires aux opinions
généralement reçues sur la cataracte capsu¬
laire, viennent à l’appui de l’opinion de M. Mal-
gaigne, qui regarde celle-ci comme excessi¬
vement rare, ou plutôt comme essentiellement
liée à une violente inflammation de la chambre
postérieure. M. Textor n’est pas éloigné de
partager l’opinion du chirurgien français.
N. 0.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences. — Ainsi que nous l’avions prévu, les candidats à la place laissée
vacante par la mort de Larrey n’attendaient que le moment favorable pour entrer en lice ; et
la plupart ont lu ou présenté à l’Académie des mémoires plus ou moins remarquables, titres
nouveaux ajoutés à leurs titres antérieurs.
Dans la séance du 20 février, M. Jobert a lu un travail intitulé : Recherches sur la struc¬
ture de l’utérus ; — M. Bégin, un mémoire sur la résection de la mâchoire inférieure , dans
ses rapports avec les fonctions du pharynx et du larynx;— M, Amussat, la première partie
12g NOUVELLES ÉT VARIÉTÉS.
de ses Recherches sur les cicatrices artérielles;— M. Leroy d’Etiolle un mémoire sur la
diathèse cancéreuse.
Le 27 février, M. Gerdy a lu un mémoire sur les symptômes et la marche de l’inflamma¬
tion des os; — M. Amussat, la seconde partie de ses Recherches, comprenant l’histoire des
anévrismes traumatiques.
Le 6 mars, M. Velpeau a lu un résumé de ses Recherches sur les cavités closes naturelles
ou accidentelles de l’économie ; — M. Duvivier, une observation de luxation complète en de¬
hors et en haut du tibia sur le fémur; — M. Amussat, un mémoire sur le taxis prolongé et
gradué; — M. Leroy d’Etiolle a adressé des expériences sur l’asphyxie.
Enfin il y a eu un repos le 15 mars. La section de médecine et de chirurgie, depuis long¬
temps mise en demeure de présenter une liste de candidats, a tait ce jour-là son rapport en
comité secret par l’organe de M. Roux; huit candidats ont été présentés dans l’ordre suivant :
1° M. Lallemand; 2° M. Lisfranc ; 3° M. Ribes ; 4° MM. Gerdy et Velpeau; 5° MM. Amus¬
sat, Régin et Jobert. Mais l’exclusion de M. Civiale a soulevé une discussion fort vive,, qui
doit se prolonger encore ; et probablement la nomination n’aura pas lieu avant le 27 mars.
Nous nous bornons pour le présent à annoncer les titres des mémoires lus ou présentés.
Nos lecteurs trouveront dans ce numéro les deux lectures de M. Amussat sur les cicatrices
artérielles et les anévrismes traumatiques; M. Velpeau a commencé à imprimer son mémoire
dans les Annales de la chirurgie; les autres seront publiés sans aucun doute; et nous nous
réservons alors de les soumettre à un examen en rapport avec leur importance.
Académie de médecine.— Peu de choses ayant quelque intérêt chirurgical. M. Malgaigne
a adressé le 28 février une lettre qui a été reproduite en tête de ce numéro. — Le 7 mars,
M. Hervez de Chégoin a fait un rapport sur un mémoire de M. Gigon d’Angoulême, sur les
polypes du rectum chez les enfants. Le Bulletin de V Académie est en retard, et nous atten¬
drons qu’il ait publié ce rapport pour en rendre compte. Des observations intéressantes ont
été lues par MM. Reybard de Lyon, H. Larrey, Ségalas, A. Rérard et Ricord; les journaux
hebdomadaires en ont donné des extraits; mais l’expérience nous a- appris combien ces extraits
pris à la volée courent le risque d’inexactitude ; et nous préférons attendre la publication
exacte de tous ces faits dans le Bulletin.
—Dans l’une des séances de février, M. Castel a proposé à l’Académie, au nom de ceux de
ses membres qui la représentent dans la commission instituée ad hoc , de contribuer aux
frais du monument à élever à la mémoire de Larrey. Il proposait de voter à cet effet une al¬
location de 400 francs; M. Bouillaud a demandé que l’allocation fût portée à 500 francs et
votée immédiatement; M. Husson a vivement appuyé cette idée ; et la contribution a été votée
à l’unanimité.
—Dans sa séance du 14 mars, l’Académie de médecine a décidé à l’unanimité, sur la pro¬
position de M. Louis, qu’une souscription serait ouverte par son sein pour les victimes du
tremblement de terre de la Guadeloupe ; le conseil d’administration a été chargé de régler la
somme et le mode de la souscription.
— M. Florent Cunier, qui dirige avec beaucoup de talent les Annales d’oculistique, journal
belge , avait mis au concours pour 1842 la question suivante : — « Déterminer par des recher¬
ches d’anatomie pathologique le siège et la nature de la cataracte. S’attacher surtout a
l’examen critique de l’opinion récemment émise par M. Malgaigne. y>— Quatre mémoires ont
été adressés; le prix a été partagé entre M. Stricker, de Francfort-sur-le-Mein, et M. Hoering,
de Heilbronn (Wurtemberg). Les 'Annales d’oculistique ont déjà publié le mémoire de
M. Hoering, et nous promettent celui de M. Stricker. Nous rendrons un compte étendu
de ces deux travaux , ainsi que de quelques autres qui ont rapport au même objet.
—Esquisses historiques du service de santé militaire en général, et spécialement du
service chirurgical depuis l’établissement des hôpitaux militaires en France; par J. P. Gama,
ex-chirurgien en chef de l’hôpital militaire d’instruction du Val-de-Grâce, etc. — Un beau vol.
grand in-8°, chez G. Baillière, rue de l’Ecole-de-Médecine, 17.— Prix : 8 francs.
Le journal de Chirurgie parait le 20 de chaque mois, par livraisons de 52 pages grand in-8°.
Prix de l’abonnement, 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine.— On s’abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grcnelle-St-Honoré, n° 55. — Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne , Rédacteur en chef, rue Neuve-des-
Petits- Champs, il0 59.
PARIS, IMPRIMERIE DE PAUU DUPONT ET Cu,Ri]« de Grcnelle-Saint-Honoré , 55,
JOURNAL
Par M. MAiGAIGIVE.
AVRIL 1843.
SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. — Nouvelles observations sur les pseudo-étranglements, ou sur l’in¬
flammation simple dans les hernies, par M. Malgaigne.— Sur les luxations de l’extrémité
supérieure du radius chez les enfants, par M. Perrin.— II. Revue critique. — Chirurgie.
— De la trachéotomie dans le croup. — Nouvelle opération pour la cure des opacités de la
cornée.— Extraction d’une aiguille engagée dans le canal de l’urètre. — Obstétrique. —
Accouchement prématuré artificiel, provoqué à l’aide du tampon. — Pharmacologie chirur¬
gicale— Traitement arabique. — IIP Bulletin clinique. — Observation d’avortement subit
à cinq mois de grossesse, avec déchirure du col utérin.— IV. Bibliographie. — De circum-
volutionibus funiculi umbilicalis.— \ . Nouvelles et variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX.
Nouvelles oï)sei*vati<ms sur les pgeudo-étvan glemeiits, ou
sur l’inflammation simple dans les hernies , par M. Malgaigne.
Après avoir passé près de huit années déjà à l’étude approfondie des hernies,
après en avoir observé plusieurs milliers sur le vivant et plusieurs centaines sur
le cadavre, il m’est arrivé ce qui serait sans doute arrivé à tout autre à ma place ,
c’est-à-dire d’entrevoir quelques faits nouveaux qui avaient échappé à nos devan¬
ciers, de redresser quelques erreurs qu’ils avaient commises. C’est ainsi, et non
autrement, que marche la science, chaque travailleur ajoutant son œuvre à la
masse déjà acquise; et c’est ainsi qu’après nous en viendront d’autres qui, profi¬
lant de ce que nous aurons fait, iront plus avant à leur tour.
Mais certains esprits ne sauraient s’accommoder de ces changements, de ces
transformations inévitables que subit la science. Il est dur sans doute d’avoir à
apprendre quand on croyailtoul savoir; il est plus dur encore de désapprendre
ce que l’on avait appris. L’esprit humain a aussi ses habitudes qui lui deviennent
comme une seconde nature; quand il est resté longtemps dans une erreur, il
finit par s’y complaire, et par trouver fort mauvais qu’on le dérange, fut- ce au
nom de la vérité.
J’ai donc rencontré et je devais rencontrer beaucoup de résistances. Depuis
trois ans, par exemple, il m’a fallu soutenir une lutte sans cesse renaissante sur
la question du siège réel des véritables étranglements. On sait que pour les trois
anneaux naturels, l’anneau crural et les deux anneaux inguinaux, j’ai soutenu et
je soutiens qu’il n’y a pas un seul fait authentique démontrant l’étranglement par
l’anneau même; et je n’admets, quant à présent, d’autre étranglement que
c, 9
{ 30 TRAVAUX ORIGINAUX.
parle collet du sac. Je me hâte d’ajouter que j’ai toujours admis l’étrahglement
par des orifices fibreux accidentels; et j’ai été le premier peut être à professer
que la plupart des étranglements s’opèrent ainsi dans les hernies crurales. Voilà
pour ce qui concerne les étranglements réels.
Mais j’avais établi en outre une distinction beaucoup plus importante au point
de vue pratique, entre ces variétés d'étranglements classés sous les noms d’étran¬
glements aigus, chroniques, spasmodiques, par inflammation , par engouement. J’avais
rejeté, comme toute hypothétique, Lxdoctrine de l’Académie royale de Chirurgie;
et j’avais montré que l’étranglement dit par engouement n’est autre chose qu’une
inflammation du sac herniaire, le plus souvent sans étranglement d’aucune espèce.
J’avais accumulé les observations sur le vivant et sur le cadavre , assigné les con¬
ditions étiologiques et les termes du diagnostic; le tout pour arriver à un traite¬
ment un peu plus rationnel, ce qui n’est pas beaucoup dire, que celui qui est en¬
core généralement recommandé.
Une vive discussion vient de s’engager sur ce sujet dans l’Académie royale de
médecine de Belgique, à l’occasion d’une observation de M. Rul-Ogez, et d’un rap¬
port de M. Vottem. Je dirai tout à l’heure quelques mois de cette discussion;
mais je veux auparavant insister sur quelques points de la question, afin d’en faire
ressortir l’importance.
Ainsi, par exemple, deux doctrines tout opposées se partagent en ce moment le
monde chirurgical ; l’une qui attaque toute hernie soi disant étranglée par le taxis
forcé, l’autre qui ose à peine essayer le taxis et se hâte de recourir à l’opération.
Je les rejette toutes les deux comme purement empiriques, et comme dangereu¬
ses à divers degrés; attendu qu’elles confondent sous le même nom deux étals
fort divers, et qui ne sauraient s’accommoder d’une thérapeutique uniforme. Pour
les étranglements vrais , oui, il est plus sûr de procéder promptement à l’opération
que de perdre un temps précieux à des tentatives de réduction presque toujours
inutiles: pour les faux étranglements, presque jamais il n’est besoin de recourir
à l’opération ; et fréquemment le taxis même est nuisible.
Cela étant, on peut demander si ces faux étranglements sont bien communs, et
s’il est vrai que l’opération doive être si souvent rejetée. Or, d’après mon expé¬
rience, il y a au moins 3 faux étranglements pour un étranglement réel ; et par
exemple depuis que j’ai pris le service de M. Cloquet, j’ai été appelé, soit à l’hô¬
pital, soit en ville, pour cinq prétendus étranglements qu’on voulait opérer; sur
ces cinq cas, un seul était un étranglement réel ; j’ai opéré, la femme est morte;
les quatre autres étaient des pseudo-étranglements, et ont guéri sans opé¬
ration.
Je ne veux pas reproduire ici toutes ces observations; il suffira d’en choisir
deux qui ont été recueillies publiquement à la Clinique de la Faculté, et qui mon¬
treront sur quelles bases je fonde le diagnostic différentiel.
Obs. i. — Pommier, âgé de 66 ans, portait depuis 13 années une hernie inguinale droite,
qu’il avait d’abord pris soin de contenir par un bandage. Mais, vers le mois de juillet 1840,
ayant été obligé de prendre un bandage nouveau , celui-ci ne contint pas aussi bien et laissa
couler une petite partie de la hernie. De là des coliques d’abord légères , et à intervalles
éloignés, puis plus fortes et plus fréquentes; et le malade s’étant aperçu qu’il souffrait moins
quand il laissait la hernie s’échapper librement au dehors que lorsqu’il essayait de la réduire
et de la maintenir , finit par abandonner son bandage qu’il remplaça par un simple suspen-
soire. Il fut en effet délivré de scs coliques, mais la hernie descendit peu à peu jusqu’au fond
du scrotum, ne laissant au-dessous d’elle que le testicule.
Le 6 novembre 1842, il fut pris subitement de coliques assez vives, accompagnées de
diarrhée. Un médecin consulté attribua ces accidents à la sortie de la hernie, et conseilla de
la réduire. Le malade suivit cet avis, but de la décoction de riz et prit des lavements d’amidon ;
la diarrhée continua , et, le 9 novembre , la hernie étant sortie de nouveau, le malade ne put
MALGAIGNE. — OBSERVATIONS StîR
LES PSEUDO-ÉTRANGLEMENTS.
parvenir a la réduire. Le médecin appelé obtint facilement la réduction ; niais le lendemain
la hernie sortit encore, et cette fois le taxis fut tout h fait inutile.
En conséquence, on prescrivit un bain, des cataplasmes, la diète; les jours suivants, nou¬
velles tentatives de réduction, toujours infructueuses ; le 13, on applique 13 sangsues sur la
tumeur; rien n’y fait; le 13, comme la diarrhée avait cessé, on essaye un lavement avec
30 grammes d’huile de ricin, que l’on répète le lendemain, et le tout sans résultat. L’étran¬
glement, datait déjà de sept jours; 1 honorable confrère qui avait jusque-là donné ses soins
au malade, regardant l’opération comme inévitable, me pria de me charger du malade que je
reçus à l’hôpital.
A la visite du 18 le malade était dans l’état suivant : Le côté droit du scrotum était dis¬
tendu par une tumeur herniaire de 10 centimètres de diamètre dans tous les sens; rénitente,
légèrement douloureuse à la pression; sonore à la percussion dans sa partie inférieure; mate
dans le reste de son étendue. Pas de fièvre ; le malade est seulement affaibli par la douleur
et par la diète; il y a eu des nausées, quelques vomissements, de la constipation ; le ventre
souple, excepté aux environs de Panneau.
Diagnostic. Entéro- épiplocèle avec pseudo - étranglement , c’ est-h-dire avec une légère
inflammation sans étranglement réel.
Comme conséquence et confirmation de ce diagnostic , je fis mettre à plusieurs élèves le
doigt dans 1 anneau inguinal par dessous le scrotum; le doigt, pénétrant dans l’anneau, ex¬
cluait toute idée d’étranglement par celui - ci , et j’exposai que la liberté laissée depuis
18 mois à la hernie excluait également l’idée d’un collet au sac. L’inflammation était légère;
elle avait été directement combattue et était arrivée au 11e jour, époque où la résolution
est au moins fort avancée; donc le taxis avait les plus grandes chances de succès.
Je fis le taxis séance tenante ; en quelques minutes je réduisis toute la partie sonore de la
hernie. La portion mate ou l’épiplocèle ayant fait quelque résistance , je me contentai d’ap¬
pliquer dessus un bandage compressif avec des compresses et une bande ; et dès le jour
même, je donnai des aliments. Le lendemain, quelques légers efforts complétèrent la ré¬
duction, et le malade ne tarda pas à sortir de l’hôpital.
Voilà une observation fort simple sans doute; il est peu de praticiens qui n’en
aient vu de semblables; comment se fait-il donc que jusqu’ici l’on n’en ait pas tiré
les conséquences ? Comment se fait-il que l’on ne se soit pas élevé de toutes parts
contre cet effrayant précepte de Boyer disant que : « dans les sujets fort avancés
en âge et d’une grande faiblesse, l’opération doit être pratiquée dans les trois ou
quatre premiers jours des accidents, quoiqu’ils n’augmentent pas , et que ta nature
de l’étranglement permette du délai ? L’honorable confrère qui m’avait adressé ce
malade avait déjà trouvé dans sa propre expérience de quoi prolonger du double
l’expectation; mais d’après l’oracle de Boyer, n’était-il pas enfin en droit de pren¬
dre l’alarme? Et cependant, comme je l’ai dit, comme l’évènement l’a prouvé
il s’était décidé à l’opération au moment même où la résolution de la phlegmasie
rendait la hernie si facile à réduire.
Ce premier cas, dans lequel le diagnostic avait été porté et immédiatement vé¬
rifié devant eux, avait déjà quelque peu frappé mes nouveaux élèves; mais il en
arriva peu après un autre dans lequel la hardiesse et cependant la sûreté du
diagnostic entraîna les convictions les plus rebelles.
Obs. ii. — Le 26 décembre 1842, nous étions réunis à l’amphithéâtre et j’étais au milieu
de ma leçon de clinique, lorsque l’un des internes, M. E. Cloquet, m’avertit qu’il venait d’ar¬
river un homme atteint d’une hernie étranglée. A cette nouvelle, interrompant la phrase
commencée, je me levais pour me rendre près du malade, lorsque M. Cloquet ajouta que le
malade portait habituellement un bandage qui contenait mal la hernie. Je me rassis paisible¬
ment; j’annonçai que la hernie prétendue étranglée n’était, pas étranglée , et que dès lors
rien ne pressant, nous pouvions achever la leçon.
Je fis toutefois la leçon courte; il était aisé de voir que ce diagnostic à distance avait pro¬
duit un sentiment d’étonnement mêlé de quelque impatience parmi mon auditoire. Nous nous
rendîmes au lit du malade et nous trouvâmes un homme de 61 ans, la face grippée par la
douleur, se plaignant de coliques et de nausées fréquentes, et venant de vomir tout à l'heure'
le pouls, assez développé, était à 96 pulsations; le ventre douloureux, médiocrement tendu ;
132 TRAVAUX ORIGINAUX.
le côté gauche du scrotum occupé par une tumeur deux fois plus grosse qu’un œuf ordinaire,
douloureuse, dure et rénitente h la pression, absolument mate à la percussion. Le testicule
était libre au-dessous de la tumeur; en portant le doigt dans l’anneau par-dessous le scrotum,
on sentait parfaitement un espace libre qui excluait toute idée de striction.
Le malade nous raconta d’ailleurs que sa hernie datait de cinq ans. Il avait porté un ban¬
dage qui avait d’abord assez bien contenu la hernie ; mais, plus tard, il la laissait échapper,
et du reste le malade le quittait la nuit. Depuis trois semaines il avait été sujet à des
nausées et même à des vomissements revenant surtout le matin et le soir ; en même temps
il éprouvait des accès de toux très violents qui se prolongeaient presque durant deux heures,
et durant lesquelles s’échappait la hernie. Enfin, la nuit dernière, sans cause connue, il avait
été pris de coliques incessantes ; la hernie était devenue dure et douloureuse , et , n’ayant
pu la faire rentrer, il s’était décidé à venir h l’hôpital. Il y était venu à pied, mais marchant
avec beaucoup de peine, et le corps plié en deux.
Toutes ces choses bien établies, je procédai au taxis, et j’obtins la réduction en quelques
minutes. Après quoi je prescrivis un lavement laxatif et une potion calmante.
Le malade eut deux selles après le lavement, et dormit assez bien dans la nuit ; les nausées
avaient disparu, mais le ventre était resté douloureux, et le pouls très-fort donnait 84 pulsa¬
tions.— Saignée de 3 palettes.
Le 28 , le ventre est souple et sans douleur, le pouls calme ; la hernie descend et rentre
sans difficulté ; à son plus grand développement elle ne dépasse pas le volume d’un œuf. —
70 pulsations.
Le 29, état parfait; le malade reste encore quelques jours à l’hôpital pour attendre qu’on
lui ait fait un bandage convenable.
Ici nous arrivions au début même de l’inflammation; le taxis avait des chances
de succès, précisément parce que l’inflammation n’avait pas acquis tout son déve¬
loppement, comme, dans le cas précédent, parce qu’elle était à son déclin. Il
fallait donc le tenter d’abord, attendu que la réduction est alors le meilleur moyen
de dissiper ou tout au moins de modérer les accidents inflammatoires. Elle n’a
fait ici que les modérer ; et durant deux jours nous avons eu à combattre les restes
de celle inflammation rejetée dans le grand péritoine.
Mais maintenant, sur quoi donc était fondé ce diagnostic, si téméraire en ap¬
parence ? Sur quelques faits généraux qui sont pour moi tout à fait hors de
doute :
1° Le malade était vieux; conséquemment il n’était pas à présumer que sa her¬
nie se fût faite à travers un resserrement delà tunique vaginale. Donc pas d’étran¬
glement à craindre par cette cause;
2° La hernie n’était pas récente, et elle n’avait pas été suffisamment contenue.
Donc il n’avait pu se former de rétrécissement au collet du sac, et les anneaux
avaient dû s’érailler; donc il n’y avait pas là d’agents pour un étranglement vé¬
ritable;
3° En l’absence d’agents d’étranglement réel, y a-t-il une autre lésion qui puisse
simuler cet étranglement? Sans aucun doute ; et celte lésion, ainsi que je l’ai dé¬
montré par l’observation clinique et par les autopsies , n’est autre que l’inflam¬
mation du sac herniaire.
Appliquez ces données à tous les cas analogues, vous arriverez aussi sûrement
aux mêmes conclusions. Je ne veux pas d’ailleurs omettre de dire que sur ces
deux malades, après la guérison, je constatai et je fis constater, après l’avoir aussi
annoncée à l’avance, la dilatation de l’anneau inguinal externe; chez le premier
cet anneau offrait au moins 3 centimètres de diamètre; il était un peu moins
dilaté chez l’autre; mais dans les deux cas le canal avait disparu et les hernies
étaient directes.
Cependant, dira quelqu’un, si avant le taxis on reconnaît l’absence de toute stric¬
tion à l’anneau inguinal externe, qui nous répondra que la striction ne siège pas
à l’anneau supérieur? — Je réponds à cela que je n’attache pas grande importance
MALGAIGAË. * OBSERVATIONS SUR LES rSEUDO-ÉTRANGLEMEATS. 133
pour le diagnostic à cette exploration de l’anneau externe; il y a des sujets trop
chargés d’embonpoint pour qu’elle soit possible, et le diagnostic n’en est pas
moins assuré; et je n’y ai recours que comme à un complément d’examen , plus
propre, en vertu de sa nature toute matérielle , à entraîner la conviction des
élèves. Quanta l’anneau supérieur auquel on prétend faire jouer un si grand rôle,
on a vu d’abord que chez nos deux malades il avait disparu ; et d’ailleurs, avant
de le mettre en avant, il conviendra à l’avenir de démontrer sa réalité comme an¬
neau fibreux ; réalité que les recherches approfondies de l’un de mes élèves les plus
distingués, M. le docteur Rouslan , ont pour le moins fortement révoquée en
doute.
Une autre remarque qui m’a été faite, c’est qu’en définitive, quelle que soit la
théorie, la plupart des chirurgiens auraient agi comme je l’ai fait, auraient réussi
comme j’ai réussi, et que dès lors la théorie n’a rien changé à la pratique. Mais
n’eùt-elle que cette utilité d’apprendre aux praticiens pourquoi êt comment ils ont
réussi, de remplacer une pratique empirique par une pratique raisonnée, encore
vaudrait-elle la peine d’élre connue. Mais elle a une bien plus haute portée.
Supposez, et cela s’est vu mille fois, que, chez notre premier sujet, l’inflammation
herniaire, au lieu d’être si calme et si bénigne, eut amené la fièvre, les vomisse¬
ments, et que nous eussions échoué dans le taxis; alors, selon la marche ordinaire
des choses, vous eussiez accumulé bains, saignées, glace, lavements au tabac,
le taxis surtout, manœuvre redoutable quand l’inflammation est largement déve¬
loppée ; et en ün de compte l’opération sanglante, c’est-à-dire l’une des opérations
les plus meurtrières de la chirurgie. Et ce ne sont pas de vaines suppositions, je
le répète, tout cela a été vu, a été fait ; on a ouvert des hernies enflammées, et il
s’est trouvé des chirurgiens assez consciencieux pour confesser qu’ils n’avaient pas
trouvé d’étranglement. Mais si c’est une inflammation, pourquoi cette thérapeu¬
tique hâtive, turbulente, et si parfaitement en dehors des indications? Tenez le
malade au repos, mettez des cataplasmes, et attendez la résolution de l’inflamma¬
tion ; vous tenterez alors le taxis à coup sûr.
J’irai plus loin : il y a tel cas d’inflammation où, si vous avez le malheur de réussir
dans votre taxis, le malheur de réduire la hernie, vous donnez lieu à une inflam¬
mation générale du péritoine au lieu de l’inflammation locale du sac herniaire, et le
malade paye de sa vie ce déplorable succès. J’ai appelé le premier raltenlion des
chirurgiens sur les faits de ce genre ; dans mon mémoire sur les pseudo-étran¬
glements, je citais un cas dont j’avais eu entre les mains les pièces anatomiques;
on était parvenu par le taxis à faire rentrer une grosse hernie, le malade était mort
vingt-quatre heures après. Le fait communiqué par M. Rul-Ogez à l’Académie royale
de Belgique, quelque incomplet qu’il nous parvienne, paraît être un nouvel exemple
de cette fatale terminaison ; c’est pourquoi je le reproduirai ici.
Obs. m. — Madame D..., âgée de 45 ans, était atteinte depuis plusieurs années d’une hernie
ombilicale du volume de la tête d’un fœtus. Cette hernie s’étant étranglée il y a trois ans
M. Rul-Ogez en fit la réduction. Un nouvel étranglement étant survenu l’année suivante , on
ne put réduire qu’une portion de la hernie et encore le 5e jour. Enfin, le 23 juillet 1841, la
hernie s’étrangla de nouveau.
« Pendant trois jours, dit M. Rul-Ogez, je mis en œuvre tous les moyens propres à opérer
la réduction de la hernie ; la situation de la malade, la diète, les bains de siège, les sangsues,
les topiques émollients, narcotiques et réfrigérants, les boissons relâchantes, les lavements
purgatifs, et le taxis exercé tous les jours à différentes reprises. »
Enfin, le troisième jour, il obtint la réduction partielle de la hernie; huit jours après, tous
les symptômes d’une péritonite grave se manifestent et la 'malade meurt. Malheureusement
l’autopsie ne fut point faite.
M. Rul-Ogez conclut que « des observations semblables doivent engager le pra¬
ticien, malgré la conduite la plus rationnelle, à se méfier des suites des hernies
134
TRAVAUX ORIGINAUX.
étranglées, même lorsque les tentatives de taxis ont été suivies de succès. » Cette
remarque est juste ; mais il fallait préciser mieux les cas où la réduction est si pé¬
rilleuse. Or, lorsqu'on a affaire à des hernies enflammées, il faut surtout prendre
garde de ne pas les réduire dans la période d’acuité de l’inflammation , et d’autant
plus qu’elles sont plus volumineuses et que l’inflammation occupe ainsi une plus
grande surface.
Les idées que je viens d’exposer sont sans doute encore bien nouvelles ; il leur
faut du temps pour faire leur chemin; et toutefois elles ont déjà sensiblement
marché; et la discussion ouverte à l’Académie royale de Belgique pourrait servir
au besoin à montrer combien les idées anciennes commencent à se trouver faibles
devant elles. Là toutes les opinions ont été représentées. MM. Vottem et Boulvin
ont soutenu avec chaleur la nécessité de recourir promptement à l’opération ;
après 6, 8, 12 ou 24 heures de tentatives de réduction, dit M. Boulvin, qui permet
cependant d’attendre plus longtemps che^, les vieillards. M. Boulvin, à l’appui de
la thèse, a déclaré qu’ayant pratiqué 32 fois la herniotomie, 25 fois pour des her¬
nies inguinales, 7 fois pour des hernies crurales, il n’a perdu que 2 opérés. D’un
autre part, MM. Verbeeck et Seulin ont défendu la cause du taxis prolongé; et
M. Seutin a confessé qu’en 1835 il était partisan du débridemenl immédiat, mais
que l’expérience avait modifié ses convictions, et que depuis trois ans il avait
presque abandonné la herniotomie. D’autres, comme M. Graux, ont cherché à
tenir la balance égale entre l’opération et le taxis, et même à réhabiliter un peu
les émollients ; sorte d’éclectisme qui vaut peut-être mieux après tout que le
parti pris des opinions extrêmes , mais qui ne sait pas plus qu’elles donner la
raison de sa manière d’agir. MM. Lutens, Delavacherie, Michaux et Phillips ont
enfin reporté la question sur son véritable terrain, et soutenu avec une grande
force de logique celle distinction si importante de l’étranglement pur, dans lequel
en effet tous les antiphlogistiques sont inutiles, et de l’inflammation stimulant
l’étranglement et dans laquelle les antiphlogistiques fournissent souvent de pré¬
cieuses ressources. M. Lutens a cité les deux observations suivantes, qui en disent
plus que tous les raisonnements contraires.
Un employé, atteint depuis plusieurs années d’une hernie inguinale très volumi¬
neuse qu’il avait de la peine à maintenir par un bandage, fait une chute sur un ti¬
mon de voiture; M. Lutens appelé peu de temps après trouve la hernie irréducti¬
ble, douloureuse, accompagnée de symptômes graves. D’autres confrères sont ap¬
pelés; les uns veulent qu’on procède à l’opération, les autres demandent d’abord
qu’on ait recours aux antiphlogistiques. On fait une abondante saignée, on appli¬
que 20 sangsues; après quoi un léger effort de taxis suffit pour opérer la ré¬
duction.
Voici maintenant la contre épreuve. Un ouvrier se plaint depuis longtemps d’une
hernie inguinale volumineuse, qu'aucun moyen ne peut contenir dans l’abdomen.
A la suite d’un écart de régime la tumeur s’étrangle; plusieurs praticiens essaient
en vain de la réduire; on porte le malade à l’hôpital, on l'opère ; le sac étant lar¬
gement ouvert, on ne découvre aucune espèce de constriction, ni dans le sac, ni
dans l’ouverture fibreuse, mais bien une violente inflammation du paquet intesti¬
nal et des intestins. Le malade meurt deux jours après.
J’ai souligné dans ces deux faits les circonstances qui, à l’avance, auraient
suffisance delà contention. Les mêmes conditions se retrouvent dans l’observation
suivante rapportée par M. Michaux, et par laquelle je terminerai ce travail.
Un homme de 67 ans portait depuis longtemps une hernie scrolale, non conte¬
nue dans l’origine, et plus tard imparfaitement contenue par un bandage mal
appliqué. Le 11 février dernier, la hernie sort, devient dure, douloureuse, irréduc¬
tible; deux chirurgiens essaient vainement le taxis; on emploie un traitement
PERRIN. — LUXATIONS i)U RADIUS CHEZ LES ENFANTS. 13ô
antiphlogistique énergique, saignées, sangsues, cataplasmes; le G0 jour le malade
entre à l’hôpital. M. Michaux reconnaît une inflammation, fait appliquer de nou¬
veau des sangsues ; le lendemain quelques légères pressions suffisent pour la r
duciion, et le malade est entièrement guéri quelques jours après (1).
Sut' les luxations de l’extrémité sw|»ériessi*e «Isa i»$kImî8 ciaes
les enfaials; par M. .Perrin , D. M. au Grancl-Lucé ( Sarthe ).
A M. le rédacteur du Journal de Chirurgie.
Monsieur le rédacteur,
M. le docteur Goyrand d’Aix a publié dans les Annales de Chirurgie du mois de
juin 1842 deux observations, suivies de réflexions , sur une nouvelle variété de
luxation de l’extrémité supérieure du radius, qu il désigne sous le nom de luxa¬
tion incomplète de l’extrémité supérieure du radius en avant , et qu’on observe sur¬
tout chez les enfants en bas âge.
Un cas analogue s’est offert dernièrement à mon observation. Je viens vous
prier, si vous le jugez de quelque intérêt scientifique, de l’insérer dans votre
estimable journal.
Obs. — Dans le mois de janvier dernier, une petite fille , âgée de 18 mois, me
fut présentée par sa mère, comme ne pouvant plus, depuis deux jours, se servir
de son bras ; d’après son récit , l’accident était arrivé dans les circonstances sui¬
vantes :
L’enfant étant sur les genoux de sa mère , celle-ci voulut introduire son petit
bras gauche dans la manche très étroite de sa robe, et comme les enfants de cet
âge se prêtent difficilement à cette intromission , la mère alla, par l’ouverture in¬
férieure de la manche, saisir et tirer avec une certaine force la main de sa petite
fille, en même temps qu’elle cherchait de son autre main à faire remonter en
haut, vers l’épaule, l’extrémité supérieure de cette manche.
Pendant celte double traction en sens inverse , la main étant probablement en
demi-pronation, tout à coup la petite fille jeta un cri, et resta dès ce moment dans
l’impossibilité de se servir de son bras. Voici ce que je constatai :
Le membre supérieur gauche était complètement étendu, pendant sur le côté
du tronc, et un peu porté en arrière ; la main en demi-pronation ; les doigts légè¬
rement fléchis ; tout le membre complètement immobile.
L’enfant refuse constamment de se servir de sa main pour prendre le morceau
(1) J’ai évité à dessein toute polémique sur le rapport de M. Vottem, qui a attaqué et tra¬
vesti mes idées d’une façon que je me contenterai d’appeler peu académique; et j’aurais
gardé à cet égard le plus complet silence, si je ne devais témoigner toute ma gratitude k
MM. Lutens et Phillips, qui ont pris soin dans la discussion de rétablir le texte et le sens de
mes doctrines. « Je serais porté à croire, a dit M. Lutens, que l’honorable rapporteur n’a
pas compris, ou n’a pas voulu comprendre M. Malgaigne. » C’est là ce qui pouvait se dire
de mieux.
Il serait k propos que tous les chirurgiens, quelle que soit leur patrie, voulussent bien se
rappeler que dans l’ordre scientifique ils sont membres d’une même famille, et observer les
uns vis-à-vis des autres les égards de la confraternité. Et, par exemple , je désirerais pour
mon compte que ce souhait fût bien compris d’un très excellent et très habile confrère,
M. Mayor de Lausanne, qui vient de lancer ex abrupto contre toute l’école de Paris une
diatribe énorme où j’ai attrapé ma part d’éclaboussures. «- De tous les chirurgiens justement
célèbres, dit M. Mayor, celui qui , dans son discours d’ouverture , a le plus méconnu les
droits imprescriptibles et les prérogatives impérissables de la mécanique médicale, en l’amal¬
gamant sans pudeur avec la médecine , c’est évidemment M. Malgaigne. » Il y a là un grand
éloge et un grand blâme ; je prie M. Mayor de croire que je ne suis pas moins flatté du
second que du premier.
136
TRAVAUX ORIGINAUX.
de sucre qu’on lui offre, et cherche à le saisir de l’autre main. Le mouvement de
supination est impossible ; en y mettant même une certaine force, on n’arrive à
aucun résultat, sinon à faire beaucoup souffrir l’enfant, qui jette les hauts cris.
Aussitôt qu’on cesse toute manœuvre , l’enfant reporte son petit bras dans la posi¬
tion que j’ai signalée, et ne paraît plus ressentir aucune douleur.
La flexion de l’avant-bras sur le bras est douloureuse, mais complète.
II n’y a du reste, au niveau de l’articulation du coude, ni rougeur, ni gonflement,
ni déformation ; rien en un mot d’appréciable extérieurement. L’exploration
attentive ne permet pas non plus de constater le moindre changement dans les
rapports des os qui concourent à former cette articulation.
L’examen auquel je me livrai pendant assez longtemps ayant fait beaucoup
souffrir et pleurer l’enfant, je crus prudent de remettre la réduction à un autre
jour ; mais le lendemain on vint m’annoncer que la malade était guérie. J’attribuai
celte réduction spontanée au massage auquel j’avais soumis la veille l’articulation
pour l’explorer, et à quelques tentatives légères et insignifiantes de réduction que
j’avais essayées; et elle devint en même temps pour moi une preuve en faveur de
la luxation incomplète.
Si cette observation nous offre un nouvel exemple de luxation incomplète de
l’extrémité supérieure du radius , je n’oserais affirmer qu’elle soit en même temps
un exemple de luxation incomplète en avant, comme l’affirme M.Goyrand pour les
deux cas qu’il rapporte. En effet, au nombre des signes donnés par ce chirurgien,
il signale la flexion de l’avant-bras qui se trouve placé en travers sur le ventre de
l’enfant; or, dans le cas que je cite, le membre supérieur pendait complètement
étendu sur les côtés du tronc. De plus , chez l’enfant dont je parle , je pouvais com¬
plètement fléchir l’avant-bras sur le bras, ce qui ne se conçoit guère dans la sup¬
position d’une luxation incomplète en avant, puisque dans le cas de luxation com¬
plète dans ce sens, on donne précisément pour signe l’impossibilité de fléchir
entièrement le membre. M. Goyrand ne parle point de celte flexion.
Aurais-je donc eu à faire à une luxation incomplète en arrière? Je serais tenté
de le croire. Mais à d’autres plus habiles que moi, à vous , monsieur, qui savez si
bien discuter les faits de noire science , d’éclaircir cette question des luxations
incomplètes de l’extrémité supérieure du radius, sur laquelle l’autopsie cadavé¬
rique n’a point encore projeté sa lumière. Ces sortes de déplacemens , désignés
sous le nom peu scientifique d 'entorses, de foulures du coude , sont aussi méconnues
aujourd’hui que l’étaient autrefois les luxations complètes du même os, à l’époque
où la fameuse Académie de chirurgie envoyait, à ses propres frais, l’illustre Sabatier
vérifier le diagnostic d’un chirurgien de province, qui lui annonçait avoir constaté
sur un de ses malades une luxation récente de l’extrémité supérieure du radius.
Agréez , etc. Perrin.
L’appel de notre honorable confrère nous impose un tâche assurément fort dif¬
ficile. Nous allons cependant essayer de lui répondre; et nous saisirons volontiers
cette occasion de jeter quelque jour sur l’une des questions les plus obscures de la
pathologie chirugicale, savoir, la nature des luxations qui peuvent déterminer
chez les enfants des tractions intempestives sur la main ou le poignet.
Les premières notions que l’on trouve sur cet accident sont perdues en quel¬
que sorte dans un des plus méchants ouvrages du XVIIe siècle; VOEconomie chirur¬
gicale de D. Fournier, publiée en 1671. On y lit, page 250 :
« La luxation incomplète (du radius) ou l’cslongation se fait par le relaschement des liga¬
ments qui sont abbreuvez d’humiditez, ou par une violente extension, principalement en des
sujets jeunes et délicats, comme aux enfants, laquelle maladie le plus souvent se guarit, ou du
moins se remet facilement, »
PERRIN. — LUXATIONS DU RADIUS CHEZ LES ENFANTS. 137
Cela est court, mais décisif; manifestement Fournier avait vu cette lésion; il
en a nettement établi l’étiologie et le pronostic; nous verrons même dans un mo¬
ment cette théorie de l'élongation embrassée par un chirurgien d une tout autre
autorité; seulement il a confondu la luxation par un relâchement avec la luxation
par cause externe; chose du reste peu étonnante à l’époque où il écrivait.
Cette petite découverte de Fournier demeura longtemps comme non avenue;
et, pour retrouver de nouvelles observations sur ce sujet, il faut arriver jusqu’à
Duverney le neveu, au milieu du XVIIIe siècle.
« La luxation du rayon que je propose, dit Duverney, arrive ordinairement par une
extension plus ou moins forcée, ou par chute. Par exemple, lorsque l’on prend un enfant par
le poignet pour lui faire sauter un ruisseau ouïe transporter d’un endroit à l’autre, tout l’ef¬
fort se passe le long du rayon par la compression que cause sur l’os du coude la main de
celui qui embrasse le poignet de l’enfant, et par le poids de son corps qui résiste à l’effort,
étant enlevé en l’air. »
Il y a ici également quelque confusion entre les luxations par suite de chute
et celles qui sont dues à la traction sur le poignet ; non pas sans doute que l’une
et l’autre cause ne puissent produire des déplacements tout semblables, même chez
les enfants; mais en général il y a des différences qui ont même frappé jusqu’à
un certain point Duverney. Je laisserai en arrière tout ce qu’il dit des luxations
causées par des chutes; quant aux autres:
« Cette luxation, dit-il, pour l’ordinaire ne cause que très peu de douleur dans l’instant
qu’elle se fait par extension. L’avant-bras et la main restent dans une parfaite pronation, ne
pouvant plus être mus par les muscles propres à la supination; mais si l’on veut mouvoir
le bras, le faisant étendre, l’enfant souffre une douleur très vive au pli du bras. Ainsi le vrai
signe de la luxation du rayon est que la supination ne peut se faire. »
Quelle est donc la nature de celle lésion? Duverney adopte l’idée de l’élonga¬
tion, qu’il regarde néanmoins comme une luxation véritable. Ainsi, lorsqu’on lire
sur le poignet d’un enfant, comme il l’a exposé:
« La pression que fait sur l’os du coude la partie inférieure du rayon, qui est grosse, oblige
sa partie supérieure qui est petite de sortir de la capsule qui l’articule avec l’éminence du
bras; et voilà la vraie luxation du rayon, qui consiste dans son éloignement de deux à trois
lignes, suivant sa longueur, de l’humérus. Il ne se porte donc pas en dehors, en dedans, ni
dans un autre sens, comme on l’a prétendu. De plus le ligament circulaire qui embrasse le
col du rayon, l’aponévrose entre-osseuse et l’insertion du biceps s’y opposent. »
Il est impossible de rendre sa pensée d’une façon plus claire; seulement on
voudrait savoir si cette théorie est appuyée sur quelque chose; et malheureuse¬
ment Duverney confesse à peu près qu’elle est purement imaginaire.
« Je n’ai connu cette luxation, poursuit-il, que par le grand nombre d’enfants pour lesquels
on m’a consulté. J’avoue sincèrement que dans les premiers temps je la regardais comme une
luxation des deux os, tant par le gonflement qui se trouvait à quelques-uns, que par la dif¬
ficulté de mouvoir l’avant-bras. Mais, m’étant aperçu que les extensions étaient inutiles, je
me déterminai à prendre le parti du mouvement delà supination, et je réussis. Quelque satis¬
fait que je fusse du succès de cette pratique, je ne proposai cette luxation en public, et à
quelques praticiens, qu’avec doute, n’ayant pas eu occasion de m’en assurer sur l’adulte. Je lus
néanmoins assuré de ce que j’avais avancé par l’ouverture du bras de la malade dont j’ai fait
mention ci-dessus. »
Vous voyez que sa preuve principale est tirée du succès de sa méthode; quant
à sa prétendue autopsie, elle est uniquement destinée à montrer que la luxa¬
tion peut produire un abcès qui le plus souvent dégénère en scrophule ; comme je rai
vu arriver, ajoute-t-il, a une femme de 30 ans ou environ, ou la luxation du rayon
ne fut en aucune manière connue, et dont j'ouvris l’article après sa mort.
Mais puisque l’autopsie ne prouve rien, sachons du moins si la méthode prouvera
Î38 TRAVAUX ORIGINAUX.
davantage; et dans tous les cas, il importe de bien connaître une méthode qui n’a
jamais échoué.
« Le chirurgien fait asseoir le malade sur une chaise. 11 le fait tenir le bras nu. Alors il
porte le pouce de la main droite dans le pli du bras, approchant de l’attache du tendon du
biceps au rayon. Les quatre autres doigts embrassent l’olécrâne. La main gauche du chirur¬
gien empoigne la partie inférieure de l’avant-bras proche le poignet. Avec cette main il tourne
le rayon et la main en dehors, c’est-à-dire qu’il les met dans une parfaite supination. Pendant
ce mouvement le pouce delà main droite pousse le rayon ou plutôt le tient assujetti. Quand,, la
supination paraît suffisante, il fait fléchir l’avant-bras, le portant plus en dehors qu’en de¬
dans. Alors la cavité du rayon rentre dans la capsule, et elle reçoit l’éminence de l’humérus.
La même manœuvre s’exécute telle qu’on vient de la décrire pour la luxation du rayon du
bras gauche; mais si la luxation est du côté droit, il faut que ce soit le pouce de la main
gauche du chirurgien qui soit appliqué au pli de l’avant-bras , et elle s’exécutera comme il a
été dit.
« Le bandage consiste en une compresse circulaire, deux longuettes placées en croix de
Saint-André, une circulaire par-dessus, et le bandage comme à la saignée. 11 faut mettre
le bras en écharpe pendant 2 ou 5 jours. L’on doit toujours avoir attention que le bras soit
en supination. Je n’ai jamais mis autre chose en usage, surtout aux enfants, etc. »
Telle était en somme la doctrine de Duverney. Pour prédisposition, le jeune
âge;— pour cause, la traction sur le poignet pour signe essentiel, l’impossibilité
de mettre la main en supination ;— pour méthode opératoire, un mouvement forcé
de supination combiné avec la pression antérieure sur la tête luxée, et dans un
second temps, un mouvement de flexion ;— enfin pour théorie, une luxation par
élongation.
Celte doctrine lit assez peu d’impression sur les contemporains. J.-L. Petit
avait nié tous les déplacements delà tête du radius, et son autorité entraînait les
chirurgiens. Bertrandi en Italie, Manne en France , se hasardèrent cependant à
répéter ce qu’avait écrit Duverney; en 1787, Botlentuit Langlois fit plus; il
apporta à cette doctrine l’appui de sa propre expérience, et fit soutenir aux éco¬
les de chirurgie une thèse ayant pour titre: De radii superioris extremitatis di-
motione in infanlibus frequentiori.
Ce n’est pas pourtant qu’il adopte tout ce qu’a dit Duverney ; loin delà, tout en
confirmant la réalité de la luxation, il innove sur presque tous les points de son
histoire. Ainsi ce n’est pas assez, pour la produire, qu’une traction exercée sur
la main de l’enfant; il faut qu’à cette traction se joigne un mouvement forcé de
pronation. Le premier aussi, Boltenluil a noté cette autre cause dont l’observa¬
tion de M. Perrin présente un si remarquable exemple; les tractions inconsidé¬
rées sur la main d’un enfant pour faire passer le bras dans une manche trop
étroite; mais alors aussi il faut que la main soit en pronalion. En vertu de cette
pronation, le radius en vient à loucher la partie moyenne du cubitus, et y trouve
un point d’appui sur lequel il bascule; la tête radiale ainsi soulevée distend le
ligament coronaire et s’écarte tout à La fois de la cavité sigmoïde et du condyle
huméral; et alors, selon l'impulsion qu elle reçoit, la contraction plus ou moins
forte des muscles et la résistance des ligaments, elle se porte en dehors ou en
avant, de façon toutefois à ne pas s’écarter beaucoup de sa position naturelle.
Comme on le voit, Bottentuit n’admcltait pas une luxation unique; mais tantôt
une luxation en avant, tantôt une luxation en dehors, ce -qui revientàce que nous
appellerions aujourd’hui une luxation en arrière; de plus, il admet divers degrés
dans ces déplacements. Au degré le plus léger, tous les mouvements demeurent
libres, excepté la supination. Un déplacement plus étendu détermine la compres¬
sion et l’engorgement des parties voisines, la carie de l’articulation, l’ankylose; et
il dit avoir observé ces suites fâcheuses. Mais, dans tous les cas, les signes carac¬
téristiques sont toujours: — la main en pronalion, l’avant-bras demi fléchi , la su¬
pination impossible et toute tentative dans ce sens arrachant des cris au malade ;
PERRIN. — LUXATIONS OU RADIUS C1IEZ LES ENFANTS. 130
et il ajoute que si Ton engage l’enfant à porter la main à la tête, la main seule
se fléchit pour aller à la rencontre de la tête qui s’incline pour la recevoir.
Le procédé de réduction ne diffère pas beaucoup de celui de Duverney; toute¬
fois Bottenluit insiste pour que la supination et la flexion s’exécutent en même
temps, sous peine de n’obtenir qu’une réduction incomplète; et il porte la flexion
au point d’amener la main au niveau de la partie externe de l’acromion.
Quant au traitement consécutif, il appliquait d’ordinaire un bandage; mais il s’en
passait quelquefois. En effet, dit il , la réduction fait immédiatement cesser la
douleur; et dès le lendemain (souvent même auparavant) l’articulation a recouvré
l’entière liberté de ses mouvements.
Le travail de Bottenluit en suscita un autre. En 1789, Philippe Pinel publia, dans
les Observations de physique de Rozier, un Mémoire sur le mécanisme des luxations
de l* avant-bras , et donna deux théories des luxations de la tête du radius. L’une
n’était qu’une modification de la théorie de Botlentuil ; au lieu de faire basculer
le radius sur la partie moyenne du cubitus, Pinel faisait rencontrer les deux os
vers la tubérosité bicéphale. La seconde expliquait la luxation par une forte ad¬
duction de la main; ainsi, disait-il , lorsque la main est violemment portée en dehors
(dans le langage actuel nous dirions en dedans), il s’opère une bascule du radius
sur la petite tête du cubitus, et la tête radiale, par l’effet de celte bascule, est por¬
tée en dehors contre le ligament latéral externe du coude jusqu’à le distendre et
même à le rompre. C’est là une vue toute hypothétique que Pinel n’appuie sur
aucun fait, et que j’aurais passée sous silence, si un peu plus lard elle n’avait
été reproduite par Monteggia, qui sans doute en ignorait le premier auteur.
En tout ceci néanmoins, la question de la nature réelle de la luxation restait
toujours sans solution positive; et, chose singulière, on n’avait pas même songé à
constater, par l’examen du coude, de quel côté s’était portée la tête du radius. Le
premier travail sérieux à cet égard appartient à Martin de Lyon , et fut publié
en 1809 dans le Journal général de médecine. Pour arriver à une solution, Martin
interrogea à la fois l’anatomie, les causes, les, symptômes et le traitement; et il
conclut que la luxation est toujours en arrière.
« Dans l’enfant, dit-il, l’extrémité inférieure de l’humérus est remarquable par le volume
de sa petite tête qui fait une saillie considérable en devant, et occupe un espace très grand
par rapport à la poulie articulaire qui forme une éminence bien moindre que celle qu’elle
doit offrir dans la suite. Cette disposition, en déprimant le radius et le plaçant sur un plan
plus antérieur, augmente l’étendue du mouvement de pronation; car le radius se meut d’au¬
tant plus aisément sur le cubitus en croisant sa direction en devant, qu’il lui est plus anté¬
rieur. Cette étendue plus grande du mouvement de pronation rend évidemment plus forte
la distension du ligament annulaire en arrière, et par cela même doit faciliter les luxations du
radius dans ce sens . . .
« La cavité sigmoïde du cubitus est presque plane ; le côté correspondant du radius est peu
saillant et a aussi moins de surface; ce qui rend extrêmement faible ce point de contact des
deux os de l’avant-bras, et facilite leur défaut de rapport dans leurs mouvements forcés de
pronation. . . Le ligament annulaire a d’autant plus d’étendue, par rapport au radius qu’il em¬
brasse, que la petite cavité sigmoïde du cubitus, à laquelle il se fixe, en a moins ; l’observation
anatomique démontrant que, chez l’enfant, il forme le cercle presque entier, tandis que chez
l’adulte la grandeur et la profondeur relatives de la cavité sigmoïde qui lui donne attache lui
permet à peine de former les deux tiers du cercle.»
Et enfin, « l’espace interosseux va en décroissant uniformément de haut en bas, tandis que
chez l’adulte il est élargi par le milieu, à la suite de l’espèce de torsion qu’éprouvent les os
sur eux-mêmes par les progrès de l’âge; circonstance qui, dans l’enfant, augmente encore
l’étendue des mouvements du radius, diminue la solidité de son articulation, et doit conséquem¬
ment favoriser son déplacement. »
Mais jusqu’où s’étend alors ce déplacement? L’esprit de l’époque ne permet-
140 TRAVAUX ORIGINAUX.
tait guère de s’arrêter à l’idée d’une luxation incomplète; aussi Martin n’y songe
même pas.
•< L’extrémité de cet os, en. s’échappant de la cavité sigmoïde, sans rompre ordinairement
le ligament annulaire, d’après nos expériences sur le cadavre, se place sur la petite surface
plane que présente la partie supérieure de la face externe du cubitus, derrière la petite cavité
sigmoïde et au-dessous du petit anconé ; elle perd ses rapports avec la petite tête de l’humé¬
rus, et vient se fixer en arrière de la tubérosité externe de cet os et au-dessous de l’olécrâne,
en distendant, ou rompant quelquefois peut-être, la capsule articulaire. Le radius alors coupe
à angle aigu la partie supérieure du cubitus, ce qui place l’avant-bras dans la pronation; la
tubérosité bicipitale éloignée et tournée en arrière distend le tendon du biceps, et excite l’ac¬
tion de ce muscle qui tient l’avant-bras dans la demi-flexion. »
Martin parle ici d’expériences sur le cadavre, et ne dit pas comment il les a
faites. D’après celles que j’ai tentées, je crois pouvoir affirmer d’une manière
absolue que la luxation complète, comme il prétend l’avoir obtenue, est impossible
sans déchirure du ligament annulaire; et, d’un autre côte, cette luxation complète
produit une telle saillie de la tête radiale en arrière qu’elle ne saurait échapper à
aucun chirurgien. II ne faut donc pas s’en laisser imposer par ce mot spécieux
à' expériences ni par les conclusions que l’auteur semble en tirer; la question reste
aussi entière après qu’auparavant.
L’étiologie n’est pas beaucoup mieux démontrée; Martin est tellement dominé
par une théorie préconçue qu’il ne s’aperçoit pas même qu’il se contredit d’une
phrase à l’autre. Après avoir avancé que celte luxation ne peut s'effectuer qu’au-
tant que l’avant-bras est porté dans un mouvement forcé de pronation et tiraillé
tout à la fois, il fait remarquer que ces tiraillements sur l'avant-bras ou le poignet
porté dans une pronation forcée ont eu lieu dans presque toutes les observations
qu’il va produire. Si ce n’est pas dans toutes, la luxation peut donc s’effectuer
dans d’autres circonstances que celles qu’il signale comme nécessaires; et celle
différence de cause méritait d’être étudiée. D’ailleurs, il faut bien ajouter que
l’auteur se trompe sur ses propres observations; il en a sept, et , sur les sept,
deux seulement dans lesquelles la combinaison de la pronation forcée est nette¬
ment accusée; dans les cinq autres, il n’est question que de simples tiraillements,
et l’on voit qu’il lui a été impossible à lui-même de s’assurer de la vraie position du
membre lors de l’accident.
Les signes sont:—» l’impuissance des mouvements de l’avant-bras et du poi¬
gnet;— la douleur qu’on excite quand on veut les mouvoir;— la demi-flexion et
l’état de pronation de l’avanl-bras; — la saillie qu’on observe au-dessous de la
tubérosité externe de l’humérus et en avant de l’olécrane; — la tension du
biceps. »
Le procédé a ici une grande importance, attendu que dans des points essen¬
tiels il est tout à fait contraire à ceux de Duverney et de Bottenluil, et que cepen¬
dant il n’a pas moins constamment réussi.
« Le procédé le plus simple pour réduire cette luxation consiste à saisir d’une main le
poignet du malade, et embrasser de l’autre le pli de l’avant-bras, de manière à ce que le pouce
reponde a la tête du radius déplacé. Les mains de l’opérateur ainsi posées, il fait exécuter en
même temps un mouvement combiné de supination et d’extension de l’avant- bras avec la
main qui tient le poignet, tandis qu’il presse sur la tête du radius avec le pouce de celle qui
embrasse l’articulation de l’avant-bras; alors il fait fléchir ce membre, le portant plutôt en
dehors qu’en dedans, mouvement qui devient facile par la rentrée de la tête du radius dans
la place qu’elle occupe naturellement, ce qu’on reconnaît aussi au petit bruissement qui se
lait entendre lors de la réduction. »
Ainsi Duverney et Bottenluil appuyaient le pouce en avant; Martin l’appuie en
airièie. Duverney forçait la supination sans étendre l’avant bras; Bottenluil vou¬
ait que la supination fût combinée avec lq flexion; et tout au rebours, Martin
PERRIN. — LUXATIONS DU RADIUS CHEZ LES ENFANTS. 14 1
combine la supination et l'extension. Il est bon de remarquer toutefois que, comme
Duverney, Martin finit par ramener l’avant-bras dans la flexion, et que dans ce
mouvement de flexion tous les trois s’accordent à recommander de porter la
main en dehors. Ce précepte, qui au premier abord semble tout empirique, a
pour effet d’assurer la supination dans la flexion meme, ainsi que chacun peut
s’en assurer par soi. Je reproduis ici l’une des observations de Martin, pour
mettre mieux le lecteur à même de juger ce qui dans son travail a été dicté par
la théorie ou par l’expérience.
«Observation.— Le fils de M. Mermet, notaire à Lyon, rue Thomassin, âgé de 7 ans, me fut
amené le 17 avril 1805, pour que je procédasse à l’examen de son bras devenu douloureux
dans l’articulation de l’avant-bras, depuis que d’autres enfants l’avaient tiraillé en divers
sens dans la matinée du même jour.
« L’avant-bras était à demi fléchi, et le malade ne pouvait exécuter des mouvements et
surtout l’étendre sans éprouver une douleur vive ; sa main était dans la pronation, et si on
essayait de la ramener dans la supination, on excitait une douleur qui lui faisait pousser des
cris. Le bras laissé en repos, il se plaignait d’un sentiment douloureux au lieu correspondant
au tendon du biceps, qui était dans une extrême tension. Quoique l’articulation fût un peu
engorgée, je distinguai au-dessous de la tubérosité externe de l’humérus et près de l’olécràne
une tumeur; je la déplaçai en exerçant sur elle une pression avec le pouce, en même temps
que je ramenais l’avant-bras dans la supination et que je l’étendais sur le bras; en exécutant
ces mouvements, j’entendis distinctement sous le doigt ce bruit particulier qui résulte du
replacement d’un os sorti de sa cavité articulaire, et la tumeur observée au-dessous de la
tubérosité disparut à l’instant même. L’enfant fut soulagé, et exerça librement et sans la
moindre douleur les mouvements d’extension, de flexion, de supination et de pronation. »
Les quatre observations qui viennent après sont le calque exact de la première;
dans toutes on observe la demi-flexion, la tension du tendon du biceps, et la sail¬
lie de la tête radiale en arrière. Mais, dans les deux dernières, l’avant-bras était
à peine fléchi sur le bras, et il n’est pas question du tendon du biceps. Martin en
conclut lui-même que la flexion de l’avant-bras n’est donc pas un des phénomènes
constants delà luxation; j’ajouterai que précisément c’est dans ces deux cas que
la cause bien constatée était un mouvement forcé de pronation combiné avec la
' traction sur le poignet.
La réalité de la luxation en arrière était mise hors de doute par les observations
de Martin ; elle fut confirmée par Boyer qui en avait vu deux cas, et avait constaté
la saillie de la tête radiale. Heureux s’il s’en était tenu là; mais, de même que
Desault tiiait les deux luxations du radius parce qu’il ne les avait point vues,
Boyer , n’ayant vu que la luxation en arrière, nia la luxation en avant.
Cet arrêt de Boyer avait été reçu sans protestation dans les écoles françaises ;
en Italie, Monteggia tenta de le réformer. Il se fondait sur ses propres observa¬
tions, qui, dit-il, n'étaient pas peu nombreuses, et dans lesquelles il avait toujours
réussi à réduire en forçant d’abord l’extension et la supination, mais surtout en
appliquant le pouce en avant du pli du coude; d’où il concluait que toutes les
luxations ainsi réduites avaient dû avoir lieu en avant, et que la luxation en avant
était plus fréquente que l’autre. La démonstration n’était pas rigoureuse ; Mon¬
teggia n’avait pas même songé à vérifier dans ces cas la position delà tête; mais
ce qui est plus étrange encore, sous cette vaine dénomination de luxation en
avant, il entendait réellement la luxation en arrière, et ne se séparait de Boyer
que parce qu’il ne l’admettait pas complète.
« Il serait pourtant nécessaire, dit-il, de préciser ce qu’on entend par luxation en avant et
en arrière. Pour moi je tiens que la tête du radius luxé peut se diriger tout à fait en avant,
en passant obliquement devant l’articulation même du cubitus ; ou bien obliquement en ar¬
rière, mais restant toujours sur un plan antérieur à la tubérosité et au bord externe de l’hu-
piérus. Cette deuxième variété de luxation comprendrait celles qui, lorsqu’on étend et
142 TRAVAUX ORIGINAUX.
qu’on met en supination l’avant-bras, se rapprochent de la partie antérieure de l’article, où
la pression antérieure du doigt les peut faire rentrer. Que si l’on veut entendre, par luxa¬
tion en arrière, le passage de la tête radiale en arrière de la tubérosité et du bord externe
de l’humérus, ou bien, selon Boyer, derrière la cavité sigmoïde du cubitus et au côté externe
de l’olécrâne, je croirais certainement qu’aucune des luxations par moi réduites n’était de ce
genre. »
Mais si Monteggia n’a point avancé la question de la nature de la luxation, il a
ajouté à son histoire deux faits assez importants, l’un pour le diagnostic, l’autre
pour les terminaisons. 11 note que le bruit que fait entendre la réduction ressem¬
ble à la crépitation d’un os fracturé; de fait , dit-il, la première fois que je l’obser¬
vai, je crus avoir affaire à une fracture ; mais je me désabusai en voyant la liberté
des mouvements immédiatement revenue , la douleur cessée , le membre retourné à sa
bonne conformation , et la main dans sa position naturelle : preuves que le bruit ne si *
gnifiait que la réduction de l'os.
Il a vu aussi, ce qui n’avait pas été noté avant lui, la réduction suivie de réci¬
dive. « Chez l’un des petits enfants que j’ai vus, et qui avait paru, comme les
autres, guéri au moment de la réduction, n’ayant point d’abord appliqué le ban¬
dage et celui-ci s’étant dérangé plus tard quand je l’eus appliqué, la luxation se
reproduisit bien quatre fois dans les premiers jours, jusqu’à ce que l’articulation
eût acquis une suffisante stabilité. »
Voilà où en était la question vers 1814 ; et l’on voit que si elle n’avait
pas fait de plus grands progrès, ce n’était pas absolument faute de faits ; seule¬
ment les observations n’avaient jamais été suffisamment exactes, ni les dé¬
ductions assez rigoureuses. Avons-nous été depuis lors plus habiles ou plus
heureux ?
Dugès de Montpellier recommença en 1831 à battre en brèche l’opinion trop
exclusive de Boyer; il avait vu trois cas de luxation en avant, dont deux occa¬
sionnés par des tractions sur le poignet ; et il est d’autant plus important de re¬
produire sa première observation, qu’enfin elle nous donnera la symptomatologie
réelle des luxations en avant.
« Un enfant de trois ans, en jouant avec un frère plus âgé que lui, avait été tiré avec vio¬
lence par la main droite, sans doute renversée en pronation forcée ; à l’instant même il avait
poussé des cris aigus qui se renouvelaient au moindre attouchement du bras; l’avant-bras était
immobile, en demi-flexion, et en supination presque complète ; la pronation était empêchée par
une résistance qu’on sentait bien siéger dans les os mêmes, et non dans les muscles du petit
malade. L’extrémité supérieure du radius saillait un peu au-devant de la petite tête de l’humé¬
rus, et, autant que le permettait un embonpoint assez considérable, une dépression existait en
arrière au niveau de l’articulation huméro-radiale. Du reste, rien de lésé dans la continuité des
os du membre supérieur , rien de dérangé au poignet ni à l’épaule. Je fis tenir le bras de l’en¬
fant par sa mère, et, tirant sur la main fortement inclinée sur son bord cubital, je la ramenai
en pronation. Un claquement sensible, même pour les assistants, annonça la réduction ; les cris
cessèrent, et les mouvements reprirent leur liberté; mais peu de minutes après le déplace¬
ment se reproduisit ; cette fois, après avoir procédé de même à la réduction, je crus devoir m’op¬
poser à la récidive, en fixant l’avant-bras en demi-pronation sur la poitrine.» (Journal hebdo¬
madaire, 1851, tom. IV.
Chose digne de remarque, sur un autre enfant la luxation fut produite et
réduite , et récidiva de la même manière; ce qui est si rare dans les luxations en
arrière. Un troisième cas , pareil aux premiers par les symptômes , bien que
déterminé par une autre cause, aurait pu être d’une bien haute importance pour
la science, l’enfant ayant succombé le troisième jour; malheureusement l'auteur
se borne à dire que la dissection confirma la justesse du diagnostic.
Ces observations , confondues avec d’autres de nature fort diverse , avaient
passe inaperçues; et pour ramener enfin l’attention sur ce sujet, il fallut un fait
PERRIN. — LUXATIONS MJ RADIUS CHEZ LES ENFANTS. 143
nouveau, publié en 1836 par M. Collier dans la Gazette médicale de Londres , et
reproduit en 1837 par la Gazette médicale de Paris. Un enfant de 2 ans et demi,
soulevé par les poignets, avait jeté les hauts cris; M. Collier appelé le lendemain
trouva l’avant-bras en demi-flexion et en pronation, caractères ordinaires; mais
de plus les moindres mouvements de flexion et d’extension causaient de la dou¬
leur; l’enfant ne pouvait allonger la main; et, en appliquante pouce sur la tète
radiale, le chirurgien reconnut qu’elle dépassait le niveau delà face antérieure de
l’humérus des deux tiers de son épaisseur. La pression exercée sur cette
tête , combinée avec un mouvement de supination, suffit pour la réduire ;
et le membre reprit à l’instant sa motilité et sa liberté naturelles.
On peut douter que M. Collier ait bien senti la télé du radius en avant ; d’au¬
tant plus qu’il ajoute que le coude n’offrit ni gonflement ni difformité; et sa pré¬
tendue luxation en avant ne ressemble guère à celle que Dugès avait si bien décrite.
Il est probable toutefois que ce fut ce diagnostic si hasardé qui entraîna l’opinion
de M. Goyrand, dans la note qu’il adressa presque aussitôt à la Gazette médicale.
On voit en effet qu’il ignorait tout ce qui avait été observé jusque-là; c’était de
deux chirurgiens d’Aix, MM. Àrnau et Guirand, qu’il avait appris à connaître celle
luxation, dont ils ne paraissaient pas bien connaître le siège; et M. Goyrand lui-
même, qui l’avait rencontrée plus de dix fois, n’avait jamais constaté de quel côté
la tête du radius faisait saillie. Bien plus, il affirme que le déplacement est si lé¬
ger qu'il n entraîne aucun changement appréciable dans la forme du coude.
A part cette lacune, M. Goyrand avait étudié la lésion dont il s’agit avec celte
sagacité dont il a donné tant de preuves; et il avait sur quelques points réformé
la symptomatologie de ses devanciers. Ainsi, suivant lui, l’avant-bras n’est pas demi-
fléchi, mais au quart de flexion et appuyé sur le ventre ; les doigts un peu fléchis;
et tout mouvement qu’on cherche à imprimer au coude fait pousser des cris à
l’enfant. La pronation forcée est donc toujours le signe invariable. Pour la ré¬
duction, M. Goyrand presse du pouce sur la tête radiale ; de l’autre main étend
Pavant-bra?, exerce sur ce membre des tractions un peu fortes, ramène la main
en supination, et termine en fléchissant brusquement le coude. Sauf les tractions,
dont Futilité est au moins douteuse, c’est absolument le procédé de Duverney. Ja-
maisil n’a vu ni récidives, ni suites fâcheuses; et il a même renoncé absolument à
toute espèce de traitement consécutif.
D’après ce résumé fidèle, M. Goyrand n’avait donc aucune raison positive d’ad¬
mettre la luxation en avant. Toutefois il avait essayé aussi de se rendre compte
du mécanisme de la lésion; il pense, comme Boltenluit, que la main de l’enfant
doit être en pronation lorsqu’elle est saisie; que celte traction écarte le radius de
l'humérus ; mais il estime qu’alors le radius est entraîné en avant par le biceps,
puis en haut parles autres muscles; et maintenu dans cette position nouvelle
par la contraction musculaire, entretenue par la douleur.
Six mois plus tard, en septembre 1837, ce fut le tour de M, John Gardner de.
décomrir derechef celle luxation tant de fois découverte; et il est assez curieux"
de le voir choisir pour proclamer sa découverte le même journal qui avait publié
un an auparavant l’observation de M. Collier. Comme cause, M. Gardner admet¬
tait la traction unie à une brusque pronation ;— comme signes, la pronation con¬
stante, et peut-être aussi l’extension: le membre pend sur le côté du corps , — comme
procédé opératoire, la supination forcée, suivie d’une brusque flexion. Sa théorie
est beaucoup plus originale; « le déplacement, dit-il, porte sur la tubérosité bicépltale
du radius, laquelle glisse par-dessus le bord du cubitus', qui l'empêche alors de revenir
a sa place. Il convient d’ajouter cependant qu’il a vu le premier des réductions
en quelque sorte spontanées; lorsque le déplacement, dit-il, a été méconnu et pris
pour une entorse, on met le bras en écharpe, et la douleur dure jusqu’à ce que, en
défaisant ou en réappliquant l’appareil, ou par quelque mouvement inopiné, il se
144 travaux originaux.
produit un petit craquement, et, à la grande surprise des parents, l’enfant se trouve
subitement guéri. Jamais non plus M. Gardner n’a vu cet accident amener de fâ¬
cheuses conséquences.
Là se bornait la note écrite en 1837 ; mais, pour ne pas rompre l’enchaînement
des faits, nous dirons tout de suite le sort qu’ont eu les idées de M. Gardner en
Angleterre. Plusieurs chirurgiens, James Russell, Gaskell, Alexandre Farquhar,
dirent avoir vu des déplacements du même genre et attestèrent la fidélité de la
description. En 1839, dans un compte-rendu de la Provincial medical association ,
on éleva seulement des doutes sur la théorie qui les rapportait à la tubérosité bi¬
céphale; et l’un des auteurs du compte-rendu, qui avait vu plusieurs de ces luxa¬
tions, disait: Tout ce que nous avons trouvé nécessaire pour la réduction consiste sim¬
plement a imprimer un mouvement de rotation au radius. Le Medico-Chirur çjical
Pieiview s’en mêla, et prononça, un peu à la légère, qu’il ne s’agissait que d’un
décollement de l’épiphyse du radius. Tout récemment, M. Gardner a vivement
répliqué dans le Dublin Journal (mars 1843); contre l’hypothèse du décollement,
il allègue qu’ayant habituellement recommandé après la réduction de tenir le bras
en repos et de faire sur le coude des lotions réfrigérantes, toujours il a vu tout
traitement abandonné au bout d’une heure ou deux par ses petits malades, sans
que cette négligence ait jamais rien entraîné de fâcheux ; quant à sa propre hypo¬
thèse, il n’y attache aucune importance, et paraît disposé à lui préférer l’idée
d’une luxation.
Le lecteur aura remarqué combien peu la chirurgie anglaise se tient au courant
de ce qui se fait en France; et nous en ferions plus volontiers encore l’objet d’un
reproche si, dans cette même question, nous ne trouvions les chirurgiens français
aussi indifférents à ce qui se fait en Angleterre. En 1841, M. Rendu développait
comme toute nouvelle, dans la Gazette médicale , la théorie du déplacement de la
tubérosité bicipitale du radius, abandonnée par son premier auteur. Voici dans
quelles circonstances:
Dès 1836, M. Rendu avait été consulté pour une petite fille de 2 ans qui, sur le
point de faire une chute, avait été retenue vivement par la personne qui lui donnait
la main, et aussitôt avait jeté des cris. L’avant-bras était à demi-fléchi sur le
bras; la main, fléchie sur l’avant-bras, avait son bord externe légèrement incliné
sur le radius; la face dorsale du poignet était œdémateuse et douloureuse : l’enfant
y portait fréquemment la main droite et criait dès qu’on voulait y toucher. Le
chirurgien, frappé de l’idée d’une fracture ou d’un décollement de l’épiphyse infé¬
rieur du radius, cherchait à reconnaître la crépitation; dans un mouvement un
peu forcé de supination, il entendit un choc qu’il rapporta à la région du coude;
l’enfant était guéri. Il conclut qu’il avait eu affaire à une luxation en arrière de la
tête du radius. Malheureusement le coude n’avait point été examiné.
Mais en 1839, pareil cas s’étant présenté à lui avec des symptômes tout sembla¬
bles, M. Rendu explora le coude avec attention :
« Je sentis parfaitement, dit-il, malgré la rondeur de formes de la petite malade, les saillies
osseuses qui s’observent de chaque côté de l’extrémité inférieure de l’humérus ; je marquai
la place de l’olécrâne, mais je cherchai en vain la saillie que devait former la tète du radius
que je supposais luxée en arrière. Pendant la durée de ces recherches, la petite malade ne
poussa pas un cri , elle était toute occupée d’images que lui montrait une de ses sœurs.
L’examen du coude fait, je pris le poignet, et de suite les cris recommencèrent.... Tenant le
poignet de la main droite, je saisis le coude de la gauche, et faisant exécuter à la main de
la petite malade un mouvement de supination , je sentis manifestement à l’extrémité supé¬
rieure de l’avant-bras le choc qui m’indiqua le retour des parties à l’état normal. »
Dans l’un et l’autre cas, l’observateur avait été frappé de ces deux circonstances,
l’absence de douleur à la région du coude, l’œdème et la douleur à la face dorsale
du poignet. El comme il avait vainement cherché la saillie de la tête radiale, il
TERRIN. — LUXA.TIONS DU RVDIUS OHEZ LES ENFANTS. 145
fit des recherches sur le cadavre pour arriver à l’explication de ces faits; et il
trouva :
1° Que, dans la pronation forcée, le ligament annulaire n’est nullement distendu
ni en arrière ni dans aucun autre sens; et que le seul ligament qui borne la pro¬
nation et qui puisse être rompu quand on la force, est le ligament triangulaire
qui unit inférieurement le radius au cubitus;
2° Que, dans la supination forcée, la portion antérieure du ligament annulaire
est distendue; la tête du radius tendant à se porter en avant; et le ligament
triangulaire inférieur est également exposé à la distension et à la rupture.
D’où ces conséquences, qu’une supination forcée peut bien quelquefois luxer la
tête du radius en avant; mais qu’une pronation forcée ne peut la luxer ni en avant
ni en arrière , et tend bien plutôt à luxer l’extrémité inférieure de l’os sur le cubi¬
tus. Et en définitive, l’auteur, ne trouvant rien dans ses expériences qui lui expli¬
quât le choc entendu près du coude lors de la réduction, cherchait à s’en rendre
compte par l’hypothèse du déplacement de la tubérosité bicipitale. Il rattachait
l’œdème et la douleur du poignet à la distension des ligaments radio-cubitaux in¬
férieurs.
Au reste, M. Rendu signalait lui-même assez bien le côté faible de son hypo¬
thèse; car , pour que le déplacement eût lieu, il avouait que la tubérosité bicipi-
ta'e devait offrir un développement anormal. M. Goyrand, revenant sur ce point,
n’a laissé à cet égard aucun doute; ayant disséqué avec soin l’avant-bras d’un
grand nombre de jeunes sujets, chez tous il a trouvé l’espace interosseux trop
large pour que la tubérosité bicipitale pût loucher le bord correspondant du cu¬
bitus. Il allègue une autre raison qui a moins de force à notre avis : c’est que , chez
deux enfants qui présentaient ce déplacement, il a ramené la main en supination,
sans faire l’extension, et qu’il a échoué dans ses tentatives; tandis qu’en ajoutant
une traction suffisante sur le poignet, la réduction s’est faite sans difficulté. Tou¬
tefois, il est remarquable que, dans son dernier travail, M. Goyrand semble douter
aussi de son opinion primitive ; il affirme encore qu’il s’agit d’une luxation très-
incomplète de la tête du radius , mais il convient que Y étendue et peut-être même la
direction du déplacement ne sont pas établies d’une manière positive
Tel est, aussi complet et aussi exact que j’ai pu le faire, le résumé des théories
et des discussions auxquelles cette question a déjà donné lieu. En comparant tous
les faits connus, on voit qu’ils laissent encore plusieurs points assez obscurs;
mais, d’un autre côté, ils éclairent beaucoup plus la question qu’aucun travail
isolé n’avait pu le faire. Essayons donc d’en déduire quelques conséquences qui
aillent directement à l’adresse des praticiens.
Avant toutes choses, il n’est pas un chirurgien qui, en méditant sur celte longue
et ténébreuse histoire, ne se sente frappé du péril qu’il peut courir en se trom¬
pant sur le diagnostic. Vous entendez un craquement; vous croyez, comme Mon-
teggia, à une fracture; comme le rédacteur du Médico-Chirurgical Review , à ur^
décollement épiphysaire; vous insistez sur l’application d’un appareil et sur le re¬
pos prolongé; l’indocilité d’un enfant qui se débarrasse de l’inutile appareil montre
au grand jour l’erreur du chirurgien et compromet sa renommée. Heureux
si l’erreur n’est commise qu’après la réduction! et l’on pourra juger combien la
position peut devenir humiliante, en lisant l’observation suivante que j’emprunte à
M. Gardner.
« En septembre 1859, on m’apporta un enfant qui avait, disait-on, le bras fracturé. L’accident
avait été occasionné par une violente traction sur le poignet, durant laquelle on avait oui
craquer quelque chose. Un examen attentif m’ayant ôdiiié sur la nature du cas, je voulais le
montrer à M. Guthrie : mais comme M. Haie Thompson, son collègue à l’hôpital de West¬
minster, restait près de chez moi, je lui fis porter l’enfant, en le priant d’examiner l’état du
146 TRAVAUX ORIGINAUX.
membre. Après un examen sérieux, qui fit beaucoup souffrir le malade, M. Thompson déclara
qu’il n’y avait point de luxation ; quant à la douleur, il l’attribua à la distension et peut-être
à la rupture des ligaments du poignet. Je voulus alors lui démontrer la nature de l’accident
et réduire la luxation devant lui ; mais il s’y opposa , ne voulant pas, disait-il, permettre de
violences sur un membre malade dans sa maison ; il recommanda donc des attelles, des ban¬
dages , des lotions froides, etc.., et renvoya l’enfant toujours fort souffrant Je fus extrême¬
ment indigné de cette manière d’agir, et revenant chez moi avec l’enfant, je réduisis la
luxation en une seconde, et j’écrivis un mot à M. Thompson pour l’en informer. Il se rendit
immédiatement chez moi; nous examinâmes l’enfant; il trouva le bras remis, en parfait
état, le petit malade le portant joyeusement sur sa tête, et s’écriant que M. Gardner l’avait
guéri en une minute ! M. Thompson reconnut son erreur, et m’offrit des excuses convenables
ainsi qu’aux parents de l’enfant. »
A ces premières causes d’erreur, j’en ajouterai une autre qui n’a point clé
signalée ; j’ai vu deux fois la fracture de l’extrémité supérieure du radius produite
par une cause toute pareille ; et il ne serait pas sûr de traiter ces fractures comme
des luxations.
II y a là donc déjà plusieurs méprises possibles, et de ces méprises qu’on ne saurait
cacher même aux ignorants. Je crains qu’il ne s’en soit commis beaucoup d’autres,
moins graves à la vérité, parce qu’elles n’entraînent aucun détriment pour le ma¬
lade, fâcheuses néanmoins pour l’homme de l’art. Il ne saurait cependant être indif-
rent de soutenir par exemple qu’une luxation s’est faite en arrière, si en réalité
elle est en avant; de dire qu’il y a une luxation, si la luxation est imaginaire; et
enfin d’accuser une luxation du coude, quand peut-être il s’agit d’une luxation au
poignet. Nous entrons ici en plein dans la question scientifique ; y a-t-il en réalité
luxation, et où la luxation siège-t-elle ?
Nous dirons d’abord que les observations de Martin nous paraissent être, de toute
évidence , des luxations en arrière. Tout aussi manifestement, les observations de
Dugès sont pour nous des luxations en avant ; et nous regardons les unes et les
autres comme des luxations incomplètes. Nous avons là d’abord deux types auxquels
nous pouvons comparer les autres faits, qui, sans cette comparaison, resteraient
fort équivoques ; ainsi, d’après les symptômes décrits par M. Goyrand, probablement
il n’a jamais eu affaire qu’à des luxations en arrière , tandis que nous inclinerions
à prendre le cas de M. Perrin pour un déplacement en avant. Nous n’énonçons
du reste ces dernières opinions qu’avec toute réserve; on peut bien, en effet, à
certains symptômes, reconnaître une luxation en général ; mais le diagnostic spécial
n’est jamais assuré qu’autant qu’on a senti la saillie de l’os luxé.
La difficulté d’ailleurs est d’autant plus grande que plusieurs faits, donnés sous
le litre de luxations de la tête du radius , pourraient bien n'être que des luxations
de l’extrémité inférieure du cubitus. Relisez, par exemple, les deux observations
de M. Rendu : il y avait de la douleur et du gonflement au poignet ; rien de sen-
blable au coude; la main était fléchie à la fois en avant et sur le côté externe de
Savant-bras; ajoutez l’avant-bras en pronalion ; le tableau serait complet, si
M. Rendu avait cherché et trouvé la saillie en arrière de la petite tête du cubitus.
Desault a décrit une luxation de ce genre produite chez un enfant de 5 ans par
la traction du poignet dans une état de pronation forcée ; et Dugès a publié un cas
tout pareil, et il est permis de douter si M. Collier n’a pas eu affaire à quelque
chose de semblable.
Nous ne reviendrons pas sur tous les symptômes de ces divers déplacements ;
mais, pour rappeler seulement les signes pathognomoniques , la luxation posté¬
rieure du radius se reconnaît essentiellement à la pronalion forcée et à la saillie
en arrière de la tète luxée; la pronalion jointe à la sailiic en arrière du cubitus
sont les caractères de la luxation cubitale ; et enfin la luxation du radius en avant,
outre la saillie osseuse, peut se présumer tout d’abord par l’état de supination
ou au moins de pronalion incomplète du poignet et de l’avant-bras.
REVUE CRITIQUE. 147
Ces trois luxations sont faciles à réduire; la première est en quelque sorte
guérie aussitôt après la réduction ; les deux autres sont sujettes à récidiver et
exigent l’application d’un appareil. Nous ignorons ce que deviendrait la luxation
postérieure du radius non réduite; mais pour la luxation antérieure, notre colla-
boraleur M. Danvau a publié en 1841, dans les Archives générales de médecine
l'observation jusqu’à présent unique d’un déplacement de ce genre datant de deux
mois sur une petite fille de 3 ans ; les mouvements de pronation et de supination
étaient complètement recouvrés, l’extension aussi complète que possible; le seul
mouvement, non pas gêné, mais un peu borné était la flexion. La luxation fut
réduite; mais malgré l’application d’un appareil, un mois après elle avait ré¬
cidivé.
Ainsi que l’a dit M. Perrin, les dissections manquent; nous avons eu cependant
l’occasion de disséquer sur un adulte une luxation incomplète du radius en avant,
que nous avions reconnue et réduite pendant la vie, et nous avons constaté que
le ligament annulaire n’était pas déchiré. Mais l’accident provenait d’une chute,
et la luxation se compliquait même d’une fracture incomplète de la tête radiale.
Outre cette lacune, il y en a une autre qui sera facile à combler, dès que les
praticiens en seront une lois bien avertis. Dans la très grande majorité des obser¬
vations que nous avons lues, la cause réelle est plutôt supposée que vérifiée. II sera
bon de rechercher dans quelles conditions la traction sur le poignet a une si fâ¬
cheuse influence, et si par exemple la pronation, mise un peu trop facilement an
rang des causes, ne serait pas plus fréquemment un effet.
REVUE CRITIQUE,
Ciaifi*ua*gie*
De la trachéotomie dans le croup, par
M. Trousseau.
Dans le traité des maladies des enfants que
viennent de publier MM. Barthez et Rilliet, se
trouve intercalé, au chapitre du croup, un mor¬
ceau communiqué par M. TrousseaM , qui peut
passer pour une magnifique étude de médecine
opératoire. Il s’agit de la trachéotomie avec
ses indications et ses contre-indications , le
procédé à suivre, les accidents, le traitement
consécutif, les conditions favorables ou con¬
traires au succès, le tout appuyé sur ce chiffre
imposant de 121 opérations pratiquées par
l’habile professeur au 1er juin 1842. A peine
est-il une autre opération qui ait été aussi
bien envisagée sous toutes ses faces, et dont
l’histoire, restée longtemps si obscure, se
soit vue tout d’un coup éclairée d’une aussi
vive lumière. L’analyse que nous allons donner
de ce remarquable travail sera nécessairement
fort étendue; mais elle aura d’autant plus d’in¬
térêt , que, sur quelques points moins claire¬
ment exposés, nous avons obtenu de nouveaux
renseignements de M. Trousseau lui-même,
et que nous avons pu ajouter à sa statistique
les opérations par lui tentées depuis le 1er juin
1842 jusqu’à ce jour, et qui font monter le
chiffre total à 127.
La première question et la plus importante
est celle des indications et des contre-indica¬
tions. Et d’abord faut-il, pour ouvrir la tra¬
chée, attendre que le malade soit sur le point
de mourir ? Faut-il, au contraire , procéder à
l’opération dès que les symptômes indiquent
d’une manière à peu près certaine que la mort
aura lieu?
Avant de se prononcer, M. Trousseau exa¬
mine d’une part la gravité de l’opération en
elle-même; de l’autre les chances de guéri¬
son du croup confirmé.
Quand l’opération est faite pour retirer un
corps étranger des voies aériennes, presque
jamais elle n’entraîne la mort ; donc en elle-
même et hors de toute complication, elle n’est
pas absolument dangereuse. Que si on la pra¬
tique au contraire sur des sujets atteints de
maladies chroniques du larynx, assez commu¬
nément les opérés succombent dans les pre¬
miers jours qui suivent l’opération. D’où vient
cette différence? De ce que dans les cas de
laryngite chronique, on attend d’ordinaire
pour se décider, que l’asphyxie soit imminente;
voilà la complication dangereuse qui, faisant
obstacle à l’hématose, engouant le poumon,
amenant la congestion passive du cerveau,
exerce une redoutable influence sur la pro¬
duction et l’aggravation des accidents pulmo¬
naires , auxquels succombent quelquefois les
opérés.
Ainsi, peu dangereuse par elle-même, l’opé-
REVUE CRITIQUE.
ration le devient beaucoup quand on a laissé
durer longtemps les phénomènes de l’asphyxie ;
or, comme le croup détermine ces phénomènes
aussi bien que la laryngite chronique, la con¬
séquence, dès que l’opération est jugée né¬
cessaire, est de la pratiquer le plus tôt pos¬
sible.
Voilà qui va bien jusque-là ; mais une grave
difficulté se présente; on objecte que le croup
confirmé guérit quelquefois sans opération ;
donc l’opération ne peut être jugée nécessaire
que quand la-mort est imminente , c’est-à-dire
le plus tard possible; en d’autres termes, on
ne serait en droit de la faire que quand elle
ne présente plus de chances de succès.
Cette objection est très sérieuse; elle n’est
cependant pas insoluble. Car s’il est vrai que
dans certains cas extraordinaires la nature
fasse de ces cures miraculeuses qui décon¬
certent tout l’art du pronostic, il n’est pas
moins vrai que le médecin aurait tort de s’at¬
tendre toujours à de pareils miracles, et de
renoncer, dans un espoir déjà mille lois déçu,
à une ressource extrême sans doute, mais d’une
incontestable valeur. Quels sont donc ces cas
désespérés dans lesquels l’art n’a plus que cette
unique ressource? M. Trousseau répond :
« Si la diphthérite laryngée a été précé¬
dée et s’ accompagne encore de diphthérite
pharyngienne ; si l'enfant a eu déjà plusieurs
accès de suffocation , et si, dans l’intervalle
des paroxysmes , la respiration reste sifflante,
métallique, difficile , la mort arrive à peu près
invariablement, quelque médication qu’on op¬
pose à la maladie. »
Alors, en effet, nous sommes de son avis:
en face de cette mort à peu près inévitable,
l’opération non-seulement est juste et légi¬
time ; mais, sous peine de perdre de ses chan¬
ces, elle doit être pratiquée sans délai, le plus
tôt possible. M. Trousseau s’explique assez
nettement d’ailleurs pour empêcher qu’on
abuse de ce précepte.
« Si nous faisons une loi, dit-il, d’opérer le
plus tôt possible, nous n’entendons pas par là
que l’on doive ouvrir la trachée-artère aux
premiers signes d’une phlegmasie aiguë du
larynx; mais on doit le faire dès que l’on est
certain de la présence des fausses membra¬
nes dans le larynx. »
C’est là ce qu’il appelle sa pensée tout en¬
tière; c’est le résultat de toute sa pratique et
de toutes ses réflexions. Nous voilà donc en
possession d’une indication générale ; une autre
question presque aussi importante, est celle
des contr’indications ; savoir, si, même appelé
. de bonne heure, les chances ne peuvent pas se
montrer si défavorables que l’opération soitju-
gée, par avance, inutile ; si elle ne devient pas
également inutile, parce qu’on a été appelé trop
tard. En un mot, nous avons appris tout à
l’heure quand il faut opérer ; il reste à recher¬
cher maintenant quand il ne faut pas et quand
il ne faut plus opérer. M. Trousseau n’a pas-
abordé directement cette question ; mais dans
les aphorismes qu’il a mis à la fin de son tra¬
vail , il s’en trouve quelques-unes qui nous
aideront à la résoudre.
« 1° Si avant l’opération, les fausses mem¬
branes ont envahi le nez, si elles recouvrent
la surface des vésicatoires ; si l’enfant est
pâle, un peu bouffi sans avoir pris de mer¬
cure et sans avoir été saigné, ou s’il a perdu
beaucoup de sang, l’ opération a peu de chan¬
ces de succès.
« 2° Si la maladie a été très-rapide, quand
bien même, au moment de l’ opération, on
constaterait que les fausses membranes ne
s’étendent pas au-delà du larynx, les enfants
m eurent très-promptem ent .
« 5° Si le croup est survenu après la rou¬
geole, la scarlatine, la variole ou la coque¬
luche, bien qu’il n’y ait ordinairement aucune
liaison entre l’angine maligne et ces diverses
pyrexies, la trachéotomie ne réussit pas.
« 4° Les enfants au-dessous de deux ans et
au-dessus de six guérissent rarement.
« 5° On guérit plus de garçons que de
filles. »
Nous respectons ces formes vives , nettes,
aphoristiques, que M. Trousseau affecte de
préférence, sans doute parce qu’il y réussit bien.
Dans la première de ces cinq propositions, il
est aisé de comprendre la raison de la contr’in-
dication ; cette apparition des fausses mem¬
branes , même à la surface des vésicatoires,
semble révéler une diathèse contre laquelle
l’opération serait impuissante. Les deux sui¬
vantes ont ceci de remarquable, qu’elles dé¬
rogent essentiellement à l’indication générale,
et qu’elles établissent deux cas dans lesquels,
fût-on certain de la présence des fausses mem¬
branes dans le larynx, et limitées au larynx,
on ne doit pourtant pas opérer.
La quatrième est tout empirique, sans en
avoir pour cela moins de force; et la cin¬
quième est aussi de nature à faire quelquefois
reculer l’opérateur. La seule chose à regretter
était de ne pas savoir sur combien de faits ces
propositions sont appuyées ; et, par exemple ,
combien M. Trousseau a-t-il opéré d’enfants
au-dessous de deux ans, et combien en a-t-il
sauvé? Nous lui avons posé la question, au¬
tant qu’il a pu s’en fier à sa mémoire, il n’avait
sauvé qu’un enfant sur sept à huit opérés. Mal¬
gré la rigueur de l’aphorisme, ces chiffres fe¬
ront peut être plus d’impression encore. Je
trouve quelque part une assertion bien plus
absolue pour un âge supérieur :
Jusqu’ici les trachéotomies pratiquées sur
des adolescents ou sur des adultes, pour des
cas de croup, n’ont pas été suivies de succès.
A cette proposition générale , nous aimons
mieux substituer ce simple fait que jusqu’ici
RfiVUE CRITIQUE.
l’on ne connaît que deux cas de trachéotomie
pour cause de croup chez l’adulte, l’un chez
une femme de vingt-six ans, l’autre sur une
tille de 17; tous deux appartiennent à M. Trous¬
seau. Or, deux insuccès ne suffisent pas pour
ôter tout espoir de réussir dans une troisième
tentative ; tandis que l’aphorisme était en réa¬
lité beaucoup plus décourageant. Il produisait
donc un effet tout contraire au sentiment de
M. Trousseau lui-même, qui est bien loin d’a¬
bandonner l’opération chez les adultes, et qui
a seulement tiré de ces deux échecs cette con¬
séquence importante, que chez les adultes il
est bien plus nécessaire encore de se hâter
que chez les enfants. La raison en est au moins
très spécieuse : c’est qu’alors, dit-il, le larynx
étant plus large, les phénomènes extrêmes de
l’asphyxie se montrent beaucoup plus tard ; et
lorsqu’ils apparaissent, déjà, dans le plus grand
nombre des cas, les fausses membranes ont en¬
vahi les rameaux de l’arbre bronchique.
Quoi qu’il en soit, l’opération étant jugée né¬
cessaire, arrive le choix du procédé. Fera-t-
on la trachéotomie ou la laryngo-trachéoto¬
mie? Cette dernière est plus facile sans doute;
mais elle a un inconvénient capital. Dans les
cas de croup, l’introduction d’une canule à
demeure est une condition indispensable ;
cette canule, très-volumineuse , doit rester en
place au moins six jours et quelquefois cin¬
quante. Ce contact prolongé amène une vio¬
lente inflammation, de l’infiltration purulente;
et presque constamment, dans la trachéoto¬
mie, il en résulte la dénudation et la nécrose
des cartilages voisins de la plaie. Ici les par¬
ties nécrosées s’éliminent aisément et sans
rétrécissement appréciable ; mais, dans l’autre
opération, la nécrose attaquant les cartilages
thyroïde et cricoïde , leur élimination fait
craindre, ou que le squelette du larynx reste
à jamais déformé, ou que la tuméfaction de
la muqueuse laryngienne ne cause des acci¬
dents orthopnéïques aussi graves que ceux du
croup, ou que tout au moins la voix ne reste
à jamais compromise. Cela suffirait seul à
faire rejeter, dans le cas de croup, la laryngo-
trachéotomie; ajoutez que parla trachéotomie
on ouvre l’arbre aérien beaucoup plus bas, dans
un point que les fausses membranes atteignent
toujours plus tard que le larynx, et consé¬
quemment avec plus de chances de pouvoir
prévenir, par une médication opportune, l’ex¬
tension du mal dans les bronches.
Les instruments nécessaires à cette opéra¬
tion sont un bistouri, des pinces à disséquer,
des érignes mousses , le dilatateur de M. Bre¬
tonneau, un écouvillon consistant en une pe¬
tite éponge fixée à l’extrémité d’une tige de ba¬
leine extrêmement flexible , et enfin la canule.
M. Trousseau préfère la canule pleine et courbe
de M. Bretonneau, ou la canule bivalve de M.
Gendron; mais pour les enfants un peu grands
et pour les adultes, il faut toujours choisir la
canule double concentrique.
« La canule doit avoir assez de longueur
pour que, au moment où on l’introduit immé¬
diatement après l’opération, elle pénètre dans
la trachée d’une longueur de 2 centimètres.
Cette condition est indispensable, car le se¬
cond jour de l’opération la tuméfaction de la
peau et des tissus intéressés dans l’opération
sera telle qu’elle permettra à peine à la ca¬
nule de pénétrer de 5 à 6 millimètres. Si la
canule n’est pas assez longue, elle sort de la
trachée dans les secousses de toux, et l’enfant
peut être asphyxié. »
Quant à sa largeur, chose plus importante
encore, — « pour les enfants de 6 mois à 2 ans,
le diamètre de l’ouverture trachéale de la ca¬
nule devra être de 5 millimètres; de deux à
quatre ans, de 6 millimètres ; de quatre à six
ans, de 7 millimètres ; de six à dix ans, de
8 millimètres; pour les adolescents, de 9
millimètres; enfin pour les hommes de très
grande taille, de 12 et même 15 millimètres. »
Essayons maintenant de décrire l’opération;
nous n’omettrons aucun des détails fournis par
l’auteur, tous^auront leur prix ; car, ainsi qu’on
va le voir, son procédé diffère notablement
du procédé ordinaire.
L’enfant est couché sur une table, un oreil¬
ler roulé placé sous la nuque de manière à
faire saillir fortement la partie antérieure du
col, circonstance fort essentielle; trois aides
au moins sont nécessaires pour l’assujettir et
pour seconder l’opérateur. Celui-ci incise ra¬
pidement la peau; puis lentement et successi¬
vement les tissus qui séparent la peau de la
trachée-artère, M. Trousseau fait un précepte
formel d’agir ici avec beaucoup de lenteur;
de ne jamais donner un coup de bistouri sans
être sûrement dirigé par le doigt et par
l'œil; en procédant de la sorte, on voit, dans
chaque mouvement inspirateur, les veines
thyroïdiennes se gonfler dans la plaie. Quand
elles sont placées sur les côtés de la voie que
se fait le bistouri, on va en avant ; mais si
elles se placent sous le tranchant de l’instru¬
ment , on les écarte avec les érignes mous¬
ses. On arrive donc jusqu’à la trachée, dont on
met à nu plusieurs anneaux, et on la divise
assez largement et sans difficulté. Cette inci¬
sion faite, il faut y introduire les deux bran¬
ches du dilatateur, relever rapidement l’enfant,
et attendre quelques instants que la respiration
soit entièrement rétablie, et que l’hémorrhagie
soit arrêtée.
Mais quelquefois les veines thyroïdiennes des
deux côtés s’anastomosent ensemble et forment
des espèces de ponts qui se placent en travers
de la trachée ; il faut alors les couper franche¬
ment et ne pas s’arrêter à les lier. Il s’en
écoule beaucoup de sang ; mais le plus sou¬
vent on l’arrête par la pression exercée avec
150
REVUE CRITIQUE.
la pulpe du doigt, d’un côté par l’opérateur,
de l’autre par un aide. Cependant on conti¬
nue d’inciser en se dirigeant sur l’ongle de
l’indicateur enfoncé dans la plaie ; et en ayant
soin d’éponger souvent. La trachée enfin
aperçue, on la divise rapidement et l’on intro¬
duit le dilatateur. L’hémorrhagie s’arrête à
l’instant.
Si enfin il avait fallu couper un grand nom¬
bre de veines et que le sang coulât à flots, il
faudrait fixer la trachée-artère entre le bord
cubital de l’indicateur et le bord radial du
médius, enfoncés jusqu’à la colonne verté¬
brale ; inciser la trachée nettement et rapide¬
ment de bas en haut, puis introduire à l’in¬
stant même le dilatateur; ce qui suffit à ar¬
rêter l’hémorrhagie.
Ordinairement, aussitôt la trachée ouverte
et dilatée, la respiration devient très facile. Si
l’on a affaire, dans ce cas, à un enfant vigou¬
reux, qui ait énergiquement expulsé les faus¬
ses membranes contenues dans les canaux
aériens, on ne place pas tout de suite la ca¬
nule ; mais auparavant on instille dans la tra¬
chée à deux ou trois reprises, 15 ou 20 gout¬
tes de la solution suivante:
Nitrate d’argent . 30 centigrammes.
Eau distillée . 30 grammes.
Ou bien si l’on a lieu de penser que le La¬
rynx seul est pris, on se borne à promener
dans la trachée l’écouvillon imbibé d’une so¬
lution très concentrée, par exemple :
Nitrate d’argent . 1 gramme.
Eau distillée . 5 grammes.
Après quoi seulement on introduit la canule.
Voilà pour les cas où la respiration est re¬
devenue libre; si elle reste embarrassée,
c’est que quelques caillots de sang ou des
fausses membranes remplissent les prin¬
cipales bronches. Dans l’un et l’autre cas,
on injecte dans la trachée quelques gout¬
tes d’eau froide ; et l’on parcourt rapidement
la trachée avec l’écouvillon. Cette manœuvre,
répétée au besoin une ou plusieurs fois, suffit
pour l’ordinaire ; quelquefois pourtant les faus¬
ses membranes restent fixées par les racines
qu’elles ont jetées dans le poumon, en même
temps que leur partie supérieure est rompue et
flottante. On peut alors essayer de les saisir
avec une pince entre les lèvres de la plaie, et
d’exercer sur elles de très légères tractions
pour les extraire sans les rompre. Tout ceci
se fait en tenant la plaie ouverte à l’aide- du
dilatateur, que l’on remplace enfin parla ca¬
nule; et l’opération est terminée.
C’est ainsi que M. Trousseau se comporte
dans tous les cas où le croup est arrivé à sa
période extrême. La raison de cette conduite
est que les solutions cathcrétiques, appliquées
sur les fausses membranes flottantes des bron¬
ches, en détermineraient la coagulation immé¬
diate ; d’où l’oblitération des canaux aériens»
et l’asphyxie subite et irrémédiable. D’où l’on
voit que ces applications ne conviennent que sur
la muqueuse libre de fausses membranes, et
en vue d’en prévenir le développement.
Revenons maintenant sur quelques particu¬
larités du procédé opératoire.
Le premier point qui mérite attention est la
lenteur expressément recommandée dans le
deuxième temps de l’ opération, c’est-à-dire
dans la division successive des tissus compris
entre la peau et la trachée. Pour l’incision de
la peau, pour l’ouverture de la trachée, pas
de lenteur, elle est inutile. Pour l’incision in¬
termédiaire, beaucoup de lenteur; viser à la
sécurité plus qu’à la célérité, voilà un pré¬
cepte que nous ne saurions trop louer. « Les
chirurgiens qui se piquent de faire l’opération
avec une merveilleuse vitesse, et qui plongent
hardiment le bistouri dans la trachée pour la
diviser de bas en haut dès qu’ils ont terminé
l’incision de la peau, finiront par déplorer
cette imprudente et inutile célérité, « dit l’au¬
teur; et il raconte qu’il a senti plusieurs fois le
tronc innommé battre sous la pulpe du doigt,
sous le tranchant du bistouri, et qu’il l’aurait in¬
failliblement divisé s’il avait porté l’instrument
sans ménagement dans la commissure infé¬
rieure de la plaie. Mais en inclinant la section
à gauche, et en écartant tous les tissus avec
les doigts et avec l’érigne, il terminait sans
crainte et sans accidents ces opérations en
apparence si périlleuses.
Un autre précepte qui de prime-abord éton¬
ne bien davantage, c’est celui de ne lier au¬
cune veine ; car jusqu’à ces derniers temps,
l’hémorrhagie avait été l’accident le plus re¬
douté, et M. Récamier avait même recom¬
mandé de faire l’opération en deux temps, et
de n’ouvrir la trachée que vingt-quatre heu¬
res après l’incision des chairs. M. Trousseau
répond qu’il a fait jusqu’au 1er juin 1842, 121
trachéotomies (aujourd’hui ce chiffre est monté
à 127); et qu’il n’a jamais eu besoin de faire
aucune ligature. Nous ne savons pas de ré¬
ponse plus péremptoire. Il arrive, à la vérité,
quelquefois que la section des veines donne
beaucoup de sang , mais la prompte incision
de la trachée l’arrête aussi sûrement que les
ligatures, et a encore cet avantage de l’arrê¬
ter beaucoup plus vite, attendu que la liga¬
ture de toutes les veines béantes exigerait cinq
ou six fois plus de temps.
Ce n’était pas seulement en vue de la perte
de sang que l’on craignait de laisser les vais¬
seaux ouverts ; on ne redoutait pas moins
l’asphyxie par introduction du sang dans la
trachée; et tout le monde sait l’expédient au¬
quel eut recours M. Roux en pareille circon¬
stance. « Je n’ai jamais vu, dit M. Trousseau,
que cet [accident eût la moindre gravité ,
pourvu que l’on se serve immédiatement d’un
REVUE CRITIQUE. I51
dilatateur qui maintienne béantes les lèvres de
la trachée, ou bien que , par un moyen quel¬
conque, on parvienne à introduire tout de
suite une large canule ; car si, après avoir
incisé la trachée, le chirurgien tâtonne et ne
peut introduire la canule, dans chaque mou¬
vement d’inspiration le sang s’engouffre dans
la trachée-artère; et comme l’air n’y peut
pénétrer en même temps, une asphyxie pres¬
que immédiate peut en être la conséquence ;
ajoutez à cela l’hémorrhagie qui continue,
parce que la respiration reste toujours gênée.
Que si, au contraire, un dilatateur tient ou¬
verte la plaie de la trachée-artère, l’air pénè¬
tre avec facilité, rejette puissamment le peu
de sang qui s’est introduit ; et le retour de la
respiration normale faisant cesser l’hémor¬
rhagie, l’introduction du sang n’a plus lieu, et
si par hasard quelque peu de sang s’écoule
encore en bavant dans les bronches , le
malade s’en débarrasse ordinairement tout
seul, et quelques écouvillonnements suffisent
pour aider à cette répulsion pour peu qu’elle
soit difficile. »
Il est rare que d’autres accidents viennent
troubler le cours de l’opération. M. Trousseau
n’a vu qu’une seule fois le malade mourir, en
quelque sorte, entre ses mains et sous le cou¬
teau. C’était un homme de 52 ans qu’il opérait
pour une affection laryngée ; il survint une
syncope et des convulsions avant même qu’on
eût atteint la trachée; le malade avait été assis
sur un fauteuil au lieu d’être couché , et
M. Trousseau paraît attribuer quelque in¬
fluence au choix de cette position, qu’il appelle
une grande faute. Nous ne saurions vérita¬
blement être aussi sévère. Nous avons vu
mourir subitement un jeune soldat qu’on
se disposait à saigner, et avant même qu’il
eût été touché par la lancette ; la saignée en
perspective avait causé cette mort, comme la
trachéotomie commencée a déterminé l’autre ;
ce sont là des cas extraordinaires, et non des
accidents propres à l’opération.
Mais deux accidents dont l’un tient à l’affec¬
tion et l’autre aux résultats de l’opération même
viennent fréquemment effrayer le chirurgien;
savoir, l’asphyxie et la syncope.
« J’ai vu plusieurs fois, dit M. Trousseau,
l’asphyxie arriver et la respiration cesser
pendant l’opération ; le malade était dans un
état de mort apparent. Je terminais le plus vite
possible la trachéotomie, j’introduisais la ca¬
nule; puis, faisant placer le malade sur le
côté s’il s’écoulait du sang dans la trachée,
et sur le dos dans le cas contraire, je faisais
sur le ventre et sur la poitrine des pressions
alternatives qui chassaient l’air de la poitrine
et l’y appelaient de nouveau, et tous mes ma¬
lades sont revenus à la vie. »
« La syncope est un accident beaucoup plus
commun. Elle se manifeste ordinairement im¬
médiatement après l’opération , au moment
où, la respiration devenant libre, la congestion
cérébrale cesse subitement; je l’ai vue durer
une fois pendant près d’une heure; jamais elle
n’a été mortelle. Je me contente d’instiller de
l’eau froide au visage et d’en jeter également
quelques gouttes dans la trachée-artère en
écouvillonnant un peu vivement; en même
temps je fais coucher le malade à plat. »
A ces moyens il ajoute aussi l’introduction
dans la trachée de l’extrémité empennée d’une
plume à écrire, afin de réveiller la contrac¬
tion des muscles inspirateurs.
Lorsqu’enfin on a paré à tous les accidents
et mis la canule en place, tout n’est pas dit
encore, et il faut empêcher la reproduction
ou l’extension des fausses membranes ; c’est
l’objet du traitement consécutif, non moins
essentiel que l’opération même.
« Je sais, dit M. Trousseau, que plusieurs
de mes confrères ont fait avec bonheur des
trachéotomies, en se contentant de changer la
canule assez souvent et d’écouvillonner de
temps en temps; mais j’ai voulu moi-même
savoir à quoi m’en tenir sur l’influence dos
médications topiques. J’ai traité de suite
vingt enfants trachéotomisés sans porter sur
la membrane muqueuse de médications ca-
thérétiques; et les résultats ont été si dé¬
plorables, que j’ai dû revenir à la médication
topique qui m’avait auparavant beaucoup
mieux réussi. »
Nous regrettons de ne pas trouver ici ex¬
primés en chiffres exacts ces résultats déplora¬
bles; les chiffres ont une puissance de con¬
viction que nulle forme de langage ne saurait
ici suppléer. M. Trousseau que nous avons
consulté n’a pu qu’imparfaitement réparer
cette lacune ; attendu que sur ces vingt sujets
il y en avait un certain nombre dans un état
si désespéré, que l’omission du traitement
consécutif avait été une nécessité plutôt
qu’une affaire de choix. Au total, sur les vingt
malades, deux seulement ont survécu; et
nous ne pouvons dire à combien d’autres le
traitement aurait été applicable. Quoiqu’il en
soit, suivons dans tous ses- détails le traite¬
ment dicté par une si vaste expérience, ap¬
puyée encore de celle de M. Bretonneau.
Quelques mots d’abord sur la canule. Il
faut la retirer toutes les fois que la respira¬
tion s’embarrasse, quand on a lieu de suppo¬
ser que cet embarras siège dans la canule
même. En général il suffit de la changer deux
fois en 24 heures. L’expulsion de fausses mem¬
branes, l’abondance des mucosités qui vien¬
draient l’obstruer feraient un devoir d’y reve¬
nir plus souvent. Si l’on s’est servi d’une ca¬
nule à double tuyau, il faut de 5 heures en
5 heures retirer la canule interne, la nettoyer
et la replacer aussitôt ; cette manœuvre, qui
se fait presque à l’insu du malade, rend impos»
REVUE CRITIQUE.
sible, à moins de circonstances extraordinai¬
res, l’oblitération du conduit artificiel.
Pendant les deux ou trois premiers jours,
au moment où l’on retire la canule, la plaie
de la trachée se ferme presque immédiate¬
ment et assez complètement pour amener des
signes d’asphyxie; aussi faut-il introduire
sans délai ou une autre canule ou le dilata¬
teur; et même le dilatateur est fort utile
pour remplacer à l’instant une canule par une
autre; il évite au malade d’assez vives dou¬
leurs. Passé les deux ou trois premiers jours,
la plaie reste béante pendant quelques minu¬
tes après l’ablation de la canule, que l’on
peut alors replacer aisément sans le secours
du dilatateur. Vers le 8e jour, l’ouverture se
maintient quelquefois pendant une heure; plus
tard elle peut persister au même degré pen¬
dant un jour entier et même davantage.
Voilà comment la canule doit être gouver¬
née les premiers jours. Arrivons maintenant
à la médication topique.
Si l’enfant est vigoureux, nous avons dit
plus haut qu’avant même de placer la ca¬
nule, il convient de faire deux ou trois instil¬
lations de la solution légère de nitrate d ar¬
gent, et, dans le cas où le croup ne dépasse
pas le larynx, de promener dans la trachée
l’écouvillon imbibé de la solution concentrée.
Or, ces instillations et ces écouvillonnements
doivent être répétés quatre fois le premier
jour, trois fois le second et le troisième, une
ou deux fois le quatrième, après quoi on
peut les cesser. Si le larynx seul est envahi ,
il suffit des écouvillonnements, répétés d’ail¬
leurs comme il vient d’être dit.
Outre ces cautérisations plus ou moins for¬
tes, il est bon de recourir encore à des instil¬
lations d’eau simple et à des écouvillonnements
simples. D’abord on devra toujours instiller de
l’eau après chaque cautérisation, afin de di¬
viser les mucosités qui auraient pu être coa¬
gulées et en faciliter l’expectoration. Mais de
plus, si l’expectoration est difficile, on instil¬
lera une ou deux fois par heure 8 à 10 gout¬
tes d’eau tiède, en vue toujours de ramollir
les mucosités. D’où il suit .que si la toux est
grasse et l’expectoration facile, ces instilla¬
tions seront inutiles.
M. Trousseau ajoute encore que, si la res¬
piration est fréquente et serratique, c’est-à-
dire faisant entendre le bruit de la scie qui
coupe la pierre, il conviendra de faire des
instillations d’eau tiède immédiatement avant
chaque écouvillonncmcnt. Ce précepte n’a
vraiment pas grande utilité, puisque, comme
l’auteur le dit dans ses aphorismes, la respira-
tion serratique est un signe de mort certaine.
Il semblerait d’ailleurs que ces instillations de¬
vraient être d’un usage beaucoup plus général,
s’il est vrai, comme le dit l’auteur, qu’elles
rendent les écouvillonnements plus efficaces.
L’écouvillonnement doit être pratique toutes
les fois que la canule ou la trachée-artère sem¬
blent embarrassées. « Jamais, dit M. Trous¬
seau, il ne cause d’accidents; toujours il est
suivi d’un plus grand calme de la respiration,
lors même que les enfants sont à leurs der¬
niers moments , et que l’éponge n’entraîne ni
mucosités ni fausses membranes. » Cet écou-
villonnement n’est jamais plus efficace que
quand on le fait après avoir retiré la canule ,
la plaie étant maintenue béante par le dila¬
tateur; et d’ailleurs le moment où l’on retire
la canule doit toujours être mis à profit de
préférence, soit pour les instillations de toute
nature, soit pour écouvillonner à fond.
On comprend que plus les accidents sont
graves et plus l’écouvillonnement est néces¬
saire. Si l’on entendait dans la trachée un
bruit de soupape ou un sifflement particulier,
indice de quelques membranes flottantes, il
faudrait écouvillonner à plusieurs reprises,
jusqu’à ce qu’elles fussent détachées et ex¬
pulsées.
Quand enfin, à l’aide de tous ces moyens,
la maladie semble marcher vers une solu¬
tion favorable , une nouvelle thérapeutique
commence, qui doit tendre à cicatriser la
plaie.
Donc, à partir du 4e ou du 5e jour, il ne
faut pas craindre de laisser la canule s’em¬
barrasser un peu, afin que l’air, en faisant
effort contre le larynx, déplace les mucosités
et les fausses membranes et se rouvre la voie
naturelle. On peut ainsi mesurer assez bien
le degré de perméabilité du larynx: chose
d’autant plus importante, que le précepte ca¬
pital dans la trachéotomie est de retirer la
canule le plus tôt possible.
« Si l’on a vu que l’air passait un peu par
le larynx, on introduit une canule nouvelle
que l’on oblitère complètement avec un petit
bouchon de liège. Pendant les premières mi¬
nutes la respiration semble se faire aisément,
quand bien même le passage de l’air serait
insuffisant; mais peu après la respiration de¬
vient anxieuse, et l’enfant mourrait asphyxié
si l’on ne levait l’obstacle qui s’oppose à l’in¬
troduction de l’air. Que si la respiration reste
peu gênée, on laisse le bouchon dans la ca¬
nule ; et quelques efforts de toux en poussant
l’air expiré et les mucosités contre le larynx
détachent les fausses membranes, et la voie
devient beaucoup plus libre. De jour en
jour on rétrécit le calibre de la canule, et
on l’enlève définitivement quand le malade
peut respirer complètement la canule restant
fermée.
« Dès que la canule est enlevée, on rappro¬
che avec du taffetas d’Angleterre les bords
de la plaie. Ce pansement que l’on renouvelle
deux ou trois fois par jour suffit dans le plus
grand nombre des cas. Peu de jours suffi-
153
REVUE CRITIQUE.
sent ordinairement pour que la plaie de la
trachée-artère se ferme complètement; reste
alors la solution de continuité des tissus pro¬
fonds et de la peau , qui ne tarde pas à se
cicatriser en laissant une cicatrice peu dif¬
forme.
« Une seule fois j’ai pu ôter définitivement
la canule au bout de quatre jours; quelque¬
fois du 6e au 8e; ordinairement du 10e au
13e jour ; une fois le 42e jour; une fois en¬
fin le 53e jour. Quand il ne survient pas d’ac¬
cidents, la liberté du larynx se rétablit donc
du 4e au 15e jour.
« Je n’ai pas encore vu une seule fois
persister une fistule aérienne après la tra¬
chéotomie. »
Ces résultats ont une haute valeur scientifi¬
que; car M. Trousseau n’est pas seulement
l’opérateur qui a le plus souvent pratiqué la
trachéotomie, il est encore l’un de ceux qui
ont sauvé le plus de malades.
Nous aurions désiré peut-être qu’il eût don¬
né des chiffres au lieu de ses évaluations; et
nous aurions également aimé à savoir à quelle
distance de l’opération il meurt le plus et le
moins d’opérés. Arrivons cependant à la sta¬
tistique des succès et des revers, chez des
sujets traités par la thérapeutique qui vient
d’être exposée , et notons d’abord que du
nombre total des opérations faites par l’au¬
teur, il en faut défalquer 9, pratiquées pour
des laryngites chroniques. Il reste les chiffres
suivants :
M. Trousseau, 117 opérés 28 guéris.
M. Bretonneau, 20 6
M. Velpeau, 10 2
M. Petel, 6 3
M. Leclerc, 2 1
Total 153 opérés 40 guéris.
Ce qui fait un peu plus d’un sujet guéri sur
quatre opérés. Il eût été intéressant, comme
le dit M. Trousseau lui-même, de comparer
ces résultats avec ceux qu’aurait donnés l’opé¬
ration sans les cautérisations consécutives ;
et tout au moins est-il juste de rappeler qu’en
ôtant de son chiffre total les 20 opérés qui
n’ont donné que 2 succès , la proportion réelle
des guérisons obtenues ou favorisées par le
traitement consécutif est de 26 sur 97.
Il est certain d’ailleurs que la trachéotomie
n’a pas aussi bien réussi à d’autres chirurgiens ;
et si véritablement la cause en doit être attri¬
buée à l’absence du traitement consécutif, ja¬
mais plus belle consécration d’une méthode
quelconque ne fut donnée par les chiffres.
Dans la discussion qui eut lieu à l’Acadé¬
mie de médecine en 1839 , M. Baudelocque
annonçait que, sur quinze sujets opérés à l’hô¬
pital des Enfans, pas un n’avait survécu à
l’opération. En 1840 et 1841, M. Becquerel a
compté neuf insuccès consécutifs dans le mê¬
me hôpital; il paraît, d’après M. Boudet, qu’un
dixième essai fut enfin plus heureux. Dans la
discussion déjà citée , M. Roux disait qu’il
avait eu, sur 4 opérations, 4 morts; M. Blan¬
din, sur 5 opérations, 5 morts; M. Velpeau,
sur 6 opérations, 6 morts; M. Amussat, sur
6 opérations, 6 morts; et cette effrayante né¬
crologie n’était interrompue que par les ré¬
sultats très-remarquables de M. Gerdy, qui
enfin, sur 6 cas, avait obtenu 4 guérisons.
Depuis lors, M. Boudet a mentionné deux
opérations faites à Montmartre par M. Loy-
seau, toutes deux suivies de mort; et récem¬
ment M. Guersent s’applaudissait, à la Société
de médecine pratique, d’avoir sauvé deux opé¬
rés sur 27. Un des insuccès de M. Guersent
appartient à la série observée par M. Becque¬
rel ; mais on peut le remplacer par un autre
insuccès de M. Gendron, qui fut même l’ori¬
gine de la discussion académique; et l’on ob¬
tient de cette manière un total de 81 tra¬
chéotomies ayant donné 74 morts, ou plus des
10/11 es. Entre ce tableau funèbre et celui de
M. Trousseau, il y a une différence immense;
et comme le nom seul des opérateurs cités ne
laisse aucun doute sur l’habileté de l’exécu¬
tion, les seules causes sensibles de cette dif¬
férence sont dans l’emploi du traitement con¬
sécutif, et peut-être aussi dans le meilleur
choix du moment propice à l’opération.
Nous compléterons cet article en reprodui¬
sant les principaux aphorismes dans lesquels
M. Trousseau règle le pronostic après l’opé¬
ration. Nous en avons déjà détaché quelques-
uns pour un autre objet; et puisque l’ordre
adopté par l’auteur s’est ainsi trouvé dérangé,
nous userons de la même liberté pour le clas¬
sement de ceux qui restent.
« 1° Si l’enfant est sujet aux catarrhes chro¬
niques, et s’il était enrhumé depuis quelque
temps lorsqu’il a été pris du croup, la tra¬
chéotomie réussit mieux.
« 2° Si, immédiatement après l’opération, la
respiration devient très fréquente, l’enfant ne
toussant pas ou toussant peu, c’est un mau¬
vais signe.
« 3,J Plus rapide et plus énergique est l’in¬
flammation qui envahit la plaie , plus nom¬
breuses sont les chances de guérison; l’affais¬
sement subit de la plaie est un signe mortel.
« 4° Les enfants pris de convulsion meurent.
« 5° Si, le troisième jour après la trachéoto¬
mie, l’expectoration devient muqueuse et ca¬
tarrhale, les enfants guérissent ; si elle est
nulle ou séreuse , ou semblable a de petits
morceaux de gomme arabique à demi dessé¬
chés, ils meurent
« 6° L’augmentation de la fièvre après le qua¬
trième jour, l’agitation, l’affaissement de la
plaie et la sécheresse de la trachée, la fré¬
quence des mouvements respiratoires et des
REVUE CRITIQUE.
j {(■ i
Ihi
efforts de toux annoncent l’invasion d’une
pneumonie qui , d’abord lobulaire, devient
quelquefois pseudo-lobaire, et doit être traitée
par les moyens que l’on oppose ordinairement
à la pneumonie des enfants ; il faut toutefois
exclure du traitement les vésicatoires, qui trop
souvent se recouvrent de fausses membranes.
«7° Quand, après le dixième jour, les boissons
passent presque tout entières du pharynx dans
le larynx et dans la trachée , quoiqu’elles
soient facilement rejetées, les malades meu¬
rent le plus souvent. »
Nouvelle opération pour la cure des opa¬
cités de la cornée , par M. Malgaigne.
M. Malgaigne a adressé à l’Académie des
sciences la lettre suivante :
« Je désire informer l’Académie d’un fait
nouveau, d’une application nouvelle, en un mot
d’une opération qui aurait pour but et pour
effet de rendre tributaire de l’art des affec¬
tions jusqu’à présent regardées comme incu¬
rables.
« Lorsque les taches de la cornée datent
de longues années et qu’elles ont résisté à
toutes les applications médicamenteuses , la
chirurgie a confessé jusqu’ici son impuissance.
« Des autopsies nombreuses m’avaient mon¬
tré que, le plus ordinairement, ces taches
n’occupent que les couches extérieures de la
cornée, les couches internes demeurant trans¬
parentes. Dès lors il y avait lieu de se deman¬
der s’il ne serait pas possible d’enlever avec
le bistouri les couches compromises ; mais
une objectiou grave s’élevait alors; la cica¬
trice ne serait-elle pas autant ou plus opaque
que les taches primitives?
« J’ai fait des expériences sur des animaux
vivants; j’ai disséqué environ la moitié de l’é¬
paisseur de la cornée, et j’ai obtenu une cica¬
trice parfaitement transparente. Voilà le fait
nouveau désormais acquis -à la science.
» Rassuré sur ce point, j’ai cru pouvoir dés
lors en tenter l’application sur l’homme ; déjà
une première opération a été faite sur une
jeune fille de l’hôpital des Cliniques , où j’ai
l’honneur de suppléer M. J. Cloquet; aussitôt
la dissection achevée, la malade s’est écriée
qu’elle voyait. Je me borne pour l’instant à
rendre compte de ces premiers essais à l’A¬
cadémie, me réservant de lui faire connaître
les résultats que donneront ces opérations. »
Depuis la communication de cette lettre,
une deuxième opération a été faite dans le
même hôpital ; nous tiendrons soigneusement
nos lecteurs au courant des résultats.
Sur l’infection purulente, par M. Sédillot.
On sait combien la théorie de l’infection
purulente est encore obscure, et nous aurons
à rendre compte, dans notre prochaine revue,
d’une grave et importante discussion élevée
sur ce sujet entre M. Blandin et M. Tessier,
représentants principaux des deux doctrines
qui comptent aujourd’hui le plus de partisans.
Mais, tandis que les deux théories de l’infec¬
tion et de la diathèse débattent si vivement ce
grand et difficile problème, voici M. Sédillot
qui se propose de le résoudre, à l’aide de ce
que lui-même appelle une hypothèse. Il est
vrai qu’un peu plus loin cette hypothèse est
présentée comme la vérité tiVétat d'ébauche ;
et plus loin encore l’auteur, prenant plus de
confiance , déclare que, malgré les difficultés
de la preuve en médecine , il ne désespère
pas de voir les chirurgiens partager un jour
son opinion. Quelle est donc cette hypothèse,
ou si l’on veut cette vérité à l’état d’ébauche ?
« J’ai cru remarquer, dit l’auteur, la coexis¬
tence d’une fonte ulcéreuse et gangréneuse
des parties frappées de suppuration, dans tous
les cas d’infection purulente ; et les détritus
des tissus, détachés et absorbés avec le pus,
m’ont paru la principale cause de la mala¬
die. »
En vertu de*cette théorie, aux moyens or¬
dinairement employés pour prévenir ou com¬
battre cette terrible affection, M. Sédillot ajoute
les pansements avec l’onguent Styrax; et il
rapporte une observation dans laquelle l’on¬
guent Styrax a arrêté le cours d’une infection
purulente. Nous doutons fort que, malgré la
difficulté de la preuve, et peut-être aussi à
cause de la difficulté de la preuve, les chirur¬
giens du xixe siècle soient disposés à recon¬
naître tant de vertu à l’onguent Styrax.
(Annales de la chirurgie française et étran¬
gère, février 1843.)
Extr action d’une aiguille engagée dans le
canal de l’urètre, par M. Dieffenbacii.
Il y a quelques mois qu’un malade se pré¬
senta dans l’un des hôpitaux de Paris, pour
se faire extraire une épingle fort imprudem¬
ment engagée dans l’urètre. Après diverses
tentatives infructueuses pour aller saisir l’é¬
pingle dans le canal même, le chirurgien eut
recours à la boutonnière ; l’épingle fut ex¬
traite et le sujet guéri. On ne saurait nier les
graves difficultés que présentent les cas de ce
genre ; et la boutonnière est en effet la der¬
nière ressource de l’art. La question était de
savoir s’il n’y aurait pas quelque moyen de l’é¬
viter, et d’arriver à l’extraction avec moins de
fatigue pour le chirurgien et moins de douleur
pour le malade; l’observation suivante de
M. Dieffenbach nous montre ce moyen nou¬
veau déjà mis en pratique avec succès; elle
offrira donc un véritable intérêt aux prati¬
ciens.
Il y a environ un an que M. Dieffenbach
REVUE CRITIQUE. 1S5
fut appelé près d’un garçon de 14 ans, qui
lui avoua avec larmes et sanglots qu’il s’é¬
tait introduit une grosse aiguille, la tête la
première, dans le canal de l’urètre, et que
cette aiguille lui étant échappée s’était en¬
gagée plus avant. Depuis lors il éprouvait des
douleurs lancinantes dans le petit bassin près
de l’anus; néanmoins il avait pu plusieurs fois
rendre de l’urine, mais avec exaspération
des douleurs et en petite quantité. M. Dieffen-
bacli examina les parties avec le plus grand
soin; mais il ne put rien découvrir à tra¬
vers les téguments qui lui fit soupçonner le
siège de l’aiguille. Pourtant, comme dans ces
investigations il s’aperçut que la douleur sié¬
geait toujours au même point et semblait
augmenter sous certaines pressions, il con¬
jectura que l’aiguille devait être solidement
fixée par sa pointe. Dans cet état de choses, il
était fort difficile avec des instruments d’aller
saisir cette aiguille ainsi fichée parla pointe;
et, d’un autre côté, en la saisissant dans une
direction oblique, on devait craindre qu’il fût
impossible de l’extraire sans que l’instrument
glissât ou sans que la pointe de l’aiguille
vînt labourer les tissus ; le chirurgien ima¬
gina sur-le-champ un autre moyen d’extrac¬
tion. Il lui était arrivé souvent d’extraire des
aiguilles engagées sous la peau sans aucune
opération, mais tout simplement en pressant
sur la tête au moyen d’un pli fait à la peau,
de façon à faire saillir la pointe. Il résolut
d’appliquer ce procédé au cas actuel. Le ma¬
lade étant donc placé comme pour l’opération
de la taille, et le scrotum soulevé par un
aide , l’opérateur appliqua fortement le pouce
de la main gauche sur le périnée dans une
direction transversale, de façon à déterminer
une sorte de soulèvement de la peau du coté
de l’anus. En même temps l’indicateur droit
bien huilé fut introduit dans le rectum, et ne
tarda pas à sentir dans le col de la vessie la tête
de l’aiguille qui y faisait saillie. Alors pres¬
sant aussi fortement que possible sur cette
tête, tandis que le doigt appliqué sur le périnée
comprimait en sens inverse, il parvint à faire
sortir au périnée de deux millimètres environ
la pointe de l’aiguille, qui fut ensuite saisie
et extraite avec une pince. Cette aiguille avait
2 centimètres 1/4 de long, et était déjà altérée
par le contact de l’urine. Les douleurs ces¬
sèrent à l’instant, et le malade fut immédiate¬
ment guéri , sans que l’on eût besoin de
recourir à aucun traitement.
( Casper’s Wochenschrift, n° 42.)
©fastetrispie
ACCOUCHEMENT PR^MàTURÉ ARTIFICIEL, provo¬
qué h l’aide du tampon , par le professeur
schoeller , de Berlin.
L’espèce de tampon qu’on pousse à la par¬
tie supérieure du vagin pour soutenir l’éponge
préparée introduite dans le col, quand on veut
provoquer l’accouchement avant terme par la
méthode de Kluge , n’est certainement point
étranger au développement de la contractilité
utérine. Telle a sans doute été la pensée de
Schœller lorsqu’il a proposé l’application pure
et simple du tampon pour provoquer l’ac¬
couchement prématuré. Cette méthode , plus
simple encore que celle de Kluge, et d’un em¬
ploi plus facile surtout chez les femmes pri¬
mipares, n’a été soumise jusqu’ici qu’à un petit
nombre d’épreuves. Nous croyons donc utile
de faire connaître le cas suivant, où tout a été
conduit et exécuté par Schœller lui-même, en
présence du professeur F. C. Naegelé.
Ottilia Strubel , 50 ans , brune , de force
moyenne , d’une bonne santé habituelle ,
n’ayant eu d’autres maladies qu’une fièvre in¬
termittente et une fièvre nerveuse en 1816,
menstruée toutes les trois semaines depuis
l’âge de 14 ans , accoucha pour la première
fois en avril 1811. L’enfant présentait les fes¬
ses, et l’on dut, à cause de'l’insuffisance, des
douleurs, procéder à l’extraction; la tête ne
put être extraite sans de grandes difficultés ;
le pariétal gauche fut fracturé. U’enfant pesait
5 livres 6 onces et demie. Cette femme, en¬
ceinte de nouveau , avait eu ses règles pour
la dernière fois le 4 février 1842, et l’époque
présumée de son accouchement pouvait être
fixée approximativement au 11 novembre.
L’abdomen était régulièrement développé , la
portion vaginale du col haute ; la tête, à gauche
et en avant , était très -élevée. Le petit dia¬
mètre du détroit supérieur , mesuré à l’aide
du doigt , fut estimé à 5 pouces 2 à 5 lignes.
Le tampon fut appliqué le 11 octobre à 8 heures
du soir, et de temps en temps quelques fric¬
tions furent faites sur le ventre. A diverses
reprises pendant la nuit, il y eut durcissement
et érection du globe utérin. — Le 12 à 10 heu¬
res du matin, le tampon fut ôté, puis réappli¬
qué, en présence des élèves de la clinique de
Heidelberg , avec le spéculum de Fricke. On
avait déjà trouvé l’orifice interne ouvert. —
A 8 heures' du soir le tampon fut retiré. L’ori¬
fice interne était dilaté d’un pouce. La nuit
suivante , les douleurs devinrent plus fré¬
quentes. Le 15 au matin, la dilatation était de
deux pouces ; la poche s’engageait à travers
l’orifice. A la rupture des membranes , vers
midi , il s’écoula une grande quantité d’eau.
Les douleurs, suspendues jusqu’à 10 heures du
soir, se réveillèrent alors tout à coup , et si
fortes que bientôt fut expulsé un enfant dans
un état de mort apparente, promptement suivie
d’une mort réelle, malgré l’emploi des moyens
156
REVUE CRITIQUE.
usités en pareil cas. Il avait 16 pouces et
demi de longueur, et pesait 4 livres 9 onces
et demie— La mort parut avoir été le résultat
de la compression exercée sur une circulaire
du cordon que l’enfant avait autour du col.
La persistance des pulsations fœtales dans
toute leur force, alors que la tête était déjà
à la vulve, et le dégagement lent des épaules
justifient, aux yeux de Schœller, cette manière
de voir. Il croit pourtant que la pression exer¬
cée sur le pariétal gauche par l’angle sacro-
vertébral après l’écoulement des eaux n’a pas
été étrangère à ce fâcheux résultat , et nous
le croyons aussi d’autant mieux qu’un épan¬
chement sanguin existait au niveau du pariétal
comprimé.
On voit par cet exemple ce qu’on peut atten¬
dre de l’application d’un simple tampon. L’ac¬
couchement, malgré la suppression des dou¬
leurs pendant une demi -journée après la
rupture des membranes, eut lieu au bout de
deux jours, sans beaucoup de fatigue, sans
excitation trop forte. Aucun accident ne vint
compliquer les couches, et le rétablissement
fut prompt et complet. La mort de l’enfant
ne saurait être attribuée à la méthode, et toute
autre ne l’eût pas préservé davantage. Nous
ne redoutons pas plus que Schœller le tampon.
Ce que nous avons observé dans un grand
nombre de cas où , pour des hémorrhagies
utérines, le tampon avait dû être appliqué, ne
nous laisse point de doute sur l’innocuité de
ce moyen; et, loin de redouter qu’il produise
une excitation trop forte , nous craindrions
plutôt, comme le professeur de Berlin, que
celle qu’il détermine fût insuffisante. Ne con¬
cluons rien toutefois avant que l’expérience ait
prononcé. Les faits ne tarderont pas sans doute
à établir définitivement la valeur de la mé¬
thode de Schœller.
Pï&ra.fafi&aeologie cIaâa*ïBi»gicale.
TRAITEMENT ARABIQUE.
t)ans un mémoire que vient de couronner
la Société royale de médecine de Bordeaux,
M. Payan fait connaître, sous le nom de
Traitement arabique , un mode curatif des
accidents tertiaires de la syphilis , conservé
par tradition à Marseille. Un opiat, des pilu¬
les, une tisane sudorifique, et un régime par¬
ticulier, désigné sous le nom de diète sèche,
constituent cette médication.
1° Opiat arabique.
Salsepareille pulvérisée.. 150 gram.
Squine pulvérisée . 50 gram.
Coquilles de noisçtte tor¬
réfiées . 50 gram.
Girofles . . . nos 4
Miel . q. s.
Pour un opiat dont la dose sera de 24 à 50
centigrammes, matin et soir.
2° Pilules arabiques.
Mercure coulant pur . 50 gram.
Deuto-chlorure de mercure 50 gram.
Pyrèthre pulvérisée . 60 gram.
Agaric pulvérisé . 60 gram.
Séné . . . 60 gram.
AI î el ................... . q . s .
Pour former une masse pilulaire avec la¬
quelle on fait des bols de 20 à 50 centigram¬
mes. On en fait prendre deux par jour.
5° La tisane sudorifique est faite avec une
décoction de squine et de salsepareille. Le
malade ne doit prendre que cette tisane pour
toute boisson, durant tout le traitement : il en
boira un litre ou deux par jour.
4° Le régime sec exige une proscription
complète des aliments ordinaires, et ne doit
consister qu’en galettes, noix, amandes tor¬
réfiées, figues et raisins secs. C’est l’accom¬
pagnement indispensable des remèdes.
Cette thérapeutique tant soit peu excen¬
trique est grandement vantée par M. Payan,
dans certaines formes tertiaires de la syphilis.
Il l’a vu employer, et lui-même s’en est servi
bon nombre de fois dans cette série d’acci¬
dents plus ou moins hideux, qui ont résisté
aux traitements ordinaires, ou que l’incurie
des malades a lentement amenés à l’état de
dégénérescence.
BULLETIN CLINIQUE.
Observation d’avortement subit à cinq mois
environ de grossesse, compliqué d’une dé¬
chirure verticale de toute la hauteur et de
toute l’épaisseur du col utérin, et suivi
d’une hémorrhagie très-promptement mor¬
telle; par Ant. Danyau.
Les déchirures verticales du col de l’u¬
térus ne sont pas à beaucoup près toujours
le résultat de manœuvres mal dirigées ou
tentées à une époque trop peu avancée du
travail de l’accouchement. Les plus grands
et les plus funestes désordres en ce genre peu¬
vent être le produit d’une parturition tout à
fait spontanée. Au moment où la tête du fœ¬
tus franchit un orifice enflammé , ramolli,
sphacélé, induré, altéré enfin plus ou moins
BULLETIN.
profondément dans une partie de son contour,
la partie dont la résistance naturelle est en dé¬
faut cède à l’effort excentrique. L’état sain de
l’orifice ne le préserve même pas toujours, et
quelquefois il suffit qu’il soit en quelque sorte
surpris, avant une préparation suffisante, par
un brusque effort d’expulsion, pour qu’il se dé¬
chire dans une étendue considérable; tout au
plus peut-il échapper alors à la faveur du pe¬
tit volume de la partie qui le traverse vio¬
lemment. Aussi de pareils accidents n’ont-ils
guère lieu que dans des accouchements au
terme ou près du terme de la gestation, et il
semble qu’ils soient impossibles dans un avor¬
tement à quatre mois et demi ou cinq mois
de grossesse. Pourtant je possède une pièce
qui en démontre la possibilité. Elle m’a été
remise par M. de Castelnau, interne et lau¬
réat des hôpitaux de Paris, dont je n’hésite¬
rais pas a me porter garant, si la position scien¬
tifique qu’il a déjà su conquérir n’assurait
toute confiance aux renseignements qui sui¬
vent, et que je transcris tels qu’ils m’ont été
communiqués.
« Paillet (Marguerite), âgée de 54 ans, fut
reçue à l’hôpital Beaujon, salle Sainte-Hélène
n° 294, le 4 août 1842.
« Cette femme, entrée pour une fièvre ty¬
phoïde assez grave, était en convalescence de¬
puis une douzaine de jours, et mangeait deux
portions, lorsque, le 10 septembre, elle fut re¬
prise d’un malaise général assez grand, accom¬
pagné d’un mouvement fébrile assez pronon¬
cé , de céphalalgie et de douleurs dans les
lombes. Un examen attentif des différentes
fonctions ne fit découvrir aucune lésion lo¬
cale ; on acquit seulement la certitude que la
malade était enceinte, ce que l’on n’avait fait
que soupçonner jusqu’alors. L’hôpital renfer¬
mant un assez grand nombre de varioles, on
pensa que la malade était dans la période
prodromique d’une éruption variolique, et l’on
se borna à peu près à l’expectation. Cet état
durait depuis trois jours, lorsque, le 12 sep¬
tembre, à quatre heures et demie du soir, elle
fut tout à coup prise d’une hémorrhagie grave.
Appelé auprès de la malade, je recueillis les
renseignements suivants, sur l’exactitude des¬
quels il ne me reste aucun doute.
« Quelques instans avant l’hémorrhagie, la
malade avait demandé le bassin à la sœur ;
mais, soit qu’on tardât trop à le lui apporter,
soit qu’elle eût changé d’avis, elle se dirigea
vers les lieux d’aisance, qui se trouvaient à
huit ou dix pas de son lit; elle y était à peine
arrivée que la sœur qui lui apportait le bas¬
sin l’entendit appeler au secours. On se ren¬
dit immédiatement auprès d’elle ; on la trouva
pâle, défaite, chancelante; du sang s’écoulait
en abondance sous elle; on la reconduisit à
son lit et l’on vint me chercher. Arrivé près
de la malade, je la trouvai décolorée; un lé¬
157
ger tremblement nerveux agitait ses lèvres •
le pouls était le plus souvent insensible, quel¬
quefois filiforme et tremblant; la peau était
lioide et des frissons semblaient parcourir le
corps ; la malade ne répondait aux questions
que par quelques mouvements imperceptibles
des lèvres, quelquefois même elle semblait ne
pas les entendre. Le lit était inondé de sang;
un caillot sortait par la vulve et se prolon¬
geait dans l’intérieur du vagin; l’écoulement
sanguin était suspendu. L’abdomen était sou¬
ple, la palpation pratiquée avec modération
faisait sentir une tumeur abdominale du même
■\olume et à peu près de la même forme que
celle qui existait avant l’hémorrhagie; l’aus¬
cultation ne fut pas pratiquée.
« La malade, interrogée sur la question de
savoir si elle avait rendu quelque chose par
les parties génitales, répondit toujours négati-
\cment , elle dit n avoir rien éprouvé qui res¬
semblât à un avortement (elle en avait déjà
eu un quelques années auparavant.) M’é¬
tant transporté aux lieux d’aisance, je ne trou¬
vai des traces de sang qu’à un pas de distance
de 1 orifice , mais rien sur les bords ni dans
l’orifice lui-même.
« Je prescrivis de la limonade sulfurique,
des compresses froides sur l’hypogastre et à
la vulve, et des manuluves sinapisés.
« Après dix minutes, la chaleur se rétablit un
peu ainsi que le pouls; la malade revint tout
à fait à elle, et répéta de vive voix les mêmes
renseignements qu’elle n’avait donnes que par
signes. Je la quittai alors.
« Enviion vingt minutes ou une demi-heure
après, on vint encore me chercher ; l’hémor¬
rhagie s était reproduite avec une nouvelle in¬
tensité. La malade était en syncope; elle suc¬
comba trois ou quatre minutes après mon ar¬
rivée.
<< A 1 autopsie, on trouva 1 utérus rempli par
un caillot du poids d’environ 750 grammes.
Un autre caillot, pesant à peu près 500 gram¬
mes, existait dans un foyer sous-péritonéal,
formé dans le tissu cellulaire du bassin. —
L intestin grêle offrait de nombreuses cica¬
trices d ulcérations intestinales récentes. Tous
les autres organes étaient sains, mais presque
complètement exsangues. »
La pièce m’avait été remise intacte, et l’exa¬
men attentif que j’en fis aussitôt me permit
de leconnaître exactement les lésions qui
avaient produit une mort si rapide. Cette pièce
se composait de l’utérus avec toutes ses dé¬
pendances et la partie supérieure du vagin.
Sur la partie latérale gauche existait une po¬
che fermée par l’écartement des feuillets du
ligament large, maintenant affaissée, mais
contenant encore du sang coagulé , dont la
couleur se laissait voir à travers la transpa¬
rence du péritoine. L’utérus avait à peu de
cliose près le volume qu’on lui trouve chez les
BIBLIOGRAPHIE*
158
femmes qui succombent dans les premiers
jours des couches. 11 en avait tout à fait 1 as¬
pect et la consistance. L’utérus et le vagin
ayant été fendus dans toute leur hauteur en ar¬
rière, je pus reconnaître qu’il existait sur la
partie latérale gauche une vaste déchirure,
qui intéressait toute la hauteur du col, à partir
de l’orifice interne, et comprenait même la
partie supérieure du vagin. Elle n’avait pas
moins de 10 centimètres de longueur, et
conduisait dans la poche formée entre les
feuillets du ligament large. En dégageant avec
précaution les caillots qui étaient à l’en¬
trée du foyer, je trouvai à nu au milieu d’eux
une artère du volume d’une plume de corbeau,
l’une des principales branches de l’artère uté¬
rine, sur le trajet de laquelle existait une ou¬
verture arrondie qui pouvait recevoir une
grosse tête d’épingle : ouverture qui semblait
résulter du détachement d’un gros rameau à
son point même d’origine. Outre cette déchi¬
rure principale, il y en avait d’autres de peu
d’importance, ou qui du moins ne pouvaient
pas être la source d’accidents bien graves :
une en avant et a droite, commençant à quel¬
que distance au-dessous de l’orifice interne et
s’étendant un peu au-delà de l’externe ; elle
avait 4 centimètres et demi de longueur ; une
seconde, de 18 millimètres seulement, en avant
entre les deux orifices ; deux enfin à la partie
antérieure du vagin, une de 12 à 15 millimètres,
l’autre de plus de 6 centimètres de longueur.
Ces quatre déchirures ne s’étendaient pas au
delà de la muqueuse et du tissu immédiatement
sous-jacent. Je mesurai alors la hauteur et
l’épaisseur des parois de l’utérus. Du fond à
la partie inférieure du Col, il y avait 19 centi¬
mètres, et les parois avaient 3 centimètres vers
la partie moyenne du corps. Sur la tranche,
on remarquait la coupe des nombreux vais¬
seaux qui parcourent la matrice dans l’état de
grossesse. Le tissu, devenu manifestement
musculaire, avait tous les caractères qui ap¬
partiennent au tissu propre de l’utérus gra¬
vide. Sur les deux côtés renversés de la paroi
postérieure, à l’union du corps avec le fond,
existaient les traces de l’implantation d’un pla¬
centa récemment détaché. Enfin, dans l’ovaire
gauche se trouvait un corps jaune dont la ca¬
vité intérieure n’était pas encore complète¬
ment effacée, et sur lequel on voyait encore
le trajet qui conduisait de cette cavité à la ci¬
catrice extérieure.
Si l’on se rappelle qu’il ne fut trouvé aucun
produit ou débris de produit de conception,
soit sur la couche de cette femme, soit dans
les lieux d’aisance , soit dans le trajet des
lieux à son lit, et qu’on ne rencontra non
plus, à l’autopsie, que des caillots dans l’uté¬
rus, on ne s’étonnera pas du soin que nous
avons pris d’accumuler toutes les preuves
propres à ne laisser aucun doute sur l’exis¬
tence réelle d’une grossesse qui n’avait point
été recherchée attentivement, et par consé¬
quent n’avait pu être positivement reconnue
pendant la vie. Cette femme était bien certai¬
nement enceinte, et il me paraît infiniment
probable que l’œuf est tombé dans la fosse d’ai¬
sance au moment où elle se livrait à des efforts
qu’elle a pu croire sollicités par le besoin d’é¬
vacuer des matières fécales, et qui l’étaient au
contraire par des contractions utérines. Tou¬
tefois il a fallu que ces contractions fussent
bien violentes pour produire une expulsion si
brusque et un si grand désordre. Encore ne
m’expliquerais-je pas l’énorme déchirure qui
a eu lieu, si je n’admettais, circonstance fort
admissible même à cinq mois de grossesse,
que l’œuf a été expulsé entier. Dans cet
état d’intégrité, son volume égale au moins
celui de la tête d’un fœtus à terme, et l’on
comprend qu’il puisse alors produire des dé¬
chirures que l’on n’aurait point à craindre de
l’expulsion isolée de ses différentes parties.
L’examen attentif du tissu utérin aux' en¬
virons de la déchirure et dans les autres points
du col ou du corps , ne m’a fait reconnaître
aucune altération particulière, si ce n’est l’état
de flaccidité qu’on observe quelquefois à la
suite des grandes hémorrhagies utérines. La
fièvre typhoïde à laquelle cette femme avait
échappé avait bien pu toutefois diminuer chez
elle la cohésion des tissus et en particulier du
tissu utérin, et c’est là une prédisposition que
je suis loin de vouloir nier. Deux circonstan¬
ces se seraient donc réunies pour produire le
résultat fatal que nous avons constaté, une
force de résistance moindre du tissu de la ma¬
trice et l’expulsion violente d’un œuf resté en¬
tier à travers un orifice surpris et non préparé.
La pièce que j’ai décrite se rapporte à un
fait assez rare et m’a paru d’ailleurs assez
remarquable par elle-même pour que j’aie cru
devoir la faire représenter. Elle a été repro¬
duite par M. le docteur Félix Thibert avec
cette exactitude de formes et cette vérité de
couleurs qui donnent à ses pièces d’anatomie
pathologique un si haut degré de perfection.
Elle fait partie du riche musée qu’il expose
rue du Montparnasse, 8.
BIBLIOGRAPHIE.
DE CIIICUMVOLUTIONIBUS FUNICULI UMBILICALIS
FOETUS VITÆ IIAUD RARO JNFESTIS. DlSSert.
inaurj. Auct. g. a. mater. Heidelberg ce, 1842.
L’auteur de cette dissertation reconnaît que
le sujet lui en a été inspiré par son maître,
M. le docteur Nægelé fils , à qui il doit la
communication des résultats importants four¬
nis par quatorze années d’obsenations à la
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Maternité de Heidelberg , et l’indication des
recherches bibliographiques dont il a enrichi
son opuscule. Après d’intéressants détails sta¬
tistiques sur la fréquence relative et le nombre
des circulaires du cordon, sur leur formation
plus ou moins fréquente autour de telle ou
telle partie du corps du fœtus , sur leur degré
de tension et sur la constriction variable des
parties embrassées , sur la longueur des cor¬
dons entortillés , Mayer réfute tout ce qui a
été dit des signes h l’aide desquels on peut
reconnaître la brièveté du cordon résultant
de l’existence de circulaires plus ou moins
nombreux ; mais le souffle du cordon a pour
lui une tout autre valeur. Sur ce point il par¬
tage entièrement l’opinion de son maître,
qui voit dans ce souffle un signe certain
d’entortillement, ou au moins de la situation
du cordon entre le dos du fœtus et les
parois utérines. Nous dirons toutefois que
nous avons conçu dès le principe, et nous
conservons encore , sur l’infaillibilité de ce
nouveau signe, des doutes qui vont crois¬
sant à mesure que nos observations se multi¬
plient.
Mayer rejette beaucoup des prétendus ef¬
fets de la brièveté du cordon. Il n’en pense
pas moins que la présence des circulaires est
souvent pour le fœtus une cause de mort. Ce
résultat fâcheux s’explique, suivant lui, dans
le cas de circulaires autour du col, par la com¬
pression que le cordon subit, dans les présen¬
tations du sommet, entre le col de l’enfant et le
bassin de la mère ; et dans celles de la face, entre
la nuque et l’occiput. Ces effets nous paraissent
159
fort admissibles; la contraction spasmodique
de l’orifice utérin ne nous paraît pas non plus,
en pareil cas, innocente. Quant à la constric¬
tion trop forte du vagin ou de la vulve, nous
ne pensons pas, comme l’auteur, qu’elle puisse,
dans la circonstance présente , apporter un
obstacle sérieux ou suffisamment prolongé à
la circulation du sang dans le cordon. En défi¬
nitive l’entortillement prédisposerait à un ac¬
cident que peut d’ailleurs produire un simple
commencement de procidence, c’est-à-dire à
la compression du cordon, compression sou¬
vent méconnue parce qu’il n’est aucun signe,
pas même , suivant nous , le souffle signalé
par Nægelé fils, qui la fasse reconnaître sûre¬
ment. L’explication de ce professeur sur les
dangers des circulaires une fois admise , on
ne saurait méconnaître l’intérêt du relevé sui¬
vant :
En 14 ans , de 1823 à 1 1841 , sur 3587
accouchements qui ont eu lieu à la clinique de
Heidelberg, 685 enfants sont nés entourés
de circulaires, dont 564 vivants, 72 dans un
état d’asphyxie qui a été dissipé par des
moyens appropriés, 49 morts.— 31 avaient suc¬
combé à d’autres causes qu’à l’entortillement
du cordon ; mais chez les I8aut res l’entor¬
tillement avait été la cause unique de la mort.
L’intérêt si éminemment 'pratique du su¬
jet traité par Mayer explique la longueur
que nous avons donnée à l’analyse d’une sim¬
ple thèse. Cet opuscule est du nombre de ces
dissertations inaugurales qui survivent à la
circonstance pour laquelle elles ont été com¬
posées. A. D.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Academie des sciences. — Après une longue et orageuse discussion en comité secret qui n’a
pas occupé moins de trois séances, l’Académie a procédé, le 3 avril, à la nomination d’ûn mem¬
bre dans la section de chirurgie. Avant l’ouverture du scrutin, M. Amussat avait écrit qu’il se
désistait de sa candidature.
Au premier tour, le nombre des votants étant de 58 :
M. Velpeau a eu . 20 voix;
M. Giviale . 15
M. Lallemand . 14
M. Lisfranc a eu 6 voix, M. Ribes 1 ; 1 bulletin nul.
Au 2e tour, nombre de votants, 59 ;
M. Velpeau a eu . 26 voix;
M. Lallemand . 22
M. Civiale . 9
Voix perdues . 2
Enfin, au ballottage entre MM. Velpeau et Lallemand, le premier a obtenu 33 voix, et
le second 26. En conséquence M. Velpeau a été élu membre de l’Académie des sciences.
Dans cette même séance, a été lue une lettre de M. Malgaigne sur une opération nouvelle
pour l’ablation des taies de la cornée. Nous l’avons reproduite dans la Revue Critique.
Le 10 avril, MM. Flourens et Dumas, s’étant retirés de la commission des prix de médecine
et de chirurgie, ont été remplacés par MM. Andral et Velpeau. Cette commission se trouve
donc ainsi composée : MM. Breschet, Serres, Duméril, Magendie, Roux, Blainville , Andral
et Velpeau.
Académie de médecine. — Dans la séance du 28 mars, M. A. Bérard a montré une pièce
pathologique provenant d’une femme de 24 ans, affectée d’un double pied-bot, et à laquelle
il avait pratiqué la section du tendon d’Achille il y a 6 mois. Le membre avait été soumis à
une extension continue après la division du tendon. A l’autopsie, on trouva ce tendon plus
160 NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
long de 4 centimètres que l’autre ; la substance intermédiaire était blanchâtre à sa surface et
rosée dans son centre où il existe encore des vaisseaux. Par ses extrémités elle adhère inti¬
mement aux deux bouts du tendon ; M. Bérard la regarde comme une production nouvelle et
non pas seulement comme une transformation du tissu cellulaire voisin. _ .
M. Rochoux remarque à cette occasion que la substance intermédiaire n est jamais absolu¬
ment semblable au tissu tendineux primitif : il s’en est assuré à l’aide du microscope.
4 avril. — M. Morel Lavallée a lu un Essai sur les luxations de la clavicule. Nous revien¬
drons sur cet intéressant travail.
11 avril. — M. Dupuy a fait un rapport sur une observation à hydrophobie rabique, qui a
donné lieu à une discussion assez importante. Nous en rendrons compte aussitôt que le rapport
aura été imprimé. . ......
M. Blandin présente une pièce anatomique qui lui paraît propre a expliquer 1 incurabilité
de la plupart des fistules vésico-vaginales. On voit en effet sur cette pièce l’un des uretères
compris dans la perte de substance , et s’ouvrant non plus dans la vessie , mais dans l’épais¬
seur de la lèvre supérieure de la fistule. M. Blandin présume que dans les escarrhes produites
par la pression de la tête du fœtus, cause commune de ces fistules, l’un des deux uretères (sinon les
deux), doit presque toujours se trouver compris dans la perte de substance qui en résulte ; et
de là l’impossibilité d’obtenir la réunion des bords incessamment baignés par l’urine qui coule
de l’uretère.
— M. Arnott a prononcé, le 14 février dernier, le Hunterian oration au collège des chirur¬
giens de Londres. C’est un discours d’apparat dans lequel revient essentiellement l’éloge de
John Hunter; en y joignant, selon l’occasion, l’éloge des chirurgiens de renom morts dans
l’année précédente. Ainsi l’année dernière la chirurgie anglaise déplorait la perte de sir
A. Cooper, et cette année celle de Ch. Bell. Nous avons eu nous-mêmes une mort doulou¬
reuse à regretter, celle de M. Larrey; et nous avons vu avec joie le loyal tribut d’hommages
payé à cette grande mémoire devant une assemblée anglaise par un orateur anglais.
— En cherchant à apprécier la haute valeur des découvertes de Ch. Bell, M. Arnott a rappelé
l’anecdote suivante, rapportée dans la correspondance de Grimm, et qui sera nouvelle pour
bon nombre de nos lecteurs :
Un médecin de Paris, en faisant ses visites, rencontra dans la chambre dun de ses malades
un abbé qui jouait aux cartes. Frappé d’une distorsion singulière des traits de la lace de
l’abbé, il l’interpelle vivement, lui déclare qu’il est en grand danger, qu’il n’a pas un moment
à perdre, et qu’il ait sur l’heure à se faire transporter chez lui. L’abbé effrayé retourne en
effet à son logis, où pendant plusieurs jours le prudent Esculape le tient à la diète , le
saigne , le purge , n’épargne aucun moyen. Cependant ce signe fatal qui l’avait alarmé
si vivement persistait avec opiniâtreté. On ne sait jusqu’où auraient été les choses, si
le frère du patient , de retour d’un voyage, n’était venu visiter son frère moribond , et n’eût
demandé ce qui l’avait réduit en si piteux état. Ne voyez-vous donc pas, lui dirent les assis¬
tants , qu’il a la bouche toute de travers ? — Hélas ! répliqua l’autre , mon pauvre frère !
il y a quarante ans qu’il a la bouche ainsi de travers !
On ne savait pas, avant Ch. Bell, distinguer la simple paralysie du nerf facial de la para¬
lysie de la face produite par l’apoplexie, et il n’est pas bien sûr qu’une pareilie méprise
serait encore impossible aujourd’hui.
— Nous trouvons dans le même discours un document plus sérieux et plus important pour
la science. M. B. Phillips s’est occupé depuis quelque temps de recueillir dans les ouvrages
anglais et étrangers toutes les observations d’opérations chirurgicales, en notant les résul¬
tats; travail d’une utilité incontestable, mais dont l’auteur a pu prendre l’idée première dans
les tableaux dressés pour certaines opérations par M. Velpeau , et avant M. Velpeau par
M. Lisfranc. Quoi qu’il en soit, M. Arnott a prié M. Phillips de lui communiquer les
résultats de ses recherches touchant l’opération de l’anévrisme par la méthode de Hunter ;
la somme des cas recueillis jusqu’à présent est de 589, sur lesquels il y a eu 277 guérisons.
Les voici répartis selon les artères attaquées :
Artère sous-clavière .
80 opérations...
— iliaque externe. .. .
79
* • • •
— carotide .
74
» • • .
— fémorale .
115
» . . .
— humérale .
50
* . . .
Autres artères .
15
* . . .
..9
11 ne faudrait pas regarder cette statistique comme exacte en tout point ; et , par exemple,
celui qui voudrait en induire la fréquence relative des anévrismes sur les diverses artères
tomberait à coup sûr dans une grande erreur. 11 est aussi fort probable que les cas de succès
ont été publiés avec plus d’empressement que les revers , et qu’ainsi la somme des chances
défavorables doit être plus forte que ne l’indique le tableau. C’est quelque chose toutefois de
savoir déjà que sur 115 ligatures de l’artère' fémorale, pour cause d’anévrisme, on a trouvé
50 insuccès, ou environ 1 sur 5; et 1 sur 5 pour les ligatures de l’artère humérale.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 59, pages grand in-8°.
Prix de l’abonnement, 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine. — On s’abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grenelle-St-Honoré, n° 55.— Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne, Rédacteur en chef, rue Neuvc-des-
Petits- Champs, il0 59.
PARIS, IMPRIMERIE PE £AUL DUPONT ET Cic,huc 4c Grcueüe-Saint-Uüuoré, 550
JOURNAL
\
DE CHIRURGIE.
Par M. MAEGAICIXE.
MAI 1843.
SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. — Des affections vénériennes des testicules, par M. Ricord.— Re¬
cherches sur les maladies vaginales et utérines, par M. Récamier. — II. Revue critique.
• — Chirurgie. — Sur la nouvelle opération proposée pour la guérison des opacités de la cor¬
née, par M. Malgaigne.— -Nouvelle doctrine de l’infection purulente. — De l’inutilité de
l’extirpation des cancers. — Sur la résection de la mâchoire inférieure considérée dans ses
rapports avec les fonctions du pharynx et du larynx. — Obstétrique. — Rétention prolongée
d’un fœtus mort dans l’utérus, observée à deux reprises différentes chez la même femme.
— Pharmacologie chirurgicale.— Des moxas de Marmoral. — III. Bulletin clinique. —
Observations obstétricales, par M. Fabrège. — Accouchement par l’épaule, terminé par les
seules forces de la nature. — Hydropisie enkystée de la poche amniotique. — Analyse philo¬
sophique d’un, cas d’anencéphalie.— IY. Bibliographie. — Lehrbucli der gaburtshulfe ; Traité
d’accouchements, par M. Nægelé fils. — V. Nouvelles et variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX.
Sîes affections véaiériennes ale® ; par S®It. !f icoi&o 5
chirurgien de lliôpitai des vénériens.
Bosquillon a certainement raison lorsqu’il dit, dans sa préface à la traduction de Bell,
« qu’il n’y a peut-être pas de maladie dont le diagnostic et la curation exigent plus de
jugement et des connaissances plus étendues dans l’art de guérir que la syphilis, vulgai¬
rement connue sous le nom de vérole. » En effet, on trouve difficilement dans le cadre
nosologique un genre d’affection qui ait été le sujet de plus d’erreurs, soit que ceux qui
se sont occupés spécialement des maladies vénériennes aient manqué de connaissances
générales, soit que les hommes à prétentions encyclopédiques aient à leur tour manqué
de sujets d’observation, ou de temps pour bien observer. Pour se convaincre de ces vérités,
il n’est certainement pas besoin de passer en revue l’histoire de la vérole tout entière;
le premier chapitre venu peut suffire , comme on le verra pour ce qui a trait aux mala¬
dies des testicules dont nous allons nous occuper.
Parmi les accidents variés que peuvent produire les maladies vénériennes, ceux qu’el¬
les déterminent du côté des organes que le scrotum renferme sont au nombre des plus
fréquents et des plus graves: aussi ont-ils toujours fixé l’attention des médecins;
mais on a été longtemps avant de bien les comprendre, et de se rendre compte de la dif¬
férence de leur nature par la différence de leur cause. On a souvent confondu, avec les
maladies vénériennes des testicules, des affections qui leur étaient absolument étrangè¬
res, comme l’a fait entre autres Swédiaur, et comme on a voulu le faire tout récemment
encore en Allemagne.
Dans tous les cas, les véritables rapports qui pouvaient exister entre les maladies vé¬
nériennes, envisagées d’une manière générale, et les autres maladies des testicules, n’ont
pas toujours été bien reconnus et convenablement appréciés ; ces maladies se présentant
11
c.
162 TRAVAUX ORIGINAUX,
tour à tour comme causes prédisposantes ou adjuvantes, comme point de départ ou
comme complications les unes des autres.
Toutefois, quelles que fussent les variétés de forme, le temps n’est pas encore très
éloigné où Ton n’admettait qu’une seule espèce de testicule vénérien, qu’on ne
rapportait alors qu’à la blennorrhagie. Cependant les uns, comme Hunter, bien
qu’ils crussent à la virulence de la blennorrhagie et à son identité avec le chancre,
regardaient cet accident comme non syphilitique, et tout simplement comme un phéno¬
mène inflammatoire sympathique. Hunter n’avait jamais observé le testicule syphilitique
proprement dit, et, faute de l’avoir reconnu, il en niait l’existence; mais, au moins, pour
ce qui avait trait à la maladie dont il parle, il était dans le vrai, en disant que la blen¬
norrhagie ne donne jamais lieu à l’altération syphilitique du testicule.
Swédiaur, qui avait si bien reconnu le siège de la maladie lorsque la blennorrhagie en
est la cause, n’admet qu’une seule espèce, qu’il rapporte à la blennorrhagie virulente
comme cause spécifique , et à laquelle il fait succéder la plupart des maladies connues et
non vénériennes des testicules ; sans dire un mot de celles qui sont véritablement la
conséquence de l’infection syphilitique proprement dite. Mais si on peut pardonner à
Swédiaur d’avoir ignoré les différentes manières d’agir du virus syphilitique et de la
blennorrhagie, bien qu’il dise que quelques auteurs parlent aussi d’un gonflement des
testicules qui arrive quelquefois après la disparition ou le dessèchement des ulcères sy¬
philitiques du prépuce ou du gland, gonflement qui devait être différent, comme nous
le verrons plus tard, de celui qu’occasionne la blennorrhagie, et qu’avec un peu plus
d’attention et moins de préoccupation théorique il n’aurait pas manqué de reconnaître ;
il n’est plus permis aujourd’hui, après les différences déjà si bien établies par Bell, et
depuis presque passées sous silence, et lorsqu’on a médité les intéressantes observations
d’Astley Cooper, de confondre, dans une même espèce et comme se rapportant à une même
cause, des affections absolument différentes. Cependant cette confusion étonnante se trouve
encore dans quelques ouvrages récemment publiés sur les maladies vénériennes. Mais siles
doctrines professées dans certains de ces ouvrages expliquent les erreurs qu’on y débite, on
regrette de les rencontrer dans d’autres traités qui, comme celui de M. Lagneau, ont long¬
temps mérité et méritent encore leur célébrité.
Ce n’est point ici le lieu de revenir sur la classification naturelle que j’ai adoptée dans
l’étude des maladies vénériennes, et que mes expériences si positives sur l’inoculation
ont définitivement établie. Il me suffira de rappeler qu’il résulte de mes recherches que
cette classe de maladies, comme on Ta du reste déjà soutenu, se compose de deux ordres
bien distincts: l’un d’affections simplement inflammatoires, non-virulentes; l’autre d’ac¬
cidents qui sont la conséquence d’un principe spécial, d’un virus.
Eh bien! les maladies réputées vénériennes du testicule ou de ses annexes se rappor¬
tant à l’un ou à l’autre de ces ordres, doivent être étudiées à part, car elles sont absolu¬
ment différentes.
PREMIÈRE PARTIE. — MALADIES VÉNÉRIENNES NON VIRULENTES.
Epididymite blennorrhagique , tumeur vénérienne du testicule , gonflement vénérien des
testicules , testicule vénérien, chaudepisse tombée dans les bourses, hernie humorale,
orchite blennorrhagique de tous les auteurs , orchite urétrale (Velpeau), hydr orchite ,
vaginalite blennorrhagique (Rochoux) , inflammation des testicules.
Je n’aime pas en général, et en médecine en particulier, les choses nouvelles qui ne
servent à rien, et encore moins celles qui peuvent devenir des sources d’erreurs ou de
confusion; j aurais par conséquent horreur d’une mauvaise nomenclature, et, à côté d’un
nom scientifique nouveau, difficile à prononcer et qui n’aurait pas une valeur rigoureuse,
je proférerais un nom vulgaire qui ne signifierait rien par lui-même , pourvu qu’on sût
ce qu’il veut désigner. Mais toutes les fois qu’une dénomination est précise, qu’elle est
' u quelque soi te une définition succincte de la chose dénommée, nous devons lui donner
RIC0RD. “-.DES AFFECTIONS VÉNÉRIENNES DES TESTICULES. 163
la préférence, et rendre hommage aux hommes qui, comme Lavoisier, ont voulu et veu¬
lent encore aujourd’hui, avec raison, donner un sens réel aux mots et aux noms.
C’est d’après ces principes, que j’ai définitivement adopté le nom à’ épididymite bien- -
norrhagique, comme étant celui qui rend rigoureusement compte de la cause et du siège
de la maladie que nous allons étudier : deux circonstances importantes à connaître pour
le pronostic et pour le traitement.
La cause sine quel nony la cause jusqu’à un certain point spéciale de l’épididymite
blennorrhagique, c’est l’existence actuelle ou récente d’une blennorrhagie urétrale; mais
cette cause pour agir semble le plus souvent favorisée par d’autres causes qu’on peut
considérer comme prédisposantes, occasionnelles, ou adjuvantes.
Les épididymes peuvent certainement devenir malades sous l’influence d’une foule de
causes, et être le siège de lésions plus ou moins analogues à celles cpie peut produire une
blennorrhagie urétrale ; mais la préexistence, ou la coïncidence d’une urétrite blen¬
norrhagique pendant le cours d’une épididymite, est une circonstance qui, pour tous les
praticiens, fait alors de cette maladie, ne serait-ce que pour certaines indications à rem¬
plir, une espèce à part.
L’urétrite blennorrhagique qui, quel que soit le traitement employé, doit toujours faire
redouter l’épididymite, ne produit peut-être pas cet accident une fois sur cent, ainsi qu’il
résulte des nombreux relevés que j’ai été à même de faire à l’hôpital des Vénériens et
dans ma pratique privée.
Swédiaur, et ceux qui, avant ou après, ont professé les mêmes idées que lui, croyaient
à la nécessité de la blennorrhagie virulente pour la production de la maladie dont nous nous
occupons ; mais un fait que j’ai souvent montré aux élèves qui suivent mes leçons cliniques,
c’est que l’épididymite blennorrhagique est très rare à la suite des écoulements vraiment
syphilitiques , conséquence d un chancre visible de l’urètre, ou du chancre larvé
dévoilé par l’inoculation; jamais, lorsque l’ulcère urétral à symptômes blennorrhoïdes
affecte l’entrée du canal ou se borne à la région balanique, on ne voit survenir d’épi¬
didymite ; et ce n’est qu’ alors que le chancre est actuellement compliqué d’une véritable
blennorrhagie que cet accident a lieu.
A moins de conditions pathologiques antérieures, à moins d’autres causes ou d’une
maladie différente qu’on pourrait confondre avec elle, l’inflammation de l’épididyme ne
survient que très rarement dans le premier septénaire de l’existence d’un écoulement
urétral. C’est après le second septénaire, c’est surtout de la troisième à la sixième se¬
maine que cet accident se montre plus fréquemment. Passé le troisième mois, il devient
de plus en plus rare. Toutefois, pour s’assurer de la justesse de ces observations il ne
faut pas s’en rapporter à quelques relevés faits sans précision et sans appréciation de cir¬
constances particulières cependant très importantes à noter, et sur lesquelles nous insis¬
terons plus tard.
Quoi qu’il en soit, tout le monde est d’accord, depuis Hunter, pour convenir que ce
n’est presque jamais pendant l’état aigu, dont la durée peut être très variable, que la
blennorrhagie produit l’inflammation de l’épididyme. C’est vers le déclin; mais c’est
surtout lorsque l’inflammation urétrale a gagné la partie postérieure du canal, le niveau
des vaisseaux éjaculateurs, que l’accident peut survenir. Cette seule conditionne la pro¬
pagation de proche en proche de T inflammation de l’urètre d’avant en arrière et des voies
urinaires aux voies spermatiques suffit ; ou du moins dans un certain nombre de circon¬
stances on n’en trouve pas d’autres qui aient prédisposé ou aidé.
Le plus grand nombre des auteurs classiques considèrent l’épididymite vénérienne
comme la conséquence d’une métastase, et surtout d’une métastase par réper¬
cussion due à un traitement intempestif. On croirait, à les lire, que la suppression brus¬
que des écoulements, par suite de remèdes mal appliqués, est la cause unique sans la¬
quelle la maladie n’aurait jamais lieu; ils croient que c'est parce que la blennorrhagie
n’a pas suivi son cours que les choses se passent ainsi. Eh bien, je puis affirmer que
plus tôt on arrête une blennorrhagie et plus tôt on met les malades à l’abri de cet accident.
164 TRAVAUX ORIGINAUX.
On peut facilement se convaincre, dans le cours de quelques visites à l’hôpital des Véné¬
riens, que le plus grand nombre des malades affectés d’épididymite sont ceux qui n’ont
fait aucun traitement. Mais, comme je l’ai déjà dit, bien que la blennorrhagie produise
souvent l’épididymite sans qu’on puisse reconnaître le concours d aucune autre cause, il
arrive plus fréquemment encore que cet accident n’a lieu que dans certaines circonstan¬
ces faciles à apprécier. Ainsi le relâchement prononcé du scrotum ; le trop de longueur
des cordons testiculaires ; la présence d’un varicocèle et un état hémorrhoïdal prononcé;
un fort volume des testicules ; des pertes séminales habituelles, surtout les pollutions
nocturnes ; la continence forcée chez des individus qui faisaient habituellement un usage
fréquent de femmes ; la masturbation, des excitations vénériennes non satisfaites ; des rap¬
ports sexuels intempestifs ; des écarts de régime, et plus particulièrement 1 usage des boissons
alcooliques et de celles qui, comme la bière et le cidre , ont une influence prononcée sur
la blennorrhagie urétrale ; les fatigues de toute espèce, la station prolongée, la marche
et en particulier l’exercice à cheval, ainsi que les professions dans lesquelles les membres
pelviens sont forcés de beaucoup agir, comme chez les tourneurs ; les efforts pour porter ou
soulever des fardeaux; la constipation habituelle; la présence d’un calcul dans la vessie ;
l’existence d’un rétrécissement urétral; la rétention forcée ou volontairement prolongée
de l’ urine , des efforts peu ménagés pour son expulsion ; l’introduction de sondes, de
bougies dans l’urètre; l’usage d’injections dont la nature n’est pas appropriée aux cas
particuliers, qui sont ou mal dosées ou mal administrées ; 1 action brusque du froid sur le
scrotum; un froissement, une contusion ; la présence d’un bandage herniaire inguinal;
l’omission d’un suspensoir pendant toute la durée d’un écoulement ; le tempérament
lymphatique, et à plus forte raison la diathèse tuberculeuse et la préexistence du sarco-
cèle tuberculeux proprement dit; une première épididymite, et cela d’autant plus qu’elle
est plus récente, etc., constituent autant de causes prédisposantes, occasionnelles ou
adjuvantes qui, isolées ou réunies, peuvent avoir une influence plus ou moins prononcée
dans la production de la maladie à laquelle elles impriment quelquefois un cachet parti-
culièr. Il est des malades, qui, à chaque blennorrhagie dont ils sont affectés, ont une
épididymite. J’ai donné des soins à un malade qui, à sept reprises et à des intervalles
plus ou moins éloignés, avait éprouvé cet accident.
Le plus ordinairement un seul épididyme est pris à la fois. M. Lagneau croit qu’il est
presque sans exemple que les deux soient affectés en même temps. Cependant, bien que
cela soit plus rare, dans le cours de cette année nous avons eu trois exemples à l’hôpital
d’épididymites blennorrhagiques des deux côtés à la fois. On voit assez fréquemment la
maladie passer d’un côté à l’autre. Quelquefois le second épididyme ne devient malade
que lorsque le premier est guéri ; d’autres fois, c’est pendant que la maladie persiste en¬
core dans celui-ci que l’autre s’affecte, et on rencontre beaucoup de sujets chez les¬
quels il s’établit une sorte de bascule d’un épididyme à l’autre, et cela à plusieurs re¬
prises. Cette pérégrination de l’inflammation se fait, dans quelques circonstances plus
rares, au début de la maladie, à la période purement fluxionnaire ; et c’est alors qu’on voit
disparaître brusquement le gonflement d’un côté quand celui de l’autre survient.
Cependant la règle générale, contre laquelle s’étaient élevées un moment les quelques
observations, du reste, très intéressantes de M. Gaussail, établit que c’est sur le côté gau¬
che que sévit le plus souvent la blennorrhagie. ■Pour se convaincre de cette vérité, il
faut, comme l’a fait M. Aubry dans son mémoire sur l’épididymite blennorrhagique (1),
tenir compte des circonstances dans lesquelles la maladie a d’abord débuté d’un côté et
s'est ensuite portée sur l’autre, comme je l’ai dit plus haut ; en procédant ainsi on trouve
que beaucoup d’épididymites du côté droit ne sont survenues qu’ après des épididymites
du côté gauche. Toutefois cette fréquence pour le côté gauche, admise par tous les hom¬
mes qui Ont beaucoup vu, n’a pas toujours été expliquée de la même manière ; on l’a
assez généralement attribuée, avec raison dans un grand nombre de circonstances, à la
(1) Archives de médecine , mai 1841.
RICORD. — DES AFFECTIONS VÉNÉRIENNES DES TESTICULES.
165
pression que les matières fécales endurcies et accumulées dans Y S iliaque du colon exer¬
cent sur les veines spermatiques ; la constipation étant en effet une des conditions
qui semblent le plus favoriser la production de la maladie, l’entretenir, ou déterminer des
récidives du même côté. Cependant une circonstance m’a paru, dans la grande ma¬
jorité des cas, avoir plus d’influence que les autres sur le développement de la mala¬
die plutôt d’un côté que de l’autre, et cette circonstance se trouve dans la position natu¬
relle du scrotum : les malades qui portent habituellement les bourses à gauche de la cou¬
ture du pantalon, et c’est le plus grand nombre, étant les plus sujets à l’épididy¬
mite gauche ; tandis que le contraire a lieu pour ceux qui portent du côté opposé. Les
exceptions à cette règle sont faciles à expliquer, en tenant compte de l’influence des
autres causes , et des cas assez nombreux dans lesquels les malades ne savent réellement
pas de quel côté ils dirigent leurs organes génitaux, quelques-uns n’étant jamais à che¬
val sur la couture de leur pantalon.
Ceux qui avaient cru à la plus grande fréquence de l’ épididymite droite pensaient
qu’elle était due à l’action des causes extérieures, le testicule droit se trouvant placé en
avant du gauche et plus exposé aux contusions, aux froissements, chez la majorité des
hommes qui portent à gauche; mais comme le fait qu’on a voulu expliquer est faux, l’ex¬
plication, comme. le dit avec raison M. Aubry, tombe d’elle-même; il est bien plus proba¬
ble que si le testicule droit est moins souvent malade, c’est que, dans la position habi¬
tuelle des bourses, il est mieux soutenu et a ainsi moins de chances de s’enflammer:
ce qui est d’accord avec cette observation devenue vulgaire, que l’usage d’un
suspensoire, pendant le cours d’une blennorrhagie, constitue un des meilleurs moyens
prophylactiques contre l’ épididymite ; je dis un des meilleurs moyens et non un
moyen absolu , car il n’empêche pas toujours la maladie d’avoir lieu. Dans quelques
cas rares et en apparence contradictoires, où le testicule est retenu dans le ca¬
nal inguinal , ce qui doit le placer dans des circonstances à peu de chose près
analogues à celles qui résultent de l’emploi d’un bon suspensoire , la maladie peut
encore survenir. J’ai observé deux épididymites de ce genre et du côté gau¬
che ; et je dois dire que le scrotum , contenant seulement le testicule droit , était
encore placé à gauche de la couture du pantalon. Chez un malade auquel j’ai ré¬
cemment donné des soins, le testicule droit, siège d’une épididymite, était placé au
dessous de la peau du périnée et fortement bridé de manière à simuler un phlegmon
de la région périnéale ; chez ce malade auquel manquait le côté droit du scrotum, le
testicule gauche était placé à droite de la couture du pantalon.
On avait pensé que la main dont se sert habituellement le malade , en donnant une
direction relative au torse et à l’action musculaire , pouvait avoir quelque influence sur
la détermination du côté devenu malade; mais les recherches que j’ai faites dans ce
sens m’ont conduit à conclure qu’il n’y avait là aucun rapport de causalité.
Les prodromes de l’épididymite blennorrhagique ne sont pas toujours les mêmes.
Chez quelques malades, surtout chez ceux qui ne font pas usage d’un suspensoire, les
testicules semblent devenir plus lourds, et sont le siège d’un sentiment de crampe ,
que soulagent alors le suspensoire et un certain degré de compression; quelques sujets
sont tourmentés par des érections plus fréquentes, plus prolongées, par des désirs véné¬
riens irrésistibles et par des pollutions nocturnes répétées.
Assez souvent la maladie est précédée de symptômes qui appartiennent à l’ inflam¬
mation de la portion prostatique de l’urètre et du col de la vessie: embarras de la région
périnéale, besoins fréquents et impérieux d’uriner, ténesme vésical. Tantôt, et sans que
rien encore ait fixé l’attention sur d’autres points, .le seul prélude appréciable est une
douleur de la région lombaire , ou plutôt de la région rénale , le plus ordinairement du
côté qui va devenir malade; quelquefois les douleurs s’étendent comme une espèce de
ceinture plus ou moins complète, et ressemblent assez bien à celles du rhumatisme, si com¬
munes dans ces régions. Il n’est pas rare que la douleur suive le trajet des voies sperma¬
tiques, et qu’elle soit surtout plus prononcée dans le canal inguinal. Le plus souvent
pourtant c’est l’épidiclyme qui fait d’abord souffrir.
166 TRAVAUX ORIGINAUX.
D’autres fois, les malades sont pris tout à coup de malaises, de lipothymies, de syn¬
copes, sans qu’aucune souffrance locale ait révélé la cause , le point de départ de ces
accidents. Sur un assez grand nombre dé sujets, le frisson et la fièvre précèdent l’épidi¬
dymite à des intervalles variés, mais le plus ordinairement très rapprochés du début de
la maladie. J ai vu quelques cas dans lesquels cette fièvre affectait, comme cela a lieu
quand elle est symptomatique d’irritation ou d’inflammation du col de la vessie, un type
intermittent avant l’apparition de l’épididymite, qui la ramenait le plus ordinairement au
type continu. Cependant il n’est pas rare de voir la maladie débuter par l’engorgement
de l’épididyme sans que rien l’ait annoncé.
Déjà cet engorgement peut avoir acquis un certain volume que le malade ne s’en est
pas encore aperçu. Cela a lieu surtout chez ceux qui ont eu une première épididymite,
et qui avaient conservé un certain degré de développement ou d’hypertrophie de l’or¬
gane. Dans ces circonstances , la cause qui fait découvrir la maladie est souvent prise
pour celle qui lui a donné lieu. On a pu voir une erreur de cette nature, dans un long
article de la Lancette française sur la constriction que le crémaster pouvait faire
éprouver au testicule, constriction qui , disait-on, pouvait devenir la cause de l’ orchite
urétrale.
Dans 12 années de pratique je crois avoir vu autant d’épididymites blennorrhagiques
que qui que soit, et je puis affirmer que, jusqu’à présent, je n’ai pas rencontré un seul
cas dans lequel le canal déférent fût seul affecté; toujours l’épididyme était malade soit
isolément, soit en même temps que le cordon, et dans ce dernier cas, c’est encore par l’épi-
didyme que la maladie avait commencé. Je sais bien que quelques personnes, etM. Cul-
lerier neveu entre autres, ont cru qu’elle pouvait débuter par le canal déférent et
s’arrêter à lui; mais les observations qu’on en a rapportées ne sont pas convaincantes;
dans celles de M. Cullerier, publiées dans les Bulletins de la Société anatomique, il
s’agissait d’une affection tuberculeuse des voies spermatiques et non d’une affection
blennorrhagique franche. Ainsi, comme Swédiaur le constata sur lui-même, que
le cordon soit affecté ou non , c’est l’épididyme qui prend d’abord de l’accroisse¬
ment. Cette partie devient de plus en plus consistante, dure; souvent c’est vers la queue,
tout à fait en bas du testicule, qu’on voit commencer la maladie. Bientôt l’organe sécré¬
teur du sperme, est comme enchâssé dans une espèce de demi-lune placée le plus ordi¬
nairement en arrière, mais quelquefois aussi en avant, dans une variété anatomique si¬
gnalée par Scarpa et qui a pu devenir une cause d’erreur. J’ai vu un jeune chirur¬
gien, aujourd’hui attaché à un hôpital spécial, prendre l’épididyme pour le corps du tes¬
ticule qu’il crut malade, et commettre cette méprise dans un concours pour le Bureau
central des hôpitaux auquel j’assistais comme juge. A mesure que l’épididyme augmente
de volume, la douleur prend de plus en plus d’intensité; le poids de l’organe,
la moindre pression, deviennent insupportables, et amènent la syncope chez quel¬
ques sujets. Il est rare alors que le malade puisse rester debout ou qu’il soit en
état de marcher, circonstances qui dans tous les cas exaspèrent la maladie et la
font progresser avec une grande activité. Tantôt, ai-je dit, l’épididyme est seulement
affecté, d’autres fois le canal déférent est pris en même temps. De là résultent en quelque
sorte deux variétés de la maladie qui nous occupe; ainsi, une épididymite qu’on pour¬
rait considérer comme sympathique , dans laquelle il n’existe aucune trace d’engorge¬
ment, aucun lien matériel entre l’urètre et l’épididyme malade; et une épididymite que
j’ai appelée de succession , la plus commune de toutes, et dans laquelle on peut presque
suivre les progrès de l’inflammation à l’aide de l’induration du canal déférent. Cepen¬
dant je dois dire que quelques faits récents m’ont porté à croire que, dans l’épididymite
sympathique, il y a aussi succession d’inflammation de proche en proche, mais alors
seulement sur la membrane interne des conduits du sperme, et sans gonflement de l’en¬
veloppe extérieure.
a Lorsque le canal déférent est engorgé , on peut souvent constater du gonflement du
côté de la prostate correspondant, en touchant par le rectum; ce gonflement a pour siège
RICORD.— DES AFFECTIONS vMrIÉNNES DES TESTICULES. 167
la vésicule séminale et le canal éjaculateur de ce côté. Sans savoir d’avance de quel
côté siégeait l’épididymite, j’ai pu, comme recherche de curiosité , la reconnaître en
explorant d’abord les parties que je viens d’indiquer. Ces considérations ne sont pas
sans importance dans l’étude des maladies de la prostate.
Quoi qu il en soit, la maladie peut affecter une marche très aiguë, surtout quand les
malades ne se sont pas de suite mis au repos, qu’il y a eu défaut de soins ou mauvaise
médication, et arriver en peu de temps (quelques heures ou quelques jours) à un
très grand développement; ou bien, dans les circonstances opposées, et surtout lorsqu’il
s’agit de récidives, elle peut prendre une allure moins vive, être subaiguë, quelquefois
même indolente et presque d’emblée à marche chronique.
Si l’on observe ce qui se passe du côté de l’écoulement, à moins que celui-ci ne soit
tout à fait sur son déclin, et déjà presque arrêté, on ne le voit jamais se supprimer
brusquement, comme on le répète dans presque tous les livres, et comme vous le disent
quelques malades sur lesquels on peut encore le constater. On peut affirmer, comme
règle générale, que ce n’est pas l’écoulement qui commence à disparaître, mais que c’est
l’épididymite qui se développe d’abord ; il y a là des phénomènes de véritable révul¬
sion: la maladie la plus aiguë, la plus forte, diminue momentanément la plus faible,
mais l’équilibre se rétablit bientôt quand celle-là a atteint son apogée. Cette espèce de
bascule entre 1 engorgement de l’épididyme et l’écoulement, met un temps plus ou moins
long à s’ effectuer, et se fait souvent dans des nuances presque inappréciables; il y a
même des cas assez nombreux où il est impossible de constater la moindre variation dans
l’écoulement.
L’épididymite blennorrhagique est assez ordinairement accompagnée d’un mouvement
fébrile, de douleurs plus ou moins prononcées, et qui s’étendent quelquefois le long de
la cuisse; de constipation, de vomissements, etc., mais elle peut se borner aux parties
dont il vient d être question, et on doit même considérer comme autant d’épiphénomènes
ou de complications ce qui survient dans les parties voisines.
Ainsi, peut-être dans un peu plus de la moitié des cas, il se fait un épanchement de
sérosité dans la tunique vaginale. Cet épanchement, qui est une des principales condi¬
tions du volume qu offre alors le scrotum, est loin d’en être la cause unique. Il
peut manquer complètement ou n’exister que dans de très petites proportions; tout le
développement des parties malades étant alors dû au gonflement de l’épididyme ou à
l’enflure d’autres tissus voisins. Dans de nombreuses recherches faites à l’hôpital pour
constater la présence, la quantité et la qualité du liquide épanché, il m’est arrivé plu¬
sieurs fois d’en trouver du côté sain, tandis que du côté de l’ épididymite, il n’y en
avait pas. La quantité en varie depuis quelques gouttes jusqu’à plusieurs on¬
ces. Quant à la qualité du liquide, je ne l’ai jamais trouvée telle qu’elle pût conduire
à l’idée d’une inflammation de la séreuse qui l’avait fourni. Dans la très grande majorité
des cas, c’était une sérosité citrine, transparente, sans flocons albumineux, sans trace de
pus, sans mélange de sang. Lorsqu’on a dit qu’en faisant la ponction de la tunique va¬
ginale dans l’épididymite blennorrhagique, il s’en échappait un liquide sanguinolent,
roussâtre, on s’est évidemment souvent trompé, en prenant pour une exhalation san¬
guine, le mélange qui se fait au moment où la sérosité traverse la plaie saignante
qu’on a faite au scrotum. Dans quelques cas, par voisinage, par contiguïté, la tuni¬
que vaginale peut bien devenir le siège d’une véritable inflammation, et présenter
alors tous les symptômes des inflammations des séreuses, quant aux altérations de tissu
et aux sécrétions morbides; mais, je le répète, c est là une rare exception; car toujours,
ou presque toujours, ce qui se passe du côté de la tunique vaginale est plutôt dû à un
épanchement symptomatique del engorgement de l’épididyme, conséquence d’une gêne
dans la circulation, qu à une vaginalite, comme on l’avait cru un moment. Cet hydro¬
cèle de la tunique vaginale, qui dans ces derniers temps a été le sujet de plus d’une dis¬
cussion académique et de nombreux articles de journaux, où les opinions d’abord les plus
opposées sont venues se fondre dans un juste milieu, constitue un accident qui mérite
168 TRAVAUX ORIGINAUX/
beaucoup d’attention, et sur lequel peut-être, avant M. Rochoux, on n’avait pas assez
insisté.
Bien que rien n’ empêche un hydrocèle de se produire chez un individu actuel¬
lement affecté de blennorrhagie, sans que cette affection en soit de nécessité la cause, ce
n’est qu’ alors qu’il y a déjà un engorgement plus ou moins prononcé de l’épiclidyme que
l’épanchement survient. J’ai pu constater la présence de la sérosité dans la tunique va¬
ginale, dès les premières 24 heures qui ont suivi l’apparition du gonflement de l’épidi-
dyme; le plus ordinairement c’est du second au troisième ou quatrième jour que l’épan¬
chement se fait ou commence; il est rare, à moins de recrudescence aiguë, que passé le
deuxième septénaire de la durée d’une épididymite on voie survenir T épanchement pour
la première fois. Il a pu disparaître en partie après avoir existé, rester dans de certaines
proportions et prendre plus tard de l’accroissement, ou se reproduire quand on l’avait
déjà évacué; mais quand il n’a pas eu lieu d’abord, il survient rarement plus tard. La
production de l’hydrocèle et son volume ne sont pas toujours en rapport direct avec
l’intensité et la gravité de la maladie : le contraire s’observe assez souvent. Je n’ai pas
trouvé non plus que l’hydrocèle fût plus fréquent lorsque l’engorgement du canal défé¬
rent accompagne l’épididymite.
Quoi qu’il en soit, on peut constater la présence du liquide dans la séreuse du testicule,
à l’aide de la fluctuation, que le corps du testicule peut simuler quelquefois; par la
transparence, quand la peau et le tissu cellulaire du scrotum ne sont pas affectés ; et tou¬
jours à l’aide de ponctions exploratrices, dont on a souvent un peu abusé. Lorsque l’épan¬
chement se fait d’une manière brusque, qu’il s’accroît avec rapidité, il est accompagné
de douleurs très vives; mais toujours les douleurs se rapportent à l’épididyme ou au tes¬
ticule. Si on touche superficiellement, de manière à ne faire porter la pression que sur la
tunique vaginale, les malades n’éprouvent pas ces douleurs si aiguës, si caractéristiques
de l’inflammation des séreuses, de telle façon qu’on trouve encore, sauf les cas excep¬
tionnels , la preuve que la membrane n’est pas enflammée, et que ce n’est que par le
fait de sa distension et par la compression de l’épididyme malade que la douleur s’accroît.
Dans l’ordre de succession des accidents additionnels possibles, on voit fréquemment
survenir l’oedème du tissu cellulaire sous-scrotal et de celui du cordon; dans quelques
cas plus rares, c’est une véritable inflammation phlegmoneuse avec toutes ses consé¬
quences. Tantôt la peau des bourses change à peine de couleur et paraît seulement un
peu plus épaissie; le raphé est déjeté du côté opposé à la maladie; d’autres fois, rouge,
animée, chaude, la peau participe à l’inflammation, perd sa mobilité et forme un tout
solide avec les parties qu’elle recouvre, surtout lorsque la maladie a gagné le testicule
lui-même. L’inflammation de la peau ne prend que très rarement les caractères de l’éry¬
sipèle extensif, et, quel que soit son degré d’intensité, elle est presque toujours limitée à
un seul côté, à moins qu’il ne s’agisse d’une épididymite double. L’œdème simple, ou
l’inflammation plus ou moins aiguë du tissu cellulaire des bourses, peut acquérir un vo¬
lume très considérable, surtout dans les parties déclives, et plus encore chez les malades
qui continuent à marcher ou à rester debout. Il constitue alors une bonne partie du vo¬
lume total de la tumeur, qui dans ces cas est aplatie de droite à gauche; tandis que dans
les circonstances opposées elle est plus ou moins arrondie ou piriforme, et souvent rame¬
née contre l’anneau inguinal par la contraction spasmodique et douloureuse des cré-
masters.
Cependant l’extension la plus grave, l’accident le plus fâcheux, consiste dans l’inflam¬
mation du corps du testicule, dans le développement de l’orchite proprement dite. L’in¬
flammation du testicule, regardée comme la maladie principale par quelques pathologistes
peu attentifs et que Swédiaur avait cru devoir arriver de nécessité après celle de l’épi-
didyme qui n’était pour lui que le point de départ, peut être considérée comme une
t are exception; elle n’a peut-être pas lieu deux fois sur cent. Lorsque l’inflammation
gagne le testicule, elle prend les caractères des inflammations avec étranglement: les
douleurs deviennent plus intenses, compressives, le toucher est bien plus insupportable
RICORD. — DES AFFECTIONS VENERIENNES DES TESTICÜLES. 169
et les phénomènes sympathiques beaucoup plus prononcés : fièvre, hoquet, vomissements,
syncopes. Quelquefois il survient de la gêne dans l’ émission de l’urine, le sperme est
altéré, roussâtre, sanieux. Alors aussi on rencontre plus souvent l’inflammation de la
peau et du tissu cellulaire des bourses. Le canal déférent et le tissu cellulaire du cordon
sont aussi ordinairement engorgés ; tandis que, lorsque l’épididyme seul est malade, ces
parties, comme je l’ai déjà dit, peuvent ne présenter aucune altération appréciable au
toucher. Lorsqu’il n’existe pas de sérosité dans la tunique vaginale (soit qu’elle ne s’y
soit pas formée, ou qu’on l’ait évacuée), on peut toujours, quoi qu’en aient dit quelques
observateurs, s’assurer de l’état du testicule et de son plus ou moins de participation
à la maladie. Quant il est resté sain, on le trouve avec son volume normal facile à com¬
parer à celui du côté opposé , et surtout avec cette semi-fluctuation , cette rénitence
élastique suîgeneris , qui le caractérise et le fait si bien distinguer de l’espèce de crois¬
sant formé par l’épididy me et dans lequel il est enchâssé. Mais lorsque l’inflammation l’a
atteint, malgré la résistance que doit lui opposer son enveloppe fibreuse, il prend du vo¬
lume, et, obéissant à la loi de tous les tissus enflammés, il perd sa souplesse, son élasticité ;
on dirait qu’il se coagule et finit par se confondre, en durcissant, avec les parties voisines
desquelles on a souvent de la peine à le distinguer.
Dans quelques circonstances rares, l’épididymite peut disparaître brusquement, par
une sorte de délitescence que précède alors le plus ordinairement une recrudescence de
l’écoulement, ce qui a pu faire croire à un effet métastatique; dans tous les cas, cela ne
peut jamais avoir lieu qu’au début de la maladie, et alors que le gonflement n’est encore
que le résultat d’une simple fluxion ; car, plus tard, lorsqu’il y a engorgement véritable,
lorsque l’ inflammation a donné lieu à l’induration plastique, la maladie ne peut plus dis¬
paraître que par une résolution plus ou moins rapide, mais qui met toujours un certain
temps à s’effectuer. La résolution se fait d’abord du côté de la peau et du tissu cellulaire
sous-scrotal ; la résorption de l’hydrocèle suit bientôt; le cordon se dégorge; peu à peu le
canal déférent reprend son volume et sa consistance, et la dernière partie qui reste malade
est celle par laquelle la maladie avait commencé: c’est l’épididyme. Chez beaucoup de
sujets, il faut des mois pour que l’organe revienne à l’état normal; il y en a même chez les¬
quels il reste toujours un certain degré d’hypertrophie, sinon de véritable induration, qui du
reste ne semble altérer en rien les fonctions de l’organe et les qualités du sperme. J’ai
pu m’assurer à l’aide du microscope, sur des individus qui avaient eu des épididymites
doubles, et qui conservaient une induration des deux côtés, que le sperme n’avait perdu
aucune de ses qualités.
Dans la très grande majorité des cas, la résolution se fait d’une manière régulière et
franche, de telle façon qu’on doit regarder l’épididymite comme un accident douloureux
et fort ennuyeux sans doute, mais fort peu grave. Quelquefois l’hydrocèle persiste plus
ou moins longtemps ou peut rester comme maladie définitive, alors que les autres alté¬
rations de tissu ont plus ou moins disparu. La suppuration ne survient pas souvent, et
lorsqu’elle a lieu c’est dans le tissu cellulaire sous-scrotal, ou dans celui du cordon ; car
l’épididymeou le canal déférent, à moins de complication, ne suppurent presque jamais.
Mais si la maladie a peu de gravité , si elle se termine bien dans les cas ordinaires, il
n’en est pas de même quand le corps du testicule est affecté; ici la résolution franche est
bien plus rare, à moins que l’ affection ne se soit arrêtée à la période fluxionnaire ; le
plus ordinairement, à l’engorgement inflammatoire, succède l’atrophie plus ou moins
complète, ou la fonte purulente de l’organe: d’ou il suit, comme je l’ai déjà dit, qu’il est
important de bien distinguer l’orchite de l’ épididymite.
Je ne m’arrêterai pas sur le diagnostic différentiel. de l’épididymite blennorrhagique ;
la cause principale sur laquelle j’ai insisté, la présence ou l’existence d’un écoulement,
le siège, la marche, les symptômes qui ont été détaillés suffisent pour la faire reconnaître
et empêcher toute erreur.
Cependant de nombreuses complications peuvent aggraver la maladie et rendre son
diagnostic difficile. Une des plus fréquentes est la préexistence ou le développement
170 TRAVAUX ORIGINAUX.
consécutif d’une affection tuberculeuse, qui favorise la suppuration, ou perpétue l’engor¬
gement et les indurations. On peut même dire que cette complication est toujours à re¬
douter, quand on ne voit pas survenir une résolution franche et que le canal déférent est
un peu noueux. Jamais l’épididymite, pas plus que la blennorrhagie à laquelle elle suc¬
cède, ne donne lieu à des accidents de vérole constitutionnelle: ce n’est pas un accident
virulent , comme le croient ceux qui confondent tout en fait de maladies vénériennes.
Mais lorsqu’un individu sous l’influence d’une diathèse syphilitique vient à contracter
une blennorrhagie, l’épididymite qui peut en être une conséquence devient souvent l’oc¬
casion du développement du sarcocèle syphilitique, soit fibreux , soit tuberculeux. Il est
quelquefois difficile de bien faire la part des deux éléments morbides dans le mélange
des symptômes, et, si on n’est pas prévenu, on peut aisément se tromper. Ce sont évi¬
demment des cas analogues qu’on a rapportés comme preuve d’identité entre les effets
de la blennorrhagie et ceux du chancre; mais avec un peu d’attention , comme nous le
verrons plus tard en étudiant les effets de la syphilis sur les testicules, on peut arriver à
distinguer les deux maladies, non-seulement quand elles sont isolées, ce qui est très facile,
mais encore à l’état de combinaison. J’ai eu tout récemment à l’hôpital, et des cas ana¬
logues se sont plusieurs fois présentés à mon observation , un malade portant d’un côté
une albuginite syphilitique, conséquence d’une syphilis constitutionnelle dont l’origine
remontait déjà à un an , et une épididymite blennorrhagique de l’autre côté , déter¬
minée par une urétrite existant encore et arrivée à son troisième septénaire. Du reste,
l’épididymite blennorrhagique, quand la prédisposition ou la diathèse existe, peut
devenir le coup de fouet ou la cause occasionnelle des différentes dégénérescences
dont peut être affecté le testicule ; mais ces dégénérescences ne sont pas la consé¬
quence obligée, spéciale, de l’action virulente de la blennorrhagie sur l’organe. La
blennorrhagie favorise alors le développement d’ un cancer , par exemple , comme
une chute, un coup pourraient le faire, mais voilà tout. D’autres complications telles
que des hernies, le varicocèle, d’anciens hydrocèles, des altérations ou dégénérescen¬
ces de la tunique vaginale, l’hématocèle, l’orchite simple non liée à l’épididymite blen¬
norrhagique et indépendante delà syphilis, etc., peuvent exister, et il importe d’en être
prévenu et de chercher à bien les reconnaître, avant de donner un pronostic et d’appli¬
quer un traitement.
' Traitement de V épididymite blennorrhagique.
Ainsi que la plupart des accidents qui surviennent dans le cours d’une maladie véné¬
rienne, l’épididymite blennorrhagique est considérée par beaucoup de médecins, et sur¬
tout par le plus grand nombre des malades , comme entièrement dépendante du traite¬
ment employé contre la blennorrhagie. C’est donc un accident sur la possibilité duquel
il faut toujours prévenir les malades, et contre lequel, pendant toute la durée d’un
écoulement, il faut se tenir en garde et employer les moyens prophylactiques. Sous ce
point de vue , la connaissance des causes qui en favorisent le développement doit être
d’un grand secours.
Toutefois, la première, et peut-être la plus importante indication à remplir, consiste
à recommander aux malades l’usage constant d’un suspensoire bien fait, non-seulement
pendant tout le cours de la blennorrhagie, mais encore un ou deux septénaires après
la cessation de l’écoulement. J’ai l’habitude de conseiller aux malades, dans les derniers
jours, de se désaccoutumer peu à peu de l’usage du suspensoire.
Si on se rappelle que ce n’est jamais au début d’un écoulement que survient l’épidi¬
dymite, on comprendra que, contrairement aux opinions généralement professéesjusqu’à
ce jour, la guérison rapide, prématurée , le traitement abortif enfin de la blennorrhagie,
loin d’être une cause de l’épididymite , devra au contraire mettre à l’abri de cet
accident.
Quoi qu’il en soit, dès que les premiers symptômes de l’épididymite viennent à se
manifester, le malade doit être condamné au repos horizontal, en ayant soin de tenir les
171
RICORD.-— DES AFFECTIONS VÉNÉRIENNES DES TESTICULES.
bourses relevées. S’il n’existe encore qu’une simple fluxion, les résolutifs (compresses
imbibées d’eau blanche, de solution de chlorhydrate d’ammoniaque; le moyen empirique
si souvent employé la boue de meule ; la glace, etc.) réussissent et font avorter la maladie.
Il est souvent nécessaire d’avoir en même temps recours, soit à la saignée du bras s’il y a
plénitude du pouls, et fièvre à plus forte raison, ou bien à des applications de sangsues,
toujours en assez grand nombre: 20, 30, 40, et appliquées moitié sur le trajet du canal
inguinal, moitié sur le périnée.
Les sangsues ne doivent jamais être mises sur la peau des bourses, parce qu’il peut
arriver, rarement sans doute, mais trop souvent encore, des accidents fâcheux; pour
ma part j’ai vu deux fois la gangrène des bourses en être évidemment la consé¬
quence.
Pour peu que l’emploi des résolutifs n’empêche pas le gonflement et la douleur de
croître, il faut bientôt s’en abstenir, parce qu’ alors ils pourraient devenir nuisibles. On
doit, dans ce cas, leur substituer les émollients , sous forme de simples fomentations ,
ou mieux encore sous forme de cataplasmes qui doivent non-seulement envelopper
les bourses, mais s’étendre sur tout le trajet du canal inguinal. Des frictions préala¬
bles avec du laudanum de Sydenham, sur les parties endolories, sont toujours très
utiles.
Lorsque la marche de la maladie est très aiguë, à la diète, aux boissons délayantes, à
l’usage des purgatifs, on est obligé d’associer des applications plus ou moins répétées de
sangsues; de revenir quelquefois à la saignée du bras, à laquelle on n’a peut-être pas
assez souvent recours.
Ces moyens, et dans un très grand nombre de cas, la diète seule, le repos, et l’usage
de quelques cataplasmes suffisent; mais soit qu’il existe des complications, soit qu’on
veuille encore hâter la terminaison du mal, il en est d’autres auxquels on peut avoir
recours. Les ponctions simples ou multiples de la tunique vaginale , dont on a fait grand
brui t dans ces derniers temps et qui devaient guérir comme par enchantement toutes les
épididymites quelles qu’elles fussent, en peu de jours, ont fort peu d’influence sur la
durée totale de la maladie , ainsi que j’ai pu le constater sur des centaines de sujets.
Elles ne doivent être employées que dans les cas où l’épanchement est assez considéra¬
ble pour amener une distension de la tunique vaginale et causer une compression du
testicule qui ajoutent aux souffrances du malade. Dans ces circonstances , l’ évacuation
du liquide fait souvent cesser instantanément la douleur qui avait jusque là résisté à tous
les autres moyens.
On a dit, et on a eu raison, que le plus souvent on pouvait piquer impunément le testi¬
cule; mais il m’a semblé qu’il n’en était ainsi que dans les cas cù l’organe n’était pas
enflammé. Je dois dire, en passant, que je n’ai jamais tiré un grand parti de la saignée
des veines du scrotum, à laquelle j’ai définitivement renoncé.
Il est une méthode de traitement qu’on a beaucoup vantée et qu’on a ensuite beau¬
coup décriée: c’est la compression, dont l’idée primitive appartient incontestablement à
Fricke de Hambourg.
Cette méthode difficile à mettre en pratique donne les résultats les plus beaux et les
plus rapides, quand on sait la manier, et qu’elle n’est pas employée comme une selle à
tous chevaux.
Il ne faut jamais y avoir recours lorsque la maladie est à l’état très aigu;
Qu’elle fait des progrès rapides;
Que le cordon testiculaire est engorgé dans tous ses éléments ;
Qu’il existe un épanchement considérable dans la tunique vaginale;
Que le tissu cellulaire sous-cutané ou profond des bourses est le siège d’une inflam¬
mation phlegmoneuse franche ;
Lorsque le corps du testicule est enflammé et qu’il y a véritablement orchite.
L engorgement du canal déférent seul ne constitue pas une contre-indication.
Mais la compression réussit plus de 50 fois sur 100 et abrège de moitié, des deux tiers,
172 TRAVAUX ORIGINAUX.
des trois quarts même, la durée de la maladie, lorsqu’on l’emploie dans les cas A9 épidi¬
dymite simple :
Lorsque préalablement on a évacué la sérosité qui pouvait se trouver épanchée dans la
tunique vaginale;
Lorsque la maladie est arrivée à la période de statu quo , ou au commencement de la
période de déclin.
Quand on a appliqué la compression, il faut, pour qu’elle réussisse, que la douleur,
d’abord avivée pendant son application, cesse au moins dans la première demi-heure
qui suit.
Dans le cas, au contraire, où la douleur irait en croissant, ce qui pourrait dépen¬
dre soit d’une mauvaise application, soit d’une réaction trop vive de l’organe enflammé,
il faudrait de suite l’enlever, sous peine de voir survenir les accidents les plus graves
d’inflammation, de suppuration et de gangrène plus ou moins étendue.
Il faut bien distinguer les accidents d’étranglement qu’une compression intempes¬
tive ou mal faite peut déterminer, des douleurs auxquelles peut donner lieu le premier
tour de bande qui excorie et coupe souvent la peau vers la racine des bourses.
Dans le premier cas, quand on a ôté l’appareil on est souvent obligé d’y renoncer
pour toujours, ou si on peut y revenir, ce n’est qu’ après la cessation des phénomènes
inflammatoires.
Dans le second cas, on peut réappliquer la compression immédiatement.
Voici, du reste, le procédé qu’on doit employer:
On isole d’abord le testicule malade du testicule sain, et, à l’aide de bandelettes de
sparadrap de Vigo cum mercurio , on commence un premier tour de circulaire à la
racine des bourses , immédiatement au dessus de la partie supérieure du testicule du
côté malade, de manière à refouler l’organe et à le tenir incarcéré dans la partie infé¬
rieure du scrotum. En procédant alors de haut en bas, et en rendant la compression aussi
égale que possible, on dirige la bandelette en spirale , en ayant soin que chaque tour
s imbrique de moitié sur le précédent. Arrivé à la partie inférieure qu’on ne peut pas
exactement recouvrir , on place alors d’autres bandelettes à anse, dans le sens lon¬
gitudinal. Pour que ces bandelettes soient appliquées exactement, on en met d’abord deux
en croix et on remplit ensuite les intervalles; puis on fixe les chefs de ces bandelettes
par une seconde enveloppe de bandelettes circulaires.
Ce bandage bien appliqué amène assez souvent au bout de quelques heures, ou au
moins après deux ou trois jours, une diminution considérable dans le volume de la
tumeur.
Si alors on ne suit pas le retrait de la tuméfaction, en resserrant le bandage , la com¬
pression n’étant plus égale et restant toujours plus forte à la racine des bourses, l’ étran¬
glement qui en résulte ne tarde pas à amener une recrudescence qui fait échouer le
traitement.
Une autre cause d’insuccès et d’accidents tient à ce qu’on n’a pas assez serré les pre¬
miers tours des bandelettes, et alors le testicule s’échappe, le scrotum est comprimé
et s’ œdématié , ou bien la compression ne porte que sur une partie de l’organe.
Pour éviter l’espèce de coupure que peut déterminer le premier tour de bandelette, il
faut d abord matelasser la partie avec de la charpie longuette.
11 subit, terme moyen, de 8 jours, quelquefois de 2 ou 3 jours pour que la compres¬
sion ait produit son effet, à moins d’engorgements anciens et d’altérations profondes.
Le meilleur moyen pour détacher la compression consiste à faire filer, entre la peau
du scrotum et les bandelettes, une sonde cannelée servant à diriger une paire de ciseaux
droits.
Un débarrasse ensuite la peau du scrotum de l’emplâtre adhérent avec un peu d’al¬
cool, ou bien avec de l’eau de Cologne.
Loi sque la compression n a pas été employée, les onctions répétées une ou deux fois
pai joui avec 2 ou 4 grammes d’onguent mercuriel double, et secondées de l’usage des
cataplasmes, réussissent à la période de déclin.
RÉCAMIER.— RECHERCHES SUR LES MALADIES VAGINALES ET UTÉRINES. 173
Enfin, on fait succéder aux onctions mercurielles, et pour combattre les derniers restes
de l’engorgement de l’épididyme, l’emplâtre de Yigo curn mercurio seul ou combiné à
l’ emplâtre de ciguë. Ici encore, les fumigations de fleurs de sureau, la vapeur du vinai¬
gre brûlé sur une pelle rouge, les frictions avec les pommades d’iodure de plomb ou
d’hydriodate dépotasse, m’ont paru avoir quelque efficacité.
Quant à l’écoulement blennorrhagiqne, je rejette comme nuisibles et dangereux tous
les procédés qui ont été mis en pratique pour le rappeler.
A la période aiguë, il faut respecter l’écoulement où, comme on le dit vulgairement:
laisser couler. Autrement, tant pour abréger la durée totale de la blennorrhagie et
de l’ épididymite, que pour enlever à cette dernière le prétexte d’un retour par suite de
la persistance de l’écoulement, il faut simultanément s’occuper de faire disparaître
celui-ci.
Du reste, on a observé dans un bon nombre de cas que les anti-blennorrhagiques pro¬
prement dits (cubèbe, copahu, etc.) pouvaient favoriser la résolution des engorgements
de l’épididyme.
Enfin, bien que les rapports sexuels doivent être défendus pendant la durée de la ma¬
ladie, cependant quand l’écoulement a cessé depuis déjà un certain temps, et que la
douleur n’existe plus, les rapports sexuels modérés et à des intervalles assez éloignés,
favorisent singulièrement la résolution.
StecSierelies sur les iias&ïadies vaginales et utérines étran¬
gères à la menstruation, à la grossesse, à /’ accoüchement, et qui sont du
ressort du toucher et du spéculum ; lues à l’Académie royale de médecine ,
le 7 février 1843, par M. Régajmikxi*
Avant-propos. — Il ne s’agit pas d’un traité ex professo , mais des remarques particu¬
lières de l’un d’entre vous sur les faits qui sont tombés dans sa sphère d’activité.
Je dirai ce que j’ai vu, ce que j’ai fait depuis cinquante ans; il vous appartiendra de
confirmer, de modifier, de perfectionner et compléter mes résultats.
Section première.— Phlegmasies diffuses de la membrane muqueuse du vagin , du
museau de tanche et de l’utérus.
Art. I. État aigu et chronique.—- J’ai observé les phlegmasies delà muqueuse vaginale,
celles du museau de tanche, de la muqueuse utérine elle-même, dans un état d’acuité et
de chronicité.
État aigu. — Lorsque ces inflammations, dont la cause ne peut pas toujours être ap¬
préciée de prime abord, sont légères, leur produit est semi-diaphane ; mais , lorsqu’elles
ont une certaine intensité, le produit ou le flux humoral qui en résulte n’est pas translu¬
cide, comme dans les phlogoses légères, ou comme celui des leucorrhées gastralgiques ;
il devient plus ou moins opaque, blanchâtre, jaunâtre ou verdâtre. L’inspection de l’en¬
trée du vagin en fait distinguer la cause locale, et le spéculum montre jusqu’où elle
s’étend vers l’orifice utérin, d’où on voit s’écouler ce produit lorsque l’inflammation
affecte la muqueuse de la cavité utérine. Le toucher apprend peu de chose sur cet état
inflammatoire du vagin, à moins que la maladie n’ait vieilli et que les parois de ce
conduit enflammé n’aient pris une densité tout à fait étrangère à leur élasticité ordi¬
naire.
État chronique. — Lorsque ces phlegmasies vieillissent, la surface de la muqueuse
devient granulée à l’œil, et même au toucher si elle est très ancienne. Il arrive aussi
qu’il se forme à la surface enflammée des excoriations plus ou moins superficielles et
sans bords durs, qui contribuent à rendre la partie malade douloureuse et sensible au
toucher.
174 TRAVAUX ORIGINAUX.
Dans des phlegmasies vaginales, même peu anciennes, j’ai vu se former des vésicules
plus ou moins étendues et suivies d’excoriations superficielles. Les causes constitution¬
nelles dont elles peuvent émaner, le flux qu’elles produisent et les rapports de la per¬
sonne, peuvent contribuer à les entretenir et à les rendre opiniâtres.
Art. II. Traitement. Moyens généraux.— Dans le principe, la cause étant anomale, les
bains, les injections émollientes d’abord avec la décoction de mauve, de guimauve, etc.;
ensuite rendues astringentes , au moyen de l’eau de son, d’amidon, de l’infusion de fleurs
d’orties ou de roses rouges, simples ou aluminéos , ou rendues saturnines; les narcoti¬
ques, la morelle, les têtes de pavots, la belladone, etc., seuls ou associés aux astringents,
à l’alun et aux préparations de plomb, fourniront des moyens de varier les soins de pro¬
preté et les agents curatifs.
Position de la malade dans les injections.— On remarquera que les injections qui sont
faites, la malade étant couchée sur le dos, sur un bassin de femme en couches, garni
d’un cul-de-sac en arrière , comme j’en ait fait fabriquer par divers potiers d’étain ; on
remarquera, dis-je, que les injections faites de cette manière, ou dans un bain entier,
sont plus utiles que celles qui seront faites dans la position verticale , situation dans la¬
quelle le liquide injecté, retombant immédiatement, n’a pas le temps d’agir sur les sur¬
faces malades.
Indication de la saignée des grands vaisseaux. — Si l’inflammation est très vive,
le pouls dur, de manière à faire sentir la récurrence de l’arcade palmaire en comprimant
la radiale du côté du cœur, ou le rebondissement lorsqu’on la comprime du côté du poi¬
gnet, alors il y aura indication d’employer la saignée des grands vaisseaux, concur¬
remment avec les bains entiers, les bains de siège et les boissons délayantes abondantes.
Indication de la saignée des capillaires. — Si, malgré un flux abondant, tel que celui
dont j’ai parlé, on n’aperçoit pas une inflammation remarquable dans le vagin; si d’ail¬
leurs le col utérin est sensible au toucher ; si des douleurs habituelles aux aines ou vers
les lombes annoncent un état de souffrance de l’utérus, sans qu’on puisse en accuser la
pesanteur de ce viscère sur ses ligaments, ce dont je parlerai plus tard, alors si le pouls
n’a pas de dureté, ni de rebondissement, ce n’est plus aux saignées des grands vais¬
seaux qu’on a recours avec avantage , mais à l’application de sangsues sur l’hypogastre
et surtout aux aines sur les ligaments ronds; aux ventouses lombaires, sèches ou mou¬
chetées, et même à Inapplication des sangsues directement autour du col utérin.
Suppositoires vaginaux.— On aide les saignées générales et locales non-seulement par
les moyens dont j’ai parlé d’abord, mais encore par des cataplasmes sur l’hypogastre, les
aines et sur la vulve, mais aussi par des cataplasmes et suppositoires vaginaux introduits
dans le vagin même, comme les suppositoires dans le rectum. La farine de graine de lin ré¬
cente est la matière ordinaire de ces cataplasmes, avec de l’eau simple, ou diverses décoctions
émollientes ou calmantes. Il est important que la farine de graine de lin soit récente, sans
quoi elle devient irritante, surtout dans le vagin. — Une seringue à large canule , du vo¬
lume du doigt, courbée à l’angle droit, sert à les introduire dans le vagin, où on les retient
un temps convenable par la situation et par une compresse graduée fixée sur la vulve, au
moyen d’une garniture appropriée. Il est clair que les cataplasmes vaginaux ne doivent
pas être diffluents, sans quoi ils s’écouleraient, quelque précaution qu’on prît. Lorsque la
farine de graine de lin ne réussit pas, on la remplace par une fécule, la fécule de pom¬
mes de terre, la semoule, etc., d’une consistance convenable.
Suppositoires vaginaux secs et pulvérulents.— Les cataplasmes dont je viens de parler,
utiles dans les premières périodes d’une inflammation aiguë, ne le sont plus de même
dans les inflammations vaginales ou utérines qui ont vieilli. — Alors j’ai tiré plus de parti
des suppositoires que j’ai fait connaître à un grand nombre de nos confrères lorsque les
occasions s’en sont présentées; voici comment je procède:
Si I inflammation est très douloureuse et ne s’amende pas par les cataplasmes mous
de faune de graine de lin, et mieux de semoule, de mie de pain, ou de riz cuit dans de
1 eau simple ou de pavots, je les remplace en mettant dans le vagin de la fécule de pom-
RÉCAMIER,— RECHERCHES SUR LES MALADIES VAGINALES ET UTÉRINES, 175
mes de terre en poudre, à l’aide d’un spéculum, au moyen d’un bourdonnet de coton
cardé, placé entre les mors d’une pince longue. On pousse la fécule au fond du vagin, et
on l’y retient à mesure que l’on retire le spéculum.
Si l’inflammation est plus ancienne et commande , comme dans les angines ou les
ophthalmies qui vieillissent, des astringents et des toniques, alors on préfère l’amidon en
poudre à la fécule de pommes de terre, et on associe, selon le cas, une proportion conve¬
nable de céruse, ou de litharge, ou d’alun porphyrisé, soit cristallisé, soit calciné en partie,
ou même de la poudre impalpable de quinquina.
Ces pansements n’excluent en rien les bains, les injections;, et ne nécessitent pas la
position horizontale, si d’autres circonstances particulières, comme des douleurs, de la
fièvre ou la crainte d’une fausse couche, n’y obligent.
Phlegmasies réfractaires. Premier degré de cautérisation. — Lorsque l’inflammation,
sans ou avec des granulations, ou des excoriations, résiste aux moyens que je viens d’indi¬
quer, alors j’agis comme on le fait pour la conjonctive dans les inflammations réfractaires,
—Je fais une dissolution de nitrate d’argent cristallisé d’abord à 20, ensuite à 30, 40, 50
centigrammes par 30 grammes d’eau, et, au moyen de bourdonnets que j’y trempe, je
modifie plutôt que je ne cautérise la surface enflammée. Si l’altération n’est pas pro¬
fonde, ce moyen suffit dans un très grand nombre de cas.
Cautérisation transcurrente.— Si l’inflammation de la muqueuse vaginale et utérine se
montre encore réfractaire à ce moyen, si les granulations sont fortement prononcées , si
la membrane est épaissie, si les excoriations ont pris un aspect ulcéreux, alors je fais une
cautérisation transcurrente avec le nitrate d’argent en lingot, avec un long porte-crayon
dont le manche est coudé ; ou bien je me sers de cuvettes que je garnis en faisant fondre
un lingot de nitrate d’argent à la flamme d’une bougie, comme de la cire à cacheter.— Je
promène ce caustique avec rapidité sur les surfaces enflammées.
Cautérisations de antérieur de Vutérus.— Lorsque l’inflammation s’étend dans l’uté¬
rus, j’en modifie la surface interne en portant le nitrate d’argent dans son col au moyen
de cuvettes sans canules; et lorsque je veux le porter dans la cavité même de l’utérus, je
me sers d’une cuvette masquée par une canule, et de préférence de cuvettes qui sont
tournantes. Pendant les cautérisations intra-utérines, je vais entretenir dans le vagin,
autour du col utérin, un courant d’eau tempérée, à l’aide d’une seringue garnie d’une
longue canule de gomme élastique, et, après la cautérisation, je fais des injections abster-
sives, et j’ai soin de garnir le fond du vagin avec une ou deux cuillerées à soupe de
fécule de pommes de terre, ou d’amidon en poudre.
Injections dans V utérus. —J’ ai fait aussi dans l’utérus des injections actives; mais,
pour injecter une solution de nitrate d’argent, il faut une seringue de verre, à cause de la
décomposition du nitrate d’argent par l’étain ou le cuivre. On évite cet inconvénient, il
est vrai, avec des seringues de verre, mais on n’évite pas les bavures, inconvénient qui se
reproduit par tous les moyens actifs liquides.
Quant aux accidents attribués aux injections par MM. Bretonneau et Hourmann, je dois
douter qu’on ait saisi la véritable cause de ces accidents, que je n’ai pas observés, quoique
j’aie fait des injections assez actives dans l’utérus, et que d’autres confrères honorables,
tels que M. le docteur Mélier, en aient fait aussi, non-seulement sans inconvénient,
mais avec succès. Les injections répétées dans le fond du spéculum tempèrent l’irrita¬
tion des parties cautérisées, et forment des espèces d’irrigations qui calment singulière¬
ment la douleur. Je reviendrai sur les injections intra-utérines et sur leurs accidents.
Précautions nécessaires dans les cautérisations intra-utérines. —Lorsqu’on croit devoir
cautériser les lèvres du museau de tanche, ou le haut du vagin, ainsi que l’intérieur de
l’utérus, il est convenable de commencer la cautérisation par la partie la plus profondé¬
ment située, parce que le nitrate d’argent, en se fondant dans l’utérus ou dans le col,
coulera par le col sur les bords de l’orifice, et la cautérisation se fera en même temps aux
deux endroits. Si on commence par le vagin, dont la position est plus déclive, il pourra
arriver que la bavure de l’intérieur de l’utérus rende la cautérisation du vagin trop pro¬
fonde ou trop étendue.
176 TRAVAUX ORIGINAUX.
Dans le cas où Ton ne doit cautériser que l’intérieur de l’utérus, il faut avoir une se¬
ringue remplie d’eau tempérée, afin de procéder pendant la cautérisation à une injection
vaginale permanente qui, en délayant le caustique qui s’écoule, arrête et empêche immé¬
diatement son action sur la muqueuse vaginale.
Irrigations.— Lorsque je veux prolonger l’action des injections, je les change en irriga¬
tions proprement dites, à l’aide d’un clyso-pompe qui remplace les seaux à robinet avec
tuyaux et canule au moyen desquels je faisais d’abord ces irrigations prolongées sur une
chaise percée garnie d’un vase convenable. Cet appareil dispendieux était à la portée de
trop peu de personnes. Le clyso-pompe à tuyaux flexibles m’a fourni le moyen d’en faire
des applications plus générales et plus faciles.
J’ai rendu ce moyen plus usuel encore, et par conséquent plus utile, par le procédé
suivant. J’ai fait disposer des bassins d’étain avec un manche plus long que celui des
bassins ordinaires; à l’extrémité de ce manche, j’ai fait adapter une espèce de grand
gobelet qui communique avec le bassin par le manche. Dans le gobelet qui est au bout
du manche, s’ajuste un clyso-pompe ordinaire, ou mieux à jet continu et armé d’un
tuyaux flexible de 70 à 80 centimètres de long, terminé par une canule courbe de gomme
élastique. Le bassin est surmonté d’un bourrelet circulaire plat. L’appareil ainsi disposé,
on place le bassin sous le siège de la malade, après y avoir mis le liquide avec lequel on
doit faire l’irrigation. Alors, au moyen du clyso-pompe, on établit dans le vagin un cou¬
rant continu de liquide qui retombe dans le bassin, et passe incessamment de là dans le
gobelet où puise lo clyso-pompe. Il est clair que, lorsque ce liquide est sali, on doit le
renouveler. Cet appareil donne le moyen de prolonger à volonté les irrigations vaginales
et rectales, sans manœuvrer un trop grand volume d’eau.
Température et nature du liquide des irrigations. — La température, comme la nature
du liquide, est à la disposition de l’homme de l’art. Il ne faut pas adopter de tempéra¬
ture exclusive pour les irrigations; car tel degré de froid, de frais ou de tempéré, qui
convient à telle ou telle personne, ne convient plus à telle autre dont les organes deman¬
dent du tiède.
Ce que j’ai dit plus haut des substances que j’ai employées pour les pansements fait
voir suffisamment que la nature du liquide des irrigations doit varier : ainsi il sera émol¬
lient dans les irritations aiguës: eau de graine de lin, mauve, guimauve, etc.; féculent
dans les phlegmasies plus avancées: eau de son, d’amidon, de riz, etc.; légèrement ou
fortement astringent dans les phlegmasies qui languissent ; ainsi la décoction de racines
de grande consolide, l’infusion de fleurs de chèvrefeuille, de fleurs d’orties, de fleurs de
roses rouges, d’écorce de grenade ou de racine de bistorte ; ainsi l’eau pure, ou l’une
des décoctions indiquées, contenant une proportion plus ou moins remarquable d’alun, de
4 à 8 grammes par litre, ou de sulfate de zinc, ou de sulfate de fer, etc. Il pourra être
rendu calmant avec les têtes de pavots et le laudanum, ainsi qu’avec l’acétate de plomb
dans de l’eau simple, ou associé à l’une des macérations, infusions ou décoctions indi¬
quées plus haut. Il pourra être tonique, et par conséquent composé de décoctions de mé-
lilot, de ménianthe , d’armoise , d’absinthe , de petite sauge , de quinquina , seules , ou
tempérées par les précédentes décoctions indiquées, ou par l’addition d’amidon, par exem¬
ple. Ce liquide pourra être irritant pour changer le mode d’inflammation: ainsi l’eau
chargée de sulfure de potasse ou de soude, l’eau salée avec le sel marin, avec le sel am¬
moniaque, l’eau iodurée avec l’iodure de potassium surtout. Enfin, ce liquide pourra de¬
venir spécifique en le rendant le véhicule du deuto-chlorure de mercure, ou d’un sulfure,
ou d’un chlorure de sodium ou de calcium.
Doses.— Il est évident que je n’entends rien fixer sur les doses qui ont été relatives à la
susceptibilité et à la tolérance des organes, comme à la nature des maladies. Tous ces
objets doivent être réglés par la prudence et la sagacité du médecin, qui n’ignore pas les
difficultés de rencontrer les convenances organiques, et qui n’oublie jamais qu’il n’est
dans aucun cas permis de commencer les remèdes actifs par de fortes doses, mais au con¬
traire qu’on doit commencer par de faibles doses, et ne s’élever à de plus considérables
qu’avec circonspection.
RÉCAMIER.~~ RECHERCHES SUR LES MALADIES VAGINALES ET UTÉRINES. 177
Repos prolongé.— Jusqu’ici je n’ai pas parlé du repos prolongé dans le traitement des
phlegmasies delà muqueuse vaginale et utérine, parce que je ne l’impose que lorsque
les douleurs produites par la position verticale et le mouvement obligent absolument à le
garder.
Le repos prolongé dans la position horizontale devient nécessaire toutes les fois que
l’état inflammatoire compromet le corps de l’utérus, ou ses ligaments, ou ses dépendances
péritonéales. Alors il est indispensable , pendant tout le temps que le mouvement éveille
ou réveille la douleur dans l’hypogastre, les lombes ou les aines.
Si les douleurs dépendent du relâchement des ligaments, ou de tiraillements produits
par le poids de l’utérus non enflammé dans sa substance ou ses dépendances, je me garde
bien de prescrire le repos dans la position horizontale; seulement je rends l’exercice pos¬
sible en soutenant l’hypogastre et le périnée de la manière la plus appropriée à la per¬
sonne.
Une ceinture hypogastrique garnie d’un coussin en forme de croissant, plus épais du
côté de sa grande courbure que de la petite, soutient la région sus-pubienne du bas-ventre,
et en même temps les viscères supérieurs qui sont les plus lourds, et les empêche de faire
sentir leur poids sur l’appareil utérin. En même temps une garniture de deux bretelles
croisées sous le siège soutient, à l’aide d’un coussinet proportionné à la personne, le péri¬
née, en le remontant de manière à faire cesser, dans la plupart des cas, les tirailleme nts
et les douleurs qui dépendaient du poids de l’utérus.
Avec cette précaution, lorsqu’elle est indispensable, je n’ai pas besoin du repos sou¬
tenu, ni des pessaires, essentiellement nuisibles dans tous les cas où il y a des phlegma¬
sies vaginales ou utérines.
Constipation et diarrhée. — La constipation et la diarrhée sont également nuisibles au
succès des traitements des phlegmasies vaginales et utérines, par le mouvement fluxion-
naire qu’elles entretiennent par un mécanisme différent vers l’organe utérin et ses dé¬
pendances.
Constipation. — La constipation, par les efforts qu’elle nécessite pour aller à la selle, est
un inconvénient qui devient une cause de douleur et d’augmentation des maladies locales,
vaginales et utérines. Il est donc indispensable d’y obvier.
L’eau de rivière pure, bue froide, le matin au réveil, à la dose d’un, deux ou trois
verres, à un quart d’heure d’intervalle, suffit à beaucoup de sujets pour entretenir la
liberté du ventre et éviter les efforts d’expulsion de matières endurcies.
Si l’eau pure ne suffit pas, un verre d’eau de Sedlitz naturelle pris de la même ma¬
nière, au réveil, suffit pour entretenir la liberté du ventre sans maintenir la disposition
à la constipation, comme le fait la rhubarbe qui, après avoir procuré des évacuations
laisse subsister les dispositions à la constipation.
Cinq centigrammes d’extrait de coloquinte avec autant de calomélas, ou bien 5 centi¬
grammes d’extrait d’aloès avec autant de diagrède, pris le matin ou le soir, réussissent à
di\ei ses pei sonnes, suitout en ajoutant à ces extraits quelques centigrammes de savon
amygdalin.
Lorsqu’il n’y a pas de contre-indication pour le calomélas, il laisse également le ven¬
tre libre. Ce genre de moyen peut être varié indéfiniment, et forme la base d’une foule
d’arcanes qu’on distribue sous le nom de pilules.
Si les moyens employés par l’estomac ne suffisent pas, on a recours aux lavements, qui
obvient à l’inconvénient du moment, sans faire cesser sa cause.
L’eau pure, la décoction de violettes seule ou coupée avec du lait, et même avec addi¬
tion de mélasse, d’huile, ou de quelques grammes de savon, fourniront des moyens de
faire cesser des accumulations de matières stercorales toujours nuisibles dans ces sortes
de cas , surtout quand il y a des rétroflexions et rétroversions, dont nous parlerons
plus tard.
Je ne parle pas des décoctions de séné, du sel marin, et autres moyens de ce genre,
c.
12
178 TRAVAUX ORIGINAUX.
qui, en lavement, laissent après eux de l’irritation toujours nuisible à cause du voi-
sinage..
Avec les sujets qui ne peuvent supporter ni les laxatifs, ni les lavements, les supposi¬
toires ne sont point à dédaigner; le beurre de cacao, l’aloès, le miel et le savon, etc., etc.,
fourniront les moyens d’en varier la composition.
Diarrhée.— La diarrhée n’a pas moins d’inconvénients que la constipation dans les
maladies utérines et vaginales, à cause des efforts répétés pour aller à la selle et du té¬
nesme qui peut s’établir.
Comme la constipation, la diarrhée demande une grande sévérité dans le régime ali¬
mentaire ; quant à la nature et à la température des substances ingérées, il est clair que
les viandes rôties doivent être préférées aux viandes bouillies, en consultant les conve¬
nances de l’estomac. Les farineux doux, tels que le riz, les purées, les œufs frais de
diverses manières, sont des lieux communs en pareils cas , en étudiant la température
convenable.
État actif ou sthénique.— Sï une douleur locale annonce une irritation aiguë active,
les sangsues locales ou au siège, les bains généraux, les bains de siège et les cataplasmes
fourniront des moyens extérieurs , comme les boissons féculentes ou gommeuses en
fourniront pour l’intérieur; mais alors les aliments seront liquides, féculents et en petite
quantité.
Si le pouls avait pris de la dureté, il serait possible qu’il surgît l’indication d’une sai¬
gnée des grands vaisseaux. S’il y a coïncidence d’un état saburral, la convenance de la
macération de deux grammes d’ipécacuanha dans trois verres d’eau froide est évidente;
on tire à clair, et on donne un verre de quart en quart d’heure.
S’il y a un flux muqueux après les émissions sanguines, les féculents doux et les mu¬
cilages; le sous-nitrate de bismuth, pris à la dose d’un gramme trois ou quatre fois par jour
avant les aliments, convient et aide à lever des difficultés; on peut l’associer à de légers
calmants.
Si le flux est bilieux , le charbon de bois léger , porphyrisé , impalpable , con¬
vient mieux que le sous-nitrate de bismuth ; on peut également F associer à de légers
calmants.
Si les nerfs sont agacés , les calmants variés , en quart de lavement amylacé, ou en
mixture, ou en pilules, et souvent une seule goutte de laudanum, suffisent.
Si l’irritation était dans le rectum avec les formes dysentériques, il faudrait se défier
des lavements, même sous un petit volume, car alors la douleur s’éveille facilement et
les accidents augmentent.
État passif ou asthénique.— Si le sujet est faible et sans réaction, il faut absolument
rendre toniques les moyens féculents, gommeux, mucilagineux et adoucissants. Il faut
pour cela associer aux amers celui des calmants dont l’appareil digestif s’accommodera
le mieux avec l’aromate qui sera toléré: alors la thériaque, le diascordium, la confection
d’hyacinthe, pris avant les aliments, la térébenthine associée à un jaune d’œuf, admi¬
nistrée en quart de lavement avec le calmant qui sera en faveur, ne sont pas à dédaigner;
mais on n oubliera pas que le régime analeptique est l’ancre de salut; la décoction blan¬
che, et même une proportion minime de vin vieux dans de l’eau de riz ou dans la macé¬
ration de grande consolide, ou de gomme arabique, ou dans de l’eau panée, ont été fort
utiles. Le cachou seul ou introduit dans le chocolat, le sirop de rathania ou de monésia,
peuvent aussi rendre service. Les eaux ferrugineuses de Spa, de Forges, et l’eau ferrée
en y trempant un fer rouge au feu, ont encore leur utilité: bien entendu que je ne parle
pas de l’eau rouillée qui serait nuisible.
Les bains entiers ou de siège, dans de l’eau gélatineuse ou dans l’eau de son ou d’ami¬
don, à laquelle on peu ajouter un sulfure, celui de soude de préférence, ou bien une so¬
lution d alun ou de sulfate de fer, s’il y a anémie, donnent les moyens d’agir par la peau
avec plus ou moins d’avantage. On étudie les doses toujours avec mesure. "
État ataxique. —S’ il y a de l’incohérence dans les phénomènes, surtout un type ré-
RÉCAMIER. — RECHERCHES SUR LES MALADIES VAGINALES ET UTÉRINES. 179
mittent, il faut agir par les calmants, les antispasmodiques, les amers, et même le sul¬
fate de quinine, mais sous la forme d’emplâtres ou de pommades, et dans ce dernier cas
on les applique dans les aisselles.
Si les pommades ne réussissent pas, je fais faire des solutions dans lesquelles on trempe
une éponge qu’on exprime un peu, et qu’on place ensuite dans les aisselles en rapprochant
les bras du corps pendant un certain temps.
Une dame de quatre-vingt-deux ans, après avoir pris une glace, le soir, fut saisie de
vomissements violents et d’un dévoiement qui amena jusqu’à vingt-cinq selles dans une
seule nuit, il fallut s’en tenir aux moyens extérieurs, en étudiant la température conve¬
nable pour l’eau de gomme, l’eau albumineuse et la décoction blanche; mais la nuit sui¬
vante un second accès vint démasquer le caractère de la maladie. Ne pouvant me servir
ni de l’estomac, ni du rectum, je fis placer 60 centigrammes de sulfate de quinine mêlés
à 4 grammes d’axonge dans chaque aisselle, et je fis tenir les bras contre le corps; il n’y
eut plus qu’un léger ressentiment, on put faire passer la décoction blanche, et les acci¬
dents furent enrayés. La malade a vécu jusqu’à quatre-vingt- sept ans.
État réfractaire. - Lorsqu’une diarrhée ou plutôt un dévoiement est réfractaire, il faut
examiner les coïncidences et s’en occuper, si cela est possible.
La femme de M, D, . ., pharmacien de province, était minée par une diarrhée qui du¬
rait depuis plus de trois ans; elle était très affaiblie et amaigrie, lorsque je fus consulté; le
charbon de bois léger (saule ou fusin) pulvérisé, parfaitement impalpable et lavé, fut con¬
seillé à 30 ou 40 centigrammes, quatre fois par jour, avec un quart de cuillerée à café de
sirop de pavots blancs. Madame s’est parfaitement rétablie.
Si le charbon n’est rendu absolument impalpable, il n’a aucune action sur la sécrétion
biliaire.
Dans d’autres cas de flux bilieux, un milligramme ou deux de strychnine dans de l’ami¬
don, ou un tiers de centigramme d’extrait alcoolique de noix vomique, ont calmé des
diarrhées qui ne finissaient pas et consumaient.
Dans d’autres cas, j’ai combiné le charbon et le sous-nitrate de bismuth avec succès.
Art. III, Anomalies. — Il est difficile, sans les avoir observées, de se faire une idée des
anomalies nerveuses qui peuvent se rattacher à la présence d’une inflammation chro¬
nique, même circonscrite, de la muqueuse vaginale. Je crois devoir en citer quelques
exemples.
Premier fait. — Une jeune femme, âgée de vingt-cinq ans, était accouchée, à vingt-un ans,
d’un enfant bien portant. Son accouchement avait été assez laborieux, mais sans aucun acci¬
dent particulier. A la suite de sa couche , cette personne devint sujette à une céphalalgie sus-
occipitale des plus fatigantes, et qui ne lui laissa dès lors presque point de relâche. Elle éprou¬
vait en même temps un flux leucorrhéïque très abondant, opaque, et parfois même sanguino¬
lent, hors le temps des règles. La nutrition était en bon état, il n’y avait pas de fièvre, l’exa¬
men des organes sexuels extérieurs n’y fit reconnaître aucune altération. Cependant, quoique
le toucher n’eût fait constater aucune lésion du col utérin, ni du corps de l’organe, je trouvai
le pourtour de Y orifice du museau de tanche entouré d’une auréole rouge, sensible et saignant
facilementau toucher, ou par l’abstersionavec un simple bourdonnet de coton cardé. La rougeur
remontait dans le col utérin. Toute la partie malade fut touchée avec le nitrate acide de mercure,
d’abord jusque dans l’orifice utérin. L’acide nitrique contenait 4 grammes de nitrate de mercure
cristallisé, sur 52 grammes d’acide. Des injections tempérées furent faites immédiatement
avec un clyso-pompe, le fond du vagin fut garni d’amidon en poudre, et la malade se releva
du lit de repos sur lequel je venais de l’opérer, très surprise de ne plus sentir la douleur de
tête qui la fatiguait depuis quatre ans entiers. Les pansements ont été faits régulièrement
pendant un mois et demi avec les injections et l’amidon; j’ai pratiqué pendant cet espace
de temps quatre ou cinq nouvelles cautérisations qui ont été renouvelées, de moins en moins
fortes et étendues, jusqu’à ce que la partie ait cessé de rougir le bourdonnet qui servait à
l’abstersion.
La malade venait chez moi tous les jours à pied ou en voiture pour ses pansements. La
guérison a été complète dans le temps indiqué , guérison non-seulement de la phlegmasie
180 TRAVAUX ORIGINAUX.
de la muqueuse, du col utérin et de la leucorrhée, mais encore de la céphalalgie de quatre ans
dont il n’a plus été question depuis la première cautérisation. Plusieurs années se sont
écoulées depuis cette époque ; elle a eu une fièvre scarlatine, dans laquelle je l’ai vue avec
M. Jadioux, et la céphalalgie, ni le flux leucorrhéïque, n’ont reparu. La menstruation est
restée régulière.
Je pourrais citer un grand nombre de faits du même genre, dans lesquels T inflamma¬
tion locale était le point de départ d’accidents secondaires qui ont cessé plus ou moins
instantanément on successivement, ou ont du moins été modifiés avantageusement par la
cautérisation de la partie enflammée. Ainsi des gênes de la respiration, des palpitations,
des dyspepsies, des douleurs gastralgiques, des diarrhées, des constipations, des dépéris¬
sements, etc., etc., associés à ces sortes d’inflammations comme coïncidence, ont été dissi¬
pés ou amendés d’une manière satisfaisante. Si je voulais citer des exemples, je ne serais
que dans l’embarras du choix.
Deuxième fait.— Une jeune femme, svelte, âgée de vingt-quatre ans environ, était tombée
depuis deux ans dans un dépérissement considérable ; elle avait un flux leucorrhéïque abon¬
dant, dont une inflammation chronique du museau de tanche fut reconnue la cause. Le traite¬
ment que je viens de décrire pour la précédente fut employé; mêmes cautérisations, mêmes
pansements faits chez moi ; l’écoulement augmenta d’abord à la suite de la cautérisation,
comme cela devait être, puis diminua, et cessa peu à peu à mesure que la cicatrisation s’opéra,
sans presque laisser de traces, comme dans le cas précédent. Je fus obligé d’associer à l’ami¬
don un dixième d’alun en poudre pour maintenir la tendance à la cicatrisation et raffermir
la muqueuse. Cette cicatrisation fut aussi accélérée à la fin par de très légères cautérisa¬
tions avec le nitrate d’argent fondu. Bientôt cette personne récupéra la coloration et l’em¬
bonpoint qu’elle avait perdus avec ses forces. La menstruation a repris sa régularité ordi¬
naire, elle est devenue enceinte, est accouchée sans accidents, et jouit de la meilleure santé
qu’elle ait eue.
On voit par les deux exemples que je viens de citer que je n’impose pas le repos de la
chaise longue à ces sortes de malades ; cette pratique, lorsqu’elle n’est pas indispensable,
a de grands inconvénients en débilitant la constitution et en augmentant l’irritabilité.
Elle énerve celles qui y sont soumises, \oici un exemple qui fera voir ses inconvénients,
et démontrera son inutilité.
Troisième fait ; inconvénient du repos trop prolongé. — Une dame de province, âgée de
vingt-sept ans, soufflait depuis une couche, airivée quatre ans auparavant, de pesanteur sur
le siège, de douleui lombaiie et inguinale, de tiraillement d’estomac et de dyspnée, variant
selon les positions qu’elle prenait et selon les aliments dont elle se nourrissait ; le flux leu¬
corrhéïque était peu abondant, et la menstruation irrégulière, avec augmentation des souf¬
frances aux époques des règles ; on lui avait fait garder le repos absolu, sur la chaise longue,
depuis plus de trois ans et demi, lorsqu’elle se fit conduire à Paris. L’examen de sa situation
me fit reconnaître un grand affaiblissement de la ligne blanche avec abaissement de l’utérus,
qui était sans tuméfaction, et présentait un état inflammatoire chronique, dans l’intérieur et
autour du museau de tanche. Elle était amaigrie, faible, très impressionnable et mal colorée;
on s’était borné à la position horizontale et à des injections de décoction de pavots; afin de
décomposer les éléments de son état de souffrance, je lui fis faire une ceinture avec un cous¬
sin hypogastrique qui pût soutenir les viscères supérieurs du ventre (au moins en partie), afin
de les empêcher de peser autant sur l’utérus, que je fis soutenir par en bas au moyen d’une
garniture et d’un coussinet périnéal. Grâce à cet appareil, cette personne put se tenir debout
et assise, sans souffrir comme auparavant, et elle put commencer à marcher; je la laissai se
promener dans la ville pendant quelques jours, après lesquels, le flux leucorrhéïque conti¬
nuant, je m’occupai de la phlegmasie chronique du museau de tanche. Toute la partie rouge
et granulée fut cautérisée avec le nitrate acide cl’abord, et ensuite avec le nitrate d’argent
fondu; les pansements furent faits d’abord avec de l’amidon en poudre et avec des irrigations
Plus tard je joignis à l’amidon une petite proportion d’alun, qui irrita et fut aussitôt remplacé
par la céruse. Les premières cautérisations furent faites chez elle comme les premiers
pansements ; mais ensuite la malade, comme d’autres, venait dans mon cabinet. Elle est re¬
tournée chez elle après deux mois et demi de séjour à Paris, qu’elle avait visité dans tous
REVUE CRITIQUE. 181
ses détails; elle continue à porter sa ceinture, rsa garniture; elle est devenue enceinte depuis,
et est accouchée heureusement. Je ne me suis pas servi du pessaire pour soutenir l’utérus, eu
égard à l’excès de son irritabilité.
Je pourrais fournir un grand nombre d’exemples semblables, dans lesquels le repos
absolu dans la position horizontale a été nuisible à la constitution, sans avantage pour la
maladie locale : ce qui m’a fait depuis longtemps renoncer à cette pratique toutes les fois
que d’autres accidents ne m’ont pas obligé à la tolérer.
Telle est la médication que j’ai employée et que j’emploie depuis longtemps dans le
traitement des inflammations chroniques de la muqueuse vaginale et utérine, ainsi qu’un
grand nombre d’entre vous en ont été témoins; car, dans l’intérêt de l’exactitude du
diagnostic et des malades, je n’agis jamais dans ces sortes de cas sans un coopérateur, à
moins qu on ne me le refuse absolument, et alors même j’en cherche de bénévoles.
MM. Marjolin, Nacquart, Jules Cloquet, Blandin, Breschet, Âmussat, Leuret, Maison¬
neuve, Tessier, etc., etc., etc., connaissent T authenticité que je donne à mes diagnostics
et à mes traitements, afin d’arriver plus promptement et plus sûrement à une médication
convenable dans ces sortes de maladies.
REVUE CRITIQUE.
Ol&irur^ie.
SUR LA NOUVELLE OPÉRATION PROPOSÉE POUR
la guérison des opacités de la cornée, par
M. Malgaigne.
La lettre que nous avons adressée à l’Aca¬
démie des sciences (voir ci-devant, page 154)
a produit quelque rumeur parmi les chirur¬
giens, mais surtout parmi les ophthalmolo-
gistes. Plusieurs ont bien voulu nous écrire
pour nous avertir que nous n’avions nul droit
à la priorité ; ce qui, après tout, importe assez
peu; et puis, que nous nous étions gravement
trompés sur les résultats de nos expériences ,
ce qui serait infiniment plus grave. M. Des¬
mares s’est chargé de porter ces deux ordres
d’objections devant l’Académie des sciences ; et
M. Magne a bien voulu prendre la peine de ré¬
futer M. Desmares, du moins sur la valeur
réelle de l’opération. De l’Institut la question
a passé dans les journaux, qui se sont tenus
généralement dans une prudente réserve. Les
Annales de Thérapeutique y ont consacré un
article fort substantiel, que nous aurions ana¬
lysé avec un grand plaisir, si les faits et les
considérations qu’il renferme ne devaient faire
partie d’un travail plus étendu, que nous pré¬
parons nous- même. Disons seulement que
M. Rognetta, ayant voulu répéter l’excision
d’une simple lame sur la cornée d’un lapin, n’a
pas pu y parvenir. Gela peut prouver seule¬
ment que l’opération est fort délicate ; et, de
fait, dans une de nos opérations sur l’homme,
la cornée a été perforée en un point. Cepen¬
dant nous n’avons pas éprouvé chez les la¬
pins de ces difficultés qu’a rencontrées
M. Rognetta.
Ce chirurgien ajoute qu’il serait à désirer
que les suites d’une opération aussi impor¬
tante fussent déjà rendues publiques. Il n’a
pas fait attention sans doute que les adver¬
saires de cette opération déclarent que la
cornée pourra bien apparaître transparente
dans les premiers temps ; mais que l’opacité
reviendra inévitablement un peu plus tard.
Annoncer prématurément des résultats heu¬
reux, serait donc s’exposer à la triste néces¬
sité de les démentir plus tard; et si, pour sa¬
tisfaire au désir exprimé par les Annales de
Thérapeutique , nous indiquons rapidement
ce qui est arrivé à notre première opérée,
c’est en faisant nous-même toutes réserves
quant aux conséquences ultérieures.
Il y a maintenant plus de deux mois que la
première opération a été faite. Des impru¬
dences réitérées de la malade nous ont fait
regarder d’abord tout espoir comme perdu ;
après une vive inflammation, la cornée sem -
blait aussi opaque que devant. Puis, peu à peu,
à notre grande admiration, les taches résul¬
tant de l’opération se sont éclaircies; l’œil a
commencé à distinguer les objets; bientôt la
jeune fille a reconnu les lettres majuscules;
puis les caractères ordinaires d’un gros volu¬
me; ret enfin, il y a 8 jours, elle a lu en
pleine clinique une ligne en caractère gail¬
larde. Elle a, du reste, été visitée à l’hôpital
par plusieurs chirurgiens du Bureau central
et des hôpitaux, qui ont pu juger de l’amélio¬
ration progressive. Il n’y a jamais eu ni di¬
plopie, ni saillie de la cornée, rien de ces pé¬
rils imaginaires dont on prétendait nous
effrayer par avance.
Cette guérison persistera-t-elle? Nous le
182 REVUE CRITIQUE.
saurons ; car nous avons pris soigneusement
l’adresse de la malade, qui a promis d’ailleurs
de revenir à notre consultation tous les
quinze jours. Il y a un autre opéré dans nos
salles, mais trop peu avancé pour en parler;
et deux autres malades réservés probablement
à l'opération. Tous les faits seront d’ailleurs
publiés in extenso, quel qu’en soit le résultat ;
nous pouvons toutefois ajouter ici déjà le
résultat d’une expérience qui n’a pu être
poussée plus loin, l’animal ayant succombé à
des causes étrangères. C’était un lapin qui
avait subi l’opération, et avait eu à la suite
la cornée fort opaque. Nous fûmes fort sur¬
pris de trouver six semaines après que l’opa¬
cité avait diminué de plus des trois quarts;
et voulant aider la nature en quelque chose,
nous avions chargé un de nos internes d’ap¬
pliquer sur l’œil dudit lapin une pommade
résolutive, lorsque l’animal succomba comme
il vient d’être dit. Tout cela est de date en¬
core trop récente pour emporter les convic¬
tions; il est remarquable pourtant que jus¬
qu’ici les prédictions fâcheuses de nos ophthal-
mologistes se sont trouvées en désaccord com¬
plet avec l’observation.
NOUVELLE DOCTRINE DE L’iNFECTlON PURULENTE;
lettre a M. le professeur Blandin, par J.-
P. Tessier.
Cette lettre, publiée dans le numéro de dé¬
cembre de la Gazette médicale , est la deuxième
en date ; la première remonte au mois de
juin, et M. Blandin y avait fait une réponse.
On sait, du reste, que la doctrine professée par
M. Tessier est d’une date beaucoup plus an¬
cienne; il l’avait émise dès 1856 dans un mé¬
moire présenté à l’Académie royale de méde¬
cine, et dès lors il avait trouvé dans M. Blan¬
din un redoutable adversaire ; il l’avait expo¬
sée avec un grand éclat dans V Expérience en
1858, et il la soutient aujourd’hui avec autant
de persévérance que M. Blandin en met de
son côté à la combattre. Si un débat qui dure
depuis six ans n’a pu ébranler les convictions
contraires de deux observateurs si recomman¬
dables, il faut assurément que la question soit
bien ardue et difficile. Commençons par rap¬
peler rapidement les principaux termes de la
discussion.
M. Blandin a donné le premier le nom
d 'infection purulente à cet état dans lequel le
sang mêlé dans ses propres vaisseaux, non
pas seulement avec les éléments du pus, mais
bien avec le pus en nature , est transporté
ainsi altéré dans toute l’économie et distribué
dans tous les organes. Cette infection, selon
lui, est toujours la conséquence d’une inflam¬
mation vasculaire, veineuse le plus souvent,
qui s’est terminée par suppuration, le pus se
trouvant entraîné par les courants sanguins
voisins du lieu ou il s est formé ; et l’infec¬
tion une fois produite engendre à son tour les
abcès dits métastatiques. Mais, comme cet
entraînement n’est pas toujours possible, la
phlébite ne constitue qu’une prédisposition à
l’infection purulente; en sorte que, chez les
blessés ou les opérés, il peut se développer trois
états morbides fort graves : la phlébite, l’in¬
fection purulente, et les abcès métastatiques;
de telle façon que le premier est la cause
d’où les deux autres découlent plus ou moins
immédiatement, et dont il importe d’autant
plus d’opérer la distinction , que leur succes¬
sion, bien que très fréquente, n’est cependant
ni constante ni nécessaire. Telle est exacte¬
ment la doctrine de M. Blandin.
M. Tessier rejette ce passage du pus dans
le sang; au lieu d’une infection, il y a, selon
lui, diathèse et fièvre purulente; et il écrit
en propres termes : — « La fièvre purulente
ne peut pas résulter du passage du pus dans
le sang à la suite des phlébites suppurées,
parce que ce passage est impossible , attendu
que le pus, à toutes les périodes de l’inflam¬
mation veineuse, est séquestré dans le canal
de la veine enflammée par des caillots et des
fausses membranes. » Sans doute la doctrine
ne s’arrête point là ; et en supposant la théo¬
rie de l’infection détruite , il s’agit de savoir
si la théorie de la diathèse est mieux appuyée ;
mais la discussion actuelle est tout entière
renfermée dans ces termes; M. Blandin ad¬
mettant que le passage du pus est quelquefois
impossible , M. Tessier affirmant qu’il l’est
toujours.
Déprimé abord, nous dirons que la question
nous paraît mal posée, et que la conclusion de
M. Tessier déborde un peu trop ses prémis¬
ses. A lui permis, au cas où il l’aura prouvé,
de dire qu’il n’existe pas un seul fait dé¬
montrant le passage du pus d’une phlébite
dans 'a circulation générale; mais affirmer
que ce fait inobservé aujourd’hui ne se pré¬
sentera pas demain, cela ne convient qu’aux
sciences dont les principes sont mieux arrêtés
que les nôtres. Ne disputons point du possible
ou de l’impossible ; nous avons déjà bien assez
de nous débattre avec les réalités.
La vraie question est donc de savoir s’il y
a des faits qui prouvent le passage du pus
dans le sang. M. Blandin allègue d’abord ses
observations propres; et il y joint celles de
Hunter, de Dance et d 'une foule d’autres.
Nous ferons bon marché des observations
beaucoup trop vantées de Dance ; M. Tessier
en a fait une critique si rude et si décisive,
que le mieux sera désormais de les laisser à
l’écart. Celles de M. Cruveilhier sont beaucoup
plus exactes, et nul autre anatomiste peut-être
n’a si bien étudié les diverses phases de la
phlébite. Mais la description tracée par cet
habile professeur est précisément toute en
REVUE CRITIQUE.
faveur des idées soutenues par M. Tessier ; et
il nous sera permis d’ajouter que, tout récem¬
ment, ayant demandé à M. Cruveilhier lui-
même s’il avait vu le pus communiquant libre¬
ment avec le sang dans une veine, il nous ré¬
pondit, après y avoir songé un instant, qu’il
n’oserait ni l’affirmer ni le nier, mais qu’il
n’en avait aucun souvenir.
Mais la discussion devient plus difficile avec
M. Blandin qui affirme, lui , avoir vu ce que
M. Cruveilhier n’a point vu, ce que Dance
n’avait fait qu’imaginer, ce que M. Tessier
refuse d’admettre. C’est même à propos d’une
observation recueillie dans le service de
M. Blandin que s’est élevé ce nouveau dé¬
bat. Voyons donc en quoi consiste cette obser¬
vation.
Un opéré meurt avec tous les symptômes
de l’infection purulente. A l’autopsie on trouve
des abcès métastatiques dans les poumons, et,
en en recherchant la cause, une phlébite avec
suppuration dans la veine crurale. Toutefois,
immédiatement au-dessus de la collection pu¬
rulente, « il existe un caillot fibrineux, ou
plutôt formé de pus concret, et qui adhère
aux parois de la veine dans toute sa circon¬
férence, et dans la longueur de 2 ou 5 centi¬
mètres. Ces adhérences sont assez solides
pour empêcher le pus de gagner la partie
supérieure et de passer dans le torrent cir¬
culatoire. »
Il faut en convenir , si la théorie du pas¬
sage direct du pus dans le sang n’avait pas
en sa faveur de faits plus concluants, il serait
difficile de comprendre comment elle aurait
séduit tant d’excellents esprits; et M. Tessier
demande à juste titre comment le pus aurait
pu franchir cette barrière d’un caillot si adhé¬
rent et si Solide. M. Blandin a prévu l’objec¬
tion; il y répond par avance en alléguant que
« ce bouchon était formé par du pus concret,
ou que tout au moins il s’était laissé pénétrer
par le pus placé au-dessous de lui; or, ajoute-
t-il, dans l’une ou l’autre hypothèse, il n’a pas
pu s’opposer à l’entraînement du pus par le
courant sanguin de la veine saphène interne,
avant sa solidification dans le premier cas,
après son imbibition purulente dans le se¬
cond. » Ces explications sont-elles bien sa¬
tisfaisantes? M. Blandin lui-même ne les a
données qu’à titre d’hypothèses ; et nous ne
voyons dans la réalité pure qu’un caillot qui,
selon les termes de l’ohservateur même, em¬
pêchait le passage du pus.
Jusque-là donc, M. Tessier triomphe; les
faits sont pour lui ou du moins ne sont pas
contre lui. Manifestement , pour ruiner
sa doctrine , il faudrait lui faire voir des
phlébites suppurées non limitées par un cail¬
lot ou par une inflammation adhésive. Or
J. Hunter, qui le premier a jeté une si vive
lumière sur l’histoire de la plilébite, a précisé¬
133
ment noté un cas de ce genre; nous le repro¬
duirons littéralement ;
« En examinant, dit Hunter, le bras d’un
homme qui était mort à l’hôpital Saint-Geor¬
ges, je trouvai les parois des veines, tant au
dessous qu’au dessus de l’ouverture faite par
la lancette, réunies en plusieurs endroits par
l’infiammation adhésive. J’observai aussi que,
dahs plusieurs parties de la surface interne
des veines , la suppuration avait commencé,
comme on l’observe sur les surfaces enflam¬
mées, mais qu’elle n’était pas encore arrivée
à la période d’ulcération. Dans plusieurs au¬
tres points, l’ulcération avait détruit le tissu
de la veine dans la direction de la surface du
corps : il s’était formé un abcès circonscrit.
Auprès de Vaisselle, la veine avait suppuré ;
mais au-delà de cette région il ne s’était
point formé d’adhérence, de sorte que le pus
avait eu un libre passage dans la circula¬
tion générale, et c'était probablement cette
circonstance qui avait causé la mort. »
Ce fait rappelé par M. Blandin paraît avoir
un peu tourmenté M. Tessier. Il cherche donc
à en détruire l’autorité, et il s’écrie :
« Est-ce là un fait constaté? La veine, dit-
il, avait suppuré; mais a-t-il trouvé du pus,
oui, ou non? S’il en a trouvé, il peut donc se
former un abcès sans adhérence, ce qui est
contraire à ce qu’il vient de dire ; s’il n’en a
pas trouvé, comment peut-il affirmer que la
veine a suppuré? »
Malgré toute la rareté et, si l’on veut, l’étran¬
geté du tait, ces objections ne nous semblent
point recevables. Est-ce là un fait constaté ?
M. Tessier n’a pas voulu dire sans doute que
Hunter l’aurait inventé ; seulement il paraît
croire que l’observateur s’est trompé; et delà
ce dilemme: a-t-il trouvé du pus, oui ou non ?
Il est à présumer qu’il en a trouvé, puisqu’il
affirme que la veine avait suppuré ; et le der¬
nier refuge de M. Tessier est dans cet argu¬
ment: s’il en a trouvé, il peut donc se for¬
mer un abcès sans adhérence, ce qui est con¬
traire à ce qu’il vient de dire. *
Mais quand Hunter aurait observé un fait
contraire à ses théories , êtes-vous donc en
droit de conclure pour les théories contre le
fait? Il faudrait, comme vous-même vous l’a¬
vez dit de Dance, louer hautement l’observa¬
teur d avoir laissé lé fait intact et fourni ainsi
des preuves contre lui-même. Est-il vrai ce¬
pendant que Hunter se soit contredit? En au¬
cune façon ; Hunter dit seulement que quelque¬
fois l’inflammation adhésive obstrue la veine
entre le point qui suppure et le cœur, et
qu’alors le pus s’accumule dans un foyer cir¬
conscrit, ce qui constitue un abcès : et il dit
non moins nettement que quand le pus passe
librement dans le sang, il ne s’accumule pas
en foyer, ce qui est très clair, et conséquem¬
ment qu’il n’y a pas d’abcès possible. Ce qu
184
REVUE CRITIQUE.
n’empêche pas qu’on ne trouve du pus dans la
veine, comme on en trouve dans les veines
enflammées ouvertes à la surface du moignon.
Mais l’observation de J. Hunter est-elle si
rare, après tout, qu’il soit difficile d’en citer
d’analogues? M. Blandin, d’un côté, affirme
qu’il a vu dans des phlébites suppurées le pus
libre dans la cavité de la veine; M. Bérard
aîné, qui a traité cette question à l’article pus
du Dictionnaire en 50 volumes, dit avoir fré¬
quemment constaté que le pus contenu dans
les veines pouvait être sans obstacle conduit
du côté du cœur; il rapporte un fait de
M. Velpeau qui paraît hors de toute espèce de
doute ; et pourquoi d’ailleurs aller chercher
si loin des exemples ? M. Tessier lui-même a
déclaré quelque part qu’il en avait vu plusieurs;
seulement il a tenté d’en donner une inter¬
prétation qui sauvât sa théorie. Suivant lui,
donc :
« Il arrive souvent qu’au moment même où
une phlébite se développe , le sang est déjà
modifié sous l’influence de la diathèse purulen¬
te... Dans ces cas, lorsqu’une phlébite s’arrête
à une certaine distance d’une grosse veine
collatérale, il reste entre le caillot obtura¬
teur et cette collatérale une portion de veine
dans laquelle le sang stagne... Ce sang sta¬
gnant se présente tantôt à l’état de caillots
demi-liquides et noirâtres, tantôt à l’état de
fluide noirâtre et non coagulable, tantôt à
l'état de pus... Mais ce sang purulent ne ré¬
sulte pas d’un mélange du pus contenu dans
le foyer; en effet, je l’ai toujours trouvé isolé
du foyer par une adhérence obturatrice....
Dans ce cas- ci, la veine n’est point enflammée,
et elle conserve ses caractères de souplesse
et de transparence dans ses parois. Ce sang,
plus ou moins purulent, peut évidemment se
mêler au torrent circulatoire; mais c’est là
une circonstance fort indifférente, si le sang
qui circule est déjà lui-même en voie de trans¬
formation. »
Au point où nous sommes arrivés, nous
pouvons bien arrêter et clore le débat; car
tout le monde est d’accord sur la réalité des
faits ; c’est sur l’interprétation seule que Ton
diffère. Ainsi, en résumé:
1° Il y a des phlébites dans lesquelles le
pus est exactement limité par des caillots ou
par des adhérences. Alors les adversaires de
M. Tessier présument que le pus, par infiltra¬
tion ou de toute autre maniéré, peut encore
se mêler avec le sang; le fait nous paraît ré¬
pugner absolument à cette hypothèse ;
2° Il y a des cas dans lesquels le pus est
libre dans la veine, et peut évidemment se
mêler au torrent circulatoire ; mais M. Tes¬
sier prétend qu’alors il n’y point de phlébite,
mais bien transformation directe du sang en
pus sous l’influence de la diathèse puru¬
lente; et comme preuve, il avance que la
veine garde sa souplesse et sa transparence.
Cette interprétation est-elle admissible?
Nous n’avons jamais vu de cas de ce genre,
et nousne saurions répondre parnous-mêmes.
Les adversaires de M. Tessier ne l’ont pas
encore suivi sur ce terrain, et la première
question à résoudre désormais sera de savoir
si, dans ces cas de libre communication du
pus, la veine est ou non altérée dans sa tex¬
ture, en un mot, s’il y a ou s’il n’y a pas phlé¬
bite. Jusque-là nous nous tiendrons dans le
doute sur la valeur définitive de Tune et de
l’autre théorie.
de l’l\ütilité de l’extirpation des cancers,
par M. Leroy d’Étiolle.
Tel est le titre qui conviendrait le mieux à un
mémoire sur la diathèse et la dégénérescence
cancéreuses , lu récemment à l’Institut par
M. Leroy d’Etiolles. Frappé du dissentiment
qui règne parmi les praticiens au sujet de
l’opération du cancer, et désirant pour son
propre compte savoir précisément à quoi s’en
tenir, il a cherché à faire une statistique des
affections cancéreuses; après avoir dressé
en diverses langues des tableaux indiquant les
points à éclaircir, il les a adressés aux univer¬
sités, aux sociétés savantes, aux médecins
les mieux placés; et c’est ainsi qu’il a obtenu
des renseignements de tous les départements
du royaume, et de plusieurs pays étrangers.
En attendant une collection plus complète de
ce côté , il a commencé par réunir ses docu¬
ments français, et ce premier travail com¬
prend une masse de 2781 faits recueillis par
174 médecins. Des chiffres aussi imposants
lui permettaient d’éclaircir plusieurs questions
de l’histoire des cancers, même en dehors du
traitement; voyons à quels résultats il a été
conduit.
En examinant d’abord l’âge des sujets, on
trouve que sur ces 2781 malades,
1227 avaient plus de 40 ans;
1061 avaient plus de 60 ans.
Si Ton recherche ensuite la fréquence rela¬
tive du cancer dans diverses organes, on voit
que le cancer de l’utérus figure dans la masse
pour ; — celui des seins pour le can¬
cer des lèvres chez les hommes (probable¬
ment par suite de l’usage de la pipe) ,
pour chez les femmes seulement pour
t centième.
Quant aux influences sous lesquelles se dé¬
veloppe le cancer, M. Leroy établit que la
transmission héréditaire est pour 1 dixième
seulement, les scrofules pour un dixième,
la syphilis pour 1 cinquième; pour le reste la
cause première est inconnue.
Nous rapportons ici exactement les données
échappées à l’auteur ; nous disons échappées ,
car il est évident qu’une statistique aussi va-
185
REVUE CRITIQUE.
gue et aussi incomplète perd presque toute sa
valeur. M. Leroy a prévu ce reproche ; il
répond par avance quTZ n’a pas eu la pensée
défaire ressortir de cette statistique toutes
les déductions qu’on peut y puiser. Mais c’est
précisément de quoi nous nous plaignons;
et s’il n’a pas voulu se livrer lui-même à
ce travail, au moins aurait-il dû publier
ses tableaux , afin que les déductions
n’en fussent pas perdues. Sur la question
même qui a principalement attiré son atten¬
tion, la question de la terminaison du cancer
opéré ou non opéré, nous regrettons de ne
pas trouver beaucoup plus de précision et de
netteté.
« Ce que je demande aujourd’hui à cette
statistique, dit l’auteur, ce que nous ne pour¬
rions attendre d’aucune autre, c’est de nous
apprendre si l’on fait vivre plus longtemps en
extirpant le mal qu’en l’abandonnant aux seuls
efforts delà nature. Eh bien! nous trouvons
que sur 1192 malades non opérés qui vivent
encore ou qui sont morts cancéreux, 18 ont
vécu plus de trente ans après le développe¬
ment de la maladie, laquelle parvenue à un
certain degré demeurait stationnaire et indo¬
lente ; tandis que sur 801 cancéreux opérés,
soit par l’instrument tranchant, soit par les
caustiques, nous en trouvons 4 seulement dont
l’existence se soit prolongée pendant le même
laps de temps.
« Pour la durée de 20 à 50 ans, nous trou¬
vons 34 non opérés, 14 opérés.
« Pour la période de 6 à 20, la catégorie
des opérations nous donne 88, et celle de la non
extirpation 228. L’avantage sous le rapport des
longues durées d’existence n’est pas, comme
on le voit, du coté des opérations. »
Il y a d’abord une erreur matérielle dans
les chiffres que M. Leroy devra corriger;
1192 malades non opérés et 801 opérés font
un total de 1993 malades; en sorte qu’il en
reste 788, d’après son compte, qui ne figurent
ni dans l’une ni dans l’autre catégorie, et
qu’il est urgent d’y réintégrer.
Et puis, comment dans ces opérations con¬
fondre celles qui ont été pratiquées pour le
cancer des lèvres par exemple , où la morta¬
lité est très faible, et les extirpations du sein,
où la mortalité est très forte ? Sans doute en
montrant que l’opération tue fréquemment
par elle-même, la thèse que soutient M. Le¬
roy aura un argument de plus ; mais notre
rôle à nous n’est pas de renforcer ou d’affai¬
blir à priori une thèse quelconque; ce qui
nous importe est d’avoir des documents clairs
et précis.
Après les malades qui ont vécu le plus long¬
temps, M. Leroy revient à ceux qui ont vécu
le moins longtemps.
« Nous trouvons alors, dit-il, prenant pour
point de départ l’apparition de la maladie ,
que la durée de la vie des non-opérés est de
5 ans pour les hommes, 5 ans 6 mois pour
les femmes; tandis que pour les cancéreux
opérés, la durée moyenne , toujours à partir
du développement, est de 3 ans 2 mois pour
les hommes , 6 ans pour les femmes.
« Mais si maintenant, décomposant ce ré¬
sultat, nous recherchons quel temps s’est
écoulé avant et après l’opération , nous trou¬
vons une durée moyenne pour les hommes de
5 ans 9 mois avant l’opération, et de 1 an 5
mois seulement après; pour les femmes de 3
ans 6 mois avant l’opération, et de 2 ans 6 mois
après. »
Et pourquoi, s’il vous plaît, n’avoir pas fait
cette décomposition pour les opérés qui ont
vécu plus de 5 ou 6 ans? Comment aussi, en
séparant les sexes, ne pas avoir songé à la
séparation beaucoup plus importante des
âges? M. Leroy n’est nullement frappé de ces
lacunes ; il s’admire dans son œuvre , il se
rend quelque part cette justice à lui-même :
« Une condition indispensable à observer
dans toute statistique, c’est de n’établir de
comparaison qu’entre des cas semblables.
Pour celle-ci, il importait, et je n’y ai pas
manqué, de prendre séparément chaque organe
et chaque forme apparente de la maladie. »
Laissons d’abord ce principe si légèrement
posé, que la statistique veut des faits sembla¬
bles. Là où les faits sont semblables, il suffit
d’un seul pour les juger tous, et la statistique
est inutile; c’est pourquoi la physique et Ta
chimie; agissant sur des faits semblables, n’ont
nul besoin de statistique. C’est bien assez,
et il est déjà fort difficile de rassembler les
cas les plus analogues ; et véritablement on
dirait que M. Leroy n’y a même pas songé.
Il a pris séparément chaque organe , et cha¬
que forme de la maladie. Mais où donc ? Par¬
tout ailleurs assurément que dans son mé¬
moire, où nous n’en trouvons pas le premier
mot.
Nous insistons sur cette critique, parce que
nous regardons la pensée qui a inspiré ce
travail comme véritablement importante, et
parce que nous désirons que M. Leroy achève,
avec toute la rigueur désirable, l’œuvre qu’il
a si largement commencée. En classant tous
ses faits, en n’en omettant aucun, il arrivera
certainement à des conséquences inattaqua¬
bles ; tandis qu’il n’y en a pas une seule main¬
tenant qui soit à l’abri des objections. Voici, par
exemple, le paragraphe le plus remarquable
peut-être du mémoire; il soulève une des
plus hautes questions de théorie, et il ne
craint pas de conclure; mais qu’est-ce qu’une
conclusion tirée d’une centaine de faits sur
près de trois mille?
« Les médecins qui croient à la dégéné¬
rescence et à l’infection diront sans doute que
si l’extirpation est ordinairement suivie de
REVUE CRITIQUE.
186
récidive, si elle produit si peu de guérisons,
c’est qu’elle n’a pas eu lieu assez tôt. Inter¬
rogeons à cet égard les chiffres, et nous ap¬
prendrons que dans le nombre des maladies
cancéreuses qui ont récidivé, et se sont ter¬
minées d’une manière funeste , 61 avaient
été extirpées moins d’un an après leur appa¬
rition. Et, comme contre-partie de ce résul¬
tat, nous voyons que 30 malades opérés après
5 ans écoulés depuis le développement ont
été exempts de récidive, et qu’il en a été de
même pour 22 autres opérés après plus de
10 ans. Que devient en présence de ces rap¬
prochements la théorie de la dégénérescence
et de l’infection?»
La conclusion générale du mémoire est
qu’il ne faut opérer aucun cancer, et que l’in¬
tervention de la chirurgie est inutile et même
préjudiciable. Or, cette conclusion est illogi¬
que et fausse de tout point ; elle ne ressort
en aucune façon de la statistique invoquée à
l’appui ; et elle est bien loin de compter autant
d’autorités en sa faveur que M. Leroy a l’air
de le croire. Nous citerons , par exemple, d’a¬
près lui, ce passage d’une lettre de M. Flau¬
bert de Rouen :
« La plupart des cancers que j’ai opérés,
écrit M. Flaubert, ont reparu, soit à la place
qu’ils occupaient, soit dans le voisinage ou
au loin. Maintenant je n’opère les cancers
qu’à contre-cœur. Je n’opère plus ceux qui
s’accompagnent de ganglions, de douleurs de
reins, de douleurs comme rhumatismales ; et
je suis convaincu, malgré quelques cas de
non-récidive, que V espèce humaine gagnerait
à la défense presque absolue de V ablation des
cancers. »
Il semble qu’on ne puisse rien dire de plus
fort; et pourtant nous irons plus loin que
M. Flaubert lui -même, et nous dirons que la
défense absolue d’opérer le cancer serait fa¬
vorable à l’espèce humaine. Mais qu’est-ce
que cela fait en réalité à la pratique? et d’a¬
bord qu’est-ce que cela veut dire? Cela veut
dire que sur 100 individus par exemple, 93 ou
plus gagneraient à ne pas être opérés ? et que
le malheur de deux ou trois autres qui pour¬
raient y perdre serait un léger dommage pour
la masse. Mais le chirurgien au lit du malade
n’a pas à s’enquérir de l’espèce humaine ; et
le vrai point, et le seul point qui le touche, est
de rechercher si le malade ici présent gagnera
ou perdra à l’opération.
Quelles sont donc enfin les indications légi¬
times auxquelles le chirurgien pourra et devra
même obéir? Il serait trop long de les produire
ici avec tous les développements nécessaires;
mais tout praticien consciencieux les trouvera
aisément de lui-même, en appliquant à la
médecine opératoire cette grande loi de la
morale universelle : Ne fais pas h autrui ce
que tu ne voudrais pas qui te fût fait.
MÉMOIRE SUR LA RÉSECTION DE LA MACHOÎRE
inférieure , considérée dans ses rapports
avec les fonctions du pharynx et du larynx,
par M. Bégin.
La résection de la mâchoire inférieure ne
menace en général la vie des sujets , ni par
l’abondance du sang perdu, ni par la violence
des douleurs et l’épuisement qui en est la
suite , ni par la gêne subite apportée à des
fonctions importantes ; sous ces divers rap¬
ports, qui comprennent les dangers immédiats
des opérations , celle-ci présente des condi¬
tions ordinairement favorables. Seulement,
dès que les sections de l’os sont portées des
deux côtés à une certaine distance en arrière,
il se produit parfois tout à coup un accident
capable d’occasionner instantanément la mort;
la langue se porte en arrière , s’y pelotonne,
s’y contracte , et y forme un obstacle insur¬
montable à l’entrée de l’air dans le larynx ;
ce danger, signalé d’abord par Delpech, s’est
assez souvent représenté depuis ; dans un cas
très grave, M. Lallemand fut obligé d’ouvrir
le larynx en toute hâte pour remédier à l’âs-
phyxie. De là le précepte généralement suivi
de se rendre maître de la langue , avant de
couper ses dernières attaches, soit en la fai¬
sant. saisir par un aide dont les doigts sont
garnis de linge, soit en traversant sa face in¬
férieure avec un lil dont l’aide s’empare.
Tout cela est suffisamment connu ; mais ce
qui avait échappé à l’observation, c’est que la
rétrocession ou le pelotonnement de la lan¬
gue en arrière peut ne se produire que con¬
sécutivement , avec lenteur , n’entraver que
graduellement les fonctions du pharynx, n’al-
tcrer enfin les rapports du larynx au point de
déterminer l’asphyxie qu’à l’époque où cet
accident ne semble pas à redouter et où la
guérison paraît certaine. Voici le fait qui a
éveillé sur ce point l’attention de M. Bégin;
nous dirons après quelles Sont les conséquen¬
ces pratiques qü’il en a tirées.
Un homme de 54 ans entra à la clinique de
Strasbourg pour se faire opérer d’un énorme
cancer siégeant sur la partie moyenne de la
mâchoire inférieure. La résection dut être
portée assez loin ; à gauche, la mâchoire fut
sciée sur son angle ; à droite, l’opérateur dut
couper d’abord avec des ciseaux courbes l’at¬
tache du muscle temporal à l’apopfiyse coro-
noïde, puis glisser la scie à chaîne derrière le
col maxillaire et en opérer la section. Après
la ligature des vaisseaux et pendant les quel¬
ques instants de repos accordés au malade
avant de procéder au pansement , on put ob¬
server la rétrocession linguale primitive ;
l’aide chargé de maintenir la langue ayant
été distrait, cet organe se porta brusquement
en arrière, s’y pelotonna, formant une sorte
de globe appliqué avec force contre le fond
REVUE CRITIQUE
de l’arrière - bouche ; la respiration s’arrêta
aussitôt, le sujet s’affaissa sur lui-même, les
yeux se renversèrent dans les orbites , de lé¬
gères secousses agitèrent les membres ; et
ces phénomènes alarmants ne cessèrent que
quand l’opérateur , saisissant le fil passé à la
face inférieure de la langue, la retira en avant
et mit ainsi un terme à l’obturation du la¬
rynx.
Les lambeaux avaient été taillés de manière
à pouvoir se réunir sur la ligne médiane ; ils
furent fixés par la suture entrecoupée , la
langue retenue à l’un de ces points de suture,
et le tout affermi par un bandage contentif.
Les premiers accidents ne présentèrent
rien de grave. Seulement le second jour la
déglutition devint difficile, s’accompagna d’une
toux provoquée par le passage d’une partie
des liquides à travers la glotte , et il fallut
placer dans l’œsophage une sonde dont le pa¬
villon fut ramené à la narine. Cette sonde,
d’ailleurs bien supportée, permit l’ingestion
facile des boissons et d’aliments demi-liquides.
L’état général s’améliora rapidement ; seule¬
ment de temps à autre la respiration devenait
laborieuse. La chute prématurée des points
de suture avait obligé de fixer la langue aux
premières pièces du pansement sans que la
guérison parût devoir être moins assurée.
Tout à coup, le onzième jour, l’opéré fut pris
d’un accès de suffocation des plus intenses ;
la tête renversée en arrière, le visage livide,
les lèvres bleuâtres, les yeux hagards, la res¬
piration haute et suspirieuse, le pouls petit
et concentré. Le chirurgien de garde, appelé
aussitôt, essaya quelques stimulations exté¬
rieures, ôta la sonde œsophagienne; mais les
efforts continuèrent; les voies respiratoires
s’engouèrent , et en quatre heures , malgré
les moyens les plus actifs, le malade suc¬
comba.
L’autopsie fut faite 56 heures après la mort,
avec le plus grand soin, pour ne rien déranger
ni à l’appareil, ni à l’état des parties. Une in¬
cision pratiquée le long de la région latérale
droite du cou pénétra dans le pharynx et
l’œsophage sans altérer aucun rapport. — « On
put observer et constater alors que la glotte,
directement inclinée en arrière, était en con¬
tact avec la paroi postérieure du pharynx qui
lui formait une sorte d’opercule; que l’hyoïde,
au lieu d’être horizontal, avait une direction
parallèle à l’axe du cou ; enfin que la langue,
entraînée vers le fond de la gorge, y formait
une sorte de globe assez semblable à la partie
moyenne d’un muscle fortement contracté.
Les bords de la glotte étaient légèrement tu¬
méfiés; un liquide spumeux, médiocrement
abondant, occupait les bronches ; le paren¬
chyme pulmonaire, surtout du côté droit, était
engoué ; les cavités droites du cœur et les
veines contenaient beaucoup de sang. Les au-
m
très organes ne présentaient aucune trace
appréciable de lésion. »
Voilà donc un exemple de rétraction con¬
sécutive , dans laquelle , ainsi qu’on le voit,
non-seulement la langue était portée en ar¬
rière , mais le larynx et l’hyoïde avaient subi
un mouvement de bascule de bas en haut et
d’avant en arrière, par l’effort continu des
muscles stylohyoïdiens , digastriques , stylo-
glosses, etc. Le fait bien constaté parla dissec¬
tion, la théorie est facile à déduire ; mais une
autre recherche plus importante pour la pra¬
tique doit tendre à découvrir la cause directe
de cette rétraction et les moyens de s’y op¬
poser.
La cause n’est nullement obscure ; en divi¬
sant les insertions antérieures de la langue et
de l’os hyoïde, on laisse toute liberté d’action
aux muscles postérieurs ; cette action est d’au¬
tant plus puissante que la résection se rap¬
proche davantage des angles de la mâchoire;
de là, en ce qui concerne le pronostic, un plus
grand péril à mesure que la résection est plus
considérable ; et pour le traitement, la néces¬
sité de retenir la langue en avant, par des
moyens assez puissants pour contre-balancer
l’action des muscles postérieurs. Cette néces¬
sité avait bien été aperçue ; mais comme on
ignorait le danger signalé aujourd’hui par
M. Bégin, on n’avait proposé que des moyens
insuffisants ou illusoires.
On a recommandé de fixer la langue aux
dents demeurées intactes sur les deux tron¬
çons de l’os. Mais il est évident que plus la
résection aura porté en arrière, et moins les
dents conservées seront propres à cet office;
de telle sorte que cette triste ressource échap¬
perait précisément d’autant plus que le besoin
s’en ferait sentir davantage.
On a proposé d’attacher le fil qui retient la
langue à l’appareil de pansement; l’observa¬
tion qu’on vient de lire témoigne d’abord con¬
tre l’insuffisance de cette précaution. M. Bégin
remarque, déplus, que le mode de pansement
même favorise, en beaucoup de cas, la rétrac¬
tion consécutive. En réunissant d’un côté à
l’autre les parties molles, le chirurgien tiraille
la peau , l’oblige à presser les parties anté¬
rieures qu’elle embrasse, et à les rejeter vers
le centre de la région , c’est-à-dire vers la
colonne vertébrale , avec une force propor¬
tionnée à l’étendue de la perte de substance
qu’elle a éprouvée.
En conséquence, une première et impor¬
tante précaution doit consister à n’appliquer
dans les cas de ce genre que des appareils
simplement contentifs. Rapprochez de haut
en bas les portions transversales des inci¬
sions , mais évitez tout rapprochement labo¬
rieux des lambeaux latéraux dans la direction
longitudinale. Sans que l’art ait tant à se
tourmenter, la nature suffit à fermer la plaie,
*88 REVUE CRITIQUE.
à suppléer jusqu’à un certain point les parties
enlevées, de façon même à dépasser souvent
les espérances qu’on avait conçues.
Quant au moyen de maintenir solidement la
langue et le larynx, M. Bégin en a adopté un
très simple, qui consiste à former une sorte
de mâchoire inférieure artificielle avec un fil
métallique solide partant de la nuque, passant
au niveau et à une distance convenable de la
plaie, et fixé dans sa situation à l’aide de quel¬
ques jets de ruban. Sur le milieu de ce cercle,
immobile et résistant, doit être attaché le fil
qui traverse la face inférieure de la langue,
laquelle sera ainsi maintenue jusqu’à ce qu’elle
ait contracté de nouvelles et solides adhé¬
rences. La tension du fil d’attache , pour le¬
quel il sera bon de choisir un lien en caout¬
chouc, sera calculée de manière à permettre
les mouvements de déglutition, et à s’opposer
seulement à ce que la langue s’éloigne trop en
arrière ; trop lâche , il serait manifestement
inutile; trop tendu, il serait douloureux, gê¬
nerait les actions normales, et couperait trop
vite les parties placées au devant de lui.
L’expérience , du reste, a déjà parlé en fa¬
veur du nouveau moyen.
« En 1838 et 1839, dit M. Bégin, indépen¬
damment de plusieurs opérations plus res¬
treintes de ce genre, j’ai pratiqué deux gran¬
des résections de la mâchoire inférieure. Dans
un de ces cas, les traits de scie portèrent sur
les angles de l’os ; dans l’autre, l’instrument
agit au devant des deux dernières dents mo¬
laires d’un côté, et fut appliqué sur la branche
maxillaire du côté opposé. Afin de remédier
au désordre de la déglutition, je fus encore
obligé, dans cette dernière circonstance, d’in¬
troduire une sonde œsophagienne qui fut reti¬
rée le huitième jour. Chez ces deux opérés,
dont les observations ne présentent d’ailleurs
rien de remarquable, il a été facile de con¬
stater combien le cercle métallique auquel la
langue était fixée remplissait parfaitement le
but proposé. Dans les deux cas, 1a. guérison
fut obtenue sans la plus légère menace de
suffocation. Malgré l’absence de moyens de
réunion d’un côté à l’autre, les parties se sont
assez bien rapprochées pour que la difformité
pût être dissimulée, chez le premier malade,
à l’aide d’une sorte de cravate montante ; et
pour que , chez le second , il suffît d’un men¬
ton en argent pour prévenir la déperdition
trop considérable de la salive. » ( Annales de
la Chirurgie, avril 1843.)
Obstétrique
RETENTION PROLONGEE d’üN FOETUS MORT DANS
l uterus, observée a deux reprises diffé¬
rentes chez la même femme, par meyer, de
Creutzburg.
Une femme de 33 ans, délicate, nerveuse,
était accouchée en 1852 d’un fœtus mort à
sept mois de grossesse, puis dans les cinq
années suivantes de trois enfants vivants et à
terme. L’usage des eaux ferrugineuses et une
vie très régulière avaient sensiblement amé¬
lioré sa santé, lorsqu’en août 1859 elle devint
enceinte pour la cinquième fois. Les premiers
mouvements de l’enfant se firent sentir le
la décembre. Quatorze jours après cette épo¬
que, elle éprouva une vive frayeur, puis des
frissons, et bientôt un notable dérangement
de santé consistant dans la constipation , des
tiraillements douloureux dans le bas-ventre,
la perte de l’appétit et du sommeil , de fré¬
quents spasmes de poitrine, et bientôt de l’amai¬
grissement ; par l’orifice utérin entr’ouvert
s écoulait en abondance un liquide jaunâtre,
quelquefois sanguinolent, sans odeur ni âcreté.
Le 27 mars 1840, sept mois après la concep¬
tion, un fœtus de 2ü semaines , putréfié ainsi
que le placenta , fut expulsé au milieu d’une
hémorrhagie très violente qui ne fut arrêtée
qu avec beaucoup de peine. Les règles repa¬
rurent le 24 avril, et les forces ayant été bien¬
tôt réparées, une nouvelle conception eut lieu
en juillet 1841. Le 17 octobre, le fœtus cessa
de vivre, après un frisson avec tremblement
bientôt suivi des symptômes observés à la
grossesse précédente. Divers moyens furent
employés sans succès pour exciter la contrac¬
tilité de l’utérus et débarrasser la malade. Le
6 février le fœtus putréfié fut expulsé par
fragments. Une perte considérable suivit cette
expulsion et alla croissant, jusqu’à ce qu’enfin,
au bout de 24 heures , le placenta qui était
très compacte eût été extrait. Les règles n’en
revinrent pas moins au bout de quatre semai¬
nes, mais le rétablissement se fit longtemps
attendre. ( Berlin, medic. Zeitung , 1842.
n° 52.)
Dans l’immense majorité des cas, la pré¬
sence d’un fœtus mort dans l’utérus et sa
rétention prolongée ne portent aucune atteinte
à la santé de la mère. Il y a pourtant à cette
règle quelques exceptions, et l’observation
précédente , entre autres , en témoigne. Il
n’est pas question des cas dans lesquels la
rupture des membranes permet la pénétration
de l’air dans la poche amniotique. La putréfac¬
tion au contact de l’air donne lieu , pour peu
qu’elle se prolonge, à des accidents de résorp¬
tion qui peuvent gravement compromettre la
vie. Tel n’a point été le cas de Meyer. In¬
odore et sans âcreté aucune, l’écoulement au¬
rait au contraire présenté une fétidité remar¬
quable, si les membranes eussent été rompues.
L’altération qu’a deux fois éprouvée la santé de
la mère est donc la conséquence delà rétention
prolongée du produit de la conception , et
c’est parce que ce fait peut être considéré
comme exceptionnel qu’il nous a semblé digne
d’être rapporté.
BULLETIN CLINIQUE.
Pharmacologie chinargicale.
189
DES MOX A S DE MARMORAL , par M. A. GüÉ-
PRATTE , D. M.
Mille substances ont été proposées pour la
confection des moxas, et chaque jour en mul¬
tiplie le nombre : des feuilles séchées à l’om¬
bre, le duvet de certains végétaux, l’amadou,
la laine, la soie, le coton cardé, la toile de
coton, la moelle de certaines plantes, l’eau-
de-vie, la poudre, etc., ont eu leurs preneurs.
De ce coup d’œil rapide il ressort, à mon
avis, que beaucoup de praticiens ne se sont
pas rendu compte du mode d’action de ce
moyen ; car si le but était seulement de pro¬
duire une escarre , et une suppuration dont
l’effet est révulsif, pourquoi se préoccuperait-
on, comme on le fait, de la matière à brûler?
un charbon , un fer rougi au feu , un corps
combustible quelconque serait mis en usage
avec le même avantage. Mais , si je ne me
trompe, le désir doit être d’obtenir une action
lente et progressive , d’attirer les fluides vers
le point sur lequel on agit, de déterminer une
congestion pendant l’opération même.
Avec de semblables idées, nous rejetons à
tout jamais l’alcool , la poudre à canon , les
feuilles sèches.... l’amadou même que le doc¬
teur Potel, dont j’aime la pratique, emploie
d’une manière exclusive. Le coton cardé a
l’immense inconvénient de nécessiter le cha¬
lumeau dont le jeu n’est pas facile, quand on
veut obtenir, comme il le faut ici, une igni-
tion égale, régulière ; plongé dans une disso¬
lution de nitrate de potasse, il brûle seul, mais
avec trop peu de régularité encore, et en lan¬
çant des flammèches toujours désagréables.
Après de nombreux essais, j’accorde la pré¬
férence aux moxas , trop peu connus , de
marmoral ; leur préparation est simple, leur
application commode, et leur action régulière
et facile se règle aux vœux de l’opérateur :
une feuille de papier non collé, trempée dans
du sous-acétate de plomb et séchée convena¬
blement, suffit pour confectionner 60 cylindres
qui brûleront seuls, toujours parallèlement à
la base, et avec assez de lenteur pour dévelop¬
per graduellement cette chaleur qui doit enfin
faire éclater l’épiderme et produire l’escarre.
Ainsi, pas de flammèches, pas de fumée pour
gêner le praticien, pour incommoder le ma¬
lade, pour renouveler les quintes de toux des
phthisiques, par exemple. Au papier je substi¬
tue généralement le calicot neuf sans apprêt;
je taille des bandelettes ayant une fois et de¬
mie la hauteur des moxas, je les plie, les roule
et retiens le dernier tour par quelques points
d’aiguille séparés. De cette façon je n’ai pas
un cylindre parfait , mais un cône tronqué
dont la base a une assise assez large pour ne
point nécessiter le secours d’un instrument
particulier, d’une pince ou autre. Il tient
seul, surtout en ayant soin d’humecter la
peau. Il suffit donc de maintenir solidement
le patient.
Tout récemment, dans le trimestre dernier,
le docteur anglais Osborne a proposé pour
moxa un morceau de chaux vive. Quelques
gouttes d’eau jetées sur cette substance déve¬
loppent instantanément 500 degrés de chaleur.
L’inventeur le met au-dessus de tous les au¬
tres à cause de son action subite : il me sem¬
ble être tombé dans la faute que je reproche
à beaucoup de ses prédécesseurs.
Nous, avec nos idées, nous le condamnons
pour cette raison seule , parce que , nous le
répétons, nous voulons un effet lent et pro¬
gressif. Si nous pensions autrement, nous ne
nous servirions jamais que du cautère actuel;
mais l’expérience, notre grand maître en pa
reille matière, nous apprend tous les jours que
ces deux moyens d’appliquer le feu ne s’em¬
ploient pas indifféremment l’un pour l’autre.
( Clinique de Montpellier , mai 1843.)
BULLETIN CLINIQUE.
Observations obstétricales , par M. le
docteur Fabrège , ancien interne des hô¬
pitaux de Montpellier, lauréat de la Faculté
de la même ville, etc.
Accouchement par l’épaule , engagement
simultané, des membres thoracique et ab¬
dominal gauches; terminaison par les seuls
efforts de la nature.
Obs. i.— Le 7 septembre dernier, à 9 heures
du matin , je fus appelé par madame Mallet,
accoucheuse, dans une maison de la rue Saint-
Honoré. La personne pour laquelle on ré¬
clamait mon assistance était une femme de
26 ans, d’une constitution athlétique, aussi
bien conformée que possible. Elle avait reçu,
il y avait huit jours, un violent coup de pied
dans le ventre ; le travail était en pleine acti¬
vité depuis il heures du soir de la veille • il
y avait deux heures que la poche des eaux
s’était rompue et à peu près complètement
vidée. Un autre médecin avait été déjà appelé
avant moi.
A mon arrivée auprès de la femme, je con¬
statai une présentation du bras gauche, posi¬
tion acromio-iliaque gauche ou 2e position ;
de plus, le pied du membre abdominal du
même côté était engagé assez avant dans le
vagin : il avait été amené par le confrère qui
m’avait précédé. Je cherchai à faire rentrer
190
BULLETIN CLINIQUE,
le bras et à saisir l’autre pied ; mes efforts
furent inutiles : la matrice les paralysait par
sa vigoureuse résistance.
Vers midi , nous fîmes plonger la patiente
clans un bain général, à l’effet de calmer l’ir¬
ritation que nos manœuvres avaient provo¬
quée. Il y avait à peine une heure qu’elle y
était , lorsque, sous l’influence d’une forte
douleur, les membres thoracique et abdomi¬
nal gauches se montrèrent en totalité hors
de la vulve, et furent bientôt suivis du mem¬
bre abdominal. droit. Nous la fîmes de suite
retirer de l’eau, et nous aidâmes à la termi¬
naison de l’accouchement. L’arrière-faix sortit
en même temps que la tête ; la matrice revint
sur elle-même avec une extrême rapidité ;
aussi, pas d’hémorrhagie. Du reste, l’absence
de celle-ci, pendant tout le cours du travail,
s’explique par cette circonstance que l’enfant
étant mort, et depuis plusieurs jours, comme
nous ont autorisés à le croire l’examen de
son corps et celui du placenta, les vaisseaux
utéro-placentaires devaient être vides de sang
et en partie flétris.
Prescription : Potion calmante composée
de sirop d’éther, de sirop théba'ique, ana. 15
grammes; d’eau de fleurs d’oranger, d’eau de
menthe et d’eau de laitue, ana. 50 grammes,
à prendre par cuillerées. — Infusion de fleurs
de tilleul et de feuilles d’oranger.
Quelques instants après la délivrance il
s’établit une vive réaction générale.
8 septembre. L’accouchée a beaucoup souf¬
fert, la nuit, de douleurs rénales et de tran¬
chées utérines ; elle est en moiteur ; elle a
uriné plusieurs fois assez librement ; perte
ordinaire.
Prescription : Diète, infusion de fleurs de
mauve miellée. Cataplasmes arrosés de lau¬
danum sur la région hypogastrique.
9 septembre. Cessation des tranchées. Même
prescription.
10 septembre. Douleur aiguë correspondant
à l’S iliaque du colon. Nous pensons qu’elle
est due à la présence de gaz et de matières
fécales. Commencement d’éruption miliaire.
Prescription : Légère infusion d’anis vert,
lavement avec eau de pariétaire et miel.
11 septembre. La douleur intestinale a cédé.
12 septembre. L’éruption est très considé¬
rable. Tension des seins, état fébrile.
Prescription : Eau de veau et de feuilles
d’oranger. Nous recommandons aux person¬
nes qui sont autour de la malade de ne pas
trop la couvrir.
15 septembre. Douleurs de reins et d’en¬
trailles. Les vésicules miliaires sont en pleine
voie de dessiccation. État presque apyrétique.
Prescription : Lavement avec 60 grammes
de miel mercuriel. Pour demain 45 grammes
de sulfate de soude dans une pinte d’eau de
veau,
14 septembre. Amélioration notable. A par¬
tir de cette époque , la malade se sent mieux
de jour en jour. Vers la fin du mois, elle
était parfaitement remise.
Cette observation nous apprend que l’en¬
gagement simultané d’une épaule et d’un pied
n’est pas un obstacle à la terminaison de
l’accouchement. En pareil cas , au lieu de se
livrer à une manœuvre brutale pour faire re¬
monter l’épaule et aller à la recherche du
second pied, ce qui, lorsque les eaux se sont
écoulées , pourrait être une cause de rupture
de matrice , il vaudrait mieux tirer sur les
deux membres, particulièrement sur l’abdo¬
minal. Si l’on n’avait pas le bonheur que nous
avons eu, c’est-à-dire si la matrice, en se
contractant , ne repoussait pas vers la vulve
le second membre abdominal , il faudrait ,
aussitôt que la chose serait possible, chercher
à l’entraîner au moyen d’un crochet mousse.
HYDROPISIE ENKYSTÉE DE LA POCHE AMNIO¬
TIQUE.
Ors. ii.— La femme D., âgée de 22 ans, d’une
forte constitution , étant enceinte pour la
deuxième fois, avait vu son ventre acquérir
un tel volume, qu’elle croyait porter plusieurs
enfants. Sa grossesse avait été extrêmement
pénible. Ses digestions étaient difficiles et sa
respiration gênée. Dans la nuit du 16 mars
dernier, elle est prise, d’une manière subite,
de douleurs qu’elle juge être celles de l’en¬
fantement. Elle envoie appeler madame Mal¬
let, sage-femme. Arrivée auprès d’elle , ma¬
dame Mallet reconnaît la présence d’une poche
qui ne tarde pas à se rompre et fournit plus
de trois litres d’eau. Dès cet instant, le tra¬
vail se ralentit , il cesse même tout à fait,
mais pour se réveiller au bout d’une heure.
En procédant à un nouvel examen, madame
Mallet est tout étonnée de sentir une seconde
poche. Celle-ci ne se rompt que cinq minutes
avant la ■ sortie de l’enfant ; elle ne donne
qu’une petite quantité d’eau. L’enfant a suc¬
combé 24 heures après sa naissance, avec des
symptômes de méningite. J’ai examiné moi-
même le délivre, et j’ai constaté un décolle¬
ment du chorion et de l’amnios dans l’étendue
des trois quarts de la circonférence pla¬
centaire. Il est évident que ce décollement
formait la poche dans laquelle étaient con¬
tenues les premières eaux qui se sont écou¬
lées.
J’ai trouvé deux gros noyaux de matière
lardacée sur la face externe du placenta.
Pour s’expliquer comment il se fait que
dans le cours d’un travail d’accouchement il
se produit quelquefois successivement deux
poches, on a généralement supposé que les
membranes ne s’étant déchirées que dans une
très petite étendue en avant et en haut, et la
solution de continuité étant oblitérée par la
BULLETIN CLINIQUE.
tête , il se ramasse une nouvelle quantité de
fluide amniotique. L’explication du phéno¬
mène, nous avons tout lieu de le croire , se
trouvera souvent, désormais, dans une dispo¬
sition analogue à celle que nous avons signa¬
lée. S’il était possible de reconnaître a priori
une poche de fausses eaux, nous poserions le
précepte qu’il faut l’évacuer de bonne heure,
surtout quand elle est considérable , car elle
expose le fœtus à une compression fâcheuse.
Dans le cas actuel, ne serait-ce pas une cir¬
constance de ce genre qui aurait été la cause
de la mort?
ANALYSE PHILOSOPHIQUE d’üN CAS d’ANENCÉ-
PHALIE.
Obs. iii.— Dans les premiers jours du mois
d’octobre dernier , je fus prié par madame Mal¬
let d’examiner avec elle un fœtus de la famille
des monstres, qui était privé de vie, qui prove¬
nait d’une jeune femme de sa clientèle. Voici
le résultat de notre examen : Sujet du sexe
masculin, offrant tous les attributs physiques
d’un enfant à terme. Il porte sur le vertex
une tumeur d’une teinte violacée, qu’à ses cir¬
convolutions et à ses anfractuosités on a tout
lieu, au premier abord, de prendre pour une
portion du cerveau, et par conséquent pour
une cncéphalocèle. Cette tumeur, qui est à
peu près ronde, a 9 centimètres de diamètre ;
elle est un peu affaissée et s’étend plutôt en
avant qu’en arrière. Le moindre toucher suffit
pour faire couler du sang. Cette dernière cir¬
constance nous entraîne un instant vers l’idée
d’une dégénération du cerveau en tissu érec¬
tile. En la disséquant de la périphérie au cen¬
tre , nous trouvons qu’elle adhère à la table
externe des deux pièces frontales par un tissu
cellulaire assez serré, qu’elle fait irruption
au-dehors par un col étroit à travers la fon¬
tanelle bregmatique, et qu’au delà de ce point
elle s’épanouit à la manière d’un champignon.
Une incision cruciale dans l’épaisseur de son
corps nous permet de constater que nous
avons affaire à un kyste dont les parois sont
formées par les méninges , et dont la cavité
renferme un mélange de sang et de sérosité.
Il ne reste aucun vestige de toute la portion
de l’encéphale située au-dessus du bulbe ra¬
chidien.
Les os qui entrent dans la composition de
la boîte crânienne présentent tous une dureté
extrême , toutes les vertèbres sont affectées
de spina-bifida, et la moelle notablement
atrophiée est comme noyée dans un liquide
séro-sanguinolent.
Notre enquête anatomico-pathologique ter¬
minée, il était naturel que nous eussions le
désir de rechercher une corrélation de cause
191
à effet ; nous interrogeâmes dans ce but l’ac¬
couchée, qui nous fournit les renseignements
suivants. Elle est tripière , depuis son ma¬
riage qui ne date que d’un an, et elle se sou¬
vient d’avoir éprouvé une vive émotion, vers
la sixième semaine de sa grossesse , en dé¬
crânant pour la première fois une tête de
mouton. Elle s’est sentie encore profondément
émue dans une représentation , à l’Ambigu-
Comique, du drame lugubre de La Voisin. Un
mois et demi avant son accouchement, elle a
perdu connaissance envoyant son jeune neveu
dans des convulsions. A quelques jours de là,
le matin, au saut du lit et sans cause connue,
elle tombait de nouveau en syncope, et son
corps allait heurter violemment contre le car¬
reau de la chambre. Enfin , pendant tout le
temps de sa grossesse, elle a dû, pour le be¬
soin de sa profession, tourner souvent la ma¬
nivelle d’une pompe publique qui monte la
valeur de deux voies d’eau. Elle ajoute que
cette manœuvre exigeait de sa part beaucoup
d’efforts.
Quelques physiologistes recommandables ,
Burdach entre autres, ont admis que l’ima¬
ge d’un objet dont la vue impressionne
vivement l’imagination de la femme en¬
ceinte peut en quelque sorte être reflétée
sur le fœtus.
Cette manière de voir est aussi celle du
vulgaire. On comprend bien que, dans le cas
dont nous nous occupons, on n’a pas manqué
de reconnaître quelques traits de La Voisin.
« Oh ! que ce sont ses yeux , s’est écriée une
commère !.. Quant à nous, nous croyons que
les choses se sont passées ici comme elles se
passent tous les jours sous nos yeux , dans
d’autres parties du corps. Ainsi, par suite de
contusions dépendant, soit d’une brusque con¬
traction de la matrice, soit d’une action vul-
nérante sur les parois du ventre , et certes
les circonstances commémoratives ne peuvent
pas mieux justifier un pareil dire , le cerveau
se sera enflammé, se sera ramolli, et aura fini
par se désorganiser complètement. La dureté
des os du crâne est une preuve anatomico-
pathologique de la nature inflammatoire du
travail qui a présidé à tout ce désordre. A
quelle époque et comment ce travail s’est-il
opéré?... il est probable qu’il a commencé
dans les premiers temps de la grossesse et
qu’il a poursuivi sa marche d’une manière
lente. Nous fondons notre opinion sur cette
double raison, savoir , que la désorganisation
était trop étendue pour ne pas être le produit
d’un long travail , et que, si elle s’était faite
brusquement, le fœtus aurait été tué et ne
serait pas né à terme.
192
BIBLIOGRAPHIE. -NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
■ - "■ - - 1. - J>
BIBLIOGRAPHIE.
LEHRBUCH DER GEBURTSHULFE, C.-CL-d. Traité
d’accouchements, par le doct. h.f. Nægelé
fils, lre partie. In-8°. IX- 520 pag. Mayence,
1843.
Les traités nouveaux d’accouchements se
multiplient. L’auteur de celui-ci , que deux
bonnes thèses et deux monographies impor¬
tantes sur le mécanisme de l’accouchement
et sur l’ auscultation obstétricale ont déjà si¬
gnalé à l’estime des savants, s’efforce de plus
en plus de marquer sa place auprès de son
illustre père. Le volume qu’il vient de publier
ne comprend que la partie physiologique et la
partie diététique ; il se compose de quatre di¬
visions principales dans lesquelles sont suc¬
cessivement décrits : 1° les organes maternels
et l’œuf humain ; 2° la grossesse normale et
les soins qu’elle réclame ; 5° les phénomènes
et le mécanisme de l’accouchement naturel ;
4° les suites de couches et les soins à don¬
ner aux nouvelles accouchées et aux enfants
nouveau-nés. On ne trouve point dans cet
ouvrage de vues nouvelles , mais on peut le
considérer comme un excellent exposé de ce
que la science obstétricale possède de plus
précis. Cet exposé, à la fois concis et clair,
convient parfaitement aux jeunes gens qui
commencent l’étude de l’obstétrique. Les
élèves plus avancés et les accoucheurs déjà
versés dans la connaissance de leur art y
trouveront, sinon développée, au moins in¬
diquée, la solution de plusieurs questions liti¬
gieuses, et les moyens de la poursuivre leur
seront particulièrement fournis par la riche
bibliographie qui atteste à chaque page la pro¬
fonde érudition de l’auteur. La seconde partie
devra comprendre les accidents et les com¬
plications de la grossesse, l’accouchement non
naturel, les suites non naturelles de cou¬
ches, et les maladies des enfants nouveau-
nés. Les hautes et difficiles questions qui se
rattachent à cette seconde partie, toute patho¬
logique et thérapeutique, seront traitées, nous
n’en doutons pas , avec tout le soin qu’elles
méritent. Ce que nous possédons déjà nous
donne l’espoir d’avoir un jour dans l’ouvrage
complet un très bon résumé des plus saines
doctrines, et l’un des meilleurs guides pour
l’étude de l’art et pour les recherches biblio¬
graphiques. A. D.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences. — Le mois qui vient de s’écouler a été assez stérile en communica¬
tions chirurgicales. Le 24 avril, M. Desmares a adressé une lettre touchant la nouvelle opé¬
ration pratiquée par M. Malgaigne pour la cure des opacités de la cornée. M. Desmares s’est
propose de prouver: 1° que l’operation n’est pas nouvelle ; 2° qu’elle ne vaut rien.
L’Académie n’ayant pas tenu de séance le 1er mai, on a lu le 9 mai une lettre de M. Ma¬
gne, tendant à prouver, contre M. Desmares, que l’opération est bonne et peut être appliquée
dans certains cas. N ' ' ;
Dans cette même séance, M. Jobert a adressé un Mémoire sur un procédé autoplastique
destiné a remédier aux occlusions, et à rétablir le cours de certains . liquides, comme dans
la grenouilleiie. Nous en rendrons compte dès qu’il aura été publié.
Académie de médecine.— La chirurgie a tenu moins de place encore dans les séances de
cette compagnie; M. Velpeau a lu seulement, le 25 avril, un rapport sur deux appareils ou
méthodes pour le traitement des fractures du fémur ; lesquels n’offraient ni nouveauté ni
avantages. Les conclusions ont été adoptées sans discussion.
— Un nouveau service de chirurgie va être institué à l’hôpital Saint-Antoine. L’un des cinq
chirurgiens actuels du bureau central sera donc prochainement appelé dans les hôpitaux ; et il
y aura deux places au lieu d’une qui seront mises au concours.
— Encyclopédie anatomique , comprenant l’anatomie descriptive , l’anatomie géné¬
rale, etc., etc., 10 vol. in-8° en cinq livraisons.— La 2e livraison, comprenant le deuxième et
dernier volume de l'Anatomie générale , par Henle; et le Traité de Myologie et d’Angéïolo-
gie, par Theile, est en vente.— Chez J. -B. Baillière, rue de l’Ecole-de-Medecine, n° 17. —
Pfix de chaque volume, 7 fr. 50 cent.
Nous avons rendu compte (ci-devant page 94) de la première livraison de cette importante
collection, dont la publication se poursuit avec activité.
— Traité des maladies des femmes qui déterminent des flueurs blanches , des leu¬
corrhées ou tout autre écoulement utéro-vaginal , par H. Blatin et V. Nivet. — 1 vol. in-8°
de 630 pages— Prix: 7 francs.— Chez Germer Baillière, rue de l’Ecole-de-Médecine, n° 17.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 52 pages grand in-8°.
Prix de l’abonnement, 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine.— On s’abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grenelle-St-Honoré, n° 55.— Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne, Rédacteur en chef, rue Neuve-des-
Pctits-Champs, n° 59.
PARIS, IMPRIMERIE DE PAUL DUPONT ET Cic,Ruc de Grenelle-Saint-IIonoré, 55.
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Pot M. lIAHillGM!.
JUIN 1843.
SOMMAIRE.
- -
I. Travaux originaux. — Mémoire sur la périnéoraphie pratiquée immédiatement après
l’accouchement, par M. Danyau.— De quelques dangers du traitement généralement adopté
pour les fractures de la rotule, par M. Malgaigne.— II. Revue critiqué?.— Chirurgie.—
Recherches anatomiques, physiologiques et pathologiques sur les cavités closes naturelles
ou accidentelles de l’économie animale.— De l’emploi du sulfate de cuivre péur obtenir la
cicatrisation des plaies et des ulcères.— De la nécrose du calcanéum chez les enfants scro-
phuleux.— Obstétrique. — Exsudation pseudo-membraneuse dans les voies aériennes d’un
fœtus — Pharmacologie chirurgicale— Note sur la composition, la préparation et le mode
d’administration de l’iodhydrargyrate d’iodure de potassium.— III. Rulletin clinique. —
Nouvel exemple de luxation scapulo-humérale en bas, par M. Rourguet.— IV. Ribliogra-
phie.— Esquissé historique sur le service de santé militaire, par M. Gama.— V. Nouvelles
et variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX,
mémoire sur la périitéorapliie pratiquée immédiatement
après l’aecoucliement, par Ant. Dinyau.
La déchirure du périnée n’est pas un de ces accidents de la parturition qui expose
la vie ni même la santé de la femme ; mais elle donne lieu à quelques incommodités
graves, et rien ne doit être épargné pour les prévenir. Chacun sait quelles sont les consé¬
quences d’une déchirure complète qui comprend le sphincter de l’anus ; une déchirure
moins étendue n’est pas non plus sans inconvénient. Indépendamment de l’agrandisse¬
ment, déjà assez fâcheux par lui-même, de l’ouverture vulvaire, elle expose au prolapsus
du vagin et consécutivement à celui de l’utérus. Malgré ces conséquences et ces chances
malheureuses, la chirurgie, découragée par ses insuccès et en quelque sorte convaincue
d’impuissance, avait depuis longtemps renoncé à toute tentative de réparation, lorsque
Dieffenbach, par une modification nouvelle, et surtout M. Roux, par l’ingénieuse applica¬
tion de la suture enchevillée, réintégrèrent la périnéoraphie.
Portée tout de suite à un degré de perfection qui , sous le rapport du manuel opéra¬
toire , ne laisse plus rien à désirer, la périnéoraphie par la suture enchevillée peut être
considérée comme une des opérations les mieux réglées de la chirurgie. Un seul point
n’est pas définitivement fixé : c’est le choix de l’époque la plus convenable pour l’opéra¬
tion. Faut-il attendre, ou doit-on procéder immédiatement après l’accident? Dans le pre¬
mier cas, doit-on différer seulement de quelques jours, ou bien de quelques semaines, de
quelques mois ?
Pratiquée à une époque éloignée de l’ accouchement , l’opération se compose néces¬
sairement de deux temps successifs, l'avivement et la suture. Immédiatement ou
c. 13
194 TRAVAUX ORIGINAUX,
peu d’heures après l’accident , ce n’est plus réellement que la réunion d’une plaie ré¬
cente par la suture, c’est-à-dire un simple pansement.
Ainsi présentée, T opération immédiate réunirait certainement tous les suffrages. Mais *
je n’ignore pas et ne veux pas dissimuler les objections plus ou moins fondées sur les¬
quelles on s’appuie pour la proscrire. Au contraire, les présenter dans toute leur force ,
les peser, les réduire à leur juste valeur, et, s’il est possible, les réfuter, tel est le but que
je me propose. Je voudrais au moins établir que l’opération réduite à la suture est non-
seulement possible, mais encore facile, utile et exempte de danger.
Au reste, ce n’est point là une proposition nouvelle. Quelques faits épars dans les ou¬
vrages didactiques, dans les collections de mémoires, dans les journaux de médecine, et
le conseil expressément donné par beaucoup d’auteurs, témoignent de l’ancienneté , et,
pour ainsi dire, de la vulgarité de cette idée , qui a pour elle , en outre , l’autorité de
quelques succès obtenus même par des procédés de suture en général infidèles. Mais le
restaurateur de la périnéoraphie en France s’est si positivement exprimé contre l’opé¬
ration immédiate, que les observations détachées et quelques rares réussites font à peine
impression sur les esprits prévenus, et jettent le doute et l’incertitude dans les autres.
La déchirure du périnée n’est pas à beaucoup près toujours précédée d’une .extrême
distension des parties molles : T expulsion trop violente et trop rapide ou l’extraction trop
brusque de la tête, le glissement inattendu des branches du forceps, peuvent produire ce
désordre, sans faire éprouver au périnée cet excès d’extension lente qui détruit à la fois
sa cohésion et sa vitalité, et le fait à la fin éclater. Dans ce dernier cas même, les
parties molles ne subissent pas toujours un gonflement excessif, et si on avait raison de
le redouter, la suture me paraîtrait plutôt propre à le modérer, sinon à le prévenir.
Le plus souvent, immédiatement après l’accident, les parties sont dans un état de tu¬
méfaction légère et en même temps de flaccidité qui fait que les bords de la solution de
continuité sont presque appliqués F un contre l’autre, ou peuvent être, par une très légère
pression, quelle que soit l’irrégularité de la plaie, mis en contact parfait. Ne sont-ce pas
là des conditions heureuses, et où en peut-on trouver de plus favorables au succès d’une réu¬
nion immédiate? Les parties cicatrisées depuis longtemps ne sont pas dans un état aussi
avantageux. Leur retrait et l’écartement des bords cicatrisés et quelquefois calleux de
la déchirure exigent, outre un avivement très douloureux, une pression plus considérable
pour rapprocher et maintenir en contact les surfaces avivées.
L’écoulement des lochies n’est point un obstacle, soit à l’exécution même de l’opéra¬
tion, soit à la cicatrisation de la plaie. Après le premier dégorgement de l’utérus, l’écou¬
lement du sang cause tout au plus un peu de gêne; et quant à la plaie, le liquide, quelque
abondant qu’il soit, en baigne seulement le pourtour si la coaptation a été bien exacte.
D’ailleurs , des lotions et des injections fréquentes préservent les parties de l’irritation
qui pourrait résulter du séjour prolongé et de la putridité des lochies , de même que
le cathétérisme, répété trois à quatre fois par jour (sans qu’il, soit jamais nécessaire de
laisser la sonde à demeure), les met à l’abri du contact de l’ urine.
Ces soins, en y ajoutant la précaution de maintenir la femme couchée sur le dos, les
cuisses rapprochées, sont-ils donc incompatibles avec ceux que réclament les couches?
Ne sont-ce pas ceux mêmes qu’elles exigent quelquefois? Et pourvu que la femme les
reçoive d’une personne exercée et intelligente, ils sont, je puis l’assurer, absolument
sans inconvénients.
Enfin, je conviens qu’il est pénible d’avoir à proposer à une pauvre femme, fatiguée
par un long et douloureux accouchement, une opération dont l’idée seule la troublerait
en tout autre temps, et pour laquelle il semble qu’elle doit éprouver une répulsion invin¬
cible au moment où elle commence à jouir du calme après lequel elle soupirait. Cepen¬
dant je puis assurer que des six femmes que j’ai opérées à la Maternité , il n’en est pas
une qui n’ait été facilement et promptement persuadée ; pas une qui, une fois décidée,
n ait subi l’opération avec patience et résignation : de même qu’il n’en est pas une
non plus qui ait éprouvé d’accident à la suite de cette tentative de restauration. On ren-
A* DANYAU. —DE LA PÉRINÉORAPHIE IMMÉDIATEMENT APRÈS L? ACCOUCHEMENT. 195
contrerait, je n’en doute pas, beaucoup plus d’opposition dans la pratique civile ; et
comme l’espoir d’une réparation naturelle quelconque engagera Je plus souvent le pra¬
ticien à garder le silence , on peut présumer que les opérations de ce genre seront rares
en ville. Si l’opération immédiate est bonne, l’avantage reste à la chirurgie des hôpitaux,
qui, en compensation des circonstances défavorables contre lesquelles elle doit lutter, a au
moins la facilité, la liberté d’action, qui assurent l’application opportune de ses ressources.
Avant de passer aux détails des faits qui servent de base à ce mémoire , quelques re¬
marques préliminaires sont nécessaires. Sur six femmes opérées , une seule avait le
périnée déchiré complètement. Chez les cinq autres, la déchirure était incomplète;
c’est-à-clire qu’elle ne comprenait pas le sphincter de l’anus, mais s’étendait jusqu’à
ce muscle superficiellement entamé ainsi que la partie inférieure de la cloison recto-
vaginale. Je me suis toujours abstenu lorsqu’il restait une étendue plus ou moins consi¬
dérable du périnée proprement dit, soit dans la crainte de faire une opération inutile, soit
pour observer le résultat du travail de réparation abandonné à la nature. Quelques per¬
sonnes trouveront peut-être que ma réserve n’a pas été encore assez grande, et que la péri-
néoraphie doit être exclusivement appliquée aux cas de déchirure tout à fait complète.
Je ne puis me ranger à leur avis. Dans la solution d’une pareille question, et devant l’assu¬
rance positive de quelques auteurs, Kilian entre autres (Operationslehre fiir Geburtshülfe ),
qui avancent que les déchirures les plus étendues guérissent, pourvu que le sphincter soit
intact, facilement et complètement par la position et les soins répétés de propreté, je n’ai
pas dû me contenter de quelques assertions contraires, et asseoir une opinion différente sur
des autorités seulement, quelques respectables qu’elles fussent. D’abord, je me suis
rappelé l’un des faits de M-. Roux, celui où le périnée déchiré ne s’était point réuni
quoique le sphincter anal fût intact, et où le défaut de réunion avait donné lieu à un
prolapsus du vagin. Dans ce cas , la périnéoraphie fut suivie de phlébite et la malade
mourut. Le souvenir de cette femme m’était présent lorsque je me décidai pour la
première fois à pratiquer l’opération immédiatement après l’accouchement. Plus tard?
M. le docteur Devilliers fils voulut bien me donner communication d’un rapport auto¬
graphe de Lauverjatà l’Académie royale de chirurgie (1782), dans lequel je lus ce qui
suit : « Une dame accouchée spontanément a eu le malheur d’avoir la fourchette et
le périnée déchirés ; la seule marge de l’anus a été respectée. Les soins donnés sur-le-
champ et continués avec l’attention la plus scrupuleuse pendant quinze jours n’ont rien
opéré, et cette dame est aujourd’hui dans le même état. « Lauverjat ajoute : « ïl nous était
facile de surcharger cet exposé de citations qui nous auraient été favorables. Nous
nous bornons à celle de M. Méry, dont le nom suffit pour accréditer une assertion. Cet
homme célèbre dit q-u’il a vu beaucoup de déchirures du périnée, et qu’il n’a jamais
vu qu’une guérison. » Si les cas de ce genre n’étaient pas toujours ou presque toujours
tenus secrets par les parties intéressées, les éléments ne manqueraient pas pour
résoudre la question. J’ai dû, pour ma part, les chercher parmi les faits soumis à mon
examen.
Observation Ire. — Sur une femme entravait depuis longtemps, il fallut procéder, pour des
raisons inutiles a mentionner, à l’extraction d’un fœtus volumineux qui se présentait par les
pieds. L’opération fut difficile, et la tête ne put être ramenée au dehors qu’après de longs
efforts. Le périnée fortement distendu se rompit longitudinalement presque jusqu’au sphincter.
Les lèvres de la plaie étaient très nettes et restaient rapprochées. Malgré les soins de pro¬
preté, le rapprochement des cuisses, la précaution qu’on eut de sonder cette femme chaque
fois qu’elle eut besoin d’uriner, et quoique l'inflammation eût été extrêmement modérée, le
gonflement très médiocre, la douleur presque nulle, les bords de la division se cicatrisèrent
isolément. La cicatrisation était complète le 11e jour, lorsque cette femme quitta la maison
Le périnée n’avait plus alors que quatre lignes de longueur..
Observation IL — Une femme dont l’enfant se présentait par le sommet eut le périnée dé¬
chiré au moment du brusque passage de la tête. Le tiers antérieur était complètement rompu ;
au tiers moyen la peau seule était déchirée; le tiers postérieur était intact.— Les soins donnés
à la précédente furent aussi pris pour celle-ci. Aucune douleur, aucune inflammation. Le 7ejour
m TRAVAUX ORIGINAUX.
la partie complètement déchirée était cicatrisée, mais chaque lèvre isolément; la cicatrice
n’était que commencée au tiers moyen dont la peau seule avait été intéressée.
Ces déchirures du périnée, dans lesquelles la peau a cédé beaucoup plus loin que les
autres parties molles, ne sont pas très rares, et immédiatement après l’acciderit elles
paraissent beaucoup plus étendues qu’elles 11e le sont réellement. Ce sont peut-être des cas
de cette espèce qu’on a pris pour des exemples de guérison spontanée de grandes dé¬
chirures.
Je pourrais citer cinq autres femmes, chez lesquelles les choses se sont passées, dans
des circonstances pourtant également favorables , absolument comme chez les deux dont
je viens de rapporter l’observation. Chez une huitième, dont le périnée violemment dis¬
tendu avait cédé dans sa moitié antérieure, la réunion immédiate était en tout cas im¬
possible, parce que deux petites escarres s’étaient formées sur les lèvres de la déchirure;
35 jours après l’accouchement, la cicatrisation était presque achevée, et l’écartement des
bords de la division ne laissait pas l’espoir d’une réunion secondaire même partielle. En
opposition avec ces huit cas, je citerai le seul fait de réunion spontanée que j’aie observé.
Observation III.— Une couturière, âgée de 22 ans, brune, d’une forte constitution et d’une
excellente santé qui ne s’était pas démentie pendant sa grossesse, accoucha pour la première fois
à terme d’un enfant volumineux, dont la tête distendit considérablement le périnée et le dé¬
chira, poussée tout à coup par une violente contraction. Le lendemain, la plaie, de l’étendue
d’un pouce, se dirigeait un peu obliquement vers l’anus, dont elle était encore éloignée de plu¬
sieurs lignes. Les lèvres de cette plaie étaient non-seulement en contact, comme je l’avais
vu dans les autres cas, mais déjà un peu adhérentes l’une à l’autre.- Les jours suivants cette
adhérence devint plus solide, et la réunion, qui avait eu lieu sans inflammation aucune des
parties environnantes, était complète le 7e jour, lorsque cette femme quitta la maison.
D’après ce qui précède, et en me bornant, il est vrai, aux résultats de ma propre ex¬
périence, je serais en droit de conclure que la réunion des déchirures, même médiocre¬
ment étendues du périnée, n’a lieu spontanément que dans des cas tout à fait exception¬
nels. J’aime à croire que d’autres observateurs , dans des circonstances plus favorables,
ont constaté une plus forte proportion de succès. Je dois cependant faire observer que les
huit premières aussi bien que la dernière des accouchées dont le périnée avait été
lésé, étaient dans un bon état de santé, et que, chez toutes , les suites de couches ont été
tout à fait naturelles; en un mot, que le défaut de réunion n’est pas le résultat d’un
mauvais état de la constitution, ni d’une affection locale ou générale.
Au reste, je ne prétends pas dire que, dans le cas où se sont trouvées ces femmes, il
y eût autre chose à faire qu’à insister sur la position, le rapprochement des cuisses,
l’évacuation des urines par la sonde, et les soins de propreté. J’ai voulu seulement montrer
que l’insuccès de ces moyens, dans des cas de déchirure médiocre ,. est bien plus à
craindre dans les cas de déchirure étendue ; qu’il n’est pas nécessaire pour opérer que
le sphincter et la cloison recto-vaginale soient déchirés, et qu’il suffit que la solution
de continuité comprenne tout le périnée proprement dit. Il faut bien que , sous ce rap¬
port, l’observation de beaucoup de praticiens ait été semblable à la mienne , puisqu’ au
degré que j’ai fixé, plusieurs auteurs, entre autres Osiander ( Handb . d. Entbindungsk)
Meissner ( Siebold’s Journ. xi. 174), Dieffenbach, etc., donnent positivement le conseil
de pratiquer la suture, et même d’opérer immédiatement.
Malgré ces imposantes autorités, ce ne fut pas sans quelque crainte que je me décidai
à faire la suture chez la jeune femme dont je vais rapporter l’histoire ; et je restai dans
une grande anxiété jusqu’au moment où les fils ayant été retirés, je pus constater le
résultat.
Observation IV.— J. -R., 18 ans, primipare, entrée à la salle des accouchements le 1er février
1841, venait d’accoucher après un travail régulier, mais pénible, qui avait duré vingt-huit
heures, lorsque je la vis le 2 à 10 heures du matin. Avant de franchir la vulve, la tête avait
fortement distendu le périnée, dont la peau s’éraillait déjà et dont la commissure avait cédé
avant même que l’engagement fût complet. Bien que les efforts de la femme eussent été mo-
À. DANYAU. —DE LA PÉRINÉORAPHIE IMMÉDIATEMENT APRÈS L’ACCOUCHEMENT. 197
/
dérés, que deux mains superposées appliquées sur le périnée et plusieurs doigts à nu sur le
cuir chevelu eussent ralenti l’expulsion de la tête, une déchirure, commencée sans doute à
l’intérieur sur la membrane muqueuse comme à l’extérieur sur la peau, se compléta soit au
moment de cette expulsion, soit au moment du passage des épaules L’accident venait d’avoir
lieu, et, en examinant les parties, je fus frappé de leur peu de gonflement, de leur flaccidité
et de la facilité avec laquelle les bords de la solution de continuité restaient en contact. Il
n’y avait aucune tendance à l’écartement, si bien que pour apprécier l’étendue du désordre,
il me fallut séparer avec les doigts les deux grandes lèvres et les deux côtés du périnée. La
solution de continuité s’étendait depuis la commissure postérieure de la vulve jusqu’au
sphincter de l’anus, dont les fibres étaient à nu, et en même temps jusqu’à la partie infé¬
rieure de la paroi postérieure du vagin dont la muqueuse était déchirée. Aussitôt qu’on lais¬
sait aller les parties écartées, elles se replaçaient immédiatement et d’elles-mêmes dans le
contact exact où elles étaient auparavant, si bien qu’il semblait que si ce contact se mainte¬
nait pendant assez longtemps avec la même exactitude, la réunion s’opérerait infailliblement. La
suture me parut être le seul moyen capable d’assurer cet heureux résultat, et consultant d’une
part la bonne santé de la jeune accouchée, d’autre part l’état sanitaire alors satisfaisant de la
maison, je me décidai à pratiquer, je ne dirai pas l’opération, mais le pansement. Le consen¬
tement de la malade fut facilement obtenu; déjà elle était délivrée, et pendant qu’on préparait
les objets nécessaires, l’utérus eut le temps de se dégorger un peu, de manière que je ne
fus que médiocrement gêné par l’écoulement sanguin. Pris à l’improviste et n’ayant dans ma
trousse que des aiguilles courbes un peu courtes , j’éprouvai quelque difficulté à passer les
fils. En raison même de cette brièveté le fil moyen (j’en avais placé trois) ne fut pas porté
assez en arrière, n’embrassa pas une assez grande épaisseur de parties, ne glissa pas de gauche
à droite, comme il aurait dû faire, dans l’épaisseur de la cloison au niveau de la déchirure
de la muqueuse ; et c’est à cette imperfection, peut-être inévitable avec un instrument mal
approprié, qu’il faut, je crois, attribuer une petite circonstance dont je parlerai tout à l’heure.
Au reste, le procédé de M. Roux, appliqué au cas plus simple pour lequel je l’employais, fut
suivi de point en point. Outre la suture enchevillée qui maintint rapprochées les parties
profondes, une petite suture entortillée fut placée pour remettre en contact les lèvres de la
partie antérieure de la plaie, que le rapprochement des cylindres par les fils avait renversées
en dehors.
Toutes les précautions furent prises pour assurer ,1e succès de cette tentative. L’opérée fut
couchée sur le dos, le siège un peu élevé, les cuisses rapprochées et maintenues dans cet état
par une serviette nouée au dessus des genoux. Une élève placée auprès d’elle la surveilla
nuit et jour. De fréquentes injections furent faites dans le vagin, des compresses trempées
dans une décoction émolliente furent appliquées sur le périnée; enfin la malade fut sondée
avec précaution chaque fois qu’elle eut besoin d’uriner.
Malgré un peu d’indocilité tout se passa bien. La fièvre de lait avait eu lieu à la fin du
troisième jour. A cette époque on avait déjà enlevé la suture entortillée; le cinquième jour les
fils et les rouleaux de diachylon furent ôtés. Les bords de la plaie étaient adhérents, mais dans leur
partie profonde seulement. Superficiellement, ces bords étaient renversés, mais peu à peu ils
se rapprochèrent , l’union devint parfaite à la partie supérieure et à la partie inférieure.
Vers le milieu une petite dépression persista. Je m’aperçus bientôt que c’était l’ori¬
fice externe d’une fistule vagino-périnéale. L’introduction d’un stylet ne laissait pas de doute.
Cette réunion imparfaite dans le centre de la plaie me parut résulter, comme je l’ai dit plus
haut, du placement trop peu profond du fil moyen, du vide qui avait dû rester derrière, de la
facilité avec laquelle les lochies s’étaient accumulés dans ce vide. Quoi qu’il en soit, après
avoir essayé de simples injections, je me décidai à employer concurremment deux moyens :
le placement, à la partie inférieure du vagin, d’une petite éponge fréquemment renouvelée pour
absorber les mucosités qui tendaient à s’échapper par la fistule, et la cautérisation du trajet à
l’aide d’un petit stylet sur lequel je roulai un peu de coton et que je trempai dans une solu¬
tion de nitrate acide de mercure. J’obtins une diminution graduelle et enfin une guérison
complète; lorsque dans le courant de mars la malade quitta l’hôpital, le suintement était
presque nul. Je la revis le 1er avril ; la cicatrisation était parfaite dans toute l’étendue de la
plaie, et déjà il aurait été impossible de soupçonner qu’une déchirure eût jamais existé, si la
trace des points de suture n’eût trahi la main du chirurgien. Le périnée était épais, solide
et ne manquait pas pourtant d’une certaine souplesse. Je ne dois pas omettre de dire que
les lochies avaient été très abondantes chez cette femme ; ce qui ne mit pourtant pas, comme
oq voit, obstacle à la guérison.
198
TRAVAUX ORIGINAUX.
Observation V.— F. devint enceinte pour la première foisà31 ans. Au 8e mois delà grossesse,
le travail se déclara tout à coup à la suite d’une vive impression morale. Le 22 février, à onze
heures du matin, les membranes se rompirent; trente-cinq heures après, cette femme, entrée
depuis une heure seulement à la Maternité, était sur le point d’accoucher. Les contractions
utérines étaient très énergiques, et celles des muscles abdominaux si violentes qu’on tfvait
beaucoup de peine à modérer les efforts. Les organes génitaux externes n’offraient pas de
rigidité remarquable, le périnée bombait sans être très distendu. Tout à coup, sous l’influence
d’une contraction très forte, la tête et les épaules franchirent la vulve ; l’accouchement fut
terminé en un instant. Le périnée était déchiré jusqu’au sphincter de l’anus qui seul était
resté intact.
Le lendemain je constatai le désordre. Les bords de la déchirure étaient en contact, mais
sans adhérence, et de plus la lèvre gauche un peu gonflée dépassait la droite. Les parties furent
mises dans un rapport plus exact et je fis la suture enchevillée; je pus me contenter de
deux fils, parce que le périnée n’avait pas beaucoup de hauteur.— Soins ordinaires.
Les suites de cette opération furent parfaitement heureuses. Au bout de quatre jours, les fils
ayant été retirés, on trouva les lèvres de la plaie réunies dans toute leur étendue et lœ cicatri-
/ation fort avancée. Elle était achevée et le périnée parfaitement solide le 8e jour. Le 23’', la
malade quitta la Maternité, ne conservant aucune trace de la déchirure.
Observation VI.— Après 24 heures de faibles contractions, la nommée B., âgée de 30 ans,
primipare, était parvenue au dernier temps du travail. Au moment où la tête commençait à
s’engager à la vulve, on remarqua qu’au centre du périnée déjà distendu s’était formée une
ouverture circulaire de la grandeur d’une pièce de 2 francs. Tout autour de cette ouver¬
ture les parties étaient d’une minceur extrême, le sphincter de l’anus seul conservait son
épaisseur. Tous les efforts furent dirigés pour le préserver. Ce fut en effet la seule partie qui
demeura intacte; au moment de son expulsion la tête brisa le petit pont qui restait en avant, et
tout le périnée proprement dit se trouva déchiré ; le sphincter de l’anus lui-même était
superficiellement entamé. L’enfant était volumineux, il pesait 4 kilog.
Je ne pus voir cette femme que 20 heures après l’accouchement, le 3 octobre 1841. Il n’y avait
encore qu’un gonflement très peu considérable ; mais les bords de la plaie étaient inégaux,
irréguliers. Je n’en pratiquai pas moins la suture enchevillée; trois fils furent placés. Cette
suture achevée, il fallut comme dans les autres cas faire une petite suture entortillée en avant.
Mais comme c’était en ce sens surtout que la plaie était inégale, la réunion ne fut pas aussi
exacte que chez les autres femmes. Le soir, à cause de la coloration de la face, de la force et
de la fréquence du pouls, une saignée fut pratiquée.— Soins ordinaires.
Le lendemain, après une nuit assez agitée plutôt par le retour des tranchées que par toute
autre cause, l’opérée se plaint de cuissons aux parties génitales, qui sont un peu gonflées ninsi
que le périnée. Les lochies sont abondantes. Fièvre , langue saburrale , constipation depuis
plusieurs jours.
A la suite d’un purgatif huileux, la malade se trouve mieux. Le 3, moins de cuissons, moins
de rougeur, moins de gonflement. Bientôt la fièvre de lait eut lieu. La tuméfaction des seins
fut très considérable.
Le 7, je retire les épingles qui réunissaient la partie antérieure delà plaie, et le 8, j’enlève
la suture enchevillée. L’adhésion est presque générale. Le périnée offre déjà une grande ré¬
sistance. Les lochies, qui ont été abondantes et fétides, n’ont pas nui à la réunion.
Toutefois, les jours suivants, une petite dépression longitudinale superficielle existait au
niveau même de la suture. Le trajet des fils suppurait assez abondamment, celui du fil posté¬
rieur surtout. Il m’avait semblé, lorsque je retirai ce dernier, qu’un des brins était resté dans
la plaie, et je pensai que c’était là la cause qui entretenait la suppuration. Toutefois je le cher¬
chai vainement pour l’extraire.
Le 23e jour, un petit bouton qui se trouvait au milieu de la dépression médiane fut excisé.
La cautérisation, pratiquée à diverses reprises les jours suivants, égalisa autant que possible les
parties. A cette époque, les trous qui avaient donné passage au fil postérieur suppuraient en¬
core ; cependant ils ne tardèrent pas à se fermer ; mais ils restèrent un peu rouges ef saillants.
Quant à la petite gouttière qui existait au centre du périnée, elle persista, mais si peu pro¬
fonde qu’il semblait que la femme eût deux rapbés rapprochés au lieu d’un.
Le 28e jour, B. commença à marcher, et le 30e elle sortit, n’ayant plus qu’un peu de suin¬
tement au niveau de la dépression médiane dont je viens de parler.
Un peu plus d’un an après cette opération, B. vint me voir. Les deux petits trous posté¬
rieurs s’étaient, depuis lors, ouverts à diverses reprises et avaient chaque fois fourni un peu
A. DANYÀU. — DE LA PÉRINÉORAPHIE IMMÉDIATEMENT APRÈS L’ACCOUCHEMENT. 199
de pus. Le droit toutefois était définitivement cicatrisé depuis longtemps. Le gauche, au con¬
traire, continuait de s’ouvrir de temps à autre, et c’est ce qui était encore arrivé deux jours
auparavant. L’introduction d’un stylet me permit de constater l’existence d’une fistule à l’anus
complète, à trajet très-tortueux, que j’opérai quelques jours après par une simple incision
dans le service de mon excellent ami M. Miction, chirurgien de l’hôpital Gochin. La guéri on
fut prompte, complète et définitive.
J’ai dit plus haut que j’avais pensé qu’une petite portion du fil postérieur, était restée
dans la plaie, mais qu’il m’avait été pourtant impossible de la retrouver. Fut-ce là la
cause de ces suppurations répétées au voisinage du rectum ? Est-ce dans un de ces re¬
tours d’inflammation et de suppuration qu’une fistule simplement externe s’est complétée ?
Je l’ai pensé d’abord ; mais je crois plutôt qu’une faute que je fus sur le point de com¬
mettre dans une opération subséquente aura été commise à mon insu dans celle-ci ,
c’est-à-dire que le fil postérieur aura pénétré dans le rectum, et qu’une fistule complète
en aura été la conséquence. Pour opérer une réunion plus parfaite, il faut que la partie
moyenne du fil ou des deux fils postérieurs rase au moins le côté vaginal de la cloison
au niveau de la déchirure de la membrane muqueuse, ou mieux encore glisse dan§ l’é¬
paisseur même de cette cloison. C’est là un point délicat et difficile de l’opération , dans
lequel on est exposé à commettre la faute que j’ai signalée tout à l’heure ; et je serai bien
aise si cet aveu l’épargne à ceux qui pratiqueront comme moi l’opération immédiatement
après l’accouchement.
Observation VIL — L., âgée de 34 ans, petite, délicate, mais d’une bonne santé, eut, à son
premier accouchement, le 14 juillet 1842, le périnée déchiré jusqu’au sphincter , au moment
de l’expulsion brusque de la tête par des efforts immodérés. La déchirure', à bords un peu
inégaux, était très légèrement oblique à gauche.
Douze heures après, la réunion fut opérée comme dans les cas précédents. Suture enche-
villée, trois fils ; suture entortillée pour la partie superficielle de la déchirure. Soins ordinaires
après l’opération.
Les lochies ne cessèrent pas d’être abondantes; néanmoins, -le gonflement et la rougeur
furent médiocres. Au reste, il ne survint aucun accident. Le 4e jour on retira les épingles,
et le 6e les fils qui avaient servi à faire la suture ènchevillée; l’adhérence existait entre les
surfaces mises en contact. Elle devint de plus en plus solide les jours suivants, et enfin la réu¬
nion s’opéra complètement. A l’époque de la sortie de cette femme, à la fin de juillet, le pé¬
rinée, tout-à-fait cicatrisé, était épais et résistant.
Observation VIII. — D., âgée de 21 ans, primipare , brune, forte , grasse surtout, eut,
comme les précédentes, le périnée déchiré jusqu’au sphincter, au moment où la tête, en po¬
sition iliaque droite antérieure, fut violemment poussée à travers la vulve, en conservant sa
direction oblique.
Je vis cette femme trois heures après, le 2 décembre 1841. Il n’y avait point du tout de gonfle¬
ment; la plaie était fraîche et saignante, mais inégale. Deux petits lambeaux flottants à droite
furent d’abord excisés ; puis la suture entortillée (deux fils) fut pratiquée, et comme le ren¬
versement de la partie superficielle de la plaie était peu considérable, je me contentai de faire
trois points de suture séparés avec des fils simples. J’eus un peu de peine à pratiquer cette
opération , moins à cause de quelque indocilité de l’accouchée que par la difficulté de bien
écarter les cuisses et d’arriver au périnée, caché par la saillie des fesses surchargées de
graisse.
Sans entrer dans la répétition fastidieuse des mêmes détails, je dirai, en ce qui concerne
l’issue de l’opération, que la réunion, qui n’avait pas d’abord paru très solide, finit pourtant
par être aussi complète que dans les cas précédents. Seulement, une circonstance toute parti¬
culière, qui ne s’est jamais produite dans aucun cas de périnéoraphie, qu’on peut par consé¬
quent considérer comme tout-à-fait exceptionnelle , me donna pendant quelques jours de l’in¬
quiétude. Au niveau du cylindre placé à droite, tout près de la marge de l’anus, une escarre
se forma. A la chute de l’escarre, il y eut une plaie, assez profonde du côté du rectum, plus
superficielle en avant, qui fournit pendant plusieurs jours une suppuration abondante et fé¬
tide. Cependant l’aspect de cette plaie était meilleur, elle bourgeonnait et se comblait sensi¬
blement,. lorsqu’à mon grand regret cette femme fut obligée de retourner à Étampes , où son
absence, déjà trop prolongée, faisait naître des soupçons qu’elle avait le plus grand intérêt à
200 TRAVAUX ORIGINAUX.
dissiper. Tout fait présumer que cette plaie, déjà en bonne voie de guérison, se sera cicatrisée
complètement, si la femme s’est astreinte aux pansements et aux soins de propreté que j’a¬
vais recommandés, et si elle ne s’est pas livrée à de trop rudes travaux. J’ignore ce qui est
advenu.
Je ne pense pas qu’il faille attribuer cette escarre à une compression trop forte exer¬
cée par le cylindre: je n’avais pas plus serré qu’à l’ordinaire. La compression n’a pas
été trop prolongée ; les fils avaient été retirés le cinquième jour. L’ époque à laquelle l’opé¬
ration a été pratiquée ne doit pas non plus être accusée. Chez nos cinq autres malades,
nous n’avons absolument rien observé de semblable. Je crois qu’il faut chercher la cause
de cet accident dans la constitution même de cette femme. Ce ne fut pas , en effet , le
seul point qui se mortifia chez elle , et il suffit de quelques jours de décubitus sur le dos
pour déterminer des escarres assez nombreuses au siège, et des rougeurs vives au niveau
des parties les plus saillantes des épaules.
Observation IX. — Ce dernier cas est le seul où j’aie pratiqué la suture immédiatement
après faccouchement pour une déchirure tout-à-fait complète. La réunion ne s’est point
opérée.
Bar., 24 ans, brune, forte, primipare, à terme, était arrivée, le 7 mars 1842, à 6 heures et
demie du matin, au dernier temps du travail. Pendant qu’on soutenait le périnée, déjà forte¬
ment distendu, il se forma, à la partie antérieure et inférieure du rectum et à la marge de
l’anus, une ouverture par laquelle s’engagèrent le nez, la bouche et une partie de la joue du
fœtus. Cependant la vulve ne se dilatait pas, et comme il était évident que les efforts ultérieurs
compléteraient la déchirure, on préféra inciser longitudinalement jusqu’à la vulve, afin d'avoir
une plaie plus régulière et dont la réunion fût plus facile. Un enfant volumineux fut alors aus¬
sitôt expulsé.
Lorsque je vis cette femme, deux heures après l’accouchement, je trouvai une plaie encore
saignante, mais un peu ecchymosée et plus tuméfiée que dans les cas précédents. Malgré ces
circonstances moins favorables, je voulus tenter la suture, sinon avec un aussi grand espoir de
succès, au moins parfaitement rassuré sur les conséquences. La plaie avait une grande lon¬
gueur, et il ne fallut pas moins de quatre fils pour la suture enchevillée et de cinq épingles
pour la petite suture entortillée. Ici, déplus que dans les cas précédents, j’eus à saisir avec le
premier fil la fin de la cloison recto-vaginale, qui était déchirée. L’opération fut un peu plus
délicate et plus longue qu’à l’ordinaire, mais bien supportée parla malade. — Soins consécutifs
ordinaires.
Dès le premier jour l’accouchée se trouva bien, n’accusant aucune douleur. Le gonflement
du périnée ne fut pas aussi considérable qu’il menaçait de l’être; le lendemain, il avait déjà
diminué, et il se dissipa complètement, si bien que je crus un instant que je compterais un
succès de plus. 11 n’en fut rien malheureusement. Lorsque, le quatrième jour, je retirai les
épingles, non-seulement la plaie n’était pas réunie, mais une escarre, qui semblait s’étendre
profondément, existait entre les deux lèvres. Je me doutai bien qu’elle occupait toute l’épais¬
seur de la déchirure; et, en effet, lorsque le 6e jour j’ôtai les fils, je vis que je ne m’étais pas
trompé : il n’y avait pas de réunion.
Après la chute des escarres, une bonne suppuration s’établit, et des bourgeons charnus de
bonne nature se développèrent partout. Les deux lèvres, épaisses, rapprochées l’une de l’autre
et en contact par de larges surfaces, auraient pu se réunir secondairement, si elles eussent été
maintenues exactement accolées pendant un temps suffisant. J’aurais bien voulu tenter d’obtenir
cette réunion secondaire en faisant une nouvelle suture, et je croyais qu’il y avait grande
chance de succès; mais la femme, après avoir consenti, se ravisa, et ne se décida ensuite que
plus tard, alors que la cicatrisation déjà commencée des deux côtés rendait désormais la réu¬
nion impossible sans avivement. Le 25e jour, les bords de la cloison recto-vaginale étaient cica¬
trisés, les côtés du périnée plus écartés l’un de l’autre et la cicatrisation à droite et à
gauche presque complète. Les matières fécales continuaient d’être rendues involontairement.
Cette femme, qui n’avait retiré, il est vrai , aucun bénéfice de l’opération, ne se trouvait pas
ou moins dans une situation plus fâcheuse que s’il n’avait été rien fait pour elle ; et l’état des
par ries laisse à une nouvelle tentative, si elle est réclamée, toutes les chances ordinaires de
réussite.
Cet insuccès ne me décourage nullement. On voit quel a été l’obstacle à la réunion*
MALGAIGNE.— DANGERS Dû TRAITEMENT DES FRACTURES DE LA ROTULE.
201
Dans les cinq autres cas, rien de semblable n’a eu lieu. Il est certain que la formation
de l’escarre n’a pas tenu à ce que la déchirure était complète; elle aurait dépendu
bien plutôt du mode de production de cette déchirure qui avait commencé par une
perforation, cas dans lequel l’extrême distension des parties qui cèdent peut détruire
leur vitalité en opérant la solution de continuité. Et cependant on voit dans une des obser¬
vations précédentes qu’une déchirure qui avait commencé de cette manière ne s’en est
pas moins bien réunie par la suture. Le souvenir de ce succès me donnait l’espoir d’une
nouvelle réussite, d’autant plus que la partie antérieure de la plaie résultait d’une sec¬
tion faite avec le bistouri. Après tout, il faut bien s’attendre à quelques insuccès : l’opé¬
ration pratiquée à une époque éloignée de F accouchement a-t-elle donc réussi toujours !
En résumé, je puis conclure des faits qui précèdent que la suture, faite immédiate¬
ment après l’accouchement, dans le cas de déchirure du périnée, est non-seulement pos¬
sible, mais facile; qu’elle est exempte de danger, et qu’elle présente l’incontestable
avantage de prévenir, par un simple pansement, la nécessité ultérieure d’une opération
qui, sans doute, n’est pas grave en général, mais qui pourtant, dans un cas au moins, a
entraîné la mort.
En général, les chances de succès sont d’autant plus grandes qu’on opère à une épo¬
que plus rapprochée de l’événement. Je ne voudrais attendre quelques jours que dans les
cas où l’état des parties ou le mode de production de la déchirure pourraient faire
craindre la formation d’une escarre. Après la chute de la partie mortifiée, on pourrait
encore obtenir par la suture seule une bonne et complète réunion. Quelques succès
l’attestent (voyez entre autres un cas rapporté par Nick, Würtemb. med. Correspond
denzU. 1838, n° 38). Mais un plus grand nombre d’insuccès démontrent aussi que le
moment opportun passe vite, et qu’il faut se hâter d’en profiter.
De quelques dangers du ti'aiteutent as « leuieiit adopte
pour les fraetures de la rotule 9 par M. HEakiOaicuve*
Il y a bientôt six ans qu’ après de mûres méditations sur le traitement des fractures
transversales de la rotule, je lis fabriquer, pour maintenir les fragments en contact, des
griffes d’acier qui devaient s’implanter au dessus et au dessous de l’os à travers les tégu¬
ments et se rapprocher à l’aide d’une vis. C’était une simple suture appliquée aux os;
avec cette différence même que les aiguilles représentées par mes griffes ne traversaient
pas toute l’épaisseur des tissus comme dans la suture ordinaire. Néanmoins l’idée
seule de cet instrument excita une vive répugnance parmi nos chirurgiens; et j’admi¬
rai comme, en cette occasion , ils étaient ménagers de la douleur et du sang des
malades.
Depuis cette époque, je n’ai eu à traiter que trois fractures de la rotule. Dans un cas,
l’écartement étant à peine sensible, je me gardai bien d’employer aucun appareil ; dans
les deux autres, les griffes furent appliquées, et, sur un point essentiel du traitement,
dépassèrent toutes mes espérances. J’avais dessein de commencer par publier ces deux
observations, mais j’ai réfléchi que, si efficace que puisse être un moyen nouveau, l’ap¬
plication n’en est légitime que lorsque l’on a bien démontré l’inefficacité des autres;
c’est pourquoi je vais d’abord rendre compte des recherches et des observations qui
m’ont fait renoncer sans retour aux appareils regardés généralement comme les
meilleurs.
Dans mes études anatomiques relatives à la luxation de la rotule, le siège et la profon¬
deur du creux sus-condylien m’avaient porté à présumer que la courroie dont on se sert
pour attirer en bas le fragment supérieur, dans les fractures transversales, pouvait bien
faire basculer ce fragment; et je désirais vivement vérifier cette présomption par l’obser¬
vation clinique.
La première occasion m’en fut offerte à la Maison royale de santé, où j’avais été chargé
202
TRAVAUX ORIGINAUX.
par intérim du service chirurgical; il s’y présenta un homme d’une cinquantaine d’an¬
nées, portant depuis 7 à 8 mois une fracture transversale de la rotule qui avait été traitée
par l’appareil de Boyer. Il restait entre les fragments un écartement de 2 à 3 centimètres;
cet homme boitait, avait perdu la moitié de sa force pour soulever des fardeaux; et
comme il avait été déclaré guéri, il venait voir s’il n’y aurait pas quelque remède à sa gué¬
rison. En examinant sa rotule avec attention, je remarquai que les fragments étaient
bien plus écartés en avant qu’en arrière; que je pouvais bien rapprocher jusqu’au con¬
tact les bords postérieurs de la fracture, mais non les bords antérieurs. Cette expérience
fut répétée à satiété; je n’ai pas besoin de dire que je renvoyai le malade sans
rien faire.
Ce premier fait fut suivi de quelques autres ; puis, sur la rotule d’un cadavre qui m’était
échu pour mes cours à l’École pratique, je constatai d’une façon plus péremptoire encore
l’écartement plus grand à la partie antérieure de la fracture; et enfin ayant tenté des
expériences sur le cadavre, je fus tout à fait confirmé dans l’idée que ce déplacement
singulier était l’effet des appareils mis en usage; et j’écrivais à ce propos dans mon
Anatomie chirurgicale :
« Dans les fractures transversales de la rotule avec rupture de la capsule en travers, le
fragment supérieur est attiré en haut par les muscles, et la position indiquée par Valentin ne
suffit pas pour le rapprocher exactement de l’inférieur. On a imaginé de les ramener l’un
vers l’autre à l’aide de bandes ou de courroies dont on applique le plein au dessus du bord
supérieur et au dessous du sommet de la rotule, et dont les extrémités sont tirées en sens
contraire; tels sont les appareils de Desault, de Boyer, etc. Ces appareils doivent produire et
produisent en effet un déplacement particulier, sur lequel l’anatomie m’avait donné l’éveil,
et que j’ai constaté depuis sur plusieurs malades et même dans une autopsie. La courroie
supérieure enfonce le tendon rotulien et la base de la rotule à laquelle il s’insère dans le
creux sus-condylien; il en résulte que l’autre bout du fragment supérieur se relève sur le
bord de la poulie fémorale. , De même la courroie inférieure déprime le ligament rotulien
dans cet angle que laissent entre eux le fémur et le tibia , et qui n’est occupé que par
un paquet adipeux ; l’autre bout du fragment inférieur est également soulevé par la poulie
du fémur, et les deux fragments s’inclinent l’un et l’autre en avant de manière à former d’a¬
bord en ce sens une double saillie désagréable , et ensuite à s’écarter davantage en avant
qu’en arrière. »
Dès lors aussi j’avais émis l’idée de mes griffes , mais il restait à en justifier l’emploi ;
car de toutes parts j’entendais dire que les appareils ordinaires suffisaient de reste. Les
uns affirmaient qu’un écartement d’un pouce ne nuisait en rien aux mouvements et à
la force de l’articulation; d’autres racontaient des cas nombreux de guérison avec un
écartement à peine sensible, ou même sans écartement. Je voulus savoir exactement ce
qui en était, et je me mis à la besogne.
Je commençai d’abord par lire tout ce qui avait été écrit sur les fractures de la rotule,
en étudiant particulièrement les observations. Après quoi je parcourus les hôpitaux de
Paris, je suivis les malades hors des hôpitaux, afin de vérifier toutes choses par moi-même;
et les résultats auxquels je suis arrivé me paraissent dignes de toute l’attention des pra¬
ticiens.
D’abord il est très rare de voiries fragments réunis bouta bout, et soudés de manière à
n’avoir aucune mobilité l’un sur l’autre. Boyer en a rapporté un cas, communiqué par
Lallement; l’examen de la pièce anatomique montra que la rotule avait en hauteur 6
lignes de plus que celle du côté sain; le malade avait été tenu deux mois dans l’appareil
de Desault : après quoi il avait marché pendant un an à l’aide d’une canne; et enfin il
avait recouvré les mouvements très libres du genou, à l’exception de la flexion qui était
un peu bornée, il s’agissait du reste d’une fracture double.
C’est là le plus bel exemple de succès que je connaisse. Remarquez cependant que le
malade a marché à l’aide d’une canne, c’est-à-dire a été impotent toute une année, sans
parler de sa fiex ion un peu bornée. Je n’ai eu l’occasion d’étudier qu’un cas du même
genre, qui fut présenté à l’Académie royale de médecine par M. Blandin.
MALGAIGNE. — DANGERS DU TRAITEMENT DES FRACTURES DE LA ROTULE. 203
ive observation.— Fracture de rotule consolidée par un cal osseux ; état du membre au bout
de quatre mois .
Claude Perruchaux, journalier, âgé de 36 ans, entra à FHôtel-Dieu le 12 juillet 1838, et
fut couché salle Sainte-Agnès il0 1.
La nuit précédente, vers minuit et demi, il avait été rencontré par des voleurs dans la rue
du Bac, et en se défendant, il était tombé en avant, le genou gauche portant contre la saillie
du trottoir. Il put, malgré la vive douleur, se relever et traverser la rue; mais arrivé de
l’autre côté, la douleur l’obligea de s’arrêter; une patrouille survint et l’emmena au poste;
mais déjà dans ce trajet on était forcé de le soutenir, et il ne pouvait plus s’appuyer sur la
jambe blessée. Le lendemain il vint en cabriolet à l’Hôtel-Dieu; le genou était considérable¬
ment gonflé : toutefois la jambe demeurait étendue, et il était capable de marcher en la
traînant.
On s’occupa les premiers jours à combattre le gonflement; ensuite le membre fut mis
dans un appareil amidonné, des compresses préalablement placées au dessus et au dessous
de la rotule; et l’on maintint la jambe élevée sur un plan incliné. Il y resta trois mois, après
quoi l’appareil fut levé; on lui prescrivit des bains et on le fit marcher avec des béquilles,
et c’est alors qu’il fut présenté à l’Académie. f
Je le vis le 11 novembre, quatre mois juste après l’accident.
La rotule paraît manifestement accrue en hauteur ; celle du côté sain ayant 2 pouces en ce
sens, l’autre a 2 pouces 8 lignes. A peu près vers le milieu de sa hauteur, on sent une gout¬
tière transversale, limitée en haut et en bas par deux crêtes osseuses qui paraissent être le bord
antérieur de chacun des fragments. L’intervalle qui sépare ces deux crêtes est de 8 lignes ;
égal par conséquent au surcroît de hauteur de l’os tout entier. Le fragment supérieur fait
en dehors une saillie qui déborde l’inférieur d’environ trois lignes ; et si l’on mesure compa¬
rativement la largeur de la rotule saine au même niveau , on trouve à celle-ci 2 pouces, et
au fragment supérieur de l’autre 2 pouces 6 lignes. Cette circonstance ayant fixé mon atten¬
tion sur ce fragment, je découvris à peu près vers son milieu une petite gouttière verticale
sans rebord sensible en dedans, limitée au contraire du côté externe par une saillie verticale
très manifeste. Il est donc très probable qu’il y a eu fracture longitudinale du fragment supé¬
rieur, et que le fragment externe a été porté en dehors et sur un plan un peu antérieur au
fragment interne. Du reste on ne pouvait découvrir de mobilité entre les trois fragments , ou
si quelque doute existait pour la fracture transversale, la sensation était si obscure qu’il était
impossible de rien affirmer.
Le malade ne pouvait pas encore faire un pas sans ses béquilles ; il avait le genou excessi¬
vement roide , et fléchissait à peine la jambe de 5 à 6 degrés. Quand il essayait de la fléchir
davantage, il sentait l’obstacle, disait-il, dans l’intérieur du genou, au niveau du bord inférieur
de la rotule.
Autant qu’il est permis de le vérifier sur le vivant, la fracture s’était réunie par une
consolidation osseuse; et dans l’état de la science à cette époque, c’était assurément un
résultat très remarquable et qui faisait honneur à l’habileté du chirurgien. Toutefois es¬
sayons d’en déterminer la valeur réelle.
D’après mon examen, c’était là, comme pour le cas de Lallement, une fracture double,
c’est-à-dire une fracture transversale avec une fracture verticale du fragment supérieur;
l’os était demeuré plus long que l’autre; c’est-à-dire que les surfaces fracturées ne
s’étaient rejointes que par leur bord postérieur, et que leur partie antérieure restait sépa¬
rée par une large crevasse transversale. L’appareil avait donc déjà déterminé le déplace¬
ment dont j’ai fait mention au commencement de ce mémoire; mais , en outre, qu’avait
gagné le malade à sa consolidation osseuse? Au bout de quatre mois, la marche sans bé¬
quilles était impossible; et impossible encore de prévoir l’époque ou il serait permis de
de les quitter. J’aurais bien désiré revoir ce malade, et dans ce dessein j’avais pris son
adresse; mais quand je me présentai à son garni, il l’avait déjà quitté , et il me fut im¬
possible de retrouver ses traces.
Dans toutes les autres fractures soumises à mon observation et qui avaient été traitées
par les appareils ordinaires, toujours il restait entre les fragments un écartement variable
dont il faudra tout à l’heure étudier les conséquences; mais un autre ordre de phénomènes
204
TRAVAUX ORIGINAUX.
qui se montre dès les premiers temps de la guérison doit d’abord fixer nos regards.
M. Mayor a signalé l’impuissance presque absolue des releveurs de la cuisse pendant bien
des jours après l’enlèvement de l’appareil. Les malades ne peuvent pas soulever le mem¬
bre ou le fléchir sur le bassin, et quand on insiste pour qu’ils l’élèvent au dessus du lit,
ils le couchent d’abord sur le côté interne, et le soulèvent à l’aide des muscles adduc¬
teurs. Je n’ai pas eu occasion de voir ce phénomène, qui s’explique, si je ne me trompe,
par le sentiment de faiblesse et de méfiance qu’inspire toujours une fracture récemment
guérie, et qui d’ailleurs ne persiste pas assez pour inspirer de légitimes craintes.
Mais, après cette première gêne surmontée, il y a en une autre plus grave et plus durable
qui vient de la roideur du genou. Cette roideur, dont notre première observation offre déjà
un exemple, n’est pas moins manifeste quand les fragments sont réunis par un cal fibreux,
et l’on n’a pas toujours bien aperçu quelles sont les conditions qui la favorisent. A travers
les obscurités du texte de Paul d’Egine, le premier chirurgien qui ait traité des consé¬
quences de cette fracture, on peut douter si c’est de l’écartement ou delà roideur du
genou qu’il a entendu parler, lorsqu’il dit que les mouvements demeurent gênés et que le
blessé ne saurait faire de longues marches ;'qu’ il déguise bien son incommodité en che¬
minant sur un plan uni, mais qu’elle se révèle surtout lorsqu’il monte, à raison de la
difficulté de plier le genou. A. Paré ne laisse à cet égard aucun doute : Pour le pro-
gnostic, ie dis , que iamais ie nay veu que ceux qui ont eu ceste partie rompue , ne
soyent demeurés claudicans : parceque la conionction faite par le callus empesche le
genoüil se pouuoir fleschir , et les malades trauaillent beaucoup en montant. Fabrice de
Hilden était du même avis; et la roideur de l’article qu’on attribuait à l’épanchement
du cal passa pour la cause unique et inévitable de la claudication jusque vers la fin du
17e siècle.
Laurent Verduc fut le premier qui s’éleva contre le pronostic de Paré. « Je puis assu¬
rer, dit-il, que fai traité trois ou quatre personnes dont la rotule était fracturée en tra¬
vers, et que pas un n’a boité, ni cloché y mes confrères en ont aussi traité plusieurs qui
ont été bien guéris. » Heister observa ensuite que la roideur de la jointure était surtout
favorisée par une trop longue immobilité; et cette idée ayant frappé plusieurs chirurgiens,
d’importantes modifications et même une méthode toute nouvelle furent imaginées pour
conserver au genou sa mobilité. Pott. résumait ainsi sa doctrine sur ce sujet.
« Il est certain que ceux qui marchent le mieux après une fracture de la rotule sont ceux
qui font eue fracturée transversalement en deux parties presque égales, qui n’ont pas_ resté
longtemps couchés, et non au delà de l’inflammation passée, et ceux dont on a fait mouvoir
le genou modérément après que les premiers accidents ont été dissipés; enfin ceux en qui
les pièces fracturées ne sont pas dans un contact absolument exact, mais entre lesquelles il y
a un léger intervalle. »
Enfin B. Bell, attribuant la roideur de l’article à l’inflammation et au repos trop pro¬
longé, insistait également pour qu’on réduisît de beaucoup le temps de l’application de
l’appareil; il disait cependant n’avoir pas vu cette roideur subsister au delà de trois ou
quatre mois.
D’autres considérations, d’autres craintes ont prévalu parmi les chirurgiens modernes;
ils se sont surtout attachés à obtenir une réunion plus solide, et ont laissé les blessés dans
l’appareil jusqu’à deux et trois mois; aussi la plupart des sujets ainsi traités conser¬
vent-ils une roideur qui n’est pas à beaucoup près aussi facile à céder quel’a écrit B. Bell.
D’après mes observations sur ce point, la roideur m’a paru varier : 1° selon le degré de
l’inflammation ; 2 3 selon le temps que l’article a été condamné au repos; 3° selon la
pression exercée par l’appareil; et enfin 4° selon l’époque à laquelle l’appareil a été appli¬
qué, soit avant, soit après l’inflammation.
ue observation. — Fracture directe de la rotule; appareil maintenu seulement 30 jours;
prompte disparition de la roideur du membre.
Lebours, fabricant d’instrument de mathématiques, ârgé de 38 ans, avait eu, vers l’âge de
28 ans, les deux jambes fracturées, et les articulations tibio-tarsiennes à peu près ankylosées.
MALGAIGNE. —dangers du traitement des fractures de la rotule. 205
Le 8 août au soir, en montant son escalier, il fit un faux pas, tomba en avant, et probable¬
ment heurta du genou gauche le rebord tranchant d’une marche; mais, ayant perdu en même
temps connaissance , il ne peut dire au juste ce qui est arrivé. Lorsqu’on vint à son
secours, on le trouva couché à plat ventre, la jambe gauche étendue et ne pouvant même se
fléchir sans de vives douleurs; on le releva, et il marcha jusqu’à son lit, toutefois soutenu
sous les épaules et sans appuyer le pied gauche à terre. Le lendemain un médecin fut appelé ,
mais le gonflement du genou était tel qu’il fut impossible de rien reconnaître. Le malade
resta 12 jours au lit; puis le gonflement étant dissipé, il se leva et se promena par la
chambre ; mais la gêne étant assez forte, le médecin fut rappelé, constata cette fois une frac¬
ture de rotule et envoya le malade à l’hôpital Necker. Je noterai que pour faire la route , le
malade descendit lui-même les escaliers et monta en fiacre sans aucun secours.
Comme il y avait peu d’écartement, M. Lenoir, alors chargé du service, se contenta de placer
le membre sur le plan incliné et de fixer les fragments par un bandage roulé. Cet appareil
fut maintenu 50 jours, après quoi le malade commença à se lever ; et le 3 octobre il était sorti
de l’hôpital.
Je l’avais vu dans le service, et j’allai l’examiner environ un mois après sa sortie. Le
genou n’avait guère conservé sa raideur que trois semaines après l’ablation de l’appareil;
et déjà la liberté des mouvements était revenue presque entière. Le genou restait légèrement
gonflé; la rotule gauche offrait environ 12 millimètres de hauteur de plus que l’autre; la frac¬
ture était double, et consistait d’abord en une division transversale vers le tiers inférieur de
l’os, remontant cependant un peu plus en dehors qu’en dedans ; et sur le bord externe un
petit fragment en triangle paraissait détaché du fragment inférieur. Cette sorte d esquille pa¬
raissait soudée au fragment inférieur, en faisant toutefois vers le bord externe une saillie
de près d’un centimètre ; et la grande fracture transversale présentait un écartement
de 5 à 6 millimètres quand la jambe était étendue, allant jusqu’à un centimètre dans la flexion.
Le mollet gauche avait un peu maigri. Dans la marche, le malade conservait un sentiment
de faiblesse dans le genou et une crainte continuelle de le voir fléchir involontairement.
A part cette crainte instinctive, il montait l’escalier aussi librement qu’avant sa fracture et
le descendait presque aussi bien ; seulement il préférait descendre la jambe droite d’abord ,
comme plus solide, puis ramener la gauche sur la même marche. Ces résultats furent consta¬
tés en faisant la part des fractures de jambe antérieures, qui n’avaient pas peu restreint l’agilité
du malade.
Voilà un résultat des plus heureux ; et on pourrait penser que la courte durée de l'ap¬
plication de l’appareil suffit pour en rendre compte. Le cas suivant fera voir de quelle
importance est encore la date de cette application.
me observation. — Fracture directe delà rotule; appareil placé immédiatement et gardé
40 jours; roideur très considérable , laissant encore des traces 6 ans après.
Pierre Doucet, âgé de 68 ans, entra à l’Hôtel-Dieu, le 28 janvier 1836, pour une carie du
premier métatarsien du pied droit, carie résultant de la chute d’un moellon sur ce pied.
Ce malade portait en outre une fracture de la rotule du même côté, survenue six ans aupa¬
ravant dans les circonstances que je vais dire. Il montait un escalier avec un sac d’avoine sur
le dos, lorsqu’il trébucha et tomba en avant, de telle sorte que le genou droit alla heurter
contre le bord tranchant de la marche supérieure, qui était en pierre. Il se trouva étendu tout
de son long sur le côté, ayant la rotule cassée en travers, et les deux fragments déjetés en de¬
hors du genou et regardant en arrière. On le conduisit immédiatement à l’hospice de Caen, où
le membre fut pansé avec des compresses et une bande, puis placé dans une boîte qui mainte¬
nait la jambe étendue, le pied un peu élevé; le malade fut en outre situé le dos relevé, dans
une position presque assise.
Il resta au lit 40 jours: on lui permit alors de se lever avec des béquilles, qu’il garda 18
mois; au bout de ce temps seulement il recommença à travailler.
Voici l’état dans lequel il est aujourd’hui. La jambe étendue sur son lit, les muscles dans le
relâchement, la rotule apparaît divisée en deux fragments à peu près égaux par une fracture non
tout-à-fait transversale, mais un peu oblique de dehors en dedans et de haut en bas (1). Les
(1) La Gazette des hôpitaux du 23 février 1836, en rendant compte de l’état de ce malade ,
disait que chaque fragment dépassait le volume d’une rotule entière. Cela était d’une parfaite
inexactitude, aussi bien que quelques autres détails.
206 TRAVAUX ORIGINAUX.
deux fragments paraissent un peu plus volumineux qu’ils ne devraient l’être; ils sont séparés
par un intervalle d’un pouce au plus; si l’on comprime de haut, en bas le fragment supé¬
rieur, on le fait descendre très facilement jusqu’au contact avec l’inférieur, et l’on produit
même alors une sorte de cliquetis qui semble se passer entre eux. La jambe fléchie au con¬
traire, l’intervalle augmente jusqu’à quatre travers de doigt, mais pas plus. Il y a ici quelque
chose de particulier : quand le malade étend la jambe de lui-même, c’est le fragment inférieur
qui remonte; quand il la plie, c’est le même fragment qui descend, l’autre demeurant immo¬
bile. Du reste, ni la flexion ni l’extension ne sont complètes.
En conséquence, quand le malade marche, bien qu’il appuie à terre par toute la plante du
pied, la jambe est toujours un peu fléchie; de là un raccourcissement du membre, cause déjà
suffisante de claudication. Aussi a-t-il besoin d’un bâton pour assurer sa marche ; avec ce se¬
cours, il va assez bien, surtout par un beau temps ; il a remarqué aussi que par un temps
chaud les mouvements de la jambe sont plus étendus. Dans les mauvais temps, c’est le con¬
traire, et de plus il ressent des douleurs dans le genou.
Lorsqu’il monte les escaliers, il porte toujours la jambe gauche en avant. Il dit avoir
plus de facilité à monter qu’à descendre; ou du moins avoir plus de confiance en sa jambe.
Il peut porter sur l’épaule d’assez lourdes charges, de 150 à 200 livres; une fois même il a
porté 250. Mais c’est là surtout que son infirmité est manifeste; car, avant sa fracture, il pou¬
vait porter jusqu’à 6 à 700 livres.
Enfin, la jambe et la cuisse de ce côté présentent, dans leur circonférence , un pouce de
moins que celles du côté sain; suivant le malade, cette sorte d’atrophie n’aurait commencé à
devenir sensible que depuis deux ans.
Je ne veux pas faire ressortir toutes les conséquences que l’on peut tirer de cette ob¬
servation; il suffit pour le moment de ce qui regarde la roideur du membre. Ainsi nous
trouvons là une fracture survenue dans les mêmes circonstances que la précédente ;
l’appareil n’a été gardé que dix jours de plus; seulement il a été appliqué dès le début.
Pour ces dix jours d’application prématurée, le malade a été condamné à une impotence
de 18 mois. Exposée dans ces termes, la conséquence paraîtrait bien grave sans doute
pour une cause bien légère; mais il ne faut pas oublier l’énorme contusion qu’avait dû
déterminer un choc assez violent pour fracturer l’os et le jeter à la fois hors de sa place
naturelle. Tout appareil appliqué dans ces circonstances entraînera pour le moins une
roideur presque invincible. Je me souviens d’avoir vu dans un hôpital militaire un ser¬
gent de 27 ans, qui en descendant un escalier avait fait un faux pas, s’était rejeté en
arrière pour sauver son équilibre, et étant tombé sur les fesses les jambes pliées sous lui,
avait eu la rotule droite cassée en travers, tout près de son angle inférieur. Comme il y
avait un écartement très considérable, on jugea à propos de rapprocher les fragments à
l’aide de bandelettes de diachy Ion figurant un 8 de chiffre; la douleur toujours crois¬
sante obligea d’ ôter Y appareil le 10e jour. Sous la bandelette transversale supérieure, il
y avait une escarre comprenant presque toute l’épaisseur du derme; les deux fragments
étaient rapprochés à un intervalle de 2 à 3 lignes ; et un gonflement considérable de tout
l’article les maintenait dans cette position sans bandage. Le chirurgien s’ en applaudissait,
espérant ainsi une consolidation plus solide ; et le malade fut envoyé plus tard aux eaux
dans le but de rendre un peu de souplesse à ce genou qui paraissait presque ankylosé.
Jamais je n’avais vu au sortir du lit un genou aussi inflexible; et bien que je n’aie pas
revu le malade, je doute fort qu’il ait jamais recouvré la liberté des mouvements.
Dans l’ observation qui suit, les indications ont été mieux saisies; on a attendu la chute
de l’inflammation; aussi bien que l'appareil ait été tenu en place environ 50 jours, la
roideur a été infiniment moindre, et le résultat beaucoup plus satisfaisant.
ive observation. — Fracture directe complétée par un effort musculaire ; 50 jours d’appa¬
reil; marche gênée durant deux ans; état du membre environ trois ans après.
En mars 1835, M. A. C., l’un de nos confrères, en voulant monter en cabriolet, se heurta
Violemment le genou contre la roue, ce qui lui causa une douleur si vive qu’il marcha tout le
jour en fauchant, et que le soir, voulant ramasser un mouchoir, il ne le put qu’en étendant de
MALGAIGNE. — DANGERS DU TRAITEMENT DES FRACTURES DE RA ROTULE. 207
côté la jambe. Le lendemain, ayant encore un peu de gêne, il descendait un escalier tournant
lorsque , voulant laisser passer un porteur d’eau, il glissa, se retint à la corde, et sentit un
craquement dans le genou droit qui lui fit dire qu’il avait la rotule cassée. Il n’y eut pas de
chute;' le porteur d’eau l’aida à revenir cirez lui, en traînant la jambe et marchant à reculons.
Il se fit un gonflement énorme, qu’on traita durant 10 jours, après quoi notre excellent et
habile confrère , M. A. Thierry appliqua le bandage unissant , secondé par une gouttière pos¬
térieure et la position requise ; le traitement dura environ deux mois.
Dans le principe, la marche était très gênée et ne pouvait s’opérer qu’en boitant, et encore à
l’aide d’une canne; la flexion était presque impossible, et le malade n’osait monter ou des¬
cendre qu’en portant une jambe devant l’autre pour chaque marche. Il garda sa canne durant
deux ans ; puis enfin il put assez bien s’en passer.
Il eut la complaisance de me laisser examiner son genou en décembre 1858, près de trois
ans après l’accident. Voici quel était alors l’état des choses :
La fracture a eu lieu en travers; le fragment inférieur paraît avoir 18 millimètres de hau¬
teur; le supérieur, 36 millimètres. L’écartement varie de 18 à 22 millimètres, selon que la
jambe est étendue ou fléchie. La flexion ne va pas tout-à-fait jusqu’à l’angle droit, et le frag¬
ment supérieur ne descend pas au-dessous du bord saillant supérieur des condyles fémoraux.
Les fragments sont réunis par une sorte de tendon fort et saillant sur la ligne médiane, mince
et semblant manquer sur les côtés.
Le malade marche parfaitement sur un plan uni ; monte et descend l’escalier devant moi
comme à l'état sain, une marche à chaque pas, sans difficulté. Voici comment il fut amené
là : il y a un an environ, en montant un escalier avec un monsieur de 65 à 70 ans, qui avait eu
six mois avant lui une fracture analogue, il fut frappé de voir l’aisance aveclaquelle il montait,
et lui en témoigna sa surprise. L’autre lui répondit : c’est que vous vous écoutez ; et moi je
n’écoute pas les médecins.— liés lors, il essaya, et parvint bientôt au même résultat. Cepen¬
dant il n’oserait monter deux marches à la fois ni les descendre.
Il monte bien à cheval, mais craint le trot. Suivant son expression, sa rotule est comme sa
maîtresse; il y songe toujours. Deux fois il est tombé de cheval et de voiture, et toujours a
pris soin et a eu le bonheur de tomber sur le côté gauche, la jambe droite étendue. Il est faible
de ce côté, et en changeant déplacé sa bibliothèque, il ne pouvait, par exemple, porter un lot
trop considérable de volumes, sentant toujours son genou prêta fléchir.
Je reviendrai sur ce fait lorsque j’examinerai la solidité du cal fibreux en rapport avec
les fonctions du membre. Remarquons seulement qu’ après un traitement où le chirurgien
et le blessé apportaient chacun le concours le plus éclairé, le malade n’a pu qu’au bout
de deux ans se séparer de sa canne,
Voici une autre observation où les indications n’ont pas été moins bien remplies, et
l’appareil n’est pas resté plus longtemps appliqué; mais des douleurs rhumatismales
occupant le genou sont venues contrarier les efforts du chirurgien ; il est curieux de con¬
stater ce qu’une si légère complication a pu produire.
*
v° observation. — Fracture transversale par effort musculaire; appareil maintenu près
de 50 jours , malgré des douleurs dans le genou; flexion encore impossible au bout
de 17 mois.
Le 2 décembre 1858, la nommée Joséphine Deschamps, journalière, âgée de 55 ans, revenait
chez elle avec une légère charge sur le dos, et marchait sur le trottoir, quand tout-à-coup
elle eut la sensation d’un faux pas et tout à la fois d’un très fort craquement dans le genou
gauche; à l’instant même elle tomba à la renverse, la jambe gauche pliée sous elle. Elle essaya
de se relever, retomba encore; alors on vint à son secours et on l’apporta à l’hôpital Necker,
où M. Lenoir faisait le service par intérim.
A la visite du lendemain, le genou était tellement tuméfié que toute investigation était à peu
près impossible. On soupçonna toutefois une fracture transversale de la rotule, qui devint
évidente quelques jours après.
Je la vis seulement le 7, au matin. Le genou , toujours tuméfié, laissait cependant sentir à
sa face antérieure une sorte d’espace carré, limité en haut et en bas par les bords saillants dp
la fracture, assez large pour y enfoncer le pouce, et offrant sous les doigts une fluctuation ma¬
nifeste. La fracture paraissait transversale, et située à peu près au milieu de l’os. En insistant
208 TRAVAUX ORIGINAUX,
i
pour mieux connaître les circonstances de l’accident, j’appris que le craquement était ar¬
rivé à l’instant où la jambe gauche, solidement appuyée sur le sol, allait recevoir le poids du
corps, et conséquemment dans une extension complète ou presque complète. Comme la frac»
ture était manifestement ici produite par l’effort des muscles, je recherchai si l’os avait bien
toute sa solidité normale. La femme répondit que depuis une autre chute, faite quatre ans et
demi auparavant, et dans laquelle elle s’était fracturé l’olécrâne , elle avait ressenti de temps
à autre, dans le genou gauche, des douleurs du reste très supportables, et qui ne l’empêchaient
pas de vaquer à ses travaux ; cependant , ces douleurs étaient accompagnées d’une sorte de
faiblesse telle qu’elle n’osait s’agenouiller, dans la crainte instinctive de se déranger , suivant
ses expressions , quelque chose dans la boîte du genou. Ce qui est assez notable , c’est que
quelques jours avant l’accident ces douleurs l’avaient plus vivement inquiétée, et par leur
fréquence et par leur intensité.
L’inflammation étant très vive, on avait seulement placé le membre sur des coussins, le
genou légèrement fléchi; et on avait appliqué des sangsues a plusieurs reprises. Le gonflement
céda peu à peu; les douleurs persistèrent plus longtemps, revenant surtout la nuit, pareilles à
des piqûres d’épingles, et s’étendant quelquefois jusqu’au talon. Le 11, l’écartement, mesuré
avec soin, était de trois centimètres et demi. Le 14, on appliqua le bandage unissant des plaies
entravers; la fluctuation entre les fragments avait beaucoup diminué, et déjà, en regar¬
dant le membre de profil, on y distinguait une dépression de 5 à 6 millimètres. L’appareil ne
servit pas beaucoup d’abord , car la malade le dérangeait sans cesse à cause de ses douleurs.
Cependant, dès le 17, la fluctuation ayant presque disparu entre les fragments , l’écartement
était réduit à 25 millimètres.
Le 20, la malade commence à dormir et à s’accoutumer au bandage ; il semble encore que
l’on ressent sous les doigts, entre les fragments, une fluctuation sourde, profonde, et au total
fort douteuse. Le 24, toute sensation de ce genre avait complètement disparu.
Le 27, on renouvela une dernière fois l’appareil; après quoi il resta en place jusqu’à la fin de
janvier 1859. La malade n’avait pas cessé de ressentir dans le genou des douleurs qui parais¬
saient être de nature rhumatismale, devenant plus aiguës à chaque variation de l’atmosphère.
Le 2 février, 62 jours après l’accident, les fragments, très mobiles, étaient écartés de près de
2 centimètres; la malade n’avait pas encore quitté le lit. Elle ne commença à marcher avec des
béquilles qu’à la fin du 3e mois, et elle emporta ses béquilles en sortant de l’hôpital, le
18 mars.
Je la revis le 4 mai 1840, 14 mois environ après sa sortie, 17 mois après la fracture. Les
deux fragments n’étaient plus écartés que d’un centimètre; le genou, fort roide , restait
étendu et ne se pliait tout au plus que de 15° à 18°; la malade ne marchait qu’en se servant
d’une béquille, et même avec sa béquille était exposée à des chutes fréquentes; elle montait
un escalier avec peine, et éprouvait bien plus de peine encore pour descendre ; et, chose cu¬
rieuse et triste à la fois, en même temps qu’elle souffrait de l’impossibilité de fléchir la jambe,
elle sentait que cette jambe n’était, pas assez fortement maintenue par les muscles rotuliens
pour soutenir le poids du corps ; elle n’osait qu’à peine appuyer le pied de ce côté, et son genou
lui semblait toujours menacer de ployer.
A la vérité, je n’ai pas revu cette malade à une date aussi éloignée de sa fracture que
le précédent; mais une situation aussi déplorable, au bout de 17 mois accomplis, suffit de
reste pour montrer la différence du résultat, et ne laisse pas même de grandes espérances
pour l’avenir. On pourra dire qu’il y avait une fâcheuse complication, et je l’avoue;
j’ajouterai pourtant que ces douleurs ne sont pas aussi rares qu’on pourrait le penser,
d’après le silence des auteurs; et qu’on aurait difficilement deviné a priori qu’elles au¬
raient une aussi grave influence. Il faut considérer aussi que l’appareil a été maintenu
bien moins longtemps que ne le voulait Dupuytren, par exemple ; et voici deux cas dans
lesquels on pourra juger ce que vaut le repos prolongé fort au delà de deux mois.
vie observation. — Fracture directe ; appareil maintenu 80 jours ; marche gênée pendant
18 mois ; état du membre 25 ans après.
A ma consultation du 4 février 1841, à Bicêtre, se présenta le nommé Ganne, âgé de
61 ans, et depuis trois ans déjà entré dans cet hospice. Il avait 36 ans, lorsque, en traversant
un pré, il tomba sur une pièce de bois et se heurta le genou gauche. Malgré la douleur il se
MALGAIGNE. — DANGERS DÏJ TRAITEMENT DES FRACTURES DE LA ROTUÛE. 209
releva, fit trois pas encore, et tomba cette fois en arrière sans pouvoir se relever. On le rap¬
porta chez lui; un médecin appelé reconnut une fracture de la rotule, le fit tenir au lit la
jambe étendue, soulevée à l’aide de coussins et maintenue par des attelles. Au 40e jour, le
malade impatient défit son appareil et essaya de se lever ; mais ayant fait un faux pas, sans
tomber toutefois, il prit l’alarme et se remit au lit encore 40 jours.
Au bout de cesSOjours, il commença à marcher avec des béquilles, 'qu’il garda un an en¬
tier; puis une béquille lui suffit, puis un béquillon; et enfin au bout de 18 mois il put
marcher sans soutien , et reprendre son état de terrassier. Mais jamais ses forces ne revin¬
rent complètes. Avant son accident, il portait sans peine un fardeau de 200 kilogrammes;
depuis il tomba à 125 ; et quelquefois, par manière d’essai , il allait jusqu’à 1G0, mais il sen¬
tait que le fardeau était trop lourd pour lui. Avant l’accident il était très grand marcheur,
faisant facilement 15 à 20 lieues ; et il se vantait même d’avoir fait en quatre jours la route
de Clermont à Fontainebleau qui est de 85 lieues. Depuis l’accident, la moyenne du chemin
qu’il peut' faire est de 10 à 12 lieues ; il a quelquefois été à 15; mais il était alors obligé de se
reposer le lendemain.
Aujourd’hui, après 25 ans écoulés, voici quel est l’état de ce malade. La rotule a été frac¬
turée en travers au tiers inférieur; les fragments très mobiles sont séparés par un intervalle
de 4 centimètres et demi; le genou n’est nullement gonflé, et les mollets sont égaux en vo¬
lume. Il ressent cependant de temps à autre des douleurs qu’il compare à des coups d'aiguilles
dans le mollet du côté de la fracture, principalement la nuit et dans les changements de temps.
Le genou est exempt de ces douleurs; seulement il y suc facilement lorsqu’il travaille un peu
fort. 11 monte parfaitement un escalier , mais ne le descend qu’avec quelque peine, la flexion
n’étant pas complète. Un signe assez curieux de la faiblesse des muscles extenseurs de la
jambe, c’est que quand le malade met son bas, la légère traction exercée sur le pied rend
l’extension de la jambe impossible et détermine quelque douleur dans le genou; l’expérience
lui a appris alors à renverser le pied en dehors ou en dedans, et à tirer ainsi, la jambe étant
dans l’extension et n’étant pas exposée à fléchir en arrière, comme s’il tirait dans la direc¬
tion ordinaire.
Mais cela n’est rien encore auprès du cas suivant, dans lequel il n’y avait aucune com¬
plication, et où même F appareil a été enlevé de bonne heure, et le séjour trop prolongé
au lit a suffi pour produire une roideur opiniâtre.
vne observation. — Fracture par action musculaire ; repos au lit durant 5 mois; roideur et
claudication persistant encore deux ans après.
Siboulotte, cocher, âgé de 49 ans, entra le 14 octobre 1859 à l’hôpital de la Charité, où
je faisais le service par intérim. 11 portait une entorse récente au pied gauche , et en rappor¬
tait la cause à la faiblesse de la jambe droite, dont la rotule avait été cassée deux ans au¬
paravant. Il racontait ainsi l’histoire de sa fracture.
En dansant une contredanse, il avait subitement ouï un craquement dans le genou accom¬
pagné d’une vive douleur, ce qui ne l’avait point empêché de faire encore quelques pas; puis
la jambe avait fléchi sous lui, et il était tombé sur son derrière. On l’avait mis dans un appa¬
reil ordinaire, qu’il avait gardé seulement trois semaines; mais pour consolider le cal, on
l’avait gardé au lit cinq mois entiers. A sa sortie il avait passé, comme de coutume, par les
béquilles et le béquillon, qu’il avait enfin quittés ; et voici quel était son état après deux ans
écoulés.
La fracture est transversale, située un peu au dessus de la partie moyenne de l’os ; l’écar-
ment est de 16 à 18 millimètres. La flexion du genou ne va pas au delà de l’angle droit; le
malade boite sensiblement, et se trouve obligé de reporter presque tout le poids du corps
sur la bonne jambe ; et c est ainsi que l’entorse est arrivée, j’essayai les bains de vapeur pour
assouplir le genou; ils furent inutiles. Je tentai de forcer la flexion; mais le fragment supé¬
rieur paraissait rencontrer un obstacle invincible au niveau du rebord supérieur de la poulie
fémorale; et le cal fibreux menaçait de se rompre si l’on eût forcé le mouvement. Enfin,
j’avais commencé à essayer les flexions graduées exécutées par un aide, tandis que nioi-
même, avec les deux pouces réunis, je refoulais en bas le'fragment supérieur; et il me sem¬
blait que j’obtenais ainsi une faible amélioration, lorsque M. Gcrdy reprit le service,
e(, jugeant tout traitement inutile, renvoya le malade aussi boiteux que je l’avais reçu.
Déjà, si je ne me trompe, ces quelques observations donnent à la fracture de la rotule
c. ' 13
210 REVUE CRITIQUE,
une physionomie toute différente de celle qu’elle a dans nos Traités classiques et dans nos
Dictionnaires. Xela ne ressemble guère, par exemple, aux observations publiées par
Boyer, dans lesquelles les malades sortent de l’hôpital au bout de 40 à 50 jours, complète¬
ment guéris, parfaitement guéris, marchant avec facilité , les mouvements n’étant pas
gênés du tout. Pour ma part, à l’exception des sujets que j’ai traités par mes griffes, je
n'en ai vu aucun parfaitement guéri; et j’en ai vu beaucoup réduits à une véritable et
déplorable infirmité. Encore n’ avons-nous fixé notre attention que sur une partie du ta¬
bleau ; et les fractures de rotule mal consolidées entraînent quelquefois des accidents
bien autrement graves.
(La fin au prochain numéro.)
REVUE CRITIQUE.
Oâis#to®gie«
RECHERCHES ANATOMIQUES , PHYSIOLOGIQUES
et pathologiques sur le s cavités closes,
naturelles ou accidentelles, de V économie
animale, par M. Velpeau.
Tel est le titre d’un grand travail dont
M. Velpeau a présenté un résumé à l’Acadé¬
mie des sciences dans Ta séance du 6 mars
dernier, et qui depuis a été publié en entier dans
les Annales de chirurgie, où il occupe un peu
plus de 200 pages. L’analyse en serait néces¬
sairement fort longue , si nous avions à re¬
produire toutes les idées émises par le savant
académicien; mais il nous suffira de glisser
rapidement sur la partie purement anatomi¬
que et physiologique , nous réservant d’insis¬
ter, autant qu’il sera nécessaire, sur la partie
chirurgicale.
1° Anatomie des cavités closes. L’idée-
mère développée ici par M. Velpeau est assez
bien résumée dans les lignes suivantes que
nous reproduisons textuellement :
« Une étude attentive de ces cavités, dé¬
crites jusqu’ici sous le titre de membranes
séreuses ou synoviales, m’a démontré que ce
ne sont ni des sacs, ni de véritables mem¬
branes, comme on le croit généralement de¬
puis Bichat. Les recherches multipliées aux¬
quelles je me suis livré ne laissent, dans mon
esprit, aucun doute à ce sujet. Aux divers
âges de la vie intra-utérine, sur le cadavre
de jeunes sujets, sur des adultes ou des vieil¬
lards, j’ai toujours trouvé à la place de sacs,
ou de membranes fermées, de simples surfa¬
ces, cavités sans ouverture. Ceci est d’ailleurs
un fait très général, qui s’applique à d’autres
parties de d’organisme. »
M. Velpeau étudie successivement sous ce
point de vue les séreuses viscérales, les sy¬
noviales articulaires, les synoviales tendineu¬
ses, les bourses muqueuses, et enfin les sé¬
reuses accidentelles. Partout il voit des ca¬
vités formées dans certains points par des
lambeaux de membranes véritables, dans d’au¬
tres points par dô simples surfaces séreuses
impossibles à isoler. Ainsi, à propos des sé¬
reuses articulaires :
« Non seulement, dit-il, il n’y a point de
membrane synoviale à la face libre des .carti¬
lages, mais encore cette membrane manque
également à la face interne de la plupart
des ligaments. Prenons le genou pour exem¬
ple; si l’on cherche la membrane synoviale
derrière le ligament rotulien ou la terminai¬
son du tendon des muscles de la cuisse, on
ne l’isolera point comme membrane distincte.
Il en sera de même vis-à-vis du ligament
latéral interne et des autres plaques fibreuses
du pourtour de l’articulation. Ce n’est guère
qu’en dehors, sur le contour des surfaces
cartilagineuses, dans les rainures qui sépa¬
rent l’enveloppe fibreuse des têtes articulaires,
qu’on trouve une membrane synoviale réelle t
encore semble-t-elle faire partie des plis, des
franges, des paquets cellulo-graisseux, appelés
glandes synoviales sur plusieurs de ces
points. »
Les séreuses accidentelles sont soumises à
la même loi. M. Velpeau en distingue deux
ordres: 1° celles qui sont nécessitées par
quelque déplacement d’organe ou de fonctions ,
comme dans les fausses articulations résul¬
tant de fractures ou de luxations non réduites;
les bourses muqueuses développées sur le dos
et Tacromion des portefaix, le sternum des
menuisiers, les malléoles externes des tail¬
leurs, la gibbosité des bossus, les parties sail¬
lantes des pieds-bots; 2° les séreuses patho¬
logiques, kystes séreux du tissu cellulaire, du
corps thyroïde, de la mamelle, du testicule,
de l’ovaire, des ganglions lymphatiques. Pres¬
que constamment il n’y a dans tous ces cas
que des surfaces séreuses non isolables, et
cela est surtout exact quand elles se déve¬
loppent dans les glandes ou dans un tissu
cellulaire dense et serré;- quelquefois seule¬
ment, lorsque le tissu cellulaire où elles se sont
creusées est abondant, souple et lamelleux,
elles peuvent être détachées sous forme de sa
REVUE CRITIQUE. . 211
ou d’ampoule; encore, pour M. Velpeau, cette
séparation est en tout comparable à l’isole¬
ment pur et simple d’une couche cellulaire
quelconque.
Ces idées, à part un peu d’exagération peut-
être, sont certainement fondées en réalité, et
nous montrent le système séreux sous une
face toute nouvelle. Dans la deuxième partie
de son travail, M. Velpeau étudie l’évolution
des cavités séreuses chez l’embryon et le
fœtus: cette étude est trop éloignée des ap¬
plications pratiques pour nous arrêter. Puis
il s’enquiert de leurs usages , et ici les don¬
nées physiologiques offrent plus d’intérêt au
chirurgien.
2° Physiologie. Les usages sont différents,
selon que les cavités closes appartiennent à
l’état normal ou à l’état pathologique.
Les premières ont pour but principal, sinon
unique, de rendre faciles et souples les mou¬
vements des parties voisines. Si donc elles
viennent à disparaître, les mouvements seront
gênés ou même perdus; que si, au contraire,
les organes voisins sont aptes encore à con¬
tinuer leurs mouvements , la cavité séreuse
détruite finira par se reproduire. Ce fait est
assez bien connu pour les adhérences par¬
tielles de la plèvre et du péritoine; M. Vel¬
peau le généralise, et dit l’avoir constaté pour
les larges adhérences de ces deux cavités;
pour la tuniquè vaginale, les séreuses articulai¬
res et tendineuses, et enfin les bourses sous-
cutanées. Voilà, certes, une loi nouvelle et bien
séduisante ; mais ne serait-on pas en droit
de demander à M. Velpeau comment il a pro¬
cédé à cette constatation? Car, pour la plèvre
et le péritoine, si l’on fait des expériences sur
des chiens, par exemple; que l’un, sacrifié
dans les premiers jours, présente de fortes
adhérences ; qu’un autre , examiné plus tard,
présente des adhérences moindres; qu’un
troisième, à une époque plus-, éloignée encore,
n’en offre plus du tout; ces expériences, suf¬
fisamment répétées et donnant toujours le
même résultat, établiront une preuve suffi¬
sante de la disparition de certaines adhé¬
rences. Mais quand M. Velpeau assure, par
exemple, que sur trois .sujets opérés de l’hy¬
drocèle et disséqués par lui, quelques années
plus tard il a vu que la tunique vaginale
s'était reproduite, il oublie qu’il n’a nulle¬
ment constaté qu’elle était oblitérée.
« Dans les articulations malades, poursuit-
il, que j’ai traitées par les injections irritan¬
tes, les adhérences qui amènent d’abord la
guérison de l’hydartlirose disparaissent en¬
suite, de telle sorte que la jointure reprend
bientôt toute sa mobilité naturelle. »
L’auteur nous paraît encore là tomber dans
une erreur de logique, fort commune au
reste en chirurgie, qui consiste à prouver la
question par la question ; en d’autres termes,
à donner comme preuve ce qui est précisé¬
ment à démontrer. Il serait fort important,
à coup sûr, d’établir que les hydarthroses peu¬
vent guérir par des. adhérences, et que ces
adhérences tendent ensuite à disparaître; mais,
il faut bien le reconnaître, ce n’est jusqu’à pré¬
sent qu’une pure hypothèse donnée à tort
comme une réalité.
Les cavités pathologiques ont au contraire
pour .fonction unique d’isoler au sein des
organes des matières nuisibles ou au moins
inutiles au reste du corps. Créées d’abord
pour un but apparent d’utilité, elles finissent
par être un obstacle et une véritable maladie;
ainsi du sang ou de la sérosité épanchée sim¬
plement dans le tissu cellulaire serait faci¬
lement résorbé ; si, au contraire, il se forme
à l’entour une cavité séreuse, l’absorption n’a
presque jamais lieu, et le malade ne guérit
qu’à l’aide d’une opération chirurgicale..
Cette partie est terminée par quelques re¬
cherches très curieuses, tentées par M. Ber¬
nard, interne des hôpitaux, sur l’injection de
divers gaz dans le tissu cellulaire. On sait
que l’air atmosphérique, insufflé même à doses
énormes, s’absorbe très bien; et je renverrai
à cet égard aux expériences mentionnées dans
mon mémoire sur l'innocuité de l’air dans
les plaies sous-cutanées ( Voyez ci-devant, p.
97). M. Bernard a trouvé que l’oxygène et
l’acide carbonique sont aussi rapidement
absorbés ; mais- l’azote et l’hydrogène résistent
à l’absorption d’une manière bien singulière,
et même ne seraient jamais absorbés.
« Au. bout de quelques jours, dit M. Ber¬
nard, par suite des mouvements de l’animal,
le gaz se déplace, s’accumule dans certains
points, et particulièrement sur le dos, au cou
et dans les régions inguinales. Dans les pre¬
miers jours on peut, en pressant le gaz avec
la main, le faire changer de place ; mais, après
douze ou quinze jours, ce déplacement est
plus difficile. Alors on constate que le tissu
cellulaire sous-cutané s’est transformé en
vastes cellules dont les unes communiquent
entre elles, tandis que les autres, closes de
toutes parts, constituent de véritables kystes
gazeux. Si l’on examine ces cellules ouvertes,
on trouve leurs parois formées de tissu cel¬
lulaire condensé, ayant l’aspect d’une mem¬
brane séreuse, et lubréfié par une certaine
quantité de sérosité. Les cloisons complètes
ou incomplètes qui séparent ces vacuoles
sous-cutanées offrent une disposition très va¬
riée, et elles contiennent dans leur épais¬
seur des vaisseaux qui se rendent à la
peau.
« Si, au lieu d’ouvrir largement ces kystes
gazeux, on se borne à les piquer pour en
chasser le gaz contenu, les piqûres se cica¬
trisent, la plaie s’affaisse et se rapproche
des parties situées au-dessous; mais lerecol-
212 REVUE CRITIQUE.
lcment ne s’opère plus. Au bout de plusieurs
semaines, • on retrouve encore une véritable
cavité séreuse , contenant même quelquefois
une assez grande quantité de liquide transpa¬
rent. »
5° Pathologie. Au point de vue où l’auteur
s’est placé, on comprend comment toutes les
affections qui peuvent atteindre les divers
tissus communs de l’organisme doivent aussi
se rencontrer dans les cavités séreuses.
Sans songer à décrire séparément toutes ces
affections, M. Velpeau se contente d’émettre
la proposition suivante:
« Aucune maladie ne débute , 'a propre¬
ment parler, par la surface des cavités clo¬
ses ; c’est toujours le tissu dont ces surfaces
font partie qui est le siège primitif de la ma¬
ladie. »
Et par une conséquence nécessaire ,
« Il conviendrait donc de dire, quand on
parle des inflammations ou autres altérations
des cavités closes, qu’il y a maladie de la
paroi cartilagineuse, osseuse , fibreuse, liga¬
menteuse ou celluleuse de la cavité et non
de la membrane séreuse, du tissu séreux ou
synovial. »
Nous avons dit plus haut que peut-être,
ainsi qu’il arrive aux meilleurs esprits, M. Vel¬
peau se laissait entraîner à exagérer des idées
dont nous ne contestons point d’ailleurs la
justesse; et, en effet , ne semble-t-il pas
qu’ici il oublie ce qu’il avait accordé aupara¬
vant, savoir, que dans la plupart des cavités
séreuses naturelles il y a des lambeaux de
membranes véritables ? Or, ces lambeaux ne
participent-ils point à l’affection de la cavité ,
et dès lors ne faut-il pas garder au moins
pour eux le titre de membranes ou tissus sé¬
reux, et les maladies de ce tissu? Ailleurs
même, s’il n’y a que des surfaces appartenant
aux tissus les plus divers, il faut bien recon¬
naître que la forme nouvelle revêtue par ces
tissus a suffi pour leur donner des. aptitudes
pathologiques toutes nouvelles ; bien plus, que
cette simple forme a acquis et possède une apti¬
tude générale partout identique et indépen¬
dante du tissu qui la supporte ; de telle sorte
que la surface péritonéale aura beau apparte¬
nir, ici au foie, là à la rate, ailleurs aux apo¬
névroses, ailleurs encore à de véritables mem¬
branes, partout néanmoins elle est apte à
contracter, par exemple, l’inflammation pseu¬
do-membraneuse, tout comme si c’était une
membrane unique et sans lacunes. Nous au¬
rions désiré que M. Velpeau abordât plus di¬
rectement cet ordre de considérations, et mît
sa doctrine sous une plus vive lumière; mais
on sent que la portion vraiment pratique de
son 'travail l’attirait fortement, et qu’il s’est
bâté d’y arriver.
Circonscrivant donc désormais son sujet
dans les épanchements des cavités séreuses,
il se demande comment on parviendra à les
guérir. La simple évacuation, par écrasement,
rupture, ponction ou incision sous-cutanée,
est d’une efficacité fort douteuse, et, dans tous
les cas, fort limitée. Il faut y joindre un cer¬
tain degré d’inflammation qui fasse adhérer
les parois et disparaître la cavité; or, cette
inflammation peut être simplement adhésive,
et alors elle est tout-à-fait sans inconvénient;
ou elle peut devenir purulente, et les adhé¬
rences ne sont obtenues qu’au prix de quel¬
que danger. Le problème à résoudre est donc
le suivant :
«■Faire naître dansâtes cavités closes affec¬
tées d’ épanchement une irritation qui soit
toujours adhésive et qui ne devienne jamais
purulente. »
« La solution de ce problème comprend
plusieurs éléments. D’abord, plus le liquide
épanché se rapproche du sérum, plus il est
facile d’obtenir l’inflammation adhésive; plus
au contraire ce liquide ressemble au pus, moins
il y a de chances d’éviter l’inflammation puru¬
lente. On devine par là qu’il faut essayer de ra¬
mener la collection à l’état de collection séreuse,
si telle n’était.pas sa nature primitive. On arrive
à ce résultat, dans un grand nombre de cas,
en vidant plusieurs fois, à quelques interval¬
les, les abcès par une simple ponction. Il en
est de même des dépôts sanguins. Débarrassée
momentanément des liquides purulents ou hé¬
matiques épanchés , la cavité se remplissant
de nouveau exhale plutôt du sérum qu’un
liquide analogue à celui qu’elle contenait d’a¬
bord. Répété un certain nombre de fois sous
l’influence des ponctions, ce travail rend pos¬
sible la transformation d’une collection de
sang ou de pus en collection purement sé¬
reuse, séro-sanguine, ou séro-purulente. Des
observations déjà nombreuses m’ont démon¬
tré ce fait sans réplique sur la plupart des ré¬
gions du corps. »
Nous avons transcrit en entier ce passage
très remarquable, parce qu’en exposant net¬
tement la loi des transformations des liquides
épanchés, il en tire aussitôt une application
légitime et féconde pour les besoins de la
pratique. Si la chirurgie était toujours ainsi
raisonnée, c’est alors qu’au lieu d’être ravalée
à la condition d’un métier, elle mériterait
d’être appelée un art et une science. Mais con¬
tinuons.
L’épanchement ainsi ramené à la nature sé¬
reuse, il s’agit de trouver le moyen qui, par
lui-même, tend toujours à provoquer l’in¬
flammation adhésive, et jamais l’inflamma¬
tion purulente. Toujours et jamais! Grands
mots qui peuvent bien révéler notre but et
nos désirs, mais qui ne nous en font que mieux
sentir notre impuissance. Quoi qu’il en soit,
M. Velpeau, passant rapidement en revue quel¬
ques-uns des moyens proposés pour obtenir
REVUE CRITIQUE. 213
l’inflammation adhésive, s’empresse d’ajouter
que les injections sont, de tous, les mieux choi¬
sis, et, parmi les injections, donne une préfé¬
rence décidée à l’injection d’iode. Elle réunit,
à son avis, quatre grands avantages:
i° Elle fait naître l’inflammation adhésive
dans les cavités aussi sûrement qu’aucune
autre ;
2° Elle agit fructueusement sur les engor¬
gements qui compliquent parfois les hydro-
pisies; et par exemple, dans l’hydrocèle com¬
pliquée d’engorgement du testicule, l’injection
iodée, pratiquée de prime abord, procure
presque constamment la double guérison de
l’engorgement et de l’hydrocèle;
o° Elle expose moins que le vin à l’inflam¬
mation purulente;
4° Et enfin, infiltrée dans le tissu cellu¬
laire, elle n’amène pas d’inflammation gan¬
gréneuse. Cette dernière assertion mérite
d’être appuyée des preuves fournies par
l’auteur.
« J’ai bien constaté, dit-il, que, pendant ou
après l’opération de l’hydrocèle, la teinture
d’iode s’est épanchée en plus ou moins grande
quantité chez plusieurs malades entre la peau
et les autres tuniques du -scrotum ; j’ai bien
acquis, pour mon compte, la certitude que
ces épanchements n’ont point produit d’in¬
flammation notable, ou n’ont produit dumoins
qu’une inflammation purulente très limitée.
J’ai acquis sept à huit fois cette certitude,
soit dans des opérations pratiquées par moi,
soit à l’occasion d’opérations pratiquées par
d’autres sous mes yeux ; mais comme la dis¬
section ne pouvait jias être invoquée en pareil
cas, j’avoue que le fait pouvait ne pas pa¬
raître complètement démontré. Pour lever
toute incertitude à ce sujet, j’ai injecté de la
teinture cl’iode étendue d’eau dans le tissu
cellulaire d’un certain nombre de chiens, de
lapins, de cochons d’Inde. Or, ces expériences,
dont j’expose ici l’observation abrégée, ont
toutes donné le même résultat, c’est-à-dire
que la teinture d’iode n’est pas restée sous la
peau, qu’elle n’a point fait naître de gangrène
ni de suppuration, et que les animaux n’ont
éprouvé aucun accident à la suite de cette
petite opération. »
Il importait cependant de déterminer dans
quelles proportions la teinture d’iode serait le
plus utile. M. Velpeau l’a mélangée à l’eau
dans la proportion d’un neuvième, d’un cin¬
quième, d’un quart, d’un tiers, à parties éga¬
les, et enfin il l’a employée pure. Il a réussi
avec tous ces liquides ; seulement la teinture
d’iode pure occasionnant une douleur assez
vive, les proportions d’un neuvième et même
d un quart étant trop faibles pour activer la
résolution, il a adopté depuis plusieurs années
le mélange d’un tiers de. teinture avec deux
tiers d’eau. L’eau simple vaut autant que l’eau
distillée; quant à la température, il est inutile
de faire chauffer le liquide; M. Velpeau estime
même que, lorsqu’il est tiède, son efficacité
est un peu moindre.
Une cerlaine quantité d’iode tendant à se
précipiter dans l’eau chargée de teinture,
M. Félix d’Arcet avait proposé, dès 1§40,
d’ajouter au liquide une certaine proportion
d’iodure de potassium, et nous avons vu que
M. Bonnet de Lyon avait suivi ce conseïïÇV oyez
ci-devant, p. 57). M. Velpeau a négligé cette
précaution sans le moindre inconvénient, et
nous l’avons imité avec autant de succès. Mais
ce qui lui est propre et qui est peut-être plus
hardi qu’il n’est nécessaire, c'est de laisser une
certaine quantité de l’injection dans la cavité sé¬
reuse; pour l’hydrocèle, par exemple, quand
l’injection est terminée, quand il a secoué ou
malaxé mollement la tumeur durant quelques
secondes, il laisse sortir le liquide sous l’in¬
fluence de la seule rétraction des tissus, sans
exercer de pression réelle. Quand le liquide
cesse de couler par le fait de cette rétraction,
il retire brusquement la canule, et l’opération
est terminée. La raison déterminante de
M. Velpeau, c’est que le liquide iodéne produit
habituellement ni gangrène, ïii suppuration.
Notre raison, à nous, pour nous écarter de sa
méthode, c’est que le liquide a produit quel¬
quefois de la suppuration , et que l’évacuation
incomplète semble tout-à-fait propre à expo¬
ser à l’inflammation suppurative.
Le reste de ce long travail est consacré
à énumérer les cas divers dans lesquels
M. Velpeau a employé les injections d’iode.
Ce sont d’abord les hydrocèles de toute na¬
ture chez l’homme et chez la femme, simples,
enkystés, à cavités multiples ou même congé-
niaux;-les hernies pour en procurer la cure
radicale ; — des sacs séreux siégeant dans l’aine
ou la fosse iliaque, ou même dans l’intérieur
du bassin ;— les hydropisies des bourses mu¬
queuses sous-cutanées , naturelles ou acci¬
dentelles; — les kystes séreux du sein, du
corps thyroïde ;— les kystes tendineux, vul¬
gairement appelés ganglions ; — les hydarthro-
ses; — et enfin il a fait quelques essais sur les
séreuses viscérales. A cet égard nous dirons
seulement qu’il a limité ses expériences au
péritoine ; et tous les chiens auxquels il a
injecté un mélange de teinture d’iode au tiers
et même au 5e ont succombé. Au septième,
les animaux ont survécu , bien qu’avec des
adhérences fort étendues dans le péritoine.
Quant aux injections tentées sur l’homme dans
un but thérapeutique, comme elles ont presque
toujours réussi, il serait fastidieux de répéter
pour chaque affection les résultats obtenus;
nous reviendrons, toutefois , dans la prochaine
Revue, sur les sujets les plus importants ,
que nous rangerons sous autant de titres par •
ticuliers.
REVUE CRITIQUE.
de l’emploi du sulfate de cuivre pour ob¬
tenir la cicatrisation des plaies et des
ulcères, par M. Brunzlow de Branden-
bourg.
Le sulfate de cuivre, employé depuis long¬
temps pour les plaies comme astringent ou
cathérétique, récemment préconisé par M. Am-
mon pour les maladies des yeux, n’avait ja¬
mais été essayé pour accélérer la cicatri¬
sation des plaies et des ulcères jusqu’aux
expériences de M. Brunzlow. Il a pu con¬
stater que ce sel avait surtout des pro¬
priétés astringentes , mais très faiblement
caustiques , beaucoup moins , par exemple ,
que le nitrate d’argent fondu. C’est ce qui l’a
déterminé , il y a déjà plusieurs années , à
l’employer comme stimulant et astringent
dans les plaies et les ulcères, qui, bien qu’en
voie de guérison, manquent de l’excitation ,
de la vitalité nécessaires pour se cicatriser
complètement; et le succès a couronné ses ten¬
tatives. Il a utilisé également avec avantage
les propriétés astringentes et siccatives de
ce médicament dans les végétations et les
granulations molles et flasques qui naissent
souvent de la surface des plaies, sans avoir
jamais déterminé d’irritation trop intense.
Cet inconvénient existe surtout par l’em¬
ploi du nitrate d’argent fondu , dont l’action
est quelquefois trop vive sur des surfaces
qui ne demandent qu’une légère excitation ,
ou bien sur les surfaces avoisinantes qui
n’ont nullement besoin d’être excitées; il
convient donc , dans ces cas , de préférer
le sulfate de cuivre, qui ne produit aucun
de ces résultats, toujours fâcheux en ce qu’ils
retardent la guérison.
Quant à l’application du médicament ,
M. Brunzlow l’emploie à l’état sec, quand
les surfaces le comportent. Il touche tous
les jours, et légèrement, la plaie ou l’ul¬
cère, surtout sur les bords, avec le sul¬
fate de cuivre , et recouvre les parties tou¬
chées d’un plumasseau de charpie; mais
comme il y aurait quelque inconvénient à ce
que la charpie vînt à adhérer à la surface ul¬
cérée, il faut l’enduire d’une très légère cou¬
che de cérat de Saturne. Si le sulfate de
cuivre doit agir avec une certaine force,
comme pour des végétations pâles et fon¬
gueuses, il faut recouvrir les parties touchées
avec de la charpie sèche, qui laisse au médi¬
cament toute son action. On l’applique aussi
en solution, à la dose de 25 à 50 centigrammes
pour 50 grammes d’eau. M. Brunzlow a sou¬
vent employé cette solution avec succès en fo¬
mentations, en injections dans des ulcérations
flstuleuses et sinueuses, dont la [cicatrisation
était ainsi rapidement obtenue. Si l’action as¬
tringente du sulfate de cuivre est insuffisante
pour détruire certaines végétations ou fongo¬
sités, etc., elle n’en est pas moins quelquefois
utile, lorsque ces productions ne font que de
naître, ou bien lorsqu’elles siègent en certains
points comme sur l’œil, où un léger attouche¬
ment répété tous les jours une à deux fois a
réussi souvent à faire disparaître des papules,
un pannus ou un ptérygion au début , même
quand ces maladies étaient compliquées de di¬
latation des vaisseaux de la conjonctive.
( Medizinische Zeitung von Berlin, 1842,
n° 19.)
De la nécrose du calcanéum chez les en¬
fants scrophuleux , par M. Malespine.
La nécrose du calcanéum n’avait été jusqu’à
présent l’objet d’aucun travail spécial, et cette
lacune n’était sans gravité ni pour le diagnos¬
tic ni pour le traitement, ainsi qu’on en pourra
juger par l’analyse du remarquable mémoire
de M. Malespine. Avant d’exposer la marche
des symptômes, disons d’abord qu’on peut les
partager en trois périodes correspondant à
trois périodes de la lésion organique, savoir :
1° Une ostéite, de sa nature lente [et chro¬
nique, déterminant à peine quelque engorge¬
ment dans le tissu cellulaire et les ligaments
voisins ;
2° L’ostéite arrive à .suppuration et déter¬
mine une nécrose ou partielle ou totale; le
pus accumulé entre l’os et le périoste, finit par
franchir cette barrière et se faire jour au de¬
hors ; mais la formation de ces abcès entraîne
toujours une irritation et des douleurs plus ou
moins violentes; •
5° Enfin, quand l’os est tout à fait isolé de
son périoste, commence un double travail d’é¬
limination et d’ossification, tendant à la fois
à faire disparaître le séquestre et à réparer la
perte de substance. Ces premières données
suffiront pour comprendre la succession des
symptômes; voici donc comment ceux-ci' se
manifestent.
ire période. L’ostéïte qui précède la nécrose
étant essentiellement lente et chronique, il est
rare qu’elle donne, dès le début, des signes de
son existence. Les douleurs sont milles ou a
peu près ; la progression s’accomplit sans au¬
cune gêne ; en un mot, le malade ne se plaint
que quand la pression du pied contre le sol de¬
vient douloureuse , ou bien lorsque le gonfle¬
ment du talon est assez considérable pour
l’empêcher de mettre son soulier. C’est ce gon¬
flement qui met le plus souvent le praticien en
éveil, et qui, dans cette période, permetde fixer
le diagnostic encore incertain ; il est donc
important d’en faire une étude toute particu¬
lière.
Disons par avance que ce gonflement ne man¬
que jamais, qu’il se développe graduellement,
et se fait remarquer par sou indolence, son
REVUE CRITIQUE. 215
siège, et la forme caractéristique qu’il donne
au membre.
Donc, on aperçoit d’abord un empâtement
léger, très circonscrit, occupant le tissu cel¬
lulaire en rapport avec l’une et Fautre face du
calcanéum. Cet empâtement persiste plusieurs
mois, augmente ensuite insensiblement; efface
peu à peu les dépressions qui existent à l’état
normal au-dessous des malléoles, et finit par
déborder dans tous les sens les saillies malléo¬
laires. Arrivé à ce point, l’engorgement donne au
pied un aspect singulier ; le talon est volumi¬
neux, saillant en arrière; son diamètre trans-'
versai est beaucoup plus étendu que l’espace
compris entre les deux malléoles; cette diffor¬
mité s’arrête latéralement, en dedans, au ni¬
veau du scaphoïde; en dehors, au niveau de l’ar¬
ticulation calcanéo-cuboïdienne ; pendant cette
période, le coude-pied n’est pas envahi et ne
présente rien d’insolite. Solidement fixée aux
parties sous-jacentes par des trousseaux fi¬
breux très résistans, la portion des téguments
qui sert de limite aux régions plantaires et la¬
térales conserve sa forme normale, et se
trouve séparée de l’engorgement par une dé¬
pression très remarquable, qui règne en de¬
dans et en dehors sur toute la largeur du ta¬
lon. En même temps, la peau distendue s’a¬
mincit, prend une teinte rosée, devient lui¬
sante ; et, à travers sa transparence, on voit de
nombreuses veines légèrement saillantes, que
la compression excentrique finira par rendre
tout à fait variqueuses.
Un autre phénomène important, qui tient à
l’engorgement des ligaments calcanéo-astraga-
liens, est un mouvement de latéralité assez
prononcé, mais douloureux quand on cher¬
che à l’exagérer, et qui peut donner lieu à une
grave erreur de diagnostic. Plus d’une fois, en
cherchant à le produire, des observateurs peu
attentifs lui ont assigné pour siège l’articula¬
tion tibio-tarsienne, qui au contraire est par¬
faitement intacte. On se garantira d’une pa¬
reille méprise en remarquant : 1° que le gon¬
flement ne monte pas jusqu’au niveau de cette
articulation, et que le bas de la jambe en est
tout à fait exempt; 2° que les mouvements de
flexion et d’extension du pied qui sont pro¬
pres à cette jointure s’exécutent sans gêne et
sans douleur; 5° en étudiant le siège précis de
l’engorgement et son mode de développement;
4° et enfin en fixant l’astragale avec les doigts
d’une main , la jambe avec l’autre main, et
s’assurant qu’il n’y a pas de mobilité dans
l’articulation tibio-tarsienne.
2e période. Elle est caractérisée par des phé¬
nomènes d’acuité dont la marche est fort va¬
riable. L’affection existe déjà depuis plusieurs
mois, un an ou davantage, lorsque le membre
devient douloureux, sensible au toucher; le
gonflement augmente, envahit les faces dor¬
sale et plantaire du pied ; il gagne la partie
inférieure de la jambe qui offre alors un vo¬
lume très notable; la peau devient rouge, ten¬
due, luisante ; tantôt le moindre mouvement est
extrêmement douloureux, et le malade est con¬
damné à garder le repos absolu; tantôt, au
contraire, les symptômes inflammatoires sont
moins marqués , marchent plus lentement,
sans réaction générale, et se bornent à une
tuméfaction œdémateuse des parties, avec ten
sion, chaleur et douleur peu intenses. Dans
tous les cas, il survient bientôt une fluctuation
obscure sur les parties latérales du talon;
fluctuation trompeuse, car si l’on incise sur
les points où l’on soupçonne une collection
purulente, on ne donne pas issue à une seule
goutte de pus; et la pression exercée autour de
la plaie ne fait sortir que du tissu cellulaire ra¬
molli, sous forme d’une bouillie d’un rouge brun.
Il faut toutefois se tenir pour averti d’une
chose; c’est qu’il y a vraiment une collection
purulente, dont ces douleurs, ce gonflement
sont les indices; mais plus profonde, et sié¬
geant, comme il a été dit, entre le calcanéum
même et son périoste épaissi ; et l’exacerba¬
tion ne s’apaise que quand le périoste ulcéré
livre passage au pus, qui se fait jour ensuite à
travers les téguments par une ou plusieurs ou¬
vertures qui demeurent fistuleuses: alors les
signes d’acuité diminuent, notablement, et la
maladie reprend sa marche chronique. Rare¬
ment toutefois le malade en est qui tte pour un
seul abcès; presque toujours il en revient un
ou deux autres avec le même cortège de
symptômes, jusqu’à ce qu’énfm toutes les par¬
ties nécrosées soient entièrement séparées du
périoste.
3e période . Ce sont donc l’établissement des
fistules et le retour de l’état chronique qui
caractérisent le passage à la troisième période ;
mais l’aspect des parties a aussi notablement
changé. Toutes les barrières fibreuses qui li¬
mitaient le gonflement dans la première période
ont cédé à l’inflammation ; le talon est énor¬
me, globuleux, saillant en arrière; il n’y a plus
de bords latéraux séparant la plante et les côtés
du tarse; les dépressions qui séparent les
malléoles du tendon d’Achille sont comblées ;
l’engorgement envahit la face dorsale du pied,
et s’étend latéralement jusqu’à l’extrémité
postérieure des premier et cinquième méta¬
tarsiens, qu’il atteint presque toujours, mais
qu’il dépasse très rarement; toutefois, la por¬
tion de la face dorsale qui répond à la deuxième
rangée des os du tarse conserve sa forme nor¬
male, et contraste d’une manière fort remar¬
quable ayec l’ampleur et la forme globuleuse
du talon. Le développement qu’acquiert celui-
ci est très variable ; quelquefois il atteint des
dimensions véritablement monstrueuses; mais,
dans tous les cas, il affecte une forme carac¬
téristique qui attire l’attention tout d’abord ; et
les infirmières de l’hôpital des Enfants-ma-
REVUE CRITIQUE.
316
Mes, habituées à cet aspect étrange , lui ont
donné un nom particulier, et désignent la né¬
crose du calcanéum sous le nom de pied d é-
lë 'pliant.
Voilà pour l’engorgement. L’étude des trajets
fistuleux n’est pas moins curieuse; ils ne se
font pas en effet indifféremment sur tous les
points; le pus ne se porte ni du côté de l’as¬
tragale ni du côté du cuboïde; mais, dirigé
presque inévitablement vers les régions laté¬
rales du talon, il perfore les téguments dans
des lieux d’élection qui peuvent être ainsi pré¬
cisés: 1° dans l’espace compris entre le bord
postérieur de l’une ou de l’autre malléole, et
le côté correspondant du tendon d’Achille ; 2°
au niveau de la grande apophyse du calcanéum,
où les fistules occupent à la fois la partie la¬
térale externe et la face dorsale du pied ; 5°
plus rarement vers la région plantaire du
talon, et immédiatement au-dessous des mal¬
léoles.
Enfin, h mesure qu’on s’éloigne de la pé¬
riode inflammatoire, le tissu cellulaire acquiert
ne plus grande consistance, et arrive dans
quelques points au degré le plus avancé de
l’induration. Seulement, vers les limites de
l’engorgement, il est simplement empâté ; et
au pourtour des trajets fistuleux il reste ra¬
molli *et donne la sensation d’une fluctuation
obscure. La peau qui recouvre les endroits
ramollis est d’un brun foncé; partout ailleurs
elle est mince, rosée, et parsemée, de quel¬
ques plaques brunâtres en forme de marbrures.
Il s’agit maintenant de suivre la marche
de l’élimination ; et M. Malespine rappelle
d’abord ici quelques idées qui lui sont pro¬
pres, et qui ont rencontré quelque contra¬
diction. La discussion s’étant renouvelée il y
a quelque temps, nous aurons sans doute
occasion d’y revenir; pour le. présent, nous
nous bornerons h rappeler la théorie de l’au¬
teur :
« Lorsqu’on séquestre séjourne au milieu
des tissus vivants, non seulement la cohé¬
sion de ses parties constituantes est détruite
par l’action du pus , de la température, etc. ;
mais encore l’organisation tend k s’en débar¬
rasser par la voie de l’absorption; sous l’in¬
fluence de ces différentes causes, il diminue
de volume, et insensiblement il est réduit
en fragments osseux assez ténus pour que la
matière purulente puisse facilement les en¬
traîner au dehors. Pendant l’accomplissement
de ce travail éliminateur, le périoste tumé¬
fié s’incruste de phosphate calcaire, et donne
naissance k un os nouveau, revêtu des cartila¬
ges d’encroûtement de l’os primitif; ces car¬
tilages ayant conservé leurs rapports natu¬
rels avec les os contigus, il en résulte que
l’ossification secondaire est pourvue de surfa¬
ces articulaires a l’aide desquelles s’exécutent
divers mouvements. »
L’application de ces données générales au
cas particulier d’une nécrose calcanéennc- est
facile; mais elle a ici une importance, toute
spéciale, en ce qu’elle nous rend compte de
deux phénomènes nouveaux et essentiels,
la direction vicieuse du pied, et une sensa¬
tion de- crépitation qui accompagne quelque¬
fois sa mobilité latérale.
A mesure, en effet, que le séquestre s’amoin¬
drit et tend k s’éliminer, on voit le talon et
par suite le pied affecter une déviation
étrange. Lu talon s’affaisse et s’incline en
dedans; le bord interne du pied et sa face
intérieure se relèvent; et la chose peut aller
au point que le pied n’appuie plus sur le sol
que par son bord externe, et présente consé¬
quemment la forme du vcirus le plus prononcé.
M. Malespine explique ainsi cette déforma¬
tion. Le calcanéum une fois nécrosé s’élimi¬
nant de jour en jour, le périoste prend peu k
peu plus de consistance et se sature de sels cal¬
caires pour reproduire un nouvel os ; mais il
y a cependant une période où le talon n’est
plus constitué que par des parties molles ail
milieu desquelles se trouve emprisonné un
corps étranger; et ces parties molles cèdent
k l’action des muscles qui les pressent ou les
attirent en sens divers. Les muscles de la
moitié interne de la jambe, jambiers anté¬
rieur et postérieur, extenseur et fléchisseur
communs, l’emportant de beaucoup sur les
muscles externes, entraînent le pied en dedans
en même temps que les tendons qui glissent
sous la voûte calcanéennc affaissent le talon;
et sans doute c’est par oubli que M. Malespine
a omis dans son énumération les muscles du
tendon d’Achille, qui secondent puissamment
tous les autres.
Nous avons déjà parlé de la mobilité laté¬
rale k propos de la première période ; dans la
troisième, la manœuvre nécessaire pour mou¬
voir le pied donne quelquefois lieu k une sen¬
sation de crépitation, comme si l’on frottait
l’une contre l’autre deux surfaces dures et ru¬
gueuses; et M. Malespine a vu un chirurgien,
trompé par cet indice alarmant , croire k une
carie de l’articulation, et pratiquer l’amputa¬
tion de la jambe. La dissection fit voir que
l’unique cause de ce bruit était le frottement
de trois gros fragments osseux, débris du cal¬
canéum âncien,et enfermés dans le calcanéum
de formation nouvelle, pour lequel le travail
de réparation était déjà assez avancé.
Le moyen d’éviter toute erreur de ce genre
consiste surtout dans le cathétérisme des tra¬
jets fistuleux , qui permet de reconnaître les
conditions que présente le séquestre ,' les di¬
mensions du foyer, les rapports qui existent
entre ce foyer et la nécrose , et enfin , jusqu’à
un certain point, l’état de l’ossification secon¬
daire. Il est prudent, toutefois, pour ne pas
amener une recrudescence , de différer cette
217
REVUE CRITIQUE.
exploration jusqu’à ce que la douleur et l’in¬
flammation soient entièrement dissipées.
C’est en général au bout de deux , trois ou
quatre mois après l’apparition des trajets fis-
tuleux , que cette exploration peut se faire
sans crainte; alors, pour en tirer tout le
parti désirable , on dilate un ou deux de ces
trajets avec de la racine de gentiane , puis
avec de l’éponge préparée , jusqu’à ce que
l’ouverture admette le bout du petit doigt.
Cette dilatation a encore- cet avantage qu’elle
permet de voir l’os nécrosé , et d’implanter
dans son épaisseur un tirefond qui sert à l’é¬
branler et quelquefois même à l’extraire.
Quand on a ainsi le bonheur d’enlever tout ce
qui est nécrosé, le travail réparateur s’établit
sans obstacle; la cavité se ferme, et enfin les
fistules arrivent à cicatrisation.
Il y a ici une question intéressante ; le plus
ordinairement on trouve le séquestre ou les
fragments du séquestre renfermés dans une
cavité centrale; et on en a conclu que chez les
enfants la nécrose occupait le centre de l’os.
M. Malespine professe au contraire que la né¬
crose affecte presque toujours l’os en totalité,
et que les parois de la prétendue cavité cen¬
trale sont formées par l’os nouveau , dé¬
veloppé tout autour du séquestre. Chez l’a¬
dulte , il n’en est pas de même ; et pour l’or¬
dinaire , la nécrose du calcanéum est primiti¬
vement partielle.
Après avoir ainsi étudié la marche et l’as¬
pect de l’affection à ses diverses périodes , il
reste à savoir quelles indications le praticien
doit suivre de préférence.
Dans la première période, dit M. Malespine,
il faut principalement insister sur le repos et
les émollients, et n’employer les émissions
sanguines locales qu’avec une extrême réserve.
C’est là la manière d’agir de M. Baudelocque;
et nous nous félicitons de voir un praticien
aussi consommé préconiser le repos même
dans les affections serophuleuses des os, que
d’autres espèrent mener à bien par l’exercice.
On peut sans doute user avec avantage de
l’exercice en général, mais à condition de n’y
faire aucunement participer la partie malade.
Nous dirons pour notre propre compte que le
repos , mais le repos bien assuré , le repos
absolu, est un moyen si héroïque qu’il peut
dispenser de tous les topiques.
Dans la deuxième période , lors de la for¬
mation de l’abcès sous-périostique , la pre¬
mière idée qui vient à l’esprit serait de don¬
ner issue au pus par une large incision; et
chez un individu bien constitué , pour un abcès
survenu à l’occasion d’une violence extérieure,
une incision prompte, en empêchant un trop
grand décollement du. périoste, abrégerait sans
aucun doute la durée de la maladie. Mais ,
pour la nécrose scrophuleuse, l’observation dé¬
montre que la temporisation est un des meil¬
leurs moyens de traitement ; prescrire un ré¬
gime convenable, mettre en usage les agents
thérapeutiques dont l’action sur l’économie
est bien connue , et différer autant que possi¬
ble l’ouverture des abcès ; telle est en général
la pratique la mieux sanctionnée par l’expé¬
rience. M. Malespine a suivi quelques sujets
scrophulcux, chez lesquels on avait ouvert ces
abcès dès le début ; le stylet boutonné démon¬
trait que la dénudation était peu étendue;
mais au lieu de se borner, elle gagnait de
proche en proche jusqu’à envahir enfin. la to¬
talité de l’os. Et il ajoute qu’il en est souvent
de même pour l’ostéite scrophuleuse des phalan¬
ges , des métatarsiens et (les métacarpiens.
Dans la troisième période , on comprend
qu’il faut de bonne heure maintenir le pied
dans sa rectitude normale', afin que l’ossifica¬
tion du nouvel os ne s’accomplisse point dans
une direction vicieuse. Un appareil inamovible
fenêtre et convenablement appliqué remplira
ce but, et aura- en outre ce double effet de
laisser au pus un libre écoulement, et de
permettre au malade de se livrer à la marche
sans danger. M. Malespine estime que la
déambulation est d’une utilité incontestable.
Nous remarquerons seulement qu’elle le serait
bien davantage, si l’on faisait marcher l’en¬
fant sans appuyer ni même laisser pendre le
pied; et par exemple, à l’aide d’une jambe de
bois, ou en suspendant la jambe dans une
écharpe.
On attend ainsi l’époque à laquelle on pourra
sans danger dilater les conduits fistuleux, et
tenter l’extraction du séquestre. Nous avons
déjà dit comment il fallait se conduire ; quel¬
ques mots de plus sont encore nécessaires.
Quand le travail réparateur est avancé , l’ori¬
fice interne des trajets fistuleux , cerné par la
matière osseuse, résiste à la dilatation; on
ne peut alors se servir, pour l’exploration ,
que du stylet boutonné. Mais il faut prendre
, garde de s’en laisser imposer par une sensa¬
tion équivoque ; ainsi une nécrose est an¬
cienne ; le séquestre, détruit en partie, est
réduit à un , deux ou trois fragments mobiles,
peu volumineux , eu égard à la cavité qui les
renferme; en poussant le stylet un peu plus
loin pour explorer les parties ambiantes , on
traverse d’abord des tissus mous et friables,
comme des chairs fongueuses ; et au delà, on
sent une surface impénétrable, dure, rugueuse,
que l’on serait tenté de prendre pour une au¬
tre portion de séquestre non encore détachée;
or, cette surface dure appartient à l’os nou¬
veau sur lequel on arrive en traversant les
végétations qui naissent de sa face interne.
Des notions précises sur la date et les progrès
de l’affection , mettront sur la voie d’un plus
sûr diagnostic.
Mais une question grave se présente; lors-
qu’enfin le séquestre est mobile, faut-il s’at-
218
REVUE CRITIQUE. .
tacher à l’extraire , ou ne suffirait-il pas de
s’en remettre à la nature du soin de la gué¬
rison? On a vu en effet des guérisons obte¬
nues par le seul bienfait du temps; le sé¬
questre étant en partie résorbé, en partie
entraîné par le pus. Mais ces cas sont rares ;
d’ailleurs l’élimination d’un séquestre exige
un temps fort long, et même des années; et
trop souvent on voit la présence du séquestre
entraver le travail réparateur, et provoquer
des désordres qui se propagent vers l’articu¬
lation et rendent l’amputation inévitable.
M. Malespine se prononce formellement alors
contre la temporisation ; il veut qu’on tente
l’extraction, soit à travers les fistules dilatées,
soit par une incision en T pratiquée sur la
face externe du calcanéum. 11 y a même une
circonstance où il veut qu’on procède à la sé¬
paration du séquestre non isolé , avec le fer,
le feu ou les caustiques ; c’est quand l’affec¬
tion, existant depuis plusieurs années, semble
arrêtée dans ses progrès, et quand le séques¬
tre ne paraît pas tendre de lui-même à s’iso¬
ler. C’est là cependant, il ne faut pas se le
dissimuler, une question d’une haute gravité :
sur cinq enfants chez qui l’on pratiqua l’extrac¬
tion du séquestre, deux succombèrent, à la vé¬
rité, l’un quatre mois, l’autre six mois après
l’opération. Ajoutez que les plaies s’étaient
compliquées de pourriture d’hôpital, et que
cette fatale complication a sévi uniquement
chez les opérés du sexe masculin qui sont pla¬
cés à l’hôpital des Enfants (nous ne parlons
que des salles de scrophuleux), dans les con¬
ditions hygiéniques les plus détestables. Les
filles sont beaucoup mieux partagées à cet
égard ; aussi deux petites filles opérées ont
parfaitement guéri; et la même différence
dans les résultats se montre aussi bien pour
les autres affections scrophuleuses, même non
soumises à des opérations.
(Revue médicale.)
Obstétrique*
EXSUDATION PSEUDO - MEMBRANEUSE dans les
voies aériennes d’un fœtus, par le profes¬
seur HAYN.
Il y aurait un long traité à faire des mala¬
dies qui peuvent se développer chez le fœtus
dans le sein de sa mère , maladies éruptives,
phlegmasies, hémorragies, hydropisies, affec¬
tions chroniques , dégénérescences diverses,
corps étrangers, etc. Il n’est presque pas
d’état pathologique dont l’enfant, à sa nais¬
sance, n’ait offert l’exemple. Mais parmi ces
affections si variées, les unes sont assez
communes, la péritonite par exemple (voyez
le mémoire du prof. Simpson d’Edimbourg
sur ce sujet) ; d’autres au contraire sont fort
rares, et de ce nombre est le cas que nous
allons rapporter.
Un enfant qui venait de naître après un
travail naturel et facile, paraissait en bon état.
Mais, au bout de quelques minutes, sa respi¬
ration devint gênée et de plus en plus faible,
et bientôt il succomba. L’autopsie montra que
non-seulement les gros tuyaux, mais encore
les plus petites divisions bronchiques étaient,
tant à droite qu’à gauche, tapissées de pseudo-
membranes. Ces fausses membranes étaient
canaliculées dans les grosses bronches, tout
à fait pleines dans les petites. Il n’y avait
qu’un petit nombre de canaux qui n’en con¬
tinssent pas. Au microscope, elles avaient
toutes les apparences de l’exsudation crou-
pale.
Il est à regretter que l’auteur n’ait fait
connaître aucune des circonstances particu¬
lières dans lesquelles la mère de cet en¬
fant a pu se trouver. Le croup a-t-il sévi
autour d’elle ? En a-t-elle éprouvé elle-
même quelque symptôme? etc. La patho¬
logie du fœtus présente une foule de points
obscurs. L’étiologie des maladies qui peuvent
se. développer pendant la vie intra-utérine
est un des points les plus importants de leur
histoire, et nul n’appelle à un plus haut degré
les investigations patientes et consciencieuses
des observateurs.
( Gaspar’s Wochenschrift, n° 51, 1842.)
I*ltarfiîisa®©l©gie
Note sur la composition, la préparation et
le mode d administration de l’iodhydrar-
gyrate d’iodure de potassium.
Ainsi que l’indique sa dénomination , ce
composé résulte de la combinaison du bi-
iodure de mercure avec l’iodure de potassium ;
le premier joue le rôle d’acide, le second joue
le rôle de base. La composition chimique de
ce sel varie selon les proportions d’iodure de
mercure et d’iodure de potassium mis en pré¬
sence , et selon la température à laquelle la
dissolution du mélange a été soumise pour
elaiK*«ss*gi®aIe*
en opérer l’évaporation. On l’obtient, soit en
petits cristaux prismatiques, d’une couleur
jaune, soit sous la forme d’une masse jaune
incristallisable et déliquescente. Le premier
serait, selon P. Boulay, un deuto-iodhydrar-
gyrate d’iodure de potassium, se décomposant,
sous l’influence de l’eau, en deuto-iodure de
mercure qui se précipite, et en un composé
restant en dissolution qui, selon le chimiste
cité, serait le proto- iodhydrargyrate. Quoi
qu’il en soit du nombre de combinaisons qui
peuvent résulter de l’iodure rouge de mercure
BULLETIN CLINIQUE.
et de l’iodure de potassium combinés ensem¬
ble, ainsi que de la composition chimique de
chacune d’elles, voici comment on peut le
préparer pour l’usage médical :
On fait un mélange à parties égales de bi-
iodure de mercure et d’iodure de potassium,
et on ajoute une quantité suffisante d’eau dis¬
tillée pour en opérer la dissolution. Evaporée
avec ménagement, cette dissolution donne des
cristaux aiguillés de couleur jaune ( ce sont
ceux dont j’ai déjà parlé); si on l’évapore à
sîccité, on obtient un résidu sous forme d’une
poudre jaune-verdâtre, attirant l’humidité de
l’air. Cette dernière préparation est ordinaire¬
ment administrée sous forme liquide ; on
l’emploié aussi en pilules ou en pommade.
Voici quelques formules applicables dans. la.
pratique :
Solution.
Iodhydrargyrate d’iodure de potas¬
sium . 8 déc.
Eau distillée . 150 gr.
La dose de cette dissolution est de 8 à 60
grammes, prise graduellement dans les vingt-
quatre heures.
Pilules.
Iodhydrargyrate d’iodure de potas¬
sium . . 8 déc.
Lactine (sucre de lait) . 1 gr. 5 déc.
Pour 32 pilules. — Doses de 1 à 8 par jour,
prises graduellement.
Pommade.
Iodhydrargyrate d’iodure de potas¬
sium . . . 20 gr.
210
Axonge . 500 gr.
Nota. Il est des circonstances où l’on aug¬
mente la proportion de l’iodhydrargyrate.
Cette pommade , qui. d’abord est parfaite¬
ment blanche , au moins dans le cas où l’on
emploie le sel en dissolution, acquiert tou¬
jours, au bout de quelque temps, une couleur
jaune-brunâtre.
Gargarisme.
Iodhydrargyrate d’iodure de potas¬
sium . i gr.
Eau distillée . 1000 gr.
Nota. Cette dissolution sert aussi quelque¬
fois pour. injections dans les fosses nasales.
A tout ce qui précède, j’ajouterai que, dans
le cas où l’iodhydrargyrate d’iodure de potas¬
sium peut être administré sous forme liquide,
ce composé peut être remplacé par un mélange
â parties égales de bi-iodure de mercure et
d’iodure de potassium. Dans ce dernier cas,
sa composition peut bien ne pas être la même,
chimiquement parlant ; mais elle paraît indif¬
férente pour la pratique médicale.
. C’est dans les accidents tertiaires de la sy¬
philis que l’iodhydrargyrate d’iodure de potas¬
sium trouve ses plus importantes applications.
M. Limousin-Lamothe, qui en a observé les
effets dans le service même de M. Puche,
à l’hôpital des Vénériens de Paris , nous a
assuré avoir été maintes fois témoin de la
rapide efficacité de ce médicament dans les
ulcérations de l’arrière-bouche et des fosses
nasales.
(, Journal de méd. et de chir. de Toulouse.)
BULLETIN CLINIQUE.
NOUVEL EXEMPLE DE LUXATION SCAPULO-
humérale en bas; par M. Bourguet, chi¬
rurgien chef-interne de l’hôpital d’Aix.
A monsieur le Rédacteur du journal de chi¬
rurgie.
Monsieur,
Ainsi que vous l’avez fait observer vous-
même dans l’excellent journal à la tête duquel
vous vous trouvez , p. 83 et suiv., les exemples
de luxations scapulo-humêrales directement
en bas ou dans le creux de l’aisselle sont
encore si peu nombreux, que tous , si ce n’est
le dernier en date, celui de M. Robert, lais¬
sent du doute dans un esprit qui, avant. d’ad¬
mettre un fait dans la science, exige qu’il soit
entouré de preuves incontestables. A ce titre
l’observation suivante me paraît mériter quel¬
que intérêt, ce qui m’engage à la porter à
votre connaissance.
La nommée Tramier, Victoire, âgée do
69 à 70 ans, offrant les restes d’une assez
forte constitution, ramassait du fourrage sur
les bords d’un ravin assez profond, le 3 juin
dernier, lorsqu’elle fit un faux pas et tomba
dans le ravin, la tête la première, le bras gau¬
che écarté du tronc. Immédiatement après,
douleur considérable, et impossibilité de se
servir et même de mouvoir le membre.
L’heure étant déjà avancée, et se trouvant
d’ailleurs à une assez grande distance de la
ville, elle passa la nuit sans recevoir aucun
secours. Le lendemain d’assez bonne heure
elle se rendit à l’hôpital d’Aix, où nous obser¬
vâmes les symptômes suivants :
Le talon de la paume de la main est sali
par la terre et présente une écorchure su¬
perficielle.
Le coude est éloigné de 22 à 23 centimè¬
tres des parois de la poitrine, et ne peut en
être rapproché sans douleur, et, dans ce cas
meme, ne peut pas l’être complètement.
BULLETIN CLINIQUE.
220
L’acromion est très saillant; le muscle del¬
toïde est tendu et forme sous la peau un re¬
lief considérable dont la partie inférieure se
termine très obliquement sur l’empreinte del-
toïdienne', tandis que la supérieure, au lieu
de coiffer le reste de l’humérus comme à l’or¬
dinaire, laisse entre sa face inférieure et l’os
un intervalle d’au moins trois centimètres,
dans lequel le doigt peut s’engager en refou¬
lant la peau.-
En dessous de l’acromion, vide très marqué
correspondant à la cavité glénoïde.
L’humérus ne présente aucune torsion sur
son axe; mais il est tellement dévié de sa
direction naturelle, qu’il Semble comme brisé
à la partie supérieure au point où se termine
la corde tendue que présente le deltoïde, et
qu’à partir de ce point l’axe qu’on peut sup¬
poser passer par le centre de l’os, au lieu
d’aller aboutir à la cavité glénoïde, se rend
à la partie inférieure du creux de l’aisselle*.
La fête humérale ne se sent ni en avant sous
l’apophyse coracoïde ou le. grand pectoral,
ni en arrière dans la fosse sous-épineuse,
et tous les rapports s'y trouvent à l’état
normal.
Dans le creux de l’aisselle, entre le bord
inférieur du grand pectoral et du grand dor¬
sal , mais un peu plus près du premier et au
niveau de son bord inférieur, on sent, on touche
et on peut circonscrire de la manière la plus
facile et la plus distincte la tète de l’humé¬
rus. Elle paraît reposer entre la partie supé¬
rieure du bord axillaire de l’omoplate en ar¬
rière, le bord inférieur du grand pectoral en
avant, et le troisième espace intercostal en
dedans. Je l’examine avec soin et à plusieurs
reprises , et le fais constater par plusieurs
élèves qui m’entourent. La tête est évidem¬
ment sous la peau dans le creux de Vais¬
selle.
Je mesure le membre, et à ma grande sur¬
prise, il est de deux centimètres au moins
plus court que l’autre. Mes mesures sont
prises alternativement de l’extrémité des
doigts, de l’épicondyle , de l’olécrâne et de
l’épitrochlée jusqu’au sommet de l’acromion,
et je trouve toujours un raccourcissement de
2, et dans quelques positions même de 5 cen¬
timètres.
Tout cela ayant été reconnu, je procède à
la réduction ; on commence d’abord par faire
des tractions verticales , selon le procédé
que vous avez tant contribué, monsieur , à
faire connaître, et j’ajouterai aussi, à faire
accepter. Mais au bout de quelque temps
je me vois obligé d’y renoncer, la tête
restant toujours à la même place. J’essaie
de l’extension horizontale en la rendant plus
énergique que la verticale ; même insuccès.
Alors, mon pied gauche placé sur les bords
d’une chaise basse sur laquelle la malade est
assise, mon genou répondant au creux de
l’aisselle, je fais renouveler l’extension ver¬
ticale.— Lorsque la tête me paraît remontée,
j’applique le genou de manière à lui faire
remplir l’office du point d’appui dans le levier
du premier genre ; et ma main droite appli¬
quée sur la partie inférieure du bras, la
gauche en dessus du genou, je fais décrire
au membre un arc de cercle dont le centre se
trouve à l’épaule et dont le bras mesure le
rayon. Alors, et pendant que l’extension con¬
tinue toujours, ma main droite presse sur le
bras et l’abaisse avec force, tandis que la
gauche en élève en haut la partie supérieure.
Au même instant la tête rentre sans bruit et
presque sans douleur.
La malade .désirant retourner chez elle, je
rapproche le bras de la poitrine, et lui re¬
commande de faire des fomentations réso¬
lutives.
Elle revient me voir au bout de quelques
jours. Tout s’est bien passé; il n’est presque
pas survenu de gonflement. Je l’engage à
commencer à faire de légers mouvements afin
d’éviter une roideur consécutive , à craindre
surtout à cause de l’âge avancé du sujet. Le
membre, mesuré de nouveau, présente une
égale longueur des deux côtés.
Parmi les réflexions que ce fait m’a inspi¬
rées, je prendrai la liberté de vous soumettre
les suivantes :
1° C’était bien une luxation en bas que pré¬
sentait notre malade. En effet, la position de
la tête humérale au bas du creux de Vaisselle,
isolée des muscles et presque immédiatement
sous la peau , ainsi que dans l’observation de
M. Robert, ne permet pas d’en douter. J’étais
d’autant moins prévenu en faveur de cette
dernière espèce de luxation que je doutais
de sa possibilité, ayant été, comme tant d’au¬
tres, ébranlé par les raisonnements accumulés
par certains chirurgiens pour la faire considé¬
rer comme impossible, et, d’un autre côté, ne
l’ayant jamais rencontrée dansfune douzaine
de cas de luxation de l’épaule que j’ai pu
observer par moi-même , les trois derniers
depuis la publication de M. Robert, et un
l’avant-vcille seulement (1).
Voilà donc deux faits que la science pos¬
sède ; si peu qu’il s’en reproduise de nouveaux ,
on se trouvera forcé de revenir aux idées de
J.-L. Petit, qui, comme on sait, admettait la
luxation en bas , mais la considérait seulement
comme très rare.
2° La circonstance sur laquelle j’appellerai
l’attention , c’est le raccourcissement du mem¬
bre. Pour cela j’ajouterai encore qu’il ne
peut exister aucun doute, les mesures ayant
(1) Ces trois cas m’ont paru appartenir à
cette variété que vous avez nommée sous-co -
racoïdienne complète, et M. Velpeau sous-sca¬
pulaire.
BULLETIN
été prises avec le plus grand soin et à plusieurs
reprises différentes.
Ce fait, qu’on ne croyait pas possible il y a à.
peine quelques années, est généralement re¬
connu aujourd’hui comme se présentant quel¬
quefois. Mais on est assez embarrassé pour en
donner une explication satisfaisante. Pour
mon compte, je l’ai été considérablement sur
le moment môme. Pourtant, après y avoir
réfléchi, en' considérant, surtout, ce que je
voyais sous mes yeux et de mes propres yeux ,
j’ai cherché à m’en rendre compte , et voici
de quelle manière : le coude, comme nous
l’avons dit, était très écarté du tronc. Dans
cette position, la direction du membre pré¬
sente une ligne brisée qu’on peut diviser en
deux parties; la première représentée par
l’axe de l’humérus et s’étendant jusqu’au
creux de l’aisselle ; la seconde depuis le creux
de l’aisselle jusqu’au sommet de l’acromion.
Or, cette [ligne brisée qui représente, à peu
de chose près, la longueur du membre, doit
être nécessairement beaucoup plus longue
qu’une ligne droite qui mesure comme elle
l’intervalle compris entre le sommet de l’acro-
mion et l’épicondyle ou l’extrémité des doigts.
Une expérience sur le cadavre est encore ve¬
nue à mon aide. Ainsi, placez sur un cadavre
ou même sur le squelette la tête de l’humé¬
rus en dessous de la cavité glénoïde, et rap¬
prochez le bras du tronc : vous aurez un allon¬
gement de toute l’étendue du diamètre de la
cavité glénoïde; écartez-le, au contraire, des
parois de la poitrine, et vous aurez un rac¬
courcissement d’autant plus considérable que
l’écartement le sera davantage, et beaucoup
plus marqué que si vous laissiez la tête de
l’humérus en place.
Enfin, dans ce cas-ci, l’extrémité supé¬
rieure de l’humérus, se trouvant en dessous
de la cavité glénoïde, est plus rapprochée de
l’axe général du corps que quand elle occupe
cette cavité, ce qui doit diminuer la longueur
du membre d’autant, lorsqu’on le compare
avec celui du côté opposé.
La réunion de ces deux circonstances chez
le même sujet , c’est-à-dire l’écartement du
coude d’un côté, et, de l’autre, cette espèce
de bascule de l’humérus en vertu de laquelle
son extrémité supérieure est plus rapprochée
de l’axe du corps, et l’inférieure, au contraire,
de l’acromion , 'nous paraissent donner une
explication assez plausible du raccourcisse¬
ment dans le cas actuel. Et, en la rapportant
à la question du raccourcissement ou de l’al¬
longement dans les luxations scapulo.-humé-
rales en général, elle nous semble suscepti¬
ble de jeter du jour sur cette partie, encore
obscure, de la symptomatologie de ces affec¬
tions, et pouvoir faire cesser la divergence qui
existe actuellement entre des chirurgiens éga¬
lement recommandables.
CLINIQUE. - 22 1
Quant au mode de réduction que nous avons
mis en usage, nous dirons que nous l’avons
employé un assez grand nombre de fois dans
des cas où, comme dans celui qui a fait le
sujet de cette observation, nous n’avions pas
pu réussir par les moyens ordinaires, et qu’il
nous a rendu dans ces circonstances le ser¬
vice que nous avions inutilement demandé
aux autres.
, Bourguet.
Aix, le 8 juin 1843.
Note du Rédacteur. — Nous aurons peu de
remarques à faire sur l’observation de notre
honorable correspondant. Les signes qu’il a
énumérés avec tant de soin ne laissent guère
de doute sur la justesse de son diagnostic;
toutefois il est difficile de ne pas être frappé
des différences qui séparent ce fait de celui
de M. Robert, et par exemple de ce raccour¬
cissement du bras tandis que dans 'le premier
cas il y avait un allongement énorme. Cela
tiendrait-il à la manière dont la mensuration
a été pratiquée? La différence est trop con¬
sidérable pour s’arrêter à cette objection ;
nous eussions désiré pourtant que les mesures
eussent été prises de l’angle postérieur de
l’acromion, ce point de repère étant plus sûr
que tous les autres. M. Bourguet a égale¬
ment omis de mesurer la paroi antérieure de
l’aisselle, .et l’intervalle compris entre le bec
coracoïdien et la tête humérale; ce qui n’em¬
pêche pas son observation de compter parmi
les mieux faites et les plus complètes que
possède la science.
Ses remarques sur la cause du raccourcis¬
sement apparent sont fort justes; nous avons
d’ailleurs trouvé un moyen direct de la vé
rifier sur le vivant ; en examinant le blessé
par derrière, on voit l’acromion fortement
incliné en bas sur le bras luxé, et, par une"
conséquence inévitable, l’angle inférieur de
l’omoplate rapproché du rachis. Si l’inclinai¬
son dépasse une certaine limite, la mensura¬
tion fait voir le bras raccourci tandis qu’à
l’œil il paraît alongé; c’est un effet tout pa¬
reil à celui que produit l’abaissement latéral
du bassin sur la longueur apparente du mem¬
bre inférieur. *
11 resterait à parler du procédé mis en
usage. Nous en faisons un fréquent usage
dans certaines luxations récentes dans les¬
quelles la tête luxée a passé en dedans de
l’apophyse coracoïde , et nous l’adoptons éga¬
lement pour presque toutes les luxations in¬
vétérées. Nous aurons occasion de revenir sur
ces questions importantes de thérapeutique
chirurgicale; seulement nous ne voulons pas
oublier de dire que ce procédé appartient à
A. Coopcr.
222
BIBLIOGRAPHIE.
BIBLIOGRAPHIE.
Esquisse historique du service de santé
militaire en général , et spécialement du
service chirurgical depuis V établissement
des hôpitaux militaires en France; par
P. Gama, ex-chirurgien en chef, premier
professeur a V hôpital d’instruction du Val-
de-Grâce, etc. — Paris, Germer Baillière, 1
vol. grand in-8°; prix, 8 francs.
Il y a clans ce livre un triple intérêt.
D’abord l’intérêt historique ; car nulle autre
part on ne trouvera l’histoire aussi sûre, aussi
large , aussi complète de la chirurgie mili¬
taire, depuis l’établissement des hôpitaux jus¬
qu’à nos jours ; puis un intérêt biographique
et anecdotique: car, en retraçant l’histoire de
la chirurgie militaire de France durant les
guerres de l’empire, l’auteur raconte surtout
ce qu’il a vu ; et il a beaucoup et bien vu ,
grâce à sa position et à son caractère; enfin
lorsqu’il arrive à tracer le tableau de l’état de
la chirurgie militaire contemporaine qu’il avait
tant contribué à instituer , et dont il s’est
trouvé violemment séparé, contre son vœu et
celui de ses nombreux élèves , il recherche
quelles sont les causes secrètes qui minent
sourdement cette grande et belle institution ;
il les traduit au grand jour, il les attaque sans
ménagement, et leur livre avec sa .plume un
dernier combat couronnement de tant d’au¬
tres que dans sa longue et honorable carrière
il a eu presque incessamment à, soutenir.
Avant Henri IV, il y avait bien eu des
chirurgiens attachés aux armées; et dans
les villes de guerre assiégées , le duc de
Guise avait donné l’exemple de préparer
des hôpitaux pour les blessés; mais rien de
semblable n’avait été essayé pour les armées
en campagne , et Sully organisa le premier
hôpital de ce genre au siège d’Amiens en
1597. Le même Sully avait également fait ou¬
vrir, en 1660, sous le nom de Maison royale
de la charité chrétienne, un lieu de retraite
pour les militaires blessés ou infirmes. A ces
faits bien connus, M. Gama en a ajouté un
autre qui l’est beaucoup moins : dès 1578,
Henri III avait décidé que les militaires in¬
firmes ou caducs seraient reçus comme reli¬
gieux lais dans toutes les abbayes du royaume,
et il reste une ordonnance de 1585 confirma¬
tive de la première , et déjà devenue néces¬
saire pour réprimer les abus, certains capi¬
taines se faisant pourvoir de ces places dans
Plusieurs abbayes à la fois, et en faisant trafic
et marchandise.
Du reste, la maison royale de Sully ne put
se maintenir; et, dès 1611, on fut obligé de
revenir aux ordonnances de Henri III. Puis
les couvents se montrant probablement ré¬
belles à recevoir ces confrères assez peu ca¬
noniques, une ordonnance de 1629 décida que
lesdits couvents seraient tenus de payer aux-
dits estropiés et infirmes une pension de 100
livres par an, à recevoir au choix en argent
ou en espèces. Enfin, en 1674, par les ordres
et la munificence de Louis XIV, fut élevé
rilôtel-des-lnvalides , où les vieux soldats
trouvèrent enfin une retraite digne d’eux et
de leur roi.
Voilà pour ce qui regarde les maisons de
retraite, ou en d’autres termes les hospices
militaires ; l’idée des hôpitaux , qui revient
également à Sully, n’eut pas d’abord une meil¬
leure fortune. On n’y revint qu’en 1629; en
cette année une ordonnance de Louis XIII
instituait un hôpital pour l’armée d’Italie, et
en donnait la surintendance à l’archevêque
de Bordeaux. Nous avons encore la note des
appointements donnés aux officiers de santé
de cet hôpital ; il y avait trois médecins à
150 livres par mois ; un premier chirurgien à
120 livres , et quatre autres à 100 livres ; et
enfin deux apothicaires à 100 livres. Un autre
état nous montre des aides payés à 50 livres,
et des sous-aides en chirurgie et en pharma¬
cie à 50 livres. Voilà l’origine de ces derniers
titres; quant aux grades supérieurs, il y a
seulement des médecins , des chirurgiens et
un premier chirurgien. Berthereau était ce
premier chirurgien; et Fournier-Pescay ayant
fait de Berthereau le premier chirurgien-ma¬
jor des camps et armées du roi, M. Gama,
bien que n’ayant pu trouver aucune preuve de
cette assertion , semble pourtant disposé à
l’admettre. Fournier-Pescay a fait bien d’au¬
tres chirurgiens-majors qui ne s'en doutaient
guère, et par exemple ce digne Thierry de
Héry, en son vivant lieutenant du premier
barbier du roi. Mais pour Berthereau , nous
indiquerons à M. Gama la source de l’erreur;
elle est dans Y Index funereus de Devaux, ou
Berthereau se trouve qualifié en latin chirur-
gus major, ce qui pour le français ne prouve
pas grand’chose. Car ce même Index, dont
l’exactitude est fort problématique, fait mou¬
rir en 1650, quarante-cinq ans avant Berthe¬
reau. un certain Étienne Binet qu’il qualifie
également de chirurgus major, et qui aurait
donc devancé Berthereau. En réalité, le titre
de chirurgien-major , bien qu’on puisse lui
supposer une origine un peu plus ancienne,
ne se trouve pour la première fois que dans un
règlement de 1695.
Du reste, ce n’est guère qu’à partir du 18e siè¬
cle qu’enfin on peut suivre dans un ordre régu¬
lier et sans lacunes l’histoire et la législation
de la chirurgie militaire. M. Gama en a ras¬
semblé avec une scrupuleuse exactitude tous
les documents; il les publie en entier, il les
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
explique, il les commente, et ne laisse au
lecteur rien à désirer.
Arrive la grande époque de la république ;
quatorze armées exigent des efforts inouïs de
la part des chirurgiens ; mais si grandes que
soient les circonstances, elles trouveront des
hommes à leur taille" et Percy et Larrey
multipliant les secours à mesure que se mul¬
tiplient les besoins, vont créer, si on le leur
permet, cette admirable institution des ambu¬
lances volantes. Je dis, si on le leur permet;
en effet, Larrey lui-même, malgré son éner¬
gie, ne put venir à bout de tous les obstacles
qu’on lui suscita ; et s’il en fût ainsi de Lar¬
rey, que devait-ce être des autres ? Et qui
donc s’opposait ainsi à. ses généreux efforts?
Le service de santé militaire, comme celui
des hôpitaux civils , se compose de deux or¬
dres d’agents ayant des fonctions tout à fait
différentes. Les médecins et les chirurgiens
reçoivent les malades, opèrent, prescrivent,
dirigent le traitement; à côté d’eux les ad¬
ministrateurs pourvoient aux besoins géné¬
raux , logement, couchage, vivres, transports.
Ce sont, comme on voit, deux choses fort dis¬
tinctes , concourant .toutefois au même but ;
pour les blessés, par exemple , le chirurgien
ne peut pas grand chose sans l’administra¬
teur, mais l’administrateur sans le chirurgien
ne peut rien. Et comme le traitement et le
bien-être des blessés sont ici le but essentiel,
ou plutôt le but unique, il semble que le 'chi¬
rurgien, seul compétent pour juger ce qui est
convenable et nécessaire, devrait garder la
direction du service, l’administrateur n’ayant
en réalité qu’à exécuter les prescriptions et
satisfaire aux demandes du chirurgien. Mais
comme ce qui est le plus raisonnable n’est pas
toujours ce qui se pratique, l’administration,
d’abord créée sur un plan hiérarchiquement
inférieur, a commencé par monter au niveau
et bientôt au dessus des chirurgiens. Gens
de bureau, ordonnateurs , commissaires , in¬
tendants, sous-intendants, race paperassière,
d’autant plus ambitieuse qu’elle est plus inca¬
pable , et d’autant plus tracassière qu’elle
est plus inoccupée , toute cette bureaucratie
ignorante domine aujourd’hui la chirurgie
militaire de France, fait îa loi dans les hôpi¬
taux, régente les professeurs et jusqu’aux
chirurgiens en chef d’armée, dicte des règle-
223
ments sur les matières qui lui sont le plus
étrangères , et suscite un tel dégoût dans
l’armée que, malgré des augmentations de
solde fort importantes, les cadres des offi¬
ciers de santé ont peine à se maintenir au
complet pour le pied de paix, et qu’en cas de
guerre le service serait en péril. M. Gama
fait un triste et trop véridique tableau de l’in¬
souciance des commissaires des guerres du¬
rant les campagnes de l’empire : à la bataille
d’Austerlitz, où il était aide-major dans un ré¬
giment de cavalerie , il n’en aperçut pas un
seul de toute la journée; et du reste il a fait
la même observation dans toutes ses campa¬
gnes. Ainsi , tant que durent le feu et le
danger, les chirurgiens sont parfaitement li¬
bres ; mais une fois la fumée du canon dis¬
sipée, les commissaires et les intendants re¬
viennent avec leur autorité et leur arrogance.
Et malheureusement il en est encore aujour¬
d’hui comme du temps de l’empire ; il y a trois
ans que M. Guyon, chirurgien en chef de l’ar¬
mée d’Afrique , mis à l’ordre du jour de la
manière la plus honorable par le maréchal
Vallée, fut frappé de destitution sur le rap¬
port d’un intendant qui, d’après les propres
paroles du maréchal même , n’avait jamais
paru dans les rangs de'nos soldats. M. Gama,
le chef habile et dévoué du Val-de-Grâce, a
dû expier comme M. Guyon ce crime impar¬
donnable d’une trop longue indépendance;
et il proteste aujourd’hui, non pour lui, mais
pour ses anciens compagnons qui sont en
grande partie ses élèves, et sur qui pareille
menacé est incessamment suspendue. Ce qui
manque à notre chirurgie militaire, ce que
M. Gama réclame pour elle , ce que la né¬
cessité forcera tôt ou tard de lui accorder ,
c’est le rang légitime qu’on lui a ravi, c’est
le retour à sa hiérarchie naturelle , c’est la
garantie des droits de chacun, et surtout
l’affranchissement de cette nuée de petits ty¬
rans subalternes qui tendent chaque jour à
l’opprimer et à l’avilir.
Pour la première partie de cet ouvrage,
nous avons loué le soin avec lequel l’auteur
a compulsé tous les documents, puisé à toutes
les sources ; pour la dernière, nous nous bor¬
nerons à un éloge qui lui sera plus précieux
sans doute; c’est l’œuvre d’un homme de
cœur et d’un homme de bien.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Academie des sciences.— Dans la séance du 22 mai, M. Baudens a adressé la description
u un appareil de son invention pour les fractures des membres inférieurs. C’est une boîte
dont les pai ois latérales sont percées de trous destinés à . fixer les chefs des cravattes qui
peuvent servir à assurer la coaptation du membre; mais l’idée essentielle est de ramener vers
le pied les liens de la contre-extension en même temps que ceux de l’extension. Cet appareil,
a part les trous, rappelle le glossocome figuré dans les OEuvres de Galien et reproduit par la
plupart des chirurgiens hippocratiques.
29 mai, M. Magne écrit qu’il a observé un fait de cataracte noire dans les circonstances
224
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
suivantes: Une clame sexagénaire portait tous les signes d’une double amaurose; 1 iris
même était complètement immobile des deux côtés. Cependant l’examen dans un cabinet
noir à l’aide d’une bougie, à la méthode de Sanson, ne faisait voir constamment qu’une image
de la flamme ; M. Magne diagnostiqua une cataracte noire avec adhérences à l’iris. Il tenta donc
l’abaissement du côté droit, reconnut, dit-il, le cristallin de couleur noire, et détacha en¬
suite plusieurs lambeaux capsulaires noirâtres. Le 5e jour, la pupille était fermée par un
rideau blanc, que l’on jugea être le cristallin remonté et qui avait perdu sa couleur noire dans
le corps vitré. Cependant une nouvelle tentative d’abaissement sembla prouver que ce voile
opaque était dû à la capsule.
M. Magne pense que ce fait conclut victorieusement en faveur de l’existence de la cataracte
noire. Nous croyons qu’une autopsie dans laquelle on trouverait véritablement le cristallin
noir serait infiniment plus victorieuse.
5 juin. — M. Négrier, d’Angers, rappelle qu’il a indiqué un moyen efficace d’arrêter les
hémorragies nasales, consistant à élever un bras ou les deux bras à la fois en même temps
qu’on ferme par une pression latérale la narine d’où s’écoule le sang. Ce même moyen a été
appliqué avec succès à des congestions sanguines vers la tête et à des céphalalgies provenant
de cette cause. M. Négrier pense que l’élévation du bras agit en ralentissant le mouvement
ascensionnel du sang vers la tête.
12 juin. — M. A. Becquerel annonce une nouvelle méthode pour la cure dû bégaiement, dont
il a éprouvé les heureux effets sur lui-même, et qui aurait été imaginéè par un ouvrier
nommé Jourdan. Elle ne réclame ni moyen mécanique ni opération ; mais seulement volonté
et persistance de la part du malade. M. Becquerel dépose un paquet, cacheté contenant la
description de la méthode.
Academie de medecine. — Plusieurs questions importantes ont été soulevées ù l’Académie
royale de médecine pendant le mois qui vient de s’écouler; malheureusement les discussions
trop tôt fermées n’ont jeté sur chaque sujet qu’une lumière douteuse. Ainsi, le 25 niai, un
rapport de M. Capuron sur un nouveau pessàire a suscité un débat qui eût été plein d’intérêt,
et qui n’a abouti qu’à un vote d’ajournement sur les conclusions favorables du rapport.
Le G juin, après un rapport de M. Blandin sur un mémoire de M. Diday ayant pour titre:
1 Des règles à suivre dans Y application de la méthode de Brasdor aux anévrismes du tronc
brachio-céphalique à Y origine de ses branches, MM. Velpeau, Roux, Rochoux, Àmussat,
Blandin ont pris successivement la parole ; mais trop brièvement pour qu’il fût permis de
juger d’après le débat entre les diverses opinions émises.
Enfin, dans la séance du 15 juin, un rapport de M. Capuron sur un travail de M. Dronsart
relatif à la Phlegmasia alba dolens a été l’origine d’une discussion assez animée dans laquelle
MM. Br esche t, Blandin, Velpeau, Rochoux, Deneux, J. Cloquet, Moreau, Roux, Bérard, An-
dral et Gérardin ont émis et soutenu sur cette affection les opinions les plus contradictoires.
Il en est clairement résulté que la Phlegmasia alba dolens, qui cependant n’est pas une affec¬
tion bien rare, est peut-être à l’heure qu’il est la moins bien connue de toute la pathologie;
et si le débat eût été remis à une autre séance, nous ne doutons pas que tant de praticiens
d’une si haute expérience n’eussent fini cependant par mettre certains points hors de toute
contestation. Nous reviendrons du reste sur ce débat qui n’a pas manqué de gravité et d’im¬
portance. s. . •
11 y a eu quelques lectures intéressantes ; par M. Raciborski, Sur l’influence de la menstruation,
sur Y état du lait chez les nourrices réglées et sur la santé des nourrissons ; de M. Hubert
Vallcroux, Sur l’abus et les dangers de la perforation de- la membrane du tympan comme
moyen curatif de la surdité. Nous y reviendrons lorsqu’on en fera le rapport. 1
M. Gimelle a présenté un malade qui a vu pousser, sur les cicatrices de plaies faites par le
yatagan, des tumeurs dont la nature est fort indécise. M. Cruveilhier les croit formées de
tissu fibreux, M. Velpeau de tissu squirrheux ; M. Blandin nie cette parenté avec le squirrhe.
Le fait est que M. Gimelle les ayant excisées, elles ont repullulé comme auparavant. Si nous
ne nous trompons, c’est là ce que M. Hawkins a désigné sous le nom de Tumeurs verruqueuses
des cicatrices, et pour lesquelles il n’a trouvé d’efficace que l’extirpation (Voyez le Manuel de
médecine opératoire de M. Malgaigne, 4e édition, page 155).
—Il y a en ce moment un membre à élire à l’Académie royale de médecine en remplacement de
trois membres titulaires décédés, savoir : MM. Iloreau, Sanson et Larrey. Une commission a
été nommée pôur décider dans quelle section se ferait la nomination; mais, comme sur les
trois morts il y a deux chirurgiens, il est probable que ce sera dans une section chi¬
rurgicale.
— - Traité pratique sur les maladies des organes génito-urinaires , parle docteur Civiale.
—Première partie: Maladies de l’urètre, 2e édition, considérablement augmentée; 1 vol.
in-8° avec trois planches — Chez Fortin-Masson etcomp., place de rEcole-de-Médecine , n,J l.
— Prix : 7 fr. •
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 32 pages grand in-8°
Prix de P abonnement : 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine.— On s’abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grenelle-St-Honoré, n° 55.— Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne, Rédacteur en chef, rue Ncuve-des-
Petits- Champs, n° 50.
PARIS, IMPRIMERIE de paul DUPOiNT ET Cic,Ruc de Grenelle-Samt-lIonoré, 55.
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Par M. mALGAIGXE.
JUILLET 1843.
SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. — Études sur le traitement des inflammations et des abcès du sein,
par M. de Sandouville. — Expériences sur la réduction des luxations de l’épaule, pour dé¬
terminer les lésions qui peuvent survenir dans des tractions trop violentes, parM. Gerdy.
— De quelques dangers du traitement généralement adopté pour les fractures de la rotule,
par M. Malgaigne. — II. Revue critique. — Chirurgie. — Relevé général du service or¬
thopédique de l’hôpital des Enfants. — Sur les caractères distinctifs des divers genres de
bégaiement et les moyens curatifs qui leur conviennent. — Du traitement et de la guérison
du bégaiement, par la méthode de M. Jourdan. — Des injections iodées pour la cure radicale
des hernies. — Obstétrique. — Discussion sur la phlegmatia alba dolens. — Pharmacologie
chirurgicale. — De la pommade d’iodure de potassium. — III. Bulletin clinique. — Luxation
scapulo-humérale réduite et suivie d’une raideur incurable, par M. Rigal. — IV. Bibliogra¬
phie. — OEuvres complètes de John Hunter, traduites parM. Richelot. —V. Nouvelles et
variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX.
r
Etudes sur le traitement des inflammatioBis et des abcès
du sein; -par M. de Smdouville, H.-M.-P.
On admet généralement trois grandes divisions dans les phlegmasies du sein: 1° celles
qui ont leur siège dans le tissu cellulaire sous-cutané; 2° celles qui s’établissent dans
l’épaisseur même de la glande; 3° les inflammations de la couche celluleuse
sous-mammaire , inflammations sur lesquelles Hey , en Angleterre , avait déjà fait
quelques recherches. Cette classification est due à M. Velpeau, qui s’est occupé laborieu¬
sement de ce sujet; mais il était réservé à M. Trousseau d’en formuler la thérapeu¬
tique d’une manière simple et nette. C’est sous les yeux de ce professeur que la plupart
des observations qui font la base de ce travail ont été recueillies; et, comme nous les
donnons en substance, elles serviront à rappeler l’ attention sur sa manière et sur les
résultats pratiques de la compression comme méthode générale de traitement.
En adoptant pour notre démonstration les divisions que nous avons indiquées, nous
allons considérer successivement les inflammations superficielles, glandulaires, et sous-
mammaires. Quant aux abcès, comme ils ne sont qu’un mode de terminaison de ces
phlegmasies, il nous semble hors de propos de les décrire séparément.
I.— Inflammations superficielles ou sous-cutanées.
Il y en a deux variétés : 1° l’inflammation du tissu cellulo-graisseux; 2° l’inflammation
du tissu de l’aréole.
1° Inflammation du tissu cellulo-graisseux.
L’inflammation du tissu cellulo-graisseux superficiel est le plus souvent circonscrite.
c- 15
226 TRAVAUX ORIGINAUX.
Les caractères qui la distinguent sont les suivants : rougeur de la peau, qui est chaude,
sèche et douloureuse au moindre contact ; bientôt suivie d’un gonflement auquel l’aréole
et le mamelon semblent étrangers ; car la tuméfaction des parties voisines les fait paraître
comme déprimées et notablement rentrées. Ajoutons que ce gonflement, d’ordinaire uni¬
forme, peut se présenter sous forme de bosselures d’un rouge foncé; il y a, en outre,
fièvre, céphalalgie, inappétence, et enduit blanchâtre de la langue.
Causes. — Une irritation de la peau due aux frottements des vêtements, les excoriations,
les crevasses du mamelon et de l’aréole, certaines affections croûteuses de l’aréole, et,
en particulier, des eczéma chroniques, soit simples, soit syphilitiques, enfin l’érysipèle,
sont les causes les plus ordinaires de cette inflammation, qui s’établit alors de dehors
en dedans. Elle peut s’établir aussi de dedans en dehors, alors qu’elle se rattache à une
maladie préalable de la glande, ou même à l’état particulier de turgescence que détermine
la puberté.
Observation Ire— En juillet 1842, dans les salles de M. Emery, se trouvait une jeune
fille de quatorze ans, d’un tempérament lymphatique, non encore réglée, et dont les seins
commençaient à se développer. Depuis quelques jours, des douleurs s’étaient fait ressentir
dans les seins, particulièrement dans le droit; une rougeur circonscrite et uniforme occupait
la partie externe de ce sein; le mamelon, peu formé d’ailleurs, et parfaitement rosé, formait
un creux notable. Le troisième jour, on ouvrit avec la lancette la tumeur qui contenait du
pus, et bientôt la malade sortit guérie.
Enfin, il peut arriver que la phlegmasie se développe primitivement dans la couche
cellulo-graisseuse sous-cutanée ; par exemple, sous l’influence d’un courant d’air froid.
Quel que soit celui de ces trois ordres de causes auquel la maladie se rattache, la marche
en est la même, et les terminaisons les plus ordinaires sont la résolution et la suppura¬
tion. Toutefois, l’induration peut persister, quoique la suppuration soit tarie ; mais
c’est un fait exceptionnel, surtout lorsque la compression a été admise dans le traitement.
Si la résolution ne se fait pas, et que la production du pus ait été le résultat de l’inflam¬
mation du tissu cellulo-graisseux de la couche superficielle du sein, on observe une variété
d’abcès assez souvent multiple. Le volume de ces abcès est variable; leur siège de prédi¬
lection à la partie inférieure et externe de la mamelle, la saillie de la peau qui est amincie
et bleuâtre, ou d’un rouge sombre, la facilité à constater la fluctuation, les caractérisent
suffisamment.
Traitement. — Les causes doivent être prises en considération pour le traitement.
Ainsi: 1° lorsqu’une excoriation du mamelon a précédé, des onctions avec une pommade
au précipité rouge au 15e, nous ont ordinairement suffi pour détruire la cause, et des
cataplasmes amenaient facilement la résolution d’une phlegmasie commençante.
Observation IIe. — En mai 1842, je fus consulté par une dame qui allaitait son quatrième
enfant. Des excoriations fort douloureuses occupaient les deux seins, et n’avaient pu être
soulagées par des onctions avec le beurre de cacao, qu’une sage-femme avait conseillées.
Depuis deux jours le sein droit était devenu gonflé et rouge à la partie externe, en dehors de
l’aréole qui semblait déprimée; il y avait de la fièvre et un peu de céphalalgie. D’après mon
avis, on fit des onctions avec la pommade au précipité rouge sur les crevasses des deux seins,
et le sein malade, couvert de cataplasmes, fut supporté par une écharpe. Dès le troisième
jour, il n’y avait plus trace de l’engorgement ni des excoriations.
2° Les crevasses sont une cause d’engorgement plus difficile à guérir. Chez une femme
qui me fut adressée par celle dont je viens de citer l’observation, il s’agissait d’une cre¬
vasse profonde occupant le sillon de réunion du mamelon avec l’aréole. Après avoir em¬
ployé sans succès la pommade au précipité rouge et le nitrate d’argent en solution, je
me servis du crayon de nitrate, avec lequel il me suffit de toucher légèrement, et à peu
de reprises. Cette pratique est souvent celle de M. P. Dubois à sa clinique.
3° L’eczéma peut devenir une cause d’engorgement du sein : c’est à lui qu’il faut
alors s’attaquer. Nous l’avons vu durer d’une manière désespérante chez une nourrice
couchée au n° 2 de la salle Sainte-Thérèse, service de M. Trousseau, et qui ne fut guérie
que par des cautérisations répétées avec le nitrate de mercure.
IANDOUVILLE.— SUR LE TRAITEMENT DES INFLAMMATIONS ET DES ABCÈS DU SEIN. 227
4° Quand c'est l’eczéma syphilitique qui est le point de départ de la phlegmasie du
sein, le traitement mercuriel est indiqué, et on y joint l’emploi des cataplasmes.
Observation IIIe.— Le 1er avril 1841, est entrée dans le service de M. Trousseau, une
femme âgée de trente ans, et accouchée depuis six mois, offrant depuis trois semaines un
eczéma syphilitique du sein gauche, et affectée d’une ulcération du voile du palais. — Le
25 mars, le sein est devenu douloureux; une tuméfaction rougeâtre s’est montrée à la
partie déclive de la mamelle, et la malade a éprouvé de la fièvre. Un médecin de la ville ayant
conseillé un vomitif, dont l’administration a été suivie d’un mieux notable, la fièvre a cessé.
Etat actuel, 1er avril.— Le mamelon est peu déprimé, la rougeur de la peau moindre, au
dire de la malade. On prescrit des pilules de proto-iodure, des bains de sublimé, trois cata¬
plasmes par jour sur le sein, et une diète modérée. — Le G avril, la phlegmasie du sein a
cédé ; mais l’eczéma persiste deux semaines encore.
5° L’érysipèle peut s’accompagner d’abcès superficiel; le traitement varie alors selon
les circonstances.
Observation IVe. — Le 17 avril 1841, est entrée une femme âgée de trente-deux ans,
épuisée par la misère, accouchée depuis quatre mois, et n’allaitant plus. Elle se plaint d’une
courbature générale avec fièvre et céphalalgie.— Le 20 avril, la malade a eu le délire toute
la nuit. Un érysipèle envahit le sein gauche.— Le 2 mai, l’érysipèle occupe le sein droit, et
cesse'le lendemain ; une double pneumonie en accompagne la disparition.— Prescription : potion
avec le tartre stibié, à dose rasorienne. — En même temps le sein droit s’engorge superficielle¬
ment. Le 10 mai, un abcès formé se traduit par une bosselure violacée du volume d’un œuf
de pigeon, qu’on incise; des cataplasmes sont appliqués. Le 18 mai, l’abcès, qui s’était cica¬
trisé, se rouvre, et laisse échapper du pus mêlé de sang; le pouls est misérable. Le 22, la
peau du sein est criblée d’ouvertures spontanées; on continue les cataplasmes. La malade
succombe enfin le 15 juin, à la suite d’hématémèses et de selles sanguinolentes.
A l’autopsie, nous trouvons, outre les lésions nombreuses du poumon et des intestins ,
dont nous n’avons pas à nous occuper ici, la peau du sein largement décollée, ulcérée en
plusieurs endroits , tandis qu’à la partie externe , une bosselure superficielle séparée est en¬
tière, et contient une cuillerée de pus.
6° L’inflammation de la couche cellulo-graisseuse petit succéder à celle de la glande :
la compression est alors le meilleur mode de traitement.
Observation Ve. — Le 17 avril 1841, est entrée une femme de vingt-quatre ans, primipare,
accouchée depuis deux mois, qui a vu, quinze jours auparavant, sous l’influence d’un courant
d’air froid, un gonflement brusque s’emparer de son sein gauche. Depuis quatre jours, ce
gonflement, jusque-là presque indolent, ayant augmenté avec accompagnement de douleurs et
de fièvre, une application de six sangsues, conseillée par un médecin, a fait diminuer la tumeur
qui offre aujourd’hui le volume d’un œuf de pigeon; il y a de la rougeur et de la chaleur*
fluctuation obscure. On prescrit des cataplasmes, et l’allaitement est cessé du côté ma¬
lade; le 19 avril, on ouvre l’abcès: une mèche est introduite dans la plaie et des cataplasmes
sont prescrits.
Le 21, il reste un peu d’engorgement, sans douleur; le lait' s’échappe par la petite plaie* on
pose le bandage compressif.
Le 27, on enlève les bandelettes ; la plaie est cicatrisée, sans aucune induration, et l’allai¬
tement, suspendu de ce côté depuis le 17, est repris.
i { ^ * 4 • * f ‘ • 4
Observation VIe.— Le 9 avril 1841, a été admise au n° 10 de la salle Sainte-Julie, service
de M. Trousseau, une femme de vingt-quatre ans, primipare, accouchée depuis huit mois.
Cette malade était affectée d’une crevasse au sein gauche, lorsque huit jours auparavant
s’étant exposée au froid, elle ressentit une douleur accompagnée de fièvre, pendant quarante-
huit heures. Le troisième jour, il y eut gonflement du sein et rougeur de la peau; ce der¬
nier symptôme céda à l’application d’un cataplasme; mais, le quatrième jour, la rougeur
reparut et s’étendit à presque tout le sein. Il y eut fièvre, précédée d’un frisson qui dura
une heure.
Etat actuel— La peau est tendue, amincie, rouge, le mamelon déprimé; il y a fluctuation.
Le 10 avril, l’abcès s’est ouvert spontanément dans le point le plus saillant; on agrandit
l’ouverture qui donne issue à 300 grammes de pus. Des cataplasmes sont prescrits, et une
mèche est introduite pendant plusieurs jours. Le 12 avril, la compression est établie. Le 18,
TRAVAUX ORIGINAUX.
228
on lève le bandage. L’ouverture est cicatrisée; mais une nouvelle bosselure proémine à la
partie interne du sein. Une incision donne issue à du pus séreux; des cataplasmes sont
prescrits jusqu’au 21, époque à laquelle la compression est reprise. Le 25, à la levée de l’ap¬
pareil, la guérison est complète.
Réflexions. — Le lait ne monte dans le sein qu’au bout de quelques jours, et seule¬
ment quand on presse la mamelle ; mais la fonction se rétablit bientôt complètement.
7° Enfin, la phlegmasie peut se développer d’emblée dans la couche cellulo-graisseuse
du sein. Ici, c’est encore la compression que nous conseillons.
Observation VIIe.— Le 4 juillet, entre une femme de vingt-deux ans, accouchée depuis deux
semaines, n’ayant nourri que cinq jours, et du sein gauche seulement, parce que le mamelon
droit ne pouvait être saisi par l’enfant. Depuis trois jours, une inflammation du tissu cellulo-
graisseux s’est établie, accompagnée de fièvre, de suppression des lochies et d’embarras gas¬
trique : on administre un purgatif huileux, et le sein est couvert de cataplasmes. Le 8 juillet,
la réaction est vive ; un abcès s’est formé dans le sein, à la partie externe. Il est incisé le 10,
et donne issue à 60 grammes de pus mêlé de quelques débris cellulaires mortifiés ; cataplasmes.
Le 11, la compression est tentée; on la renouvelle le 19, et le 24 elle est enlevée définitive¬
ment. La plaie cicatrisée présente à peine un reste d’engorgement.
Quoique incomplète, cette observation prouve que nous avons, dans la compression,
un moyen de calmer instantanément la douleur.
Observation VIIIe.— Une femme de vingt ans, accouchée depuis quatre mois, après un allai¬
tement de quelques semaines , avait été affectée de crevasses au sein gauche , dont la
sécrétion était plus abondante que celle du sein droit. Depuis huit jours, une inflammation
superficielle s’est emparée de ce sein.
Le 5 mai, lendemain du jour où la malade est entrée à l’hospice, la compression em¬
ployée calme sur-le-champ les douleurs qui étaient vives, et la malade nous quitte, avec le
bandage sur le sein, en promettant de revenir. Comme nous ne la revîmes plus, et que son
état n’était pas alarmant, il est même probable que nous avons obtenu la résolution de l’en¬
gorgement.
2° Inflammation du tissu sous-aréolaire.
Le tissu sous-aréolaire peut être le siège d’une inflammation indépendante d’une ma¬
ladie de la glande. La rougeur livide de la peau, une douleur limitée, et la saillie de l’a¬
réole qui donne au sein une forme irrégulièrement cono'ide, caractérisent cette phlegma¬
sie bénigne qui ne s’observe guère que chez les nourrices. Des gerçures, des exulcéra¬
tions du sein, l’impression d’un air froid, en sont souvent le point d’origine ; et cette
phlegmasie peut se résoudre quelquefois , lorsque, due à une affection du mamelon, on
guérit l’affection qui l’a précédée. Mais si elle se termine par suppuration, les foyers en
sont multiples, et la peau, rapidement amincie, présente des bosselures du volume d’une
aveline; il y a d’ailleurs douleur puisa tive, chaleur locale et fièvre; enfin l’ulcération
de la peau en est la suite, dans le cas où l’on n’évacue pas le pus avec la lancette.
Traitement. — Que f inflammation soit sous-aréolaire, ou qu’elle occupe le tissu cel-
lulo-graisseux du sein, les sangsues, et parfois de simples cataplasmes suffisent au début;
mais lorsque, malgré l’emploi de ces moyens, auxquels il faut ajouter la suspension du
sein à l’aide d’une écharpe, la phlegmasie ne cède pas et reste sub-aiguë, il faut em¬
ployer le bandage compressif pour tenter la résolution de l’engorgement.
Enfin, si l’on n’a pu empêcher la suppuration, que la compression ait ou non déjà été
employée, elle convient encore pour limiter la suppuration tant que l’abcès n’est pas
ouvert, et pour favoriser le recollement des parois , quand une fois on a incisé le foyer
du pus.
Dans un cas où un courant d’air froid semblait la cause d’un abcès sous-aréolaire,
la malade se présenta à nous avec une double bosselure du sein gauche qui avait l’aspect
d’un cône irrégulier ; une ponction pratiquée avec la lancette évacua une cuillerée de
pus environ; on introduisit quelques brins de charpie dans le foyer, qui ne se vida com¬
plètement que le lendemain ; le quatrième jour la suppuration était tarie.
SANDOUVILLE. — SUR LE TRAITEMENT DES INFLAMMATIONS ET DES ABCÈS DU SEIN. 229
Observation IXe.— Le 27 mai 1841, est entrée une femme âgée de vingt-quatre ans, et
accouchée, pour la troisième fois, depuis vingt jours. Elle n’a pas nourri ses deux derniers
enfants, et n’a pas eu d’abcès antérieurs. Mais à cette dernière couche, après un allaitement
de deux jours, ses deux seins ont été affectés de crevasses ; puis, il y a douze jours, il s’est
manifesté dans le sein gauche un gonflement accompagné de rougeur de la peau. La tuméfac¬
tion soulève l’aréole ; le sein est conoïde, et la malade y éprouve des élancements. La fluc¬
tuation est manifeste, la peau bleuâtre et amincie; il y a peu de fièvre; la malade ne pré¬
sente que l’autre sein à son enfant. Une incision donne issue à deux cuillerées à bouche de
pus bien lié; on introduit une mèche dans la plaie; le sein est couvert d’un large cataplasme.
Le 1er juin, on applique le bandage. Le 8 juin, on enlève les bandelettes: le sein est diminué
de volume et suppure peu abondamment. Le 12 juin, une seconde application de bandelettes
est suivie d’un succès complet; l’allaitement est repris des deux seins.
Observation Xe. — Au n° 18 de la salle Sainte-Anne, est entrée, le 15 juillet, une femme
de trente-huit ans, accouchée depuis onze mois, et qui n’allaite que d’un sein, le mamelon du
sein gauche n’étant pas formé: prise de douleurs dans le sein droit, il y a six jours, elle a
cessé de nourrir. Un gonflement de la glande a succédé à cette douleur ; puis deux abcès ,
le premier ayant son siège dans le tissu cellulo-graisseux superficiel et le second sous-aréo-
laire, ont été combattus par des cataplasmes, l’incision et la compression ; guérison complète
le 28 juillet.
II. — Inflammations de la glande mammaire.
Au travail de la lactation, et aux circonstances qui raccompagnent , se rapportent la
plupart des engorgements de la glande mammaire proprement dite. M. Velpeau en re¬
connaît trois variétés; mais comme il n’en donne pas les caractères différentiels, nous
laisserons de côté cette distinction théorique, nous bornant à décrire : 1° l’engorgement
pur et simple, et 2° l’inflammation de la glande mammaire, qu’elle ait ou non son point
de départ dans l’engorgement des conduits excréteurs.
1° Engorgement des canaux galactophores.
Pendant les derniers mois de la grossesse, chez les femmes récemment accouchées,
et surtout chez les nourrices, le lait , retenu dans ses conduits excréteurs, les dilate, et
cette rétention est accompagnée de douleur ou d’une sensation de pesanteur; le sein est
gonflé, et l’on distingue au toucher un ou plusieurs lobules de la glande augmentés de
volume. Bien que chaude, la peau n’est que peu sensible à la pression, et parfois d’un
rouge faible; mais les veines sont dilatées. Les causes qui nous ont paru amener le plus
souvent cet état du sein sont l’exposition à un courant d’air froid, et les interruptions
de l’allaitement; ajoutons que cette dernière cause se rattache souvent à la présence
d’excoriations ou de gerçures du mamelon, qui font redouter aux femmes de présenter
le sein. L’engorgement des canaux galactophores ne constitue pas une inflammation par
lui-même; mais il y donne lieu dans maintes circonstances.
Au dire de sir Astley Cooper, c’est une inflammation lente qui a pour résultat l’obli¬
tération d’un ou plusieurs conduits excréteurs ; il compare cette maladie à la grenouil-
lette, et cite le fait d’une dame chez laquelle cet engorgement avait persisté une année
entière, sans avoir donné lieu à aucun accident.
Traitement. — Dans l’engorgement non inflammatoire des canaux galactophores, s’il
y a possibilité de cesser l’allaitement, nous conseillons l’emploi des applications réso¬
lutives, joint à l’usage répété des purgatifs. Si toutefois on ne pouvait avoir recours à
ces moyens, parce que la femme refuserait de sevrer, il serait convenable de vider, par
une ponction, le conduit excréteur engorgé, et la compression aiderait au recollement
des parois du foyer laiteux.
Observation XIe.— Une Alsacienne, couchée aü n° 11 de la salle Sainte-Anne (hospice
Necker), venait de perdre son enfant, et chez elle, sous l’influence de la cessation de l’allai¬
tement, le sein gauche avait contracté un engorgement non inflammatoire pour lequel on lui
avait prescrit la diète, des boissons délayantes et des cataplasmes sur le sein. Vingt-
quatre heures après son entrée, forcée, disait-elle, de quitter l’hôpital, elle me pria de lui
230
TRAVAUX ORIGINAUX.
faire une prescription qu’elle pût suivre chez elle ; je lui conseillai (le prendre, tous les trois
jours, une bouteille d’eau de Sedlitz, et de tenir sur le sein des compresses imbibées avec
un mélange de 50 grammes d’alcool et de 150 grammes d’eau. Cette fille était guérie le
quatorzième jour.
2° Inflammation de la glande mammaire.
Elle peut avoir succédé à un engorgement non inflammatoire des conduits excréteurs,
ou s’être établie d’emblée dans le tissu glandulaire, sous l’influence d’un coup d’air, ou
encore à la suite d’excoriation du mamelon, d’abcès du tissu cellulaire superficiel ou
profond. Cette inflammation s’observe surtout chez les nourrices et les femmes nouvel¬
lement accouchées. La douleur sourde et le gonflement du sein, son volume, la rougeur
de la peau, en marquent les premières phases. En outre, la palpation fait reconnaître
l’augmentation de volume des lobules du sein, qui sont durs et engorgés ; il y a de la
fièvre.
La marche de cette affection est plus lente que celle des autres inflammations du sein;
elle peut se terminer par résolution, par suppuration et par induration ; mais le pronos¬
tic en est plus sérieux que celui des inflammations superficielles ou profondes, car un
grand nombre de points peuvent s’engorger isolément, successivement, passer à suppu¬
ration et donner lieu à des abcès multiples d’une durée indéfinie. La fluctuation se joint
alors aux signes de l’inflammation déjà énumérés, et c’est autour de l’aréole que vien¬
nent proéminer les foyers purulents.
Traitement. — C’est surtout dans le traitement de l’inflammation de la glande mam¬
maire proprement dite que la compression est indiquée; toutefois si, à l’aide de ce moyen,
on ne peut empêcher la suppuration, il faut n’ouvrir l’abcès que quand la fluctuation
est évidente, et reprendre bientôt après la compression, qui opère le dégorgement du sein
et le recollement des parties divisées.
Observation XIIe. — Le 6 avril, se présente une femme accouchée depuis un mois, et affec¬
tée de crevasses aux deux seins depuis quinze jours. Le sein droit, déjà engorgé à cette der¬
nière époque, mais sans douleur, s’est tuméfié d’une manière notable, depuis huit jours, sous
l’influence d’un courant d’air; la fièvre a suivi le gonflement, qui est sous-aréolaire ; le sein
droit verse plus de lait que l’autre. — On prescrit des cataplasmes et la cessation de l'allaitement.
Le 13 avril, il y a douleur dans tout le sein. — Le 14, le bandage est posé.— Le 15 et le 16,
point de douleurs ; mais le cinquième jour de l’application des bandelettes, il survient de la
douleur qui force de les lever. On trouve, au dessus du mamelon, une tumeur fluctuante du
volume d’un œuf de pigeon ; la peau, sur ce point, est bleuâtre et fort amincie. Une incision
donne issue à 60 grammes de pus louable; on met une mèche dans l’ouverture et un cata¬
plasme sur le sein. — Le 20, la petite plaie laisse échapper du lait. — Le 25 avril, on réap¬
plique le bandage, et le 4er mai, le sein est guéri sans induration. Ce sein est rendu à l’al¬
laitement.
Observation XIIIe. — Le 12 janvier 1841, est entrée, dans le service de M. Trousseau,
une femme de trente-sept ans, ayant eu deux enfants, et n’ayant nourri que le dernier; sa
dernière couche date d’un an. Il y a dix jours, elle a ressenti de la douleur dans le sein droit
en allaitant ; la peau est devenue rouge, le sein dur, et elle y a éprouvé des élancements;
1 engorgement a son siège à la partie interne du sein. On établit la compression, et sur-le-
champ le sein cesse d’être douloureux.
Le 18 février, le bandage enlevé, il ne reste plus trace de l’engorgement.
Le sein, fortement diminué de volume, est privé de lait; mais au bout d’un mois la fonction
s’est rétablie.
III. — Inflammations sous-mammaires.
Les inflammations de cette classe ont de la tendance à occuper une large surface;
elles peuvent, 1° naître d’une irritation de la glande ; 2° se développer d’ emblée dans le
tissu cellulaire sous-mammaire; 3° trouver leur origine dans une affection des parois
thoraciques ou des organes contenus dans la poitrine, ordre de causes parfaitement ap¬
précié par sir Astley Cooper, mais sur lequel nous n’insisterons pas, faute d’observations
personnelles.
SANDOUVILLE. — SUR LE TRAITEMENT DES INFLAMMATIONS ET DES ABCÈS DU SEIN. 231
1° Inflammation sous-mammaire consécutive à une affection de la glande.
Observation XIVe.— Le 4 février 1841, s’est présentée, à l’hospice Necker, une femme âgée
de dix-huit ans, accouchée depuis seize jours, et éprouvant dans le sein gauche des élance¬
ments qui persistent depuis une semaine. On sent dans la profondeur de la glande, à la
partie interne et supérieure , un peu de gonflement et d’induration ; la peau , dans le point
correspondant, est à peine rouge; il n’y a pas de fièvre; mais l’allaitement est dou¬
loureux.
On pratique la compression, et aussitôt le sein cesse d’être douloureux à la pression de la
main. — Le 5, il y a quelques élancements; le sein tend à s’échapper par la partie supérieure
du bandage; on ajoute quelques bandelettes. Le 8, le bandage étant levé, on trouve un noyau
d’induration profond et douloureux à la pression, sans rougeur à la peau; le bandage est repris
le lendemain, mais la douleur renaît et force à renoncer à la compression. — Le 15, collection
profonde de pus derrière le sein et entre les lobes de la glande. Le sein est rouge, ses veines
sont gonflées ; il paraît comme soulevé; la fièvre est intense. Une incision est pratiquée, et
une grande quantité de pus, contenant un bourbillon de la grosseur d’une noisette, s’échappe
par la plaie. On prescrit des cataplasmes qui sont continués les jours suivants. Bref, la ma¬
lade, sortie de l’hôpital, revient dans les premiers jours de mars avec un nouvel abcès post¬
mammaire, siégeant à un décimètre du point de l’incision, qui a laissé elle-même un trajet fistu-
leux peu étendu. On fait une incision nouvelle, et la compression, plusieurs fois renouvelée,
est suivie d’un succès définitif le 2 avril.
Réflexions. — Les seins sont volumineux, piriformes ; la malade est douée d’une grande
irritabilité.
2° Inflammation développée d'emblée dans le tissu sous-mammaire.
Observation XVe. — La nommée Agnès Lebon, d’un tempérament bilieux allié à une cer¬
taine susceptibilité nerveuse, primipare, et venant de perdre son enfant, entre dans le ser¬
vice dans les premiers jours de février 1841. Son sein droit est augmenté de volume et
comme soulevé; elle y ressent des douleurs profondes : la peau présente une rougeur diffuse à
la partie inférieure du sein, où l’on constate de la fluctuation, et le bistouri ne rencontre de
pus qu’à une grande profondeur. Le bandage compressif est appliqué et renouvelé plusieurs
fois, et la malade nous quitte vers la cinquième semaine, en voie de guérison; mais elle ren¬
tre à l’hospice dans le courant de mars. L’ouverture pratiquée antérieurement n’a laissé qu’un
pertuis, à côté duquel un nouvel abcès oblige à pratiquer une nouvelle incision. Un demi-
verre de pus s’échappe par la plaie, qui donne issue également à un bourbillon aplati du
volume d’une fève. On prescrit des cataplasmes sur le sein, et la compression n’est reprise
que le 1er avril. On lève l’appareil le 5. La malade se plaint de vives douleurs dans le sein.—
Le 10, la compression est reprise avec un succès définitif.
On a dù suspendre la compression plusieurs fois, eu égard à la susceptibilité nerveuse
de la malade : ses mamelles sont piriformes et volumineuses, circonstance qui nous ont
paru retarder toujours et parfois empêcher le succès de la compression.
Quelque soit le mode de production de la phlegmasie sous-mammaire, on la reconnaît
au développement du sein, dont les veines sont saillantes, et à la teinte rosée diffuse des
téguments, qui offrent une chaleur brûlante : la glande paraît soulevée ; il y a réaction,
sueurs nocturnes, et deux ou trois jours suffisent pour que la glande semble avoir doublé
de volume. La résolution de cette phlegmasie est, dit-on, rare; nous ne l’avons jamais
observée. Quant à la suppuration, elle peut être accompagnée de gangrène du tissu cel¬
lulaire. Quoi qu’il en soit de cette dernière circonstance, pour peu que l’affection ait une
semaine de date, il semble au toucher que la mamelle repose sur une couche de liquide,
et l’incision de l’abcès donne issue à une grande quantité de pus ; ajoutons ici qu’une
inflammation ou un abcès du tissu cellulaire superficiel peut être le préambule de cette
phlegmasie.
Traitement. — L’application de larges cataplasmes et la compression sont les seuls
moyens indiqués, avant que le pus soit formé. Une fois la suppuration reconnue, l’inci¬
sion et la compression doivent être employées, sauf les cas où une maladie de la poi¬
trine ou des parois thoraciques est le point de départ de l’affection du sein.
232
TRAVAUX ORIGINAUX.
De V allaitement et de V ouverture des abcès. — On peut dire en général, que l’allaite¬
ment est une cause d’inflammation pour le sein; en effet, les femmes qui ne nourrissent
pas y sont rarement exposées ; et chez celles qui nourrissent, lorsque l’un des seins a
une sécrétion plus active, c’est toujours le sein le plus riche qui s’enflamme. Quant à
l’opinion d’Ant. Dugès, qui pense que « le plus souvent un état fluxionnaire ou fébrile
général précède et amène l’engorgement inflammatoire, et que bien souvent ce mouve¬
ment fluxionnaire n’est autre que la fièvre de lait; » sans en nier la justesse, nous dirons
que tous les faits qui ont passé sous nos yeux viennent à l’encontre, puisque toujours le
début de l’inflammation s’est montré assez loin des couches pour ne pouvoir être rap¬
porté à la fièvre de lait. Des inflammations du sein, et surtout les simples engorgements,
ne sont pas d’ailleurs la suite d’une fièvre, mais bien au contraire ils précèdent cette
réaction, que Samuel Cooper appelle fièvre inflammatoire sympathique. Il convient donc
quelquefois de proscrire l’allaitement; mais quand une fois la lactation a été entreprise,
il faut éviter de la cesser brusquement et sans de grands ménagements.
Dans les affections du sein qui ne réclament pas la compression, nous faisons conti¬
nuer l’allaitement avec certaines précautions ; mais une fois le bandage appliqué, la
fonction cesse nécessairement du côté entrepris; et d’ailleurs la sécrétion du sein com¬
primé est diminuée, voire même suspendue ; suspension qui parfois se prolonge quelques
semaines encore après l’emploi des bandelettes. Du reste, nous avons toujours vu le lait
finir par monter à peu près également dans les deux seins, quelque temps après qu’on
avait cessé la compression.
Nous ne dirons qu’un mot de l’ouverture des abcès, et sur cette question nous sui¬
vrons avec M. Trousseau les errements de Dugès.
Dans les deux variétés d’abcès superficiel , nous conseillons l’ouverture dès que la
suppuration est manifeste ; quand l’abcès est intra-mammaire, nous attendons que la
peau soit soulevée en quelque point; enfin, dans le phlegmon sous-mammaire exclusi¬
vement borné au tissu cellulaire, il faut inciser dès que la fluctuation est nettement per¬
çue : au contraire , lorsque la glande participe à l’inflammation, nous nous conduisons
comme dans l’abcès glandulaire simple.
De la compression. —Déjà, dans ses leçons et dans un article de dictionnaire, M. Vel¬
peau avait indiqué la compression comme applicable , dans certains cas, au traitement
des abcès du sein; mais il ne voyait en elle qu’un moyen secondaire. M. Trousseau vint
alors expérimenter cette méthode sur une grande échelle ; et, placé d’ailleurs dans les
conditions spécialement favorables d’un service de nourrices, dès 1841 il proclama l’ef¬
ficacité de la compression dans toutes les formes de phlegmons du sein.
C esta 1 aide de bandelettes de diachylon que l’on pratique la compression : leur lon-
gueui est de 3 à 4 mètres , sur une largeur de 3 centimètres environ. La malade étant
assise dans son lit, la poitrine entièrement découverte, le chirurgien se place du côté
affecté , il fixe d abord vers la partie médiane du dos l’extrémité libre d’une bandelette,
dont il tient en main le peloton ; puis, la ramenant vers la partie latérale de la poitrine,
il la fait passer sur le sein, en commençant par la partie inférieure, monte obliquement
pour gagner le tiers externe de la clavicule du côté sain, descend ensuite dans le dos, de
manière à recouvrir le premier tour de bande, en ayant soin que chaque tour recouvre
celui qui l’a précédé dans les deux tiers supérieurs. Lorsqu’une série de tours a re¬
couvert le sein dans presque toute son étendue, on conduit d’autres bandelettes qui
partant de la région supérieure et antérieure de l’abdomen, au-dessous du sein non af¬
fecte, montent croiser obliquement les premières, passent sous l’aisselle ; reviennent
apres avoir traversé la partie postérieure de la poitrine, à l’endroit d’où elles étaient
parties, pour recommencer le même trajet, en recouvrant à chaque tour les deux tiers
supérieurs du tour précédent.
Quelle que soit la forme d’inflammation du sein, la compression peut et doit être em-
ployee au début comme moyen résolutif.
Si la compression ne parvient pas à prévenir la suppuration, eUe calme immédiate-
GERDY. — EXPÉRIENCES SUR LA RÉDUCTION DES LUXATIONS DE L’ÉPAULE. 233
ment la douleur, cette nouvelle source d’inflammation suppurative, et, par suite, elle
limite le désordre.
Alors, soit qu’on ouvre l’abcès, soit qu’on l’ait laissé s’ouvrir sous les bandelettes que
la suppuration traverse aisément, il convient d’en suspendre l’emploi pendant trente-six
heures, et de faire usage de cataplasmes de mie de pain. Puis on reprend la compression
pour obtenir, avec la cessation immédiate d’une douleur qui parfois a pu renaître, le
recollement des parois de l’abcès, la guérison des fistules galactophores ou purulentes,
et enfin la résolution des dernières traces d’engorgement.
Nous avons indiqué les avantages de la compression, parlons maintenant des inconvé¬
nients qu’elle peut avoir.
Dans certains cas rares, et qui nous ont paru se rattacher à un volume énorme, à une
grande flaccidité ou à une forme spéciale du sein qui est alors piriforme, la compression
est difficilement régulière ; elle devient bientôt douloureuse, surtout si l’inflammation
est accompagnée d’une réaction générale, toujours en rapport avec l’irritabilité de la
femme, quelle que soit la variété d’abcès qu’on ait à traiter : alors il faut se hâter de le¬
ver le bandage. C’est dans ces cas défavorables que l’ouverture des abcès donne issue
à des bourbillons, débris de tissu cellulaire mortifié selon les uns, produits de sécrétion
suivant d’autres, mais dont la présence implique une idée de vive synergie et de gravité.
Enfin, l’atrophie notable du sein malade suit presque toujours la compression, pour peu
qu’elle se prolonge ; et parfois il pourrait être utile de prévenir les malades de cet effet.
Au reste, comme nous l’avons dit, cette atrophie n’est que momentanée, et le sein
reprend, après quelques semaines, et ses formes, et la plénitude de ses fonctions.
Expériences sur la réduction «les luxations de l’épaule,
pour déterminer les lésions qui peuvent survenir dans des tractions trop
violentes ; par M. le professeur Gekm .
Richard (Pierre), âgé de 46 ans, homme de peine, robuste et assez fortement musclé,
entra à l’hôpital de la Charité, le 4 mai 1843.
Le 20 avril, il portait un poids considérable, lorsque, embarrassé par le fardeau, il fit
une chute dans un escalier. Il tomba sur le côté gauche, le coude appuyé sur le sol,
ainsi que la partie postérieure de l’avant-bras demi-fléchie ; des ecchymoses, des exco¬
riations de l’épiderme semblent attester que l’ accident est arrivé comme le malade le
dit. Après sa chute il ressentit une douleur assez vive dans la région de l’épaule, ne
put reprendre son travail; et pendant tout le temps qui s’écoula jusqu’à son entrée à
l’hôpital, il ne fit qu’appliquer des compresses résolutives sur son épaule, sans éprouver
de soulagement notable ; seulement les ecchymoses étaient presque complètement dispa¬
rues, quelques mouvements existaient au niveau de l’articulation de l’épaule, ce qui
n’avait pas lieu immédiatement après l’accident.
A son entrée à l’hôpital, Richard est dans l’état suivant: le coude est légèrement écarté
du tronc, l’avant-bras est fléchi sur le bras et tenu au-devant de la poitrine. L’hémi¬
sphère de la tète de Y humérus ne s’aperçoit plus sur le plan deltoïdien, le moignon de
l’épaule est légèrement aplati sous l’acromion, mais on n’y observe pas la dépres¬
sion sous-acromiale qu’on rencontre dans les luxations humérales antérieures. L’hu¬
mérus est dirigé un peu en bas et en dehors ; en haut, son axe se prolonge en dedans de
la cavité glénoïde. L’épaule est légèrement portée en avant, et est en même temps un
peu soulevée, la longueur du membre est à peu près la même des deux côtés.
Porte-t-on la main sous l’acromion, on y trouve un vide assez considérable, et on peut
y refouler le deltoïde. On ne peut sentir la saillie de la tête de l’humérus en appliquant
la main sur le moignon de l’épaule. Au contraire, en dedans de la dépression sous-acro-
miaire, à travers le muscle grand pectoral un peu soulevé, et sous la clavicule, on sent
une saillie très dure, arrondie, qui remue lorsque l’on imprime des mouvements au corps *
de l’humérus; cette saillie est formée par la tête de cet os.
234 TRAVAUX ORIGINAUX.
Le creux de Faisselle est moins large qu’à l’état normal et paraît porté un peu en
avant ; si l’on y introduit les doigts, on le trouve dans le haut rempli par une éminence
très dure, qu’on ne peut sentir qu’avec peine, recouverte qu’elle est par les parties
molles.
Il est évident que dans ce cas on a affaire à une luxation de la tête de l’humérus placée
au-devant de la cavité glénoïde au-dessous et un peu en dedans de l’apophyse coracoïde.
Tel est du moins, d’après tous les faits indiqués ci-dessus, le diagnostic de M. Gerdy.
Le 5 au matin on fait une première tentative de réduction. Une serviette pliée en plu¬
sieurs doubles est fixée au moyen de tours de bande sur le poignet du côté malade, de
manière à former une anse à l’extrémité du membre. Dans l’anse de cette serviette on
en passe une autre par laquelle on doit faire l’extension. Pour pratiquer la contre-exteu-
sion, une alèze est passée sur la partie latérale de la poitrine du côté malade, au-dessous
de l’aisselle : une serviette, passée sur le haut de l’épaule malade , est ramenée oblique¬
ment par derrière et par-devant la poitrine, sous l’aisselle du côté sain, en croisant l’alèze.
Quatre aides font l’extension ; ils tirent graduellement, sans résultat. La tête n’a pas
sensiblement changé de place ; le malade se plaignant vivement de douleur au poignet et
sur la partie latérale gauche de la poitrine, on est obligé de cesser les manœuvres. On
pratique immédiatement une saignée du bras de 4 palettes; on recommence les tentati¬
ves de la même manière, toujours sans résultat. Dans ces deux tentatives les tractions ont
été faites l’avant-bras étendu et le bras faisant un angle droit avec la poitrine. Nous devons
dire qu’avant de pratiquer cette extension, M. Gerdy avait cherché à faire la réduction
en portant le membre en haut, mais cette tentative avait été complètement inutile, à cause
des douleurs que le malade ressentait au niveau de l’articulation scapulo-humérale ; il
avait été même impossible de faire faire au bras un angle de plus de 60 degrés avec l’axe
de la poitrine.
Le malade reporté à son lit est très fatigué , mais ne se plaint pas de son poignet ni de
son épaule après que les appareils extensifs et contre-extensifs ont été enlevés.
Le 7, on fait une seconde fois des tentatives de réduction avec un moufle de deux cou¬
ples de quatre poulies chacun. Le membre est dans la même position que dans la tentative
précédente. Il forme avec la poitrine un angle presque droit; l’avant-bras est étendu sur le
bras, le tronc est fixé au moyen d’une alèze à un point solide. Cette tentative reste sans
résultat. On recommence une seconde fois, on faitdes tractions plus fortes... Mais M. Gerdy
remarque sur la face interne du bras une corde fortement tendue qu’il attribue au merf
médian; le malade souffre beaucoup et se plaint d’engourdissement dans le membre;
craignant la rupture du nerf médian, on cesse toutes tentatives, et on les ajourne jusqu’à
ce que des expériences aient été préalablement faites sur le cadavre.
Première expérience. — Le 7 mai, un cadavre d’un homme adulte est très fortement fixé
sur une table solide d’amphithéâtre. Une anse formée par plusieurs compresses est fixée
au poignet, le bras fait avec la poitrine un angle presque droit rentrant en bas. L’avant-
bras est étendu sur le bras ; le moufle, de 8 poulies en tout, est fixé au membre. Un
aide tire graduellement et fortement. On sent au bout de quelque temps une corde
très forte à la face interne du bras, sans déchirure; on fait la dissection sur place,
en maintenant le membre dans la même tension. Le nerf médian est très forte¬
ment porté en dedans et excessivement tendu, l’artère humérale l’est beaucoup moins,
cependant elle l’est plus qu’à l’état normal; le nerf radial n’a pas de tension bien forte,
le nerf cubital est à peu près aussi tendu que l’artère humérale; la capsule paraît médio¬
crement tendue; il n’y a aucune rupture musculaire ; les veines ne présentent rien de
remarquable.
Deux aides continuent à tirer sur le membre, toujours au moyen du moufle; le membre
s’allonge un peu, la tension augmente. Un troisième aide ajoute ses efforts à ceux des
deux premiers, le membre s’allonge encore, le nerf médian et en même temps les quatre
compresses pliées en trois se déchirent subitement. On ne trouve à la dissection qu’une
rupture du nerf médian ; les autres nerfs du plexus brachial, le plexus brachial lui-
GERD'*. — EXPÉRIENCES SUR LA RÉDUCTION DES LUXATIONS DE L* ÉPAULE. 235
même, l’artère et la veine humérales, n’ont éprouvé aucune lésion. De plus, il n’y a pas
de déchirure musculaire, la moelle épinière est intacte.
Deuxième expérience. — Le 10 mai, le cadavre d’une femme de 73 ans est fixé, comme
dans la précédente expérience, à une table. Une anse formée par une forte corde est fixée
autour du coude ; l’avant-bras est fléchi sur le bras ; les tractions d’un aide amènent une
tension très forte dans la partie supérieure du bras. Les aponévroses, le nerf cutané in¬
terne, le nerf radial sont fortement tendus, l’artère humérale l’est aussi très fortement; le
nerf médian l’est beaucoup moins que dans l’expérience précédente.
Sous l’influence des tractions de deux aides, on entend des ruptures s’accomplir pro¬
fondément à la partie supérieure de la poitrine. Alors, à la dissection, le muscle grand pec¬
toral est trouvé déchiré presqu’en entier dans son faisceau sternal ; le muscle petit pectoral
présente quelques petites déchirures, les nerfs et les vaisseaux thoraciques en offrent quel¬
ques autres.
Trois aides continuant à tirer sur le membre au moyen du moufle, le petit pectoral se
rompt complètement, et avec lui une partie des nerfs et des vaisseaux thoraciques; les autres
parties sont très fortement tendues. Quatre aides tirent alors sur le membre : il se fait de
nouvelles solutions très profondes, l’artère humérale se rompt au niveau des racines du nerf
médian, l’écartement qui résulte de cette déchirure est à peu près de cinq centimètres ;
les nerfs circonflexe et cutané interne , des veines nombreuses sont également divisés.
La capsule, les muscles du bras, les autres nerfs du bras sont très fortement tendus, mais
on n’y trouve pas de déchirure. Le scapulum s’étant enfin séparé de l’ extrémité externe
de la clavicule, on s’en tint là.
Ces expériences avaient été faites pour s’assurer 1° de l’influence des tractions
violentes sur les différents tissus d’un membre, sur les muscles, sur les nerfs, sur les vais¬
seaux, sur les ligaments, et 2° de l’influence différente de l’extension, l’avant-bras étant
étendu ou étant au contraire fléchi.
Elles prouvent que l’extension est capable de rompre des muscles, mais qu’ils
ne se tendent pas aussitôt que les nerfs, lorsque le bras soumis à la traction est étendu
dans l’articulation du coude et fait angle droit avec le tronc; que les nerfs tendus
alors sont, d’abord le médian, puis le cutané interne, puis le cubital et le radial; que
les vaisseaux brachiaux sont moins tendus que les nerfs ; que, si l’extension est portée
assez loin, le médian et le cutané interne se rompent les premiers, mais que la facilité
avec laquelle on les distingue à travers l’épaisseur de la peau, pendant les efforts de trac¬
tion, permet d’arrêter les efforts avant la rupture de ces nerfs ; et que cette précaution est
indispensable si l’on veut prévenir ce malheur ou seulement des tiraillements qui pour¬
raient paralyser les fonctions des nerfs. Ces expériences ont également démontré qu’en
faisant l’extension du bras, comme dans le cas précédent, mais après avoir pris la pré¬
caution de fléchir l’avant-bras à 20, 30 ou 40 degrés, les muscles partagent avec les
nerfs les efforts des tractions ; qu’ils se tendent ensemble, résistent ensemble et se déchi¬
rent ensemble; qu’on est toujours assez exactement averti de leur état de tension sur le
cadavre, par la roideur qu’ils offrent à travers la peau; enfin, que l’on peut porter les
efforts de traction plus loin sur le bras fléchi dans l’articulation du coude que sur le
bras étendu dans cette jointure, parce que la traction est plus égale sur tous les organes,
muscles, nerfs, vaisseaux, etc., du membre soumis à l’opération.
Après ces expériences, le 11 mai, nouvelle tentative de réduction: le tronc est fixé de
la même manière qu’ auparavant, mais on fait des tractions sur le bras seulement, l’appa¬
reil extensif étant appliqué sur le coude, et l’avant-bras fléchi sur le bras. Le malade
accuse une douleur très vive au point où les liens ont été appliqués, ainsi qu’au niveau de
l’articulation scapulo-humérale; la tête de l’humérus ne change pas sensiblement de place :
cette tentative est également infructueuse.
Le malade reste encore quelques jours à l’hôpital ; il prend quelques bains, les mou¬
vements de l’épaule sont chaque jour plus étendus ; enfin le 18 il s’enfuit au moment où
on se disposait à faire une dernière tentative.
236 TRAVAUX ORIGINAUX.
Ce malade a-t-il [bien dit la vérité sur la date de sa luxation? L’impossibilité où l’on
a été de la réduire par les énergiques moyens que Ton a mis en usage permet d’en
douter.
De «tsaelapaes danger§ «Isa traitement généralement adopté
pour les fractures de la rotule, par M. Maloaione. ( Suite et
fin. — Voir le numéro précédent.)
On a vu dans notre premier article, quels tristes résultats pouvait entraîner l’applica¬
tion intempestive des appareils, mais surtout l’immobilité trop prolongée du membre.
Sans m’en tenir à l’objet principal de ma démonstration, j’ai rapporté les faits dans tous
leurs détails; et pour ceux qui prendront la peine de les étudier, il en ressortira, si je
ne m’abuse, des conséquences assez curieuses touchant l’étiologie, les symptômes et la
marche des fractures de la rotule. Ce n’est pas ici le lieu de s’en occuper; seulement,
quelque soin que je crusse avoir mis dans l’étude clinique de ces fractures, une
heureuse circonstance devait me montrer que j’avais laissé en arrière un des phéno¬
mènes les plus importants comme aussi l’un des plus inattendus.
viii« observation. — Fracture directe de la rotule; autopsie au bout de deux ans; rac¬
courcissement de moitié du ligament rotulien ; renversement presque complet du ligament
inférieur.
Un vieillard récemment admis à Bicêtre, dégoûté de la vie, se pendit et mourut le 14
septembre 1842. Il portait depuis deux ans une fracture de la rotule gauche survenue par
l’effet d’une chute dans un escalier, dans laquelle le genou gauche avait porté directement
contre une marche. On l’avait relevé et porté à son lit. Un premier médecin consulté avait
méconnu la fracture; un autre appelé plus tard l’avait bien constatée et avait appliqué un ap¬
pareil qu’il avait laissé longtemps en place. Le blessé était resté longtemps impotent; et dans
les derniers temps de sa vie, il clochait encore et traînait sensiblement la jambe gauche. Tels
furent les renseignements posthumes que nous pûmes recueillir; mais l’affaire importante
était la dissection du cadavre.
Un premier coup d’œil jeté sur le genou montrait une fracture transversale avec un écar¬
tement des fragments d’environ trois travers de doigt. On pouvait les rapprocher jusqu’à la
distance d’un travers de doigt, mais pas davantage. La jambe était amenée facilement à l’ex¬
tension complète; mais la flexion ne dépassait pas l’angle droit; encore n’arrivait-elle à ce
degré qu’à l’aide d’une impulsion très forte et qui produisait un craquement sensible dans l’ar¬
ticulation.
D’abord je mesurai l’intervalle compris entre la base de la rotule et l’épine iliaque. Cet
intervalle pour le côté sain était de 49 centimètres, pour le côté malade de 46 centimètres ;
donc le fragment supérieur était remonté de 3 centimètres; cette conclusion était toute na¬
turelle. Mais, par une autre conséquence, je m’attendais à retrouver cet intervalle de 3 centi¬
mètres entre les deux fragments; on peut donc juger de mon étonnement lorsqu’une exacte
mensuration me fit voir les fragments écartés de 5 centimètres. Du moins en mesurant la
hauteur des deux rotules devais-je m’attendre à trouver la rotule cassée plus longue que
l’autre de 5 centimètres: nouvelle surprise; la hauteur de la rotule saine était de 5 centimètres;
la rotule fracturée présenta 11 centimètres: différence, 6 centimètres. Tout cela était telle¬
ment étrange que nous vérifiâmes les mesures à plusieurs reprises; elles restaient exactement
les mêmes, et il ne s’agit plus que de rechercher la cause de si étranges anomalies.
Ma première idée fut d’examiner le ligament rotulien. Il fut mesuré à sa face postérieure,
où le point précis de l’insertion de ses fibres est si facile à reconnaître ; à droite , sa lon¬
gueur était de 6 centimètres, à gauche seulement de 5 centimètres. Ainsi, et pour mettre
bien tous les éléments sous les yeux du lecteur, la distance totale entre l’épine iliaque et la
tubérosité du tibia étant de 59 centimètres, cet intervalle était ainsi partagé :
De l'épine iliaque à la base de la rotule, a droite 49 cent. à gauche 46 cent.
Hauteur de la rotule . 5 11
Longueur du ligament rotulien . 6 3
Ainsi , premier point , le raccourcissement du ligament rotulien expliquait parfaitement
comment l’alongement de la rotule étant de 6 centimètres, le fragment supérieur n’était
MALGAIGNE. DANGERS Dü TRAITEMENT DES FRACTURES DE LA ROTULE. 237
pourtant remonté que de 3; et ce qu’on n’aurait jamais osé présumer, ce qui pourtant était
aussi clair que le jour, c’est que le fragment inférieur avait été attiré en bas par la ré -
traction de son ligament, tout autant que le fragment supérieur en haut par la puissance de
ses muscles.
Ce premier point éclairci, il restait à s’expliquer comment la rotule cassée offrait 6 centi¬
mètres de plus que l’autre, tandis que l’écartement des fragments ne paraissait être que de
5 centimètres. Nous eûmes cette explication en divisant verticalement l’os et le cal fibreux ;
il fut évident alors que la différence appartenait par moitié à un véritable allongement osseux
des fragments, et pour l’autre moitié à un renflement si épais et si solide du cal fibreux à
ses deux insertions, qu’au toucher il semblait là faire partie des fragments osseux.
Les muscles rotuliens étaient beaucoup moins épais et plus pâles que ceux du côté sain ,
d’ailleurs infiltrés de graisse entre leurs fibres. Ainsi le vaste interne, à 8 centimètres au-
dessus delà rotule, n’offrait que 22 millimètres d’épaisseur du côté blessé, tandis qu’il en
avait 32 du côté sain. La peau avait partout l’aspect normal ; mais au niveau du cal fibreux,
le fascia superficialis était très épaissi et fortement adhérent aux couches sous-jacentes. La
bourse sus-rotulienne était perdue dans ces adhérences, et il fut impossible d’en retrouver
les moindres traces.
Sans compter ce renfort du fascia superficialis, en disséquant le cal fibreux près du frag¬
ment supérieur, on le décomposait en trois couches, savoir: 1° les fibres tendineuses qui
recouvrent la rotule dans l’état normal; une partie de ces fibres se continuait directement
avec le cal ; les plus profondes, en quittant le fragment supérieur, se perdaient dans un très
fort renflement fibreux qui faisait une saillie transversale en artière, à un centimètre envi¬
ron au dessous du fragment osseux et dans une largeur de trois centimètres; 2° des fibres
appartenant au périoste de l’os, et qui se perdaient dans le renflement indiqué; 3° enfin
au-dessous l’on trouvait des fibres courtes, fibreuses, entremêlées de graisse , nées de toute
la surface fracturée, et formant la masse du renflement indiqué , auxquelles elles donnaient
une consistance très considérable.
Au total, sur toute la largeur de ce repli, le cal fibreux n’était donc constitué que par le
fascia superficialis et le prolongement des fibres tendineuses les plus superficielles. Aussi
était-il très mince au milieu, et il ne devenait un peu plus épais que sur les côtés, où le ren¬
flement disparaissait, et où toutes les fibres tendineuses, périostales et celles qui provenaient de
la surface fracturée descendaient toutes ensemble jusqu’au fragment inférieur. L’idée que
suggérait cette disposition était que le cal fibreux avait été rompu dans sa partie moyenne par
quelque violence extérieure, et n’avait résisté que sur les côtés. Cette rupture ayant eu lieu
très près du fragment supérieur, c’est là que le cal était le plus mince, et il allait en s’épais¬
sissant vers le fragment inférieur. Chose à noter et dont nous trouverons l’explication tout à
l’heure, on ne distinguait sur ce fragment qu’une seule espèce de fibres qui paraissaient
tendineuses; impossible d’en isoler le périoste ; et derrière ces fibres se trouvait un renfle¬
ment fibro-adipeux prenant naissance de la surface supérieure du fragment.
L’étude des fragments était beaucoup plus curieuse. D’abord la fracture siégeait à peu près
au milieu de l’os, à 3 centimètres du bord supérieur, 2 centimètres et demi de l’extrémité
inférieure. Elle était à peu près transversale, un peu oblique toutefois en bas et en dedans
et offrant une surface un peu inégale ; en outre, de chaque fragment principal paraissait avoir
été détaché un fragment secondaire; en sorte que la fracture était triple en réalité. L’esquille
du fragment supérieur avait été détachée de son angle externe; celle du fragment inférieur de
son angle interne. Les deux esquilles s’étaient réunies chacune au fragment correspondant par
un cal osseux d’une certaine largeur ; car au niveau de ces esquilles, la rotule cassée offrait
entravers une étendue de 6 centimètres et demi; tandis que la rotule saine, dans sa plus
grande largeur, avait un centimètre de moins. A raison de la saillie de ces deux esquilles sur
les côtés opposés, le fragment supérieur paraissait porté à un centimètre plus en dehors que
l’inférieur.
Mais la fracture ne semblait pas horizontalement dirigée d’avant en arrière. On eût dit
qu’elle s’était faite obliquement en arrière et en bas. Toutefois nous ne tardâmes pas à
reconnaître que, pour le fragment supérieur, cette obliquité dépendait d’un léger renverse¬
ment de ce fragment en haut et en arrière, comme 'il a été décrit dans la .première
partie de ce mémoire. Il en résultait que la face articulaire de ce fragment devait presser
contre le fémur par sa partie supérieure; et de fait cette pression avait produit un effet
fort étrange ; à la partie antérieure du fémur, la synoviale présentait un orifice ovalaire de
22 millimètres de haut sur 15 de large, conduisant dans une arrière-cavité fort irrégulière,
238 TRAVAUX ORIGINAUX.
parsemé dé replis fibreux et de granulations adipeuses, et reposant sur un fond quasi-carti¬
lagineux. La dissection montra que le fémur était légèrement déprimé en ce point, et un peu
plus vascularisé; mais qu’il était recouvert d’un périoste épais, presque cartilagineux, et for¬
mant comme une gouttière transversale qui recevait la portion la plus élevée de la face articu¬
laire du fragment supérieur. Cette face articulaire avait perdu presque tout son cartilage; il
n’en restait qu’une petite portion ovale de 10 millimètres de haut sur 20 de large, qui se
logeait précisément dans le creux que nous venons de décrire; le reste était tapissé par un
périoste et une synoviale.
Le renversement était bien constaté pour le fragment supérieur ; mais l’inférieur dérangeait
toutes nos idées. En effet, pour peu qu’il eût été renversé, la surface fracturée aurait dû
regarder en avant et en haut; et tout au rebours, elle semblait regarder en haut et en arrière.
Ce phénomène demeura longtemps pour nous inexplicable , et ne fut expliqué que quand nous
eûmes scié l’os verticalement. Alors le cartilage articulaire conservé sur ce que nous avions
pris jusqu’alors pour la surface fracturée, nous montra que c’était bien la face articulaire tournée
presque entièrement en haut; que la surface fracturée regardait en avant, la face antérieure en
bas, l’angle inférieur en arrière. Ainsi non-seulement le renversement avait eu lieu; mais
n’étant point gêné par la résistance d’un os comme pour le fragment supérieur, il avait pro¬
duit cet effet prodigieux d’imprimer au fragment inférieur une rotation presque égale
à un quart de cercle. Du reste, en vertu du temps écoulé, les vives arêtes de la surface
fracturée étaient émoussées, et l’angle inférieur de l’os même était notablement aplati et
comme usé.
Nous n’avions plus qu’à rechercher les causes de la roideur articulaire; et là encore
mes prévisions furent trompées. Il n’y avait ni adhérences ni fausses membranes dans
toute l’étendue de l’articulation; la synoviale était d’un jaune brun très-foncé, mais sans nulle
apparence d’épaississement ou d’autre lésion organique. Il faut noter que cette teinte jaune
n’existait pas sur les cartilages, ni sur la synoviale de formation nouvelle, comme à la face
postérieure du cal fibreux. En avant, la synoviale montait aussi haut sur le fémur à gauche
qu’à droite; mais, sur le membre blessé, elle ne se déprimait pas comme de coutume dans le
creux sus-condylien. Ce creux était comblé par un tissu blanc, fibreux, très dense, d’aspect
analogue aux cicatrices des brûlures.
L’articulation étant ainsi largement ouverte en avant, la jambe pouvait être fléchie un peu
au delà de l’angle droit; il fallait donc attribuer à la rotule quelque part dans la résistance à
la flexion. Il me parut que cela tenait surtout à la rencontre du fragment supérieur contre le
rebord supérieur de la poulie fémorale. Mais évidemment il y avait un autre obstacle, puisque
l’ablation même de la rotule ne permettait pas encore la flexion complète. En forçant la
flexion, nous vîmes les ligaments croisés se tendre fortement; en rapprochant le talon de la
fesse, j’entendis un craquement et je vis qu’ils avaient souffert une déchirure. Je ne finirai
pas sans noter qu’à sa partie postérieure, où le mouvement ne se faisait pas pendant la vie,
la synoviale reprenait peu à peu sa teinte normale, et était ainsi moins altérée qu’en avant où
le mouvement s’était conservé.
Voilà une autopsie assez minutieuse; mais le lecteur m’excusera peut-être en réfléchis¬
sant qu’elle est la première de ce genre, et en considérant la nouveauté et l’importance
des faits qui s’y sont révélés. Avait-on eu jusque-là la moindre idée de ce raccourcisse¬
ment du ligament rotulien, qui peut perdre ainsi jusqu’à la moitié de sa longueur pri¬
mitive? Aurait-on soupçonné un semblable renversement du fragment inférieur, ren¬
versement dont la rétraction du ligament rotulien est encore l’agent presque unique?
Dans la roideur du genou, on accuse généralement la secheresse de l’articulation ou des
adhérences ; et nous avons vu, en dehors de ces obstacles hypothétiques, un obstacle
tout nouveau dans la rétraction des ligaments croisés; à laquelle il faut ajouter pro¬
bablement l’engagement du fragment supérieur dans l’arrière cavité de la synoviale, et
la rencontre de ce fragment avec le rebord de la poulie fémorale. Ce tissu de cicatrice
remplissant le creux sus-condylien indiquerait-il aussi que la synoviale avait été là arra¬
chée de l’os par la cause fracturante? Quoi qu’il en soit, la plupart de ces fâcheuses con¬
ditions doivent être légitimement rapportées au mode de traitement suivi, et c’est ainsi
que cette longue autopsie devait tenir une place considérable dans ce mémoire.
D’ailleurs elle n’est déjà plus isolée. Etudiez les fractures de rotule déposées au musée
Dupuytren; vous y retrouverez à divers degrés le renversement du fragment inférieur.
MALGAIGNE. — DANGERS DU TRAITEMENT t)ES FRACTURES DE LA ROTULE. 239
M. Malespine m a fait voir tout nouvellement une pièce fraîche qui répète les principales
circonstances de 1 observation qui précède ; et bien que des autopsies aussi longues soient
un peu pénibles à lire, celle-ci vaut la peine d’être également rapportée.
ixe observation. Double fracture transver sale de la rotule; autopsie au bout de trois ans ;
raccourcissement du ligament rotulien ; renversement complet du fragment inférieur.
Le sujet était un aliéné âgé d’une quarantaine d’années, mort il y a quelques jours à l’hos¬
pice de Charenton. D’après les renseignements donnés par sa famille, la rotule gauche s’était
cassée pour la première fois trois ans auparavant; en voulant lancer un coup de pied, le sujet
avait perçu dans le genou un craquement subit et une douleur vive; et l’on avait appliqué un
appareil quil avait gardé trois mois. Un peu plus tard, en montant les marches du Pont-
Neuf, il avait fait un faux-pas; de là un nouveau craquement et une nouvelle fracture du môme
os, dans un autre point que la première. Les deux fractures semblaient donc avoir été opérées
par 1 action musculaire; toutefois cette hypothèse était fortement ébranlée parla présence de
deux esquilles attenant l’une au fragment supérieur, l’autre à l’inférieur.
Quant aux suites, la marche n’était pas bien assurée, puisque le malade s’était fait confectionner
une genouillière, qu il portait habituellement. Son père ajouta qu’il ne boitait pas même la
genouillière ôtée. Je ne vis point le cadavre; mais j’eus sous les yeux les pièces assez com¬
plètes, le fémur, le tibia et la rotule des deux côtés.
Donc, au premier coup-d’œil, la rotule gauche paraissait divisée en trois fragments de vo¬
lume presque égal, séparés par deux intervalles fibreux très considérables. La hauteur
totale de 1 os ainsi disjoint étant de . 15 centimètres et demi,
Le fragment supérieur avait . 3 centimètres,
Le premier intervalle fibreux . . 2 centimètres et demi,
Le deuxième fragment . 2 centimètres et demi,
Le deuxième intervalle fibreux . 5 centimètres,
Le fragment inférieur . 2 centimètres et demi.
Les fractures, en général transversales, semblaient peu régulières ; le fragment moyen, par
exemple, avait toute sa hauteur à sa face articulaire , tandis qu’en avant il ne présentait
quun dos d âne, comme si les deux fractures qui l’avaient isolé eussent été faites en biseau
aux dépens de la face antérieure. Le fragment inférieur présentait à son angle externe un
petit fragment réuni par un cal osseux; le supérieur en offrait un analogue, mais à son angle
interne. Malgré leur réunion osseuse, ces petits fragments débordaient notablement le bord
naturel des gros fragments auxquels ils s’étaient rejoints ; ainsi la largeur du fragment moyen,
qui représentait exactement celle de la rotule saine, était de 47 millimètres; celle du frag¬
ment supérieur de 50, et celle du fragment inférieur de 55 millimètres. En même temps il
convient d ajouter que 1 esquille du Iragment supérieur dépassait un peu son bord inférieur,
de même que l’esquille du fragment inférieur dépassait son bord supérieur.
Les deux portions fibreuses étaient d’une épaisseur très considérable au centre, d’où elles
allaient en s’amincissant beaucoup sur les parties latérales. Ainsi pour la première, près du
fragment supérieur, au centre, nous trouvâmes 9 millimètres d’épaisseur, et 6 millimètres
plus bas, près du fragment moyen. Il y avait quelque chose de semblable pour la deuxième ;
près du fragment moyen, elle n’offrait que 6 à 7 millimètres d’épaisseur, tandis qu’elle en
donnait il près du fragment inférieur. D’où il suit que l’épaisseur du cal fibreux diminuait à
mesure quil s’éloignait des extrémités de la rotule: ou bien encore qu’il était d’autant plus
épais qu’il s’insérait à de plus larges surfaces osseuses.
Et de fait, cette dernière conséquence se réalisait aux yeux, en mesurant l’épaisseur des
deux fragments extrêmes près du bord où s’insérait le cal fibreux, et en les comparant à
l’épaisseur du fragment moyen. Celui-ci n’avait que 15 millimètres; les autres chacun 2 cen¬
timètres; et du côté externe où cette épaisseur se maintenait le mieux, le cal fibreux était
lui-même plus épais, tandis qu’il s’amincissait davantage du côté interne en rapport avec
l’amincissement des fragments dans le même sens. Toutefois il est remarquable que le cal
était plus épais près du fragment inférieur; et ceci fut vérifié une seconde fois pour ne pas
laisser le moindre doute.
Des mesures étant prises également sur le ligament rotulien, nous constatâmes qu’il
avait une étendue de 4 centimètres en arrière, depuis ses insertions visibles à la rotule jus¬
qu’au point où le scalpel l’avait décollé du tibia. Le ligament du côté sain offrait 5 centi¬
mètres, le î accourcissement était donc d un cinquième, Près de son insertion tibiale, le ligq-
240 TRAVAUX ORIGINAUX.
ment sain avait 3 millimètres d’épaisseur, et 6 millimètres à son insertion rotulienne. Le liga¬
ment raccourci offrait en bas 3 millimètres et demi d’épaisseur, allait en augmentant légèrement
jusque près de la rotule, puis tout d’un coup se renflait pour recouvrir toute la surface osseuse
qui se présentait à lui et n’offrait pas alors moins de 17 millimètres. L’épaisseur de la rotule
tout près de cette insertion était de 23 millimètres ; et il est à noter que c’était ainsi une sur¬
face de 23 millimètres, sans sommet, ni angle, ni pointe, qui regardait ainsi directement en
bas et recevait les insertions du ligament. Si le ligament n’occupait pas toute cette longueur,
c’est qu’en arrière il y avait une pointe osseuse qui s’en détachait et n’était recouverte d’au¬
cun tissu fibreux.
Quelle était cette pointe ? et d’un autre côté qu’était devenu l’angle inférieur de la rotule,
remplacé par une si large surface ? En examinant avec attention le fragment inférieur, on
était également frappé d’un autre phénomène, savoir: que la face postérieure, rugueuse,
inégale, avec une saillie plus forte en bas qu’en haut, n’offrait aucune trace de cartilage arti¬
culaire. Ne pouvant scier la pièce, nous en étions réduits à la déduction toute logique qu’il y
avait eu renversement du fragment comme dans l’observation précédente , c’est-à-dire que le
sommet ou l’angle inférieur de la rotule regardait en arrière, la face antérieure en bas, la
face articulaire en haut; et que la surface fracturée, qui aurait dû naturellement regarder en
haut, était tournée directement en avant, de façon à être prise par un observateur inexpéri¬
menté pour la propre face antérieure. Mais, toute légitime qu’elle fût, cette déduction ne pou¬
vait remplacer la preuve matérielle et visible; je me permis donc de faire sur un côté du
fragment une très petite incision qui suffit cependant pour mettre en toute évidence le carti¬
lage articulaire regardant en haut et recouvert par les insertions du cal fibreux. Par là aussi
s’expliquaient les différences d’épaisseur du fragment offrant 2 centimètres en haut et 23 mil¬
limètres en bas, ce qui est tout le contraire de l’état normal.
Les choses ainsi vérifiées, il était facile de mesurer à quelle hauteur avait eu lieu la fracture
qui avait séparé ce fragment des autres. Elle se trouvait à 21 millimètres de l’angle infé¬
rieur, était à très peu près transversale; dans l’épaisseur du cal fibreux, on sentait une
crête dure qui semblait s’élever du cartilage articulaire ; mais l’exploration avec une épingle
montra que ce n’était point une concrétion osseuse , comme le tact aurait pu le faire
supposer.
Nous n’avions rien à rechercher sur le fragment moyen, puisque le principal moyen d’explo¬
ration, la section par la scie, nous était enlevé.
Mais il était curieux de voir si le fragment supérieur n’aurait pas subi lui-même quelque
renversement. La face antérieure n’indiquait rien à cet égard, les aspérités du bord de la
fracture étant aplanies par l’effet du temps. Vu par sa face postérieure, ce fragment semblait
d’abord déjeté beaucoup en dedans ; car un fil d’aplomb tombant au milieu du ligament rotu-
lien répondait à 15 millimètres seulement en dedans de son bord externe. Manifestement aussi
il était plus rapproché du fragment moyen par son côté interne, même sans faire état de la
saillie en ce sens de sa petite esquille. Enfin son bord supérieur semblait plus incliné en de¬
dans que de coutume, et la crête saillante du cartilage conséquemment un peu plus inclinée en
dehors. Voilà pour le déjettement en dedans.
Il paraissait de plus être renversé en haut et en arrière, par un mouvement analogue à celui
du fragment inférieur, non pas pourtant porté si loin. Ainsi en tenant la pièce suspendue au
tendon rotulien, la face cartilagineuse était portée plus en arrière de 6 millimètres par en
haut que par en bas. On eût dit même que ce renversement n’avait été borné que par le fémur;
le frottement qui en était résulté avait produit un effet considérable, c’est-à-dire que le car¬
tilage articulaire, visible sur presque toute cette face, était absolument détruit à la partie
supérieure de la facette externe, là où la saillie en arrière était la plus forte; et l’os même
avait subi, sans altération morbide, une perte de substance d’un à 2 millimètres d’épaisseur.
Au contraire, par en bas, le cartilage était recouvert par du tissu fibreux qui s’y insérait très
bien sans que les deux tissus se fondissent l’un dans l’autre ; et une incision les montrait
nettement avec leur apparence propre et naturelle. Il faut dire cependant que l’épaisseur en
était fort diminuée; au centre de la rotule saine, le cartilage était épais de 9 millimètres;
en aucun point de la rotule fracturée il n’en avait plus de trois ou quatre. Enfin la surface
représentée par la base de l’os paraissait plus horizontale que de coutume; conséquence
nécessaire du renversement qui vient d’être décrit.
L’articulation était largement ouverte, et la pièce avait été plongée dans l’alcool camphré;
nous ne pûmes donc constater jusqu’où s’étendait la flexion et par quel obstacle elle était
limitée. 11 n’y avait du moins aucune sorte d’adhérences; la synoviale était blanche. Elle
MALGAIGNE. — DANGERS DU TRAITEMENT DES FRACTURES DE LA ROTULE. 241
offrait en avant et en haut une ouverture avec une petite cavité qui répondait à la face arti¬
culaire du fragment supérieur; au dessous de cette cavité les tissus étaient imbibés de sang,
mais non encore convertis en cartilage. Peut-être le fémur était-il légèrement déprimé en
ce point. .
Enfin, le cartilage de la poulie fémorale était aminci et même en partie détruit à sa partie
supérieure.
Une double fracture transversale de la rotule est bien rare; et jusqu’ici c’est le seul
exemple qui en soit venu à ma connaissance. Je regrette beaucoup de n’avoir pas obtenu
plus de renseignements, comme aussi de n’avoir pu compléter la dissection par la sec¬
tion des fragments osseux ; mais les détails de la première autopsie suppléeront facile¬
ment à ce qui manque à celle-ci. Ce qu’il importe surtout de remarquer, c’est ce ren¬
versement si complet du fragment inférieur, bien que le raccourcissement du ligament
ne dépassât pas un cinquième de sa longueur primitive. La cavité accidentelle de la sy¬
noviale était moins profonde que dans le premier cas. Si la fracture avait été plus an¬
cienne, se serait-il à la fin formé une cavité articulaire? Cela me paraît fort probable ;
peut-être même cela s’était-il réalisé dans deux cas assez obscurément décrits ; l’un par
Walther qui le rapporte à une luxation en haut de la rotule, l’autre par M. Cruveilhier,
dont voici les propres paroles :
€ Le fragment supérieur était reçu dans une cavité accidentelle , creusée au dessus des
condyles , et recouverte par une substance fibreuse lisse , sans cartilage. »
Cela veut-il dire qu’elle était vraiment creusée sur l’os? c’est ce que je ne veux point
décider.
Le raccourcissement du ligament rotulien est assurément l’œuvre de la nature; mais
il restait à savoir si le raccourcissement du fragment inférieur était également spontané,
ou s’il avait besoin de la pression de quelque appareil pour se produire. Or, j’ai précisé¬
ment dans mon service à l’hôpital clinique, une femme qui permet de résoudre cette der¬
nière question ; elle porte une fracture de la rotule droite depuis quatre mois et demi seu¬
lement; elle a été traitée par le séjour au lit, mais sans aucun appareil, et même sans
le plus simple bandage; et cependant déjà, outre une roideur excessive, elle offre un
raccourcissement notable du ligament rotulien et un renversement sensible du fragment
inférieur. J’aurai probablement à publier plus tard l’observation de cette femme, que
j’essaie actuellement de guérir de sa roideur.
De tous les faits rapportés jusqu’ici, il est permis de conclure je pense,
1° Qu’il est dangereux de maintenir le membre dans une immobilité trop prolongée ;
et j’ajouterai ici, d’après ma propre expérience, que 30 à 35 jours suffisent pour la con¬
solidation soit fibreuse, soit osseuse; et qu’après ce terme expiré il convient d’exercer
le membre ;
2° Que l’appareil, quel qu’il soit, ne doit être appliqué qu’après la chute de l’inflam¬
mation, et que celle-ci doit être préalablement combattue avec énergie ;
3° Que tout appareil doit agir à la fois sur les deux fragments, pour s’opposer à la
rétraction du ligament rotulien et au renversement du fragment inférieur.
Mais enfin, en prenant contre la roideur consécutive de la jointure toutes les précau¬
tions convenables, la liberté des mouvements étant recouvrée, est-il vrai, comme l’ont
cru plusieurs chirurgiens, que le cal fibreux qui réunit les deux fragments ne sera pas
pour le malade une cause incessante de gêne et même de péril? Camper, s’appuyant sur
des observations assez nombreuses, déclarait que si dans les premiers temps la faiblesse
du genou et la claudication étaient inévitables, il suffisait d’une année ou quelque peu
plus pour rendre au membre toute sa force, permettre aux sujets de monter et descendre
un escalier sans difficulté ; et il concluait que la fracture en travers de la rotule n’était
nullement grave, pourvu que l’on n’essayât pas la réduction et la consolidation des frag¬
ments. C était aller fort loin ; car il citait lui-même le cas d’une dame, qui, portant à la
vérité un écartement de trois travers de doigt, au bout de quatre années boitait encore.
B. Bell corrigea cette exagération, et limita à un pouce l’écartement qui permettait au genou
e- n
242 TRAVAUX. ORIGINAUX.
de redevenir aussi solide que l’autre. Boyer a copié Bell; mais M. Velpeau, revenant aux
idées de Camper, affirme qu’il a vu des fractures avec deux ou trois pouces d écartement
qui n’avaient pas empêché les fonctions de la jambe de se rétablir ; et la plupart des chi¬
rurgiens, en admettant quelque incommodité peut-être, ne semblent pas du moins se
clouter qu’il y ait le moindre péril.
Quant à l’incommodité, je déclare que, pour mon compte, je l’ai toujours trouvée con¬
stante ; et je ne puis m’expliquer les assertions contraires que par quelque inexactitude
dans l’examen. Lorsque je soutenais mon opinion dans le commencement, plus d une
fois je m’entendis opposer la guérison de M. A. C., qui fait le sujet de ma quatrième
observation , de telle sorte que je me crus obligé de la vérifier moi-même. On a vu à
quoi se réduisait cette guérison, vue de près. Outre une flexion très limitée, une mé¬
fiance continuelle de la solidité de son membre, qui l’empêche d’aller à cheval au trot,
de monter deux degrés à la fois, et même de courir un peu fort sur un plan uni, le blessé
est devenu incapable de porter un fardeau un peu lourd, le genou menaçant de fléchir
sous le poids. Et cependant l’écartement est de beaucoup moindre d’un pouce ; il ne dé¬
passe pas 22 millimètres.
Mais si, à la place d’un homme de loisir , ou adonné à une profession libérale, on a
affaire à un ouvrier, les conséquences sont bien autrement graves. J’ai vu un tourneur
obligé de renoncer à son état, faute de pouvoir se tenir debout sur sa jambe ; les forts de
la halle perdent le tiers ou moitié de leur force pour porter des fardeaux ; le sujet de ma
6e observation était tombé de 200 kilogrammes à 125 ; celui de la 3e, plus malheureux
encore, au lieu de 600 livres n’en pouvait plus guères porter que- 200, ayant ainsi perdu
les deux tiers de sa force. Ajoutez que les longues courses deviennent très fatigantes ;
et par exemple ce même malade de la 6e observation, qui faisait avant sa fracture 15 à
20 lieues, était obligé, plus tard, de terminer sa journée après une route de dix a douze.
Il y a alors, lorsque la roideur a à peu près disparu, un phénomène curieux qui n’avait
pas été suffisamment apprécié. Ainsi la plupart des auteurs ont écrit que les blessés fa¬
tiguent surtout en montant ; et dans la plupart des observations jusqu’ici rapportées, nous
avons vu la montée plus facile que la descente. C’est que pour descendre un escalier, il
faut fléchir la jambe à un degré difficile à atteindre lorsque le genou a conservé quelque
roideur ; et la roideur est conséquemment le principal obstacle. Quand la flexion est de¬
venue suffisamment libre, il reste la faiblesse du genou, dépendant à la fois de l’allonge¬
ment de la rotule et de sa réunion imparfaite ; delà le besoin d’un effort plus qu’ordi¬
naire pour relever la cuisse et tout le corps sur cette jambe lorsqu’on l’a posée sur la
marche supérieure. On voit donc que, suivant les cas, la difficulté est plus grande, soit
pour la montée, soit pour la descente; mais l’un et l’autre exercices restent toujours fati¬
gants, surtout lorsque les marches sont un peu hautes; et, pour s’en convaincre, on n’a
qu’à faire monter ou descendre deux ou trois marches à la fois aux blessés dont le genou
paraît le plus solide, pour voir aussitôt la gêne et l’embarras reparaître.
Cette faiblesse de l’appareil extenseur est généralement en rapport direct avec les
deux conditions suivantes, la longueur plus grande du cal fibreux et sa moindre épais¬
seur. Tantôt l’extension peut se faire complètement, mais avec si peu de force qu’elle
ne saurait se maintenir contre le moindre effort ; tel était le cas de notre sixième malade
qui ne pouvait tirer son bas qu’en renversant la jambe de côté; tantôt, comme dans ma
troisième observation, l’extension n’est même pas complète. Camper a dit, à la vérité,
qu’au bout d’un an ou plus, la force revenait dans le membre; mais bien qu’une sem¬
blable attente soit déjà fort pénible, l’exemple de Pierre Poucet montre assez que le pro¬
nostic de Camper est fort incertain. On comprend combien une semblable disposition
doit rendre la marche douteuse et les occasions de chutes fréquentes : « Nous connais¬
sons à Paris, dit Boyer, plusieurs personnes qui sont dans ce cas , et qui ont été obligées
d’adopter l’usage d’une genouillière propre à empêcher la flexion du genou , mais qui
n’empêche pas que la marche ne soit très pénible et ne puisse avoir lieu qu’avec le secours
d’un bras , d’une canne ou d’une béquille. »
MALGAIGNE. “—DANGERS DU TRAITEMENT DES FRACTURES DE LA ROTULE. 243
Enfin 1 infirmité peut aller plus loin encore. John Hunter rapportait, dans ses Leçons
de chirurgie, 1 histoire d une dame qui, ayant eu la rotule fracturée, et ayant été traitée
sans appareil, avait absolument perdu l’usage de son membre, et ne pouvait bouger de
place qu’au moyen d’une chaise à roulettes. Lorsqu’elle était assise sur une table ou sur
une chaise élevée, on faisait facilement mouvoir sa jambe en avant et en arrière ; mais
les muscles rotuliens ne se contractaient point, et les mouvements étaient tout à fait pas¬
sifs. Ce triste état de choses durait déjà depuis plusieurs années lorsque Hunter la vit;
apiès avoir passé toute une nuit à méditer sur le cas, le grand chirurgien recommanda
à la malade d essayer de mouvoir volontairement le genou, et de renouveler cet essai
aussi souvent que possible, tous les jours durant un mois. D’abord ces essais n’eurent
aucun résultat; puis peu à peu le mouvement revint, et la dame put marcher au bout de
trois ou quatre mois. A. Cooper, instruit par l’exemple de Hunter, obtint un succès
tout semblable chez une jeune dame qui, par suite de fracture des deux rotules, avait
absolument perdu depuis huit mois l’usage de ses jambes.
Ce n est pas tout, et d autres périls naissent pour les malades de la réunion incomplète
de la rotule.
On trouve dans le recueil de Schenkius, une observation fort concise d’Isaïe Meuschner,
touchant le secrétaire du marquis de Bade qui, après avoir eu la rotule rompue d’un
coté, s était brisé l’autre rotule; mais ce fait était resté inaperçu et oublié, lorsque Brom-
feild, près de deux siècles plus tard, observa le premier que la faiblesse de la jambe
blessée obligeant les sujets à reporter le poids du corps sur l’autre jambe, la rotule
saine, soumise à des efforts incessants et plus puissants qu’à l’état normal, est exposée à
sc loinpie pai la seule traction musculaire. Camper dit avoir vu de nombreux exemples
de cette fracture secondaire et chez des hommes et chez des femmes y A. Cooper l’a vue
aussi fréquemment arriver; et il rapporte le fait d’une jeune dame à laquelle il avaif
prescrit une genouillière pour une rotule mal réunie, en vue seulement de préserver
1 autre rotule. M. Velpeau a traité une dame qui se cassa la seconde rotule 18 mois après
la fracture de la première. Pour mon compte, je n’ai vu qu’un seul cas de ce genre, en¬
core peut-être un peu équivoque; je le rappellerai tout à l’heure.
11 est beaucoup plus fréquent de voir le cal fibreux se rompre par suite d’une chute
ou d’un effort; et l’on n’a pas donné à cet accident toute l’attention qu’il mérite. Ileister
est le premier qui en . fasse mention; je sais , dit-il, que cette rupture est arrivée chez
plusieurs sujets , et j en ai été témoin moi-même. Morgagni en rapporte deux cas , dont
1 un déterminé, par une flexion violente du genou, sur une rotule dont les fragments n’of¬
fraient qu’un travers de doigt d’écartement. A. L. Richter en a vu aussi un cas, et il
cite de plus un sujet observé par Ortalli qui, dans l’espace de six ans, s’était rompu
quatre fois le cal fibreux. On lit dans 1 e Répertoire d’ anatomie et de physiologie, l’histoire
d’un homme traité en 1813, à l’Hôtel-Dieü, d’une première fracture delà rotule et qui
y rentra pour une seconde arrivée quatre-vingts jours après. Un exemple plus récent a
été observé à la clinique de M. Roux en 1841 : Un tailleur de pierre, à la suite d’une
fracture de la rotule, avait l’articulation très roide'; dans un mouvement trop brusque
pour déterminer la flexion, le cal fibreux se rompit , et il fallut réappliquer de nouveau
le bandage. M. Velpeau a donné l’observation d’un garçon tonnelier, parfaitement quéri
d’une fracture de la rotule au 40* jour, et qui, un mois plus tard, se rompit le cal fibreux
dans une chute. Enfin nous avons vu, dans le dernier concours pour une chaire de clini-
que, une jeune femme qui échut pour sujet de leçons à l’un des compétiteurs et qui
s’était aussi rompu quatre fois la rotule; et la dernière fois notamment en sortant de la
mairie où étaient affichés les bancs de son mariage.
Dans tous ces cas, la rupture n’avait engendré aucùn et sérieux accident ; à part peut-
être le tailleur de pierre de F Hôtel-Dieu, qui sortit avec des béquilles, tous les autres
se trouvaient, après un traitement convenable, aussi parfaitement guéris qu’ auparavant.
Triste guérison, qui laisse exposé à des récidives de cette nature! Je ne sais, du reste,*
"’il faut prendre au sérieux l’anecdote racontée par Bromfeild d’un chirurgien de Lon-
244 TRAVAUX ORIGINAUX.
dres, tellement ennemi de la réunion de cette fracture que, pour la rompre, il renversa
une fois d’un coup de pied l’une des béquilles sur lesquelles se soutenait un blessé, et
obtint de la chute tout le résultat qu’il en attendait. Que l’histoire soit vraie ou controu-
vée, il n’en demeure pas moins bien établi que la réunion fibreuse ne saurait équivaloir
pour la solidité à un cal osseux, et qu’elle est beaucoup trop sujette à se rompre.
Est-ce là tout du moins ; et la réunion fibreuse de la rotule n’expose-t-elle pas le blessé
à des conséquences plus graves encore ?
« J’ai vu, dit Charles Bell, un effroyable accident suivre la cure imparfaite d’une frac¬
ture de la rotule. L’os était réuni par un ligament, et ce ligament était adhérent à la peau,
de telle sorte que celle-ci avait perdu beaucoup de sa souplesse. Le pauvre homme portant
une charge, son genou ploya sous lui, il tomba en arrière, et toute la partie antérieure de
l’articulation fut ouverte par déchirure. Il fallut amputer le membre. »
Ch. Bell avait été tellement frappé de ce fait, qu’il ne renvoyait ses malades de l’hôpi¬
tal qu’en leur faisant porter une attelle derrière le genou. Je n’ai pas trouvé dans les
auteurs d’autre exemple d’une aussi triste terminaison; mais j’ai eu l’occasion d’en voir
un moi-même; et c’est par cette observation que je terminerai ce travail.
xe observation. — Fracture ancienne de la rotule ; rupture du cal fibreux avec récidive ter -
minée par la mort.
Le nommé Dentu, tabletier', âgé de 61 ans, portait depuis plusieurs années une fracture
en travers de la rotule gauche, réunie par un cal fibreux ; et déjà une première fois il avait
eu ce cal fibreux rompu et de nouveau réuni, lorsque, le 7 février 1839, ayant fait un faux pas,
il tomba à la renverse et ressentit à la fois un fort craquement et une vive douleur dans le
genou gauche. Le genou se gonfla presque aussitôt; il fallut reporter chez lui le malade, et
le lendemain il entra à l’hôpital de la Charité, où je faisais le service vacant par la mort de
M. Guerbois.
Le lendemain, à la visite, je trouvai le genou considérablement tuméfié, la peau de la ré¬
gion antérieure tellement eccliymosée qu’elle en était presque noire; le gonflement était
arrondi et comme sphérique en avant, dur et résistant à la pression; et la douleur très vive.
Le sujet fut saigné; le membre couché sur des coussins, recouvert de topiques émollients,
et tout parut d’abord aller à souhait.
Mais, vers le 5e jour, alors que l’ecchymose avait diminué à la circonférence, une portion
des téguments restée brunâtre tourna manifestement à la gangrène. Elle devint noire, sèche,
et forma une escarre de 4 centimètres de longueur sur 5 de large. Je la fis recouvrir de pou¬
dre de quinquina, et j’attendis, non sans une grande inquiétude. En effet, vers le 18,
l’escarre commença à se détacher à sa partie supérieure; le 20, cette ouverture agrandie
communiquait directement avec l’articulation, dont il sortait un pus sanieux. La santé géné¬
rale se soutenait encore, le malade était sans fièvre; je revins aux cataplasmes émolliens.
Le 22, une petite fièvre continue s’empara du malade; le 24 il était pâle, taciturne; un stylet
introduit par la plaie arrivait directement sur les condyles du fémur; et il sortait de l’article
une abondante quantité de pus séreux. Je fis des injections avec une décoction de quinquina, et
je recouvris la plaie de charpie trempée dans le même liquide. Les jours suivants, l’état général
n’avait pas trop faibli ; seulement un empâtement assez considérable avait envahi la partie externe
de la cuisse, lorsque le 1er mars survint brusquement une aggravation de tous les symptômes ;
affaissement général ; à peine est-il possible de fixer l’attention du malade;, le pouls, très
petit, est monté à 120 pulsations; un vaste abcès communiquant avec l’articulation, a soulevé la
peau de la partie externe de la cuisse. M. Gerdy qui avait repris le service , pratiqua une
incision longitudinale dans toute la hauteur du décollement, et fit panser à plat avec de la
charpie imbibée de vin aromatique. Le 2 mars, le malade était tombé dans un coma profond,
la suppuration était presque entièrement tarie ; la mort arriva dans la nuit.
A l’autopsie , on trouva un décollement beaucoup plus considérable qu’on ne l’avait
soupçonné pendant la vie. La peau était détachée en haut jusqu’à la racine du trochanter, et
en travers dans près de la moitié de la circonférence du membre. Les deux fragments de la
rotule étaient séparés par un intervalle de 3 à 6 centimètres, dans lequel on retrouvait à peine
des débris du cal fibreux. La poulie fémorale ainsi mise à nu avait perdu son cartilage, et le
MALGAIGNE.— dangers du traitement des fractures de la rotule. 245
tissu osseux y paraissait même érodé; les cartilages étaient ramollis et décollés dans une
grande étendue sur les condyles.
Le fragment supérieur n’avait presque pas subi d’altération à l’extérieur; mais la face arti¬
culaire était notablement déformée. Une sorte de zone, en croissant de 8 à 15 millimètres de
largeur, occupait sa partie supérieure, et était revêtue de périoste, sans trace de cartilage. La
portion restée cartilagineuse était aplatie, ayant 5 centimètres de large sur un et demi de
haut, limitée en haut par la zone susdite, en bas par un rebord osseux saillant courant tout le
long de la fracture, qui paraissait à très peu près transversale. La hauteur totale de ce frag¬
ment allait à 5 centimètres ; il n’avait d’ailleurs nullement souffert de la suppuration.
Le fragment inférieur, au contraire, était presque entièrement dépouillé de son cartilage,
mais par l’effet de la suppuration; et l’os même était érodé dans une grande partie de la
face articulaire. Ce fragment paraissait formé de deux portions; l’une, représentant sa forme
primitive, avait pourtant 2 centimètres et demi de hauteur , ce qui aurait fait pour la rotule
entière 5 centimètres et demi, tandis que celle du côté sain n’en avait que 4 et demi tout au
plus. Mais , en outre, de la surface fracturée s’élevait un prolongement osseux de 2 centi¬
mètres et demi de long sur près d’un centimètre de hauteur, véritable cal osseux qui sem¬
blait aller au-devant du fragment supérieur ; celui-ci n’offrait rien de semblable, sauf le rebord
osseux postérieur dont il a été question, et de très petits tubercules osseux le long du bord
antérieur de la fracture.
J’avais fait détacher l’autre rotule pour me servir du terme de comparaison. Je fus très
surpris de trouver à sa face articulaire une solution de continuité du cartilage occupant toute
sa largeur et son épaisseur, à peu près transversale, toutefois avec une légère convexité su
périeure. Aux deux extrémités, la réunion paraissait s’en être faite dans l’étendue d’un à
deux millimètres ; au centre il n’y avait rien de semblable. Au côté interne, il semblait y avoir
une petite crête osseuse accusant aussi une consolidation. A la face antérieure, l’os présen¬
tait une gouttière transversale peu profonde, mais ayant bien 5 millimètres de largeur, et in¬
terrompue seulement près du bord interne.
Que voulait dire cette apparence de la rotule droite? Je pense qu’il y a eu là une frac¬
ture consolidée sans écartement à la face postérieure, avec un léger écartement à la face
interne; mais la date et l’occasion de cette fracture sont un problème. Le genou droit
paraissant tout à fait sain, aucune question ne fut faite à cet égard au malade ; et il est à
peu près certain que lui-même ne se doutait pas qu’il eût eu une fracture de ce côté.
Provenait-elle de la même cause qui avait déterminé la fracture primitive ou la rupture
secondaire de la rotule gauche, ou bien avait-elle été produite à la suite, et parce que le
malade, moins solide sur la jambe gauche, reportait le poids du corps sur le pied droit?
Peut-être aussi quelques-uns ne verront-ils pas là des preuves suffisantes de fracture ; au
reste j’ai fait dessiner les deux rotules dans l’atlas du Traité des Fractures et des Luxa¬
tions que je prépare en ce moment.
Je ne ferai pas de bien longues réflexions sur le reste de l’observation. Peut-être eus¬
sions-nous dû imiter Ch. Bell et recourir résolument à l’amputation de la cuisse; res¬
source extrême et presque aussi grave que le mal. Quoi qu’il en soit, voici un homme
guéri d’une fracture de la rotule parla guérison ordinaire, et qui est mort par les suites
et en quelque sorte par le fait de sa prétendue guérison. C’est un cas rare, dira-t-on :
heureusement; faudrait-il donc qu’il se représentât fréquemmeut pour émouvoir les pra¬
ticiens, et les obliger enfin à changer de méthode?
Que dirais-je de plus? Le traitement presque universellement suivi pour les fractures
de la rotule, aboutissant à de tels résultats, est véritablement la honte de l’art ; et du
reste plusieurs chirurgiens ont très bien senti que ce n’était pas la peine d’y recourir et
qu’ autant valait abandonner ces lésions à la nature. Mais quand la nature se trahit elle-
même à ce point, est-ce donc le cas de s’y confier, de croiser les bras, de repousser
même avec une sorte de dédain des ressources dont la puissance au moins ne saurait
être niée? La seule question est alors de savoir si l’innocuité du traitement nouveau égale
son énergie; or, l’expérience a déjà répondu; et, maintenant que le terrain est préparé,
je me propose, dans un prochain mémoire, de dire comment je procède et quels résul¬
tats j’ai obtenus.
246
REVUE CRITIQUE.
REVUE CRITIQUE.
Chirurgie*
RELEVÉ GÉNÉRAL DU SERVICE ORTHOPÉDIQUE
DE L’HÔPITAL DES ENFANTS.
L’orthopédie a tenu une assez grande place
dans l’histoire chirurgicale du mois qui vient
de s’écouler. Nous ne parlons pas de deux
discussions avortées à l’Académie de méde¬
cine, et qu’il faudra bien reprendre quelque
jour; mais un fait infiniment plus grave a
excité une certaine émotion dans la chirurgie
parisienne.
La Gazette médicale du 11 juillet contenait,
sous le titre de Relevé général du service
orthopédique de l’hôpital des Enfants, un ta¬
bleau statistique des malades traités par
M. Guérin , en réponse, disait le journal, aux
personnes qui ont contesté V utilité d’un ser¬
vice spécial des difformités dans les hôpi¬
taux, et à celles qui mettraient encore en
doute l’efficacité de l’orthopédie. Ce tableau
avait été adressé au Conseil général des hôpi¬
taux, reproduit dans plusieurs journaux poli¬
tiques; et il annonçait de tels résultats, que
tout d’abord un médecin qui s’est autrefois
occupé d’orthopédie, M. Maisonabe, en] révo¬
qua en doute la sincérité dans deux lettres
successives, publiées par la Gazette des hôpi¬
taux. Nous ne voulons pas, quant à présent,
rechercher jusqu’à quel point étaient fondées
les critiques de M. Maisonabe ; nous regret¬
tons seulement qu’il les ait revêtues de
formes peu usitées dans la polémique contem¬
poraine; l’injure et la violence feraient tort
aux meilleures raisons. Mais une plus rude at¬
taque a été dirigée contre la statistique de
M. Guérin, par la Gazette des hôpitaux même,
dans un article également remarquable par
le fond et par la forme, et qui ne pouvait
demeurer sans réponse.
M. Guérin a d’abord répondu lui-même aux
accusations de M. Maisonabe. Dans sa lettre
du 7 juillet, cherchant à qui devait revenir la
responsabilité de la statistique publiée, il dé¬
clarait bien qu’elle n’avait pas été rédigée
par lui, mais par MM. Brochin, Dechambre et
Kuhn; mais, d’un autre côté, il l’adoptait
sans nulle réserve, dans ces propres termes :
Relativement au relevé, je le maintiens par¬
faitement exact, et je défie qui que ce soit de
fournir aucune espèce de preuve du contraire.
En même temps, MM. Brochin, Dechambre
et Kuhn , tout en se déclarant les auteurs
du tableau, ajoutaient : Nous croyons savoir
que les observations détaillées seront pu¬
bliées par le che f du service en temps conve¬
nable, avec le nom et l’adresse des sujets.
Si l’on désirait immédiatement d’autres ren¬
seignements, on pourrait s’adresser directe¬
ment a M. Guérin.
Quant à cette promesse ambiguë de publier
les observations détaillées, il suffira de dire
que le tableau ne comprend pas moins de
1,394 sujets, pour juger si elle peut passer
pour sérieuse. Mais, au total, M. Guérin ayant
les observations, possédant tous les rensei¬
gnements , attestant l’exactitude du relevé ,
c’était donc à lui qu’il fallait s’adresser, et
c’est à lui que s’adressait la Gazette des hôpi¬
taux dans l’article déjà cité. Cette fois ,
M. Guérin, malheureusement conseillé à
notre avis, a gardé le silence; et MM. Bro¬
chin, Dechambre et Kuhn ont élevé cette
étrange prétention de se poser comme les
vrais champions du débat, laissant M. Guérin
en dehors, ou plutôt le masquant généreuse¬
ment de leurs poitrines ; et après une réponse
telle quelle, déclarant dédaigneusement que,
quelles que soient les attaques dont leur re¬
levé sera ultérieurement l’objet, ils s’abs¬
tiendront de toute réplique.
En ceci, nous estimons qu’il y a une grande
erreur, si l’on croit que le public chirurgical
se tiendra pour satisfait, et, comme disent ces
messieurs , suffisamment édifié sur les faits
du procès. En ce qui nous concerne, nous
avions voulu, dès l’abord, nous charger de
l’examen critique du relevé de M. Guérin, et
lui demander les éclaircissements qui nous-
paraissaient nécessaires; cette tâche ayant
été remplie et bien remplie, nous avons cru
devoir attendre les éclaircissements deman¬
dés. Et ils sont d’autant plus indispensables
que l’article de la Gazette des hôpitaux n’a
pas tout dit; qu’il est question dans le public
de revers graves dont il n’est fait aucune
mention dans le relevé; pour en citer un
exemple , M. Velpeau, homme compétent, a
vu un strabique opéré à la consultation de
M. Guérin, et qui a perdu complètement la
vue du côté opéré; tandis que, pour les stra¬
bismes, le relevé ne parle que de guérisons
complètes et d’améliorations.
Nous n’attachons pas une bien grande im¬
portance à quelques erreurs de ce genre ,
surtout dès que le tableau n’a pas été dressé
parM. Guérin lui-même; mais, puisqu’il a eu
le malheur de le publier, il comprendra sans
doute qu’il lui appartient d’en vérifier l’exac¬
titude et d’en donner, s’il y a lieu , la' recti¬
fication.
REVUE CRITIQUE. 247
SUR LES CARACTÈRES DISTINCTIFS DES DIVERS
genres de be'gaiement et sur les moyens
curatifs qui leur conviennent , par M. Co-
LOMBAT.
Après l’orthopédie, c’est le bégaiement qui
a fait le plus de bruit , au moins dans les
deux académies. Réveillé en sursaut par le
paquet cacheté de M. Jourdan, qui, à ce qu’il
paraît, a guéri un malade qu’il avait autrefois
guéri lui-même, M. Colombat a frappé deux
fois à la porte de l’Institut, rappelant que, de¬
puis 15 ans, il a traité près de 800 bègues ; que
son ouvrage sur la matière a reçu de l’Institut
même un prix de 5000 francs , et demandant
vainement un tour de faveur pour lire son
mémoire. Il a été plus heureux à l’Académie
de médecine ; et voici l’analyse de ce travail,
qui mérite véritablement une sérieuse atten¬
tion :
Selon M. Colombat, le bégaiement est une
affection de nature essentiellement nerveuse,
dont le caractère principal est la répétition
par secousses convulsives d’un plus ou moins
grand nombre de syllabes, ou la suspension
momentanée de la voix articulée devant cer¬
taines lettres ou certains mots.
Considéré sous le rapport de ses formes,
le bégaiement peut être divisé en deux clas¬
ses principales.
La première, que l’auteur désigne sous
le nom d e choréique , consiste dans une
sorte de chorée des lèvres, et dans la suc¬
cession plus ou moins rapide de mouvements
ou convulsions cloniques de la langue, de la
mâchoire inférieure et de tous les muscles de
l’articulation.
La seconde espèce de bégaiement, auquel
il donne l’épithète de tétanique, est carac¬
térisée par une sorte de roideur tétanique ou
spasme tonique de tous les muscles de la res¬
piration, et principalement de ceux du larynx,
du pharynx et de la base de la langue. Ce
genre de bégaiement, qui se fait surtout re¬
marquer sur les lettres gutturales, est tou¬
jours accompagné d’efforts pénibles pour ar¬
ticuler, et se distingue surtout par une expi¬
ration anticipée, par quelques intervalles de
silence, par l’immobilité de la langue, par le
resserrement de la glotte, par un sentiment
de pression sur la partie inférieure de la poi¬
trine, enfin par une sorte de suffocation mo¬
mentanée.
Ce qui distingue encore le bégaiement té¬
tanique du bégaiement choréique, c’est que
les personnes chez lesquelles ce dernier genre
prédomine sont plus vives, plus nerveuses, et
parlent ordinairement très vite et sans ef¬
forts; mais en faisant entendre presque con¬
tinuellement les répétitions , BBB , FFF ,
MMM, etc.: au contraire dans le bégaiement
tétanique, les bègues parlent lentement, sans
se presser, mais en faisant toujours des efforts.
Ces deux genres de bégaiement, qui sou¬
vent sont réunis chez le même individu,
offrent plusieurs variétés qu’il est important
de signaler. Le premier compte quatre va¬
riétés qui sont : |1° le bégaiement choréique
loquax ou avec bredouillement ; 2° le choréi¬
que difforme ; 3° X aphone, ou bégaiement des
femmes; 4° le choréique avec sesseyement.
Le second genre comprend six variétés qui
sont: 1° îe bégaiement tétanique muet ; 2°
Y intermittent ; 3° le choréi forme ; 4° le ca¬
nin; 5° l’ épileptiforme ; 6° le bégaiement
avec baryphonie ou balbutiement. Ces dis¬
tinctions sont loin d’être sans importance;
car elles font le plus souvent la base du pro¬
nostic et du traitement.
Parmi les moyens curatifs qui constituent
ce que M. Colombat appelle la Méthode ortho¬
phonique, le rhythme est un de ceux sur
lesquels il insiste le plus dans un grand nom¬
bre de cas; le plus souvent toutefois, ce
régulateur parfait de tous nos mouvements
n’exerce son heureuse influence que dans
le milieu des mots et des phrases , c’est-
à-dire que la mesure n’est réellement efficace
que lorsqu’on est parvenu à articuler les pre¬
mières syllabes, qui ordinairement décèlent
le plus l’infirmité des bègues. Mais comme la
plupart de ceux-ci ne peuvent se soumettre
toujours, en parlant, à l’emploi du rhythme,
qui d’ailleurs .suffit rarement lorsqu’il est
employé seul, M. Colombat a recours à un
moyen très simple, facilement applicable,
et qui est surtout très utile dans les va¬
riétés de bégaiement du genre choréique ; ce
moyen consiste à parler en écartant les
commissures des lèvres, de telle sorte que
ces organes soient tendus à peu près comme
dans l’action de rire. Dans cette position,
le bégaiement labial est presque impossi¬
ble, et la langue, qui se trouve ainsi naturel¬
lement portée en arrière , rend beaucoup plus
facile l’articulation des autres lettres. Du
reste, pendant les exercices qui ont lieu de¬
vant lui, M. Colombat a recours , suivant les
cas, à divers autres agents orthophoniques
qu’il emploie surtout dans les variétés du bé¬
gaiement tétanique.
Les bégaiements de ce genre, qui sont beau¬
coup plus nombreux, doivent être combattus
par un autre ordre de moyens, c’est-à-dire
par une sorte de gymnastique pectorale,
laryngienne, gutturale, linguale et labiale.
Cette gymnastique consiste à faire une inspi¬
ration, et à refouler en même temps la langue
dans lé pharynx , en portant la pointe ren¬
versée de cet organe vers le voile du palais,
en même temps qu’on tend les lèvres com¬
me dans le bégaiement choréique. Souvent, au
lieu de faire tendre transversalement les
lèvres, il fait arrondir la bouche par un écar-
REVUE CRITIQUE.
248
tement vertical, de telle sorte que les lèvres
ne se touchent presque pas, et que les mâ¬
choires se rapprochent toujours le moins possi¬
ble pendant l’articulation des mots. Lorsqu’on
emploie ce moyen, la langue doit être légère¬
ment rétractée dans la bouche, de manière à
se maintenir à 5 ou 6 millimètres en arrière
des arcades dentaires.
Il est bon de dire cependant que cette ré¬
traction de l’organe phonateur doit avoir lieu
sans effort, c’est-à-dire que la langue doit
toujours rester mollement étendue dans la
cavité buccale, comme cela a lieu chez les
personnes qui ne bégaient pas. Aussitôt qu’à
l’aide de ce moyen les syllabes rebelles sont
prononcées, on parle d’après un rhythme que
l’on marque à 1, 2, 3, 4 ou 6 temps, selon la
mesure que l’on suit. Du reste, dans la ma¬
jorité des cas , on ne parle rhythmiquement
que pendant les exercices.
Afin de mieux faire sentir la mesure, et
surtout pour indiquer d’une manière précise
la lenteur et la vitesse des temps qui la com¬
posent , l’auteur a imaginé une sorte de
compteur, auquel il a donné le nom de mu-
thononome, du grec p-üôoç, parole, et veu.w, je
gouverne. Avec cet instrument que M. Co-
lombat a mis sous les- yeux de l’Académie,
on peut à volonté rétablir le rhythme, l’ac¬
célérer ou le conserver toujours égal,
selon les indications qui résultent de l’époque
du traitement, de la nature du bégaiement,
ou de quelques autres circonstances. En gé¬
néral , pendant les premiers huit jours on
parle en mesure, d’abord à raison de 60 à.
80 oscillations par minute, en augmentant
tous les jours de 10 en 10, pour arriver
à 160 ou à 180 oscillations jusqu’à la fin du
traitement. Cet instrument pourrait à la ri¬
gueur être remplacé par le métronome do
Maëlzel ; mais ce dernier ne peut aller qu’un
quart d’heure à vingt-cinq minutes, selon la
vitesse que l’on emploie; tandis que le mu-
thononome marche plusieurs jours sans être
remonté , parce qu’il est construit d’après un
autre mécanisme.
Ces moyens orthophoniques constituent
une gymnastique vocale qui a l’avantage
d’agir physiquement et même moralement.
Elle agit d’abord physiquement sur tous les
muscles de la respiration, sur les poumons,
sur le larynx, et particulièrement sur la glotte,
sur la base et le sommet de la langue, enfin
sur les lèvres et sur touU’appareil vocal. L’in-
spiratiGn, pratiquée comme il a été dit, fait ces¬
ser la constriction spasmodique des cordes voca¬
les, en ouvrant la glotte, en mêmetemps qu’elle
remplit la poitrine d’air, de telle sorte que ce
fluide ne s’échappe que pendant une expira¬
tion lente, qui ne doit s’effectuer que gra¬
duellement et seulement pour fournir le son
vocal. La rétraction de la langue dans 1e
pharynx a pour but de refouler le larynx in¬
férieurement et d’agrandir l’ouverture glot-
tale , dont les lèvres se rapprochent quelque¬
fois au point de se toucher et de s’opposer
à la sortie de l’air et à l’émission du son
vocal articulé, comme cela a lieu dans la plu¬
part des bégaiements tétaniques. Enfin, la
tension transversale des lèvres fait cesser le
tremblement convulsif ou l’espèce de chorée
qui se manifeste sur ces organes et sur la
pointe de la langue, pendant l’articulation des
lettres labiales, dentales et palatales.
Cette gymnastique vocale peut aussi agir mo¬
ralement; car le rhythme qui exerce si bien son
heureuse influence sur tous nos organes , en
régularisant leurs mouvements, fixe l’atten¬
tion des bègues conjointement avec tous les
autres moyens de la méthode, et devient par
cela même une idée accessoire qui, jointe
à l’idée principale qui fait le sujet dont on
parle, doit nécessairement ralentir l’émis¬
sion de cette dernière, et mettre l’influx ner¬
veux qui suit la pensée plus en harmonie
d’action avec la mobilité relative de tous les
organes vocaux.
Lorsque les moyens généraux qui viennent
d’être signalés sont insuffisants pour surmon¬
ter les difficultés que présentent certaines
lettres et certaines syllabes, surtout au com¬
mencement des phrases, M. Colombata recours
à différents artifices orthophoniques, qui faci¬
litent beaucoup l’articulation des combinai¬
sons vocales qui offrent le plus d’obstacle.
Ainsi, dans quelques cas, surtout dans le bé¬
gaiement choréique difforme , il fait laisser
un petit intervalle entre la première syllabe
et les suivantes ; dans d’autres cas, il fait syn¬
coper toutes les syllabes ou seulement la pre¬
mière de chaque phrase; enfin, pour surmon¬
ter les difficultés qui se présentent quelque¬
fois, il ajoute certaines lettres ou certains
sons supplémentaires avant ou au milieu
des syllabes, en faisant passer légèrement
sur eux, et en appuyant fortement sur les
articulations qui entrent réellement dans la
composition des mots. Ainsi les syllabes,
ba, pa , ka, da, gua, ma, na, cra, dra, glu,
tra, bla et une foule d’autres se prononcent,
ebva, pfa, kcha, eda, egua, ema, ena, kera,
edera, egla, fera, bêla. Cette manière
d’articuler les syllabes difficiles est fort sim¬
ple; elle consiste seulement, comme on le
voit, à ajouter à certaines syllabes des V, des F,
des E muets, des Ch, et à faire précéder
l’articulation de certaines lettres d’une espèce
de frémissement de la glotte , qui est assez
bien exprimé par le son très sourd d’un
E muet.
Quoique ces moyens curatifs n’exigent pas
une volonté toujours persévérante, et qu’en
général un mois à six semaines d’exercices
non interrompus soient suffisants pour qu’on
REVUE CRITIQUE. 24â
en fasse en quelque sorte instinctivement
l’application, il est toujours prudent, pour
éviter les rechutes et obtenir une cure radi¬
cale, de ne pas cesser trop brusquement
l’emploi de la méthode. On conçoit facilement
qu’une ancienne habitude de l’organisme ne
peut pas disparaître tout à coup ; de même
qu’on est forcé d’admettre que les organes
vocaux, comme tous ceux du corps humain,
sont doués d’une aptitude flexible à contrac¬
ter de nouvelles habitudes, et que l’homme
a une telle organisation que s’il répète sou¬
vent les mêmes actes, il se familiarise assez
vite avec eux, et s’y plie presque involontai¬
rement.
Si l’habitude peut acquérir sur le physique
et le moral un tel empire qu’elle semble assu¬
jettir la nature et en créer une nouvelle, on
doit convenir que la faculté de contracter des
habitudes n’étant pas la même chez tous les
hommes, il est impossible d’indiquer d’une
manière précise l’époque où une méthode
orthophonique sera appliquée sans volonté
persévérante et par la seule force de l’habi¬
tude; il est bonde dire cependant que, pour
parvenir à ce résultat, il faut en général de
quinze jours à trois mois. C’est seulement
alors que les rechutes ne sont presque plus
à craindre, et que la cure peut être regardée
comme radicale.
Ces idées nous paraissent fort sages, et
sont d’accord d’ailleurs avec ce qu’ensei¬
gne l’expérience. Ainsi M. Husson a rap¬
porté à l’Académie que feu Dubois, étant
étudiant en médecine et faisant à pied le
voyage du midi avec un de ses amis affecté
de bégaiement , entreprit de le guérir en lui
taisant scander toutes les syllabes, déclarant
d’ailleurs qu’il ne lui adresserait la parole que
quand il ne bégaierait plus. Le second jour la
guérison était complète. Arrivés au terme du
voyage, les deux amis se séparèrent, se don¬
nant rendez-vous à quelques jours de là à
Toulouse. Au rendez-vous, Dubois retrouva
son camarade bégayant comme auparavant.
On voit donc qu’il ne faut pas trop se hâter
de déclarer la guérison radicale; peut-être
même le temps requis par M. Colombat n’est-
il pas suffisant; et, comme M. Moreau l’a fait
remarquer, il faut que le sujet renvoyé comme
guéri se surveille lui-même longtemps encore,
et avec une persévérance et une force de vo¬
lonté qui ne se rencontrent pas toujours.
M. Becquerel, par exemple , qui vient d’être
guéri de nouveau par la méthode de M. Jour¬
dan, avait déjà été traité et guéri par M. Co¬
lombat en 1850; et la cure pouvait passer pour
radicale, puisque deux ans après M. Becque¬
rel père en faisait mention à l’Institut. La ré¬
cidive a cependant eu lieu plus tard.
Il y a quelqu’intérêt à savoir quelle est la
proportion des récidives. M. Colombat an¬
nonce que, depuis 15 ans, il a ghéri 782 bè¬
gues, dont 645 n’ont pas éprouvé de récidives.
Dans les premières années, il avait une re¬
chute sur trois cas, plus tard une sur six ;
enfin depuis trois ans une sur treize ou qua¬
torze.
DU TRAITEMENT ET DE LA GUERISON DU BÉGAIE¬
MENT ; par M. Jourdan, mécanicien.
Nous 'arrivons maintenant à la méthode de
M. Jourdan; ce qui suit est extrait du mé¬
moire présenté par M. Becquerel à l’Acadé¬
mie des sciences.
Une personne qui va parler commence par
faire une inspiration ; cette inspiration est im¬
médiatement suivie du son, et avant lui il
n’y a aucun commencement d’expiration.
La plus grande partie de l’air inspiré sort
lentement , à mesure que la parole s’ac¬
complit, que la phrase parcourt sa période.
Cet air inspiré ne sort qu’en proportion con¬
venable, et à mesure que cette dépense s’ef¬
fectue on peut observer l’affaissement des
parois thoraciques. Cet affaissement est peu
sensible et suit la rapidité de la parole et la
longueur de la phrase.
La voix ou le son étant fournis, sont en
quelque sorte travaillés par les contractions
des muscles qui entrent dans la structure du
pharynx, des parois buccales et de la langue,
et de ce travail résulte l’articulation de la voix
ou la parole.
Supposons que chez un individu parlant
bien, on dirige un courant d’air avec un souf¬
flet, dans la bouche, la parole serait rendue dif¬
ficile et pénible. Supposons ensuite que le
courant d’air vienne de la partie postérieure,
c’est-à-dire par le larynx , il se répandra dans
toute la cavité bucco-pharyngienne ; oppose
une certaine résistance au libre jeu des mus¬
cles et de la langue, et il en résultera que la
parole sera également pénible et difficile.
Eh bien! c’est là la cause, non pas unique,
mais principale du bégaiement. Ce vice de la
parole est dû surtout à ce que l’expiration
ne s’accomplit pas avec toute la modération,
la lenteur convenable, qu’elle est souvent
même achevée avant que la phrase soit ter¬
minée; il en résulte que le bègue est obligé
de respirer de nouveau pour continuer la
même phrase qu’il interrompt une seconde,
une troisième, une quatrième fois même avant
de la terminer.
Les bègues dépensent en souffle et non en
son l’air expiré.
Une deuxième cause de bégaiement, c’est la
position de la langue. On voit souvent les
contractions de cet organe être irrégulières ;
sa projection en avant chez certains bègues
est telle qu’elle vient saillir entre les deux
arcades dentaires.
Pour obtenir la guérison du bégaiement, il
250
REVUE CRITIQUE.
faut faire reproduire aux personnes qu’on veut
délivrer de cette infirmité la même série de
phénomènes qui se passent dans l’acte de la
parole à l’état normal. On commence donc
par faire faire une inspiration naturelle h la
personne qu’on traite ; on lui recommande un
temps d’arrêt h cet instant, c’est-à-dire de
rester sur son inspiration sans faire l’expi¬
ration; puis de commencer la phrase en par¬
lant lentement et modérément, et la continuer
en maintenant toujours le plus longtemps
possible la poitrine dilatée comme elle l’était
après l’inspiration ; puis quand on sent que la
phrase ou le membre de phrase est terminé,
on lâche tout d’un coup l’air qu’on avait con¬
servé et maintenu dans la poitrine, en ne le
dépensant que modérément et à mesure que la
phrase ou le membre de phrase avance : c’est
l’expiration qui s’achève ; puis on recommence
de la même manière.
Pour obliger les bègues à suivre cette mé¬
thode, voici de quelle manière on doit pro¬
céder : Toute phrase ou membre de phrase
est divisée en trois temps, que l’on doit ob¬
server avec soin et même compter au commen¬
cement avec le pouce.
Premier temps, consacré à l’inspiration, qui
qui doit être naturelle et nullement forcée ;
deuxième temps , on commence à parler et
on continue en prononçant nettement, distinc¬
tement chaque syllabe et sans trop se presser;
le troisième temps consiste dans l’expiration
qui s’achève ; le bègue, comme on pourrait
dire vulgairement, lâche le reste de l’air qui
maintenait encore la poitrine dilatée.
La langue doit être tenue constamment et
sans roideur dans le fond de la bouche , afin
de la maintenir toujours dans sa position na¬
turelle , qui est celle dans laquelle elle se
trouverait, par exemple, après avoir avalé la
salive.
Cette habitude peut être facilement prise :
1° Parce qu’une fois bien comprise, elle est
simple et facile à exécuter ;
2° Parce qu’elle n’est suivie d’aucune fati¬
gue; le contraire a presque toujours lieu,
c’est-à-dire que la plupart des bègues éprou¬
vent en général une grande fatigue dans les
organes respiratoires et vocaux, par suite de
leur difficulté de parler ; quelquefois cette
fatigue est telle qu’ils préfèrent garder le si¬
lence. Par la méthode nouvelle cette fatigue
n’existe plus.
5° Parce que cette méthode est physiologi¬
que, naturelle, et qu’elle les replace en quel¬
que sorte dans la situation des autres hommes
parlant avec facilité, puisqu’une fois guéris
on ne peut constater la moindre différence
entre les uns et les autres.
4° Enfin elle donne aux bègues une assu¬
rance qui facilite leur langage.
Le temps qu’il faut employer pour la guéri¬
son est très variable, tantôt très court, quel¬
quefois deux jours , tantôt plus long, quinze
jours, un mois, deux mois. Le terme moyen
est d’un mois, en prenant tous les jours deux
à trois heures d’exercice.
M. Colombat a revendiqué la découverte de
ces moyens; [mais comme il ajoute lui-même
que M. Jourdan les a défigurés , c’est une
façon d’aveu que la méthode n’est pas la
même. Il nous paraît plus dans le vrai en
avançant que cette méthode unique ne con¬
viendra pas pour tous les cas de bégaiement,
et surtout qu’elle ne mettra pas à l’abri des
récidives. Ce dernier reproche peut être ap¬
pliqué à toutes les méthodes, et d’autant plus
qu’elles ont la prétention de guérir en moins
de temps.
DES INJECTIONS IODÉES POUR LA CURE RADICALE
DES HERNIES.
M. Velpeau n’a fait que deux essais en ce
genre; les hernies n’ont point guéri, et il y a
renoncé. Ce n’est pas que l’opération ait été
suivie d’accidents très graves, mais le ma¬
nuel opératoire est d’üne grande difficulté.
En effet, pénétrer dans le sac herniaire avec
un trocart est presque impossible, et les in¬
cisions compliquent singulièrement la chose.
« Chez l’un de mes malades, dit-il, je fus
obligé de pratiquer des incisions assez larges,
de me livrer à une dissection minutieuse , et
j’ai toute raison de croire que le liquide iodé
fut injecté dans le tissu celluleux, au lieu
d’être poussé dans le sac lui-même. Une sup¬
puration assez abondante survint, et la hernie
ne guérit point. Chez l’autre, j’éprouvai les
mêmes embarras; je crus néanmoins avoir
poussé l’injection dans le sac; il ne survint
pas d’accidents ; mais la hernie reparut au
bout de deux mois, et l’homme, qui succomba
quelques mois plus tard à une hydropisie gé¬
nérale, me mit à même de constater qu’aucune
trace d’injection iodée ne pouvait être remar¬
quée dans le scrotum. »
En thèse générale, nous n’approuvons pas
ces opérations plus ou moins dangereuses
pour la cure radicale des hernies ; là où cette
cure peut être légitimement espérée, un ban¬
dage bien appliqué suffit toujours et là où le
bandage ne suffit pas, nous regardons toute
opération comme impuissante, et dès lors irra¬
tionnelle. Mais, comme le vent qui pousse
aux innovations opératoires n’a pas encore
cessé de souffler, nous nous applaudissons
de voir du moins les injections iodées con¬
damnées pour ce cas par le chirurgien qui en
a fait ailleurs les plus nombreuses et les plus
heureuses applications.
(Annales de la Chirurgie.)
REVUE CRITIQUE.
251
Olislélriquet
DISCUSSÎON SUR LA PHLEGMATIA ALBA DOLENS.
Un rapport de M. Capuron sur un mémoire
de M. Dronsart a été l’occasion de cette dis¬
cussion intéressante à laquelle l’Académie a
consacré toute sa séance du 15 juin. L’auteur,
à l’exemple de beaucoup d’autres, s’était ef¬
forcé de rattacher la phlegmatia alba clolens
à la phlébite, et le rapporteur, appuyant cette
opinion des résultats de sa propre expérience,
avait donné une nouvelle force aux argu¬
ments mis en avant pour la faire prévaloir.
Si elle a trouvé de l’écho chez plusieurs
membres, elle a paru beaucoup trop exclusive
au plus grand nombre, et l’Académie n’a pas
voulu la consacrer par son silence. Le débat
s’est donc engagé, et s’il n’a pas établi d’une
manière nette et précise ce qu’est la phleg¬
matia alba dolens, quelle est la cause pro¬
chaine de ce gonflement douloureux des mem¬
bres sans rougeur de la peau qu’on observe
chez les nouvelles accouchées, il a montré
qu’une opinion exclusive, quelle qu’elle fût,
ne pouvait avoir gain de cause.
A l’Académie, comme dans les livres, l’in¬
flammation des veines, celle des vaisseaux
lymphatiques, celle du tissu cellulaire ont
été tour à tour invoquées. 11 a même été ques¬
tion de celle des nerfs admise par Albers,
Dugès, Dance;— à quoi l’on aurait pu ajouter
celle de la face interne de la peau (Hull),—
des aponévroses d’enveloppe et du névri-
lemme (Himly), — de toutes les parties consti¬
tuantes du membre (Hosack) ; singulière ma¬
ladie, dont le point de départ, malgré les ef¬
forts de la science moderne, n’a encore pu
être déterminé, et dont la localisation, à peine
tentée , soulève tout de suite une vive oppo¬
sition!
D’où provient tant de divergence? En pre¬
mier lieu, du peu de fréquence de la maladie,
surtout comparativement aux autres affec¬
tions puerpérales, et de la rareté des occasions
offertes à chacun de l’observer et de l’étu¬
dier, particulièrement au début; en second
lieu, de sa bénignité tant qu’elle est exempte
de complication, et de l’impossibilité presque
absolue où les anatomo-pathologistes ont été
de la soumettre à l’investigation de leur scal¬
pel à cet état de simplicité ; enfin de la pré¬
sence de complications plus ou moins an¬
ciennes, et à elles seules fatales, dans les cas
qui se sont terminés par la mort. Les au¬
topsies révèlent presque toujours l’existence
d’une phlébite de la veine principale du mem¬
bre, et les caractères de cette inflammation
s’observent même chez quelques femmes qui
guérissent. On trouve aussi sur le cadavre
les ganglions lymphatiques de l’aine engorgés,
et ces ganglions sont même quelquefois gros
et douloureux à une époque peu avancée de la
maladie. Mais sont-ce là des altérations pri¬
mitives ou des altérations secondaires? Voilà
ce que n’ont pas assez distingué les membres
de l’Académie, MM. Capuron, Breschet, Blan¬
din, Velpeau, Deneaux, qui se sont pronon¬
cés pour l’une ou pour l’autre opinion, ou qui
ont admis la possibilité d’une succession et
d’une coïncidence.
La question nous paraît avoir été placée
dans son véritable jour par M. Cloquet. Cet
honorable professeur considère la phlegmatia
alba dolens comme une inflammation exha¬
lante du tissu cellulaire qui, de même que
l’érysipèle, peut donner lieu plus ou moins
promptement à l’engorgement douloureux des
ganglions lymphatiques, et dont la complica¬
tion par la phlébite s’expliquerait très bien
par l’envahissement de la gaîne cellulaire des
vaisseaux. Deux académiciens à qui leur posi¬
tion spéciale à la tête du service médical de
la Maternité a rendu familières toutes les
qnestions relatives aux maladies des nouvelles
accouchées, et dont la parole devait avoir un
grand poids dans ce débat, MM. Moreau et
Gérardin, ont parlé dans le même sens que
M. Cloquet. M. Moreau a fait observer que
la maladie survenait presque toujours à une
époque déjà avancée des couches, et ordinai¬
rement à la suite de quelque imprudence qui
avait amené du refroidissement. On sait
quelle est l’activité de l’exhalation cutanée
chez les femmes récemment accouchées.
Chaussier insistait beaucoup sur la durée très
prolongée de cet état de la peau, et sur la
nécessité de préserver les femmes du froid
longtemps après leur accouchement. La sup¬
pression de la transpiration est toujours fâ¬
cheuse en pareil cas, particulièrement chez
celles qui, n’allaitant pas leur enfant, ont plus
spécialement besoin de conserver ouverte la
voie d’élimination étendue que le lait trouve
à la surface du tégument externe. L’inflam¬
mation exhalante du tissu cellulaire peut en
être la conséquence, et cette exhalation a cela
de commun avec celles qui, dans les mêmes
circonstances , se forment dans les cavités
des membranes séreuses et synoviales, qu’elle
s’opère avec une rapidité extrême. Notons
ce résultat curieux de la pratique de M. Gé¬
rardin, qui a observé la phlegmatia alba do¬
lens presque aussi souvent aux membres su¬
périeurs qu’aux inférieurs. Ce fait mérite
d’être pesé par ceux qui se livreront à de
nouvelles recherches sur cette maladie. Loin
des organes génitaux , loin du bassin, loin de
toutes les parties qui ont été en jeu et plus
ou moins irritées dans la grossesse et dans
l’accouchement, près des organes où la nature
appelle après la parturition une sécrétion
abondante que l’allaitement n’évacue pas, une
REVUE CRITIQUE.
252
sorte d’exhalation métastatique a lieu, sem¬
blable à celle qui s’opère soit dans le tissu
cellulaire des membres abdominaux, soit dans
les cavités closes. Qui ne voit là l’un des ré¬
sultats de cette tendance générale aux suf¬
fusions séreuses et aux épanchements qui
existent chez toutes les nouvelles accouchées
qui ne nourrissent pas ? La plilegmatia alba
dolens n’est pas autre chose, suivant les mé¬
decins de la Maternité, que la manifestation
dans les membres de cette tendance générale,
et il n’y a pas de raison pour que les mem¬
bres supérieurs y échappent et que les infé¬
rieurs la subissent seuls.
Nous voici loin sans doute de la phlébite et
de l’angéioleucite comme principe de la phleg-
matia alba dolens. Est-ce à dire que ces
deux maladies ne puissent produire quelque¬
fois des œdèmes douloureux des membres?
Nous ne prétendons point le nier. Les belles
recherches de M. Bouillaud, celle de David
Davis, celles de Robert Lee nous donneraient,
en ce qui concerne la phlébite , un éclatant
démenti, et l’observation journalière ne nous
contredirait pas moins pour ce qui est de
l’angéioleucite. Mais, indépendamment de ce
que cette dernière maladie a , outre l’œdème,
des caractères propres qu’on ne retrouve pas
dans la plilegmatia alba dolens simple, celle-
ci, telle qu’on l’observe chez les femmes ré¬
cemment accouchées, se lie trop évidemment
à leur état spécial pour que nous ne nous
rangions pas à l’avis des médecins de la Ma¬
ternité qui en font une affection spécifique.
A cette maladie, et à celle-là seulement, nous
voulons réserver le nom de plilegmatia alba
dolens.
Les femmes en couches, chez lesquelles les
inflammations des veines du bassin sont si
communes, ne peuvent-elles pas être atteintes
d’une phlébite crurale primitive sans inflam¬
mation exhalante préalable du tissu cellulaire,
et cette phlébite ne pourrait-elle pas ici ,
comme dans d’autres circonstances , déter¬
miner un œdème douloureux ? Sans doute ;
mais ce sont des cas différents de la véritable
plilegmatia alba dolens, qu’une observation
exacte de la nature et une lecture attentive
des faits feront toujours discerner.
Pluiriiiacologie eliiniiFgicale
SUR LA POMMADE ü’iODURE DE POTASSIUM.
La pommade d’iodure de potassium est un
des médicaments externes des plus souvent
employés : c’est ce qui nous engage à publier
ici quelques remarques pratiques sur la pré¬
paration de cette pommade. Voici la formule
adoptée par le Codex, et telle qu’on la suit dans
toutes les pharmacies quand le médecin ne
fait aucune autre désignation.
Iodure de potassium . 4gram.
Graisse de porc récente.. . 52 gram.
Mêlez sur un porphyre.
Cette formule bien simple va cependant
nous fournir des remarques diverses 1° sur
l’excipient, 2° sur le mode d’opération, 5° sur
la dose des substances.
La graisse qu’on a généralement adoptée
comme excipient de la pommade d’iodure de
potassium présente plusieurs inconvénients;
quand elle n’est pas parfaitement fraîche; elle
contient alors des acides gras qui, en réagis¬
sant sur l’iodure de potassium, mettent de
l’iode à nu qui colore la pommade en jaune
rougeâtre ; et il arrive souvent que, lorsqu’on
fait préparer la même pommade dans diffé¬
rentes officines, les malades sont effrayés de
voir ce changement de couleur. Si la pom¬
made n’est pas immédiatement colorée, elle
ne tarde pas à le devenir par le développe¬
ment de ces mêmes acides.
Un des plus graves inconvénients de l’em¬
ploi de la graisse dans la préparation de la
pommade d’iodure de potassium , c’est que
lorsque la graisse n’est point parfaitement
fraîche ou que la pommade est conservée pen¬
dant quelques jours, les frictions déterminant
souvent l’irritation des parties, on est forcé
d’en suspendre l’emploi. Cela arrive surtout
dans les cas de tumeurs du sein, où il faut
employer pendant très longtemps ces fric¬
tions. Il convient donc, soustousles rapports,
de substituer à la graisse de porc le cérat
sans eau, préparé avec huile d’amandes douces
fraîche 5, et cire blanche 1.
La porphyrisation recommandée par le Co¬
dex doit être longuement continuée pouf
éviter les petites parcelles d’iodure qui déter¬
mineraient une irritation mécanique; il est
plus simple et plus convenable de dissoudre
l’iodure de potassium dans son poids d’eau
distillée de roses, et de mêler intimement
cette dissolution au cérat sans eau.
Par rapport à la dose d’iodure de potassium,
les formules ont présenté des variations.
M. Magendie avait d’abord adopté les propor¬
tions suivantes :
Iodure de potassium . 2 gram.
Axonge . 45 gram.
Mais on a vu que la proportion d’iodure pou¬
vait être augmentée sans inconvénient, et le
Codex nouveau adoptant la formule suivie
dans les hôpitaux prescrivit :
Iodure de potassium (1 gros) 4 gram.
Axonge . (1 onc.) 52 gram.
Ces rapports étaient simples et bons lors¬
que les anciens poids étaient usités. Mainte¬
nant il convient de simplifier cette formule
et de l’adapter au système métrique ; les pro-
BULLETIN
portions suivantes me paraissent convenables :
Iodure de potassium . 1 gram.
Cérat sans eau . 10 gram.
Eau de roses . 1 gram.
Essence de roses . 2 gouttes.
Lorsqu’il s’agit de combattre les tumeurs
accompagnées de vives douleurs, on peut
ajouter à la pommade précédente ou :
Iodhydrate de morphine.. 50 centig.
ou bien :
Camphre . 2 gram.
Je vais actuellement faire connaître plu¬
sieurs préparations externes employées en
Allemagne où entre l’iodure de potassium ou
l’iode :
Pommade hydriodatée.
(Dr RIECKE.)
Iodure de potassium . 4 gram.
Savon médicinal . 2 gram.
Eau de roses . Sgram.
Onguent rosat . 24 gram.
M. selon l’art.
Cette pommade présente l’avantage de ne
CLINIQUE. 253
pas rancir avec autant de rapidité que la pom¬
made ordinaire, et de se conserver pendant
.un temps plus long.
Emplâtre ioduré, ou mieux iodé.
(Dr RODERBURG.)
R. Iode pur . 2 gram.
Divisez -le avec quelques gouttes d’esprit
de vin, ajoutez -y alors quelque peu d’huile
d’olives, puis incorporez-le tout dans
Emplâtre simple . 32 gram.
que vous avez auparavant fait fondre au bain-
marie. Malaxer avec soin.
Emplâtre hydriodaté.
(Dr RODERBURG.)
R. Iodure de potassium — 5 gram.
Broyez-le avec quelque peu d’esprit de vin,
puis incorporez-le dans :
Emplâtre simple . 40 gram.
que vous avez fait fondre au bain-marie.
Malaxez avec soin.
A. B.
BULLETIN CLINIQUE.
Dans notre premier article sur les dangers
du traitement ordinaire des fractures de la
rotule, on a vu combien était pernicieux pour
les fonctions de la jointure un repos trop long¬
temps prolongé. Ce qui a lieu à la suite des
fractures n’est pas moins à redouter à la suite
des luxations ; et plus d’une réduction régu¬
lièrement obtenue n’a abouti qu’à une déplo¬
rable ankylosé , par suite d’une immobilité
trop prolongée du membre. En attendant que
l’occasion se présente de dire ce que l’expé¬
rience nous a enseigné sur ce sujet , nous
pensons qu’on lira avec intérêt l’observation
suivante , recueillie à l’hôpital militaire de
Barèges, par notre excellent et habile con¬
frère, M. Rigal, de Gaillac.
luxation scapulo-humérale réduite le 4e
jour; immobilité du membre durant un
mois ; roideur articulaire vainement trai¬
tée par les bains de Barèges et les dou¬
ches, par M. Rigal, de Gaillac.
Observation. — Picbard (Michel-Pierre),
âgé de 52 ans, d’une constitution sèche et na¬
turellement maigre , a longtemps servi dans
la marine royale. Il travaille maintenant à
bord d’un navire marchand; je le laisse con¬
ter son accident. La langue du métier donne
une sorte de charme et un vernis d’authen¬
ticité à son récit :
« Le 5 avril, étant hissé sur un râtelier de
quatre pieds d’élévation, je voulus atteindre
de ma main droite leboutd’une corde. N’étant
pas parvenu à la saisir, je perdis l’équilibre
et tombai sur le bord d’une baye (barrique
sciée en deux). Le coup porta sur le moignon
de l’épaule gauche , et mon bras tomba sous
l’aisselle-. Un rebouteur voulut me le rhabiller.
Pendant deux jours, et durant une demi-heure
chaque matin, il fit des efforts inutiles , mais
horriblement douloureux. Le quatrième jour,
j’entrai à l’hôpital. On m’amarra avec un
drap plié et roulé en corde qu’on fit passer
sous l’aisselle malade. Trois hommes saisirent
ce lien ; trois autres furent mis après un se¬
cond drap amarré au poignet, puis on me
hâla. Le major , qui se tenait à l’épaule, or¬
donna de mollir ; puis tout d’un coup il rap¬
procha mon coude des côtes , dont il était
éloigné depuis l’accident. Je pus immédiate¬
ment porter la main à la tête comme je le fais
aujourd’hui, mais pas davantage.
« On amarra le bras au corps, et puis le
lendemain on me fit vider l’hôpital ; la cale
était trop pleine.
«Quatre jours plus tard, mon bras était
horriblement enflé. Je me présentai à l’hô¬
pital militaire. On dit que j’étais parfaite¬
ment remis, et que je n’avais qu’à prendre
des bains Gela m’était impossible chez moi,
et je restai plus d’un mois avec mon bras
amarré. Quand j’ai cru être guéri, je me suis
trouvé estropié. »
Le malheureux marin avait donc été envoyé
à l’hôpital de Barèges pour essayer l’action des
eaux thermales contre l’infirmité dont il était
2 4 BULLETIN
affecté; et ce fut là qu’en compagnie de M. le
docteur Ballard, nous le soumîmes à un mi¬
nutieux examen. La réduction datait alors de
5 mois et demi.
Pichard étant déshabillé , la conformation
de son épaule gauche est parfaitement régu¬
lière. L’acromion , la tête de l’humérus re¬
produisent, des deux côtés, des saillies égales.
La clavicule droite est un peu plus fortement
arquée, mais c est la le résultat de la prédo-
minence ordinaire des muscles du côté droit;
et il ne faut pas oublier à cet égard que la vie
active d un matelot, les rudes travaux aux¬
quels Pichard a été assujetti peuvent avoir
outré les elfets des tractions musculaires sur
les leviers que la fibre met enjeu.
La peau sèche, mince et dure du sujet, sa
maigreur, laissant parfaitement apercevoir
les rapports mutuels des surfaces arthrodia-
les. Ces circonstances nous permettent, en
outre, de constater les phénomènes suivants :
Le muscle pectoral droit se dessine pen¬
dant l’élévation et l’abduction du bras, de
manière a montrer tous ses faisceaux con¬
vergents vers l’attache humérale de ses fi¬
bres. A gauche, si l’on soulève le bras (car ce
mouvement spontané est impossible), le pec¬
toral se montre divisé en deux larges masses,
1 une supérieure, l’autre inférieure, séparées
par un enfoncement de forme triangulaire,
dont la hase regarde le sternum.
Les mouvements orhiculaires , ceux de
pronation, de supination forcée sont égale¬
ment impossibles. Le coude est toujours collé
au corps. Pour porter, comme immédiatement
après la réduction, la main à la tête , le ma¬
lade fléchit l’avant-hras contre l’humérus;
puis il élève l’omoplate par les muscles de la
région latérale et postérieure du cou. Rien de
plus. On dirait dans ce mouvement qu’on a
affaire à une ankylosé complète. Le deltoïde
n’est accusé par aucune sorte de saillie; il est
atrophié, ainsi que les sus et sous-épineux.
La peau porte la trace de l’action d’un em¬
plâtre stibié, fait avec la poix de Bourgogne.
Selon Pichard, ce topique a diminué des dou¬
leurs vives dans le point d’attache des mus¬
cles dont je viens de parler.
On ne peut élever le bras sans entraîner l’o¬
moplate. Si , fixant l’angle inférieur de cet os,
on imprime des mouvements bornés de cir-
cumduetion à la tête de l’humérus, il se pro¬
duit dans 1 article une sorte de crépitation
peu douloureuse pour le sujet, et que la main,
posée sur le moignon, compare à ce bruit , à
CLINIQUE.
cette sensation que détermine la pression sur
une masse d’amidon à l’état pulvérulent.
Trente-six jours après, Pichard se trouvait
dans le même état, en dépit des bains et des
douches.
L’observation de Pichard, que j’ai voulu re¬
cueillir en détail, me semble prouver :
1° Que la luxation la plus simple et la
mieux réduite peut entraîner après elle de
graves accidents;
2° Que l’inflammation consécutive à la
luxation d’abord , et ensuite aux efforts de
réduction, doit être combattue d’une manière
active, sous peine de voir les déchirures fi¬
breuses contracter des adhérences capables
d’amener l’ankylose;
3° Qu’il ne faut pas tarder au delà de 15
jours pour mobiliser les surfaces arthrodiales
ramenées à un contact régulier. Ce précepte ,
posé par M. Malgaigne, exige cependant la
plus grande prudence.
Rigal.
Nous ajouterons quelques réflexions aux
conclusions de M. Rigal. Deux opinions tou¬
chant le traitement de ces fausses ankylosés
ont obtenu un grand crédit dans l’esprit des
chirurgiens. Les uns estiment que le temps
opérera de lui-même la guérison, et renvoient
les malades avec cette espérance, le plus sou¬
vent trompeuse; les autres, un peu moins
confiants, ne savent cependant rien de mieux
que l’emploi des bains et des douches ; bains
d’eau de tripes, bains de sang, bains et dou¬
ches de Barèges, etc. Or, il n’y arien de plus
empirique et de plus périlleux que ces deux
modes de traitement. L’unique remède à op¬
poser à une roideur articulaire est l’exercice
de la jointure; les bains et les douches ne
font que calmer la douleur et favoriser les
mouvements. Si donc onabandonne un malade
à lui-même avec une roideur peu considéra¬
ble, et qui n’empêche pas les mouvements
spontanés, le temps, joint à l’exercice naturel
du membre, suffira pour la détruire; si elle est
plus forte, ni le temps, ni le malade , privé
des secours de l’art, n’en viendront complète¬
ment à bout. Si , enfin , elle est plus ferme
encore, le malade, ne pouvant exécuter aucun
mouvement par lui-même, l’envoyer aux eaux
thermales est tout simplement le condamner
à une incurabilité d’autant plus assurée qu’on
lui fait perdre en de frivoles tentatives le
temps le plus précieux pour sa guérison.
Cette question est grave, et nous y reviendrons.
De la résection dü coude et d’un nouveau procédé pour la pratiquer, par A.-M Tho™
.-M.-P., anrnen interne des hôpitaux.— 1 vol. in-4°, avec deux planches lithographiées par
Médecine , n™) 3 W C“t “ A Paris’ chez Labé> Place de° l'Ecole-de-
BIBLIOGRAPHIE.
255
BIBLIOGRAPHIE.
Œuvres complètes de John Hunter, tra¬
duites de T anglais, avec des notes, par
G. Richelot, D.-M.-P., etc. ; 4 forts vo¬
lumes in-8°, avec atlas in-4° de 62 plan¬
ches. — Prix : 56 francs. — Chez Lahé, li¬
braire, ruedel’Ecole-de-Médecine, n° 4.
Depuis que la chirurgie s’est échappée des
langes du moyen-âge, elle ne compte encore
que trois grands chefs d’école, trois de ces
hommes marqués du sceau du génie, qui don¬
nent l’impulsion aux autres et leur montrent
le chemin. La France en a compté deux, Am¬
broise Paré et J.-L. Petit; le troisième, et le
plus puissant peut-être, fait le juste orgueil de
l’Angleterre, qui l’appelle le grand Hunter.
Si l’on recherche, à part l’intelligence qui
était en eux , quelles sont les causes qui les
ont ainsi élevés si haut au dessus de leurs
contemporains , comment ils sont arrivés à
l’époque et comme au jour fixé et non à une
autre, on reconnaît d’abord, et c’est une haute
leçon de l’histoire , que tous trois furent pour
la chirurgie les représentants d’une idée phi¬
losophique nouvelle; et que plus l’idée philo¬
sophique était large et féconde, plus grands
aussi sont les services qu’ils ont rendus.
Qu’ils l’aient su et qu’ils l’aient voulu, cela
est douteux; mais peu importe, si d’ailleurs
ils ont assez montré par leurs œuvres la cou¬
leur de leur drapeau. A. Paré est le champion
du dogme de l’autorité, non pas de l’autorité
servile du moyen-âge, mais de l’autorité dis¬
cutée, acceptée librement, et déjà même no¬
tablement entamée par la raison humaine.
Ce que Luther avait fait pour le monde moral
et religieux , A. Paré le fit pour la chirurgie;
son école dura peu; c’est que le principe de
l’autorité avait fait son temps, et que Des¬
cartes allait en introniser un autre.
Avec Descartes triomphe la raison pure;
tout est remis en discussion; les plus respec¬
tables autorités sont comptées pour rien; les
faits mêmes qui ne se plient pas aux nouvelles
théories sont rejetés; on devine plus qu’on
n’observe, on aime mieux imaginer que de
chercher; aussi que de doctrines brillantes
qui n’ont que le malheur de pécher par la
base ; que d’édifices trop rapidement édifiés !
A cette époque , la face de la chirurgie fut
renouvelée tout entière, et J.-L. Petit fut le
chef et le héros de cette révolution.
John Hunter, au contraire, est un secta¬
teur de Bacon , méprisant l’autorité comme
un cartésien, estimant peu les théories pures,
bien qu’il n’ait pas toujours su s’en affran¬
chir, aimant mieux, comme il l’écrivait à Jen¬
ner , expérimenter que penser . Mais, cepen¬
dant, il ne faut pas trop prendre les choses à
la lettre ; bien que J.-L. Petit ait plus pensé
qu’expérimenté , il n’en reste pas moins le
premier observateur de son époque ; de mê¬
me que Hunter, l’expérimentateur, est en
même temps le plus hardi penseur de l’âge
moderne. Mais Hunter ne pensait qu’après
l’expérience faite, et il vérifiait encore sa
pensée par de nouvelles expériences; et voilà
comment il a marché d’un pas si ferme et si
sûr à la fois ; comment, ayant reçu la chirur¬
gie comme un art , il en a fait une science ;
comment il a mérité cet éloge de sir A. Coo-
per , élève digne d’un tel maître, qu’il a
donné le premier à la chirurgie les principes
dont elle manquait avant lui.
Nous nous arrêterons sur ce parallèle , ne
voulant pas nous laisser emporter trop loin ;
ces idées sommaires suffiront d’ailleurs à faire
comprendre tout le prix des œuvres complètes
dont M. Richelot nous a donné la traduction.
Nous ne connaissions guère de Hunter que
son Traité du sang et de V inflammation, ou¬
vrage à peine lisible, car Hunter ne se pique
pas beaucoup ni de clarté ni de méthode ; mais
qui se trouve magnifiquement illuminé par ses
Leçons de chirurgie , commentaire fait par le
maître lui-même, bien que recueilli par ses
élèves. Ajoutez le Traité des dents et celui de
la Syphilis, et vous aurez les principales pu¬
blications de Hunter; mais l’éditeur anglais,
M. Palmer, a recueilli avec soin tous ses opus¬
cules, mémoires, observations, notes éparses
dans les journaux et dans les recueils des so¬
ciétés savantes, et qui ont trait à presque
toutes les parties de l’histoire de la matière
organisée; anatomie humaine et comparée,
histoire naturelle, physiologie, pathologie, ana¬
tomie pathologique ; car Hunter s’était pro¬
posé d’étudier, de poursuivre dans l’universa¬
lité des êtres cette force qui constitue la vie,
ce principe vital dont nul mieux que lui n’a
démontré l’existence, autant du moins qu’elle
est susceptible d’être démontrée. Hunter n’eut
qu’un seul tort : ce fut de dédaigner l’érudi¬
tion qui est la science et l’expérience écrite ;
de son vivant il eut à s’en repentir; et les chi¬
rurgiens anglais, trop fidèles à ses principes,
ouvrent à peine ses propres ouvrages, où se
retrouvent cependant la source et l’origine de
tout ce qui s’est fait de grand et de beau en
chirurgie depuis cinquante années. Pour nous,
qui savons mieux ce qu’on peut gagner au
commerce de pareils hommes, nous recom¬
mandons vivement la lecture et l’étude de
Hunter à tous les amis de la grande chirur¬
gie ; et nous aurions fort mauvaise opinion
256
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
(l’une bibliothèque chirurgicale où cette col¬
lection précieuse ferait défaut.
A part les notes de M. Richelot lui-même,
M. Ricord s’est chargé d’annoter le Traité de la
syphilis, M. Oudet le Traité des dents; ils ont
jugé avec j uste raison qu’ils s’honoraient encore
en se faisant les annotateurs de Hunter. L’exé¬
cution matérielle du livre et de l’atlas méri¬
tent aussi de justes éloges; nous ne regrettons
qu’une seule chose, c’est que l’élévation du
prix ne mette pas immédiatement cet ouvrage
à la portée, non-seulement des praticiens,
mais de tous les étudiants.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences. — Séance du 19 juin. — M. Colombat réclame un tour de faveur pour
la lecture d’un mémoire sur le bégaiement.
M. Thierry adresse l’exposé d’expériences par lui faites de concert avec M. Rigot, en 1828,
sur les divers procédés de ligature des artères. Ces expériences n’ont fait que confirmer celles
de Jones et de Réclard; la conclusion directe est qu’il faut accorder la préférence à la ligature
avec un fil unique rompant les deux tuniques de l’artère.
Séance du 3 juillet. — M. Tanchou adresse un mémoire sur la fréquence du cancer d’après
des recherches sur les registres des décès du département de la Seine. Nous reviendrons sur
ce travail.
M. Alexandre Colson envoie un mémoire sur le traitehent des plaies résultant deV ablation
des tumeurs du sein et de l’aisselle au moyen de la suture entortillée ; il conclut que cette
suture est le moyen le plus certain pour obtenir la réunion immédiate.
M. Recquerel a donné communication de la méthode de M. Jourdan, pour la guérison du bé¬
gaiement; nous en avons parlé dans notre Revue.
Académie de médecine. — Séance du 20 juin. — M. Colombat demande une commission pour
examiner des bègues et suivre le traitement qu’il se propose de leur faire subir. La commis¬
sion, composée de MM. Gerdy, Poiseuille , Mélier, A. Bérard et Guéneau de Mussy, procède
immédiatement dans les bureaux à l’examen des sujets.
M. Guérin, à l’occasion d’une pièce anatomique présentée par M. Bouvier dans la précédente
séance, demande une commission qui soit chargée d’examiner ses travaux et sa méthode, en
comparaison avec les travaux et la méthode de M. Bouvier. — Ordre du jour.
M. de Castelnau lit un mémoire intitulé : De l’inoculation considérée comme hase du diagnos¬
tic des maladies syphilitiques. — Commissaires : MM. Bousquet, Martin-Solon et Lagneau.
11 a été décidé, dans cette séance, que la prochaine élection aurait lieu dans la section de
pathologie médicale.
4 juillet. — M. Colombat lit un mémoire sur les caractères distinctifs et le traitement du
bégaiement. Nous en avons rendu compte dans la Revue critique.
M. Laborie lit un mémoire sur la valeur relative des amputations partielles du pied. —
Commissaires : MM. J. Cloquet, Blandin, et A. Bérard.
M. Bonnafont lit une observation de surdité guérie après la perforation de la membrane du
tympan.
11 juillet. — M. Colombat représente les deux bègues qu’il a montrés à l’Académie. On
constate que l’amélioration est déjà très remarquable-
M. Deleau lit un mémoire sur les corps étrangers introduits et formés dans l’oreille moyenne.
— Commissaires : MM. Ribes et Breschet.
La fin de la séance est occupée par la présentation et l’examen d’un ieune garçon de 13 ans
et demi, atteint d’une déviation latérale de l’épine, que M. Guérin se propose d’opérer par la
myotomie rachidienne à l’hôpital des Enfants.
Petit atlas complet d’anatomie descriptive du corps humain, par J. -N. Masse ; 1 vol.
grand in-18, anglais, composé de 112 planches gravées sur acier.— Prix de l’ouvrage, cartonné :
lre partie, fig. noires, 14 fr.; idem , fig. coloriées, 24 fr. — 2e partie, fig. noires, "4 fr. ; idem,
hg. coloriées, 8 fr.
La première partie est en vente.— Elle comprend les os, les articulations, les aponévroses,
les viscères, les artères et les veines.
La deuxième partie paraîtra tin de juillet prochain— Elle comprendra les lymphatiques, le
cerveau, la moelle épinière et les nerfs.
Une fois l’ouvrage terminé , le prix en sera porté à 20 fr. , fig. noires, et à 36 fr. , fig.
coloriées.
Cet atlas est destiné à compléter tous les traités d’anatomie descriptive , mais principale¬
ment celui de M. A.-L.-J. Bayle , dont la 5e édition va paraître.— Paris , Méquignon-Marvis
fils, éditeur, rue de l’Ecole-de-Médecine, n° 5.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 32 pages grand in-8°
Prix de 1 abonnement : 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine.— On s abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grenelle-St-Honore, n° 33.— Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction
doivent être adresses, francs de port, à M. Malgaigne , Rédacteur en chef, rue Neuve-des-
Petits-Champs, n° 39. ’
PARIS, IMPRIMERIE DE PAUL DUPONT ET Cic,R'^e de Grenelle-Saiat-Honoré,55.
TV
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Pas- M. MJJLCJ-AIGME.
AOUT 1843.
SOMMAIRE.
I. Iravaux originaux. — De quelques illusions orthopédiques, à l’occasion du Relevé général
du service orthopédique de M. J. Guérin. — De l’hy dropisie du col utérin, par M. Jobert. —
Mémoire sur le traitement abortif de la blennorrhagie par l’azotate d’argent à haute dose,
par M. Debeney. — II. Revue critique. — Chirurgie. — Recherches sur la fréquence du
cancer.— Traitement des hydarthroses par les injections iodées. — Guérison par l’injection
diode d une collection située dans l’interieur du bassin. — Obstétrique. — Rétention du pla¬
centa dans l’utérus pendant trois mois, après un avortement à cinq mois de grossesse. —
Pharmacologie chirurgicale.— Des pâtes arsénicales employées pour la cautérisation du
cancer. III. Bulletin clinique. — Ascite considérable survenue au 9e mois de la grossesse, et
promptement guérie après l’accouchement, par M. Prestat. — IV. Bibliographie. — Traité
des maladies de 1 urèthre, par M. Civiale. — V. Nouvelles et variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX.
quelques illusioug ortltogrédiques . à l'occasion du Relevé
général du service orthopédique de M. J. ©sjériw.
Nous avons à remplir un triste et rigoureux devoir, que nous eussions désiré éloigner
de nous, et devant lequel enfin nous aurions reculé sans doute, si la dignité et la moralité
de l’art ne nous avaient paru si fortement intéressées. Il s’agit du Relevé général publié
par M. J. Guérin.
Nous avons déjà dit quelques mots de ce Relevé dans notre dernière Revue critique.
M. Guérin nous a honoré d’une réponse , et voici ce que disait la Gazette médicale du
22 juillet:
« Un journal de chirurgie qui se pique de sévérité dans la manière dont il convient de
laire la critique allègue, un peu légèrement, et sur la foi d’un homme dont les assertions ne
passent pas pour bien sévères ni bien exactes, qu’un malade de la consultation orthopédique
de 1 hôpital des Enfants a été opéré du strabisme et a perdu la vue du côté opéré. Or, dit le
journal, le relevé de ce service ne parle que rie guérisons complètes et d'améliorations.
Quand on se permet d’incriminer l’exactitude et la bonne foi des autres, on devrait être cer¬
tain qu’on ne sert pas de porte-voix à la calomnie. Il eût donc été utile qu’avant de mettre
les succès du relevé en prétendue contradiction avec des revers graves (expression du iour-
nal), on se lût bien assuré de la réalité du fait allégué. Nous qui sommes un peu plus certain
de la vérité des faits et assertions que nous avons pris sous notre responsabilité, nous deman¬
derons au journal qui parle de revers graves dont il est question dans le public et dont il
n’est dit mot dans le relevé, de vouloir bien préciser ces insinuations, et notamment de
prouver, relativement à l’opéré de la consultation qui aurait perdu la vue, l’accusation dont il
s’est fait l’écho; sinon nous serons bien obligé de le placer dans la catégorie des journaux
dont il admire et imite les procédés, mais auxquels, en toute conscience et en toute dignité,
nous croyons pouvoir nous dispenser de répondre. »
« 17
258 TRAVAUX ORIGINAUX.
Notre journal ayant paru le 20, M. Guérin n’avait pas eu sans doute tout le temps né¬
cessaire pour méditer les termes de sa réponse; mais nous n’aurions pas la même raison
d’oublier la modération commandée ici plus que jamais par la gravité du débat. Nous laisse¬
rons donc de côté ce qui nous regarde; quant à l’insinuation dirigée contre M. Velpeau,
nous y répondrons immédiatement pour n’avoir plus à y revenir. Il y a eu véritablement
une erreur commise, lorsqu’il a été dit que le malade en question avait été opéré à l’hô¬
pital des Enfants ; nous en faisons volontiers l’aveu. Mais que l’opération ait été faite par
M. Guérin, que l’opéré ait immédiatement perdu la vue, à ce point qu’il peut regarder
fixement le soleil en plein midi sans recevoir la moindre sensation de la lumière, c’est la
pure et simple vérité; nous avons examiné le malade, nous avons recueilli l’observation
que nous publierons pour peu que M. Guérin le désire; nous nous faisons même un plaisir
d’ajouter que ce malade se loue hautement des soins empressés, des bons procédés et du
désintéressement de M. Guérin.
Ce premier fait ainsi éclairci, revenons maintenant au Relevé en lui-même; et d’abord
il est indispensable de le mettre en entier sous les yeux de nos lecteurs.
DIFFORMITÉS.
Nombre
des cas.
Guéri¬
sons
complè¬
tes.
Amélio¬
ration.
Pas
d’amélio¬
ration.
Morts.
Non
traités
ou
en traite¬
ment.
Strabismes .
155
100
8
)>
»
47
Fausse ankylosé de la mâchoire infére.
1
1
»
y>
»
»
Torticolis .
46
23
8
2
1
12
Déviations de l’épine .
J V M
loo
24
28
4
1
98
Excurvations tuberculeuses .
112
4
46
46
2
14
Difformités rachitiques du thorax et
des membres .
o 14
66
36
»
2
210
Courbures des membres par cal vicieux.
46
8
13
2
»
23
Difformités du coude ( flexions per-
manentes, etc.) .
9
2
1
1
«
»
5
Flexions permanentes de la main et
des doigts .
14
.i
4
»
»
7 '
Luxations congénitales des fémurs. . . .
58
.2
))
1
»
35
Difformités de la hanche sans luxation.
58
10
22
6
»
»
Difformités des genoux .
263
53
72
. 9
5
124
Pieds bots .
157
61
49
6
7
54
Flexion permanente des orteils .
1
1
»
)>
»
y>
Totaux . . .
1349
358
287
77
18
609
En outre de ces difformités, 34 abcès froids ou par
congestion, et 11 épanchements
articulaires ont été traités par la méthode soi
is-cutam
3e. En v
oici les î
’ésultats
•
•
20
m
7
4
3)
2
7
Abcès par congestion . . .
14
4
2
»
5
3
Epanchements articulaires .
11
8
3
»
»
3)
Totaux . . . . . .
45
19
9
»
7
10
Totaux réunis.. . . . .
1394
377
296
77
25
619
DE QUELQUES ILLUSIONS ORTHOPÉDIQUES. 259
Il faut bien le confesser, l’impression produite par ce document fut tout d’abord des
plus fâcheuses. Autant que nos relations puissent s’étendre, nous n’avons pas rencontré
un seul chirurgien disposé à croire à la réalité de certaines de ces guérisons ; et, en ce
qui nous concerne, sans prétendre ni les nier ni les admettre, nous étions du moins
résolument de cet avis que, si en effet M. Guérin les avait obtenues, il avait fait
faire à la chirurgie des progrès gigantesques, et tels que l’état actuel de la science per¬
mettait à peine de les espérer. Mais nous craignions, à dire vrai, qu’il n’y eût là quel¬
ques-unes de ces illusions si communes aux auteurs de procédés nouveaux; et quand
M. Guérin, répondant à M. Maisonabe, déclara que cette statistique n’était pas son ou¬
vrage, nous demeurâmes bien mieux convaincu encore qu’il ne devait point porter la
peine de quelques exagérations échappées à ses élèves; seulement nous espérions qu’il
prendrait soin lui-même de faire à ce tableau les rectifications nécessaires ; et telle était
la conclusion de notre article. On vient de voir quelle fut la réponse.
Manifestement M. Guérin ne voulait point de discussion publique. Peut-être compre¬
nait-il la difficulté de justifier absolument les chiffres de sa statistique ; et alors il était
encore généreux d’en revendiquer la responsabilité, et de ne pas délaisser dans ce péril
les collaborateurs qui pour lui s’étaient mis en avant. Ne voulant aucunement choquer
ses idées à cet égard, et cependant désirant constater par nous-mêmes quelques-uns des
laits curieux mentionnés dans le Relevé, nous écrivîmes à M. Guérin pour lui demander
s’il voudrait bien nous communiquer ses observations de guérisons complètes des cour¬
bures des membres par cal vicieux , ou du moins nous donner l’adresse des sujets guéris.
Cette question n’avait pas seulement pour nous l’intérêt général qui s’attache à toute dé¬
couverte; nous avions à en traiter dans notre ouvrage sur les fractures , et il nous im¬
portait beaucoup de savoir si véritablement la chirurgie des fractures s’était enrichie
d une aussi merveilleuse conquête. M. Guérin nous répondit par un refus.
Cette fois, s’il faut le dire, les motifs de ce refus nous échappaient. Nous avions lu
dans la Gazette médicale et ailleurs que, pour la vérification ultérieure des résultats
exprimés par le tableau , elle serait possible à tous ceux c[ui voudraient se donner cette
peine. Si Von désirait'immédiatement des renseignements, on pourrait s’adresser direc¬
tement à M. Guérin. Il s’ empresserait de se mettre à la disposition de quiconque se présen¬
terait dans un but et avec le caractère scientifiques , etc. Nous avions eu foi dans ces dé¬
clarations ; nous venons de dire ce qui advint.
Mais la tactique était mauvaise; car, n’ayant pu nous éclairer en aucune façon sur
cette petite question des cals vicieux, il nous prit alors un plus vaste désir, celui de pé¬
nétrer dans les secrets de cette chirurgie mystérieuse; et comme chirurgien des hôpi¬
taux, ayant aussi à traiter de ces difformités rachitiques du thorax et des membres, de
ces excurvations rachitiques, de ces abcès par congestion, et bien d’autres choses encore
dont jamais nous n’avions obtenu ni vu obtenir la guérison complète, nous nous résolûmes
à chercher par quels moyens on arrivait à ces guérisons, et avant tout si ces guérisons
étaient réelles.
C’était en vérité une tâche difficile. Le relevé publié comprenait 1394 malades ; mais
plus tard la Gazette médicale avait déclaré que 134 seulement avaient été traités dans
le service ; tous les autres à la consultation. Nous aurions voulu prendre communication
du tableau détaillé présenté au Conseil des hôpitaux; M. Guérin l’avait retiré Nous nous
résignâmes à refaire nous-mêmes au moins la statistique des sujets traités à l’hôpital; et
tout d’abord, nous obtînmes dans les bureaux un renseignement que nous n’eussions
guère soupçonné.
À voir comment les collaborateurs de M. Guérin annonçaient que les observations dé¬
taillées seraient publiées par le chef du service en temps convenable avec le nom et
V adresse des sujets, nous avions cru qu’en effet le relevé avait été fait d’après les obser¬
vations recueillies. Il n’en est rien; l’auteur est venu tranquillement feuilleter les
registres, prenant les noms, âge et domiciles des sujets; et c’est ainsi qu’a été bâti ce
relevé, maintenu par M. Guérin comme parfaitement exact.
Nous avions donc sous la main les mêmes documents qne'F'a'ntèur du relevé; pour
260
TRAVAUX ORIGINAUX.
plus de sécurité, nous voulûmes y en joindre d’autres. Nous compulsâmes à la fois le
registre des entrées, le registre des sorties , et le registre des morts ; et enfin, armée
par année et mois par mois , à l’exception de deux mois de 1839 dans lesquels il y a
eu 7 sorties, pour chaque malade, nous avons relevé la pancarte qui porte l’énoncé
de la maladie et l’état du sujet à la sortie , avec ou sans la signature du chirurgien.
Le premier résultat de cette recherche a été que le relevé, au lieu d’être parfaitement
exact , était tant soit peu inexact. Il a été publié le 1er juillet; or, du 1er août 1839,
c’est-à-dire depuis l’ouverture du service jusqu’au 1er juillet 1843, il n’a été traité dans
le service que 131 malades. Peut-être a-t-on voulu indiquer le nombre des entrées, car
plusieurs malades sont entrés deux fois ; mais alors il y a une autre inexactitude ; le
nombre des entrées est de 148.
Mais qu’importe après tout! on peut fort bien oublier quelques entrées en feuilletant
un registre à la hâte ; ce qui nous importait, c’étaient les noms des sujets guéris de ces
incurables affections que nous citions tout à l’heure. Or, d’après les registres qui portent
le diagnostic du billet d’entrée, et d’après les pancartes qui portent le diagnostic du chi¬
rurgien lui-même, voici quelles ont été les affections reçues dans le service, année par
année, seulement en faisant abstraction des doubles emplois :
1
MALADES REÇUS EN
TOTAUX.
1839.
1
1840.
1841.
1842.
1843.
Sous le titre vague de Difformités , —
|
Orthopédie, — Luxation, — ou même
Il sans nom de maladie .
22
7
î>
))
2
31
Il Contracture de la mâchoire .
1)
»
J)
1
»
l
ji Torticolis .
D
1
4
»
»
h
| Déviations de l’épine .
1
10
21
7
1
40
1 Excurvation tuberculeuse de l’épine. . .
J>
J>
1
1>
*
1
1 Affection tuberculeuse de l’épine .
»
1
»
9
»
1
[(Déviation de l’épine, difformité con-
fj géniale de la poitrine .
»
»
»
1
»
1
[Rachitisme . .
»
1
»
1
»
C)
J*
{ Courbure des membres inférieurs. . . .
y>
»
»
1
»
1
[ Courbure rachitique de la jambe .
»
r>
»
1
»
1
[ Torticolis, tubercules, contracture gé-
I nérale .
»
y>
»
1
y>
1
1 Difformité musculaire générale (sic) . .
»
»
1
»
9
1
J Courbure anguleuse du fémur, rota-
I tion de la jambe en dedans .
y>
y>
1
»
»
1
I Fausse ankylosé .
9
i
»
»
9
1
| Flexions permanentes des doigts .
»
»
»
2
y>
2
[ Luxations coxo-fémorales .
i
i
1
»>
\
4
1 Difformités de la hanche, dont une avec
i: abcès par congestion .
»
»
1
»
i
2
I Déviations des genoux. . . .
»
8
7
1
9
46
J Difformité du genou . . .
»
»
1
y>
1
1 Flexion du genou . . .
»
»
1
1
9
2
1 Pieds-bots, dont un avec paraplégie.
s
2
<>
2
»
14
I Pieds plats . . .
»
»
1
D
7 1
I
I Paralysie .
*
î>
1
) >
9
1
jj.' f 0 T As TJX
29
32
45
20
5
131
26 i
DE QUELQUES ILLUSIONS ORTHOPÉDIQUES.
Nous avons rangé ces diverses lésions autant que possible dans l’ordre du Relevé
de M. Guérin, afin que le lecteur puisse comparer les deux tableaux et en apprécier la
concordance. Mais nous ne saurions dissimuler le désappointement que nous éprouvâmes,
en rencontrant si peu d’excurvations tuberculeuses, de courbures des membres par
cal vicieux, de ces abcès par congestion, de ces affections que nous cherchions de pré¬
férence. Se trouvaient-elles cachées sous ces vagues dénominations de difformités, ortho¬
pédie, etc.? Avaient-elles été traitées à la consultation? C’est ce qu’il nous est impossi¬
ble de décider.
Après tout, il nous suffisait de rencontrer pour chaque espèce un cas unique de guéri¬
son; et, en conséquence, nous recherchâmes avec soin les sujets qui étaient sortis gué¬
ris. L’embarras redevint assez grand. Nombre de sujets étaient déclarés guéris , mais
sans la signature du chirurgien ; d’autres même avec des signatures d’autres méde¬
cins de l’établissement. Pour ces derniers, il était clair que, du service orthopédique, ils
avaient été transférés dans d’autres services pour des affections médicales, et peut-être
en était-il ainsi des autres. Nous en trouvâmes aussi qui étaient sortis sur la demande des
parents y dans deux cas où M. Guérin avait signé, le mot guéri , commencé ou achevé,
avait été soigneusement effacé ; ce qui nous donna le légitime espoir que lorsque la men¬
tion de la guérison serait appuyée de cette signature, nous serions tombé sur des guéri¬
sons complètes. Or, ces cas sont assez rares ; on en trouve 4 pour 1839 ; — 12 pour
1840; — 18 pour 1841 ; — 5 en 1842 ; aucun pour les sujets entrés en 1843. Total 39. Les
décès arrivés à l’hospice sont au nombre de 9; mais toujours dans d’autres services, ou
on les fait transférer dès qu’ils sont affectés de maladies internes.
Nos 39 guérisons portaient sur les affections suivantes :
Déviations de l’épine .
Pieds-bots .
Pieds plats .
Déviations du genou .
Torticolis .
Courbure rachitique de la jambe' .
Luxation congéniale des deux fémurs .
Difformité de la hanche ; abcès par congestion
Affections non précisées . . .
16
7
1
7
Q
O
1
1
1
2
Nous entrons à dessein dans ces détails, afin de montrer avec quel scrupule nous cher¬
chions à assurer notre marche. Même après toutes ces précautions prises, il nous parut
utile de supputer le séjour de chaque sujet guéri à l’hôpital ; et la plupart y étant restés
trois mois, six mois, un an, et jusqu’à deux ans et demi, pour ceux-là en effet la cure avait
eu tout le temps de se faire. Mais d’autres cas nous mettaient fort en doute ; la courbure
rachitique de la jambe était déclarée guérie au bout de 17 jours; un pied-bot, après un
premier séjour d’un mois et demi, sorti non guéri, était rentré et se trouvait guéri au
bout de 11 jours. Dans la crainte de commettre quelque erreur, nous nous adressâmes de¬
rechef à M. Guérin, pour le prier de nous permettre de confronter nos notes avec les
siennes, et de nous aider d’une façon quelconque à arriver à la vérité. Nous n’avons pas
été plus heureux cette fois que la première ; et force nous a bien été de nous fier
aux pancartes signées, et de nous mettre en quête des guérisons certifiées par la
signature.
Nous n’avons pu vérifier tous ces cas comme nous l’eussions désiré. Plusieurs enfants
étaient retournés en province; d’autres ayant quitté leur quartierdansParismême étaient
devenus introuvables ; et enfin, comme on le verra, il y a certains malades que M. Guérin
soustrait expressément aux investigations. Malgré tous ces obstacles, nous en avons vu
assez pour offrir à nos lecteurs des faits relatifs à 8 grandes classes d’affection ; savoir :
1° les pieds-bots 2° les courbures rachitiques de la jambe y 3° les déviations du genou y
4° les difformités de la hanche avec abcès par congestion y 5° les luxations congéniales
262
TRAVAUX ORIGINAUX.
du fémur ; 6° les déviations de l’épine ; 7° le torticolis ancien ; 8° et enfin la contrac¬
ture de la mâchoire. Voici le compte-rendu de cette petite clinique orthopédique.
1° Pieds-bots.
Observation Ire.— J.-B. Vidart, demeurant rue de la Tonnellerie, n° 101; entré à l’hôpi¬
tal à l’âge de 9 mois, le 22 août 1859, sorti le 9 octobre suivant, avec la note guéri, mais
sans signature; rentré le 15 février 1841, sorti le 24, guéri: signé Guérin.
Cet enfant était affecté d’un double pied-bot eongénial. Lors de son premier séjour à l’hô¬
pital, on lui fit, au dire delà mère, deux ou trois opérations; il en sortit non guéri, et fut
visité deux ou trois fois chez ses parents par M. Kiihn, collaborateur de M. Guérin. Lors de
son deuxième séjour à l’hôpital, on ne lui fit rien, et il faut bien que la mention de la guéri¬
son soit une inadvertance, puisque le père reporta son enfant à la consultation du 5 mars,
où M. Guérin l’opéra de nouveau. Après les opérations, on mettait les jambes dans des botti¬
nes mécaniques, fabriquées par le mécanicien de M. Guérin, et que les parents étaient obligés
de payer. Ces bottines ne duraient guères plus de six semaines; elles coûtaient de 20 à 25
francs et fatiguaient beaucoup l’enfant; de telle sorte que la mère désolée a fini par s’adres¬
ser à un autre fabricant, dont les bottines, à son dire, coûtent moins cher et soulagent mieux
l’enfant que celles de M. Guérin.
Le pied droit, à peine affecté, peut être maintenu dans un brodequin ordinaire; le pied
gauche est encore tellement déformé que, quand l’enfant n’a pas sa bottine, il appuie sur le
sol par la tête postérieure du 5° os métatarsien.
Ce fait nous offre un premier exemple d’une étrange anomalie , qui ne se rencontre
que dans les services orthopédiques, de malades traités dans un hôpital et obligés d’y
payer les appareils dont ils ont besoin. Nous ne savons trop même comment nous en rendre
compte ; car nous avons sous les yeux le chiffre des dépenses faites par l’administration
pour ce service même, en 1840, 1841 et 1842, et qui s’élèvent à plus de 2000 francs.
Quoi qu’il en soit, cette sorte de contribution exigée des parents pourrait enfin se justi¬
fier par des raisons de nécessité et d’économie; mais il s’y en joint quelquefois une
autre qui n’a plus le même caractère.
Observation 11e. — Eugénie Briard, âgée de 6 ans, demeurant rue de l’École-de-Médecine,
37; entrée le 31 août 1842, désignée comme ayant un pied-bot valgus, sortie le 29 septembre;
la pancarte est signée Guérin, mais sans aucune note touchant l’état de la cure. J’ai vu cette
jeune fille par hasard ; elle ne doit pas compter parmi les guérisons; mais son observalion est
utile à conserver.
Née avec une très belle conformation, elle eut à deux ans des convulsions à la suite des¬
quelles la jambe gauche demeura paralysée. Peu à peu la jambe parvint à se fléchir et à
s’étendre; mais le pied pendait sans force et sans mouvement; M. Bouvier consulté recon¬
nut la paralysie, prescrivit une bottine à ressort pour assujétir le pied dans une position
normale, et pour le reste s’en remit au temps et à la nature. Après 3 ans, la paralysie avait
bien peu diminué; le pied pendait en bas et se déviait en dehors; on la porta à M. Guérin
qui écrivit sur la pancarte : pied-bot valgus ; et qui, au dire de la mère, lui coupa le tendon
d’Achille. A sa soitie, il la munit d’une bottine que la mère paya 20 francs; et lui promit
que l’enfant guérirait de son pied-bot, mais non peut-être de sa paralysie. Au moment où
nous écrivons, le pied est dans le même état qu’avant le traitement; la démarche est extraor¬
dinairement vacillante; le rachis commence à se dévier; la jambe est raccourcie d’un centi¬
mètre; le pied d’autant; le mollet a 3 centimètres de moins que celui du côté sain.
S’il s’agissait ici d’une discussion de thérapeutique, nous aurions bien quelque chose
à dire de cette section du tendon pour une paralysie. Mais nous avons été surtout frappé
d’une circonstance du récit de la mère; le pied a été moulé à l’hôpital ; et c’est la
mère qui a payé le moulage. Nous devons à nous et à nos collègues de déclarer que cela
ne se fait, à notre connaissance, dans aucun service de chirurgie des hôpitaux de Paris,
2° Courbure rachitique de la jambe.
Observation IIIe. — La fille Lâchât, âgée de 3 ans, entrée le 12 février 1842, sortie le
l#r mars, guérie : signé Guérin.
Cette guérison obtenue en 17 jours nous intéressait vivement. Nous envoyâmes d’abord un
263
DE QUELQUES ILLUSIONS ORTHOPÉDIQUES.
de nos élèves s’assurer de l’adresse, rue du faubourg Saint-Antoine, 151 ; la famille avait
déménagé et l’on ignorait sa nouvelle demeure. Mais les voisins interrogés déclarèrent que
l’enfant n’avait jamais marché, et qu’au total elle était morte peu de temps après sa sortie de
l’hôpital.
3° Déviation essentielle des genoux.
Observation IVe.— Lemaître, âgé de 4 ans, rue Coquillère, n° 11, entré le 25 août 1841,
sorti le 5 avril 1812, guéri: signé Guérin.
Né avec une bonne conformation, cet enfant avait été mis en nourrice; il en revint à l’âge
de 3 ans avec une déviation du genou droit en dedans. Plusieurs médecins successivement
consultés furent d’avis d’insister sur les bains d’eau salée, et sur l’exercice au grand air. Le
mal ne fit qu’empirer, l’enfant ne se traînait qu’en posant presque le genou à terre, lorsqu’il
entra dans le service de M. Guérin. Il paraît qu’on lui fit une ou deux sections sous-cutanées ;
puis on lui donna une vieille machine qui avait déjà servi à un autre; et il fut renvoyé,
comme il a été dit, après 223 jours de séjour à l’hôpital. Au dire de la mère il n’était pas
si bien guéri qu’au dire de la pancarte ; le genou était toujours un peu dévié; l’enfant ne
pouvait marcher sans sa machine, et même avec elle la marche était encore très pénible; on
l’envoya à la campagne où il reprit des forces; alors la marche se fit mieux, toutefois sans
quitter la machine. Enfin celle-ci étant hors de service au commencement de 1843, on laiss
l’enfant à lui-même, et l’on ne tarda pas à s’apercevoir que la difformité tendait à s’accroître.
La mère, fabricante de corsets, lui fit un bas lacé montant jusqu’au haut du genou et garni
de baleines; avec ce secours, dit-elle , l’enfant marche assez bien; cependant il est toujours
un peu bancal , et, du reste, comme il Vêtait 'a sa sortie de l’hôpital.
4° Difformité de la hanche ; abcès par congestion.
Observation Ve. — Fille Champmartin, âgée de 8 ans, rue de la Grande-Truanderie, 47 bis;
entrée le 8 décembre 1841, sortie au bout de 14 jours; rentrée le 5 janvier 1842, sortie le 28
mai suivant, guérie: signé Guérin.
Nous attachions une certaine importance à ce fait, unique exemple de guérison d’un abcès
par congestion qu’il nous fût donné de vérifier. Nous allâmes nous-mêmes à l’adresse indi¬
quée; on nous répondit que, loin d’être guérie, l’enlant était revenue de l’hôpital dans un état
pitoyable , et qu’elle était morte 8 à 10 jours après.
5° Luxation congéniale des deux fémurs.
Observation VIe.— J. Geneviève Quin, âgée de 14 ans, entrée à l’hôpital le 1er août 1839,
sortie sans note le 24 septembre suivant; rentrée le 3 octobre de la même année, sortie le
25 mars 1843 , guérie: signé Guérin.
Cette jeune fille demeurant rue Mouffetard, 101, je priai un de mes élèves, jeune docteur
des plus distingués, de la visiter d’abord; elle avait déménagé et demeure maintenant rue
Croulebarbe, 13.
Elle portait depuis sa naissance une double luxation coxo-fémorale. La mère dit que,
l’ayant conduite à diverses reprises au bureau central, toujours on lui déclara que sa fille ne
marcherait plus à l’âge de 10 ans, si elle n’était traitée par un orthopédiste. M. Lisfranc la
recommanda à M. Guérin, lequel la traita d’abord chez elle, à l’aide d’un lit en fer sur lequel
elle était assujétie par un corsage et des courroies. Après dix-huit mois écoulés, le service
orthopédique ayant été ouvert, M. Guérin l’y fit entrer à deux reprises comme il a été dit; et
continua un an encore le traitement déjà commencé. Au bout de ces deux ans et demi, il fit
une première opération; et, dix mois après, une deuxième fut pratiquée sur l’autre hanche.
Quelque temps après, elle fut placée dans un chariot à l’aide duquel elle pouvait faire quel¬
ques exercices. Elle ajoute que l’appétit et la santé générale ont notablement gagné durant
son séjour à l’hôpital.
Voici ce que l’on a pu constater de son état actuel. Les membres inférieurs sont très mai¬
gres, les trochanters très saillants et ne paraissent pas jouir d’un mouvement de rota¬
tion aussi étendu qu’à l’état normal; ce mouvement est surtout très borné pour le trochanter
gauche. La démarche est singulièrement vacillante; le tronc renversé en arrière décrit à cha¬
que pas des oscillations dont l’arc mesure à droite et à gauche de la verticale des angles de 25
à 30°; les deux bras manœuvrant en façon de balancier pour sauver l’équilibre. Elle marche
ainsi seule par la chambre; elle a été aussi jusqu’à la barrière Fontainebleau, non plus loin,
2M
TRAVAUX ORIGINAUX.
et encore aidée de sa mère; il est vrai que M. Guérin, tout en la déclarant guérie, a expres¬
sément recommandé à la mère de ne lui laisser monter ni escalier ni plan ascendant sans
l’aider. Les jambes étant aussi très faibles, il a recommandé de la porter dans les champs
pour lui faire reprendre des forces. La malade garde encore un appareil à courroies pour
soutenir l’articulation du genou, qui est affaiblie. Ajoutons entin qu’on la conduit de temps à
autre à la consultation de M. Guérin, à la Muette.
Ces renseignements suffisent pour juger si en effet la guérison est complète; du reste,
ils n’ont pu même être obtenus que par une sorte de surprise, et voici comment. Quand M.le
docteur X - se présenta, la jeune tille était seule et se prêta sans résistance à ses in¬
vestigations; mais la mère survint au milieu de l’examen, et déclara qu’elle avait pro¬
mis à M. Guérin de ne montrer sa fille à personne. Fort étonné de cette mesure, et ayant
peine à y croire, nous allâmes nous-même lui faire visite; nous fûmes arrêté au premier
mot par cette question d’ordre: Venions-nous de la part de M. Guérin? Et comme cet
indispensable laissez-passer nous manquait, non pas assurément par notre faute, mais
par les raisons que connaît le lecteur , nous ne pûmes pas même dépasser le seuil de
la porte.
Nous ne ferons à cet égard d’autre réflexion que celle-ci: nous déclarons, en ce qui
nous concerne, que jamais nous n’opposerons d’aussi tristes obstacles à la vérification de
résultats chirurgicaux que nous aurions publiés; et nous croyons pouvoir affirmer que
pas un de nos collègues des hôpitaux n’aurait eu l’idée d’y recourir.
6° Déviation latérale de V épine.
Observation VIIe. — Mademoiselle Henry, âgée de 14 ans, rue Neuve-des-Petits-Ghamps, 5,
entrée le 3 novembre 1841, sortie sans note le 11 décembre; rentrée le 22 du même mois,
sortie le 12 février 1845, guérie : signé Guérin.
Cette jeune tille a commencée à être atteinte à l’âge de 11 ans d’une déviation de l’épine
à gauche, sans cause connue. A l’hôpital on lui a fait deux incisions sous- cutanées, puis on
lui a appliqué une ceinture analogue à celle de Hossard, qui la gênait et la blessait même, en
sorte qu’elle y a renoncé. La mère a payé 40 francs pour la ceinture et 6 francs pour le
moulage. Elle est sortie non guérie, ne voulant plus se soumettre à aucun traitement; la
mère dit même que la déviation a augmenté à l’hôpital, et attribue cet accroissement aux
sections qui ont été faites.
7° Torticolis ancien.
Observation VIIIe. — Fille Crenel, âgée de 7 ans; entrée le 9 mai 1840, sortie le 4 août
suivant, guérie: signé Guérin. Cette jeune fille demeurait alors rue du Temple, 57; aujour¬
d’hui elle reste rue du Cloître-Saint-Merry, 5.
Elle avait 6 ans et demi lorsque, à la suite d’une scarlatine pour laquelle on lui avaitappli-
qué des sangsues au cou, elle eut les ganglions du côté gauche du cou engorgés, et la tête
demeura inclinée sur l’épaule gauche, avec un mouvement de rotation à droite. On appliqua des
sangsues, puis des vésicatoires ; on parvint à résoudre en partie les ganglions, mais le tor¬
ticolis persistait. Enfin elle fut conduite à l’hôpital des Enfants, où M. Guérin fit la section
du muscle et la garda trois mois. A sa sortie, il fut recommandé à la mère d’attacher la tête
de la jeune malade dans son lit. Le torticolis était fort amélioré; mais il n’était pas et n’a
jamais été guéri ; et la tête est encore aujourd’hui inclinée à gauche et tournée à droite,
comme elle était à sa sortie de l’hôpital.
Nous noterons ici que le moulage a été fait, mais que les parents n’ont rien payé.
8° Contracture de la mâchoire.
Observation IXe. — Marie Denis, âgée de 9 ans, rue de la Vareine, à Saint-Maur, n° 5;
entrée le 5 novembre 1842, sortie le 17, sur la demande de son père; rentrée le 26, sortie le
14 février 1845, sur la demande expresse de sa mère ; telles sont les notes des deux pancartes.
En conséquence, nous n’avions pas eu d’abord l’idée de nous enquérir de l’état de cette
jeune fille, puisque le traitement paraissait avoir été deux fois interrompu contre la volonté
de M. Guérin. Mais, en examinant le relevé, nous fûmes frappé de cette circonstance, qu’il
ne s’était présenté dans le service qu’un seul cas de fausse ankylosé de la mâchoire inférieure,
et que ce cas était porté parmi les guérisons complètes. Il n’y avait pas à s’v tromper; il s’a-
JOBKRT.
DE L’HYDftOPISIE DU COL UTERIN.
265
gissait de la même malade ; et sans nous arrêter à l’indication de la pancarte, il nous parut
très possible que la guérison eût été achevée dans des consultations particulières. Nous priâmes
donc M. le docteur X... de vouloir bien rechercher cette enfant ; et il nous transmit les dé¬
tails qu’on va lire.
A l’âge de 8 ans, l’enfant avait été atteinte d’une fièvre typhoïde, dans le cours de laquelle
un abcès s’était développé dans la joue gauche. L’abcès se vida, mais il resta à sa place un
noyau dur qui empêchait la mâchoire de s’ouvrir. Plusieurs dentistes furent consultés inutile¬
ment; et, enfin, on la mena à l’Hôpital des Enfants. M. Guérin pratiqua plusieurs incisions
sous-cutanées, en pénétrant tantôt par la joue, tantôt par la bouche; le tout sans amélioration
bien notable ; voici quel est l’état actuel.
Quand la mâchoire est abandonnée à elle-même, elle peut s’écarter en avant d’un centimètre
de la mâchoire supérieure , et jouit de mouvements très faciles dans cette étendue, mais sans
aller au delà. Le côté droit de la mâchoire ne présente rien d’anormal; à gauche, à l’extérieur,
la joue abondamment pourvue de tissu adipeux est molle au toucher; au contraire, en portantle
doigt dans la bouche, on sent une bride extrêmement forte et résistante, formée principalement
par un noyau induré de 2 à 5 centimètres d’étendue. Mais, par l'ordre de M. Guérin, la jeune
fille porte habituellement entre les mâchoires une sorte de bâillon en bois, taillé en mortaise à
son extrémité supérieure pour recevoir les dents d’en haut, aplati à son extrémité inférieure
pour appuyer sur les dents d’en bas. Par suite de cette pression, les dents inférieures ont été
déviées, de telle sorte que le bâillon n’est plus disposé verticalement, mais obliquement entre
les deux mâchoires ; et la mère craint que l’emploi prolongé de ce bâillon ne finisse par ava¬
rier toutes les dents sur lesquelles il porte. Du reste, elle va de temps à autre à la Muette,
afin que M. Guérin juge des progrès du traitement.
Ici s’arrêteront nos observations. Malgré toutes les précautions prises pour éviter des
erreurs, nous avons été assez malheureux pour ne pouvoir pas rencontrer une seule gué¬
rison complète; dans quelques cas il y a eu des améliorations évidentes ; dans d’autres
les sujets sont restés dans le même état, et enfin il en est dont manifestement la position
est devenue pire. Nous serions-nous toujours trompé? Ces guérisons indiquées et signées
sur les pancartes ne comptent-elles point parmi les guérisons du tableau? La chose après
tout est possible; cependant nous avons visité au hasard quelques-uns des malades qui
n’étaient point déclarés guéris, et l’on a vu dans l’observation IIe avec quelle raison l’on
s’était abstenu de noter la guérison.
Mais, après tout, il y aune observation sur laquelle le doute n’est pas possible. C’est
cette fausse ankylosé de la mâchoire, que le relevé nous donne comme complètement
guérie; et ici non-seulement il n’y a pas eu erreur de notre part, mais il n’est guère pos¬
sible qu’il y ait eu illusion de la part de M. Guérin, puisqu’il suit encore le traitement de
cette malade à la Muette.
Toutefois, nous le déclarons, nous ne voulons pas nous prononcer encore. Nous avons
appris par trop d’illustres exemples comment des esprits ardents se laissent quelquefois
décevoir dans l’appréciation de leurs succès, regardant comme des faits accomplis des
espérances encore lointaines, et prenant leurs désirs pour des réalités. Il est dur alors de
reconnaître qu’on s’est trompé; mais c’est un sacrifice d’amour-propre que les plus
grands maîtres n’ont pas rougi de faire à la science. Peut-être enfin ne s’agit-il même
en cette occasion que de quelques éclaircissements qui nous ont manqué; quoi qu’il en
soit, au point où les choses en sont arrivées, nous estimons, pour emprunter les paroles
de M. Guérin, qu’en toute conscience et en toute dignité il jugera nécessaire de
répondre.
Be l’iiytlropisie «lu utérin? par M. Jobert,
chirurgien de f hôpital Saint-Louis.
Parmi les nombreuses maladies qui affectent le col de l’utérus, il en est une qui n’a
encore, je crois, été décrite par personne, c’est sa dilatation anormale.
J’ai eu déjà plusieurs fois l’occasion d’observer cette dilatation, à laquelle j’ai donné le
nom d ’hydropisie du col ; et j’en ai fait le sujet de conférences cliniques qui ont étére-
m
TRAVAUX ORIGINAUX,
produites dans la Gazette des hôpitaux , par un jeune médecin fort distingué, M. Laborie.
Aujourd’hui que le temps m’a permis de vérifier mes premières données, et de constater
surtout les bons effets du traitement mis en usage , je crois faire une chose utile en pré¬
sentant aux praticiens l’histoire d’une affection jusqu’ici peu ou point connue, et trop
facile à confondre avec d’autres. Je rapporterai d’abord l’observation d’une de mes ma¬
lades, qui servira comme de texte et de base à la description générale.
Observation. — La nommée L..., âgée de 38 ans, couturière, entra à l’hôpital Saint-
Louis le 11 octobre 1841, pour y recevoir mes soins.
Forte et vigoureuse, bien que d’un tempérament lymphatique et assez habituellement
souffrante, cette femme n’avait jamais éprouvé de maladie sérieuse. Toutefois elle
raconta que, depuis l’époque de la puberté, elle avait ressenti des pesanteurs qu’elle
rapportait à la région anale, des douleurs dans le siège, dans les aines, dans les cuisses,
dans les reins, avec une sensation de poids au dessus du pubis, le tout accompagné de
{lueurs blanches gluantes et qui par moment s’écoulaient en grande quantité, ce qui
soulageait beaucoup la malade. Comme ces symptômes s’étaient aggravés avec le temps,
elle crut devoir réclamer les conseils d’un chirurgien.
En procédant d’abord par le toucher, je reconnus que le col utérin offrait un volume
considérable, qu’il était mou et comme fluctuant, et je ne pus découvrir cependant au¬
cune déchirure autour de son orifice. Cette sensation de fluctuation était encore plus
distincte lorsque je pressais sur la région hypogastrique avec l’autre main. Le col appuyait
sur le rectum, et par son poids il gênait nécessairement les fonctions de cet intestin.
Examiné au spéculum, le museau de tanche offrit un orifice extrêmement rétréci et
a peine visible ; sa circonférence présentait de la rougeur et quelques excoriations. En
pressant avec les valves du spéculum sur la circonférence du col, on en expulsait une
très grande quantité de mucus, qui d’abord était exempt de mélange, et qui vers la fin de
l’écoulement était trouble et mêlé à du pus.
Le col était excessivement dilaté, et cette dilatation était uniforme partout. Lorsque
le mucus était expulsé, cet organe semblait flétri, diminué de volume, flasque.
J’employai d’abord des injections légèrement astringentes, le repos, les cautérisations
superficielles faites avec le nitrate acide de mercure liquide. Après un repos assez pro¬
longé et l’usage des bains, des injections, les pesanteurs que cette malade ressentait au
périnée, les douleurs qu’elle éprouvait dans la région épigastrique, et contrelesquelles la
valériane et les ferrugineux avaient été administrés en vain, avaient diminué d’intensité.
Mais aussitôtque cette femme marchait, les mêmes symptômes se reproduisaient, et il fut
évident alors que la dilatation, dont le col de l’utérus était le siège, produisait
tous les symptômes dont elle se plaignait; et il me parut aussi assez clairement prouvé
que, si je parvenais à dilater l’orifice du col et à rendre l’écoulement du mucus plus
facile, la malade guérirait; et c’est en effet ce qui arriva.
Je proposai donc à la malade de dilater le col de l’utérus, ce qu’elle accepta de suite.
J’aurais bien pu tenter cette dilatation avec l’éponge préparée ; mais les essais que j’avais
faits dans une autre circonstance n’ayantpasété satisfaisants, j’eus recours à la dilatation
par le bistouri. Le museau de tanche fut donc saisi avec des pinces de Museux et tiré en
bas, puis je débridai l’orifice par deux incisions latérales, faites avec des ciseauxà lames
étroites, à l’endroit où doivent exister les commissures et dans toute l’épaisseur des tissus.
A l’instant il s’écoula beaucoup de mucus et une certaine quantité de sang, sans aucune
tendance hémorrhagique Le col s’affaissa, et dès ce moment les pesanteurs, les dou¬
leurs que la malade éprouvait diminuèrent, puis disparurent totalement. Des bourgeons
se développèrent sur les lèvres de la plaie, mais l’orifice du col demeura très large,
et le mucus dès lors put s’échapper facilement de sa cavité. Peu de temps après, la
malade sortit parfaitement guérie de l’hôpital.
Il est évident que chez cette femme la sécrétion fournie par les follicules qui entrent
dans la structure du col était très abondante, et que l’orifice du museau de tanche n’offrait
«JOBER'T. “-DE l’HVDROMSIE DU CÔL UTÉRIN. * 267
pas une dilatation suffisante pour livrer passage à ce liquide. De là une accumulation qui
m’a paru justifier la dénomination d ’hydropisie du col.
Il existe en ce moment, dans une de mes salles , une malade atteinte d’une affection
semblable, mais à un degré moins avancé. C’est une jeune fille de 20 ans, bien consti¬
tuée, quoique d’un tempérament lymphatique manifeste; réglée depuis l’àge de 15 ans,
ses menstrues ont toujours été abondantes et régulières ; elle se plaint néanmoins, depuis
l’époque de leur établissement, de maux de reins presque continuels auxquels se joi¬
gnent, par intervalles, des tiraillements dans les aines, des pesanteurs au périnée et des
douleurs d’estomac. Elle est sujette, en outre, à un écoulement leucorrhoïque abondant
et presque continuel. Examiné au spéculum, le col se présente considérablement déve¬
loppé, et sa surface, uniformément bombée, est remarquable par sa teinte pâle. Son
centre est occupé par un petit orifice circulaire, par lequel s’écoule un mucus clair et
abondant. En pressant avec l’extrémité d’une tige en bois sur le tissu du col, ce tissu
se laisse déprimer et revient ensuite sur lui -même; si la pression est exercée au voisi¬
nage de l’orifice, on voit le liquide s’écouler avec plus d’abondance dans le vagin.
Cette affection se rencontre ordinairement chez des femmes d’un tempérament lym¬
phatique ; mais surtout et exclusivement chez les femmes qui n’ont jamais eu d’enfant,
et dont la menstr uation se fait mal et donne lieu à une très faible perte de sang. Sans
réagir sur la santé d’une manière grave, cette maladie, en outre des symptômes locaux,
donne lieu cependant quelquefois à certains phénomènes sympathiques qui peuvent en
imposer et faire croire à une affection plus grave de l’utérus.
Il est bien entendu que cette maladie présente des degrés divers, lesquels se traduisent
nécessairement par des symptômes qui sont en raison directe du développement de l’alté¬
ration. Dans tous les cas ces symptômes sont uniquement déterminés parla compression,
sans que l’on puisse découvrir aucune lésion organique.
Aspect du col.— L’orifice du col est extrêmement étroit et à peine visible ; le col est plus
volumineux que dans l’état normal ; il est uniformément développé, comme hypertrophié;
on ne distingue pas le museau de tanche.
Quand la maladie est peu développée, on distingue à l’orifice du col une sorte de petit
bouton comme un cul de poule.
A un plus haut développement de l’affection, cette espèce de saillie est bien moins
marquée, parce que tout le col a pris bien plus de volume.
Du reste, généralement, lorsque cette hydropisie existe, le col est sain à sa surface ;
seulement la muqueuse est plutôt pale que rosée, comme si le sang en avait été exprimé
par la compression.
Dans quelques cas cependant on rencontre des ulcérations superficielles à la surface
du col. Je considère ces ulcérations comme des complications qui sont survenues indé¬
pendamment de l’altération principale.
Le doigt, porté sur le col de l’utérus par le vagin, est loin d’y rencontrer la dureté
que l’aspect seul aurait pu faire diagnostiquer ; on acquiert la preuve que le tissu du
col offre peu de résistance, et on perçoit assez manifestement un sentiment de fluctua¬
tion. Le toucher par le rectum est moins capable de faire juger de la consistance du col,
mais on reconnaît facilement son développement anormal jusqu’au dessus de son inser¬
tion vaginale.
Quand la maladie est sans complication d’ulcérations, les malades ne perdent point de
liquide purulent; dans le cas contraire, on aperçoit à la surface du col un enduit de mu-
co-pus qui pour moi devient le signe pathognomonique de l’ulcération.
Si on introduit avec précaution une sonde de femme dans l’orifice utérin, on voit sor¬
tir une très grande quantité de liquide, et immédiatement le col perd de son volume; il
s’affaisse.
Le liquide qui s’écoule est filant, blanc, jaunâtre, transparent. Il arrive quelquefois ,
sans que cela ait été provoqué par aucune manoeuvre , que les femmes perdent une très
grande quantité de ce liquide, et il en résulte un soulagement instantané.
268 ' TRAVAUX ORIGINAUX.
On comprend facilement la gêne que fait éprouver le développement anormal du col
par cette accumulation de liquide; les malades éprouvent alors inévitablement des phé¬
nomènes analogues à ceux qui accompagnent les hypertrophies de cet organe; c est
ainsi qu’elles ressentent des pesanteurs sur le fondement, quelquefois des tiraillements
dans les aines, etc., etc.; aussi cette maladie peut-elle être confondue avec 1 hypertro¬
phie : c’est ainsi que j’ai observé une femme, qui, présentant une affection de ce genre,
avait été plusieurs mois en traitement pour une prétendue hypertrophie du col de 1 utérus.
Les traitements suivis par la malade n’avaient amené, comme on le pense bien, aucun
soulagement. Du reste, il sera facile de distinguer ces deux affections en tenant compte ,
l°de la présence de ce petit tubercule qui persiste d’une manière assez marquée à 1 ori¬
fice du col, tant que cet organe n’a pas acquis un développement trop considérable ; 2° de
la mollesse fluctuante que le toucher permet de reconnaître ; 3° enfin, de la sortie d un
liquide dont j’ai donné les caractères, lorsqu’on pénètre avec une sonde dansl intérieur
du col.
Je n’ai pas besoin d’insister sur le diagnostic différentiel ; car, avec ces trois caractères
constants, il ne sera pas possible de confondre l’hydropisie du col de 1 utérus avec les
autres affections de cet organe* Je dois ajouter, comme caractère bien particulier à cette
affection, que l’apparition des menstrues détermine un soulagement manifeste ; ce qui
s’explique facilement, car le liquide menstruel, en se faisant jour, doit nécessairement
aussi entraîner une partie ou la totalité du liquide accumulé dans la cavité du col.
La cause de cette maladie doit évidemment être attribuée à une dilatation et une sécré¬
tion anormales des follicules que l’on rencontre en si grande quantité dans le col, et qui
se laissent distendre à la manière des follicules sébacés de la peau.
Traitement. — Tous les traitements habituels dirigés contre cette maladie méconnue le
sont en vain; un seul moyen peut débarrasser promptement et purement les malades.
On devra pratiquer des incisions sur le col utérin dans le sens des commissures. En dé¬
bridant ainsi le col on se rend maître de la maladie; on voit immédiatement s’écouler une
quantité considérable de ce liquide filant dont j’ai parlé, et le col s’alfaisse.
Il s’écoule aussi une certaine quantité de sang; plus tard on voit se développer des
bourgeons charnus; et les malades guérissent avec un agrandissement de l’orifice
qui, en permettant le facile écoulement des liquides secrétés, met obstacle à une récidive.
Ulénaoire @ttt® le t^aiteaaieBat ale la lileBiBsapeSBagie pua»
l’azotate «l’aegewt a liaiate et smb* l’esaaploi €le@ âiijee-
tions caustiques à toiates les ale l’aseétlai-ite % par
A. lÏKSMENEir, /_). M. P., chirurgien aide-major ail \ 2e de Ligne.
Une grande erreur règne généralement en France, sur l’effet des injections causti¬
ques dans le canal de l’urèthre ; l’azotate d’argent n’est guère employé qu’à très faibles
doses, suivant la méthode de MM. Serre (de Montpellier) et Ricord, c’est-à-dire dans
la blennorrhagie passée à l’état chronique. On essaie alors de changer le mode de vita¬
lité de la muqueuse , par des injections où l’azotate d’argent entre dans la proportion
d’un à 10 centigrammes au plus, pour 30 grammes d’eau distillée. Le traitement abor¬
tif connu sous le nom de Carmichaël, chirurgien en chef de l’hospice des vénériens de
Dublin, et dans lequel l’azotate d’argent est employé à la dose de 50 centigrammes
pour 30 grammes d’eau, est très peu usité en France. Le professeur de Montpellier, dans
son mémoire de 1835, se récrie contre l’audace d’un médecin qui a osé introduire dans
l’urèthre de son malade une telle proportion d’azotate d’argent. Tous les médecins a qui
j’ai parlé de ma manière d’opérer à haute dose m’en ont paru fort étonnés. Enfin, les
auteurs spéciaux les plus récents s’élèvent, en général, contre la méthode abortive de
Carmichaël. Les plus favorables, tout en reconnaissant comme un axiome incontestable
de pathologie et de thérapeutique générales, qu’au début d’une phlegmasie une irritation
A. DEBENEV. — T)U TRAITEMENT ABORTIF DE LA BLENNORRHAGIE.
2(39
artificielle peut arrêter le développement de la maladie, professent que cette méthode
quand elle n’est pas appliquée à temps ou avec assez d’énergie, a pour effet d’augmenter
les accidents qu’on cherche à prévenir, et qu’elle ne peut être tentée avec quelque
chances de succès que tout à fait au début, avant que les caractères de l’inflammation
se soient prononcés.
De nombreuses expériences m’ont démontré la fausseté de cette manière de voir. Il
sera prouvé, par les faits que je vais exposer, que les craintes des auteurs et les prohi¬
bitions théoriques ne sont fondées que sur des idées préconçues, contraires à la réalité;
que la cautérisation de la membrane muqueuse de l’urèthre par l’azotate d’argent, de¬
puis la proportion d’un demi-gramme jusqu’à celle d’un gramme et plus par trente
grammes d’eau, peut être pratiquée à toutes les périodes de la blennorrhagie, sans acci¬
dents consécutifs ; enfin que, si cette cautérisation ne supprime pas toujours immédiate¬
ment l’écoulement, elle a pour effet ordinaire de faire avorter l’inflammation au début,
ou de l’éteindre après son développement.
Ces expériences sont nombreuses, et les résultats en sont trop positifs, pour que j’hé¬
site plus longtemps à les faire connaître.
1° Injections au début de la blennorrhagie , ou abortives.
J’ai commencé à employer les injections caustiques dans les cas où la méthode abor¬
tive est en quelque sorte tolérée, c’est-à-dire au début de l’uréthrite, avant que les
symptômes de l’inflammation fussent développés.
Placé sous l’influence des idées générales sur le danger des injections caustiques dans
le canal de l’urèthre, je n’aurais point osé en essayer l’emploi, si les faits dont j’avais
été témoin à l’infirmerie des Invalides ne m’avaient rassuré à cet égard.
J’avais observé, en 1838, à la clinique de M. Pasquier fils, chirurgien en chef,
sous les ordres duquel je servais en qualité de sous-aide, que les inflammations détermi¬
nées par la cautérisation du canal de l’ urèthre, pour la cure des rétrécissements, étaient
fort superficielles, et n’excédaient pas la durée de vingt-quatre heures.
Observation Ire.— M. X..., officier du 66e de ligne, voyageant de Lyon à Paris, s’aper¬
çut, le 11 avril 1840, à sept heures du matin, qu’il était atteint de blennorrhagie. L’uréthrite
marchait assez vite ; le soir , l’écoulement était déjà considérable , l’extrémité du méat très
rouge, et la miction accompagnée d’une vive cuisson. A neuf heures du soir, je pratiquai une
injection à la dose de 60 centigrammes d’azotate d’argent cristallisé, pour 50 grammes d’eau
distillée. Douleur atroce dans le canal, retentissant dans les testicules et le long des cor¬
dons ; inflammation violente ; excrétion, pendant la nuit, d’un pus blanc, abondant, épais.
Le lendemain, à huit heures du matin, les urines, rendues assez difficilement et avec une
douleur modérée, expulsent devant elles, sous forme de pellicules blanches, l’escarre de la
muqueuse. A onze heures, 1 écoulement est taii, le canal est sec, et la miction sans douleur.
Aucun accident n’a reparu.
Observation IL— Le 6 juin 1840, M. Z..., officier au 66° de ligne, vint me confier qu’il
avait été pris, dans la nuit, d’un écoulement qui s’accompagnait déjà de douleur, et dont il rap¬
portait l’origine à un coït pratiqué cinq jours auparavant. Le soir, à neuf heures, je lui fis une
injection à la dose de 60 centigrammes d’azotate d’argent, pour 50 grammes d’eau. Le 7, à
midi, il me dit qu’il avait trouvé à son réveil les traces d’un écoulement très abondant, qui
était tari depuis près de deux heures; le méat était sec, le pénis non gonflé, et la miction
sans douleur. Je lui recommandai de garder le régime pendant quelques jours, de s’abstenir de
vin pur, de café, et surtout de bière. Mais M. Z..., enchanté d’une guérison si prompte, ne
tint nul compte de ces recommandations. Le jour même, il alla dîner en ville, prit du café,
et passa la soirée à boire de la bière. Le lendemain l’écoulement était revenu. Comme il
étaitpeu abondant et sans douleur, je pensai qu’il s’arrêterait de lui-même; mais au contraire
il alla en augmentant; des signes d’irritation aiguë se manifestèrent, et la douleur était vive
le quatrième jour.
Le 12, au soir, deuxième injection, dans la même proportion que la première fois. Le 15
au matin, 14 heures après l’injection, la douleur est supprimée; il reste un léger écoulement.
270
TRAVAUX ORIGINAUX.
Je fais pratiquer quatre injections par jour avec une solution d’acétate de plomb. Le 16,
l’écoulement a cessé; il ne reste plus dans le canal qu’une sensation de chatouillement,
qui se dissipe au bout de quelques jours. J’ai remarqué que cette sensation de chatouillement,
accompagnée de spasmes, fort incommode et quelquefois plus intolérable que la douleur, est
la suite assez ordinaire des injections avec l’acétate de plomb.
Cette expérience ne me parut pas moins concluante que la première. D’abord, j’avais
eu un succès complet ; puis, l’uréthrite s’étant développée de nouveau sous l’influence
d’une surexcitation alcoolique, une seule cautérisation avait fait avorter cette inflamma¬
tion déjà assez avancée, et replacé la muqueuse dans un état tel que l’usage des astringents
pendant trois jours avait arrêté la sécrétion anormale.
Observation III. — Je n’eus plus, pendant mon séjour à Orléans, qu’une seule occasion
d’employer l’injection caustique au début de la blennorrhagie, et avec un plein succès; c’est-
a- dire qu’une seule injection suffit pour supprimer l’uréthrite chez un soldat du 66e, après
deux jours d’invasion.
11 est rare que les militaires ne négligent pas la blennorrhagie au début; ils se plaisent
à ne la considérer que comme un simple échauffement , en sorte que, généralement, on
ne peut les traiter que lorsque, à la revue mensuelle de santé, on les surprend en fla¬
grant délit d’infection, ou lorsque la douleur et la crainte qu’elle fait naître les engagent,
à une époque trop avancée, à réclamer les secours du médecin.
Observation IV.— En arrivant à l’étape d’Arpajon, pendant la route d’Orléans à Versail¬
les, X..., sergent au 66e, vint me consulter pour une blennorrhagie qui s’etait déclarée au
départ d'Orléans, cinq jours auparavant, et qui lui rendait la marche très pénible. Le pénis
était gonflé, l’orifice du méat très rouge, et l’écoulement fort abondant. Je lui demandai s’il
voulait se soumettre à une médication douloureuse, mais dont il ne resterait pas de trace
le lendemain : sur sa réponse affirmative, je lui pratiquai une injection à la dose de 60 centi¬
grammes d’azotate d’argent pour 30 grammes d’eau distillée, à une heure de relevée. Je dois
dire que cet homme souffrit horriblement. Le soir, à huit heures, la diminution de la dou¬
leur avait ramené le calme: le lendemain, à cinq heures du matin, c’est-à-dire seize heures
après l’injection caustique, le sergent vint tout radieux me dire que je l’avais guéri, qu’il ne
souffrait plus du tout, et qu’il avait rendu son urine, le matin, sans difficulté.
Il me dit aussi qu’il avait pissé un peu de sang au commencement delà nuit. Je cherchai à
m’expliquer ce fait de cette manière: les capillaires sanguins qui rampent à la surface de
la muqueuse, développés, et turgescents par le fait du mouvement inflammatoire, ont pu
être intéressés dans l’escarre superficielle faite à la membrane: de là l’écoulement de
quelques gouttes de sang. Du reste, cette circonstance que je regardais alors comme
fâcheuse, je l’ai observée depuis dans une proportion que j’estime au dixième des cas, et
je ne l’ai jamais vue suivie d’aucun accident; je me crois donc fondé à ne lui attribuer
aucune importance. Pour revenir au sujet de l’observation, l’écoulement ne fut point
supprimé, il fut seulement très diminué ; les jours suivants, l’irritation reprit de l’acuité,
ce qui s’explique suffisamment par les fatigues d’une route faite dans les plus grandes
chaleurs de l’été, et par l’absence du régime. Arrivé à Versailles, mon éloignement du
corps m’a fait perdre ce sujet de vue. Mais le cas n’en reste pas moins avec toute sa si¬
gnification, comme exemple d’une injection caustique pratiquée dans le canal de l’urè¬
thre après le développement des symptômes inflammatoires ; injection qui, non-seulement
n’a pas été suivie de l’exaspération de l’inflammation, ce que la théorie aurait pu faire
craindre, mais qui a, au contraire, supprimé cette inflammation en peu d’heures; qua¬
rante sangsues au périnée n’auraient certes pas produit un résultat aussi prompt et aussi
complet.
Observation V. — Le 14 août 1840, M. Z..., du 66e du ligne, me dit qu’il s’est aperçu, le
matin, d’un suintement inaccoutumé par l’urèthre; je lui propose la cautérisation abortive; il
la refuse en me disant que ce peut bien n’être qu’un échauffement produit par la boisson et par
U répétition fréquente de l’acte vénérien. Quatre jours après, il revient me trouver avec un
écoulement bien établi et de la douleur dans le canal. Je prescris une injection à la dose de
À. DEBENEY. — DU TRAITEMENT ABORTIF DE LA BLENNORRHAGIE, 271
60 centigrammes d’azotate d’argent dans 30 grammes d’eau, qu’il doit faire à cinq heures du
soir. Je vais le voir à neuf heures : l’injection a été faite, la douleur qui l’a suivie est déjà
calmée; il m’avoue que, dans la crainte d’une trop grande souffrance, il a mélangé d’eau
l’injection ordonnée, dans la proportion de moitié. Sur mes observations, il se soumet à l’in¬
jection suivant la dose prescrite , et je la lui pratique moi-meme sur-le-champ. Le lende¬
main, à une heure de relevée, il n’y a plus de douleur, et l’écoulement est supprimé. 11 n’a
pas reparu.
Observation VI. — Le 13 janvier 1S41, M. X. . du 12e de ligne, s’aperçut d’un écoulement
à 7 heures du matin. Nous étions dans une petite ville; le pharmacien de la localité n’avait
pas d’azotate d’argent cristallisé, et me demandait jusqu’au lendemain pour en préparer. Je
me résignai à employer l’azotate d’argent fondu; mais, imbu de cette idée, fort exagérée sans
doute, que l’azotate fondu était beaucoup moins pur que le même sel cristallisé, je fis tritu¬
rer un gramme et demi du premier dans 30 grammes d’eau distillée. L’injection fut faite à neuf
heures du soir. Je ne remarquai pas que l’inflammation produite fût plus intense que celle
que j’avais déterminée précédemment par des injections moins chargées de caustique. Je vis
mon malade le lendemain à midi; toute trace d’inflammation était dissipée depuis le matin;
l’écoulement n’a point reparu.
Ces résultats tenaient du prodige, et je m’étonnais qu’une médication aussi puissante
et aussi sûre, qu’un moyen aussi héroïque ne fût pas plus connu et plus pratiqué. Voilà,
sur six cas, quatre succès complets après une seule cautérisation. Dans l’un des deux
autres cas, le sujet (observation 2e) avait été guéri d’abord, et la réapparition de l’écou¬
lement peut, avec toute raison, être attribuée à l’excès de régime commis le lendemain
de l’injection ; dans l’autre (observation 4e), l’inflammation était trop développée pour
que j’eusse espéré l’anéantir en un seul coup : c'était beaucoup déjà d’avoir supprimé les
symptômes de l’état aigu. J’aurais cru à l’infaillibilité de la méthode, si je n’avais su
que trop d’éléments compliquent les cas pathologiques, et les différencient, pour qu’on
puisse attendre d’une même médication un effet identique dans tous les cas. Les diffé¬
rences dans la constitution des individus, dans la vitalité de la membrane, dans l’inten¬
sité de l’affection, et sans doute aussi dans la nature et l’origine de la phlegmasie uré¬
thrale, doivent nécessairement faire varier les résultats produits par l’action d’un même
modificateur.
Observation VII.— M. Z. . ., du 12e de ligne, est affecté d’une blennorrhagie dont il ressent
les premières atteintes pendant un bal, dans la nuit du 19 au 20 février 1841. Le 20, à dix
heures du soir, la douleur étant faible encore, et l’écoulement peu considérable, injection
caustique, à la dose de 60 centigrammes d’azotate d’argent cristallisé pour 30 grammes d’eau
distillée.- Le lendemain, l’inflammation produite par l’injection s’est dissipée; il reste un peu
d’écoulement. Cet écoulement, tari pendant le jour, reparaît le lendemain, 22. Le soir, à dix
heures, seconde injection, cette fois à 70 centigrammes. Le 23, l’écoulement est supprimé; il
ne reparaît pas jusqu’au 25 inclusivement. Ce jour-là M. Z — se livre au coït. Le 26 au
matin, l’écoulement reparaît. Le 26 au soir, injection caustique semblable à la précédente.
Le 27, il reste un suintement léger qui persiste pendant trois jours. Le 2 mars, je prescris
six injections par jour, avec une solution concentrée d’acétate de plomb. A dater du 6 mars,
l’écoulement a été supprimé et n’est pas revenu.
Dans cette observation, l’écoulement supprimé par la première injection reparaît. Une
deuxième injection le supprime de nouveau; mais deux jours après, la congestion pro¬
duite dans la muqueuse de l’urèthre par l’exercice du coït rétablit l’irritation sécrétoire.
Une troisième injection caustique modifie de nouveau la vitalité de la membrane, et
l’usage des astringents pendant quatre jours suffit pour tarir le flux blennorrhagique.
Observations VIII et IX.— Le 18 mars 1842, un caporal et un soldat du 12e de ligne se pré¬
sentent avec un écoulement, établi chez l’un depuis trois, chez l’autre depuis quatre jours.
L’irritation, chez tous les deux, est faible encore. Je prescris l’injection à 60 centigrammes
d’azotate d’argent cristallisé pour 30 grammes d’eau distillée. Le 19, quinze heures après
l’injection, chez l’un il n’y a plus de douleur et l’écoulement est moindre, chez l’autre l’écou¬
lement est augmenté et la douleur est plus vive. En examinant la fiole qui contient la matière
272
TRAVAUX ORIGINAUX.
à injection commune à ces deux hommes, je remarque que . cette tiole qui devait ne contenir
primitivement que 30 grammes de liquide, en contient encore plus de 60. J’apprends alors que
le pharmacien a représenté à mes soldats que la proportion prescrite d’azotate d’argent était
beaucoup trop forte, par conséquent dangereuse, et qu’il a jugé à propos de porter à une
quantité triple la proportion du véhicule. J’envoie prendre une injection chez un pharmacien
sûr, et je pratique aces deux hommes une injection à 60 centigrammes d’azotate d’argent
pour 30 grammes d’eau; le lendemain, chez tous les deux l’écoulement a cessé, et, huit jours
après , je m’assure qu’il n’a pas reparu.
Cette observation présente cela de singulier, que l'injection à moindre proportion
d’azotate d’argent a augmenté l’irritation chez un des sujets, tandis qu’elle l’a diminuée
chez l’autre. L’injection franchement caustique a produit le même résultat chez tous les
deux, bien qu’ils ne fussent plus dans des conditions semblables.
Observation X.— M. Z.. . du 12e de ligne, s’aperçoit, le 10 août 1841 , qu’il a un écoule¬
ment; il m’assure n’avoir pas vu de femme depuis douze jours. Le 10 au soir, injection à 60
centigrammes d’azotate d’argent pour 30 grammes d’eau distillée. Le il, à cinq heures du
matin, 1 inflammation produite par l’injection caustique est assez calmée pour que M. Z...
puisse se rendre sans peine à l’exercice au grand camp; dans le jour l’écoulement cesse, pour
recommencer le lendemain. Le 12 au soir, deuxième injection. Le 13, un faible écoulement
persiste. Le 14, injection à 70 centigrammes. Le 13, après midi, il n’y a plus d’écoulement,
non plus que le 16, le 17 et le 18.
Ce dernier jour, le sujet exerce le coït deux fois de suite. Le 19 au matin, l’écoulement est
revenu. Le 20, injection à 80 centigrammes d’azotate d’argent pour 30 grammes d’eau.
L’écoulement s’arrête le 21 et reparaît le 25. Le &3, injection à la même dose. Le 24, un
faible écoulement persiste : injection avec l’eau blanche; le chatouillement et les spasmes de
l’uréthre, déterminés par cet astringent, le rendent insupportable au malade, et je le rem¬
place parle sulfate de zinc pendant quatre jours. Le suintement avec la goutte le matin per¬
siste. Du 29 au 3 septembre, injection avec une dissolution de tannin. Ces astringents irri¬
tent un peu le canal de l’urèthre, et la miction produit une légère cuisson. Deux grands bains.
Le 8 septembre, injection à 80 centigrammes d’azotate d’argent pour 30 grammes d’eau.
Violente uréthrite comme à l’ordinaire. Au bout de dix heures, lorsqu’elle commence à se
calmer, nouvelle injection dans les mêmes proportions. Quinze heures après, l’écoulement
est supprimé; il n’a pas reparu, bien que le sujet de l’observation ait couché avec une femme
au bout de cinq jours.
Dans cette observation, T écoulement reparaît trois fois, et une fois après trois jours
de guérison ; mais, cette fois, son retour peut être expliqué par la congestion opérée dans
la muqueuse par une double copulation. A quoi tient cette persistance que nous n'a¬
vons point rencontrée jusqu’ici? Est-ce à une disposition particulière de la membrane?
Est-ce à la force avec laquelle agit le virus ou cause spécifique, qui, il faut le remar¬
quer, n’a ici manifesté son action qu’ après douze jours d’incubation? J’imagine que le
virus infectant avait pris assez de force pour, après trois avortements de l’inflammation, la
ranimer. ïl me semble difficile, en effet, de ne pas admettre de différence entre une
cause qui se manifeste deux ou trois jours après qu’elle a été appliquée à l’économie, et
une cause qui ne se manifeste qu’après douze jours d’incubation. Le virus, dans ce dernier
cas, ne doit-il pas être plus inhérent aux tissus, et partant plus opiniâtre? Quoi qu’il en
soit, cette observation est un témoignage éclatant de l’innocuité des injections caustiques.
Il en a été pratiqué sept : deux à 60 centigrammes du sel pour 30 grammes d’eau distil¬
lée ; une à 70 centigrammes, et quatre à 80 centigrammes, sans que la muqueuse, qui a
été ainsi le siège de sept inflammations artificielles violentes et successives, en ait gardé
aucun ressentiment.
Le même individu vint me trouver deux mois après, avec un écoulement existant
depuis six heures. Injection à 70 centigrammes d’azotate d’argent cristallisé pour 30
grammes d eau distillée. L écoulement, supprimé le lendemain, n’a pas reparu, et aucun
accident ne s est manifesté, bien que le sujet n’ait pas attendu plus de quatre jours pour
se livrer à de nouveaux, plaisirs,
A. DEBENEY. — DU TRAITEMENT ABORTIF DE LA BLENNORRHAGIE. 273
Il est bon de noter, en passant, que ce sujet, atteint d’un commencement de rétrécis¬
sement qu’il fait remonter à six. années, m’a dit avoir remarqué que, depuis les cau¬
térisations, il urine plus librement.
Je crois inutile de rapporter un plus grand nombre d’exemples de blennorrhagie
prise au début et traitée par les injections caustiques. Je me bornerai à donner le résumé
numérique des observations dans lesquelles l’injection caustique a été faite au début,
c’est-à-dire dans l’intervalle d’un à quatre jours d’invasion.
Cas où une seule injection caustique a suffi pour supprimer l’écoulement . 14
Cas de guérison après deux injections, à 24 heures d’intervalle . 4
Cas de guérison après trois injections, à 24 heures d’intervalle . 2
Cas de guérison après trois injections caustiques, plus les astringents pendant quatre
jours .
Un cas de guérison après deux injections caustiques, plus les astringents pendant qua¬
tre jours . 1
Trois injections caustiques, astringents pendant quatre jours, repos pendant quatre
jours; puis quatrième injection caustique . 2
Un seul cas où sept injections caustiques furent nécessaires . . . 1
T otal . . . 26
2° Injections caustiques à toutes les périodes de Vuréthrite , ou résolutives .
Dans le commencement, j’avais cru devoir m’astreindre à n’employer les injections
caustiques qu’au début de la blennorrhagie. Ce n’est que lorsque les expériences précé¬
dentes m’eurent prouvé que la cautérisation est ce qu’il y a déplus antiphlogistique
que je fus amené, par une conséquence nécessaire, à la pratiquer à toutes les périodes de
l’inflammation.
Observation XI. — M. X..., officier au 12e ligne, avait, depuis cinq semaines, une blen¬
norrhagie pour laquelle il n’avait fait aucun traitement, et pendant le cours de laquelle il ne
s’était pas abstenu du coït. Elle était sur son déclin lorsque, tout à coup, après une nouvelle
infection sans doute, il y eut recrudescence. L’écoulement était si abondant, que le sujet
était obligé d’envelopper la verge d’un mouchoir, pour empêcher la matière de s’écouler dans
le pantalon. Cette recrudescence durait depuis sept jours. Le 7 octobre 1841, injection à la
dose de 70 centigrammes d’azotate d’argent pour 30 grammes d’eau distillée; grandes souf¬
frances pendant la nuit, suppuration abondante et épaisse; le lendemain, à cinq heures
du soir, l’écoulement est beaucoup moindre; il s’arrête dans la nuit, pour ne pas repa¬
raître.
Observation XII.— X. . ., soldat au 12e de ligne, avait un écoulement depuis cinq semaines.
Pendant les quinze premiers jours, on s’était borné à lui faire boire de la tisane de graine
de lin, puis on lui avait fait faire des injections avec de l’eau blanche pendant quinze autres
jours. A cette époque, comme l’écoulement était très faible, le sujet était sorti de l’infirme¬
rie. Huit jours après, l’écoulement avait augmenté, mais sans douleur. Le 27 octobre , pre¬
mière injection à 60 centigrammes d’azotate d’argent. Le 28, suppression de l’écoulement,
qui reparaît le 29: injection à 40 centigrammes. Le 30, l’écoulement est suppr.mé defini¬
tivement.
Huit jours après, cet homme se présente à ma visite avec un bubon à l’aine droite, de la
grosseur d’un petit œuf de poule, presque indolent. Je prescris le repos et des cataplasmes
émollients pendant quatre jours, puis je fais appliquer sur la tumeur un emplâtre de Vigo
cum mercurio. Au bout de quelques jours, la résolution est complète.
Observation XIII.— X..., sergent au 12e de ligne ; blennorrhagie ; quinze jours d’invasion ;
pas de traitement. Le 23 mars 1842, au matin, injection à la dose d’un gramme d’azotate d’argent
cristallisé pour 30 grammes d’eau distillée. Le soir, le malade rend quelques gouttes de sang.
Le 24, au matin, l’écoulement paraît supprimé, mais il revient le soir. Le 25, deuxième in¬
jection à la même dose. Le 26, il reste un peu d’écoulement ; troisième injection. Le 27,
l’écoulement est de nouveau supprimé, mais il reparaît pendant la nuit; injection avec l’eau
e. 18
274 TRAVAUX ORIGINAUX.
blanche pendant trois jours. Le 50, même état; quatrième injection à un gramme du sel.
Le lGr avril, l’écoulement est supprimé définitivement.
Chez cet homme, ainsi que chez trois de ses camarades qui étaient à l’infirmerie en
môme temps, et dont il est inutile de rapporter les observations, l’azotate d’argent a été
employé dans la proportion d’un gramme du sel pour 30 grammes d’eau distillée. Chez
un seul, il y a eu un écoulement sanguin après la première injection, ce qui ne m em¬
pêcha pas d’y revenir, sans que l’écoulement du sang se reproduisît. Il ne m’a pas paru
que l’injection, à la dose d’un gramme, se comportât autrement qu’à celle de GO ou 70
centigrammes. 11 me semble que, pourvu que le liquide soit caustique, peu importe qu’il
le soit à un degré plus ou moins élevé; car l’escarre, une fois formée, met la membrane
à l’abri de toute action ultérieure du caustique.
Chez deux sapeurs, porteurs de vieilles blennorrhagies , deux injections successives,
dans la même proportion que ci-dessus, n’ont produit qu’une augmentation accidentelle
de l’inflammation pendant la durée ordinaire de l’irritation artificielle ; et, le lendemain
des injections, j’ai trouvé ces hommes dans le même état que la veille. Sans doute il au¬
rait fallu un plus grand nombre d’injections pour modifier un état de la muqueuse aussi
habituel et aussi ancien; mais, rebutés par le peu de succès des premières tentatives, ils
ont refusé de se soumettre à de nouveaux essais.
Il serait fastidieux de rapporter un plus grand nombre d’observations ; je m’en tiendrai
au résumé suivant :
Blennorrhagies de 5 à 15 jours d’invasion.
Guérison après une seule injection caustique . 5 cas.
Deux injections caustiques à vingt-quatre heures d’intervalle . . 5
Guérison après trois injections caustiques . 4
Guérison après trois injections caustiques, plus les astringents pendant trois ou
quatre jours . -
Guérison après trois injections item, astringents item, puis une quatrième injec¬
tion caustique . . .
Guérison après trois injections item, astringents item, quatre jours de repos, puis
deux injections caustiques à dix heures d’intervalle .
Invasion de 15 à 50 jours et au-delà.
Guérison après une seule injection caustique . * 2
Guérison après deux injections à vingt-quatre heures d’intervalle . 2
Guérison après trois injections item, et les astringents pendant quatre jours . 2
Guérison après trois injections item, astringents item, quatrième injection causti¬
que . . . . . 3
Guérison après trois injections item, astringents item, repos de quatre jours; qua¬
trième et cinquième injections caustiques. . . . . 4
Total . * . 40
Il y a de plus dix-sept sujets que j’ai perdus de vue après une, deux ou trois injections
caustiques, et chez lesquels le traitement n’a pas été terminé, mais que je cite pour
compléter la preuve de f innocuité de la cautérisation, parce que chez tous il a été con¬
staté que l’injection caustique n’a déterminé aucun accident, et a éteint l’inflammation
aiguë quand elle existait. Ces observations n’ont pas été terminées, soit que les hommes
aient cru inutile de continuer après la diminution des accidents, soit qu’ils aient été
éloignés par les déplacements du service militaire . 17
Plus les deux sapeurs chez lesquels, après deux injections caustiques, aucun résul¬
tat n’a été produit . . . 2
En ajoutant les cas du premier résumé . . . 26
Nous avons un total général de. ,
85
A DEBENEY. — DU TRAITEMENT ABORTIF RE LA BLENNORRHAGIE. 27 O
Ces quatre-vingt-cinq cas représentent toutes les blennorrhagies que j’ai eu à traiter
depuis vingt mois.
J’ajouterai aux faits que je viens de présenter deux observations qui m’ont' été com¬
muniquées par deux médecins de Lyon, lesquels ont essayé récemment la méthode des
injections caustiques dans deux cas de blennorrhagie fort ancienne.
Observation XIV, par M. le docteur Lericiie.— X. . ., bijoutier, quarante ans, constitution
lymphatique, épuisée par les excès. Il avait depuis longues années une succession incessante
de blennorrhagies, de telle sorte que, par cette suite d’uréthrites aiguës entées sur des chro¬
niques, depuis vingt ans il n’avait jamais été sans écoulement. Depuis six mois seulement,
ayant le projet de se marier, il a suivi divers traitements, mais sans succès. Il se présente,
enfin au dispensaire, et, le 12 avril 1842, il fait, sur la prescription du docteur Leriche, deux
injections coup sur coup, dans la proportion de 50 centigrammes d’azotate d’argent pour
50 grammes d’eau distillée. Trois jours après, l’écoulement était supprimé; il reparut le
quatrième jour, mais moins abondant. Le 18, deux nouvelles injections; il reste un suinte¬
ment. Enfin, le 21, deux nouvelles injections. Le 22, l’écoulement est de nouveau supprimé,
et cette fois définitivement.
Il ne fallait rien moins qu’un modificateur aussi puissant que l’injection caustique
pour changer ici, en si peu de temps, la vitalité de la muqueuse, pervertie depuis tant
d’années.
Observation XV, par M. le docteur Gérard, de Lyon.—X.. . , commis, 22 ans; blennorrha¬
gie depuis treize mois. Divers traitements ont été suivis et abandonnés. Depuis quinze jours
le malade était revenu au eopahu, dont il prenait une grande quantité. L’écoulement était
fort abondant, et le jeune homme, d’une constitution robuste d’ailleurs, maigrissait sensible¬
ment. Une seule injection à la dose de 60 centigrammes d’azotate d’argent pour 30 gram¬
mes d’eau distillée, lui fut pratiquée. Il y eut un léger pissement de sang , qui inquiéta le
malade et le médecin. Deux jours après, l’écoulement était réduit à la goutte du matin, que
des injections avec l’eau froide firent disparaître en huit jours.
Ainsi mes deux confrères, effrayés d’abord de la grande proportion d’azotate d’argent
que je leur proposais d’employer, n’ont eu qu’à se louer de leur tentative, couronnée
d’un plein succès.
Il m’a semblé nécessaire, pour apprécier parfaitement l’action des injections causti¬
ques, d’examiner leur effet sur la muqueuse de l’urèthre dans l’état physiologique. Pour
cela, je n’ai pu expérimenter que sur moi-même.
Le 2 septembre 1841, mon canal de l’urèthre étant dans une condition tout à fait phy¬
siologique, je me suis pratiqué, à 9 heures du soir, une injection dans la proportion de
80 centigrammes d’azotate d’argent cristallisé pour 30 grammes d’eau distillée, et voici
ce que j’ai observé: l’introduction de l’injection ne produit d’abord aucune autre sensa¬
tion que celle d’un liquide froid ; au bout de 25 à 30 secondes, une douleur atroce éclate,
et retentit le long des cordons; elle dure près de cinq minutes avec la même violence;
alors elle commence à diminuer, et au bout d’une heure elle est très supportable. La
matière d’une sécrétion épaisse et blanche est excrétée assez abondamment pendant la
nuit ; à 7 heures du matin, les urines, rendues avec difficulté, et avec une vive cuisson,
expulsent en débris de pellicules blanches, l’escarre de la muqueuse. A 10 heures du
matin, il y a encore un peu d’écoulement, moins épais; la miction a lieu librement et
sans douleur, ce qui annonce que tout gonflement a cessé et que l’irritation est terminée ;
à midi le canal est sec, et les choses restent dans cet état.
Ainsi, loi générale: l’injection caustique produit sur la membrane muqueuse de l’urè¬
thre un effet constamment le même, à l’état sain, et aux divers degrés de la phlegma-
sie: inflammation plus ou moins violente, plus ou. moins vivement sentie, suivant le
degré de sensibilité des individus, qui se dissipe dans une durée de douze à quinze
heures. Cette loi se fonde sur plus de quatre-vingts cas. Peut-on trouver, en pathologie,
une plus complète justification, et n’étais-je pas en droit de dire que les craintes et les
prohibitions élevées contre les injections caustiques dans l’ urèthre reposent sur des idées
préconçues, contraires à la réalité des faits?
276
TRAVAUX ORIGINAUX.
Les faits que je viens d’exposer sont assez concluants pour que je sois sobre de ré¬
flexions. Je dois faire remarquer que tous les cas étaient simples et sans complications.
Je ne connais pas désignés, ces complications à part, qui distinguent la blennorrhagie
syphilitique du simple catarrhe uréthral; dans l’hypothèse de l’existence des blennorrha¬
gies syphilitiques, que je n’ai aucune raison de rejeter, il serait étrange que pas une ne
se fût présentée avec ce caractère parmi les cas nombreux que j’ai observés. Peut-être
faut-il reconnaître le cachet de la nature syphilitique dans les écoulements qui se sont
montrés le plus rebelles, et où la suppuration, plusieurs fois supprimée, s’est plusieurs
fois reproduite. Les choses se passent alors comme si le virus, ou la cause spécifique, qui
a pris son siège dans la muqueuse, venait plusieurs fois faire sentir son action sur cette
membrane, et ranimer la phlogose, jusqu’à ce que son épuisement soit complet. Cet
épuisement de la cause infectante est facile, lorsque, manifestée récemment, elle est
encore à l’état de germe ; de là le succès plus grand des injections au début; la réussite
devient plus difficile, à mesure que ce germe s’est développé et a poussé, pour ainsi
dire, de plus profondes racines. Je livre, du reste, pour ce qu’elles valent, ces idées pu¬
rement hypothétiques. Toutefois, il n’y a pas de doute pour plusieurs auteurs, et c’est
l’opinion du professeur Serre entre autres, que faire avorter la blennorrhagie et préve¬
nir la suppuration est le meilleur moyen de s’opposer au développement de l’infection
syphilitique, quand son point de départ est dans la muqueuse de l’urèthre. Cette considé¬
ration donne une nouvelle importance à la méthode abortive.
Quant au traitement de la blennorrhagie après la période de début, les injections caus¬
tiques se présentent encore comme le moyen le plus fidèle et le plus prompt. Pour moi,
mon opinion ne saurait être douteuse ; les résultats que je viens de faire connaître, com¬
parés à ceux des traitements que j’ai eu occasion d’appliquer antérieurement, lorsqu’une
infirmerie régimentaire m’a été confiée, en juin et juillet 1840, m’ont démontré la su¬
périorité des injections caustiques sur les résineux et sur les injections d’azotate d’argent
à faible dose. Je traitais alors la blennorrhagie, la période d’acuité passée, soit par la
résine de copahu, soit par des injections d’azotate d’argent, en commençant par la dose
de 2 centigrammes sur 30 grammes d’eau, et élevant graduellement la dose, suivant la
méthode de MM. Ricord et Serre. J’ai vu que, dans le traitement par le copahu, à la
dose de 30 grammes par jour, le plus grand nombre des blennorrhagies résistaient, et
que les autres ne guérissaient que dans un espace de temps assez long, de 8 à 15 jours
et au-delà. De plus, l’emploi de cette résine n’était pas toujours possible: quelquefois
elle avait contre elle la répugnance insurmontable des malades; et, souvent, des
signes d’irritation gastro-intestinale, des superpurgations obligeaient de cesser son em¬
ploi. D’après ces considérations, j’ai renoncé depuis cette époque à la médication parles
résineux.
Quant aux injections d’azotate d’argent à faible dose, voici ce que j’ai observé: chez
quelques malades, notamment dans les blennorrhagies dont l’écoulement forme le seul
caractère, on parvient sans accident à supprimer l’écoulement, dans un espace de temps
variable, de 8 à 15 jours et plus; mais le plus souvent, les injections produisent une sur-
excitation, et l’on est obligé à plusieurs reprises de les suspendre, comme cela m’est
arrivé chez le sujet de mon observation 15e. Ce résultat est analogue à celui consigné par
M. le professeur Serre, dans son mémoire de 1835; souvent, en effet, ce praticien est
obligé de suspendre les injections, et de pratiquer des émissions sanguines locales avant
d’y revenir, d’où résulte une grande perte de temps.
Il fut donc établi pour moi que je devais renoncer aux injections à faible dose' pour
les injections caustiques. Les motifs de cette préférence sont, du reste, évidents à d’au¬
tres titres. En effet, que se propose-t-on? De changer le mode de vitalité de la mem¬
brane muqueuse: or, il n’est pas de modificateur plus puissant et plus prompt à opérer
que l’injection caustique. En outre, loin d’exposer à cette exagération morbide dans la
sensibilité de la muqueuse, signalée par les praticiens après les injections à faible dose,
la cautérisation, au contraire, est propre à éteindre cette sensibilité anormale quand elle
existe, ainsi que j’en ai rapporté un exemple remarquable.
A. DEBENEY. — DU TRAITEMENT ABORTIF DE LA BLENNORRHAGIE. 277
Je ne crois pas que Ton puisse considérer comme sérieuse l’objection qui a été élevée
contre la cautérisation clu canal de l’urèthre, de pouvoir produire le rétrécissement. Il
est établi que les rétrécissements proviennent de l’épaississement delà muqueuse génito-
urinaire, de l’infiltration ou de l’induration du tissu cellulaire sous-muqueux, ou bien
de la cicatrisation de quelque ulcération : toutes ces causes de rétrécissement reconnais¬
sent pour générateur commun la phlogose chronique; or, les injections caustiques sont
le meilleur moyen de prévenir la chronicité ou d’y mettre un terme.
Je dois dire quelques mots de la manière dont je pratique les injections caustiques. Je
n’ai pas d’autres données sur la méthode de Carmichaël que ce qui en est dit dans l’ou¬
vrage de M. Ricord: on sait que le praticien de Dublin fait faire, au début de la blen¬
norrhagie, trois injections caustiques à 10 heures d’intervalle. Pour moi, comme très
souvent une seule injection suffit, je n’en fais qu’une, et j’attends 24 heures ; si, à l’expi¬
ration de ce temps, l’écoulement n’est pas terminé, je recommence.
Lorsque la blennorrhagie est au début, l’inflammation est ordinairement bornée à une
petite étendue du canal de l’urèthre, à partir de l’orifice du méat; j’ai remarqué qu’il
suffit alors de cautériser cette surface circonscrite au moyen d’une très faible quantité
de liquide (le quart de la seringue), pour faire avorter la blennorrhagie. Dans ce cas
M. Ricord préfère toucher avec l’azotate d’argent solide, introduit dans l’urèthre selon
le mode ordinaire, la partie de la muqueuse qui est le point de départ de l’inflammation.
Mais on ne contestera pas que si ce procédé est aussi efficace que celui des injections,
il est infiniment plus douloureux, et que l’on trouve peu de malades qui veuillent s’y
soumettre.
Lorsque la blennorrhagie a passé la période de début, il est nécessaire de pousser l’in¬
jection dans toute l’étendue du canal; je n’ai jamais pris la précaution de comprimer le
perinée au moment de l’injection, et je n’ai jamais vu d’accident survenir par suite de
la pénétration du liquide caustique dans la vessie. Plusieurs auteurs citent comme des
suites fréquentes des injections à faible dose l’ischurie et la strangurie. Ce serait une
nouvelle preuve que l’azotate d’argent à faible dose agit comme stimulant, à la diffé¬
rence du même sel à dose caustique.
L azotate d’argent ne doit pas se comporter autrement sur la muqueuse de la vessie
que sur celle de l’urethre, et je ne verrais pas d’inconvénient à l’employer contre le ca¬
tarrhe vésical: on sait que la conjonctive et la pituitaire sont modifiées d’une manière
avantageuse par ce caustique, qui guérit souvent leurs flux purulents.
Serait-ce dépasser les bornes d’une rigoureuse analogie que de déduire de ces faits
une conclusion générale, et de dire : la cautérisation par l’azotate d’argent agit sur les
membranes muqueuses enflammées, de manière à éteindre l’inflammation, et à les
ramener à leur mode de vitalité normal?
Post-Scriptum. Depuis le mois de mai 1842, où ce mémoire fut écrit pour le Conseil
de santé des armées, quarante nouveaux sujets ont été traités par moi, suivant la méthode
des injections à haute dose, avec des résultats pleinement confirmatifs de ceux consignés
dans le susdit mémoire.
De ces faits réunis résultent les conclusions suivantes :
1° Innocuité absolue des injections caustiques. Dans aucun cas je n’ai observé d’acci¬
dent consécutif. Cette condition , la première à exiger de tout moyen héroïque, a été lar¬
gement vérifiée au dispensaire spécial pour les affections vénériennes de Lyon, où la
méthode des injections d’azotate d’argent à haute dose a été appliquée sur une grande
échelle par M. le docteur Leriche, c’est-à-dire sur plus de trois cents malades depuis
un an ;
2° Loin de provoquer la réaction tant redoutée par les auteurs, l’injection caustique a
pour effet constant d’éteindre l’inflammation, quel que soit le degré de son développement.
Cette loi s appuie, pour ne parler que des faits recueillis dans ma pratique, sur près de
cent trente observations, fournies par des militaires, c’est-à-dire par des sujets jeunes et
278 RETUE CRITIQUE.
-vigoureux, placés à tous égards dans les conditions les plus favorables à la réaction
inflammatoire ;
3° Lorsque la blennorrhagie est tout à fait au début, l’avortement est presque certain ;
en effet, sur 38 cas, il a eu lieu 21 fois après une seule injection, et 6 fois après deux
injections. Restent donc onze cas, où l’écoulement s’est reproduit, toujours sans le cortège
inflammatoire, et le plus souvent par la faute des malades ; car il ne faut pas oublier que
nous avons eu affaire presque exclusivement à des militaires, espèce de gens peu dociles
en général, et très réfractaires à l’endroit du régime ;
4° Lorsque la blennorrhagie a passé la période de début, les effets de T inflammation
substitutive ne sont plus aussi constants, je veux dire aussi vite et aussi facilement obte¬
nus, car on les obtient toujours. Suivant l’àge de la maladie, et d’autres circonstances
suffisamment indiquées dans mon mémoire, plusieurs tentatives sont alors nécessaires pour
changer la nature de la phlegmasie et la ramener à l’état d’inflammation en quelque sorte
traumatique.
REVUE CRITIQUE.
CS&ÎFtiE’gie*
RECHERCHES SUR LA FREQUENCE DU CANCER ;
par M. Tanchou.
La statistique a pris de nos jours un large
développement en chirurgie comme en médeci¬
ne ; et, quels que soient les reproches dont elle
a été l’objet, il faut bien reconnaître qu’elle
a déjà servi puissamment à redresser nombre
d’erreurs et à mettre au jour des vérités nou¬
velles. Qu’elle se soit trompée quelquefois,
cela devait être; d’abord, c’était un instru¬
ment nouveau à manier; et puis elle avait à
agir fréquemment sur des matériaux moins
exacts qu’ils le seront plus tard; mais il était
déjà utile de commencer, de planter des jalons,
de faire, en un mot, ce que fait toute science
qui progresse, étudier les faits acquis, sans se
laisser décourager par l’idée qu’il surviendra
des faits nouveaux.
Nous avons eu à examiner, il y a quelques
mois (voyez page 184), un travail statistique
de M. Leroy d'Etiolle sur les affections cancé¬
reuses, et nous avions noté dans les conclu¬
sions des lacunes que les recherches de
M. Tanchou tendent à combler. Il a fouillé
les registres de l’état civil du département de
la Seine, pour il années complètes, de 1830
à 1840 inclusivement; et il a trouvé d’abord
sur le chiffre général, 382,831 décès, 9, 118 rap¬
portes à des cancers. Sans doute on pourrait
demander si le diagnostic a toujours été bien
exact, d autant plus qu’on voit figurer dans ce
tableau des cancers du cerveau, du cœur, du
mésentère, etc.; et peut-être aussi l’ancien
mode de vérification des décès ne méritait pas
autant de confiance que le nouveau. Mais, en
définitive, il fallait prendre ces matériaux ou
s’abstenir, et nous croyons que M. Tanchou a
fait une chose utile, même quand sa statistique
ne devrait être regardée que comme un travail
provisoire; et les erreurs de diagnostic possi¬
bles doivent se perdre en grande partie dans
cette masse de 9,000 faits. Voyons maintenant
ce qu’ 1 a su en tirer pour établir l’influence des
sexes, des âges, de la civilisation, et enfin les
prédispositions des divers organes.
1° M. Tanchou cherche d’abord à prouver
l’influence de la civilisation sur la production
du cancer; et dans ce but rapprochant les décès
de Paris et des deux arrondissements ruraux, il
trouve que les décès dus au cancer atteignent
ponr Paris le chiffre de 7,999 : soit 2, 54 pour
100, comparé à la mortalité générale; tandis que
pour la banlieue le chiffre est de 1119, seu¬
lement 1, 63 pour 100. D’où il conclut que le
cancer est plus fréquent à Paris que dans ses
environs , et plus fréquent dans les villes que
dans les campagnes.
Nous sommes assez enclins à admettre cette
conclusion; mais il faut convenir qu’elle ne
ressort pas assez légitimement des chiffres
apportés par M. Tanchou; et Paris est -peut-
être la ville du monde où ces sortes de calculs
sont le plus sujets à erreur. Plus d’un tiers
des décès de la capitale ont lieu dans les hô¬
pitaux; et comment distinguer sur de simples
registres de décès, si tel individu mort du can¬
cer l’avait réellement gagné à Paris, ou s’il
ne l’apportait pas de sa province? Bien plus,
le cancer étant une de ces affections désespé¬
rantes qui n’ont guère de ressources que dans
la médecine opératoire, les hôpitaux de Paris,
par leur proximité et la renommée de leurs
chirurgiens, attirent inévitablement une bonne
partie des cancéreux des environs; ce qui
charge d’autant le chiffre des décès de la ca¬
pitale, en diminuant celui de la banlieue, et
REVUE CRITIQUE.
rend ainsi toute comparaison impossible , à
moins d’un triage scrupuleux exercé sur tous
les cas dont on veut faire usage.
M. Tancliou s’efforce également d’établir
que le nombre des cancers augmente; et, don¬
nant le chiffre des décès durant ses 11 années,
il trouve que l’année 1830 n’a eu que 668 morts
par suite de cancers, tandis qu’on en compte
889 en 1840. Mais est-ce donc un procédé lé¬
gitime que de prendre ainsi deux années iso¬
lées dans une longue série? A ce compte,
nous nous chargerions volontiers de fournir
une conclusion toute contraire à celle de l’au¬
teur, d’après ses chiffres mêmes; ainsi, il y a
eu 906 morts en 1833. Pour arriver à un ré¬
sultat tant soit peu solide, il eût fallu compa¬
rer entre elles deux ou trois séries d’années
égales ; faire, par exemple, deux séries de 5 an¬
nées ou 3 séries de 3 années. Nous avons fait
ces calculs; et, partageant ainsi en deux épo¬
ques les dix ans compris entre 1831 et 1840,
nous avons trouvé,
De 1831 à 1833 4,236 morts.
De 1836 à 1841 4,194
Dirons-nous cependant que le chiffre des
cancers tend à diminuer? Voici à l’instant un
autre calcul qui tend à montrer le contraire.
Nous faisons cette fois des périodes de 3 an¬
nées, et nous trouvons,
De 1832 û 1834 2,483 décès.
1833 à 1837 2,521
1838 à 1841 2,579
Or, même quand cette série ascendante ne
serait pas contrariée par la première, même
quand elle porterait sur un bien plus grand
nombre d’années, non-seulement nous ne vou¬
drions pas dire que le nombre des cancers
augmente, mais la présomption serait plutôt
pour le contraire. En effet, il y a un au¬
tre élément essentiel dont M„ Tanchou a
oublié de tenir compte; il ne suffit pas de
comparer entre eux les décès des cancéreux
à diverses époques ; il faut voir dans quel rap¬
port ils se trouvent avec le chiffre de la po¬
pulation. Lors du recensement de 1831, Paris
avait 774,000 âmes ; en 1841, on en comptait
875,000, sans parler, bien entendu, de la po¬
pulation flottante des collèges, des écoles, des
casernes, etc. C’est une augmentation de 13
pour 100 ; les décès cancéreux se sont-ils accrus
dans la même proportion? C’était là la question
à résoudre; et manifestement la solution est,
quant à présent, tout à fait contraire à celle
de M. Tanchou.
2° Influence des sexes. Sur le chiffre total
il y avait 2,163 hommes, 6,935 femmes; la
proportion est de plus de trois femmes pour
un homme. Nous verrons tout à l’heure ce qui
explique cette différence effrayante.
3° Influence d.es âges. No.us reproduisons
ici le tableau,
279
es.
morts.
hommes.
femmes.
De 0 à
10
23
9
14
10 à
20
26
13
15
20 à
30
231
62
169
30 à
40
1012
190
822
40 à
50
1973
339
1636
50 à
60
2108
488
1620
60 à
70
2067
598
1469
70 à
80
1315
398
917
80 à
90
335
62
273
90 à 100
26
4
22
M. Tanchou n’a publié jusqu’à présent que
ces chiffres bruts; il faut donc que nous cher¬
chions nous-mêmes à en tirer des conséquences.
D’abord il saute aux yeux que le cancer, fort
rare dans les vingt premières années de la vie,
peu commun encore de 20 à 30 ans, prend tout
à coup un développement énorme entre 30 et
40, frappe le plus grand nombre de ses victimes
de 40 à 70 ans; et qu’alors même il est loin
de cesser ses ravages, et pèse encore forte¬
ment sur les dernières années de la vie.
Mais cette façon d’étudier les chiffres est
trop superficielle ; et encore ici, pour évaluer
la fréquence d’une maladie ou des décès qu’elle
occasionne, il faut la considérer en regard de
la population.
Le recensement de 1831 donne au départe¬
ment de la Seine 935,000 âmes ; celui de 1841,
1,194,000 âmes. Comme il en faut déduire en¬
viron 60,000 âmes de population flottante, il
reste pour moyen terme un million d’ames,
qui ont eu, en onze années, 9,118 décès par
suite de cancers, année moyenne 827 décès ;
oui sur 1,220. Voilà le chiffre général, chiffre
trompeur en ce qu’il associe à la mortalité
tous les âges indifféremment, tandis qu’il en
est qui ne lui fournissent qu’un contingent à
peine sensible. Si l’on cherche le rapport
réel de la mortalité à la population pour cha¬
que période de la vie, en se servant des tables
de l’Annuaire des longitudes, on trouvera pour
un million d’ames :
ans
âmes
décès
De 0
à
10
218,197
2
1 sur 109,098
10
à
20
183,619
2
1
91,809
20
à
30
163,741
21
1
7,797
30
à
40
140,437
92
1
1,526
40
à
50
116,047
179
4
*
647
50
à
60
$9,194
192
1
464
’ 60
à
70
57,749
188
1
307
70
à
80
23,469
119
1
214
80
à
90
5,032
30
1
* 168
90
à
100
515
,2
1
237
1,000,000 827
Donc,_ en admettant comme justes tous les
termes de cette statistique, sur 214 individus,
de 70 à 80 ans par exemple, il y en a un qui
meurt chaque année d’un cancer. La propor¬
tion est bien autre pour les femmes ; comme il
est permis à chacun de le vérifier.
280
REVUE CRITIQUE.
4° Prédisposition des divers organes. —
C’est ici surtout que les documents de M. Tan-
chou laissent à désirer; car de. ses 9,000 cas
il y en a 819 étiquetés cancers, sans désigna¬
tion d'organes; et nous avons déjà dit com¬
bien d’autres fois le diagnostic pouvait paraître
précaire. Quoi qu’il en soit, nous allons, sans
autre remarque, reproduire le tableau de l’au¬
teur ; seulement, au lieu de ranger les cancers
par ordre absolu de fréquence, nous les clas¬
serons sous des titres généraux qui y jetteront
peut-être plus de clarté.
Les cancers viscéraux, et qui n’intéressent
nullement la chirurgie, montent tout d’abord
au chiffre de 3425, ainsi répartis:
1° Encéphale, 29.
Cerveau .
28
Cervelet .
1
2° Poitrine, 14.
Poumon . .
7
Cœur .
6
Plèvre .
1
3° Abdomen, 3382.
Estomac .
. 2303
Intestins .
157
Mésentère .
, 66
Epiploon . . . .
5
Péritoine . .
1
Foie .
578
Rate .
. 13
Reins .
3
Pancréas .
9
Ovaires . .
. 64
Fosse iliaque .
2
Dans l’abdomen (sic) .
188
Les autres, qu’on pourrait appeler cancers
chirurgicaux, se répartissent entre les tégu-
ments, les os, les muqueuses et les organes
spéciaux qu’elles recouvrent, et les glandes.
Mais la variété de leur siège
demande ici
d’autres subdivisions :
I. CANCERS DES TEGUMENTS
., 227.
1° Cancers du crâne et de la face, 129.
Face .
71
Tète .
6
Tempe . . .
2
Oreille .
4
Nuque .
1
Front .
4
Joue .
12
Nez .
11
Lèvres . .
16
Menton .
2
2° Cancers du tronc , 44,
Cou . . . .
13
Thorax .
8
Ombilic .
2
Dos . . .
2
Fesse . 1
Périnée . 4
Scrotum . 7
Verge . . 10
3° Cancers des membres supérieurs, 26.
Aisselle . 8
Epaule . 4
Bras . 6
Avant-bras . 3
Main . 5
4° Cancers des membres inférieurs, 28.
Région inguinale . 7
Hanche . 2
Cuisse . 10
Jambe . 9
II. CANCERS DES OS, 32.
Crâne . 1
Os ethmoïde . 1
Apophyse mastoïde . 1
Mâchoire . 24
Sternum . 1
Omoplate . 1
Bassin, os des îles et sacrum 3
Il est à présumer que bon nombre des can¬
cers de la face et des membres, à la main
par exemple, avaient également envahi le
squelette.
III. CANCERS DES MUQUEUSES ET DES ORGANES
QU’ELLES RECOUVRENT, 3427.
1° Cancers de Vœil, 26.
OEil . 24
Orbite . 1
Rétine . 1
2° Cancers de la bouche, 77.
Bouche . 11
Palais . 3
Langue . 36
Amygdales..... . 3
Gorge (sic) . 4
Pharynx . 4
Larynx . 3
Œsophage . 13
Ici pourraient se retrouver les cancers des
lèvres que nous avons mis parmi ceux de la
face.
3° Cancers du rectum, 234.
Rectum . 221
Anus . 13
4° Cancers des voies génito-urinaires, 3090.
Vulve . 2
Urèthre chez la femme .... 1
Vagin . 14
Utérus . 2996
Vessie . . . . . . 72
Prostate . . 5
REVUE CRITIQUE.
IV. CANCERS DES GLANDES, 1184.
Mamelles chez la femme.. 1147
— chez l’homme. . . 5
Testicules . 21
Glande parotide . 5
Corps thyroïde . 8
Le total est de 9124, ce qui fait 6 de plus
que M. Tanchou n’en annonce ; erreur, du reste,
insignifiante et qu’il suffit d’indiquer. On pour¬
rait déduire de ce tableau des considérations
déplus d’une sorte; nous nous bornerons à
faire remarquer que l’estomac, l’utérus et les
mamelles donnent ensemble plus des trois
quarts des cancers dont le siège est indiqué,
6446 sur 8289; —et que la matrice et le sein
chez la femme en comptant déjà la moitié,
ou 4143, sans que le petit nombre de cancers
de la verge et du testicule chez l’homme
puissent être seulement mis en balance, n’ex¬
pliquent que trop cette excessive disproportion
de la mortalité par le cancer chez le sexe
féminin.
Traitement des iiydarthroses par les injec¬
tions iodées, par M. Velpeau.
Nous avons déjà traité cette question (ci-
devant , page 57 ) en rendant compte des
tentatives de M. Bonnet , de Lyon. Comme
M. Velpeau est le seul , jusqu’à présent, qui
l’ait imité, le résumé de ses opérations com¬
plétera l’histoire actuelle de ce nouveau mode
de traitement.
Ce préambule semble juger la question de
priorité d’une façon plus absolue que nous
n’avions fait au mois de janvier dernier. C’est
qu’alors, en effet, M. Velpeau n’avait pas en¬
core eu l’occasion de reconnaître aussi loya¬
lement les droits de M. Bonnet; et c’est dans
son travail même que nous puisons les docu¬
ments qui suivent. En avril 1839, M. Velpeau,
pratiquant une injection iodée dans un kyste
situé sous le bord interne du jarret, vit tout le
genou se gonfler, et présuma que l’injection
avait pénétré dans l’articulation même. Mais
diverses considérations , et l’incertitude du
diagnostic d’abord, firent que ce fait fixa peu
son attention, et ne lui parut point concluant.
L’incertitude était plus grande encore dans un
cas du même genre qui se présenta à l’hôpital
en juillet de la même année; et deux années
s’étaient passées lorsque M. Velpeau pratiqua,
pour la première fois à dessein , l’injection
iodée dans une hydarthrose du genou. C’était
le 2 mars 1841 ; le succès fut médiocrement
satisfaisant, et, avant de renouveler cette
tentative , M. Velpeau avait cru devoir com¬
mencer une série d’expériences sur les ani¬
maux vivants , quand enfin , au mois d’août,
les essais du chirurgien de Lyon parvin¬
rent h la connaissance du chirurgien de
281
Paris, et, suivant son expression, l’enliardi-
rent à reprendre les siens. On ne saurait
s’exécuter de meilleure grâce ; et M. Velpeau
a donné là un bel exemple de probité scienti¬
fique.
Cette première question vidée, et il était
bon qu'elle le fût , examinons la portée des
résultats obtenus. M. Velpeau rapporte l’his¬
toire de huit opérés. En voici l’analyse suc¬
cincte. ,
1° Jeune homme de 18 ans; hydarthrose
datant de plusieurs mois. Injection iodée dans
la proportion d’un cinquième de teinture sur
quatre parties d’eau. De vives douleurs, une
inflammation aiguë , accompagnée de fièvre,
inspirent d’abord de vives inquiétudes. Du
troisième au quatrième jour, le calme revient;
point d’amélioration; on a recours au calomel
poussé jusqu’à salivation, puis aux sangsues,
à la teinture de colchique, et enfin aux bains
de vapeur; et le malade sort guéri 51 jours
après l’opération. C’est le premier essai, dont
M. Velpeau lui-même ne se déclare que modé¬
rément satisfait.
2° Femme de 27 ans : hydarthrose datant
de trois ans. Injection suivie des mêmes
symptômes que chez le sujet précédent; mais
nous n’avons ni dates précises , ni détails
exacts ; il est dit seulement que le genou di¬
minua régulièrement, et que l’hydarthrose se
dissipa absolument à la manière d’un hydrocèle
traité de la même façon.
3° Chez un cordonnier qui portait à la fois
un hydrocèle et une hydarthrose, on pratiqua
le même jour l’injection iodée pour l’une et
l’autre affection. L’hydrocèle retint le malade
à l’hôpital 17 jours; la résolution de l’hydar-
throse s’était complétée auparavant. « J’ai
revu plusieurs fois cet opéré depuis sa sortie,
dit l’auteur, et son genou, parfaitement guér^
d’ailleurs, ne conserve aucune trace de l’hydar-
throse dont il a été pris, a retrouvé tous ses
mouvements et toute sa force. »
4° Un grand garçon, jeune, arrive de pro¬
vince, est opéré le surlendemain, et si vite
guéri qu’il repart huit jours après ; et l’on écrit
que la guérison s’est maintenue.
5° Jeune homme de 22 ans, malade depui s
près d’un an, sorti guéri le dix-huitième jour.
M. Velpeau l’a revu près de quatre mois après,
et s’est assuré que l’hydarthrose était radica¬
lement guérie.
6° Malade souffrant depuis longtemps dans
diverses jointures, maigre, sujet à la diarrhée,
légèrement ictérique, toutefois sans aucun si¬
gne positif de lésion viscérale sérieuse. Injec¬
tions iodées ; on le croyait guéri du douzième
au quinzième jour, lorsque des douleurs va¬
gues se déclarèrent dans tous les membres ;
après quoi survint un état général qui mena¬
çait de devenir sérieux, mais qui s’améliora
bientôt; bref, le malade finit par s’ennuyer à
REVUE CRITIQUE.
282
l’hêpital, et sortit avant d’être parfaitement
guéri.
7° Homme de 30 ans, porteur d’une double
hydarthrose; on opère un genou d’abord, puis,
trois jours après, l’autre, à la demande du
malade lui-même. Au bout de 12 jours pour
chaque genou, la résolution paraît complète;
mais plus tard le genou gauche se gonfle de
nouveau; puis le coude-pied droit, puis le ge¬
nou droit; « il est vrai que ces deux jointures
n’ont plus paru se remplir de liquide , que
leur augmentation de volume semble tenir à
des grumeaux, a des fongosités synoviales
de la capsule articulaire ; mais il n’en est
pas moins certain que les injections iodées
ne l’ont point guéri. »
8° Vieillard de 68 ans; l’injeetion, à parties
égales d’eau et de teinture d’iode, bien que
poussée en abondance et laissée à demeure, ne
produisit d’abord aucune douleur ; mais la dou¬
leur et le gonflement survinrent dans la soi¬
rée. Au bout de quatre jours, la résolution
commença; quinze jours après il put se lever
et marcher « Son genou reste inégal , gonflé,
un peu gros : mais le genou de l’autre mem¬
bre présente les mêmes inégalités sans conte¬
nir de liquide. »
Tels sont les faits rapportés par M. Vel¬
peau. Or, nous aurons d’abord deux remarques
assez importantes à faire; la première, c’est
qu’il ne semble pas qu’il ait donné toutes ses
opérations ; la seconde, c’est que presque tous
ces faits manquent de détails suffisants , et
échappant ainsi en apparence à la critique ,
laissent des doutes même involontaires sur la
portée réelle du résultat. Ainsi, dans un ar¬
ticle intitulé Appréciation , nous lisons cette
phrase :
« Chez une femme dont le mal datait de
cinq ou six ans, dont l’hydarthrose était com¬
pliquée de fongosités , et selon toute appa¬
rence d’altération étendue des cartilages , le
genou reste raide et la rotule en partie soudée
aux condyles du fémur. »
Voilà un neuvième fait à ajouter aux huit
autres; mais pourquoi ne se trouve-t-il pas
à la suite? Pour une opération aussi grave, il
ne fallait pas de choix, et il fallait tout dire.
Un peu plus loin , nous trouvons eette autre
phrase :
« Chez le vieillard , l’épanchement un mo¬
ment dissipé a paru vouloir se reproduire au
bout d’un mois, pour céder définitivement à
l’emploi d’un vésicatoire volant. »
Ces nouveaux détails semblent en contra¬
diction avec ceux de l’observation même ; et
cela était au moins facile à éviter. Loin de
nous, du reste, d’incriminer en rien l’inten¬
tion de l’auteur; nous lui devons, au con¬
traire, cet éloge, qu’il ne cherche nullement à
exagérer les bienfaits de ses injections ; pour
la lenteur des guérisons et les insuccès
partiels, il convient que les observations de
M. Bonnet ne diffèrent pas notablement des
siennes. En effet, sur cinq malades, M. Bonnet
en avait guéri deux; M. Velpeau en a guéri
tout au plus quatre sur neuf. Mais M. Velpeau
semble avoir un plus grand avantage , puis¬
qu’il a obtenu la cure d’hydarthroses d’un à
à trois ans, si vraiment la cure a été com¬
plète.
Gomment s'opère cette guérison ? Ici M.
Velpeau reproduit sa théorie de l’agglutina¬
tion des parois, qui ensuite redeviendraient
libres par l’effet du mouvement. Mais il re¬
connaît cette fois que c’est une hypothèse
pure : Je me hasarde à supposer, dit-il ; et
nous pouvons bien à notre tour nous hasarder
à dire que cette hypothèse est tout à fait
invraisemblable dans les cas pareils à celui
de ce jeune homme qui repartit pour la pro¬
vince, huit jours après l’opération.
Au total, ces nouveaux faits sont-ils de
nature à modifier le jugement que nous
portions sur les injections articulaires , et à
séduire beaucoup les praticiens? Nous ne le
croyons pas. Ce qui en résulte de plus clair,
c’est que le moyen nouveau n’est guère plus
efficace que les autres, et qu’il échoue dans
plus de la moitié des cas. Qu’importe, dira-
t-on, puisqu’il est si bénin et si inoffensif de
sa nature? Mais précisément nous ne sommes
qu’à demi rassurés sur son innocuité; et si,
par quelque effroyable exception , un chirur¬
gien développait ainsi dans le genou d’un
malade une inflammation suppurative, et se
voyait réduit à amputer la cuisse, nous ne
savons jusqu’à quel point il serait dégagé de
cette lourde responsabilité.
(. Annales de la chirurgie.)
guérison par l’injection d’iode d’uné col¬
lection située dans l’intérieur du bassin ;
par le même.
Le cas suivant est assurément l’un des plus
brillants succès dont un chirurgien puisse
s’applaudir ; l’article est trop concis, d’ailleurs
pour l’analyser, et nous reproduirons le texte
de l’auteur même.
« lise développe souvent autour des organes
génitaux, dans la cavité pelvienne, chez les
femmes principalement, des collections pu¬
rulentes, hématiques, ou séreuses. Ces collec¬
tions, sur lesquelles j’ai depuis longtemps ap¬
pelé l’attention, soit dans mes leçons à l’hô¬
pital, soit dans quelques-uns de mes ouvrages,
compromettent gravement la vie des malades.
La seule opération qu’on osât leur appliquer,
l’incision, n’amenait qu’un soulagement pas¬
sager. Pas plus que l’incision simple d’une
cavité close extérieure , elle ne détermine
une guérison radicale. Après cette opération,
la collection, un instant détruite, ne tarde pas
REVUE CRITIQUE.
m
à reparaître. De plus, elle expose , si la plaie
ne se réunit pas par première intention, à
tous les dangers des opérations qui font naître
les inflammations purulentes , e’est-à-dire
qu’elle provoque souvent une inflammation
aiguë de mauvaise nature dans l’intérieur du
bassin, inflammation qui s’est transformée
plus d’une fois en péritonite mortelle. Lors¬
que ces collections, qui ont lieu tantôt dans
une cavité close accidentelle du tissu cellu¬
laire sous-péritonéal, tantôt dans une cavité
close accidentelle de l’épaisseur même des pa¬
rois du vagin, de l’utérus, de la vessie ou du
rectum, tantôt dans un cul-de-sac du péri¬
toine transformé en cavité close par quelques
adhérences ou quelque condition pathologi¬
ques , sont formées par du pus, l’ouverture
simple, soit par incision, soit par ponction,
qu’on laisse ou non une canule dans la plaie,
est la seule ressource chirurgicale qu’il soit
jirudent d’invoquer. Mais si la collection est
représentée par du sérum ou par un liquide
hématique, la propriété des injections iodées
revient naturellement à l’esprit; l’occasion de
les mettre à l’épreuve s’est présentée à moi
dans le courant de l’année 1841.
« Une jeune dame, mariée depuis deux ans,
impressionnable, nerveuse au dernier degré et
un peu lymphatique, avait cessé d’être exac¬
tement réglée peu de temps après son ma¬
riage; bientôt des douleurs vives s’étaient
établies dans le bassin et tout le côté droit du
bas-ventre. La santé générale se détériora à
tel point que cette dame , d’ailleurs douée
d’un moral excellent et de beaucoup de cou¬
rage, fut obligée de s’aliter complètement.
Divers médecins de son pays furent consultés.
Pendant dix-huit mois, des traitements aussi
nombreux que variés furent essayés sans
succès. La famille de la malade, désespérée ,
voyant d’ailleurs que les médecins appelés va¬
riaient d’opinion , ou plutôt n’avaient pas
d’opinion bien arrêtée sur la nature de l’af¬
fection, prit le parti de l’amener à Paris.
L’ayant examinée conjointement avec mon
honorable collègue M. Amiral, et M. le doc¬
teur Faivre, je crus pouvoir diagnostiquer
une collection de liquide brunâtre , couleur
chocolat, derrière l’utérus, collection qui re¬
montait vers la fosse iliaque droite.
« Je conseillai, en conséquence, de ponction¬
ner la tumeur par le vagin, et d’injecter par
là une certaine quantité de liquide iodé,
comme s’il se fût agi d’une hydrocèle. Je pro¬
cédai huit à dix jours plus tarda l’opération;
un verre et demi environ de liquide rouge
brunâtre, évidemment hématique, mais très
fluide, sortit par la canule; je poussai dans la
cavité, d’abord de l’eau tiède à titre de lavage,
puis de la teinture d’iode étendue d’eau. L’o¬
pération, qui eut d’abord les suites les plus
simples, se compliqua au bout d’une douzaine
de jours d’accidents nouveaux , qui m’inspi¬
rèrent quelques inquiétudes. Ces accidents ,
qui se sont reproduits à des degrés variables
depuis, nous ont toujours paru étrangers à la
tumeur injectée. Toujours est-il que cette tu¬
meur n’a point reparu, qu’elle est complète¬
ment oblitérée, et que Mme J. . . ne s’en res¬
sent plus aujourd’hui. » {Ibid.)
Obstétrique*
ÏIJÎTENTÎON DU PLACENTA DANS L’üTÉRUS pen¬
dant trois mois, après un avortement à cinq
mois de grossesse.
Le docteur Advena de Labîschin fut appelé,
au milieu d’août, auprès de la femme d’un
drapier qui avait une hémorrhagie. Cette
femme, âgée de 41 ans, avait fait le 5 mai
une fausse couche précédée d’une légère perte
de sang. L’insignifiance des douleurs et la
faiblesse de l’écoulement firent qu’on n’ap¬
pela point de sage-femme et qu’on ne ré¬
clama pas les soins d’un médecin. La femme
assurait qu’elle était enceinte d’environ cinq
mois, et que le fœtus avait cinq à six pouces
de longueur. D’ailleurs elle ne savait pas si
le placenta avait été ou non expulsé, avec ou
après le fœtus, ou avec les caillots. Depuis
lors elle n’avait pas cessé d’être souffrante.
Pour le moment elle ne se croyait pas en¬
ceinte; car chaque mois elle avait eu ses rè¬
gles, plus abondantes que de coutume et à
de? intervalles plus rapprochés. On attribua
d’abord les accidents à la cessation prochaine
de la menstruation, et l’on prescrivit les hé¬
mostatiques à l’intérieur et à l’extérieur. Au
bout de trois jours l’hêmorrhagie devint plus
considérable, et il s’y joignit des douleurs
expulsives s’étendant du sacrum au pubis.
La malade qui avait eu six enfants ne se
méprit pas sur la nature de ces douleurs.
L’orifice utérin était dilaté d’un pouce à un
pouce et demi, et occupé par un corps étran¬
ger, qu’à sa structure spongieuse Advena re¬
connut pour le placenta. Il était libre à l’in¬
térieur de l’utérus, mais la dilatation était
trop peu considérable pour permettre l’ex¬
traction de ce corps. De demi-heure en demi-
heure ou d’heure en heure, on administra du
seigle ergoté combiné avec l’acide phospho-
rique. Au bout de six heures, la dilatation
était assez grande pour qu’on pût facilement
procéder à l’extraction. Une odeur d’une féti¬
dité pénétrante se répandit au moment de
l’opération. Il n’y avait pourtant aucune trace
de putréfaction et le placenta était intact. Il
avait la largeur de la paume de la main, en¬
viron o pouces 4/2 de diamètre, et paraissait
avoir appartenu à un fœtus de 5 à 6 mois,
ce qui répond à l’objection qu’on pourrait
faire qu’il y avait nouvelle grossesse.
284
REVUE CRITIQUE.
La science possède d’autres faits sembla¬
bles à celui-ci, et elle ne doit pas négliger
d’enregistrer tous ceux du même genre qui
pourront s’offrir aux divers observateurs.
Ces faits n’infirment point, sans doute, la va¬
leur de ceux qui établissent la possibilité de
1 absorption du placenta. Mais ils montrent
avec quelle réserve il faut admettre les preu¬
ves d’un phénomène au moins extraordinaire,
et qui n’a pas trop de l’appui des noms les
plus illustres et de l’autorité des plus irrécu¬
sables témoignages. En se hâtant trop de
conclure, on pourra considérer comme un
exemple d’absorption ce que l’avenir dé¬
montrera n’être qu’un cas de rétention plus
ou moins prolongé du placenta.— On doit re¬
gretter que l’auteur n’ait pas fait connaître
plus exactement l’état de la masse expulsée.
En pareil cas elle se moule sur la cavité qui
la contient , et d’autant plus qu’elle y est
plus longtemps retenue ; et le tissu du pla¬
centa soumis à une compression prolongée
acquiert une densité, une compacité qui le
rendent d’abord méconnaissable. — L’odeur
fétide observée au moment de l’extraction ,
bien que le placenta n’offrît, aucune trace de
putréfaction , ne peut s’expliquer que par la
décomposition de quelque caillot formé de¬
puis le commencement de l’hémorrhagie qui
précéda cette délivrance tardive. Il ne paraît
pas, au reste, que cette circonstance ait mis
obstacle à la guérison.
{Berlin. Med. Zeitung , 1843, n° 13.)
Pharmacologie
des pates arsenicales employées pour la
cautérisation du cancer.
L’arsenic a joui de temps immémorial
d’une grande réputation dans le traitement
du cancer ; mais, soit qu’on en ait forcé les
doses, soit qu’on n’ait pas apporté dans son
emploi toutes les précautions nécessaires,
trop souvent il a déterminé des accidents
d’empoisonnement sérieux et même mortels;
en sorte que de tout temps les praticiens sont
restés partagés entre l’admiration pour son in¬
contestable efficacité et l’effroi de sa redou¬
table énergie. La question ayant repris de¬
puis peu une certaine actualité , il ne sera
pas sans intérêt de jeter un coup d’oeil sur
les principales préparations recommandées
pour, l’usage externe.
La formule la plus anciennement connue
est celle de Roussclot^ et, de toutes, c’est
celle qui contient la plus énorme quantité
d’arsenic.
Pâte arsenicale de Rousselot.
Arsenic blanc. 2 grammes (40 grains).
Sang-dragon.. 0,60 — (12 grains).
Cendre de se¬
melle brûlée. 0,40 — • (8 grains).
Cinabre . 8 » — (2 gros).
L’arsenic est ici dans la proportion de 20
p. 0/0, ce qui est véritablement un peu trop;
aussi de tous côtés a-t-on jugé nécessaire de
corriger cette composition; et, par exemple,
la dose est affaiblie de plus de moitié dans
la formule donnée par M. Malgaigne, dans sa
Médecine opératoire :
Oxide blanc d’arsenic...... 0,08
Sang-dragon . o,22
Oxide sulfuré rouge de mer¬
cure . 0,70
L’arsenic n’entre plus là que dans la pro¬
portion de 8 p. 0/0; toutefois, le Codex a
jugé cette quantité trop forte encore, et l’a
réduite à 6 p. 0/0.
Formule du Codex.
Arsenic blanc . 2
Sang-dragon . 16
Cinabre . 16
Cette formu'e du codex n’a jamais joui
d’une grande faveur. On en attribue à A. Du¬
bois une autre où l’arsenic est encore dimi¬
nué d’un tiers ; la voici :
Formule d’A. Dubois.
Oxide blanc d’arsenic . 4
Sang-dragon . 32
Sulfure rouge de mercure. 64
Il est assez remarquable que Dupuytren ,
de son côté, ait adopté la même proportion de
4 p. 0/0; mais il avait surtout pris à cœur
de simplifier la formule, qui ne comportait
plus que deux ingrédients.
Formule de Dupuytren.
Arsenic . 4 parties.
Calomel . 96 —
Dupuytren, cependant , ne trouvait pas
toujours sa préparation assez forte, et il por¬
tait la dose de l’arsenic jusqu’à 5 et 6 p.0/0,
bien que des accidents assez nombreux lui
eussent montré le danger même de sa poudre
ordinaire.
On conçoit qu’avec de telles variations
dans la proportion de l’arsenic, les pâtes ar¬
senicales aient fini par inspirer aux praticiens
une grande méfiance, justifiée, du reste, par
de trop nombreux revers. Aussi étaient-elles
presque abandonnées, et l’on a vu dans ces
derniers temps les partisans des caustiques
dans le traitement du cancer, demander à la
chimie de nouveaux moyens , tour à tour
prônés et remplacés par d’autres.
Il était cependant resté dans la tradition
que le frère Côme employait contre les can¬
cers une pâte arsenicale à laquelle il avait dû
de nombreux succès, particulièrement pour
les ulcères cancéreux de la face, du nez et des
BULLETIN CLINIQUE,
285
lèvres. Frère Côme était mort sans en publier
la composition ; et M. Souberbielle, son pa¬
rent et son èlève, avait seul continué à en
faire usage avec autant de succès que son
maître. M. Souberbielle ayant donné sa for¬
mule à M. Manec , celui-ci l’a appliquée
avec des résultats tellement avantageux
qu’il a cru devoir les communiquer à l’Aca¬
démie des sciences. Tout récemment on en a
vu de même des effets tout à fait satisfaisants
à l’hôpital Clinique dans le service de M. Mal-
gaigne. Cette formule mérite donc à tous
égards d’être sauvée de l’oubli.
Formule du frère Côme.
if Arsenic blanc . 30 centigr.
Cinabre . 1,50
Eponge calcinée . 75
Pulvérisez.
La proportion d’arsenic est ici de H à 12
pour 100, plus forte conséquemment que dans
aucune des formules précédentes, à l’ex¬
ception de celle de Rousselot. La proportion
de cinabre est un peu moins forte ; mais la
poudre d’éponge y entre pour plus d’un tiers,
comme le sang-dragon dans la formule
d’A. Dubois et celle qui avait été adoptée
par M.Malgaigne. Mais, après tout, on voit
que c’est bien moins à la quantité d’arsenic
contenue dans la formule qu’il faut attribuer
les accidents qu’à la façon de s’en servir ; et
c’est surtout au procédé d’application qu’il
faut avoir égard, si l’on veut agir avec sé¬
curité.
Au moment de s’en servir, on délaie la
poudre dans un peu d’eau jusqu’à consistance
de bouillie; on l’étend légèrement avec un
pinceau sur les surfaces ulcérées, en ayant
soin de n’en employer qu’une médiocre quan¬
tité; il vaut mieux recourir à de nouvelles
applications que de s’exposer à une trop forte
absorption. On la recouvre ensuite d’un mor¬
ceau d agaric encore mouillé. Cet agaric se
détache au bout de 10, 15, 20, 50 jours, quel¬
quefois plus tard, et tombe avec l’escarre.
Après la chute de celle-ci, M. Souberbielle
panse avec la pommade jaune de frère Côme,
dont voici la formule:
^ Cire jaune . 52 grammes.
Huile rosat . 48
Camphre . 75
Extrait de saturne... 150
Cette pommade peut, sans grand inconvé¬
nient, être remplacée par le cerat ordinaire.
Quoi qu’il en soit, on l’applique étendue sur
un linge jusqu’à ce que la plaie soit détergée
de la couche blanchâtre qui la recouvre. Si
alors les excroissances fongueuses reparais¬
sent, on fait une nouvelle application de pâte,
et on réitère jusqu’à la destruction complète
du cancer.
Il y a une remarque fort importante à faire
touchant l’étendue de l’ulcère; s’il dépasse 3
centimètres carrés, il faut diviser le traite¬
ment, afin de ne jamais s’exposer à l’absorp¬
tion par une surface trop considérable; et
pour cela ne cautériser une nouvelle portion
qu’après la chute de la première escarre
produite. De plus, quand les bords sont cal¬
leux, il faut les aviver par un vésicatoire, le
caustique n’agissant que sur des chairs vives
et humides. Quelquefois le caustique déter¬
mine des douleurs assez fortes, un gonflement
érysipélateux et même un mouvement de fièvre;
mais ces accidents ne sont jamais graves et
se dissipent facilement.
BULLETIN CLINIQUE.
L’observation suivante nous a été adressée
par un de nos confrères, M. le docteur E.
Prestat, ancien interne de la clinique d’ac¬
couchement de la Maternité de Paris. Le fait
dont il s’agit, curieux et rare, offre surtout
de l’intérêt sous le rapport de la rapidité et
et de la facilité de la guérison, dans un cas où
la nature, même secondée, reste le plus sou¬
vent impuissante. Il nous a paru digne de
prendre place dans les annales de la science,
pour être opposé aux cas du même genre or¬
dinairement si graves qu’on trouve de loin
en loin dans les recueils périodiques.
ascite considérable survenue au neuvième
mois de la grossesse. — Accouchement na¬
turel a terme. — Prompte guérison de l'as¬
cite après l’accouchement.
Madame D., âgée de dix-neuf ans, et mariée
depuis plusieurs mois, devint enceinte ep*
mars 1841. Cette dame, d’une très petite
taille et très délicate, jouissait d’une bonne
santé habituelle. Dès les commencements de
sa grossesse, elle éprouva des vomissements
très fréquents et des maux de reins très forts
qui la forcèrent à garder la chambre pen¬
dant plusieurs mois, et à rester, la plus
grande partie du jour, couchée sur une chaise
longue. Ces symptômes disparurent presque
complètement pendant les 6^, 7e et 8e mois,
à la suite d’une saignée pratiquée pour des
symptômes de pléthore. Vers le milieu du
9e mois, le ventre, qui avait toujours paru
assez gros, à cause de la petite taille de ma¬
dame D., commença à prendre un volume
vraiment extraordinaire. Comme d’ailleurs
elle se portait bien et sentait distinctement
les mouvements de son enfant, madame D
ne réclama aucun soin.
A la suite d’une assez vive émotion mo~
BULLETIN CLINIQUE,
286
raie , madame D. éprouva des pesanteurs de
tête, des vertiges très forts et me fit deman¬
der le 12 décembre. Frappé du volume de
son ventre, je le palpai et je constatai qu’il
y avait un épanchement considérable dans le
péritoine. En effet, à droite et à gauche de
l’utérus qu’on circonscrivait assez facilement
à travers les parois abdominales, on sentait
une fluctuation manifeste.
Le pouls était plein, dur, sans fréquence.
La respiration était assez difficile, surtout la
nuit, où la malade était obligée de dormir
presque assise. Quoiqu’elle eût de l’appétit et
que la langue fût belle, madame D. ne pou¬
vait prendre que très peu d’aliments, proba¬
blement à cause de la gêne que l’ascite et la
grossesse apportaient à l’ampliation de l’es¬
tomac. Les garderobes et les urines étaient
très rares, les jambes très légèrement in¬
filtrées.
Je fis à madame D. une saignée de douze
onces et lui prescrivis des boissons nitrées.
La malade ne pouvait boire qu’en très petite
quantité, ce qui m’engagea à avoir recours aux
frictions sur l’abdomen avec la teinture de
digitale. Sous l’influence de cette médication,
les vertiges cessèrent, mais le ventre conti¬
nua à croître d’une manièresensible, et l’œ¬
dème des jambes augmenta.
Cet état persista jusqu’au 21 décembre,
que les douleurs de l’enfantement se déclarè¬
rent. La malade se plaignit constamment de
maux de reins qui lui laissaient peu de repos.
Le travail fut régulier et dura douze heures.
L’enfant se présentait en position céphalo¬
latérale gauche. La seule chose digne de re¬
marque fut que, lors de la rupture des mem¬
branes, il s’écoula une énorme quantité d’eau
sans que le volume du ventre parût sensible¬
ment diminué. L’enfant, du sexe féminin, est
très petite, mais vivace; elle doit peser de
cinq à six livres. La délivrance fut naturelle.
Après l’accouchement, le ventre resta si
gros que je dus m’assurer par le toucher
qu’il n’existait pas un second enfant. Mais
l’utérus était bien revenu sur lui-même , et
cependant l’abdomen avait encore le volume
de celui d’une femme à terme. Les parois
abdominales étaient toujours distendues, et le
flot très marqué me fit estimer à plusieurs
litres la quantité d’eau contenue dans le pé¬
ritoine. Il fallut un napperon pour bander le
ventre de l’accouchée. Bien que l’etat géné¬
ral fût très satisfaisant, et que l’hydropisie
me semblât déterminée seulement par la
compression de la veine cave, compression
qui devait cesser par le fait de l’accouche¬
ment, je crus devoir avertir la famille de ce
que pouvait avoir de fâcheux une circon¬
stance aussi insolite. M. D. pria un de nos
amis communs, M. Diday, chirurgien de l’An¬
tiquaille de Lyon, qui se trouvait alors à Pa¬
ris, de venir voir sa femme, et il vérifia
vingt-quatre heures après l’accouchement qu’il
existait encore une ascite considérable. Ce¬
pendant, sous l’influence d’une compression
méthodique de l’abdomen et des boissons
nitrées, et surtout grâce à la facilité de la cir¬
culation , madame D. avait déjà rendu plu¬
sieurs litres d’une urine presque incolore.
Les lochies très aqueuses étaient peu abon¬
dantes , l’état général des plus satisfaisant.
Les jours suivants, l’urine continua à être
rendue avec autant d’abondance, et le ventre
diminua rapidement de volume. Les seins ne
se gonflèrent pas ; il y eut absence complète
de sécrétion laiteuse et de fièvre de lait.
L’appétit reparut, et on permit à madame D.
une nourriture substantielle en petite quan¬
tité d’abord, puis en plus grande.
Au bout de huit jours, l’abdomen était
complètement revenu à son état naturel ;
mais comme je craignais que l’extrême ten¬
sion des parois abdominales et le relâche¬
ment qu’avait dû amener l’ascite dans les
ligaments utérins ne prédisposassent ma*
dame D. à un abaissement ou à un déplace¬
ment de l’utérus, je lui fis garder le lit pen¬
dant quinze jours.
Madame D. s’est complètement rétablie, et
depuis deux ans sa santé ne s’est pas dé¬
mentie un seul instant.
Prestat.
On peut considérer comme une circon¬
stance favorable l’apparition tardive de l’as¬
cite. Si, au lieu de se développer au 9e mois,
elle fût survenue à une époque peu avancée,
ou seulement à 5 ou 6 mois, comme cela
s’est vu dans la plupart des cas, il est pro¬
bable que le développement persistant et
croissant de l’utérus eût donné lieu à un épan¬
chement de plus en plus considérable, qui eût
à la fin déterminé des accidents assez graves
pour que l’art dût intervenir. Heureusement
l’accouchement, en délivrant les vaisseaux de
la compression fâcheuse à laquelle ils étaient
soumis, a promptement arrêté les progrès du
mal.
Le peu d’ancienneté de l’épanchement a dû
rendre aussi la résorption plus facile. Aussi
huit jours ont-ils suffi à faire disparaître
une quantité de liquide assez grande pour
laisser à l’abdomen, après l’accouchement,
un volume qui avait fait croire un instant à
la présence d’un second enfant. Au contraire,
dans une observation de M. Ollivier d’An¬
gers ( Archives , YI, 185), l’épanchement étant
de date beaucoup plus ancienne, la résorp¬
tion ne put être obtenue par les seuls efforts
de la nature, et la ponction fut nécessaire.
Cette opération est quelquefois, même avant
la déplétion de l’utérus, la seule ressource à
opposer à des accidents formidables. Elle ne
saurait être faite, dans ces circonstances, sui¬
vant la méthode ordinaire. Scarpa assigne
BIBLIOGRAPHIE,
comme la région la plus convenable l’hy-
pochondre gauche; M. Ollivier préfère
avec raison l’ombilic qui est élargi, saillant,
et où le liquide n’est recouvert que par des
membranes minces, faciles à transpercer avec
la pointe d’une lancette. Une observation
rapportée par ce savant médecin justifie tout
ce qu’il dit des avantages et de l’innocuité de
sa méthode. Le fait d’une autre femme non
enceinte et qui, sans accident, se pratiqua
ainsi à elle-même à diverses reprises la ponc¬
tion avec un tuyau de plume, semble sous ce
dernier rapport tout à fait concluant. Qu’on
se garde toutefois de céder au désir et à
l’espoir d’obtenir un écoulement plus pro¬
longé du liquide en plaçant une mèche, quel¬
que petite qu’elle soit, dans l’ouverture faite
à la petite poche saillante de l’ombilic. J’ai vu
une péritonite mortelle en 30 heures être la
conséquence de cette pratique.
L’accouchement prématuré artificiel pour¬
rait-il être utilement pratiqué dans quelques
cas d’ascite compliquant la grossesse ? Gette
2S7
opération ne pourrait convenir qu’à certains
termes de la gestation, et sous ce rapport la
ponction, praticable à toutes les époques, offre
un avantage incontestable. Mais la ponction
n’est qu’un palliatif, et la reproduction de l’é¬
panchement par la persistance des causes qui
l’ont produit pourra exiger l’emploi d’un
moyen plus définitivement utile. La vie me¬
nacée de l'enfant pourra même faire un de¬
voir d’y recourir, pourvu qu’on ait l’espoir
fondé qu’il continue de vivre hors du sein de
sa mère. L’état de santé de celle-ci peut, de
prime abord, si la grossesse est suffisam¬
ment avancée, réclamer l’accouchement pré¬
maturé artificiel. Tel était le cas d’une
femme opérée par Siebold. (Journal, IV, 311.)
Si l’on considère que, dans tous les cas, il y
avait en même temps hydropisie de l’amnios,
la méthode qui consiste à provoquer la con¬
tractilité utérine par la ponction des mem¬
branes paraîtra préférable à toute autre, en
raison de la déplétion considérable et du sou¬
lagement immédiat qu’elle produira. A. D.
BIBLIOGRAPHIE.
TRAITÉ PRATIQUE SUR LES MALADIES DES OR¬
GANES GÉNITO-URINAIRES, pal* M. ClVIALE.
— Première partie , maladies de V urèthre.
— Un vol. in-S°, avec trois planches; —
édition considérablement augmentée.
La première édition de cet ouvrage a paru
en 1837. Le succès qu’il a eu nous dispense
assurément d’en faire une analyse très étendue;
il suffira de quelques mots pour rappeler le
plan général; après quoi nous dirons sur
quelles parties ont spécialement porté les ad¬
ditions de cette nouvelle édition.
L’ouvrage commence par une longue étude
de l’anatomie et de la physiologie de la vessie
et de l’urèthre. Cette partie n’a pas éprouvé de
changements notables ; l’auteur admet que
l’urèthre chez les adultes et les vieillards a
une longueur qui varie de 5 à 7 pouces, ce qui
donne 6 pouces pour terme moyen. Il y a à
cet égard une étrange contradiction entre les
mesures prises sur le vivant et sur le cadavre ;
et M. Civiale ne croit pas pouvoir l’expliquer
autrement que par un racornissement, un af¬
faissement qui ont souvent lieu par le fait de
la mort. C’est là une hypothèse pure ; et
l’observation clinique nous a enfin donné le
mot de l’énigme. Comme nous démontrions
un jour sur un vieillard de Bicêtre, à l’aide
d’une sonde graduée, que l’urèthre avait moins
de 6 pouces, la discussion s’étant un peu pro¬
longée, nous fûmes fort surpris, au moment de
retirer la sonde, de voir que l’urèthre s’était
alongé jusqu’à 6 pouces et demi. L’attouche¬
ment des doigts, le titillement de la sonde,
avaient déterminé une légère dilatation des
corps caverneux , une sorte de demi-érection,
et par suite un alongement de la verge. Ce
phénomène, vérifié depuis sur nombre de su¬
jets, nous permet de poser la règle suivante.
Sur le vivant, la verge étant dans un état de
flaccidité complet, l’urèthre n’est pas plus long
que sur le cadavre ; quand la sonde est intro¬
duite, si cette introduction n’éveille pas de
sensibilité, l’alongement est peu considérable ;
mais il l’est beaucoup dans le cas contraire,
et d’autant plus que le sujet est plus disposé
à l’érection.
Mais le sujet essentiel du livre est l’histoire
du rétrécissement; anatomie pathologique,
siège, diagnostic, causes, traitement; varié¬
tés , récidives, et affections qui en sont la
suite. Ce sont surtout les articles relatifs
au traitement et à 1 anatomie pathologique
qui ont reçu de notables augmentations. Pour
le traitement, M. Civiale préfère la dilatation
d’une manière générale; et nous nous ran¬
geons absolument de son avis. Quant à l’ana¬
tomie pathologique , l’auteur a eu occasion,
dans un voyage en Angleterre, d’examiner
les îiches musées de Londres; il a étudié avec
soin les pièces nombreuses qui se rattachaient
à son sujet; il a corrigé par cet examen per¬
sonnel de notables erreurs qui s’étaient glis¬
sées jusque dans les catalogues, et l’on peut
dire que nulle part on ne trouvera l’anatomie
pathologique des rétrécissements exposée
d’une manière plus large et surtout plus posi¬
tive. Shaw avait dit et nous avions constaté
après lui que le siège de prédilection des ré¬
trécissements se trouve sous la symphyse
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
288
pubienne, au point où l’urèthre se recourbe
pour remonter vers la prostate; M. Civiale a
vérifié ce fait important sur un très grand
nombre de préparations anglaises qui avaient
été mises à sa disposition.
On trouve dans ce livre une clarté et une
méthode toutes françaises, tandis que, par le
nombre et la variété des laits, il se rapproche
delà manière anglaise ; et jusque là nous
n’avons rien qu’a louer. Mais nous aurions
désiré qu’en rapportant ses propres faits et
ses propres idées, l’auteur fît quelquefois une
plus large part aux idées des autres ; qu’il mît
à môme de vérifier ses citations par des no¬
tes plus fréquentes; en un mot, qu’il eût
montré moins de dédain pour une juste et
saine érudition. Nous savons d’avance tout ce
qu’il pourrait nous répondre; mais nous avons
en notre faveur un argument inattaquable; le
livre n’y aurait rien perdu d’abord ; et pour
plus d’un lecteur il y aurait gagné.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences. — Il y a eu une petite guerre fort animée au sujet de la thérapeu¬
tique du bégaiement, entre M. Colombat et M. Jourdant. Le débat ayant porte principalement
sur la question de priorité, nous nous abstiendrons de la reproduire jusqu’à ce que les faits
aient d’abord décide qui des deux contendants réussit le mieux.
— M. Marchai de Calvi a soulevé une autre discussion relativement au droit exclusif d’em¬
baumement par l’injection dans les carotides que s’attribue M. Gannal. 11 a cité les expérien¬
ces de Tranehina sur les injections arsenicales ; il aurait pu ajouter qu’elles ont été employées
à Calcutta pour la conservation des sujets destinés à la dissection avant que M. Gannal fît ses
essais à l’Ecole pratique, et que M. Dujat a montré à l’Ecole pratique même que le résultat
des injections arsénicales était bien préférable à celui des injections alumineuses pour la
coloration des organes.
■ — M. Mandl a lu un remarquable travail sur la composition du tartre des dents. Il résulte
de ses observations que le tartre n’est qu’un dépôt de squelettes d’infusoires morts, agglutinés
par le mucus desséché, à peu près comme certains terrains sont, d'après les recherches
d’Ehrenberg, composés presque entièrement d’infusoires fossiles. Ces infusoires sont tout à fait
semblables à ceux que décrivent les auteurs sous le nom de vibrions.
Ils existent aussi en grande quantité dans les mucosités buccales, chez les malades mis à
la diète depuis plusieurs jours; et ils constituent la majeure partie des enduits muqueux de
la langue chez les personnes dont la digestion est troublée M. Mandl en conclut que le tartre
ne peut être considéré, ni comme un dépôt des matières calcaires de la salive, ni comme une
sécrétion particulière.
Académie de médecine. — '8 juillet. — M. J. Guérin représente le malade auquel il a fait la
myotomie rachidienne pour une déviation latérale de l’épine. Un vif débat s’étant élevé
entre lui et M. Bouvier, il prie l’Academie de surseoir à son jugement jusqu’à ce
qu’il représente le sujet, dans trois semaines ou un mois; il espère qu’alors le redressement
sera complet.
M. Auzoux a présenté une série de pièces d’anatomie artificielle humaine et comparée, qui
ont excite des applaudissements dans l’Académie.
1er août. — M. Moreau Boutard, aide-major au Val-de-Grâce, lit un mémoire sur V excision
de la muqueuse dans les plaies intestinales traitées par V entéroraphie. — Pour arriver à la
réunion directe et sans renversement aucun des plaies intestinales, il excise le bourrelet formé
par la muqueuse qui se renverse en dehors des lèvres de la plaie ; s’il s’agit alors d’une plaie
longitudinale, la suture suffit pour mettre en contact des lèvres partout saignantes et dispo¬
sées à se réunir; pour une section transversale complète, on peut employer la suture simple
ou l’invagination.— Commissaires : MM. Gimelle, Amussat et Jobert.
8 août. — M le maire de Bourg écrit à l’Académie que le monument élevé en l’honneur
de Bichat, par une. souscription nationale, et grâce au talent aussi éleve que désintéressé de
M. David, sera inauguré à Bourg le 24 août. Si l’Académie juge convenable d’envoyer des
représentants à cette cérémonie, la ville et les principaux habitants de Bourg tiendront à
honneur de recevoir dignement de pareils hôtes. — M. Pariset a été désigné pour représenter
l’Académie.
—Société de chirurgie de Paris.— Nous annonçons avec plaisir la constitution de cette
société nouvelle, qui peut être appelée à rendre de grands services à l’art que nous cultivons.
Elle s’est déjà réunie trois fois sous la présidence de M. A. Bèrard ; ses séances ont lieu à
l’Hôtel-de-Ville, tous les mercredis à 5 heurts et demie. Ses fondateurs, au nombre de 17,
sont tous chirurgiens des hôpitaux civils ou du bureau central; le nombre des membres titu¬
laires est fixé a 35, et tous les chirurgiens actuellement en exercice dans les hôpitaux civils
et militaires de Paris seront invités à s’y rallier jusqu’au complément de ce chiffre. Nous
rendrons compte des travaux de la société.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 32 pages grand in-8°
Prix de l’abonnement : 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine— On s’abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grenelle-St-Honoré, n° 55.— Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne, Rédacteur en chef, rue Neuve-des-
Petits- Champs, n° 39.
FÀRIS, IMPRIMERIE DE PAUL DUPONT ET Ci4,Rue de Grenelle-Saiüt-Honoré, 55.
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Far M, MASi&AIGXE,
SEPTEMBRE 1843.
SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. — Nouvelle méthode de traitement pour les fractures très obliques
de la jambe, par M. Malgaigne. — De quelques modes de guérisons naturelles des hernies,
et particulièrement du rôle du collet du sac dans ces guérisons , par M. Roustan. —
Mémoire sur les luxations causées par le relâchement et l’allongement des ligaments, par
M. Putegnat. — II. Revue critique. — Chirurgie. — Sur les guérisons orthopédiques de
M. Guérin. — Du siège de l’étranglement dans les hernies crurales. — Obstétrique. — «
Grossesse extra-utérine ovarique. — Pharmacologie. — De quelques nouveaux traitements
de la gale. — III. Bulletin clinique. — Ligature de l’artère linguale, pratiquée pour un
nævus ulcéré de la langue, chez un enfant de 2 ans et demi, par M. Déguisé fils. — IV. Biblio¬
graphie— Bibliothèque du médecin-praticien, tome Ier; Maladies des femmes.— V. Nou¬
velles et Variétés.
TRAVAUX ORIGINAUX.
Nouvelle métbode fie traitement poiar les fractures très
obliques tle la jambe; communiquée à la Société de chirurgie ,
le 13 septembre 1843 ; par M.
Je désire entretenir la Société d’une méthode nouvelle, dont l’innocuité et l’efficacité
ont déjà été constatées par l’expérience, et qui s’applique au traitement de certaines
fractures et même de certaines luxations, dans des cas où les moyens connus seraient in¬
suffisants ou nuisibles ; je veux parler de l’implantation de griffes ou de pointes
d’acier sur les os mêmes, afin d’agir sur eux à la fois avec la plus grande puissance
et dans la plus petite étendue, sans lésion notable des chairs et des téguments.
On sait combien les plaies par piqûre paraissaient redoutables aux chirurgiens qui nous
ont précédés. L’un des premiers, et le premier peut-être dans l’âge moderne, je me
suis élevé contre cette opinion ; et les auteurs du Compendium de chirurgie pratique
m’ont fait l’honneur de rappeler mes idées à cet égard. Je me fondais alors sur trois
ordres de faits : 1° l’innocuité de la ponction avec le trocart, même dans les grandes
cavités séreuses, et l’innocuité de l’emploi des aiguilles dans les sutures; 2° les succès
empiriques obtenus parle fameux pansement du secret, c’est-à-dire par la succion des
plaies piquantes, ou même par l’expectation simple déguisée sous des formules magi¬
ques; 3° et enfin la prompte guérison de plaies par instruments piquants sur des blessés
confiés à mes soins et que j’avais traités par le repos pur et simple. Depuis lors les
beaux résultats fournis par la ténotomie ont complété la démonstration ; mais il y avait
loin de ces premiers faits à l’idée plus hardie d’une ponction en quelque sorte perma-
290
TRAVAUX ORIGINAUX.
nente, avec un instrument laissé dans la plaie, appuyant sur un os par sa pointe, l’autre
extrémité demeurant à l’extérieur. -
Ce ne fut donc, comme je l’ai dit ailleurs, qu’après avoir longtemps hésité et médité,
que je me déterminai à tenter l’emploi de mes griffes dans les fractures transversales de
la rotule. Le résultat, sous certains rapports, dépassa mes espérances; et surtout je n’au¬
rais jamais soupçonné, avant l’expérience, que des pointes d’acier enfoncées durant plu¬
sieurs semaines à travers les téguments, les tendons et le périoste, auraient pu être
retirées sans donner lieu, ni avant ni après leur extraction, à la moindre trace de suppu¬
ration. Une pareille innocuité, en laissant même à part l’utilité de la méthode, est
encore à mon avis l’un des faits les plus surprenants qu’on puisse citer en pathologie
chirurgicale.
On comprend que ce merveilleux phénomène devait m’encourager grandement à
poursuivre l’application de ma méthode. Toutefois, sans vouloir généraliser à l’avance,
j’attendais que les occasions se présentassent d’elles-mêmes; et c’est même comme
à peu près contraint et forcé que j’eus recours à la pointe d’acier dans le premier cas
de fracture de jambe dont je vais avant tout rapporter l’histoire.
Obs. 1. — Le 6 octobre 1840, on apporta dans mon service à Bicètre, le nommé Alexan¬
dre Renard, aliéné, qui venait de se casser la jambe. Cet homme, âgé de 44 ans, d’abord
tailleur, ensuite cordonnier , était entré depuis 3 ans 1/2 dans la section des aliénés,
après avoir tenté de se couper la gorge. Il s’était donné un coup de tranchet au dessous
du cartilage cricoïde. Il avait été bien guéri de cette plaie, et la voix même était
demeurée bien nette ; et de ce premier accès de folie il ne lui était guère resté qu’une
légère paralysie de la jambe gauche qu’il traînait un peu en marchant, n’ayant besoin
d’ailleurs ni de bâton ni de béquille. Il était habituellement doux et tranquille, en sorte
qu’on lui permettait de sortir de la section pour travailler dans la maison de son état de
cordonnier. Le 5 octobre il s’était tenu caché dans une cour extérieure ; il passa la nuit
à méditer des moyens de fuite ; vers 5 heures du matin, il réussit on ne sait comment à
grimper suri’ un des toits de l’enceinte, et se lança delà dans le fossé, où il tomba debout
sur le pied droit; delà la fracture, qui lui arracha des cris violents; on accourut, et il fut
immédiatement transporté à l’infirmerie.
Les deux os de la jambe étaient cassés; la fracture du péroné, profondément cachée
dans les chairs, ne pouvait être reconnue que par la mobilité; seulement elle siégeait
manifestement fort au dessus de celle du tibia. Celle-ci, située tout à fait inférieure¬
ment, était oblique de haut en bas et d’arrière en avant; le fragment supérieur,
taillé en bec de flûte très aigu sur la crête et la face interne de l’os, descendait ainsi jus¬
qu’à deux centimètres environ des malléoles; sa pointe soulevait la peau en avant à
5 millimètres au dessus du niveau de la peau qui recouvrait le fragment inférieur ; encore
celle-ci paraissait-elle soulevée elle-même au dessus de ce fragment qui semblait très
profondément enfoncé. Le talon était fortement incliné en arrière, en sorte que les deux
fragments faisaient un angle saillant en avant. On tenta la réduction du mieux qu’il se
put; le talon fut relevé avec soin, et la jambe enveloppée d’un appareil de Scultet et
fixée par deux coussins et deux attelles latérales. Le malade reposa bien ce jour-là et
le suivant ; il était tout à fait tranquille et n’accusait aucune douleur ; néanmoins, in¬
quiet de cette saillie de l’os, j’enlevai l’appareil le troisième jour, et je vis que j’avais
bien jugé.
La saillie soulevait la peau avec plus de force que le premier jour. Il y avait peu d’in¬
flammation; mais la peau fortement ecchymosée paraissait noire, tendue, disposée à la
gangrène. J’avais fait faire une gouttière en bois pour contenir la jambe et le pied ; je mis
le membre dans cette gouttière, essayant d’élever le talon le plus possible, en accumu¬
lant au dessous des compresses ; la saillie ne diminuait pas. Jugeant que l’action des
extenseurs de la jambe y contribuait essentiellement , je disposai le membre sur un plan
incliné comme pour les fractures delà rotule, le talon élevé le plus possible, la jambe
fixée àl aide de la gouttière et de deux attelles latérales, La saillie diminua ainsi quelque
MALGAIGNE. —TRAITEMENT DES FRACTURES TRÈS OBLIQUES DE LA JAMBE. 291
peu ; j’eus alors l’idée d’attirer le pied en dedans à l’aide d’une bande fixée à l’attelle
interne ; la diminution fut encore plus grande, et je me tins pour satisfait.
Mais le lendemain et les jours suivants, c’était toujours à recommencer. Les coussins
s’affaissaient, et le talon baissait d’autant; la gouttière glissait du côté du genou, et alors
le talon basculait en arrière ; le malade, devenu indocile, prenait encore un malin plaisir
à remuer le membre; et par dessus tout l’action musculaire suffisait seule pour repro¬
duire en quelques heures la saillie. Le 19, M. de Villepin, mon interne, remarquant
que la saillie ne disparaissait efficacement que sous la pression de la main, voulut essayer
de remplacer cette pression à l’aide d’un coussin épais couché sur toute la moitié
supérieure du tibia , et d’une cravate passant sur ce coussin et nouée sous la
gouttière.
C’était là sans doute le moyen le plus naturel; mais j’en avais vu faire l’épreuve à la
clinique de Dupuytren, et la gangrène survenue rapidement sous la pression m’avait
ôté l’envie d’y revenir. Cependant, pour gagner du temps et pour montrer aux élèves
l’effet de cette pression, je consentis à la tenter, en prenant soin d’examiner la peau
toutes les 24 heures. La pression en effet diminua plus fortement la saillie qu’aucun
autre moyen; mais, aü bout de 48 heures, les téguments étaient tellement comprimés,
amincis, livides et comme déjà desséchés, que la gangrène parut imminente à tout le
monde si l’on continuait; et je remis les attelles.
Nous arrivâmes ainsi au 16e jour ; et à cette époque, l’ecchymose ayant en partie
disparu, les chances d’inflammation étant à peu près dissipées, j’appliquai un appareil
qui me semblait devoir atteindre le but désiré. La jambe située dans sa gouttière, le
mollet et le talon appuyés, le lieu de la fracture portant à faux, deux aides faisant 1 ex¬
tension, la peau garantie par un bandage roulé, je lis disparaître presque en entier la
saillie en pressant de toutes mes forces sur le fragment supérieur ; et dans cet état des
choses, je fis couler du plâtre autour du pied, du talon, des malléoles ; autour de la
moitié supérieure de la jambe et au dessous de la moitié inférieure ; enveloppant ainsi le
membre d’une gaîne complète, hormis un espace suffisant à la face antérieure pour
examiner l’état de la fracture.
Un premier phénomène m’inspira quelque doute sur l’efficacité de mon appareil.
J’avais maintenu la pression avec le pouce jusqu’à l’entière solidification du plâtre; dès
que je retirai le pouce, la saillie reparut, bien qu’ assez légère. Il y avait manifeste¬
ment une force vive qui relevait le fragment supérieur, et lui faisait compri¬
mer la peau contre la voûte formée par le plâtre. Cependant comme celui-ci exerçait
une pression partout égale et répartie sur la plus large surface possible, j’espérais encore
que l’échec n’irait pas plus loin- Je fus détrompé le lendemain; dans ces vingt-quatre
heures, le fragment supérieur avait tellement comprimé les téguments, que le bord infé¬
rieur de la gaine de plâtre semblait enfoncé dans leschairs ; d’autant plus qu’au dessous un
notable gonflement s’était emparé de la peau. A l’aide d’une gouge et d’un maillet, j’en¬
levai tout le rebord du plâtre qui écrasait ainsi les téguments contre la face interne de
l’os ; la saillie augmenta incontinent. Dans la journée, le gonflement s’étant accru, il fallut
rogner encore le rebord du plâtre dans toute sa circonférence ; mais alors la gaîne fut
trop faible pour résister ; et le lendemain matin nous la trouvâmes cassée. On remit l’ap¬
pareil ordinaire.
Le 21e jour, le gonflement était dissipé; les fragments étaient plus mobiles même
que dans les premiers jours, précisément à raison de la disparition du gonflement ; cha¬
que matin nous trouvions la saillie énorme, et la peau commençait à prendre une teinte
rouge sombre de mauvais augure. J’essayai de fléchir la jambe en la laissant reposer sur
sa face postérieure, la saillie augmentait. Je la fis fléchir et coucher sur sa face externe,
à la manière de Pott; 1a. saillie parut diminuer; puis le lendemain je la trouvai aussi forte
que jamais.
Malgré mes répugnances pour l’extension permanente, je ne voulus pas 1 omettre;
et comme le plan incliné m’avait mieux réussi que toute autre position, je le repris, en
292
TRAVAUX ORIGINAUX.
faisant fixer une semelle solide au bas de ma gouttière, et sur cette semelle j’essayai
l’extension avec tout le soin possible. Le lacs à extension fut passé en arrière des mal¬
léoles et vint se croiser sur le coude-pied ; mais les chefs tirés dans cette position refou¬
laient le talon en arrière, et faisaient faire un angle aux deux fragments. J’embrassai
alors la plante du pied et le coude-pied avec le lacs dont les deux chefs noués sous le
talon tendaient à le relever ; et la traction faite sur ces deux chefs parut en effet un
peu mieux réussir. Mais le lendemain le lacs était relâché, et la saillie reparue de
plus belle.
Ce fut alors que, toutes mes ressources étant épuisées, je m’arrêtai à un projet que je
méditais depuis quelques jours, et qui consistait à exercer une pression permanente sur
le fragment supérieur sans comprimer la peau elle-même. Pour cela je fis faire une sorte
d’arc en forte tôle qui embrassait les trois quarts antérieurs de la jambe à une distance
d’un travers de doigt; aux deux bouts de cet arc étaient deux mortaises horizontales
laissant passer un fort ruban de coutil, qui passait par dessus l’arc, par dessous la gout¬
tière du plan incliné, et se serrait à l’aide d’une boucle. Enfin, du centre de l’arc, à tra¬
vers un écrou solide, descendait une vis de pression à pointe très aiguë ; de telle sorte
qu’en tournant la vis, la pointe devait traverser les téguments et se fixer sur la face
antérieure du tibia , tout près de sa crête ; et que la striction du ruban lui offrant
un point d’appui solide, chaque tour de vis devait enfoncer de plus en plus le fragment
sur lequel elle était fichée. Je ne saurais donner une meilleure idée de l’action de l’ap¬
pareil qu’en le comparant au tourniquet de J.-L. Petit, sauf la substitution d’une vis
pointue à la pelote large et rembourrée de cet instrument.
Je fus en mesure de l’appliquer le 29 octobre, 23e jour de la fracture. La jambe étant
étendue sur une planchette postérieure suffisamment garnie, maintenue en outre sur les
côtés par deux coussins et deux attelles, mais tout à fait libre par sa face antérieure,
deux aides firent l’extension et la contre-extension, à l’aide de lacs qui furent fixés
d’une part au haut de la planchette et d’autre part à la semelle; après quoi seulement
je fis marcher la vis. Le malade montra une grande frayeur et cria beaucoup avant,
pendant et après l’application. Nous n’en fîmes pas grand compte; car il avait crié de
même tout un jour et toute une nuit qu’on lui avait lié très mollement l’autre jambe
pour l’empêcher de défaire ses divers appareils. Toutefois, afin de mieux juger si en
effet ces cris étaient dus à la souffrance, je le fis jaser durant un quart d’heure sur sa
vie antérieure, sans que la conversation fût interrompue une seule fois par une plainte,
ou même par un simple frémissement des fibres du visage. L’action de la vis avait été
toute puissante ; dès les premiers pas la saillie avait disparu à l’œil ; à la fin, il était im¬
possible de la reconnaître au toucher sur la face interne de l’os; seulement la crête
du fragment supérieur continua à déborder en avant l’autre fragment peut-être d’un
millimètre; et cette proéminence résista même à la pression la plus exagérée de
la vis.
Malgré ce léger déplacement, la fracture était maintenue comme si elle eût été soudée;
et, chose curieuse, on pouvait remuer le pied et le talon dans la jointure tibio-tarsienne,
sans communiquer le moindre mouvement perceptible au fragment inférieur. La frac¬
ture du péroné demeurait toujours cachée dans les chairs ; il est à noter que, tandis que
le tibia paraissait net et sans gonflement sous la peau au niveau de la fracture, à 3 cen¬
timètres au dessus l’on rencontrait un empâtement paraissant appartenir au périoste,
comme si la tumeur du cal, entravée au centre par la mobilité des fragments, n’avait
pu se faire que vers cette extrémité.
Cependant le malade avait recommencé à crier, et il prétendait que si l’on avait inter¬
posé un coin de bois entre l’os et la pointe, l’os aurait été mieux ménagé. Pour couper
court, je fis marché avec lui qu’il se tairait à condition que je commanderais ce coin de
bois; à ce prix les cris cessèrent presque à l’instant.
Le 30, calme complet; le malade qui avait craint d’être tourmenté la nuit par la pi¬
qûre prétend qu’il n’a pas dormi ; le surveillant affirme le contraire. Du reste nulle don-
MÀLGAÏGNE. — TRAITEMENT DES FRACTURES TRÈS OBLIQUES DE LA JAMBE. 293
leur du côté de la pointe ; mais il paraît y avoir de l’engourdissement et des tiraillements
dans la cuisse et le jarret.
Le 31, le malade déclare qu’il a bien dormi. Il n’est plus question delà cuisse ni du
jarret; maintenant il accuse de la douleur au genou et aux malléoles. Je détache le lacs
du talon qui en effet avait imprimé ses plis sur la peau des malléoles ; je maintiens l’autre,
et cependant je profite de cette demi-concession pour donner deux tours de pins à la vis
qui semblait relâchée. Le coin de bois n’est pas fait, bien entendu; mais je m’emporte
contre l’ouvrier retardataire, et je donne ordre qu’on aille le presser.
Le 1er novembre, le ruban qui serre l’instrument est relâché ; je le resserre et je donne
un nouveau tour à la vis. Il n’y a encore autour de la pointe ni rougeur, ni gonflement,
ni suppuration.
Le 2, on aperçoit une teinte à peine rosée le long du tibia, et le mollet paraît un peu
tuméfié. Le malade nous rassure à cet égard en disant que depuis longtemps le membre
droit est plus gros que le gauche, la paralysie ayant amoindri ce dernier ; et il assure
qu’il a lui-même constaté plusieurs fois entre la circonférence des deux mollets une
différence de trois pouces. Il a bien dormi, mangé la demi-portion avec appétit; il ne
souffre nulle part, et demande maintenant qu’on ne touche plus à son membre.
Le 3, la teinte rosée n’existe plus; il y a à peine une légère douleur sous le talon,
qu’une friction momentanée avec le doigt suffit à soulager. Je fis voir le malade ce jour-
là à M. le docteur Wéber de Mulhouse et à un docteur allemand de ses amis.
Le 5, je priai également M. Rochoux de constater le bon état du membre, et surtout
cette absence merveilleuse de toute suppuration.
Le 6, la peau paraît un peu rouge autour de la piqûre; on dirait que la pointe tend à
glisser sur le plan déclive de la face interne du tibia. — Le 7, elle avait en effet glissé en
dedans à environ deux millimètres; et partie par cette cause, partie par l’affaissement
des coussins, la saillie du fragment avait augmenté. J’ ôtai la vis pour la reporter à 4
centimètres plus haut. La fracture était encore très mobile, il n’y avait nul gonflement à
1 entour ; néanmoins tous mes efforts pour obtenir une exacte coaptation furent de rechef
inutiles ; j’obtins seulement le même résultat qu’à la première application.
Le 8, tout va bien; le malade se plaint seulement un peu du talon. La plaie laissée
par la pointe est fermée par une petite croûte noirâtre ; il y a un peu de rougeur
autour.
Le 10, cette rougeur a cessé ; il s’en montre un peu autour de la nouvelle piqûre , et
le plissement de la peau à son côté interne semble indiquer une tendance de la pointe à
glisser. Cependant cette crainte ne s’était point réalisée, lorsque le 12 novembre dans
la nuit, le malade relâcha à demi lavis, de telle sorte que la pointe sortie des chairs était
seulement à fleur de peau; et il avait repoussé l’instrument en masse à environ 3 cen¬
timètres plus bas en éraillant l’épiderme. Je vis toutefois avec satisfaction que la saillie
n’avait que peu augmenté, et que les fragments tenaient déjà l’un à l’autre. En consé¬
quence je crus pouvoir me dispenser de replacer la vis; je mis simplement une cravate
entre la fracture et la première piqûre ; de plus, entre la deuxième piqûre et le genou, je
disposai une bande roulée à deux globes dont l’un appuyait sur la face interne du tibia et
l’autre sur les muscles antérieurs, la crête de l’os restant libre entre les deux; et je pressai
sur ces globes avec mon arc de fer dépouillé de sa vis.
Le lendemain, cet appareil avait assez bien réussi; et la compression exercée par les
deux globes n’avait nullement contus la peau. Au contraire la cravate avait meurtri et
rougi la peau au niveau de la crête tibiale, et il fallut y renoncer. M. Carron du
Villards vit le malade avec moi ; la seconde piqûre était fermée par une petite croûte
noire comme la première.
Le 15, le globe qui appuyait sur la face interne du tibia avait excorié la peau ; de plus
il avait glissé vers la piqûre supérieure qui était dépouillée de sa croûte et d’un rouge vif.
J ôtai la bande à deux globes, et la remplaçai par une cravate qui comprimait le tibia le
plus près du genou possible.
294 TRAVAUX ORIGINAUX.
Le 16, la piqûre mise à nu la veille s’est recouverte d’une pellicule mince; il n’y a
pas eu une goutte de pus, et il n’y a plus de rougeur.
Enfin, pour abréger, nous atteignîmes le 30 novembre, 55e jour de la fracture; les
fragments tenaient l’un à l’autre, mais le cal était mou ; je plaçai un appareil dextriné
qui ne fut enlevé que le 15 janvier. Alors la consolidation était complète, sans nulle tu¬
meur autour de la fracture, mais avec une saillie du fragment supérieur de 2 à 3 milli¬
mètres, et une roideur comme on peut l’imaginer. De plus, les deux piqûres sous l’appa¬
reil qui les recouvrait s’étaient transformées en deux petites plaies superficielles, vives,
rouges, pareilles à celle d’un vésicatoire de la grandeur d’un franc ; elles étaient soli¬
dement cicatrisées 5 jours après. Je dois ajouter qu’avant Inapplication de l’appareil
dextriné, nous avions constaté à la face postérieure du talon la présence d’une large
escarre sèche et noire, qui s’était détachée dans l’appareil et avait laissé une troisième
plaie superficielle qui demanda près de 15 jours pour se fermer. Le malade fut mis alors
à l’usage des béquilles, qu’il garda plusieurs mois; après quoi il put marcher comme
avant sa fracture, sans bâton ni autre soutien.
Ce sujet était encore dans la première section des aliénés lorsque je quittai Bicêtre en
novembre 1842; et je l’ai revu à plusieurs reprises durant tout ce temps; car, toutes
les fois que j’allais dans cette section, il s’empressait de se faire reconnaître et de me
montrer sa jambe. Je l’ai fait voir ainsi à beaucoup de médecins ; et pendant ces deux
années, la fracture est restée parfaitement consolidée , il ne s’est fait aucun gonflement â
l’entour , et il était impossible de sentir le moindre gonflement de l’os ou du périoste au
niveau des piqûres qui ne se sont jamais rouvertes.
Je me suis étendu longuement sur les détails de cette observation ; la nouveauté du
cas, les difficultés sans nombre que j’ai rencontrées, et après tout l’heureuse issue d’un
premier essai seront sans doute une excuse suffisante. Essayons maintenant d’apprécier
la portée de ce fait.
Il est peu de praticiens qui n’aient rencontré de ces fractures obliques de la jambe,
déterminées généralement par une chute, et avec une obliquité telle que si le bout du
fragment taillé en pointe n’a pas percé la peau de prime abord, il la soulève plus tard avec
tant de force qu’elle s’ulcère ou se gangrène, et qu’une fracture simple se trouve trans¬
formée en une fracture compliquée des plus graves. Si cette fatale conséquence parvient
à être évitée, il reste toujours une saillie telle du fragment en question que la jambe en de¬
meure difforme, les téguments amincis et toujours disposés à s’ulcérer ; et enfin trop sou¬
vent la réunion des deux fragments est anguleuse, l’angle saillant en avant et en dedans,
et à la difformité se joint une claudication irrémédiable, et quelquefois la triste nécessité de
garder les béquilles toute la vie. J’ai vu un cas dans lequel la peaufut ainsi perforée; le bout
du fragment se nécrosa ; des fusées purulentes effroyables dévastèrent la jambe, et une
consultation fut réunie pour agiter la question de l’amputation de la cuisse. Le blessé
échappa à cette douloureuse extrémité et conserva son membre; mais au prix de com¬
bien de douleurs, d’incisions, de contr’ ouvertures, et de temps, c’est ce que l’on peut
facilement présumer. Quant à des sujets guéris avec une consolidation vicieuse et les
tristes conséquences que j’ai signalées, j’en ai vu à Bicêtre de si nombreux exemples
qu’à la fin j’avais renoncé à en recueillir les observations. Ils venaient à cet hospice de
presque tous les hôpitaux de la capitale; c’est-à-dire que devant des lésions aussi graves
tous les chirurgiens se trouvaient également impuissants et désarmés.
Il pourrait dès lors sembler étrange que l’on ait tellement négligé la thérapeutique
de ces fractures obliques, si des négligences et des lacunes toutes pareilles ne se ren¬
contraient à chaque pas en chirurgie. Pott dit qu’un chirurgien de son temps avait
imaginé une machine analogue au tourniquet de J.-L. Petit, et n’avait pas craint
d’en faire usage dans une fracture simple de la jambe, qui se convertit promptement
en fracture compliquée. Pott lui-même, attribuant la saillie de l’un des fragments au
poids de l’autre, joint à l’action musculaire, prétendait y remédier toujours par la posi¬
tion, M. Mayor a bien vu que la pression était nécessaire et a préconisé ses cravates.
MALGAIGNE. — TRAITEMENT DES FRACTURES TRÈS OBLIQUES DE LA JAMBE. 295
Dupuytren, pour le cas très analogue de la luxation du pied en arrière, exerçait
une compression toute semblable à l’aide d’un bandage roulé.
J’ai publié autrefois l’ histoire d’une luxation de ce genre, favorisée par une fracture
oblique du tibia ; Dupuytren appliqua son bandage roulé, qui ne réussit jamais à réduire
la saillie, et qui, dès le 7e jour, avait produit une escarre superficielle. L’interne eut
alors la même idée que le chirurgien dont parle Pott ; il se servit du tourniquet ; au
bout de 24 heures il y avait des traces de gangrène. Chez notre aliéné nous avons
essayé la position, les cravates, et bien d’autres choses encore; tout a également
échoué.
En désespoir de cause, M. Laugier, marchant sur les traces de M. Meynier d’Ornans,
a tenté la section sous-cutanée du tendon d’Achille; et, avant d’en savoir l’issue,
j’avais moi-même été séduit par l’apparente simplicité de ce moyen. M. Laugier a
loyalement rendu compte des conséquences; l’observation mérite d’être rappelée.
C’était «un cas de fracture de la jambe dans le voisinage de l’articulation du pied, avec
déplacement de l’extrémité inférieure (sic) du tibia en avant. La réduction n’avait pas été
tout à fait complète; la peau tendue au devant de l’extrémité du tibia avait une teinte rouge
qui faisait craindre une inflammation prochaine et probablement la gangrène. Les muscles
gastro-cnémiens me parurent tendus et raccourcis ; la section du tendon d’Achille était le
moyen le plus prompt et le plus efficace pour faire cesser cette contraction, et peut-être
aussi pour obtenir la réduction parfaite de la fracture. Elle fut pratiquée, et la saillie du tibia,
sans avoir disparu tout à fait, diminua. Mais au bout de quelques jours un phlegmon se dé¬
veloppa sur le trajet qu’avait parcouru le ténotome; une fusée purulente s’étendit au devant
du bout supérieur du tendon d’Achille et des muscles du mollet ; d’autres foyers purulents
s’établirent autour des foyers de la fracture, et après avoir résisté plusieurs semaines à ces
accidents, le malade finit par succomber. »
Cela suffirait bien pour retenir déjà quelque peu les praticiens qui seraient tentés
de recourir à la ténotomie; mais d’autres études que j’ai entreprises depuis lors
me rendraient tout aussi réservé, quand même la section du tendon d’Achille
n’aurait jamais été si funeste. On dit qu’elle a mieux réussi à un habile professeur
de la Faculté dans deux cas du même genrè; mais les observations n’étant pas
encore publiées, nous ne savons pas ce qu’a produit cette section sur les forces mus¬
culaires et sur la marche des sujets. On coupe beaucoup trop de muscles et de
tendons, à mon avis; et il serait désirable que l’on sût à l’avance un peu mieux
ce qu’on fait, c’est-à-dire à quoi l’on expose ses malades. J’aurai occasion de revenir
sur cette question.
D’où vient cependant la résistance opiniâtre de ces fractures à une juste coaptation ?
M. Laugier, pour la saillie en avant du fragment inférieur, accuse presque exclusivement
les muscles du talon. S’il en était ainsi, la flexion du genou suffirait pour anéantir ou
du moins affaiblir beaucoup leur action ; et cependant dans cette position la saillie persiste,
et s’accroît même si l’on porte la flexion trop loin. Pour moi, luttant contre le fragment
supérieur, où je recueillais mon observation, j’étais plus frappé de l’influence des muscles
rotuliens. Aujourd’hui j’admets non-seulement l’action des uns et des autres, mais celle
de tous les muscles de la jambe ; et j’ajoute qu’il y a un autre obstacle encore. Sans
cela, comment M. Laugier en coupant le tendon d’Achille, comment moi-même dis¬
posant de la formidable puissance de ma vis, n’aurions-nous pu arriver qu’à une réduc¬
tion incomplète? Il faut qu’il y ait là un obstacle mécanique ; et, après mûres réflexions,
je présume que cet obstacle est dû à trois causes, isolées ou réunies. Premièrement,
il y a un léger degré de chevauchement, très facile à constater sur les pièces sèches de
nos musées ; et on comprend que la pointe du fragment antérieur ne saurait s’ajuster
dans l’échancrure de l’autre, si elles ne sont pas exactement de niveau. Deuxièmement,
même au niveau, les fractures ne sont pas si nettes que nos traités classiques le donne¬
raient à croire; et le plus souvent elles offrent des dentelures et des anfractuosités
multipliées, qui ont besoin de se rencontrer toutes pour que la réduction soit bien parfaite,
m
TUA VAUX ORIGINAUX.
Enfin , pour la fracture de la jambe en particulier , f un des fragments du péroné
porté aussi devant l’autre , et sur lequel la coaptation n’a pas de prise, est arrêté
par ce dernier dans les efforts qu’on fait pour refouler la saillie du tibia en arrière,
et aide encore à la résistance. Au reste, on ne saurait affirmer que cette résistance
sera toujours invincible, puisque, dans le cas delà luxation de Dupuytren, qui n’était à
vrai dire qu’une fracture oblique du tibia, le tourniquet avait fait disparaître toute
saillie appréciable.
Qu’importent après tout et la nature des obstacles et le degré variable du succès qu’il
est permis d’espérer? Il y a là, devant vous, en face, un immense péril, qu’il est de
votre devoir de conjurer. Avez-vous même le choix des moyens ? Non ; pour mon
propre compte, je ne saurais dire que j’en connaisse unautre que celui que j’ai été
forcé d’innover.
La question de nécessité ainsi résolue, la question d’efficacité, quand on considère la
puissance de l’instrument, n’offrant guères plus de doute, il reste la question d’inno¬
cuité. A en juger, non-seulement par notre premier fait, mais encore par les résultats
analogues obtenus pour des fractures de la rotule, la méthode tiendrait plus qu’il n’était
permis de lui demander. Point de nécrose ni de carie, point de gonflement du périoste
ni de l’os, point de suppuration dans les parties molles; le seul inconvénient grave est la
douleur et l’escarre déterminées par la pression du talon. Cependant l’état mental du
blessé laissait désirer quelque chose de plus net sur l’intensité de la douleur produite
par la piqûre, sur cette tension du jarret et quelques autres phénomènes du môme
genre; en outre, son indocilité n’avait pas permis de poussér le traitement nou¬
veau jusqu’à son terme; et il fallait enfin s’assurer si le glissement de la pointe, si le
relâchement de la striction pouvaient être évités. Une occasion favorable s’est récem¬
ment présentée dans mon service à l’hôpital des Cliniques ; et dans ce fait nouveau on
pourra mieux juger de la valeur réelle de la méthode, les circonstances ayant été
plus favorables, et tout le monde, le chirurgien, les aides et le malade, ayant fait
leur devoir.
Obs. IL — André Fers, plombier, âgé de 52 ans, d’une santé florissante et d’une bonne
constitution, revenait chez lui le 1 8 mai 1843, à 9 heures du soir, par un chemin de traverse,
lorsqu’il trébucha tout à coup, le pied gauche ayant porté à faux; il perdit l’équilibre
et, dans sa chute, se cassa la jambe. Il resta ainsi étendu jusqu’à trois heures du matin,
que des pêcheurs le virent et le rapportèrent chez lui. Il se tint au lit toute la journée du
19, sans rien faire autre chose que d’arroser sa jambe avec de l’eau fraîche; le 20 de
bon matin on le coucha dans une voiture et on l’amena à Paris, d’une distance d’environ
quatre lieues. Il fut immédiatement présenté et admis à la Clinique.
La jambe gauche présentait à sa partie inférieure un gonflement irrégulier, avec dé¬
formation manifeste, le pied déjeté en dehors, une saillie anormale du tibia en dedans
au dessus de sa malléole. La peau était fortement ecchymosée, d’un rouge violacé,
mollasse , et comme distendue par une extravasation de sang sous-cutanée. A 5
centimètres environ au dessus de la malléole était une petite plaie saignante de quel¬
ques millimètres d’étendue, que le malade disait avoir été produite par l’issue du
fragment supérieur. Les deux os étaient manifestement fracturés, et l’extrême mobilité
du bas de la jambe ne laissait à cet égard aucun doute ; mais le péroné fort au dessus
du tibia, et sa fracture cachée dans les chairs se dérobait à une exploration précise.
Quant au tibia, la fracture était très oblique de haut en bas, d’arrière en avant, et de
dehors en dedans, de telle sorte que son extrémité très aiguë était découpée en grande
partie sur la face interne. Le fragment supérieur était déjeté fort en dedans de l’autre^
et faisait en même temps saillie en avant. Je reconnus la fracture en bec de flûte, et je
prévins les élèves des difficultés du traitement. Cependant, pour ne rien brusquer, je
commençai par tenter la réduction à l’ordinaire ; tout d’abord je repoussai en dehors le
fragment supérieur pour l’écarter de la plaie extérieure, ce qui se fit aisément; et la saillie
MALGAIGNE. — TRAITEMENT DES FRACTURES TRÈS OBLIQUES DE LA JAMBE. 297
parut dès lors dirigée presque directement en avant. Je fis faire l’extension et la contre-
extension, placer une planchette sous le membre, disposer deux coussins avec deux at¬
telles latérales, soulever le talon et attirer le pied en dedans. Ni compresses, ni bandes;
je voulais avoir sous les yeux toute- la face antérieure de la jambe, qui n’était recouverte
que par les lacs nécessaires pour maintenir l’appareil. Un peu de charpie imbibée de
sang fut collée sur la petite plaie.
Le lendemain 21, la saillie en avant était aussi forte que jamais. La veille, le membre
était resté froid ; le soir et toute la nuit, bien que tenu à une diète absolue, le malade
avait eu un mouvement fébrile très prononcé, qui ne s’était calmé qu’au matin ; enfin
il n’avait pas uriné depuis 24 heures. On le sonda; et la rétention d’urine ne reparut
plus. — Réapplication de l’appareil; diète.
Le 22 , pas de fièvre ; le malade a dormi , toutefois fréquemment réveillé en sursaut
par des tiraillements de la jambe, comme si quelqu’un, disait-il, la lui soulevait brus¬
quement. La saillie revient toujours ; je fais commander à M. Charrière , sans délai , un
appareil à pointe. — Bouillons.
Le 23, l’appareil fut placé. Le blessé jeta un cri lors de l’entrée de la vis; il crai¬
gnait beaucoup son action sur l’os, et fut agréablement surpris de ne sentir de douleur
qu’à la peau. J’avais prescrit des pilules d’opium au cas où la douleur persisterait; mais
elle avait cessé spontanément au bout de dix minutes. La vis parut ici remplir admira¬
blement sa fonction ; et toute saillie disparut au niveau de la crête tibiale.
Le 24, la nuit a été bonne, bien que troublée encore par quelques soubresauts de la
jambe. L’appétit augmente; seulement le malade s’inquiète de son avenir, et ne se rassure
qu’à grand’ peine quand je lui ai affirmé qu’il marcherait comme auparavant. On resserre
la vis qui paraît un peu relâchée.
Dans la journée du 24, le malade commença à se plaindre vivement du talon. Vaine¬
ment on l’avait posé sur de la ouate; et tout aussi vainement on chercha à localiser la
pression au dessus du calcanéum et sur le tendon d’Achille. Les douleurs allèrent en
croissant ; la nuit fut sans sommeil, et enfin vers 3 heures du matin, le blessé n’en pou¬
vant plus, fit appeler l’interne de garde, réclamant du soulagement à tout prix. L’appa¬
reil était en parfait état; l’interne ne voulant pas y toucher, administra une pilule de
5 centigrammes d’opium. Une heure après, la douleur était presque entièrement calmée.
On donna 3 autres pilules dans la journée du 25; et dès lors la douleur du talon ne
reparut plus que très affaiblie.
Tout alla bien les jours suivants; le 29, comme le blessé n’avait pas été à la selle
depuis son entrée, on administra 15 grammes d’huile de ricin qui procurèrent quatre
selles, et le lendemain on donna des aliments solides.
Le 31, la saillie avait quelque peu reparu ; je reconnus que la courroie qui devait fixer
mon arc de cercle s’était fort allongée; il fallait en resserrer la boucle, et pour cela
dégager d’abord la pointe. La boucle resserrée, je cherchai à replacer la vis dans le
môme trou, ce qui fut difficile et pénible; mais la petite douleur causée par cette ma¬
nœuvre ne dura pas plus de quelques minutes. Dès ce moment il ne fut plus besoin de
toucher à l’appareil; les fragments étaient comme cloués l’un à l’autre; et cependant,
chose curieuse et dont je ne me rends pas encore bien compte, nous pouvions mouvoir le
pied sans secousse et sans effort dans son articulation tibio-tarsienne.
Jusqu’au 31, il n’y avait pas même eu de rougeur autour de la piqûre. Le 1er juin, il
se forma autour de la pointe une petite croûte jaune, produit sans doute de l’ irritation
excitée la veille ; je crus qu’il y aurait de la suppuration, mais point ; et les choses restè¬
rent dans cet état jusqu’au 20 juin. Durant cet espace de temps, le malade n’accusa que
quelques soubresauts qui allaient en diminuant de -force et de fréquence ; sa principale
souffrance était un engourdissement étrange du talon et de toute la plante du pied ; et il
suffisait pour le calmer de changer le coton disposé sous le tendon d’Achille.
Le 20 juin, 33e jour de la fracture, 28e de l’application de la pointe, celle-ci fut re¬
tirée, sans douleur, sans suintement de pus ni de sang; la consolidation paraissait faite,
298
TRAVAUX ORIGINAUX.
mais sans trace de cal provisoire ; au contraire, le gonflement des parties molles ayant en
entier disparu, nous pûmes sentir en arrière de la face interne du tibia une petite saillie
d un à 2 millimètres environ de tout le bord tranchant du fragment supérieur, qui dé¬
bordait l’autre en dedans ; en revanche, il était impossible de constater la moindre saillie
le long du bord antérieur. Sous le calcanéum , on reconnut une petite escarre sèche et
noire de la grandeur de l’ongle.
Je laissai encore 14 jours le malade dans son lit, pour assurer la consolidation, en lui
recommandant toutefois d’imprimer des mouvements au membre. Dès le lendemain de
l’ablation de l’appareil, la piqûre avait été recouverte d’une croûte de bonne nature qui
tomba d’elle -même sans suppuration. La petite plaie faite par le fragment était depuis
longtemps guérie.
Le 4 juillet, l’escarre du talon tombée et la plaie cicatrisée, le malade commença à
marcher. Il avait les jointures assez roides; il y avait même un peu de synovie épanchée
dans le genou; quelques jours d’exercice la lirent résorber. Dès le 10 juillet le malade
ne se servait plus que d’une béquille. Le 20, il désira quitter l’hôpital; le genou ne se
pliait encore qu’à angle droit. Je l’ai revu trois semaines plus tard, marchant sans bâton,
bien que la flexion du genou ne fût pas encore complète; et de temps à autre, il ressen¬
tait un peu d’engourdissement dans la plante du pied. Du reste, ni gonflement ni œdème
nulle part, ni près de la fracture, ni près de la pointe, et nulle douleur dans l’un et
l’autre point.
Cette observation n’a pas besoin de commentaire; le fait parle de lui-même et plus
haut que ne le feraient toutes réflexions. J’ajouterai seulement quej’ai fait voir l’appa¬
reil appliqué et constater l’absence de suppuration, d’abord aux nombreux élèves em¬
pressés autour de ce malade, qui était alors le joyau de la Clinique, à plusieurs chirur¬
giens mes collègues dans les hôpitaux et à la Faculté, à tous ceux, en un mot, qui ont
bien voulu me faire l’honneur de le visiter.
lîe quelques moiles «le affilés* s son» BaatiBi*eïïe@ des Iterwies,
et particulièrement du rôle du collet du sac dans ces guérisons; par
M. Ifc OUST AM, D. M. P.
La question de la cure radicale des hernies, depuis quelques années, a fortement
préoccupé les chirurgiens. D’abord on a recherché ce que pourraient produire les moyens
les plus simples, le séjour au lit prolongé, l’application du bandage, les pelotes médica¬
menteuses ; après quoi, le désir de résultats plus rapides et aussi plus certains a fait
recourir à toutes sortes de procédés opératoires, qui ont eu tour à tour leurs jours de
triomphe et leur période de discrédit et d’oubli. La plupart de ces procédés sont délais¬
sés aujourd’hui par leurs propres inventeurs; sans doute parce que leur application était
demeurée trop empirique, et que l’on n’avait pas suffisamment étudié les indications et les
contre-indications. La chirurgie ne réussit jamais si bien que quand, prenant la nature
pour guide, elle l’imite dans ses procédés, elle la seconde sans vouloir lui faire changer
ses voies, sans lui demander plus qu’on ne saurait obtenir.
Or, il n’y a guère qu’un quart de siècle que l’on s’est occupé sérieusement de recher¬
cher comment la nature procède à la guérison des hernies. Auparavant, on peut bien
rencontrer quelques cas de cures merveilleuses, quelques essais de théorie tentés au
hasard ; mais il faut arriver à M. J. Cloquet pour voir enfin l’anatomie pathologique
scrupuleusement interrogée sur ce point important, aussi bien que sur beaucoup d’au¬
tres. M. J. Cloquet se présentait le premier dans cette voie nouvelle , avec six cents
dessins, cinq cents observations, deux cents préparations anatomiques ; véritable travail
d’hercule qui fut suivi d’un long repos. Tout récemment enfin, M. Demeaux, dans un
intéressant mémoire sur V évolution du sac herniaire, a repris la question à peu près au
point où M. J. Cloquet l’avait laissée, et a cherché à déterminer plus nettement le rôle
du collet du sac dans l’oblitération du sac herniaire.
RÔUSTAN. *— DE QDELOUES modes de guérisons naturelles des hernies. 299
M. Demeaux s’appuie sur une soixantaine de dissections, chiffre déjà recommandable
sans doute, mais qui demeure bien faiblQ en comparaison des autopsies dues à M. J.
Cloquet ; et peut-être les conclusions du nouvel auteur pèchent-elles surtout parce qu’il
n’a pas eu à examiner un nombre de faits plus considérable. Je me propose, dans ce
travail, d’étudier quelques-uns des modes suivis par la nature pour la guérison des
hernies, et de contrôler en passant la théorie trop facilement adoptée par M. Demeaux.
Durant deux années passées dans le service chirurgical de Bicêtre, j’avais été spéciale¬
ment chargé par M. Malgaigne, et sous sa direction, de l’examen des bernieux, de l’ap¬
plication des bandages, et enfin des autopsies; j’ai pu voir ainsi en très peu de temps
plus de mille hernies sur le vivant, et faire plus de cinq cents dissections ; et c’est à cette
source féconde que j’ai puisé les idées que je vais développer tout à l’heure.
Avant d’entrer en discussion, disons d’abord qu’on entend généralement par collet ,
l’orifice du sac renforcé, épaissi par des cicatrices ou stigmates (1). Pour M. Demeaux,
cet épaississement du collet est bien dû quelque peu aux adhérences des plis du péritoine
froncé par l’anneau qui livre passage à la hernie ; mais par dessus toutes choses, dans
son origine et dans son développement, le collet serait une transformation du tissu cellu¬
laire péritonéal en tissu de nature dartoïque et même musculaire , et plus tard en tissu
fibreux. Voici comment cette transformation s’opère; dès que le sac herniaire a complè¬
tement franchi les anneaux, le tissu cellulaire sous-séreux, au niveau de son orifice,
devient le siège d’un nisus formativus qui se traduit par une injection périphérique;
plus tard, si les viscères ne tiennent pas cet orifice distendu, le tissu dartdique qui con¬
stitue le collet commence à se montrer là où existent les plis du péritoine. Plus tard
encore ce tissu s’épaissit, se resserre, présente la dureté et la résistance du tissu fibreux ;
et le resserrement du collet faisant toujours des progrès, aboutit enfin à son oblitération
complète.
Je suis entièrement de l’opinion que M. Demeaux quant au point par lequel débute
le collet; quant à l’injection, je ne l’ai jamais vue, et si c’était ici le lieu, je pourrais citer
des cas de hernies récentes sur lesquelles je l’ai vainement cherchée. Du reste, cette
injection, nécessaire peut-être dans la théorie de l’auteur, ne l’est en aucune façon pour
la formation des stigmates. J’ai observé un bien grand nombre de ces derniers, et
en les examinant avec soin, j’ai toujours cru pouvoir les attribuer à des adhéren¬
ces de la séreuse, dont les unes, comme l’a très bien vu M. J. Cloquet, se font comme
par dessèchement des surfaces séreuses en contact, les autres à la suite des phlegmasies
de cette membrane. M. J. Cloquet a parfaitement éclairci ce point de doctrine; et je me
bornerai, pour l’intelligence des faits, à rapporter deux observations qui viennent à
l’appui de cette manière de voir.
Obs. Ire. — Le nommé Lecoq, soumis àmon examen le 23 juin 1842, ne présentait alors rien
de notable aux aines, soit qu’on le fît tousser ou se baisser. Il n’avait jamais eu non plus de
hernies avant cette époque. Du jour de son inspection au jour de son décès, il ne se plaignit
d’aucune douleur aux aines, et ne demanda point de bandage. II mourut le 12 décembre de la
même année; voici le résultat de l’autopsie faite 27 heures après la mort.
Du côté gauche, on voit dans l’anneau crural un infundibulum du péritoine qui pourrait
bien loger une noix; l’orifice en est évasé et plus large que le fond. Injection capillaire uni¬
forme de tout le sac, excepté en dedans, au point où le péritoine se réfléchit du ligament de
Gimbernat dans le canal; on voit là un stigmate unique, d’un blanc mat, formé par la sou¬
dure de quelques plis du péritoine ramassés en ce point, et affectant la direction d’une ligne
qui, du fond du sac, se porterait vers la symphyse pubienne et la ligne blanche. Ces plis sont
fixés par une bride horizontale de deux millimètres de hauteur, au dessous de laquelle ils se
terminent; de telle sorte que cette bride, fixée d’avant en arrière par ses extrémités qui se
perdent sur le péritoine, est légèrement soulevée sur ses côtés par ces plis qui se portent au
(1) M. J. Cloquet a désigné sous ce nom les cicatrices que l’on observe sur la séreuse des
sacs herniaires; ces stigmates sont de grandeur et d’épaisseur variables, ils ne sont quelque¬
fois dus qu’à un peu de lymphe qui s’est organisée là même où elle a transsudé.
TRAVAUX ORIGINAUX.
3ÔD
dessous d’elle. Le sac enlevé avec le péritoine de la région iliaque conserve à peu près sa
forme, déterminée par le stigmate que j’ai décrit.
Quelle était la structure de ce stigmate? Il est difficile de voir là autre chose qu’une
simple adhérence des plis de l’orifice du sac. Cette bride fixée par ses extrémités, et
presque libre à la partie moyenne , se portant d’un pli à l’autre à la manière d’un pont,
est une marque certaine que la face libre du péritoine a seule été le siège d’un travail
pathologique. Maintenant ce travail a-t-il été déterminé par l’inflammation, ou bien
serait-ce simplement une adhérence par dessèchement des surfaces séreuses? Tout ce
qu’on peut dire à cet égard, c’est que rien, ni pendant la vie, ni sur le cadavre, n’a pu
faire supposer une réaction inflammatoire. Quelle que soit du reste la cause qui a pré¬
sidé à la formation du stigmate, il n’en est pas moins vrai qu’il n’a pris naissance que
dans la soudure des plis. Dans l’observation qui va suivre, on trouvera décrite une autre
sorte de stigmate dont la cause cette fois bien manifeste était une inflammation.
Obs. II.— Labuglie, âgé de 87 ans, employé de la direction de Bicêtre, entra à l’infirmerie
le 15 mars à midi, et mourut à quatre heures, sans avoir pu être examiné ni par le chef ni par
les élèves du service. Comme il portait dans le côté gauche du scrotum une hernie volumi¬
neuse et dans un état de tension assez prononcé, je fus chargé d’en faire l’autopsie; mais
auparavant je voulus connaître les antécédents et voici ce que j’ai appris: Depuis trois mois
ce vieillard était affecté d’un rhume, auquel s’étaient joints, quinze jours avant la mort, des
coliques et du dévoiement; craignant peut-être de perdre sa place s’il montait à l’infirmerie,
ce malheureux cachait son état; on le voyait seulement plus courbé et avec une démarche
traînante; enfin, dans les trois derniers jours, les coliques et le dévoiement étaient devenus
tellement violents, qu’il ne pouvait plus prendre un instant de repos; et la douleur lui arra¬
chait des gémissements continuels.
Le bandage qu’il portait dans les derniers temps, était double, et le ressort du côté gauche
rompu au collet; il l’avait raccommodé avec une lame de fer blanc assujettie par une ficelle
pour rétablir la continuité du ressort. Comme on le pense bien , l’élasticité de ce dernier
était nulle, et on pouvait, sans beaucoup d’effort, en augmenter ou diminuer la courbure. Le
ressort du côté droit était encore en assez bon état.
En méditant sur ces antécédents, j’étais arrivé à cette conviction que le sujet avait suc¬
combé à une péritonite du sac, compliquée d’entérite: accidents développés par le rhume
d’abord, aggravés ensuite par le mauvais état du bandage, qui ne pouvait plus maintenir
sûrement une hernie d’un pareil volume.
Autopsie. — Je passerai brièvement sur quelques détails purement anatomiques, parce qu’ils
se rattachent peu au sujet qui nous occupe.
L’anneau inguinal gauche a cinq centimètres de largeur; les enveloppes du sac herniaire sont
un peu épaisses, quoique encore assez distinctes; je noterai seulement le développement exces¬
sif du crémaster, dont quelques faisceaux n’ont pas moins d’un centimètre de large sur deux
millimètres d’épaisseur. L’abdomen ouvert, ce qui frappe au premier aspect ce sont les chan¬
gements de rapport du tube intestinal: ainsi l’S iliaque du côlon est contournée sur elle-même
et placée en haut à côté de l’estomac et du côlon transverse; l’épiploon enfoui dans la masse
intestinale; l’intestin grêle pelotonné dans le petit bassin, et d’un rouge d’autant plus foncé
qu’on se rapproche davantage de l’orifice du sac herniaire gauche; deux doigts peuvent entrer
dans cet orifice qui contient encore l’intestin; on retire ensuite celui-ci, en ayant soin de placer
sur lui une. ligature pour séparer la portion contenue dans le sac de celle qui se trouve
dans l’abdomen.
Les deux orifices du canal présentent encore un peu d’obliquité; elle est due à la résistance
de la lame réfléchie du transverse qui n’a pu être repoussée en dedans. Le sac ouvert dans
toute sa hauteur, il s’en écoule un peu de sérosité; ses parois sont fortement injectées, rouges,
mais cette rougeur dépasse à peine l’orifice. Celui-ci présente en dedans un stigmate très fort,
marqué de quelques taches noires : en dehors, en haut et en bas, une fausse membrane récente,
adhérente seulement par ses extrémités; je ne saurais dire, pourtant, si elle n’adhérait pas
aussi aux intestins, ne l’ayant, remarquée qu’après le déplacement de ces derniers, qui la ca¬
chaient. Elle résiste à des tractions assez fortes, et laisse après elle la trace de ses adhé¬
rences plus marquées aux extrémités. On voit sur les parois du sac une foule de granulations
et de taches d’un beau noir, qui en quelques points prennent l’aspect piqueté; au fond
ROUSTAN.— DE QUELQUES MODES DE GUÉRISONS NATURELLES DES HERNIES. 301
sont deux plaques, larges de deux centimètres et de trois millimètres d’épaisseur ; ces plaques
sont plus rouges que le reste du sac , et sont couvertes entièrement de granulations. On
trouve en outre quelques membranes flottantes, ou fixées par leurs extrémités, ou dans toute
leur étendue; la portion du péritoine qui constituait le sac a dix-huit centimètres de hauteur,
sur quatorze de large à la partie moyenne et onze trois quarts au collet.
Les anses qui forment la masse intestinale contenue dans le sac, appartiennent à l’intestin
grêle ; elles sont unies par des fausses membranes récentes. Au dessous de ces dernières,
l’intestin apparaît rougeâtre et comme tomenteux; il est distendu par des gaz comme le
reste du tube intestinal. Sur une des anses, on trouve un noyau dur, rougeâtre, faisant beau¬
coup plus de saillie du côté de la séreuse que de la muqueuse; ce noyau ressemble à une
ecchymose et a cinq millimètres d’épaisseur: l’intestin ouvert, on n’y trouve que quelques
matières muqueuses; la membrane muqueuse est d’un rouge framboisé; cette portion d’in¬
testin était longue de cent vingt-neuf centimètres, et distante du cæcum de vingt-cinq centi¬
mètres. Le bout supérieur présente une invagination de trente centimètres qui, après avoir
été dévidée , tranche sur le reste des intestins par sa couleur normale. Les autres viscères ne
présentent aucune altération notable ; seulement le rectum est fortement contracté et sa
muqueuse rougeâtre. L’estomac contracté aussi, quoique distendu par des gaz, renferme un
liquide trouble, dans lequel nagent quelques flocons blanchâtres.
Cette fausse membrane du côté externe de F orifice, aurait pu, en s’organisant par la
suite, rétrécir le collet du sac, et former un stigmate de la deuxième espèce, dont il est
question en ce moment. Je possède plusieurs observations de ces fausses membranes, qui,
en se fixant ainsi d’un point de l’orifice à l’autre, en avaient retranché la portion de cir¬
conférence qu’elles sous-tendaient. J’en ai même vu d’assez larges pour diviser le sac en
deux portions, et faire croire à l’existence d’un sac multiple. Au total, d’après toutes
mes observations, les stigmates du collet du sac ne sont donc que des cicatrices
résultant d’adhérences de la séreuse; ces adhérences ayant pour cause tantôt une in¬
flammation, tantôt le dessèchement des faces séreuses en contact, ou, si l’on veut, une
sub-inflammation. Quand elles reconnaissent pour cause une inflammation, elles se font
par l’intermédiaire d’une quantité variable de lymphe plastique; mais d’autres fois
celle-ci s’organise sur le point même où elle a transsudé, et ne donne lieu qu’à un simple
épaississement du péritoine.
On peut voir dès à présent quelles différences capitales séparent la théorie de M. De-
meaux de celle que je professe. Pour lui le collet du sac consiste dans une transformation
du tissu cellulaire sous-péritonéal ; pour moi il est constitué par les adhérences de quel¬
ques points du péritoine de l’orifice du sac, ou par l’épanchement de la lymphe plasti¬
que ; pour lui le rétrécissement du collet est dû à sa nature musculaire; pour moi, à des
adhérences successives qui finissent par amener la guérison. Je nie donc d’une manière
absolue le rétrécissement spontané du collet ; et pour se convaincre du peu de fondement
de tout ce qui a été écrit à cet égard, il suffit d’observer ce qui se passe au collet
lorsqu’il est devenu épais, arrondi, et formé par un bourrelet circulaire qui ne lui per¬
met plus de s’affaisser par le rapprochement de ses bords. Dans ce cas la guérison par
le collet du sac m’a toujours paru impossible; et cette opinion, diamétralement
opposée à celle de M. Demeaux , sera suffisamment légitimée entre autres par le fait
suivant.
Obs. IIIe. — Pigeonat, âgé de 77 ans, examiné au mois de janvier 1842, ne présentait rien
de notable dans les régions inguinales, sauf un peu d’épaississement du cordon du côté droit
et de ses enveloppes. Il avait eu autrefois une hernie de ce côté ; mais depuis plus de quinze
ans elle avait entièrement disparu, et, il avait cessé de porter bandage sans avoir jamais
vu rien reparaître.
Ces renseignements étaient courts, mais il devinrent précieux lorsque nous pûmes les com¬
parer avec les résultats de l’autopsie, qui fut faite le 28- septembre 1842.
Autopsie. — La peau et le fascia superficialis enlevés, on voit l’anneau, des bords duquel se
dégage l’enveloppe la plus extérieure du cordon un peu épaissie. Cette enveloppe incisée, et
la section continuée jusque sur l’aponévrose de l’oblique externe, on aperçoit un sac à parois
épaisses et d’un blanc jaunâtre occupant tout le canal et l’anneau inguinal. Ce sac n’est pas
302
TRAVAUX ORIGINAUX.
très adhérent aux tissus ambiants, excepté à son point d’émergence. Sa cavité est sillonnée
par des rides et des plis profonds ; un doigt poussé du côté de son orifice ne peut arriver
dans l’abdomen, bien qu’il n’y ait pas d’oblitération , et le doigt se trouve fortement étreint
par le collet.— Le sac complètement isolé du canal inguinal, on voit que c’est une hernie
directe qui s’est fait jour à travers une éraillure de l’aponévrose réfléchie du muscle trans¬
verse, en dedans de l’artère épigastrique.— L’orifice du sac, qui a un centimètre de diamètre,
est placé au milieu d’un stigmate saillant duquel partent dans tout son contour une foule de
plis.— Les bords de ce collet sont mousses et résistants. Si saississant d’un côté le péritoine,
de l’autre le sac à l’extérieur, on opère des tractions comme pour dégager ce dernier de
féraillure qui lui livre passage, on remarque de légères adhérences entre le collet et l’érail-
lure de l’aponévrose. — Le collet est formé par un noyau dur, fibreux, au centre duquel se
trouve comme sculpté l’orifice du sac.
Il est bien certain que si, comme l’a avancé M. Demeaux, le collet était doué
d’une force contractile, il aurait dû fermer ce sac qui, depuis quinze années était dans
le même état. Tout, en effet, concourait à favoriser l’oblitération : le collet était arrivé
à son apogée d’organisation, les intestins ne s’engageaient jamais dans cet étroit orifice;
c’est ce que disait le sujet, et ce que j’ai pu constater moi-même plus de huit mois avant
sa mort, puisque quelque effort que je lui fisse faire, je n’ai jamais pu discerner la moin¬
dre saillie vis-à-vis le canal ou les anneaux. Il reste donc bien prouvé pour moi que le
collet n’avait pas de tendance à se resserrer.
Mais allons plus loin, et voyons si, dans les cicatrices résultant des guérisons des her¬
nies, la théorie que je combats aurait plus de réalité. Je ne le crois pas, et si M. Demeaux
avait suivi l’évolution du sac jusqu’à cette période, peut-être ses conclusions eussent-elles
été toutes différentes.
Il est extrêmement rare, en effet, de trouver de ces cicatrices sans deux ou plusieurs
petites lacunes, qui se prolongent plus ou moins dans le noyau fibreux résultant de
l’oblitération du collet du sac ou du sac lui-même. On trouve aussi au milieu de ce
tissu des cellules séreuses, isolées ou communiquant entre elles, et dont la présence
s’explique très bien par une agglutination incomplète des parois du sac, mais dont on
ne saurait rendre compte avec la théorie du rétrécissement spontané. D’après ce que j’ai
observé, ces cicatrices résultant de l’adhérence plus ou moins rapide des lèvres de
l’orifice, présentent des traits et des formes que l’on pourrait déterminer d’avance, l’aspect
de l’orifice du sac étant connu, et que l’on peut reproduire jusqu’à un certain point
par une expérience bien simple. En effet, les orifices des sacs herniaires étant de forme
très variable (il en est d’ovalaires, de triangulaires, etc.), si l’on comprime par l’exté¬
rieur le col du sac de manière que sa face antérieure vienne s’appliquer contre le bord
inférieur et interne de l’orifice, il se dessinera à sa place, s’il est ovalaire, une ligne
plus ou moins courbe, et, s’il est triangulaire, deux lignes qui se rencontreront à angles
divers dont le sommet sera dirigé en bas et en dehors. Ces deux formes sont celles
que l’on rencontre le plus souvent: on les retrouvera dans les deux observations
suivantes.
Obs. IV.— Pour le premier de ces deux cas , je ne pus avoir aucun antécédent. C’était
un fou à l’autopsie duquel j’assistais ; je remarquai la cicatrice du péritoine, et, sur la seule
inspection de cette cicatrice, je pensai qu’elle devait résulter de la guérison d’une hernie. Elle
était linéaire, d’un centimètre et demi de longueur, et oblique de haut en bas et de dehors en
dedans. Je procédai à la dissection de l’aine du côté correspondant, et je trouvai la tunique
vaginale descendant moins bas que celle du côté opposé; mais elle se prolongeait aussi jusque
dans le canal inguinal. Ce devait donc être une hernie congéniale qui avait existé de ce côté-
là. En tirant sur la tunique vaginale on faisait mouvoir la cicatrice du péritoine ; mais comme
il restait encore au moins un centimètre de distance entre elles, j’enlevai minutieusement tout
ce qui cachait la partie au moyen de laquelle la tunique vaginale se rattachait à la cicatrice. Je
pus alors reconnaître parfaitement que cette partie n’était autre que le goulot de la tunique
vaginale, oblitéré, mais creusé encore de plusieurs lacunes dont une très grande mesurait
l’espace de séparation du stigmate à la séreuse du testicule. Cette petite cavité, arrondie du
côté de la tunique vaginale, présentait en haut une forme allongée dont la direction était la
MJTÉGNAT. SUR LES LUXATIONS PAR RELACHEMENT. 30S
même que celle de la cicatrice péritonéale. Il ne restait plus dès lors le moindre doute que
cette cicatrice ne résultât de l’occlusion delà tunique vaginale.
Ne connaissant pas les antécédents de ce sujet, je ne saurais affirmer si la guérison a
été opérée par le bandage ou un autre agent; mais on ne peut méconnaître qu’elle s’est
faite par adhérence des parois du col du sac.
Obs. Y.— Le 1er avril 1842, j’eus à examiner le nommé Thirion, porteur de deux hernies
inguinales; mais je laisserai de côté tout ce qui regarde la hernie du coté droit. La gauche
datait d’environ 16 ans, elle était survenue sans cause connue. Depuis 11 ans le sujet portait
un bandage double, et s’il essayait de le quitter pour faire une course ou se livrer à quelque
travail pénible, la douleur qu il ressentait dans les deux hernies le forçait bien vite à le
remettre. La hernie gauche avait été très considérable ; elle était réduite actuellement au
volume d’un petit œuf, et apparaissait à peine à l’anneau externe.
Six mois après cet examen, Thirion fut transporté dans le service de M. Horteloup pour
une encéphalite chronique, à laquelle il succomba le 28 octobre 1842.
Autopsie— On trouve sur le péritoine, vis-à-vis l’anneau abdominal, un stigmate formé de
deux branches qui se rencontrent à angle droit. Cet angle est dirigé en bas et en dedans ; à
son sommet on voit deux petites lacunes , dont l’une , capable de loger une lentille ,
est tapissée de ce beau noir qu’on observe si souvent sur les sacs herniaires anciens. Plusieurs
plis viennent se perdre dans cette cicatrice, et quelques-uns en partent sous forme de rayons
blanchâtres. Le canal inguinal ouvert, on trouve au devant du cordon, mais dans une gaine
distincte, un petit sac herniaire revenu sur lui-même, dont la cavité est encore en partie
libre d’adhérences. Les parois de ce petit sac sont épaisses et jaunes; il a 3 centimètres de
longueur, et ne communique plus avec le péritoine. Le tissu qui rattache ce petit sac à la
cicatrice péritonéale est un noyau fibreux, dans l’épaisseur duquel sont encore quelques
lacunes de grandeur variable , dont les unes communiquent entre elles et les autres sont
isolées.
L’aspect de la cicatrice de cette hernie, les lacunes existant dans son épaisseur,
et l’usage du bandage, laissent peu de doute, ce me semble, sur le mécanisme de cette
guérison qui a eu lieu à l’orifice du sac. Je ne saurais assez insister sur ce point, que si la
guérison se faisait au collet par une coarctation insensible, il devrait en résulter une cica¬
trice arrondie, au lieu de stigmates à plusieurs branches; et l’on ne devrait pas observer,
non plus, de ces lacunes que j’ai signalées et qui sont si communes cependant dans les
cicatrices herniaires. Les deux faits précédents viennent donc encore à l’appui de cette
opinion que les stigmates ou le collet sont le résultat d’adhérences.
{La fin au prochain numéro.)
Mémoire smp les luxations causées par fie relàeliement et
l’allongement «les ligaments ç par le docteur Putégmat (de
Lunéville) (1).
En composant ce travail, mon but est d’appeler l’attention des chirurgiens sur un
point de pathologie négligé et peu connu. Si l’on consulte les ouvrages les plus famés
qui traitent des luxations, l’on sera tout surpris de voir que l’on ne s’est encore occupé
que bien superficiellement des luxations qui reconnaissent pour cause le relâchement des
ligaments.
Je ne parlerai point du relâchement ligamenteux, conséquence de l’affection articu¬
laire désignée sous le nom de tumeur blanche, parce que les luxations spontanées ou
(1) Ce travail a été adressé par l’auteur à la Société' des sciences médicales et naturelles
de Bruxelles, qui l’a inséré dans son journal. Nous avons jugé utile de le reproduire, non
pas que nous soyons toujours d’accord avec M. Putégnat sur l’interprétation des faits; mais à
cause du grand nombre d’observations nouvelles et intéressantes sur un sujet en réalité fort
peu étudié jusqu’à présent.
304
TRAVAUX ORIGINAUX.
consécutives sont bien connues ; je m’occuperai spécialement du relâchement congénital
et de celui qui se montre accidentellement.
Ce travail, devant être essentiellement pratique, renfermera toutes les observations que
je connais et dont plusieurs sont fort intéressantes.
1° Luxation du maxillaire inférieur .
J.-L. Petit, dans son excellent Traité des maladies des os , nous dit: « On voit quel¬
ques personnes à qui l’articulation de la mâchoire est si lâche, qu’elle se luxe très faci¬
lement en bâillant. » Tous les praticiens reconnaissent aussi que cette luxation récidive
fréquemment.
Obs. I. — J’ai vu à la clinique de Dupuytren, un jeune homme de 25 à 30 ans, qui en
était à la troisième luxation du même condyle du maxillaire inférieur (voir aussi la
13e observation). Evidemment, chez cet individu, il existait un relâchement des liga¬
ments de l’articulation temporo-maxillaire.
2° Luxation de la clavicule.
Obs. II. — Un de mes confrères recherchant quelle pouvait être la cause delà faiblesse
des membres thoraciques chez mademoiselle M., âgée de 17 ans, rencontra T extrémité
sternale de chaque clavicule luxée en avant. Alors, cette demoiselle fit voir qu’elle pro¬
duisait à volonté cette double luxation, et avoua même qu’elle en faisait son amusement.
En rappelant ses souvenirs, elle dit à M. le docteur [Benoist que c’était à la suite
d’une violente chute sur les mains qu’était apparue pour la première fois cette double
luxation.
Evidemment ces faciles luxations reconnaissaient pour cause le grand relâchement
des ligaments qui font partie de chaque articulation sterno-claviculaire ; et, en dernier
lieu, probablement aussi l’usure du bord antérieur du cartilage qui encroûte la
facette sigmoïde du sternum, dans laquelle vient s’emboîter l’extrémité sternale de la
clavicule.
Les auteurs anciens et modernes citent bien quelques cas de luxation en avant de
l’extrémité interne de la clavicule, et donnent même l’explication de cet accident ;
mais ils ne rapportent aucune observation de la double luxation en avant, et à plus forte
raison de la double luxation volontaire.
Boyer dit avec justesse que la luxation de l’extrémité sternale de la clavicule est plus
facile chez les jeunes sujets. En effet, je l’ai rencontrée sur une petite fille de 11 ans; et
l’on a vu que le sujet de l’observation précédente avait 17 ans.
3° Luxations de V humérus.
Obs. III.— Dans le courant du mois de janvier 1841, j’ai été appelé dans un café de
Lunéville, par un homme, âgé de 32 ans, qui venait de se luxer l’humérus droit, en
jouant avec ses amis. A mon arrivée, la luxation était déjà réduite et le blessé ne souf¬
frait plus. Un seul individu, étranger à la médecine, avait suffi pour remettre à sa place
la tète de l’humérus; le blessé me dit alors qu’un chirurgien lui avait déjà réduit six
fois cette luxation.
Je ne sache pas que l’on rencontre dans les auteurs beaucoup défaits semblables à
celui que je viens de rapporter, et qui offre de l’intérêt sous trois points de vue: 1° le
grand nombre de fois que la luxation s’était déjà opérée; 2° la facilité extraordinaire
avec laquelle celle-ci s’opérait ; 3° l’extrême facilité avec laquelle on pouvait la réduire.
Dans cette observation, la laxité des ligaments me paraît de toute évidence.
Obs. IV. — Dans le mois de novembre 1840, pendant qu’un de mes confrères siégeait
comme juré, l’un de ses clients, qui est employé comme homme de peine par les bou¬
chers de Lunéville, eut recours à moi. Cet individu, âgé de 37 ans, portait une luxation
de l’humérus gauche, reconnaissant pour cause le choc produit par la chute d’un
PUTÉGNAT. — SUR LES LUXATIONS PAR RELACHEMENT. 305
quartier de bœuf. Ce malheureux en était alors à la cinquième luxation du même
humérus.
Remarquons combien, dans ce cas, la laxité devait être grande, puisque cette cinquième
luxation s’était opérée malgré la résistance des muscles; résistance qui était tellement
forte que, pour parvenir à opérer la réduction, il m’a fallu, après avoir affaibli le ma¬
lade par une saignée d’un kilogramme, employer la force de onze hommes. Cette
résistance musculaire, extraordinaire pour le blessé, habitué à ne voir que deux indivi¬
dus employés à la réduction de chacune des quatre luxations antécédentes, ne m’étonna
point , parce que cet homme , avant de se présenter chez moi, avait bu une assez
forte quantité d’eau-de-vie, dans l’intention de se donner des forces pour supporter
V opération.
Ors. Y.— Le 29 novembre 1841, à huit heures du soir, j’ai réduit une luxation sca-
pulo-humérale droite, au sieur Voisin, boucher à Lunéville, lequel m’a affirmé, en pré¬
sence de nombreux témoins, que c’était au moins la quarantième fois que cet accident
lui arrivait dans l’intervalle de moins de deux années, et que deux hommes suffisaient
pour remettre l’os à sa place. Ce jour, j’ai employé huit hommes robustes pour réduire
la luxation; l’énergie musculaire étant augmentée parles boissons alcooliques que Voisin
avait prises avant son accident, qui lui était arrivé en levant brusquement le bras pour
donner un coup de poing.
J’engage le lecteur à lire l’observation que M. Fizeau a publiée dans le tome X
du| Journal de Boyer, Leroux et Corvisart, page 386.
Il me semble impossible de nier la laxité des ligaments dans ces luxations humé¬
rales, que l’on fera bien de rapprocher de celles que je citerai encore en parlant de
l’étiologie.
4° Luxation de la tête du radius .
La luxation en arrière de la tête du radius est un accident assez commun chez les
adultes et très fréquent chez les enfants. Boyer l’attribue au tiraillement des ligaments,
joint à la pronation forcée. Tout praticien sait aussi que ce déplacement de la tête du
radius, chez quelques individus, se reproduit avec une telle facilité qu’il finit par être
permanent par suite du relâchement successif des ligaments, comme nous ledit le pro¬
fesseur cité.
5° Luxation du grand os du carpe.
Bien que cette luxation soit assez rare, cependant j’ai pu l’observer deux fois.
Obs. VI. — Une personne qui me l’a présentée la produisait et la réduisait à
volonté. Elle se luxait en arrière le grand os, en fléchissant fortement la main; et elle le
faisait rentrer dans sa cavité formée par les os scaphoïde et semi-lunaire, en exerçant
une légère pression sur lui, en même temps qu’elle redressait graduellement la main.
Le sujet de cette observation est un & jeune demoiselle blonde , et l’on sait que Boyer a dit:
« j’ai observé que cette luxation est plus commune chez la femme que chez l’homme;
sans doute, parce que, dans la femme, les ligaments sont en général moins forts et
moins serrés. »
6° Luxation de la première phalange du pouce.
Cette luxation, aujourd’hui connue de tout praticien, était ignorée de Duverney, de
J.-L. Petit, c Nous avons eu l’occasion, dit Boyer, d’examiner le pouce de plusieurs
personnes qui se trouvaient dans ce cas, et il nous serait difficile de dire si cette
disposition de la première phalange à se luxer en arrière, tenait au relâchement des
ligaments , ou à une conformation toute particulière des surfaces articulaires. » L’obser¬
vation suivante démontrera le râle que joue le relâchement des ligaments dans cette
luxation.
c.
20
306 TRAVAUX ORIGINAUX.
Obs. VII. — Une jeune tille, âgée de 21 ans, accompagnée de son père, riche pro¬
priétaire, demeurant dans une commune voisine de Lunéville, vient me consulter pour
deux chapelets de glandes énormément engorgées qu’elle porte sur le cou.
Pendant que je l’examine, le hasard veut que je remarque que cette jeune fille, un
peu intimidée, se luxe en arrière maintes et maintes fois la première phalange du pouce
droit. Âussitôtj’examine attentivement T articulation, je ne rencontre rien de vicieux
dans la conformation des parties osseuses, mais un notable relâchement des ligaments.
J ai dit que cette jeune villageoise était scrofuleuse, chose que l’on ne doit point oublier.
7° Luxation ou diducüon des os du bassin.
Dans certaines grossesses et dans quelques accouchements, l’écartement des os du
bassin peut se présenter. Cette espèce de luxation, admise par Pineau, par Guillemeau,
par Fabrice de Hilden, par Harvey, par Smellie, etc.; rejetée par Dulaurens, par
Dionis, Palfyn, Rœderer, et avant tous par A. Paré, qui plus tard lit loyalement l’aveu
de son erreur ; cette sorte de luxation, dis-je, n’est plus contestée aujourd’hui. Ainsi
Hunter, Morgagni et tous les accoucheurs modernes reconnaissent la possibilité de
cet écartement, déjà admis par Hippocrate qui nous dit : « Les douleurs se font sentir
dans tout le corps, surtout aux lombes, et à l’ischium qui se sépare ( Traité de
la nature de V enfant, livre I, chapitre X). »
Obs. VHL— -En 1835, la femme d’un fabricant de parapluies, demeurant à Lunéville,
descendit brusquement de son lit, et fit quelques pas dans sa chambre, quatre jours après
avoir mis au monde deux jumeaux. Le lendemain de cette imprudence, elle accusa une
douleur dans les symphyses pubienne et sacro-iliaque, augmentant au moindre mouve¬
ment qu’exécutaient les membres abdominaux. Quelques mois plus tard elle alla à
Nancy consulter le docteur Bonfils, qui lui conseilla une nouvelle grossesse. Celle-ci eut
lieu, la parturition fut facile; mais la dame Bé ne fut point guérie. A cette époque où je
lus demandé, le mouvement des os du bassin était sensible à la main ; quand la malade
marchait, ou montait et descendait un escalier, l’os coxal correspondant au membre
abdominal sur lequel le tronc était porté, remontait sensiblement. Cette femme boitait
donc fortement, et le balancement de son corps était semblable à celui que présente le
corps d’un enfant dont les membres pelviens sont arqués à concavité interne. De nom¬
breuses ventouses scarifiées, des grands bains tièdes, une serviette serrée autour du
bassin, le repos absplu, puis des frictions toniques, amenèrent une guérison radicale. Je
dis radicale ; car, trois ans plus tard, je délivrai cette dame avec le forceps, et la diduc-
tion ne reparut point.
Obs. IX. — Pendant que je donnais des soins à madame Bé, j’ai traité une autre femme
de sa connaissance. Le traitement conseillé fut le même que j’ai fait connaître; mais je
ne sais s’il a réussi, car la malade a quitté Lunéville.
Dans les deux cas que je viens de rapporter, l’écartement des os du bassin n’a point
été l’ellet de la déchirure des ligaments, puisqu’il avait lieu, dans le dernier, déjà pen¬
dant la gestation ; on ne peut en accuser que le relâchement des ligaments. Je ne pense pas
qu’il existât une tumeur blanche des articulations, comme le veut Boyer, donnant à
l’appui de son opinion une observation publiée par Lhéritier dans 1 e Journal de Fourcroy.
D’ailleurs, les observations de Bassius (Obs. anat. chirurg. medic.; decad. 1, obs. III), de
Kayserliz, de Deventer, prouvent évidemment qu’il ne faut pas toujours croire en pareils
cas à une tumeur blanche.
Voici les symptômes que j’ai rencontrés dans les observations précédentes, et qui me
font dire qu’il y avait relâchement: douleur fixe à la région de chaque symphyse,
augmentant par la station sur les pieds, par la marche, et surtout pendant l’action de
monter et de descendre un escalier ; raccourcissement et allongement successifs des
membres pelviens, chaque trochanter conservant exactement son rapport avec la crête
iliaque correspondante; membres abdominaux non infiltrés : nouvelle preuve de l’absence
de tumeur blanche.
PUTÉGN AT . * — SUR LES LUXATIONS PAR RELACHEMENT. 307
8° Luxations de la rotule.
Je vais rapporter deux observations très curieuses.
Obs. X. — Une jeune personne, assise devant une table, ayant les membres abdomi¬
naux étendus et appuyés, se luxa involontairement une rotule en faisant exécuter un
mouvement au membre pelvien correspondant. Jusqu’ici rien d’extraordinaire, puisque
tout praticien peut observer pareil accident, et qu’il était déjà arrivé à cette demoiselle
au milieu d’une soirée ; mais ce qui est très rare, c’est que la rotule, luxée complète¬
ment en dedans, était renversée de telle sorte que sa surface articulaire était devenue
antérieure.
Pour comprendre cet accident, il faut nécessairement admettre que le ligament rotu-
lien et les muscles extenseurs de la jambe étaient dans le relâchement au moment de
l’accident. Effectivement il en était ainsi, puisque la jambe était soutenue dans l’exten¬
sion. Mais chaque jour on voit des individus qui, bien qu’ayant les membres abdomi¬
naux dans cette position, n’ont pas cependant de luxation rotulienne. Ï1 suit de là qu’il
faut admettre chez cette jeune fille une certaine prédisposition, je veux dire un relâche¬
ment constant des ligaments de la rotule, relâchement qui s’était déjà manifesté
par une luxation antérieure, et qui avait pour cause prédisposante la constitution
scrofuleuse.
Je dois faire remarquer en passant que cette observation de luxation spontanée com¬
plète en dedans de la rotule, avec un renversement de cet os, est la seule que l’on ren¬
contre dans les annales delà science avec celle que je vais donner. L’on sait même que
la simple luxation complète en dedans, admise d’abord par A. Paré, ensuite par Petit,
Monteggia, B. Bell, Callisen et Latta, est excessivement rare, malgré l’avis de ces
grands observateurs. En effet, M. Malgaigne, dans son Mémoire sur la détermination des
diverses espèces de luxation delà rotule, n’ en cite qu’une observation trouvée dans le
Musæum anatomicum de Walther.
Voici une seconde observation que je regarde comme unique. Je dis unique, car
Heister qui parle d’un homme qui se luxait à volonté la rotule et la replaçait de même,
ne dit rien de l’espèce de luxation ; car la jeune fille dont parle A. Cooper ne pouvait
se luxer la rotule en dehors; car je ne connais dans la science qu’une seule observa¬
tion de luxation complète en dehors par l’action musculaire, je veux dire celle de
M. Chrétien, insérée à la page 214 du Journal de Médecine , de Chirurgie et de
Pharmacie militaires ; car enfin je n’ai trouvé dans aucun ouvrage ancien ou mo¬
derne , et même dans celui de Monteggia , le plus complet qui existe sur les
luxations rotuliennes, ni dans aucun Journal et Mémoire, une observation de luxa¬
tion complète en dehors avec renversement, se reproduisant à la volonté du sujet
dont les membres abdominaux ne sont déviés ni en dedans ni en dehors, et qui jouit
en même temps de la faculté de pouvoir à volonté produire la luxation complète en
dedans.
Obs. XL— Le 23 août 1841, la femme d’un marchand de vin de Lunéville amena
dans mon cabinet une jeune fille, âgé de 13 ans et demi. Il s’agissait alors de remédier
à des chutes fréquentes et subites auxquelles était exposée cette jeune personne que,
quelques années auparavant, j’avais guérie d’une méningo-encéphalite. Ne trouvant
aucune raison nerveuse qui pût m’expliquer ces chutes, je procédai à l’examen des
membres abdominaux. La mère me voyant examiner attentivement la conformation des
genoux, me fit comprendre que quelquefois les deux rotules étaient luxées, et toujours
une au moins au moment de la chute. Voici quels autres renseignements j’obtins alors:
il y a cinq ans, cette jeune fille, droite sur une chaise, se laissa tomber sur le plancher,
les deux genoux recevant le choc principal ; et depuis cette époque les deux rotules se
luxent. Ces luxations sont tellement faciles que cette jeune personne s’amuse à les pro¬
duire et à les réduire souvent plus de cent fois dans une heure. Les luxations internes
sont si complètes que, les membres abdominaux rapprochés, les faces antérieures des
308 TRAVAUX ORIGINAUX.
rotules se trouvent parallèles et s’appliquent exactement l’une sur l’autre. Je dois ajouter
que la rotule droite se luxe plus facilement en dehors ; que la gauche se luxe plus
aisément en dedans, et que toutes deux se renversent dans le sens indiqué. Les genoux
sont très saillants ; et la seule contraction des extenseurs des jambes ne peut étendre
complètement celles-ci.
Chez cette personne, il existait évidemment un allongement des extenseurs des jambes
et des ligaments rotuliens, et même un très grand allongement, surtout si l’on réfléchit à
ce qu’a écrit M. Malgaigne, que les luxations spontanées de la rotule, ou celles qui se lont
habituellement et sans effort pour ainsi dire, soîit dues uniquement à /’ allongement anormal
des ligaments. Je sais que, selon plusieurs auteurs, la simple et ordinaire luxation spon¬
tanée de la rotule est due à une conformation particulière de l’articulation; que la
luxation en dehors ne peut avoir lieu que sur des sujets cagneux (J. Guérin, et Gazette
médicale de Londres, 9 février 1833) ; mais dans l’observation précédente, les genoux
du sujet n’étaient point cagneux; et il n’y avait point absence des bords articulaires du
fémur, comme Sanson présumait que cela avait toujours lieu en pareil cas.
Chez ce sujet, le relâchement était tellement grand que les jambes étaient continuelle¬
ment un peu fléchies, et que les membres pelviens, étant placés et appuyés horizontale¬
ment, je pouvais facilement soulever les rotules et même beaucoup les écarter des surfaces
articulaires.
Maintenant, on le voit, j’ai eu raison de dire que cette observation n’avait pas de sœur
dans les annales de la science.
9° Luxation du péroné.
Â. Cooper pense que les luxations de la tête du péroné sont souvent produites par le
relâchement des ligaments qui l’unissent au tibia.
10° Luxation tibio-tar sienne.
Il n’est point de praticien qui ne sache que l’entorse de l’articulation tibio-tarsienne
est une cause puissante et prédisposante d’entorses subséquentes de la même articula¬
tion, surtout chez les sujets scrofuleux. Il est bien entendu que je parle seulement de
ces luxations dans lesquelles les ligaments sont tiraillés ; car je ne m’occupe point dans
ce mémoire des luxations qui reconnaissent pour causes les ruptures tendineuses et les
tumeurs blanches.
Ors. XII. — J’ai soigné , il y a deux ans, un homme de 40 ans environ, qui en était à
la sixième entorse du même pied. Cet individu portait de nombreuses cicatrices scro¬
fuleuses.
Écoutons encore Boyer: « Par rapport à l’articulation du pied, dit ce chirurgien,
nous observons qu’il est des cas où la prédisposition à la diathèse scrofuleuse en
est une aussi à l’entorse; ce sont ceux où les extrémités articulaires des os longs
ayant été gonflés en bas âge, les ligaments ont souffert un allongement , un relâchement
notable. »
Ici se termine la première partie de ce travail, essentiellement pratique. Maintenant ,
à l’aide des observations que je viens de citer, et d’autres que je rapporterai, j’essayerai
de donner ce qu’on n’a point encore fait, l’histoire générale des luxations causées par le
relâchement et l’allongement des ligaments.
Étiologie. — Guy de Chauliac, Petit, Duverney et A. Cooper admettent la paralysie
comme une cause du relâchement des ligaments. Voici ce que dit Petit : <r Dans la para¬
lysie, quoique les ligaments aient leur élasticité naturelle, il arrive des luxations, parce
que la pesanteur du membre agissant continuellement sur les ligaments, ils perdent
bientôt nécessairement leur ressort. »
A. Cooper cite un jeune officier de marine dont les luxations humérales fréquentes
et faciles à réduire reconnaissaient cette cause. Ce chirurgien parle encore d’un jeune
TUTÉGNAT. — -SUR LES LUXATIONS PAR RELACHEMENT. 309
homme qui, paralyse d’un côté par suite de la dentition, jouissait de la faculté de
projeter la tête de l’humérus au dessus du bord postérieur de la cavité glénoïde.
Le très grand tiraillement des ligaments est une cause puissante de leur allongement.
Obs. XIII. — Le 8 mars 1843, après avoir réduit une luxation complète du maxillaire
inférieur à la dame Martin, demeurant près de l’octroi du faubourg dit de Nancy, a Luné¬
ville, voici ce que j’appris. Il y a huit ans, me dit cette femme, un officier de santé me
causa cet accident pour la première fois, en m’arrachant une dent. Depuis lors il m’arrive
au moins une fois par semaine, et je parviens chaque fois, moi seule, à remettre l’os à sa
place. Aujourd’hui je n’ai pu réduire cette luxation, c’est pourquoi je vous ai fait
appeler.
L’exercice forcé produit le même résultat que le grand tiraillement.
A. Cooper parle d’une jeune fille atteinte de luxations fréquentes de la rotule, et qui
attribuait la faiblesse dont elle était atteinte aux efforts qu’elle avait faits dans la danse.
Lf accouchement, ainsi que V exercice forcé, peut aussi produire la distension de cer¬
tains ligaments. Comme preuve de ce que j’avance, je renvoie à la 8e observation de
ce mémoire.
Quelquefois une cause produisant les mêmes effets que ceux de la paralysie, du grand
tiraillement, de l’ exercice forcé , peut se rencontrer : je veux dire le développement
extraordinaire des muscles.
Le docteur de Lamarre, traducteur de la Pathologie chirurgicale de S. Cooper,
rapporte le fait suivant: un homme d’une force prodigieuse se luxa un jour l’humé¬
rus en faisant un mouvement étendu et sans doute violent. Depuis ce temps, cette
luxation se reproduisait toutes les fois qu’il faisait un mouvement étendu et assez fort
avec ce membre. Du reste, ajoute ce chirurgien, la réduction était aussi aisée à effectuer
que la luxation l’était à se produire: cet homme avait fini par la pratiquer lui-même (voir
aussi la 5e observation).
Hippocrate dit que, en général, les membres maigres et décharnés sont exposés à la
luxation spontanée.
Tous les auteurs reconnaissent l’influence du vice scrofuleux, qui produit, dans cer¬
tains cas, le gonflement des extrémités articulaires des os longs et le relâchement des
ligaments. A l’appui de cette assertion, je cite les observations 7e, 10e 12e, et enfin
celle de M. Chrétien.
Ce que je viens de dire du vice scrofuleux , s’applique au rachitisme.
L’on rencontre des individus qui, sans être ni scrofuleux ni rachitiques, ont cepen-
pendant les chairs et les tendons très abreuvés de sérosité. Ces personnes sont étiolées,
par suite d’une alimentation insuffisante, d’un séjour prolongé dans un lieu humide,
non aéré, et privé des rayons du soleil. Chez ces individus, dit J.-L. Petit,
on ne doit point s’étonner que les os se luxent , quoique les muscles ne soient
point paralysés; parce que ceux-ci ne sont pas toujours en contraction et que la pesan¬
teur du membre agit toujours. Hippocrate a écrit : là où la mucosité abonde sans inflam¬
mation, les luxations sont plus faciles. Cet observateur a encore dit : on voit bien des
gens d’un tempérament humide, en qui les articulations sont si lâches, qu’ils se dislo¬
quent les membres à volonté et les remettent en place sans douleur (Traité des articles).
A l’appui de ce que je viens de dire, je puis citer les observations 8e et 9e. En effet,
tous les accoucheurs enseignent que, pendant la grossesse, les ligaments articulaires
du bassin sont plus imbibés de sérosité qu’à une autre époque.
Ainsi le tempérament humide et la grossesse sont des causes de la luxation produite
par le relâchement des ligaments.
Vices de conformation osseuse. La jeune fille qui fait le sujet de la 10e observation
avait les genoux cagneux, et la jeune Durand (voir la 11e observation) portait des
condyles fémoraux un peu écrasés.
J.-L. Petit admet T abondance de synovie comme cause de l’allongement des ligaments.
310
TRAVAUX ORIGINAUX.
S. Cooper nous dit que les collections de liquide dans le genou, en causant un allonge»
ment des ligaments de la rotule, disposent à la luxation de cet os ( Pathol . chirurg.).
Lorsqu’un os a été une fois luxé, la production d’une luxation subséquente s’effectuera
plus aisément que la première fois. En effet, qui ne sait que quelques individus ne
peuvent rire ou bâiller sans s’exposer à une récidi ve de la luxation du maxillaire inférieur
(voir .la 13e observation). Ainsi, me première luxation , surtout chez certains individus ,
peut être cause de V allongement des ligaments.
En terminant cet article, je dois citer, comme causes prédisposantes naturelles : le
petit nombre des ligaments ; V action des muscles dans certaines positions des articula¬
tions; la grande latitude des mouvements que permet une articulation ; enfin la longueur
du levier représentée parla longueur des os cylindriques.
Je ne parlerai point de l’inflammation des os, des cartilages, de la membrane et des
glandes synoviales, etc., comme cause du relâchement des ligaments; attendu que, et
je l’ai déjà dit, je n’ai point pour objet de traiter, dans ce travail, des luxations dites
spontanées, ou qui reconnaissent pour cause cette affection complexe connue sous le
nom de tumeur blanche.
Symptômes. — Réduction et déplacement faciles de Vos ; parce que les ligaments et
les muscles ayant perdu leur ressort ne peuvent s’opposer à la réduction, ni retenir la
partie que l’on a réduite (J.-L. Petit). Douleur légère ou nulle (Petit). Le membre
s’accourcit et souffre toutes les mauvaises conformations que la contraction des muscles
cause dans les autres articulations (Petit). Les muscles sont atrophiés quand il y a para¬
lysie, comme dans l’observation d’A. Cooper. Chez certains malades les muscles sont
très puissants, le fait du docteur Delamarre en offre un exemple. Quelquefois les mem¬
bres sont maigres, décharnés (Hippocrate) ; chez d’autres individus ils sont plus ou
moins déviés ( J. Guérin) ; chez d’autres il y a dépression des apophyses articulaires
(Sanson ; voir aussi l’observation 11e).
Diagnostic. ■ — Le diagnostic est facile quand on rencontre les symptômes que je
viens d’énumérer, sur un sujet exposé à l’une ou à plusieurs des causes que j’ai fait
connaître.
Pronostic.— La gravité est en raison directe de la facilité avec laquelle s’opère la luxa¬
tion, du nombre de fois que celle-ci a déjà eu lieu; elle dépend aussi beaucoup de l’arti¬
culation considérée sous les points de vue de sa complication et de son importance. En
général, le pronostic est grave quand il y a paralysie, déviation des membres, hypertro¬
phie ou atrophie musculaire, viciation des surfaces articulaires, et quand il subsiste- une
cause prédisposante générale.
Traitement. — Mon but n’est point de dire les moyens de réduction; mais seulement
d’indiquer le traitement auquel il faut avoir recours pour guérir le relâchement des liga¬
ments et pour s’opposer à ses conséquences.
Et d’abord, la luxation réduite et maintenue à l’aide d’un bandage approprié et plus
solide que pour toute autre luxation, comme le dit J.-L. Petit, l’articulation doit être
placée de telle sorte que les ligaments soient dans le plus grand relâchement possible,
et que, par conséquent, ils ne soient pas tiraillés par le poids du membre.
Hippocrate recommande les frictions {nam etjusto laxiorem articulum frictio vincire
potest). Elles seront spiri tueuses, toniques; ainsi, la décoction de sauge, l’eau de Gou-
lard, l’eau-de-vie camphrée, P hydrochlorate d’ammoniaque dissous dans 1 eau, la tein¬
ture de quinquina, le baume de Fioravanti, pourront être employés avec succès. Les
vésicatoires volants sont recommandés par Duverney et A. Cooper. Duverney dit encore
que rien n’est plus efficace que l’usage des bains, des boues, des eaux minérales : ainsi,
les eaux de Bourbonne, les boues de Saint-Amand.
Il est bien entendu que le malade ne doit se livrer à aucun exercice fatigant et qu’il
évitera l’humidité. Le chirurgien aura recours à certains moyens orthopédiques pour
remédier à la direction vicieuse des membres, et conseillera les meilleurs moyens théra¬
peutiques et hygiéniques contre le rachitisme et la constitution scrofuleuse.
REVUE CRITIQUE
311
REVUE CRITIQUE.
Chirurgie.
SUR LES GUERISONS ORTHOPÉDIQUES DE
M. GUÉRIN.
Après avoir tant de fois déclaré qu’il ne ré¬
pondrait point, M. Guérin a compris cepen¬
dant que le sentiment public ne s’accommo¬
dait point de ce silence absolu, et il s’est décidé
à le rompre. D’abord il a adressé une lettre
assez longue à la Gazette des hôpitaux qui avait
analysé notre article ; et il a reproduit cette
même lettre dans sa Gazette médicale. Puis,
comme nous avions fait une réplique à sa
lettre, il a répliqué de rechef. Puis il a écrit
au Conseil des hôpitaux pour demander une
commission chargée de s’enquérir des résul¬
tats par lui annoncés, et de suivre son ser¬
vice pendant un certain temps, afin de lui
décerner une éclatante réparation. Puis enfin
il a bien voulu nous adresser une longue pa¬
raphrase de sa lettre à la Gazette des hôpi¬
taux, en 19 pages in-4°, se rendant d’ailleurs
à lui-même cette justice, qu’il est loin d’a¬
voir usé du bénéfice de la loi , qui accorde à
la défense le double d’étendue de l’attaque.
C’est un système d’une invention assez heu¬
reuse, et qui empêcherait à l’avenir toute dis¬
cussion scientifique un peu étendue sur les
œuvres de M. Guérin : car un article de 10
pages se prêtant ainsi à 20 pages de réponse,
le journal tout entier s’y absorberait. Le
malheur est que nous ne sommes nulle¬
ment disposé à nous y prêter. Quand
M. Guérin voudra nous adresser une réponse
scientifique , nous lui laisserons volontiers
tout l’espace nécessaire, et comme il le disait
lui-même dans une occasion que nous lui
avons déjà rappelée : « On insérera quand il
voudra six colonnes de réclamations, pourvu
qu’il s’abstienne de personnalités exprimées
en mauvais termes. Nous n’avons pas accou¬
tumé nos lecteurs à ce langage. »
Toutefois, comme il importe que le public
soit édifié sur tous les points, nous allons exac¬
tement reproduire toutes les parties de sa
réponse; nos réflexions viendront après :
1° M. Guérin remonte à notre premier ar¬
ticle, puis à la réponse qu’il y a faite (voir notre
dernier numéro), et dans laquelle il nous de¬
mandait la preuve de nos imputations. C’est,
dit-il, parce que ces preuves nous manquaient
que nous nous sommes mis en campagne. Le
seul fait précisé n’appartenait pas à la con¬
sultation. Il insiste sur cette circonstance,
que nous n’avions aucune espèce de preuves
par devers nous lorsque nous l’avons accusé ;
et notre seul but en reprenant la plume n’a
été que de justifier à tout prix une accusa¬
tion qui avait tous les caractères d’une ca¬
lomnie.
2° En conséquence, notre caractère étant
celui d’un homme qui ne cherche pas la vé¬
rité, mais qui veut trouver des revers graves
à tout prix, M. Guérin a dû nous refuser la
communication de ses observations et de ses
tableaux ; et ce ne sont pas là des prétextes
derrière lesquels il chercherait à s’abriter; car
il a fait nommer lui-même une commission
parle Conseil des hôpitaux, et il mettra cette
commission a même de voir que sur aucun
point ni ses collaborateurs ni lui ne se sont
trop avancés. *
3° M. Guérin soutient que le relevé a été
fait d’après des observations qu’il possède, et
que le nombre des malades est en effet de
134, et non de 131 comme nous l’avions dit.
4° En nous adressant aux pancartes pour
avoir quelques lumières sur les guérisons,
nous avons été victime de la plus lourde, de
la plus grosse mystification. Jamais M. Gué¬
rin n’a écrit sur les pancartes le résultat du
traitement; il l’affirme sur l’honneur; et
l’on trouve de ces erreurs sur les pancartes
de tous les services de l’hôpital des Enfants.
5° Sur le fait du paiement des appareils par
quelques malades, M. Guérin donne les éclair¬
cissements qui suivent :
« Pendant les premiers temps du service,
il n’y avait pas de difficulté, de prétexte, de
mauvais vouloir qu’on n’apportât à la demande
des appareils. Souvent les malades les atten¬
daient inutilement pendant des trois et quatre
mois. Et si j’avais le malheur de les ordonner
avant que le bon revînt avec l’ordre de l’ad¬
ministrateur, ces appareils restaient à ma
charge. C’est alors que j’ai pris le parti de
conseiller aux parents qui avaient le moyen
de payer leurs appareils, d’en taire les frais
pour ne pas les attendre ; tandis que, de mon
côté, j’en ai parfois payé de mes propres
deniers pour des malheureux qui n’auraient
pu faire cette dépense. Je me rappelle d’ail¬
leurs qu’à une certaine époque, on s’était
avisé de m’interdire toute demande d’appa¬
reils pour qui ne présenterait pas un certifi¬
cat d 'indigence. Force était bien aux parents
non indigents de faire eux-mêmes les frais
des machines, à moins qu’on n’eût voulu que
je les supportasse moi-même. En fait de dif¬
formités, l’appareil c’est le médicament; et
je ne sache pas qu’un chef de service soit tenu
d’en faire les frais. «
312
REVUE CRITIQUE.
Nous renvoyons ces éclaircissements au
Conseil des hôpitaux, qui en sera certaine¬
ment édifié.
6° A l’occasion du moulage payé par les
parents :
« Ici, dit M. Guérin, nouvelle remarque
de votre part, où vous dites vous devoir et
devoir à vos collègues, de déclarer que cela
ne se fait à votre connaissance dans aucun des
services de chirurgie des hôpitaux de Paris. Je
le crois bien, vous ai-je dit; on n’a pas besoin
de faire mouler une carie, une fracture, un
bec-de-lièvre, un ulcère, une hernie. Mais
nous, qui dans une seule année, avons été
obligé de faire exécuter pour près de 500 fr.
de moulage , afin d’assurer l’exacte fabrica¬
tion des appareils, nous avons prié, à défaut
de l’administration qui s’y refuse, les parents
capables de supporter cette dépense de la
supporter, et nous avons fait faire à nos frais
le moulage des véritables indigents. Cette
charge du service nous a coûté jusqu’ici plus
de 500 fr. »
M. Guérin commet ici une petite erreur. Il
n’est pas un chirurgien des hôpitaux qui n’ait
eu à mouler des luxations, d’anciennes frac¬
tures , des difformités de tout genre ; et nous
déclarons de nouveau que jamais les malades
n’ont été mis à contribution à cet effet.
7° Arrive enfin la discussion des observa¬
tions. M. Guérin n’en nie aucune; mais il
déclare que nous avons été trompé par les
pancartes. Il faut en excepter cependant la 8°
et la 9e ; M. Guérin fait à cet égard les ré¬
flexions suivantes :
« J’ai réuni à dessein ces deux observations
parce qu’elles peuvent être appréciées ' de la
même manière. Dans l’une comme dans l’au¬
tre, les rédacteurs du relevé avaient vu une
guérison de la difformité. Je pourrais main¬
tenir leur appréciation, et vous contester qu’il
n’y ait eu qu’une forte amélioration dans un
cas et une simple amélioration dans l’autre,
et cela par de très bonnes raisons. *Je vous
dirais, par exemple, qu’à l’époque où ces deux
enfants ont quitté le service, ils étaient dans
un état qui pouvait être regardé comme la
guérison de la difformité, d'après les idées
que Von se forme communément de ce mot;
et j’ajouterais, ce qui est un fait réel, que, par
suite d’un défaut de précaution, le retrait des
cicatricesa réduit insensiblement et jusqu’à un
certain degré le bénéfice des opérations. Mais,
pour simplifier les choses, je préfère vous
accorder qu’il n’y avait qu’une forte améliora¬
tion dans un cas et une amélioration dans
l’autre. »
Voilà le résumé de cette incroyable défense.
Que d’habileté mal employée , que de peine
tristement perdue, que de pauvres et déplora¬
bles ressources pour éviter une toute petite
réponse directe à ces deux questions : Le re¬
levé est-il exact? Les guérisons sont-elles
réelles ? Et cependant à travers toutes ses diva¬
gations et ses dénégations, alors qu’enfin nous
avons mis la main sûrement sur deux de ses
prétendues guérisons, il se débat vainement,
il avoue, il confesse que ce ne sont pas là
des guérisons ; il nous accorde, pour simpli¬
fier les choses, qu’il n’y avait qu’améliora-
tion. Générosité rare ! et pourtant nous eus¬
sions été ravi de connaître les très bonnes
raisons à l’aide desquelles, s’il n’avait préféré
simplifier les choses, il eût fait passer ces
améliorations pour des guérisons complètes.
Que dis-je? nous les avons ces raisons ; l’état
de ces deux enfants pouvait être regardé
comme la guérison de la difformité, d’après
les idées qu’on se forme communément de ce
mot. Qu’on se forme communément ! Et dans
quelle étrange école de chirurgie se fait-on
communément l’idée qu’on a guéri complète¬
ment des sujets qui ne sont pas guéris?
Nous attacherons-nous maintenant à ripos¬
ter aux injures, aux sarcasmes , aux gentil¬
lesses de toute sorte dont M. Guérin s’est
montré si libéral à notre égard? A Dieu ne
plaise; nous avons été dirigé dans tout ce dé¬
bat par une trop haute ambition pour nous
en laisser détourner par d’aussi frivoles di¬
versions. Avec tous les chirurgiens dignes de
ce nom , nous voulons maintenir la réalité
dans la science , la moralité dans l’art; qui¬
conque ne marchera pas sous cette bannière
peut s’attendre à nous trouver sur son che¬
min. M. Guérin annonce qu’il a fait nommer
une commission pour .vérifier ses cures mira¬
culeuses; soit, nous verrons bien ce que la
commission saura en dire , et nous déclarons
que nous sommes tout prêt à lui soumettre
notre relevé du service de M. Guérin afin
qu’elle puisse le comparer avec l’autre; et
décider de prime abord cette question assez
délicate : si l’on n’a pas fait figurer 154 ma¬
lades là où il n’en est entré que 151. Il ne
faut pas que la commission se le dissimule,
elle a un grand devoir à remplir; c’est à elle
à dire aux praticiens si ces merveilles ortho¬
pédiques sont réelles ou imaginaires ; si ces
annonces fastueuses tiennent vraiment tout
ce qu’elles promettent; et si l’orthopédie est
enfin une industrie ou un art.
Nous ne finirons point sans rappeler à
M. Guérin une négligence dont il s’est rendu
coupable envers l’Académie royale de méde¬
cine. Le 18 juillet il présentait à cette com¬
pagnie un sujet par lui myotomisé le 15 , et
il promettait de ramener le sujet dans trois
semaines ou un mois, espérant ( nous copions
la Gazette médicale), qu’il serait complète¬
ment guéri. Deux mois se sont écoulés depuis;
M. Guérin prétend-il aussi cacher cette gué¬
rison ?
— Au moment de mettre sous presse,
313
REVUE CRITIQUE.
M. Guérin nous fait prier de lui communi¬
quer les épreuves de sa réponse ; et sur notre
refus, il nous déclare qu’il s'oppose à son in¬
sertion dans notre journal. Nous approuvons
pleinement une détermination aussi sage, et
nous nous félicitons d’avoir si heureusement
prévenu les désirs de M. Guérin.
#
DU SIEGE DE L'ÉTRANGLEMENT DANS LES HER¬
NIES crurales, par M. Demeaux.
Toute idée véritablement fondée sur les
faits, quelle que soit d’abord l’opposition
qu’elle soulève, finit par gagner peu à peu du
terrain et par triompher de tous les obstacles.
On sait les fortes luttes que nous avons eues
à soutenir pour établir ce simple fait , que
jusqu’à présent il n’y a pas une seule obser¬
vation qui démontre la réalité de l’ étrangle¬
ment, soit par l’un des anneaux inguinaux,
soif par l’anneau crural; et certes M. Vel¬
peau ne s’est montré ni le moins résolu ,
ni le moins redoutable de nos adversaires.
Qui aurait cru que nous dussions rencontrer si
vite un ferme et puissant auxiliaire dans
l’école même de M. Velpeau, et parmi ses
élèves les plus dévoués? Voici ce qu’on lit
dans une thèse dédiée à M. Velpeau, soute¬
nue sous la présidence 'de M. Velpeau, par
M. Demeaux, aide d’anatomie de la Faculté,
et l’un de nos jeunes anatomistes qui s’est
occupé avec le plus de persévérance et de ta¬
lent de cette difficile question des hernies.
« J’ai décrit longuement, dans un autre
passage de ma thèse, que la hernie crurale ne
parcourait pas un canal; que son collet n’avait
pas la forme d’un goulot de bouteille, mais
qu’il était pour ainsi dire linéaire et presque
sans étendue ; et que, de plus, ce collet n’exis¬
tait jamais au niveau de l’anneau crural,
mais au niveau de la paroi de l’infundibulum.
D’après cela, je dirai, avec M. Malgaigne, que
jamais l’étranglement de la hernie crurale
n’est produit par l’anneau de ce nom, et j’a¬
jouterai qu’il n’a même jamais lieu à ce niveau,
et j’émettrai la proposition suivante : l’étran¬
glement delà hernie crurale a lieu constam¬
ment au niveau de la paroi de l’entonnoir qui
lui a livré passage. Je vais discuter successi¬
vement chacune de ces propositions.
« 1° U étranglement n’a jamais lieu, ni par
Vanneau , ni au niveau de l’anneau crural. —
Comme argument principal, je signalerai en
premier ordre l’observation directe, qui m’a
constamment démontré, dans les cas nombreux
que j’ai pu observer, que l’anneau ne jouait
aucun rôle. Il suffit, du reste, de se rappeler
les diamètres relatifs de l’anneau crural et du
volume d’une hernie crurale ordinaire, pour
comprendre que celle-ci ne pourrait jamais
éprouver, dans cette ouverture, une eonstric-
tion suffisante pour produire l’étranglement.
D’ailleurs, dans un mémoire que j’ai publié sur
la formation du collet du sac, j’ai démontré que
le collet venait se mouler sur l’ouverture fibreu¬
se qui lui donnait passage. Or, je n’ai jamais
rencontré de collet au niveau de l’anneau cru¬
ral. Ne puis-je pas rapporter aussi l’argument
queM. Malgaigne a fait valoir, et que j’ai cité
précédemment : que les vaisseaux cruraux de¬
vraient être étranglés en même temps que la
hernie? Un peu plus loin, du reste, je citerai
d’autres faits confirmatifs. On. ne peut invo¬
quer, pour soutenir l’opinion contraire, que
des résultats d’opérations faites sur le vivant,
ou des autopsies souvent fort incomplètes.
« 2° L’ étranglement de la hernie crurale a
lieu au niveau de la paroi de l’entonnoir que
la hernie a traversée. — C’est surtout ici que
je crois démontrer sans réplique la vérité de
ma proposition , et infirmer par conséquent
l’opinion contraire, que j’ai déjà combattue par
des arguments de peu de valeur comparati¬
vement à ceux qu’il me reste à faire valoir.
Sur un grand nombre de hernies crurales, le
sac étant rempli, soit d’intestin, soit d’épi¬
ploon, j’ai pu couper le ligament de Fallope
et une portion du fascia lata placé au-dessous,
sans que l’entrée du sac fût dilatée. J’ai pu
aussi couper le ligament de Gimbernat, en res¬
pectant l’anneau fibreux au niveau duquel le
collet était placé, et le résultat a été le même.
On pourra m’objecter que, dans ces cas, le
collet du sac était très résistant, et formait le
seul obstacle à la réduction. Je répondrai à
cette objection que, plusieurs fois après avoir
divisé l’anneau fibreux, sans toucher à l’an¬
neau péritonéal, la réduction s’opérait immé¬
diatement. Dans d’autres circonstances, j’ai
fait d’autres expériences non moins probantes.
J’enlevais complètement le sac, soit en Texci-
sant au dehors, soit en le réduisant du côté
du ventre par de légères tractions, ce qui peut
se faire avec beaucoup de facilité sur les her¬
nies qui n’ont jamais subi d’étranglement.
Ensuite la pulpe du doigt étant portée dans
l’ouverture fibreuse de laquelle j’avais re¬
tiré le sac herniaire , j’ai pu couper suc¬
cessivement le ligament de Fallope dans un
ou plusieurs points , le ligament de Gim¬
bernat même , sans qu’il fût possible de
constater le moindre agrandissement de l’ou¬
verture; j’ai répété ces expériences un grand
nombre de fois dans mes conférences sur
les hernies, et en présence de mes collè¬
gues MM. Debrou, Gosselin et Rendu. Une
occasion s’est présentée de démontrer que,
dans une hernie étranglée, la disposition était
la même ; je l’ai saisie avec empressement.
Une femme fut apportée à l’Hôtel-Dieu, au
mois de février 1842, dans le service de
M. Guéneau de Mussy. Cette malade était af¬
fectée d’une hernie étranglée, qui avait été
méconnue en ville ; aussi fut-elle envoyée par
REVUE CRITIQUE.
m
erreur dans un service de médecine. A ma
visite du soir, je fus averti qu’il y avait dans
le service une femme affectée de choléra; je
l’examinai avec soin, et je constatai une her¬
nie crurale étranglée. La malade était à l’ago¬
nie. Je fis néanmoins prévenir un chirurgien,
quoique j’eusse jugé l’opération inutile. Une
heure après la malade était morte ; je prévins
mes collègues de l’occasion qui se présentait
de démontrer ma proposition. Le cadavre fut
apporté dans mon cabinet à l’Ecole pratique ;
et après avoir fait constater que la hernie ,
sous tous les rapports, avait bien la disposi¬
tion normale, je pratiquai moi-même la dis¬
section, sous les yeux de MM. Dcbrou et
Gosselin. Toutes les parties étant mises à nu,
je coupai le ligament de Fallope dans toute
son épaisseur, et je fis constater que la résis¬
tance au collet du sac était la même; je fis
constater aussi que cette résistance n’existait
pas seulement au niveau du collet du sac, mais
bien sur un anneau fibreux au niveau duquel
celui-ci était placé. Plus tard, sur cette
même pièce, j’ai pu couper aussi le ligament
deGimbernat, et après cette dernière section,
le collet et l’anneau fibreux déjà mentionnés
opposèrent la même résistance.
« L’étranglement au niveau de la paroi de
l’infundibulum peut avoir lieu par le collet du
sac : c’est ce que démontrent des exemples
nombreux, entre autres ceux dans lesquels les
hernies ont été réduites en masse ; mais il peut
aussi avoir lieu par l’anneau fibreux. M, Mal-
gaigne lui-même ne l’a pas nié, et d’ailleurs
j’en ai moi-même observé des exemples,
entre autres dans le cas que j’ai cité plus haut,
où, après avoir réduit l’intestin en exerçant
des tractions sur le sac du côté du ventre, on
déplissait complètement le collet, au point qu’il
n’existait plus; et cependant l’étranglement
avait été si complet que l’anse intestinale
herniée était gangrenée. Il me serait difficile
d’établir dans quelles proportions existe l’é¬
tranglement par le collet ou par l’ouverture
fibreuse ; ne pouvant donner à ce sujet que
des résultats hypothétiques, je préfère m’abste¬
nir. »
Outre cette négation si ferme et si abso¬
lue de l’étranglement par l’anneau, il y a
dans cet article un fait nouveau qui n’est pas
de peu d’importance pour l’intelligence de
l’opération du débridement; c’est l’abaisse¬
ment du collet au dessous du niveau de
l’anneau crural. Ce fait est-il aussi constant
que M. Demeaux l’avance? Ses recherches
sont fondées sur plus de soixante dissections
de hernies crurales; ce qui est une base déjà
solide; et nous ajouterons que M. Rous-
tan, dont nous publions un travail intéressant
dans ce numéro, avait été frappé de quelque
chose de semblable dans ses autopsies à Bi-
cêtre ; ce qui ne porte aucune atteinte au droit
de priorité de M. Demeaux, et ce qui déjà
peut être regardé comme une première con¬
firmation de la justesse de son observation à
cet égard.
©Sê§tétiBi(î|tt€î«
GROSSESSE EXTRA-UTÉRINE OVARIQUE, par le
docteur lehwess.
Parmi beaucoup de points encore contestés
de l’histoire des grossesses extra-utérines, on
peut citer l’existence de la grossesse ovarique,
positivement rejetée par les uns, admise, au
contraire, sur preuves par les autres. Qu’elle
répugne ou non à l’idée qu’on peut se faire
de la conception , quelle objection sérieuse
s’élèverait contre les cas dans lesquels
les membranes de l’ovaire, et la tunique pro¬
pre en particulier, devenue musculeuse, enve¬
loppaient le kyste foetal? De ce nombre, sans
doute, n’est pas l’observation suivante; mais,
bien qu’elle manque de quelques détails impor¬
tants , il ne nous paraît pourtant pas impos¬
sible de justifier le titre qui lui a été donné.
« Une dame de 54 ans , bien constituée et
d’une excellente santé , devint enceinte pour
la première fois après quatre ans d’un second
mariage. Un soir elle sentit tout à coup une
douleur dans le ventre, accompagnée de vo¬
missements , d’envie d’aller à la garde-robe,
et bientôt suivie d’altération des traits. La
nuit fut signalée par une insomnie complète
et de fréquentes vomituritions. Le lendemain,
la face était couleur de cire , le pouls petit,
à 150; vomissements de mucosités blanchâ¬
tres, sensibilité exquise de l’épigastre et de la
région sous-ombilicale, menaces de syncope
dans la station assise, respiration libre ; intel¬
ligence nette. Une émulsion d’huile de ricin,
quelques ventouses scarifiées sur le ventre,
de la glace en petits fragments dans la bouche
furent prescrites. Des évacuations eurent lieu,
les vomissements cessèrent, la sensibilité du
ventre disparut. La fréquence du pouls seule
persista. La nuit suivante, il y eut un peu de
sommeil. Le lendemain, la malade pouvait se
tenir assise et se retourner dans son lit ; le
ventre était à peine tendu, peu douloureux à la
pression. A midi, M. Lehwess, appelé en toute
hâte, trouva l’abdomen développé, pâteux au
toucher, douloureux, la respiration gênée et
bruyante , le pouls plus fréquent encore et
tout à fait misérable, les fonctions sensoriales
troublées. Ces accidents augmentèrent rapide¬
ment, et la mort eut lieu 50 heures après l'ap¬
parition des premiers symptômes.
REVUE CRITIQUE.
«À l’autopsie faite par le professeur Froriep,
oïl trouva : épanchement de sang presque
entièrement liquide autour du grand cul-
de-sac de l’estomac et de la rate; accu¬
mulation de sang liquide et en caillots dans
le petit bassin ; à l’ovaire gauche pendait un
œuf complètement formé, ouvert, dont toutes
les membranes étaient parfaitement recon¬
naissables, assez volumineux pour avoir con¬
tenu un embryon de six à huit semaines, qui
toutefois ne put être retrouvé au milieu des
caillots. On remarquait une cicatrice fraîche
à l’ovaire gauche. — La suspension des règles
avait d’abord fait croire à cette dame qu’elle
était enceinte; mais une perte avec caillots
qu’elle avait eue ensuite lui avait fait renoncer h
cette idée. » ( Caspar’s Wochenschrift, n° 50,
1842.)
L’apparition irrégulière des menstrues n’est
point un phénomène propre aux grossesses
extra-utérines ; encore bien moins un phéno¬
mène constant,
m
On remarquera, et cette marche est assez
commune lors de la rupture du kyste, que la
déchirure, à en juger par les symptômes, n’a
été que médiocre d’abord et n’a sans doute
produit qu’un épanchement de sang peu con¬
sidérable , mais qu’elle s’est étendue tout à
coup plus tard, et a donné lieu à une hémor¬
rhagie violente et rapidement mortelle. Rela¬
tivement à l’espèce de grossesse extra-utérine,
nous ne pouvons choisir qu’entre l’ovarique
et l’abdominale primitive. En l’absence des
détails propres à lever tous les doutes, nous
pouvons au moins faire valoir les considéra¬
tions suivantes : l’autorité qu’on ne peut re¬
fuser au médecin qui a fait l’autopsie; la rup¬
ture du kyste fœtal à une époque très peu
avancée de la grossesse , circonstance com¬
mune dans la grossesse ovarique , presque
sans exemple dans la grossesse abdominale
qui atteint et très souvent dépasse de beau¬
coup le terme ordinaire de la gestation; et
enfin l’absence de toute espèce d’adhérence
du kyste à d’autres organes qu’à l’ovaire.
PhaFinâeologie eîlair$iis||*i©g&l©
DE QUELQUES NOUVEAUX TRAITEMENTS
DE LA GALE.
On sait combien sont nombreux les onguens,
les pommades, les liniments tour à tour pré¬
conisés contre la gale. Les uns ont été rejetés
pour le peu de constance de leur action; et
les plus efficaces ont encore ce grand incon¬
vénient de salir tout le corps et le linge.
M. Dornbîueth a récemment publié une nou¬
velle formule, qui a donné, comme la plupart
des autres, d’excellents résultats; c’est sur¬
tout à la pratique des campagnes qu’il appar¬
tiendra de dire si elle est destinée à remplacer
la pommade soufrée populaire. Voici d’abord
la formule :
LOTION CONTRE LA GALE. ( Dombllieth .)
P. Savon noir . 125 gram.
Poudre de racine d’ellé¬
bore blanc . 60 gram.
Eau de fontaine chaude q. s.
M. et F. s. a. une mixture de consistance
sirupeuse.
Ce liniment s’applique avec la paume de la
main ou au moyen d’un pinceau, et l’on doit
avoir le soin d’appuyer assez fortement sur
toutes les parties du corps qui présentent la
moindre trace de l’exanthème , notamment
sur les articulations des quatre membres, sur
les hanches, sur le dos et l’abdomen. On doit,
du reste, proportionner la force de la friction
au degré de sensibilité de la peau. Aussitôt
que les points frictionnés commencent, après
la seconde, la troisième ou la quatrième ap¬
plication du remède, à rougir et à devenir le
siège d’un sentiment de brûlure au lieu de la
démangeaison qui s’y faisait sentir aupara¬
vant, et qu’on n’y voit plus apparaître de
nouveaux boutons , on cesse d’y appliquer du
liniment.
Le lendemain de la dernière friction, on
frotte le corps entier avec 125 grammes de
savon noir ; puis on le lave soigneusement
avec de l’eau chaude tenant en dissolution
une dose du même savon égale à celle qui
vient d’être indiquée. Il ne s’agit plus ensuite
que de donner du Jinge blanc et de nouveaux
vêtements , les anciens devant être soumis,
avant de servir, au lavage et à la désinfection
par l’acide sulfureux gazeux.
Ce traitement de la gale est sûr et écono¬
mique; le savon noir détache bien la peau, et
le principe actif de l’ellébore blanc tue l’aca-
rus ; mais l’emploi d’une substance aussi ac¬
tive peut quelquefois avoir des inconvénients.
Maintenant que l’on connaît bien la cause
de la gale , il est facile de choisir des moyens
sûrs de tuer l’acarus et qui ne sont pas dan¬
gereux pour l’homme.
M. Aubé a montré qu’une friction générale
avec l’essence de térébenthine suffisait quel¬
quefois pour détruire tous les parasites et
guérir complètement.
M. Cazenave a préconisé dans ces derniers
temps la solution d’iodure de soufre dans l’io-
dure de potassium; cet habile praticien a
montré également que les lotions aromatiques
avec des solutions hydro-alcooliques d’huiles
essentielles guérissaient promptement la gale,
et cela sans nul inconvénient.
Parmi toutes les huiles volatiles , celle qui
m’a paru le plus énergique pour tuer les ani¬
maux inférieurs est celle d’anis : viendrait en¬
suite celle de menthe poivrée. A. B.
316
BULLETIN CLINIQUE.
BULLETIN CLINIQUE.
La ligature de l’artère linguale est une des
opérations les plus rarement pratiquées; et
cette rareté suffirait déjà pour donner du
prix à l’observation qu’on va lire; mais elle
emprunte un intérêt bien plus puissant encore
et de l’àge de l’enfant , et des circonstances
graves et tout à fait exceptionnelles dans les¬
quelles elle a dû être adoptée comme der¬
nière ressource. Enfin c’est le premier exem¬
ple à nous connu dans lequel ait été appliqué
sur le vivant le procédé opératoire publié dès
-1838 par M. Malgaigne; et en faisant une
part bien légitime à l’habileté et au sang-
froid du jeune opérateur, on verra quelle sé¬
curité imprimait à la marche du bistouri la
connaissance exacte des points de ralliement
qui font la base du procédé indiqué.
ligature de l’artère linguale , pratiquée
pour un nævus ulcéré de la langue chez
un enfant de deux ans et demi , par
M. Déguisé fils, chirurgien adjoint de la
maison royale de Charenton.
Le 25 juin de cette année, un nommé Bou-
notte, serrurier à Nogent-sur-Marne , amena
à la consultation de la Maison Royale de Cha¬
renton, un enfant âgé de 2 ans 4/2, qui sai¬
gnait de la bouche depuis une huitaine de
jours.
Un premier examen, auquel le petit malade
se prêtait fort difficilement, ne laissa d’abord
rien apercevoir ; et nous eussions peut-être,
mon père et moi, méconnu la cause de cette
hémorrhagie, si Bounotte ne nous eût assuré
qu’il existait un bouton sur la langue de son
enfant. Une seconde exploration , faite avec
beaucoup de soin, nous fit effectivement dé¬
couvrir une petite tumeur située sur le bord
droit de la langue, vers la réunion du tiers
antérieur avec les deux tiers postérieurs de
cet organe. Son volume pouvait égaler celui
d’un petit pois; sa couleur était violacée; sa
surface comme chagrinée laissait suinter un
sang vermeil par la partie supérieure légère¬
ment érodée.
Bounotte ne put nous donner que des ren¬
seignements très vagues sur l’apparition et
le développement de cette petite tumeur;
suivant lui , elle datait seulement de huit
jours.
L’enfant, très vigoureusement constitué ,
s’était toujours bien porté jusqu’à l’apparition
de l’hémorrhagie ; les dents du côté droit ne
présentaient aucune saillie, aucune inégalité
qui pussent blesser la langue. Ce dernier or¬
gane avait ses dimensions accoutumées; sa
consistance était normale. La base de sus¬
tentation et les environs de la petite tumeur
paraissaient sains.
Ces différentes circonstances nous firent
croire à l’existence d’une tumeur érectile,
d’un nævus qui s’était ulcéré.
Effectivement, les caractères extérieurs de
cette petite tumeur ressemblaient assez à ceux
que l’on observe dans ce genre d’affections,
et, pour ma part, en y réfléchissant à loisir,
je me confirmai dans ma première opinion,
ne voyant pas quelle autre affection j’aurais
pu confondre avec celle à laquelle j’avais
affaire. Je pensais aussi que l’origine do cette
tumeur pouvait bien être plus ancienne que ne
le disait Bounotte ; peut-être remontait-elle
jusqu’à la naissance; et son petit volume, et
l’absence de signes morbides avaient empê¬
ché qu’elle fût reconnue jusqu’au moment où
parut l’hémorrhagie buccale et où l’atten¬
tion des parents fut vivement sollicitée de
ce côté.
Quoi qu’il en soit, un médecin, M. Le-
quesne, de Nogent, avait déjà été appelé au
début de cette hémorrhagie, et il avait cau¬
térisé le bouton saignant, avec un crayon de
nitrate d’argent. Ce moyen ayant échoué,
Bounotte s’était décidé à conduire son en¬
fant à la consultation de la Maison de Cha¬
renton.
Comme ce petit enfant avalait avec sa sa¬
live le sang à mesure qu’il était exhalé, il
n’était pas possible d’en apprécier la quantité.
Cependant elle ne nous parut point avoir été
très considérable, d’après l’examen du pouls
qui était normal, et celui de la face qui offrait
une coloration très prononcée. Aussi, mon
père et moi nous pensâmes que les moyens
suivants suffiraient pour arrêter cet écoule¬
ment sanguin.
Limonade minérale a la glace. — Intro¬
duire dans la bouche et faire sucer, s'il se
peut, de petits morceaux de glace. — Seize
grammes d’huile de ricin.-- Cataplasmes si-
napisés sur les membres inférieurs.
Le 27, Bounotte me ramène son enfant.
Le sangv disait-il, n’avait cessé de couler en
abondance.
Cette fois, la langue fut saisie avec une
pince de Museux, fortement attirée au dehors :
la petite tumeur broyée et déchirée avec une
pince, et toute la surface saignante cautéri¬
sée avec un fer rouge.
J’espérais que ma petite opération suffirait
pour arrêter définitivement cette hémorrha¬
gie; néanmoins je conseillai d’insister sur les
boissons froides, les révulsifs aux extrémités;
et je prescrivis 12 grammes d’huile de ricin
BULLETIN CLINIQUE.
pour évacuer le sang qui avait pénétré dans
l’intestin.
Le 29, je suis fort étonné de voir revenir
mon petit malade : il était pâle, évidemment
affaibli ; l’hémorrhagie qui avait été suppri¬
mée pendant plusieurs heures n’avait pas
tardé à reparaître.
La langue est de nouveau saisie avec une
pince de Museux ; j’excise avec des ciseaux
courbes sur le plat une portion de la langue
correspondant à la surface saignante, et j’ap¬
plique successivement deux cautères rougis à
blanc. On continue les moyens adjuvants con¬
seillés plus haut.
Le 50, Bounotte m’amène à Paris son mal¬
heureux enfant: il était très pâle, très affai¬
bli ; son pouls était petit et fréquent. La
seconde cautérisation n’avait point été plus
heureuse que la première.
Je ne pouvais plus me fier à la cautérisa¬
tion, et j’étais décidé à lier l’artère lin¬
guale, ligature à laquelle j’avais déjà songé
lorsque ma première cautérisation eut échoué.
Cependant, je ne voulus pas prendre cette dé¬
termination avant d’avoir consulté mon père.
Je ne redoutais point l’opération en elle-
même, mais les suites et le cas me parais¬
saient trop graves pour ne pas chercher à m’é¬
clairer.
Mon père ne s’opposa point à la ligature
de l’artère linguale; mais il fut d’avis qu’a¬
vant de la pratiquer on pouvait faire une der¬
nière tentative sur le tissu même de la
langue. Cette résolution prise fut aussitôt exé¬
cutée. La langue est saisie et attirée avec une
pince de Museux; je la traverse avec une ai¬
guille munie de deux fils de soie doubles et
cirés, à quelques lignes en dedans de la plaie;
puis je circonscris cette dernière au moyen de
deux ligatures, l’une en avant , l’autre en
arrière. Ces ligatures convenablement ser¬
rées et maintenues par un double nœud de¬
vaient intercepter complètement le cours du
sang à travers la plaie. ^Effectivement, l’hé¬
morrhagie s’arrêta et Bounotte retourna à
Nogent croyant son enfant sauvé.
Quant à nous , si nous n’espérions un suc¬
cès définitif, nous comptions du moins sur une
suspension momentanée de l’hémorrhagie, que
nous voulions mettre à profit pour relever
les forces de l’enfant et le mettre ainsi dans
des conditions meilleures pour supporter
plus tard l’opération que j’avais projetée.
Eau vineuse froide. — Bouillon froid. — Ré¬
vulsifs aux extrémités.
Le 1er juillet au matin, je fus mandé à
Nogent. — Mon petit malade était presque ex¬
sangue; le sang avait reparu la veille au soir
et n’avait cessé de couler en abondance. Il y
avait un commencement d’œdême général;
la face était d’une pâleur extrême, les lèvres
décolorées; les extrémités froides; le pouls
317
irrégulier, intermittent, filiforme, par mo¬
ments tout à fait imperceptible.
Il n’y avait plus de temps à perdre, cet
enfant allait mourir. Aussi, après avoir pré¬
venu les parents de la seule et bien faible
chance de salut qui nous restait, je pratiquai
la ligature de l’artcre linguale du côté malade,
c’est-à-dire du côté droit, avec l’assistance
de M. Lequesne , médecin à Nogent, et de
mon excellent ami et ancien collègue M. Ma-
lespine.
Cette opération fut pénible et laborieuse :
pénible, parce qu’il y avait grandement à
craindre que le malade ne succombât entre
mes mains ; laborieuse , parce que , malgré
le vif désir que j’avais de la terminer prompte¬
ment, il se présenta plusieurs difficultés inhé¬
rentes à l’opération elle-même et à certaines
circonstances que j’avais mentionnées.
L’enfant fut couché sur le dos, la tête légè¬
rement inclinée à gauche; un petit coussin
fut placé en arrière sous la nuque de manière
à tendre le cou en avant.
Après m’être assuré de la position de l’os
hyoïde, je fis, sur le côté droit du cou, une
incision horizontale longue de 5 centimètres
environ, qui suivait, autant que possible , la
direction de la grande corne de cet os;
je dis autant que possible, parce que je ren¬
contrai là une première difficulté due à
l’état œdémateux dont j’ai parlé plus haut.
Cette première incision intéressa la peau
dans toute son épaisseur, et une partie de la
couche adipeuse sous-cutanée. — Cette cou¬
che avait une épaisseur assez considérable,
j’achevai la section à petits coups de bistouri.
Le peaucier se présenta pâle et très mince ; il
fut incisé avec ménagement, et bien m’en prit :
car je faillis couper une grosse veine située
vers l’angle externe de la plaie, et qui devait
être l’embouchure de la veine faciale dans la
jugulaire externe. La glande sous-maxillaire
était assez volumineuse, elle atteignait pres¬
que l’os hyoïde, elle fut repoussée et mainte¬
nue en haut. Le muscle digastrique fut mis à
découvert presque aussitôt. J’incisai un peu
au dessous de son bord inférieur pour aller à
la recherche du muscle hyo-glosse. Ce fut le
temps le plus difficile de toute l’opération, et
cela parce que gêné par un tissu adipeux
abondant, baigné de sérosité, je ne pus agir
qu’avec une extrême lenteur dans la crainte
de me fourvoyer. Dans cette dissection, je
rencontrai le nerf hypoglosse (1), et en
(1) Je puis assurer que rien ne ressemble
plus au premier abord à une artère que ce
nerf, et j’avoue que j’eusse peut-être commis
cette méprise (laquelle j’espère n’eût été que
momentanée), si je n’eusse eu bien présentes
à l’esprit toutes les parties sur lesquelles
j’opérais; mais j’étais prévenu de la rencon-
BULLETIN CLINIQUE.
3(8
cherchant au dessous de lui, tantôt avec la
sonde cannelée, tantôt avec la pointe du bis¬
touri, je finis par mettre à nu le muscle hyo-
glosse. Il était très pâle, assez mince pour
laisser se dessiner derrière lui l’artère lin¬
guale, dont il était très facile d’apprécier les
battements. J’écartai avec précaution quel¬
ques fibres de ce muscle, j’isolai l’artère et la
liai avec un fil de soie double et ciré.
Pendant l’opération, il y eut deux syn¬
copes, de courte durée heureusement., mais
qui néanmoins me parurent assez inquiétantes
pour suspendre ma dissection. Chaque fois
nous fîmes revenir le petit malade en lui pro¬
jetant de l’eau au visage.
Au total l’enfant n’avait perdu que fort peu de
sang durant cette opération. Les bords de la
plaie furent maintenus rapprochés au moyen
de trois points de suture; deux petites bande¬
lettes de diachylon gommé composèrent tout
le pansement.
L’hcmorrhagic buccale parut arrêtée; car
on ne pouvait donner ce nom à un liquide
légèrement noirâtre qui s’écoulait de la bou¬
che et qui nous sembla être formé par de la
salive. La teinte noire qu’elle présentait était
due, sans aucun doute, à la dilution d’une
certaine quantité de matière colorante, appar¬
tenant à un caillot qui occupait une grande
partie de la face dorsale de la langue.
Le petit opéré buvait avec avidité ; il
fut convenu qu’on satisferait souvent à ce
besoin avec du bouillon froid dans lequel on
ajouterait un peu de bon vin. Je recomman¬
dai qu’on observât le plus profond silence,
que l’air de la pièce fut fréquemment renou¬
velé, et qu’on maintînt sans cesse de la cha¬
leur vers les extrémités inférieures.
Après notre départ l’enfant ne tarda pas à
s’endormir: son sommeil fut calme et tran¬
quille. A son réveil il montra quelque gaîté,
et ses parents reprirent tout à fait espoir.
Cet état satisfaisant continua le lendemain
et les jours suivants. L’œdême disparut, et
les forces ne tardèrent pas à revenir un peu.
Le 5, à huit heures du soir, Bounotte qui
ne quittait pas son enfant est tout surpris de
voir couler du sang par la bouche; il en-
tr’ouvre les lèvres avec précaution, et il croit
s’apercevoir que l’hémorrhagie a lieu par la
partie inférieure de la langue. Il fait préve¬
nir de suite M. Lequesne qui constate la meme
chose. Les extrémités sont couvertes de sina¬
pismes, et le sang s’arrête tout à fait à onze
heures, trois heures après son apparition.
tre de ce nerf, et j’avais la certitude absolue
de ne pas encore avoir intéressé les fibres
musculaires de l’hyo-glosse, derrière lesquel¬
les je devais trouver l’artère linguale.
Cette hémorrhagie avait été peu abondante,
l’enfant ne parut point beaucoup en souffrir,
et nonobstant cet accident, le mieux continua.
Le 7 , nouvelle hémorrhagie vers deux
heures de l’après-midi. Cette fois elle fut in¬
quiétante; le sang rouge et vermeil sortait
bien évidemment de la face inférieure de la
langue; malgré les sinapismes il continua de
couler avec force jusqu’à onze heures du soir,
où l’enfant notablement affaibli parut s’en¬
dormir. Avec cet état syncopal, disparut l’hé¬
morrhagie.
La vie de ce pauvre petit malheureux était
donc à chaque instant menacée. Après toutes
les tentatives que j’avais faites pour le sauver,
il y avait là pour moi quelque chose de cruelle¬
ment désespérant.
Quelle était donc la cause, quelle était
donc la source de ces deux nouvelles hémor¬
rhagies? Fallait-il en accuser la présence des
fils qui traversaient la langue, les piqûres
produites par les pinces de Museux, ou bien
une nouvelle ulcération survenue spontané¬
ment. Le sang revenait-il par l’artère linguale
du côté gauche? Existait-il quelque disposition
artérielle anormale? Enfin, dans l’attente de
nouveaux accidents que fallait-il faire?
Il était au moins inutile de rien tenter
sur la langue elle-même , j’en avais fait la
triste expérience. Devais-je lier l’artère lin¬
guale du côté gauche ?
Cette seconde ligature pouvait bien faire
espérer quelque chance de réussite dans le
cas où l’artère linguale gauche eût été la
source de l’hémorrhagie, mais je pouvais ren¬
contrer une anomalie.
Les dernières hémorrhagies, ai-je dit,
avaient eu lieu par la face inférieure de la
langue, très probablement par une artère
sublinguale; or, l’artère sublinguale est fré¬
quemment fournie par la sous-mentale ou
même directement par la faciale.
Ces questions m’embarrassaient beaucoup:
je consultai de nouveau mon père, M. Males-
pine etM. Lequesne. Ces messieurs jugèrent
prudent de s’abstenir de toute opération , vu
l’état de l’enfant, et de s’en tenir à la médica¬
tion astrigente, tonique et révulsive.
Ce conseil fut suivi en tous points, et j’eus
lieu de m’en applaudir: il ne survint point
de nouveaux accidents, et sous l’influence de
toniques sagement administrés, l’enfant ne
tarda point à reprendre ses forces.
Le 11, la ligature de l’artère linguale tomba
d’elle-même ; la plaie du cou se cicatrisa quel¬
ques jours après.
Le 19, je coupe les fils qui tiennent encore
à la langue. La guérison est complète; jus¬
qu’aujourd’hui elle ne s’est point démentie.
Déguisé fils.
BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOGRAPHIE.
BIBLIOTHÈQUE DU MÉDECIN PRATICIEN, OU Ré¬
sumé général de tous les ouvrages de clini¬
que médicale et chirurgicale , etc., etc.;
par une société de médecins, sous la di¬
rection du docteur Fabre. Tome 1er. —
MALADIES DES FEMMES.
S’il est des époques où Ton ne s’instruit pas
faute de livres, il en est d’autres où il est dif¬
ficile de s’instruire parce qu’on en a trop. La
fécondité de la nôtre deviendrait bientôt em¬
barrassante, si ce que la science dissémine,
éparpille en quelque sorte dans mille traités,
monographies ou journaux n’était de temps en
temps rassemblé, concentré dans un seul foyer.
Les dictionnaires se sont proposé et ont at¬
teint plus ou moins heureusement ce but:
œuvres utiles, d’une forme commode pour les
recherches, mais peu favorable à une exposi¬
tion d’ensemble, à une classification méthodi¬
que, et dont le genre exclut d’ailleurs les dé¬
veloppements étendus et le récit détaillé des
faits. Forcé de chercher ailleurs ces deux
sources de toute solide conviction, ces essen¬
tiels fondements de toute pratique conscien¬
cieuse, le médecin auquel sont encore réservés
quelques loisirs studieux pourra, par de judi¬
cieux extraits et par l’analyse des observations
les plus saillantes, se créer, sur le sujet de
son choix , la plus riche et la plus commode
de toutes les bibliothèques. Que tous ces ma¬
tériaux classés à mesure dans un cadre arrêté
d’avance soient fondus et liés avec art, que
cette habile assimilation de l’œuvre des autres
soit rehaussée par de judicieuses réflexions,
quelques vues nouvelles, une saine critique,
par tout ce qui donne sinon l’originalité, au
moins la couleur, et l’ouvrage qui naîtra d’un
pareil travail, prendra rang parmi les plus
utiles.
Il serait à désirer sans doute que chaque
médecin pût ainsi se composer son propre li¬
vre sur chaque matière. L’esprit se fortifierait
sans contredit à ce travail et s'emparerait plus
complètement du sujet. Mais l’accomplisse¬
ment d’une pareille tâche exige la possession
de sources nombreuses qui sont loin d’être à
la disposition de tous, et par -dessus tout un
temps et une persévérance qui manquent à la
plupart. L’auteur de la Bibliothèque du Mé¬
decin praticien a donc été dirigé par une
bonne et heureuse pensée lorsqu’il s’est pro¬
posé d’offrir sur chacune des branches prin¬
cipales de l’art et sur quelques unes de leurs
divisions secondaires dont la spécialité n’est
contestée par personne, une série de traités
essentiellement pratiques, débarrassés de toute
vaine érudition, de toute discussion théorique
sans intérêt réel, et de l’indication de toutes
les méthodes ou médications inusitées que
l'expérience a définitivement rejetées : une sé¬
rie de traités enfin tels que chacun de nous
voudrait pouvoir en extraire et en composer
pour son propre usage.
Cette collection comprendra 36 livraisons
formant 12 vol. in-8° sur double colonne;
elle est dignement inaugurée par le premier
volume que nous avons sous les yeux et qui
s’occupe des maladies des femmes.
On peut en effet , d’après ce premier traité,
juger la manière générale de l’auteur. Partout
nous le trouvons fidèle à son programme. An¬
ciens, modernes, nationaux, étrangers, tous
les auteurs ont été mis à contr ibution, et non
seulement les traités généraux, mais les plus
minces mémoires quand ils renfermaient quel¬
que chose d’utile, les simples articles de jour¬
naux ou comptes-rendus de clinique ont fourni
leur contingent. Non content de renvoyer
exactement aux sources quand il emprunte
quelque opinion et de rendre bonne et com¬
plète justice à chacun, il cite souvent textuel¬
lement soit l’exposé des signes d’une maladie,
soit les réflexions que suggèrent les difficultés
d’un diagnostic, soit la description d’un pro¬
cédé opératoire, soit une observation propre
à mettre en saillie un ou plusieurs de ces
points mieux qu’il ne croirait pouvoir le faire
lui-même.
Cette manière d’introduire les auteurs et de
leur donner en quelque sorte la parole a l’a¬
vantage de n’altérer en rien leur pensée , de
mettre en relief les qualités qui les distin¬
guent, de favoriser la publicité de leurs idées
et de leur témoigner ainsi la part de recon¬
naissance qui leur est due. Elle diminue en
outre la sécheresse d’une forme trop stricte-
temcnt didactique, et le choix judicieux des ci¬
tations atteste que l’œuvre y gagne non seu¬
lement en exactitude, mais même en précision.
On aurait tort pourtant de croire que tout
le mérite de l’œuvre ne consiste que dans
l’ajustement plus ou moins habile, plus ou
moins harmonique de parties détachées. Il
suffit de voir avec quel soin les causes sont
recherchées, les signes discutés, la valeur res¬
pective des uns et des autres déterminée, à
quel consciencieux examen les diverses mé¬
thodes de traitement sont soumises, avec
quelle rigoureuse déduction les préférences
sont motivées, pour reconnaître que l’auteur,
tout en mettant en relief l’œuvre des autres
et en se proposant un but d’utilité et non de
gloire, ne renonce nulle part au rôle qu’il de¬
vait se proposer dans une pareille œuvre, celui
de critique impartial et d’appréciateur éclairé.
Faut-il donc, comme dit Montaigne, se couvrir
des armes d’autrui jusqu’au point de ne pas
montrer le bout des doigts ?
En ce qui concerne spécialement le traité
des Maladies des femmes, on peut dire que nul
320
NOUVELLES
n’est plus complet, plus pratique. Il suffit de
jeter un coup d’œil sur la table pour voir qu’il
n’est pas une affection qui ait été passée sous
silence, qu’un grand nombre, certaines mala¬
dies de la vulve, par exemple, font, pour la
première fois, partie, d’un ouvrage didactique
sur la matière. Les fistules vaginales, les af¬
fections de l’utérus, les déplacements de cet
organe, etc., sont traités avec tous les déve¬
loppements convenables au point de vue de la
pratique. On remarquera un chapitre impor¬
tant sur les erreurs de diagnostic qu’il est
possible de commettre, et qui ont en effet été
plusieurs fois commises entre plusieurs mala¬
dies des organes généraux. Peut-être le désir
de ne rien omettre a-t-il fait entrer dans le
cadre des maladies ou des accidents dont la
description aurait été mieux placée dans le
traité d'accouchements qui doit faire partie de
la collection : ainsi les ruptures de l’utérus,
ET VARIÉTÉS.
dont l’histoire ne forme pas un des moins
bons chapitres de l’ouvrage ; ainsi les affec¬
tions puerpérales. Mais comme l’introduction
de ces sujets un peu étrangers n’a pas nui
au développement des autres parties, on peut
espérer que, quitte de ce côté envers ses lec¬
teurs, l’auteur enrichira de plus de matériaux
son traité spécial d’accouchements, et que cette
malposition tournera encore à l’avantage de
l’œuvre.
En résumé, nous croyons la Bibliothèque
du Médecin praticien appelée à un succès
qu’assurent d’avance la grande quantité de
matériaux dont elle se'composera sous un petit
volume, et la modicité du prix; et que justi¬
fieront de plus en plus , nous n’en doutons
pas, le bon esprit et le bon ton de la critique,
l’exécution consciencieuse de l’ouvrage, et son
incontestable utilité. A. D.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences. — Séance du 28 août. — M. Guyon adresse une observation re¬
lative à l’introduction d’une sangsue ( hœmopis vorax ) dans le vagin d’une femme. Cette
femme habitant Bone depuis trois semaines était affectée d’une perte continuelle qui résis¬
tait à tous les moyens. Enlin la femme vint à Alger ; M. Lebrun lit faire des injections d’eau
et de vinaigre plusieurs fois par jour ; le 4e jour la malade trouva dans ses linges la sangsue
vivante, et dès le lendemain tout écoulement avait cessé. — Ce fait est curieux par sa ra¬
reté sans doute; mais on se demande comment les médecins qui traitaient cette malade ont
omis d’explorer le vagin avec le doigt, et au besoin avec le spéculum.
M. Jobert adresse un nouveau mémoire sur la grenouillette. Nous y reviendrons prochaine¬
ment.
Académie de médecine. — Séance du 11 août. — M. Bouvier lit une note sur les caractères
physiques des muscles du dos pendant la vie, dans les déviations latérales de l’épine. Cette
note a pour objet de contester la valeur des signes donnés par M. Guérin comme propre à la
rétraction musculaire , et de combattre la section des muscles de l’épine , au moins comme
inutile. — M. Guérin conteste les assertions de M. Bouvier.
22 août. — M. Jobert lit un rapport très favorable sur un mémoire de M. Morel-Lavallée,
qu’il considère comme la monographie la plus complète des luxations de la clavicule. Nous
reviendrons sur le mémoire et sur le rapport.
29 août. — M. Léon Rattier présente un nouvel urétrotome pouvant opérer les scarifications
d’arrière en avant comme d’avant en arrière. Il signale également à l’Académie un nouveau
procédé à l’aide duquel il parvient à porter la lumière dans des cavités jusqu’à présent inac¬
cessibles à l’œil. Nous en donnerons la description dans le prochain numéro.
5 septembre. — M. Bonnafont lit une observation de surdité guérie par la perforation de la
membrane du tympan.
12 septembre. — M. Villeneuve fait un rapport sur une observation de gastrotomie pra¬
tiquée dans un cas de rupture spontanée de l’utérus, par M. Castelli de Puy-Lévêque ; il
examine, entre autres points, la question du choix à faire, dans les cas de ce genre entre la
gastrotomie ou l’extraction du fœtus par la plaie accidentelle , et il se prononce en faveur du
premier parti. — M. Velpeau pense au contraire qu’il est presque toujours possible d’extraire
1 enfant parle vagin, et que cette extraction est bien préférable à la gastrotomie. — M. Ville-
neuve répond que sur 15 cas d’extraction cités dans son rapport, il n’y a pas eu un seul cas
de réussite.
M. Villeneuve avait aussi émis quelques doutes sur la réalité du bruit allégué comme
signe de la rupture de la matrice. — M. Capuron a réclamé; M. Gérardin a rappelé un cas
observé à la Maternité, et dans lequel la rupture se fit avec un bruit assez sensible pour être
entendu de la sage-femme et des assistants. Enfin M. Velpeau déclare avoir lui-même en¬
tendu ce bruit chez une dame auprès de laquelle il avait été appelé par M. Réveillé-Parise.
—L’Académie, suivant les conclusions du rapporteur, décide qu’il sera adressé des remer-
cîments à l’auteur.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 32 pages grand in-8°,
Prix de l’abonnement : 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine.— On s’abonne à Paris, au bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grenelle-St-Honoré, n° 55.— Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne , rédacteur en chef, rue de l’Arbre-
Sec , n° 22.
PAMS, I9IPIUWERIK DK PAUt. DUPOJNT KT Cu,R«e de Grendle-SakU-Honoré , 55,
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Par M, MAIÆ*AÏ»]tfE.
OCTOBRE 1843.
SOMMAIRE.
Nouvelle simplification des discussions orthopédiques ; procès intenté au Journal de Chirur¬
gie.— Déclaration de principes des médecins et chirurgiens de France.— I. Travaux ori¬
ginaux. De quelques modes de guérisons naturelles des hernies, et. particulièrement du
rôle du collet du sac dans ces guérisons, par M. Roustan {suite et fin). — Note sur
l’hydrophthalmie et l’exophthalmie en Afrique; par M. Furnari. — Mémoire sur l’application
du froid en thérapeutique; par M. Alliot. — II. Revue critique . — Chirurgie. — De la
valeur symptomatique des ulcérations du col utérin.— Sur la cure spontanée des polypes
utérins— Sur les fractures transversales de la rotule.— De la ténotomie appliquée au
traitement des fractures de la malléole externe.— Nouvelle méthode pour la cure de la
grcnouillette.— Guérison des varices des paupières, par l’excision des veines dilatées.—
Obstétrique. —Hémorrhagie promptement mortelle produite par la rupture d’une varice
à la grande lèvre.-- Pharmacologie chirurgicale . — Sur une meilleure préparation des
pommades.— III. Bulletin clinique.— Hernie scrotale étranglée et sphacélée sans signes
de gangrène, par M. Delaporte.— IV. Bibliographie.— Nouveaux éléments complets de
la science et de l’art du dentiste, par MM. Désirabode.— V. Nouvelles et Variétés.
BfoisveUë simplification des discussions ©rtlfoogsediques. —
Procès iaiteMte sut Journal de Cli&K’urgie.
Dans la discussion que nous soutenons depuis quelque temps au sujet du Relevé
statistique de M. J. Guérin, les praticiens consciencieux avaient été particulièrement
frappés de cette curieuse défense de notre antagoniste, lequel, pour simplifier les choses ,
voulait bien confesser que deux de ses guérisons complètes n’étaient pas des guérisons.
Il paraît que les remarques dont cette simplification a été l’objet n’ont pas été du goût
de M. Guérin; nous lui avions également demandé comment son malade présenté à F Aca¬
démie, qui devait être complètement guéri dans trois semaines ou un mois, ne l’était
pas encore au bout de deux mois (il y a aujourd’hui trois mois révolus). Pour mettre
un terme à cette fatigante curiosité, pour couper court à ces discussions désagréables,
en un mot , pour simplifier les choses , M. Guérin nous a intenté un procès en police
correctionnelle.
Nous devons le confesser ; une pareille façon de répondre ne nous a pas médiocrement
surpris. Nous ne sachons pas qu’elle soit d’usage en aucun pays du monde; mais, dans
le nôtre particulièrement, il est difficile de dire ce que M. Guérin a cru pouvoir en
espérer. Bien qu’il soit étranger, M. Guérin a vécu assez longtemps parmi nous pour
prendre une idée plus exacte de notre caractère; nous sommes un peuple douteur par
nature, qui ne croyons pas facilement aux miracles; et de tous les principes de Des¬
cartes, le doute philosophique est celui que nous avons le plus scrupuleusement conservé,
(b 21
TRAVAUX ORIGINAUX.
322
Que l’on nous administre unie démonstration péremptoire, à la bonne heure, nous ne résis¬
tons point à la preuve; mais si, sans preuve, sans démonstration, on veut nous imposer
la foi, comme qui dirait par un jugement de police correctionnelle, nous passons volon¬
tiers à la révolte et ne croyons plus rien du tout.
M. Guérin nous paraît donc avoir ici manqué de tact. U s’est trompé d’époque et de
pays; et, à part l’opinion publique, qui mérite bien un peu d’égard , il y a aussi quelque
chose de trop exorbitant à s’en aller demander à des juges un brevet d’infaillibilité.'
Voilà certes le côté le moins sérieux de l’affaire; nous ne saurions cependant dissimu¬
ler qu’elle en a un autre infiniment plus grave. C’est la libre discussion en matière scien¬
tifique qui est en cause ; c’est le droit le plus sacré de la science que M. Guérin n’a
pas craint d’attaquer. Et c’est un critique de profession qui, dans un intérêt si misérable
que notre plume répugne à l’exprimer, a eu l’idée de bâillonner la critique! Et c’est un
homme de science qui prétend confisquer à son profit la liberté de discussion, sans la¬
quelle il n’y a pas de science ! Du moins, nous le répéterons avec orgueil , nul de nous ne
portera la responsabilité d’un dessein aussi insensé, et nous dirions presque aussi impie;
c’est un médecin étranger, c’est un orthopédiste belge qui, après avoir reçu de la chi¬
rurgie française une si libérale hospitalité, lui paye ainsi sa dette de reconnaissance.
Cependant, devant cette triste et honteuse et déplorable attaque, qu’a fait la chirurgie
française? La chirurgie française a fait son devoir, et la médecine française n’a pas man¬
qué au sien. Une protestation, une véritable déclaration de principes a été aussitôt rédigée
et couverte de signatures : membres de l’Institut, membres de l’Académie royale de
médecine , professeurs de la Faculté, médecins et chirurgiens des hôpitaux, praticiens
delà ville, tous ont tenu à honneur d’y apposer leur nom. Le mouvement ne s’est point
arrêté à Paris ; il va s’étendre dans les provinces: et déjà même, avec les adhésions iso¬
lées, viennent des adhésions délibérées par les sociétés savantes; manifestation jusqu’ici
sans exemple dans la médecine, et véritablement nationale.
Un semblable mouvement, réalisé en quelques jours, atteste hautement l’esprit de
l’époque, et répond de reste à ceux qui l’accusent de tiédeur pour les intérêts de la
science. Heureusement, nous ne serons pas cette fois appelés à de plus grandes luttes ;
les magistrats qui, pour la première fois , auront à juger cette question inouïe, sont
aussi de leur temps; ils savent que la libre discussion dans les arts et dans les
sciences a fait une partie de la gloire et de la grandeur de la France; et c’est un
intérêt qui vaut bien celui d’un orthopédiste embarrassé de prouver la réalité de ses
guérisons.
Pour nous, àquiM. Guérin a fait l’honneur de nous choisir pour champion d’une. si
belle cause, nous n’en marcherons pas moins ferme à la découverte de la vérité, mé¬
prisant les injures, souriant aux menaces, trop sûr de nous pour nous écarter jamais
de notre modération accoutumée, et n’écoutant que l’intérêt de la science. On a voulu
bâillonner la critique, elle n’en élèvera qu’une voix plus forte. Si les choses eussent suivi
leur cours , nous avions dessein de donner à nos lecteurs, dans ce numéro, un Mémoire
sur la valeur réelle de V orthopédie et spécialement de la myotomie rachidienne dans le
traitement des déviations de l’épine y les praticiens auraient jugé en silence, et tout eût
été dit sur ce point. Mais puisque M. Guérin a jugé convenable d’appeler à son secours
les tribunaux extrà-scientifiques, nous prétendons avoir aussi nos tribunaux, nos tri¬
bunaux légitimes ; et c’est à l’Académie royale des sciences, c’est à l’Académie royale
de médecine que nous irons demander des juges compétents.
Ce n’est pas là le seul procès que nous aurons à soutenir. M. Guérin nous a fait inti¬
mer par huissier d’avoir à insérer sa réponse ; nous ne l’insérerons pas. Ferme dans
notre droit, nous offrons pour la seconde fois d’insérer une réponse décente, qui ne soit
point chargée d’injures contre nous et contre d’autres; et nous nous féliciterons, après
avoir soutenu la liberté de la discussion scientifique, d’avoir à la défendre contre une
licence devenue intolérable pour tous les honnêtes gens.
RÔUSTAN. —DE QUELQUES modes de guérisons naturelles des hernies.
32a
Déelaratioaa d© iiririeipeg «les Ilédeelias et Chirurgleais «I©
France.
Nous, soussignés, professeurs de la Faculté de médecine de Paris, membres de l’Aca¬
démie royale des sciences, membres de l’Académie royale de médecine ou d’autres
sociétés savantes, docteurs en médecine et en chirurgie des trois facultés du royaume;
Consultés par deux de nos confrères présentement poursuivis en police correctionnelle
pour des articles de critique médicale;
Sans prétendre nous immiscer dans le fond ni dans les détails du procès, déclarons
adhérer pleinement et sans réserve aux principes suivants:
La liberté de discussion en matière scientifique est le droit le plus sacré
et l’une des bases fondamentales de toute science.
La discussion peut et doit s'exercer sur les doctrines et sur les faits.
La discussion des faits porte essentiellement sur leur valeur , sur leur
degré d exactitude , et entraîne nécessairement le droit de les nier, lorsque
leur fausseté a été découverte.
En médecine et en chirurgie particulièrement , il est de droit de discu¬
ter toute méthode et toute opération nouvelles , de rechercher la valeur
des succès annoncés, de les nier lorsqu’on a la preuve qu’ils ne sont
pas réels.
Hors de ces principes , il n’y a plus ni discussion , ni art , ni enseigne¬
ment possibles, ni garantie pour la santé publique ; et la science serait livrée
sans défense à la merci de tous les charlatans.
Paris, 8 octobre 1843.
En quelques jours cette déclaration a été signée d’une foule de noms honorables, en
tête desquelles on lit ceux de MM. Marjolin, Fouquier, Moreau, Cruveilhier, Trousseau,
Bérard, Yillermé, Husson, Guéneau de Mussy, Emery, -Cornac , etc. ; la Gazette des
hôpitaux du 19 octobre a publié une première liste de près de 150 signatures. Nous
invitons nos confrères des départements à se réunir pour nous envoyer leurs adhésions
collectives; ceux de Paris pourront signer à l’une des trois adresses suivantes, où des
exemplaires de la déclaration ont été déposés :
Pour le Journal de chirurgie , chez M. Malgaigne, rue de F Arbre-Sec, 22;
Au bureau des Annales de chirurgie , chez M. J. -B. Baillière, rue de l’Ecole-de-Mé-
decine, 17 ;
Et au bureau de la Gazette des hôpitaux , rue Dauphine, 24.
TRAVAUX ORIGINAUX.
He (gueltguea fiBtocles cl® 3®càfnis©ll©g des I&essiaieg?
et particulièrement du rôle du collet du sac dans ces guérisons ; par
M. RoutiTAN9 D * M. P. — ( Suite et fin.)
Ainsi le collet du sac, observé soit au début de sa formation , soit à son plus haut
degré d’organisation, et même dans les stigmates résultant des guérisons, s’établit tou¬
jours par adhérence médiate ou immédiate de la séreuse, tantôt par l’intermédiaire
d une quantité variable de lymphe plastique, tantôt par le simple dessèchement des sur¬
faces en contact. Cependant, dira quelqu’un, il est possible que des stigmates se forment
comme vous l’avez observé, mais cela ne prouve en rien que le collet ne suive quelque¬
fois la marche que d’autres lui ont reconnue. En admettant cette objection , il s’ensui-
324
TRAVAUX ORIGINAUX.
vrait déjà que le resserrement spontané, donné par M. Demeaux comme le mode le plus
général de guérison, ne serait plus, au contraire, qu’un procédé exceptionnel; mais je
ne saurais même lui accorder cette part modeste. Il faudrait avant tout qu’il me fût bien
démontré que le collet décrit par M. Demeaux diffère des stigmates que j ai observés moi-
même; leur siège est le même, ainsi que le côté de l’orifice par lequel ils débutent; et
pour d’autres points sur lesquels nos descriptions diffèrent , les faits de M. Demeaux
me paraissent par trop rares et peu concluants. Ainsi sur quoi se base-t-il pour
établir la part que la nature prend à la guérison ? sur un seul fait de b . de Hilden, d un
individu qui avait une hernie volumineuse, et qui, étant resté au lit pendant six mois
pour une autre cause, se trouva guéri de la hernie au bout de ce temps. Que, dans ce
cas, la guérison doive être attribuée totalement à la nature, ce n est pas ce que je con¬
teste ici; mais, ce que je ne saurais admettre, c’est que ce soit par le collet du sac que
s’est faite la guérison. Il avance aussi que le bandage n’agit point par pression,
comme l’ont enseigné Scarpa et la plupart des chirurgiens, mais seulement en éloignant
les viscères du collet. Mais toutes ces assertions sont-elles fondées sur une seule autopsie ?
pas le moins du monde. 11 y a lieu véritablement d’être étonné de voir trancher ces
questions avec des documents si incomplets , surtout lorsqu’on a observé combien
sont variés les modes de guérison des hernies. Pour mon compte, j’ai observé aussi des
cas de guérisons par le séjour au lit; j’ai eu plusieurs fois T occasion de les vérifier à l’au¬
topsie, et jamais je n’ai observé le mécanisme invoqué par M. Demeaux.
Les deux cas suivants feront voir que si le séjour au lit favorisait toujours la forma¬
tion du collet, et par lui, la guérison de la hernie, on aurait dû remarquer d’autres ré¬
sultats que ceux qui ont eu lieu; car l’un des malades dont il y est question n’est pas
resté six mois, mais six ans au lit depuis l’apparition de sa hernie.
Obs. VIe. — 20 juillet 1842.— Le nommé Margny, âgé de 76 ans, ancien tailleur, n’a pas quitté
le lit depuis plus de 7 ans. Il y a six ans il fut pris d’un rhume à la suite duquel il s’aper¬
çut d’une hernie à- droite. Elle n’a augmenté ni diminué depuis cette époque, elle ne lui a
jamais occasionné aucune douleur; elle sort et se réduit avec la plus grande facilité. Elle est
encore interstitielle; on en voit aussi une commençant du côté opposé. Cet individu suc¬
comba quelque temps après cet examen; mais je ne pus faire son autopsie. .
Ce fait perd certainement beaucoup de sa valeur, quant à l’existence du collet, par
l’absence d’autopsie; mais il est probable qu’il n’y avait pas de collet au sac, si l’on
s’en rapporte à la facilité avec laquelle la hernie entrait et sortait. Dans tous les cas,
il est positif qu’elle n’avait pas diminué pendant l’espace de six ans de séjour dans
le lit.
Ocs. VIIe. — Juin 1842.—' Thiard, âgé de 64 ans, présente une hernie inguinale à droite,
datant de l’enfance. Depuis bientôt deux ans qu’il n’a pas quitté le lit, il a pris beaucoup
d’embonpoint. Voici l’accident à la suite duquel il fut obligé de s’aliter. Le 2D décembre
1841, sans avoir rien éprouvé auparavant, il fut frappé, au moment où il urinait, d’une atta¬
que d’apoplexie, et tomba par terre. 11 fut traité chez lui pendant 12 jours, et transporté en¬
suite à Beaujon qu’il n’a quitté que pour se rendre à Bieêtre. Les suites de l’hémorrhagie
cérébrale sont une paralysie du côté droit. Quant à la hernie, il n’en connaît pas la cause;
elle a eu un volume plus considérable; cependant il n’a porté que des suspensoirs et jamais
de bandage. Elle était sujette à de grandes variations de volume suivant la force et la
durée du travail auquel il se livrait; et elle devenait aussi un peu douloureuse dans ces
circonstances.
Le malade étant couché, l’on remarque du côté affecté un relief plus considérable que du
côté sain. La hernie rend un son clair à la percussion, se réduit en bloc, et sans bruit
de gargouillement bien sensible. Après sa réduction on peut avec le doigt explorer l’espace
qu’elle occupait, en ayant la précaution, toutefois, de relever la peau de la bourse corres¬
pondante que l’on invaginé dans le canal; sans cela on n’arriverait pas même à l’anneau
externe masqué par un coussinet graisseux qui recouvre tout le pubis. Mais avec la précau¬
tion indiquée, on parvient facilement à reconnaître le vide assez notable que laisse le sac
après sa réduction. Si l’on Tait tousser le sujet, la hernie ressort brusquement comme si
KOUSTÂN. — DE QUELQUES MODES DE GUERISONS NATURELLES DES HERNIES. 325
elle s’échappait à travers un orifice étroit. Jamais depuis sou alitement ce sujet n’a eu de
rhume, et il se trouverait très satisfait de sa santé si la paralysie ne le forçait h garder
le lit.
J’ai revu Tliiard pour la dernière fois en juillet 1845, la hernie est absolument dans le
même état.
Pour celui-ci, je regarde comme très probable que la hernie avait un collet, eü égard
à la résistance que l’on éprouvait pour la réduction et cet aveu, bien que la constatation
de l’autopsie fasse défaut, semble d’abord une concession à la doctrine de M. Demeaux.
Mais de mon côté je demanderai comment il se fait que, dans l’espace de deux années,
le collet, s’il existait, comme je le pense, n’ait pas produit la guérison? Pour moi il ré¬
sulte bien clairement de la comparaison de ces deux faits que le séjour au lit ne favorise
point le développement et l’organisation du collet; bien plus, je dirai que le séjour au
lit, seul, n’a aucune influence sur lui.
On ne doit pas être étonné qu’ayant omis, dans ses études anatomiques sur le collet,
des dispositions que je regarde comme si importantes, M. Demeaux ait été conduit à ad¬
mettre pour sa formation des conditions tout autres que celles que j’ai observées. Mais
si d’autre part il est démontré que les stigmates dont j’ai parlé ne diffèrent pas du
collet du sac, qu’ils en forment l’élément essentiel, indispensable, je ne vois pas com¬
ment une théorie qui n’en tient aucun compte aurait la force de se soutenir. Du reste,
comme le point de départ était mal assuré, les conséquences ne sont pas plus solides.
Ainsi, M. Demeaux dit que le collet ne peut se former si les intestins descendent dans
le sac, et les faits démontrent non-seulement que le collet peut se former incomplète¬
ment dans ces conditions , mais que quelquefois il peut s’organiser au point de produire
l’étranglement. J’ai déjà rapporté dans ma première observation un très bel exemple de
collet incomplet; on a vu que cet individu n’avait jamais porté de bandage, qu’il igno¬
rait même s’il avait une hernie, et l’on se rappelle aussi qu’à l’autopsie je trouvai un
stigmate très solide du côté interne de l’orifice ; laissant de côté toute explication, on ne
peut nier que les intestins ne fussent continuellement descendus dans cet infundibu-
lum dont l’orifice était plus large que le fond, et qu’ils 11 eussent dû, d’après l’opi¬
nion de M. Demeaux, s’opposer à ce commencement de collet. Dans le cas suivant, le
collet était bien complet, et même séparé en deux par une bride fortement organisée.
Obs. YIlïe.— J’ai examiné le nommé Dubois le 18 mai 1842. Je remarquai en le faisant
tousser un soulèvement au pli de l’aine du côté gauche , mais qui ne disparaissait pas tout
à fait lorsqu’il était en repos. On voyait aussi une hernie interstitielle dans le canal inguinal
du côté droit. Il m’assure ne s’être jamais aperçu de rien qui pût lui faire craindre une hernie.
Je me proposai de l’examiner de nouveau, lorsqu’il mourut le 13 août suivam.
Autopsie— On trouve à chaque anneau abdominal un infundibulum péritonéal plus marqué
à droite qu’à gauche, présentant partout un aspect également rosé , excepté du coté de
l’artère épigastrique où se voit un petit nuage blanchâtre. Ces petits oucs ont a peu pies un
centimètre de profondeur.
A l’anneau crural du côté gauche, on voit un fort stigmate dun blanc mat, autour
duquel viennent se rendre des plis plus ou moins longs. Deux des plus grands partent des
cornes d’un orifice en croissant dont la concavité est tournée \ers les vaisseaux cruiaux;
cet orifice conduit dans un petit sac de deux centimètres et demi de profondeur, et se trouve
séparé d’un autre plus en dedans par une bride charnue de trois millimètres. De ces deux
ouvertures, dont les grands diamètres sont perpendiculaires 1 un à 1 autre, la plus interne est
située au centre du stigmate entre la bride de séparation et le bord du ligament de Gim-
bernat; l’autre se trouve en dehors du stigmate, et le péritoine qui forme son bord externe
est parfaitement sain.
Du côté delà cuisse, la peau et le fascia superficialis enlevés, on aperçoit au dessous du
ligament de Poupart et dans l’anneau de la saphène mie tumeur graisseuse du volume dune
noix. Cette tumeur énucléée de la fosse ovale, et le péritoine de la région crurale détaché, on
ne put même par une forte traction sur ce dernier attirer le sac dans l’abdomen. On
éprouva beaucoup moins de difficulté à l’extraire par l’extérieur. On put observer après que
ce sac passait à travers une ouverture d’un centimètre de diamètre tout au plus. Cet anneau
TRAVAUX ORIGINAUX.
326
fibreux est pratiqué dans la partie du fascia transversale, qui, du ligament de Gimbernat, se
réfléchit sur la gaine des vaisseaux fémoraux, comme l’a décrit M. Estevenet. Il y a aussi
un anneau plus antérieur, formé en haut par la corne de l’anneau de la saphène qui se
porte à l’épine du pubis avec le ligament de Poupart, et complété en bas par une bandelette
fibreuse qui contournait le col du sac et se portait de la gaine des vaisseaux sur la lame
fibreuse du pectiné.
Ce qui doit surtout étonner dans ce fait, c’est la hernie crurale dont l’existence n’avait ja¬
mais été connue du sujet, mais dont je m’étais douté lorsque je l’examinai. Les intestins ne
sortaient probablement plus à cette époque, car ce qui avait éveillé mon attention de ce
côté, c’était plutôt la tumeur que l’impulsion communiquée au doigt par la toux. Ce rétré¬
cissement du col herniaire m’a paru être le résultat d’adhérences des orifices formées en
plusieurs temps. Si, en effet, on fait abstraction de la bandelette charnue qui sépare les deux
ouvertures constatées, on aura reconstitué l’orifice du sac, et l’on verra que, comme
chez Lecoq, le collet doit avoir commencé du côté du ligament de Gimbernat; car, sur le
péritoine du bord externe de l’orifice en croissant qui formait celui du sac primitif, on
n’observe pas le moindre stigmate, tandis que l’autre orifice, qui se trouve plus en de¬
dans, et qui formait la partie de l’ancien orifice qui était en rapport avec le ligament de
Gimbernat, présente de ce côté un rebord saillant et blanchâtre. Quant à la bride qui
séparait ces deux ouvertures, je pense qu’elle était consécutive à quelque irritation pro¬
duite peut-être par le pincement de l’intestin dans l’anneau fibreux si étroit. Cette
irritation a donné naissance à une pseudo-membrane qui, en s’organisant, a barré le pas¬
sage aux viscères, et la guérison, commencée de cette façon, tendait à se compléter par
le développement de graisse dans les enveloppes du sac.
Il est facile de comprendre que si chez ce sujet un effort subit eut fait rentrer les in¬
testins dans cet ancien sac à demi oblitéré, le rétrécissement du collet aurait déterminé
un étranglement des plus intenses. Mais sans nous arrêter à de simples déductions, toutes
légitimes qu’elles puissent être, montrons tout de suite un étranglement mortel produit
par un collet spontanément développé, sans séjour au lit et sans pression de bandage.
Obs. IXe. — Le nommé Faule s’était aperçu depuis un an d’une hernie inguinale volumi¬
neuse à droite dont il ignorait la cause. Il n’avait jamais porté de bandage pour cette hernie:
c’est ce que lui et sa famille ont affirmé à plusieurs reprises. Il se bornait à la réduire
lorsque, étant sortie, elle lui occasionnait quelques coliques. Le 25 mars 1842, cette hernie
s’étant étranglée, le sujet succomba aux suites de l’étranglement. Il était âgé de 82 ans.
A l’autopsie on apporta beaucoup jde soin pour constater le siège de l’étranglement; parce
que le malade n’avait jamais porté de bandage, on s’attendait a le voir produit par un anneau
fibreux. Il n’en fut rien, l’étranglement siégeait au collet du sac, « qui était épaissi, dur; et le
« fond du sac était blanchi par des cicatrices pareilles à celles des brûlures. »
Quelque ingénieuses que soient les théories, elles n’auraient aucune utilité si elles
n’étaient l’expression de faits observés avec soin. Je crois avoir établi clairement la
marche et le mécanisme que suivent les stigmates pour constituer le collet du sac , les
causes et les conditions dans lesquelles celui-ci se forme. Je terminerai ce travail par
deux observations de guérison complètes, l’une et l’autre déterminées par la pression du
bandage, et opérées par l’organisme. Dans l’une il n’y avait eu aucune réaction inflamma¬
toire; il s’est fait une adhérence par dessèchement; l’autre, au contraire, venait d’être
le siège d’une inflammation violente, et la lymphe plastique exsudée a servi de moyen
de guérison, et par ces deux faits se trouveront légitimées les deux sortes de guérisons
au col du sac que j’avais établies au commencement de ce mémoire.
Observation X.—Ferrero, âgé de 77 ans, est porteur d’une hernie scrotale à droite; il y a
29 ans, en voulant soulever une malle du sol pour la mettre sur son dos, il ressentit un
craquement à l’aine, et peu après il fut obligé de prendre un bandage. Il vient aujourd’hui
17 avril 1842 changer celui qu’il a pour un nouveau. La hernie est entièrement intestinale,
résonne à la percussion, se réduit très bien et avec gargouillement. J’engage le sujet à ne
point quitter son bandage et à le garder même étant au lit. Quelques mois plus tard, ce
ROUSTAN. •*— DE QUELQUES MODES DE GUÉRISONS NATURELLES DES HERNIES. 327
sujet passa en médecine pour une affection de poitrine à laquelle il a succombé le 25 juillet
1842.
Autopsie.— La peau et le fascia superficialis enlevés, on voit l’anneau externe dont les bords
distendus se perdent insensiblement sur le fascia qui s’en dégage; entre ce dernier et la cavité
du sac herniaire oblitérée par des adhérences faciles à détruire, il y a une couche blanchâtre,
épaisse, sans élasticité et qu’on peut subdiviser en plusieurs autres couches presque de même
nature. Au fond du scrotum ces enveloppes sont si épaisses, qu’elles ont une consistance
presque cartilagineuse; elles sont friables et ne sont séparées du testicule que par la tunique
vaginale. L’abdomen ouvert, apparaît l’orifice du sac herniaire situé en dehors de l’artère
épigastrique, et garni vis-à-vis d’elle d’un stigmate très fort, marqué de deux taches d’un noir
d’ébène de quatre à cinq millimètres de largeur. Si l’on enfonce le doigt dans cet orifice, on
est arrêté au niveau de l’anneau externe; et le canal ouvert ainsi que le sac dans toute leur
étendue, on trouve dans celui-ci que les adhérences se sont faites suivant une ligne oblique
de haut en bas, de dehors en dedans, entre la face antérieure et la face postérieure ;
ces adhérences ne sont pas très intimes, et permettent de passer un stilet du fond du sac in¬
terstitiel, dans la portion du sac oblitérée, à travers de petits conduits qu’ont respectés les
adhérences.
% *
Il me paraît démontré dans ce cas, par la direction et le siège des adhérences que
nous avons constatées au col, qu’elles ont été déterminées par la pression de cette par¬
tie entre la pelote du brayer et le ligament de Poupart; et pour mon compte je n’ai pas
à cet égard le plus léger doute.
Dans l'observation suivante, la guérison ayant été effectuée à la suite d’un pseudo¬
étranglement (dont nous avons vu un autre fait dans la 2e observation), on verra com¬
bien les justes prévisions de M. Malgaigne, consignées page 44 et suivantes de son mé¬
moire remarquable sur Y Inflamma tion si mple des hernies , sont encore plus prompte¬
ment réalisables que n’osait l’espérer ce chirurgien ; car la guérison a ici été complète.
Observation XI.— Nicoud, âgé de 71 ans, est entré le 10 octobre 1841, à l’infirmerie de
Bicêtre, pour des accidents survenus à une hernie inguinale gauche, qui date de 10 ans. Il en
a une autre, beaucoup moins ancienne, à droite, dont la cause lui est tout aussi inconnue que
celle de la première; il ne porte un bandage que depuis quatre ans , et le dernier qu’il avait
laissait couler quelquefois la hernie sous lui. Le 9 octobre, il revenait de la Glacière, portant
trois huches de bois, pesant ensemble une trentaine de kilos. A l’entrée de l’hospice, il ren¬
contra un de ses camarades qui l’entraîna chez un marchand de vin ; il était huit heures du
matin. Sur les dix heures, après de nombreuses libations, il sentit que la hernie gauche était
sortie et douloureuse; il essaya de la faire rentrer, mais en vain. Elle était dure et
tendue; la douleur était tellement forte, qu’il lui semblait, disait-il, qu’on lui arrachait
l’estomac. Rentré dans son dortoir, il fit de nouvelles manœuvres pour la réduire ; elles
n’aboutirent qu’à exaspérer les douleurs. Il ne put dormir de la nuit; déjà il éprouvait des
nausées. Le JO, sur les six heures du matin, il eut un vomissement, peu après une selle;
il alla prendre un bain de deux heures, espérant, mais inutilement , obtenir la réduction.
Il eut quelques vomissements dans la matinée, et, sur les deux heures après midi, il
se décida à monter à l’infirmerie. Deux internes appelés immédiatement, firent quelques ten¬
tatives de taxis, administrèrent ensuite un lavement de tabac, puis essayèrent encore
de réduire, mais toujours sans succès. Le malade avait bien eu deux selles depuis la veille,
mais les matières des vomissements qui se répétaient, avaient l’odeur de matières fécales ; on
alla alors chercher M. Malgaigne qui, après quelques mouvements imprimés à la tumeur, la fit
rentrer, à la grande satisfaction du malade, qui se trouva subitement soulagé. La douleur
qui commençait à s’irradier dans l’abdomen, était bornée le lendemain au sac et à la fosse
iliaque correspondante ; suivant l’instruction de M. Malgaigne, je profitai de cette intïamma-
tion du sac pour appliquer un bandage ; je favorisai même, l’action de la pelote, à l’aide de
compresses graduées, pour rendre la pression plus exacte ; et, grâce à ce moyen et au séjour
au lit, j’eus la satisfaction de voir la douleur disparaître, et lorsque le malade sortit, le 17
octobre, la hernie n’avait pas encore reparu. Je l’engageai à ne jamais quitter son bandage,
lui promettant une guérison certaine, s’il suivait mon avis.
Une année s’est écoulée depuis que Nicoud est sorti du service de chirurgie; dans cet in¬
tervalle de temps je l’ai examiné plusieurs fois, et jamais je ne pus retrouver la plus petite
328 TRAVAUX ORIGINAUX.
saillie à. l’aine gauche, soit qu’on le fit tousser, se baisser, etc. 11 porte toujours le bandage
qui n’est plus une gêne pour lui, et qui l’assure contre toute chance de récidive de ce côté.
J’aurais pu apporter un plus grand nombre de faits à l’appui des idées émises
dans ce mémoire, en puisant, soit dans les observations de M. J. Cloquet, soit dans
les miennes propres; mais j’ai craint de fatiguer le lecteur. Du reste, comme plusieurs
de ces observations, outre les phénomènes qui se passent au collet , en renferment
d’autres non moins curieux, ainsi qu’on a pu le voir par le fait de Dubois, j’espère
y revenir dans un travail plus complet sur les modes de guérisons des hernies
autres que celles qui sont produites par le collet du sac.
Je crois pouvoir toutefois, des faits qui précèdent, tirer les conclusions suivantes :
1° Que le mécanisme de la formation du collet du sac est tout autre que celui qu a
imaginé M. Demeaux;
2° Que le collet n’a par lui-même aucune force de coarctation, mais qu’on peut le con¬
sidérer comme un progrès vers la guérison, par la raison qu’il résiste énergiquement à la
force distendante des viscères ;
3° Que le collet peut se former en l’absence du brayer tout comme sous l’influence de
ce dernier ;
4° Enfin que l’influence du bandage et du séjour au lit n’est pas la même sur les her¬
nies, et qu’on peut les considérer comme deux moyens de thérapeutique excellents,
mais différents dans leur manière d’agir.
3$T©te sut» I’lay«li8©platls^las»ie ©i l’ex©|ïl&t!a»Iaaaie eai :
V
par le docteur (!)•
L’hyuroph thaï mie est très fréquente en Afrique; elle affecte de préférence la classe
juive et mauresque: rarement elle sévit contre les Arabes, presque jamais contre les
Européens. L’hydroph thaï mie n’est jamais instantanée; elle est ordinairement lente dans
sa marche, et presque toujours le résultat d’une dégénérescence quelconque des parties
constituantes du globe de l’œil. Nous avons observé plusieurs cas d’hydrophthalmie de
r humeur aqueuse et de l’humeur vitrée parmi les juifs d’Oran, d’Alger, de Bone et de
Constantine ; dans la plupart des cas ces hydrophthalmies étaient accompagnées d’af¬
fections scrofuleuses chroniques, ou suivies d’exanthèmes répercutés brusquement. (7 est
dans ces cas seulement et lorsque la maladie est très ancienne que la dégénérescence des
membranes peut avoir lieu; alors presque tous les tissus de l’œil sont ramollis, la mem¬
brane de l’ humeur aqueuse et la cornée devenues opaques et obscurcies ; le cristallin ca-
taracté, et les parties postérieures de l’œil plus ou moins dégénérées, quelquefois même
carcinomateuses.
Quant à la question de l’hérédité chez les personnes affectées d’hydrophthalmie en
Afrique, je m’en réfère à ce qui a été dit par M. Grellois dans son excellente thèse inau¬
gurale sur l’hydrophthalmie. Des observations faites par ce praticien il résulte: 1° que
chez les hydrophthalmiques étudiés à Alger, il est rare que le père et les enfants ne
soient pas atteints du môme mal, et que l’affection, ne frappe jamais l’Européen, le soldat,
quelles que soient les circonstances défavorables où le jettent les chances de la guerre.
I)e là ne pourrait-on pas conclure à la transmissibilité héréditaire de l’hydrophthalmie,
puisque, d’une part, elle attaque ordinairement plusieurs générations d’une même famille
indigène et que, d’une autre part, elle épargne les étrangers quelles que soient les cir-
(i) On sait que M. Furnari a été charge par le gouvernement d’une mission scientifique
en Algérie; il a donc été mieux que personne à même de voir et de bien voir. Aussi pen¬
sons-nous qu’on lira avec intérêt la note suivante, extraite d’un travail plus considérable
qu’il prépare en ce moment.
( Note du Rédacteur.)
S. FURNAIU.
— note son l’iiydropiithalmie et l’exopiithalmie EN AERIQUE. 329
constances clans lesquelles ils se trouvent placés? Cependant, pour que cette conclusion
fut rigoureuse, il faudrait qu’on eût observé cette maladie sur un sujet né de parents
hydroplithalmiques, mais soustrait à l’empiredes causes habituelles ; et cette expérience
n’a pas pu encore être faite.
Parmi les causes de l’hydrophthalmie en Afrique, M. Grellois cite la blancheur écla¬
tante des maisons et des terrasses qui, reflétant les rayons d’un soleil ardent, exercent
une action spéciale sur l’organe visuel, d’où résulte fréquemment l’ hydrophtalmie soit
primitive , soit consécutive à une ophthalmie. « Cette dernière influence (celle de la blan¬
cheur des maisons), dit M. Grellois, me paraît tellement puissante que, dans un court
séjour que j’ai fait à Bone, où les maisons sont blanchies comme à Alger, j’ai rencontré
cette affection un aussi grand nombre de fois proportionnellement, tandis qu’à Bougie où
cette circonstance n’existe pas, je ne l’ai point vue pendant un séjour de huit mois.
N’est-ce pas un douloureux spectacle que de voir dans les étroites rues d’Alger des Aies
de six à huit aveugles se suivant les uns les autres, et se servant réciproquement de
conducteurs? Chez presque tous la cécité est due à l’hydrophtlmlmie. Formons des vœux
pour qu’une sage administration ramène bientôt ces infortunés à une condition plus
heureuse. »
Tout en admettant avec M. Grellois que la blancheur éclatante des maisons contribue
en partie à la production des ophthahnies, nous croyons cependant qu’il lui accorde une
importance exagérée ; car dans les tribus, et même dans les plus petits Douairs,
l’ophthalmie est tout aussi fréquente que dans les villes blanchies de Constantine,
d’Alger et de Bone; et cependant dans les Douairs, non-seulement il n’y a pas de maisons
peintes, mais il n’y a pas même de maisons; il n’y a que des tentes, et elles sont d’un
gris noirâtre. Mais en supposant que la blancheur soit une des principales causes des
ophthahnies, on ne peut pas du moins admettre qu’elle produise des hydrophthalmies
primitives ; car l’expérience journalière prouve que l’action continue des couleurs trop
vives, en produisant quelques conjonctivites primitives affecte, plutôt le nerf optique et
la rétine que les humeurs aqueuse et vitrée de l’œil.
Nous croyons plutôt cpie l’hydrophthalmie est souvent, en Algérie, symptomatique,
d’une affection générale et surtoutùl’un vice scrofuleux; comme en Europe, elle recon¬
naît aussi pour cause principale l'influence des vicissitudes atmosphériques, la mauvaise
alimentation, et les habitations humides et marécageuses.
Le traitement de l’hydrophthalmie doit consister dans les moyens antiphlogistiques les
plus énergiques au début de la maladie; et lorsqu’elle est consécutive à une affection
générale il faut la combattre par la manière la plus appropriée à la nature du mal. Dans
les cas où l’hydrophthalmie est très opiniâtre et où l’œil a acquis un volume tellement
considérable qu’il ne peut plus être abrité par les paupières ; lorsqu’ enfin l’air et les
corps étrangers irritent et ulcèrent l’organe jusqu’à produire des douleurs très vives qui
se transmettent à l’enccphalc, il faut recourir à la paracenthèse de l’œil, ayant soin de
vider l’humeur aqueuse à l’aide d’une incision faite avec un couteau à cataracte et non
avec la ponction, comme le conseillent quelques auteurs. Si ce moyen palliatif ne réussit
pas et que l’œil se remplisse d’humeur une seconde fois et fasse saillie hors de l’orbite,
l’excision complète de la cornée pour vider l’organe devient indispensable. Enfin si,
malgré cette dernière opération, l’œil présente des excroissances fongueuses et carcino¬
mateuses (1) qui, en transmettant l’inflammation au cerveau et à ses enveloppes, fini-
(1) Dans quelques cas d’hydrophthalmic, la dégénérescence de l’œil après l’excision de la
cornée est tellement précoce, qu’en peu de jours l’œif devient aussi volumineux qu’avant
l’opération; nous avons observé trois cas de cette nature dans notre dispensaire, et tout
récemment nous avons vu à l’hôpital de la Pitié, dans le service de M. Bérard, une jeune tille
hydrophthalmique dont on avait vidé complètement l’œil, se présenter à la Clinique six jours
après l’excision de la cornée, ayant à la place de l’œil une excroissance
nature, ce qui a nécessité immédiatement l’extirpation du globe.
noirâtre de mauvaise
330 TRAVAUX ORIGINAUX.
raient par amener peu à peu la- mort du malade ; il faut se hâter d’extirper le globe
de l’œil.
L’hydrophthalmie, ainsi que nous venons de le dire, est toujours lente dans sa marche,
et l’œil ne peut sortir de l’orbite qu’à la longue et après un commencement de dégé¬
nérescence du tissu. Dans 1 exoplithalmie au contraire, l’œil peut grossir jusqu’au double
de son volume ordinaire en très peu de temps, et même dans l’espace de 24 heures ; je
crois qu’en Europe cette rapidité effrayante du mal est excessivement rare, tandis qu’en
Afrique elle est au contraire très fréquente.
Nous allons rapporter ici un cas que nous avons observé avec le médecin en chef de
l’hôpital de Constantine, M. le docteur Vital, sur une mauresque de cette ville. Cette
observation est remarquable par la rapidité avec laquelle la maladie a marché; et par sa
disparition sans laisser aucune trace de lésion organique dans l’œil ni aucun dérange¬
ment dans les fondions visuelles.
Zora-Ben-Zobdallah, iille publique, âgée de 13 ans, d’un tempérament lymphatique,
ayant le matin lavé son linge à l’époque de l’apparition des règles, se couche pour faire
la sieste; lorsqu’elle se réveille, vers les trois heures de l’après-midi, l’œil devient le
siège de douleurs très vives et d’un sentiment de tension très prononcé; les paupières
engourdies ne permettent pas l’ouverture du globe oculaire; 24 heures après la période
d’invasion, l’œil a deux fois son volume ordinaire, il présente au toucher une dureté
considérable; la vue est complètement abolie ; au cinquième jour, la conjonctive très
injectée offre des vascularisations très prononcées vers la circonférence de la cornée ;
cette dernière membrane, malgré son agrandissement proportionnel , reste transparente
et lucide. L’iris conserve sa coloration naturelle, mais il est poussé en avant au point
d’oblitérer presque complètement la chambre antérieure ; les parties postérieures et
internes de l’œil, poussées en avant, n’offrent rien qui ne soit à l’état normal. A ers le
septième jour, l’ apparition des règles fait disparaître la douleur ; le globe diminue de
volume à mesure que le sang menstruel devient plus abondant, et au bout de dix jours la
malade est tout à fait guérie.
Un officier distingué du service de santé, demeurant à Alger, a éprouvé lui-même,
à la suite d’une violente congestion vers la région orbitaire, les attaques de cette terrible
maladie.
L’exophthalmie se guérit promptement ; mais il faut se hâter d’employer un traitement ,
énergique dès le début ; les saignées abondantes et répétées, les dérivatifs de toute
espèce sont indiqués. Le malade doit être soumis à une diète rigoureuse ; les résultats
consécutifs de l’ exoplithalmie ne sont pas en rapport avec la violence de l’invasion ; tout
au plus ceux qui en ont été affectés ressentent-ils pendant quelques temps une pesan¬
teur dans l’œil et quelques légers symptômes de mouches volantes.
HScsitoii0© cl «a froid, en tliepapeiitifft&ie!
par M. liMOT.
Parmi les nombreux agents compris dans la sphère de l’art de guérir, il en est peu
qui soient soumis à des conditions plus délicates d’application, et dont il faille mieux
connaître les lois spéciales dans leur mise en rapport avec l’économie humaine, que le
froid. On ne se convainc, d’abord, nulle part plus ostensiblement qu’ici, delà proportion
qui doit exister entre le moyen que l’on met en œuvre et la fin qu’on se propose, entre
la cause à combattre et le degré des ressources qui doivent lui être opposées: Si l’action
est trop puissante, elle dépasse le but au détriment de la nature ; si elle est trop faible,
elle n y atteindra pas ; le principe morbide est incomplètement saisi; on n’arrête qu’à
demi ses ravages. Le praticien, appréciant tout à la fois le modificateur que l’art ou son
génie lui livre et le mal qu’il s’agit de dompter, doit donc faire concorder, et pour la
mesure et pour la durée, l’un à l’autre. Ses insuccès, pour la plupart du temps, ne vieil-
ALLIOr. —MÉMOIRE SUR L’APPLICATION DU FROID EN THÉRAPEUTIQUE, 331
nont que du défaut d’harmonie entre les deux termes ; mais pour calculer avec une pré¬
cision suffisante l’énergie relative des éléments que l’on va commettre aux prises, combien
ne faut-il point de connaissances déliées, puisées dans les faits observés avec autant de
profondeur que de sagacité, et restées avec leur cachet toujours pur, sans altération ni
confusion, dans les cadres d’un entendement fidèle. Cherchons à déterminer, d’après
l’expérience, les lois intéressantes de l’agent soumis à notre examen.
Un jeune homme se brûle au doigt légèrement : application de la glace ; douleurs into¬
lérables. Il pose son doigt dans son mouchoir qui ne lui offre qu’une fraîcheur ordinaire,
et change de place à mesure que celle qu’il occupait se réchauffe, aucune douleur ne se
fait plus sentir; l’harmonie^ établie entre le froid et le degré de la souffrance la fait
disparaître.
Une femme se brûle la main et le bras dans un naissant incendie. Rougeur vive du
membre, chaleur violente, gonflement. On applique de la pulpe de pomme de terre
râpée, selon qu’il est assez d’usage dans ces sortes de cas ; mais l’impression du froid
que ce topique communique est trop faible, le bras s’embrase d’ardeur et la malade
cherche en vain quelque soulagement. Alors application d’eau à la glace, puis de la glace
pilée et mise dans une vessie; bien-être inexprimable. L’agent de destruction est com¬
battu par un élément qui soutient et neutralise ses efforts. Au bout de trente-six heures,
disparition complète des symptômes.
C’est là, dans son véritable sens, la célèbre loi de tolérance , du systémateur Rasori;
loi juste, rigoureuse, considérée dans la mesure comparative du mal avec la force du
remède ; mais vicieuse et homicide entre les mains des partisans de la secte rasorienne,
lorsqu’ils n’examinent point assez si, en succombant, l’ affection qu’ils attaquent n’en
fera pas surgir une autre sous l’empire des remèdes qui vont lui être appliqués, même
efficacement. L’instant où la nature se soulève à la présence d’un remède, n’est pas
toujours celui où elle commence à en être blessée. Tous les poisons 11e révoltent pas les
organes où ils déposent des germes de trépas. O11 peut enchaîner un malheureux dont
on ouvre le sein ; ainsi des remèdes. Et leurs pernicieux effets dans des situations patho¬
logiques graves, sont d’autant plus perfidement masqués, qu’un mal plus avancé absor¬
bant la puissance de la sensibilité, et faisant saillir davantage ses traits à travers tous
les organes, empêche les autres d’être remarqués. Celui qui, dans l’ivresse ou le trans¬
port d’une soudaine passion, se rompt un membre, ou reçoit une atteinte mortelle sans
le sentir , n’en est pas moins meurtri ou frappé à mort ; que prouve alors la tolérance
des organes? On a vu plus d’un malheureux, boire, dans le délire, une liqueur meur¬
trière, et n’en éprouver que des impressions bienfaisantes, à l’instant même que son
action dévorait sourdement dans les entrailles les principes de l’existence.
Le froid, dans ses autres règles d’emploi, semble se jouer de toutes les présomptions
que la raison pourrait hasarder par avance. Si la sensibilité la plus exquise, le délabre¬
ment de la constitution la plus épuisée, ou la nature invétérée du mal, en rendent quel¬
quefois pernicieux les effets, ils lui présentent, dans d’autres cas, les occasions de ses
plus beaux triomphes.
Deux jeunes personnes de Craon, sœurs, âgées de 19 à 22 ans, l’une d’une sensibilité
excessive, et l’autre plus calme, sont prises en même temps, au milieu de la plus florissante
santé, d’une fièvre ataxique. On applique à toutes les deux une calotte de glace sur la
tète. Cette application pacifie les accès de la malade moins sensible, mais accroît les
mouvements désordonnés de l’autre qui succombe bientôt. J’ai vu, nombre de fois, la
glace à la tète amener la même issue sur des sujets qui présentaient des attributs sem¬
blables de constitution.
La mamelle est un autre organe où l’exaltation morbide d’une sensibilité vive ne
laisse à l’usage médicatif du froid que des chances de nocuité.
Madame N..., épouse d’un adjudant de place au château de Yincennes, vint, en 1831, _
me demander des conseils pour une tumeur au sein droit, dure, violacée, à large base,
occupant presque toute la glande, et dégageant une chaleur élevée; elle datait de quinze
TRAVAUX ORIGINAUX.
0 0 41
OOÂ
à dix-huit mois. Tous les remèdes à peu près connus avaient été vainement épuisés ; la
marche rapide du mal ne s’était point ralentie. Je tentai alors le froid gradué ; les souf¬
frances s’exaspérèrent, et la persistance dans ce moyen eut amené infailliblement des
convulsions. Les sangsues mises en grand nombre avaient de même empiré l’état de
madame N... Et, chose remarquable, lorsque Je froid a échoué au sein, à l’organe' en¬
céphalique et dans quelques affections des articulations avec légère chaleur, j’ai vu
constamment les émissions sanguines par les sangsues aggraver les phénomènes ou de¬
meurer sans résultat. La piqûre de ces animaux, et le sang qu’ils enlevaient à l’écono¬
mie, la livraient parfois à des spasmes cruels. J’ai répété sur vingt sujets les épreuves
du froid gradué et continu au sein, dans les circonstances de cancers invétérés et d’orga¬
nisation irritable, sans avoir eu jamais à m’en applaudir. Les névralgies des mêmes
régions n’ont point subi, sous cette influence, de modifications plus heureuses.
Madame Kan, de Mitry, ressentait dans les tissus profonds du sein gauche, sans tumé¬
faction du reste ni rougeur, une chaleur dévorante et des angoisses accompagnées
d’intervalles de rémission. Les personnes du lieu, à demi-initiées, lui conseillèrent
d’appliquer à côté du sein un vésicatoire; mais l’irritation produite par ce dérivatif
s’étendit jusque dans la glande, et compliqua d’uncancér commençant l’affection primitive
qui n’en subsistait pas moins dans toute son intensité. Le froid gradué fut essayé avec
toutes les précautions que la prudence peut suggérer pour en limiter l’irradiation et en
assurer le succès ; mais il ne tempéra point la souffrance, et n’apporta aucune modifica¬
tion propice à la tumeur ; il fallut l’interrompre. Une demoiselle, fixée dans la même
habitation, et affligée de la même maladie, n’en recueillit aucun bien. Combien" d’autres
femmes ne peuvent découvrir, sans des sensations pénibles, leur sein malade, tant l’im¬
pression du froid y suscite de funestes effets!
L’œil, lorsqu’il est très sensible, se trouve mal des atteintes ou du contact du froid
dans scs affections chroniques. Madame M..., sage-femme à Villers-Cotterets, a habi¬
tuellement l’œil d’une excitabilité fort exquise. Par intervalles, cette disposition s’élève
au degré d’acuité morbide; mais le froid y détermine toujours de la douleur, et des
applications douces y appellent le bien-être (1).
M. F..., opéré d’un staphylôme, et ayant, depuis cette opération, l’œil très affecti-
ble, ne peut supporter le froid, encore moins l’impression d’un air frais et humide. L’eau
pure et adoucie, dans les moments d’exaspération, replace l’organe dans un état beaucoup
meilleur.
On serait tenté de conclure de ces faits que le froid est inopportun dans les affections
anciennes surtout, où les lésions de la sensibilité dominent, c’est-à-dire où les nerfs sont
principalement offensés. îl n’en est point ainsi.
M. X..., de Sentis, d’une taille courte, d’un tempérament sanguin, âgé de près de
cinquante ans, souffrait depuis treize ans d’une névralgie très douloureuse et habituelle
de la face. Presqu’à chaque instant des accès soudains avaient lieu, et forçaient le ma¬
lade à des contorsions bizarres, signes trop expressifs de ses secrètes angoisses. Traité à
Paris par A. Dubois et d’autres, et dans sa ville par les médecins du lieu , il n’ avait
point vu s’améliorer sa situation. Le désir d’être affranchi d’un ennemi si opiniâtre,
lui faisait prodiguer les plus magnifiques promesses. Je l’entrepris, et la première des
méthodes de traitement que je lui exposai comme devant être successivement pratiquées
pour opérer une guérison durable, fut le froid gradué. On appliqua donc sur la face, pen¬
dant deux jours, des linges que Ton imbibait d’eau tiède de temps en temps. Les mêmes
linges, restés d’une manière permanente sur les trajets du mal, furent humectés d’eau
seulement dégourdie, les deux jours suivants. De l’eau très peu froide fut appliquée le
cinquième jour du traitement; puis de l’eau froide vive, enfin de la glace pilée et conte-
(1) Je viens de revoir cette dame; la sensibilité de l’œil étant diminuée, les bains froids
lui font beaucoup de bien; mais l’air frais et chargé d’humidité lui rend toujours très pénible
la vision.
ALLIOT.
MÉMOIRE SUR l’ APPLICATION DU FROID EN THÉRAPEUTIQUE. 333
nue dans une vessie. Neuf ou dix jours à peine écoulés, la douleur se calma;
plus de torsions de labouclie, plus d’indices d’intimes déchirements; tout le monde con¬
templait ce changement avec surprise. Mais cet homme avait fait, comme tant d’autres,
des promesses qu’il n’entrait guères dans son intention de tenir. Se croyant guéri sans
retour, et pensant n’avoir plus besoin de mes conseils, il se garda bien de venir en solli¬
citer la continuation. Je ne le revis plus ; mais trois ou quatre mois après le mal assoupi
avait reparu.
Madame Gaillet, de Saint-Patu, âgée de près de cinquante ans, d’une constitution
lymphatico-nerveuse, était, depuis quatre années, époque d’une perte douloureuse dont
elle se montrait inconsolable, en proie à des mouvements convulsifs périodiques, et à
des maux de tête qui lui laissaient peu d’intervalles de relâche. Son aisance lui permit
de recourir aux conseils des hommes les plus célèbres et d’en varier les prescriptions, mais
elle les trouva peu efficaces. Elle voulut bien, vers le milieu de 1832, me faire appeler. Je lui
conseillai, avec un régime sage, pour toute médication, de se promener le matin, excepté
les jours humides, la tête d’abord peu couverte, ensuite nue un demi quart-d’ heure,
après un quart-d’heure , enfin plusieurs heures le même jour, et de se laver en outre le
front et les tempes trois ou quatre fois dans la matinée avec de l’eau fraîche. Au bout de
cinq mois d’un traitement si facile, où le froid gradué fut le seul agent de curation,
madame Gaillet n’éprouvait plus de convulsions ni de névralgies cérébrales, et la guéri¬
son, ne s’est pas démentie depuis un seul instant.
Les érysipèles simples, sous l’action du froid même non gradué, ont disparu constam¬
ment dans l’espace de deux fois vingt-quatre heures, ou de trois jours pour la plus longue
durée. On va voir que d’autres inflammations plus graves de la peau ont cédé d’une
manière non moins étonnante.
M. A..., négociant à Paris, âgé de cinquante-cinq ans environ, homme épais,
d’une haute stature, d’habitudes peu tempérantes, visibles sur sa figure fortement
coloriée, présentait sur toute la surface interne de la cuisse gauche et de la jambe cor¬
respondante, un gonflement avec rougeur vive, chaleur ardente, et des squammes dar-
treuses qui, des nombreuses découpures qui les sillonnaient, laissaient suinter des filtres
d’humeur purulente. Je fis appliquer sur toute cette surface, pendant vingt-quatre heures,
de l’eau légèrement dégourdie au feu. Ce temps expiré, un demi jour d’eau fraîche suc¬
cède; ensuite de la glace que l’on broie et que l’on enveloppe d’une vessie, ou que l’on
se contente quelquefois de trancher par larges morceaux, pour les faire reposer à nu sur
les chairs; après deux jours seulement de cette dernière application, plus de symptômes
inflammatoires, ni de suintements d’aucune sorte; la desquammation s’opère heureuse¬
ment sur le membre rentré dans les limites de son état naturel.
Les phlegmons avortent, ou l’intensité des symptômes se pacifie sous l’empire de
cette méthode curative. Pendant plusieurs années, habitant des pays assez pauvres,
je n’ai pas traité autrement les engorgements récents et aigus de la glande mam¬
maire.
Madame Sansonnet, d’Ormes, jeune femme d’une trentaine d’années, avait reçu dans
le sein un coup qui occasionna bientôt une tuméfaction douloureuse. L’organe se durcit,
devint rouge et brûlant. Consulté le troisième jour, je fis appliquer sur le ma! des com¬
presses que l’on arrosa jour et nuit d’une eau fraîche récemment puisée à la source.
Au bout de trois jours, guérison aussi entière qu’on pouvait le souhaiter.
Une jeune domestique fut frappée à la mamelle droite de la corne d’un taureau irrité.
Appelé un mois après je trouvai le sein gonflé, livide, développant une haute tempé¬
rature; des douleurs lancinantes commençaient à le traverser ; la même indication fut
prescrite; en même temps tisane rafraîchissante et diète. Le sein s’amollit peu à peu,
s’abcèda, et, après une vingtaine de jours de suppuration, l’ulcère fut parfaitement cica¬
trisé. i
Dans ces circonstances, ma plus grande difficulté était de persuader aux malades
qu’un moyen si ordinaire que l’eau fraîche, et qui ne coûtait que la peine de vouloir
en faire usage, fût susceptible d’apporter quelque soulagement,
334
TRAVAUX ORIGINAUX,
On sait que le froid s’applique pareillement avec avantage à U extérieur dans les péri¬
tonites intenses. Il calme les battements épigastriques dans les ardeurs de l’estomac,
même sur des personnes délicates. Il ne réussit pas moins dans les affections ner¬
veuses, dont il est si difficile de triompher ordinairement, lorsqu’on l’administre à
l’intérieur.
Mademoiselle Euphémie Lefébur, de Provins , âgée de vingt-deux ans, d’une taille
moyenne, grêle, amaigrie, douée d’une sensibilité rare, vomissait depuis six années.
A des douleurs fréquentes de tout l’abdomen se joignait une insomnie opiniâtre,
des brisures de membres, des maux de tête habituels, de suffocantes palpitations,
et tous les symptômes secondaires qui dérivent constamment de ceux-là et qu’il
serait superflu d’énumérer. Malgré les avantages d’une condition aisée et des
occupations douces, l’existence lui était devenue insupportable. Une maladie si an^-
cienne, si grave, dans un organisme épuisé, ne me laissa entrevoir d’autres chances
de salut que dans le froid gradué , et i’ emploi des médications extérieures et dé¬
rivatives, propres à seconder les effets de celle-là. Après avoir fait garnir sur plusieurs
points le corps de la jeune malade de pièces de flanelle propres à circonscrire le rayon¬
nement du froid, et à concentrer ses impressions sur l’organe affecté, je fis d’abord pren¬
dre, d’espace en espace, durant le jour, de l’eau médiocrement fraîche et battue, pour
en rendre l’ingestion plus propice en l’imprégnant d’air atmosphérique, mais à la dose
d’une seule cuillerée à la fois. On s’éleva, au bout de huit jours, à la dose d’une cuille¬
rée toujours à l’eau vive sortant de la source, et enfin à la glace qui fut continuée par
petits fragments pendant trois mois. On appliquait, concurremment avec cette prescription,
vers le soir, sur le centre épigastrique, des cataplasmes d’une température douce, faits de
tarine de graine de lin cuite dans une décoction de guimauve, avec addition d’une once
de thériaque. Chaque matin des frictions de teinture de cantharides étaient pratiquées aux
jambes pour y rappeler la chaleur et stimuler la circulation; la malade prenait, très
peu à la lois, des aliments légers, que l’on put augmenter insensiblement, à mesure que
1 estomac reprenait sa première énergie. Au bout de quatre mois, cette malade m’écri¬
vait ces propres paroles que je vais rapporter textuellement: « Je ne vomis plus, l’ap¬
pétit et le sommeil ont reparu ; je me trouve dans un autre monde, et je rends tous les
jours grâces à Dieu d’un état si différent de celui où j’étais naguères. » Des nouvelles
ultérieures, plusieurs mois après cette lettre, m’ont appris que cette cure recevait des
épreuves du temps son dernier sceau , et que la santé continuait à refleurir.
D après ces expérimentations diverses, on remarque que, ni l’ancienneté du mal, ni
la délicatesse extrême d un tempérament fragile et anéanti, ne sont une contre-indica-
iion rationnelle à 1 application du froid gradué aux névroses de l’estomac ; de même
aux névralgies de la face, et aux affections du cerveau. Une observation que j’ai
consignée dans la Gazette médicale , démontre que dans les mêmes circonstances
le même remède peut être également employé pour les ulcères cancéreux de la matrice,
et qu il offre une ressource précieuse dans les cas désespérés. Les tentatives infruc¬
tueuses auxquelles je me suis livré sur un grand nombre de sujets affectés de cancers
, ^ ^ mamelle> témoignent, il est vrai , que ces maladies redoutables échappent
à 1 influence de ce moyen puissant de curation. Je suis loin cependant d’accepter
(fins leur sens absolu ces exceptions affligeantes, et je présume qu’en plongeant les
sujets qui portent des affections cancéreuses de la mamelle dans un bain chaud ,
comme je l’ai fait quelquefois pour des affections de l’utérus, et bornant le contact
du liquide froid au sein, on pourrait faire arriver exclusivement sur le mal des affu¬
sions graduées qui , étant puissamment contrebalancées par la haute température
de toutes les autres parties du corps, n’auraient aucun mauvais résultat sur le système
nerveux, et dompteraient efficacement, dans cette innocuité générale , la nature d’un
mal dévorant qui fait grâce à peu de victimes. Au fait, il n’y a point de convulsions
m d angoisses possibles sans la perception définitive de T encéphale ; mais, dans les
cas exposés, l’impression du froid , n’arrivant à l’organe central qu’avec l’impression
ALLIOT. — 1 MEMOIRE SUR l’ APPLICATION DU FROID EN THERAPEUTIQUE. 355
d’une chaleur assez vive appliquée sur toute la périphérie de l’organisme, trouverait
en elle un contrepoids à ses excessifs résultats. Je me propose, à la première occa¬
sion, de l’employer d’une manière différente encore, en faisant alterner sur la mamelle
les affusions chaudes et les contacts réfrigérants à des mesures différentes, méthode qui
aurait quelque analogie avec ce que l’on nomme les bains russes. Toutefois, c’est une
maxime éternelle de l’application du froid, qu’il produit des effets d’autant plus heureux
et d’autant plus sûrs, que la chaleur en limite mieu-x l’action aux organes qu’il doit
soulager. Le calorique détermine, en effet, dans les régions demeurées saines, dont il
dilate les tissus, une salutaire dérivation, en y appelant le torrent des humeurs, et dissé¬
minant au loin, sur une -vaste surface, l’excès de l’élément vital, en même temps que le
froid le refoule d’un point envahi de l’économie. L’irradiation encéphalique du principe
nerveux,' contrainte de s’éloigner du lieu où le mal s’est fixé momentanément, est évoquée
dans d’autres champs d’action, et projetée avec force dans tout le reste de l’or¬
ganisme.
On compiend, d après ces idées, que, sous 1 empire de la saison rigoureuse, l’em¬
ploi du froid, dans la curation des infirmités humaines, doit moins réussir, parce que
les parties saines sont habituellement soumises aux même sédations. Lavie, partout
comprimée, verrait enrayé pour toujours, par des congestions mortelles, le jeu brillant
de ses mouvements. On ne peut même employer le froid sur les régions moyennes du
corps, à moins que le malade ne soit enlevé aux périls du temps actuel, par une excita¬
tion ardente, où qu’il soit plongé dans une atmosphère artificielle très chaude. Au milieu
de, l’hiver, le froid est de même appliqué presque continuellement à l’intérieur, puis¬
qu’il entre avec la colonne respirée dans les voies pulmonaires, et qu’il pénètre dans
les cavités digestives par le canal continu qui y conduit.
Les surfaces muqueuses, pourvues d’une sensibilité moins développée, supportent
mieux le froid que la surface tégumentaire. C’est pour cela que les organisations les
plus délicates, qui, à 1 extérieur ne pourraient souffrir , sans des spasmes alarmants le
contact continu d’un corps froid, en soutiennent avec avantage les impressions à l'in¬
térieur, dans les affections des viscères, certaines coliques du bas-ventre exceptées. Et
peut-être, même dans ces cas, serait-il possible d’en obtenir de bons effets encore en
en faisant usage avec les modifications correctives que je viens d’exposer; car dans
les actions de l’homme et dans ses paroles, presque tout, pour le résultat, se subor¬
donne à des formes accidentelles, et dépend de la manière. Aussi bien n’est-il rien
d’absolu dans les choses de cet univers , et ce qu’il nous plaît d’appeler assez
légèrement accessoire n’est souvent que l’objet lui-même dans la nature propre qui le
En chirurgie, à notre époque, il semble que l’on ait connu toute l’importance des
applications réfrigérantes contre l’état inflammatoire des tissus ; mais on en a fait un trop
fréquent usage; car des plaies assez étendues et assez profondes, lorsque les bords peu¬
vent en être juxtà-posés, guérissent sans mouvement inflammatoire dans les parties
divisées, ni fièvre ou dérangement dans les fonctions générales de l’économie pourvu
que le sujet s’astreigne à une diète sévère. A quoi bon inonder d’eau ces plaies? Les
plumaceaux de charpie, les linges qui composent l’appareil, le pus, couverts du liquide
'qui y ruissèle, et échauffés par la température du membre, entrent en fermentation et
apportent autant d’entraves à la simplicité de la marche de la nature. La plaie est-elle
réunie par première intention, les torrents qui l’humectent par intervalles détachent les
moyens d’union, corrompent les fils, rouillent le fer, et s’interposant entre les lèvres en-
tr’ ouvertes delà division, s’opposent au contact intime. Si la blessure a été laissée
boante, les- affusions froides, lorsque la chaleur locale ne les indique pas suffisamment
provoquent en irritant les extrémités nerveuses mises à nu, des névralgies dont on
ignore souvent plus tard l’origine, ou d’autres phénomènes non moins graves
C est le cas de poser en maxime que là où le froid n’est pas utile, il est •meurtrier- que
oisqu il ne sauve pas, il tue. Quand les affusions froides sont indispensables et doivènt
330 REVUE CRITIQUE.
être appliquées longtemps, il faut avoir soin de changer fréquemment l'application des
linges, sans quoi la décomposition des appareils suscite là on ils sont posés des éruptions
et déterminent des. érysipèles qui doivent étonner beaucoup ceux qui réfléchissent peu
et qui voient se former sous leurs yeux des phénomènes inflammatoires sous l’empire
des remèdes qu’ils avaient employés pour les prévenir. Combien de fois les lotions de
guimauve, si calmantes et si douces, n’ ont-elles point étendu une rougeur morbide sur
le membre qu’elles n’avaient cessé de détremper? Y a-t-il danger à lever l’appareil
dans un cas positif d’affusions froides nécessaires, employez le liquide dans des corps
qui le contiennent, et qui ne livrent passage qu’à ses transmissions répercussives et non
humides. Cette méthode médicale offre une foule d’avantages , bien que pourtant elle
ne doive pas être toujours préférée.
REVUE CRITIQUE.
Cltîirurgfie*
DE LA VALEUR SYMPTOMATIQUE DES ULCÉRA¬
TIONS du col utérin ; par M. Gosselin.
Travail d’une véritable importance pratique
et sur lequel nous n’hésitons pas à appeler
l’attention de nos lecteurs.
La plupart des écrivains modernes ont dé¬
crit dans des articles séparés la leucorrhée,
le catarrhe utérin, les engorgements; et enfin
les ulcérations du col , sans avertir suffisam¬
ment que, dans un grand nombre de cas, toutes
ces affections existent ensemble. Or, dans ces
cas complexes, à laquelle de ces affections
doit-on attacher le plus d’importance? Dans
l’état actuel des opinions, cette question fait à
peine doute , et l’ulcération est regardée com¬
me la maladie principale.
« Pour moi, au contraire, dit M. 'Gosselin,
ayant eu l’occasion d’observer un grand nom¬
bre de ces affections complexes de l’utérus,
j’ai pu me convaincre que, dans la majorité des
cas, l’ulcération du col n’est qu’une partie
fort accessoire delà maladie, et que celle-ci
est réellement constituée par la phlogose du
tissu utérin (engorgement) et surtout par la
phlogose de la surface interne de la matrice ;
considération importante, car, si elle est vraie,
c’est contre ces dernières et non contre l’ul¬
cération, comme on le fait généralement, que
le praticien devra diriger les efforts de sa
thérapeutique. »
Pour arriver à ce résultat, M. Gosselin a
examiné et comparé trois ordres de faits, sa¬
voir: 1° ceux dans lesquels l’ulcération exis¬
tait seule, c’est-à-dire sans catarrhe utérin
ni engorgement ; 2° ceux dans lesquels le
Catarrhe utérin existait avec ou sans engor¬
gement, mais l’ulcération manquant ; 3° enfin
ceux dans lesquels il y avait tout à la fois
ulcération, catarrhe et engorgement. Suivons-
le dans sa démonstration.
1° Ulcérations simples. — Disons d’abord
qu’il s’agit uniquement ici d’ulcérations non
syphilitiques. Ces cas d’ulcérations simples du
col utérin, sans engorgement ni catarrhe
concomitant, sont rares; on ne les observe
guère que dans la vaginite.
« Si l’on introduit le spéculum, on trouve
alors que les deux lèvres du museau de tan¬
che ne sont ni gonflées ni hypertrophiées;
son orifice ne laisse rien échapper, ou seule¬
ment un peu de mucosité transparente. Sa
surface, baignée et comme macérée dans le
produit de la sécrétion vaginale, est excoriée
dans une étendue plus ou moins considérable,
mais qui n’est jamais très grande, puisque le
col a conservé son volume normal. L’ulcéra¬
tion est rouge, quelquefois granuleuse; au
toucher, le col présente sa souplesse natu¬
relle, et sa pression est peu douloureuse. Du
reste, les malades ne se plaignent d’aucune
autre douleur que de celles d’ailleurs peu
vives de la vaginite; dans le plus grand nom¬
bre des cas, elles n’accusent rien qui indique
une maladie de l’utérus.
« Je possède, ajoute l’auteur, six observa¬
tions dans lesquelles l’ulcération s’est ainsi
développée et a disparu, en quelque sorte,
sous mes yeux, sans qu’un seul instant il y
ait eu ni gonflement du col ni catarrhe uté¬
rin; et dans aucun cas les malades n’ont
accusé ni fièvre, ni douleurs à l’hypogastre et
aux régions lombaires, ni tous les symptômes
que nous verrons accompagner habituellement
les divers états pathologiques de l’utérus.
Dans tous les cas, l’ulcération a disparu dans
l’espace de 3 à G semaines, à mesure que la
vaginite elle-même ou disparaissait ou seule¬
ment diminuait. »
Voilà donc un premier ordre de faits bien
tranchés, dans lesquels l’ulcération du col
existant sans engorgement et sans catarrhe
ne donne lieu à aucun accident et disparaît
promptement, dans lesquels par conséquent
REVUE CRITIQUE,
elle n’a qu’une valeur bien secondaire. Nous
admettons pleinement ici et le fait et l’inter¬
prétation ; bien plus, il se rencontre à la sur¬
face du col utérin d’autres lésions bien capa¬
bles d’effrayer un praticien inexpérimenté,
et qui cependant n’ont pas plus de valeur que
les ulcérations simples. M. Chomel nous ra¬
contait tout récemment qu’il avait vu six ou
sept cas d’une lésion jusqu’ici non décrite,
consistant en granulations isolées, jaunâtres,
du volume d’un grain de millet, ou tout au
plus d’une lentille, donnant l’idée de granula¬
tions tuberculeuses, éparses à la surface du
col utérin, et ne déterminant ni douleur ni
aucun phénomène morbide, malgré leur per¬
sistance durant des années entières ; en un mot,
le hasard seul les avait fait découvrir, et une
observation scrupuleuse avait constaté ensuite
leur parfaite innocuité. Il en va tout autre¬
ment de la plilogose intérieure du col, en
d’autres termes du catarrhe utérin.
2° Catarrhe utérin simple. — M. Gosselin
essaie d’abord d’établir une démarcation es¬
sentielle entre le catarrhe utérin et la leu¬
corrhée. Pour lui, le nom de leucorrhée
doit demeurer affecté à ce flux muqueux qui
se fait naturellement à la surface interne de
l’utérus, et qui chez certaines femmes aug¬
mente de temps à autre en quantité, sans
perdre sa ténuité et sa transparence. Avec
ces trois conditions, que le flux n’augmente
que d’une manière passagère et qu’il demeure
transparent et peu consistant, M. Gosselin
juge qu’il n’y a point inflammation, mais seu¬
lement, exagération de la sécrétion normale;
c’est la leucorrhée ou les flueurs blanches.
Supposez les trois conditions contraires; —
défaut de transparence, liquide blanchâtre,
jaunâtre ; — consistance anormale, liquide épais
et adhérent ; — et enfin flux abondant habi¬
tuel; il y aura inflammation de la muqueuse
utérine, ou catarrhe utérin.
Le catarrhe utérin, ainsi considéré, peut se
développer seul, sans ulcération ni gonfle¬
ment, sous l’influence de plusieurs causes.
M. Gosselin l’a surtout observé consécutive¬
ment à la blennonhagie, l’inflammation sem¬
blant se propager du vagin à l’extérieur du col,
et du col à l’intérieur de la matrice; c’est ce
que M. Gibert a appelé la blennorrhagie uté¬
rine. Une remarque assez curieuse, déjà faite
par M. Mélier, c’estqu’il affecte de préférence,
à l’état simple, les femmes qui n’ont point eu
d’enfants; tandis qu’il se complique plus vo¬
lontiers d’ulcérations chez celles qui sont ac¬
couchées une ou plusieurs fois.
Les symptômes du catarrhe simple sont
assez graves : douleurs sourdes , profondes à
la région hypogastrique, et quelquefois dans
les régions lombaires; tiraillements dans les
aines, difficulté à marcher ; les malades pré¬
fèrent la position horizontale. Parfois on trouve
337
un léger mouvement fébrile, la nuit principa¬
lement.
Les douleurs sont très variables; souvent
elles sont peu intenses ; quelquefois même
elles manquent ou ne reviennent qu’à des in¬
tervalles éloignés. D’autres fois les malades
accusent une sensation de feu à i’hypogastre ;
on a vu même les douleurs devenir expultri -
ces, s’exaspérant à certains moments, et sui¬
vies de l’issue de mucosités purulentes plus
ou moins abondantes. Enfin il est des fem¬
mes chez lesquelles le catarrhe utérin s’ac¬
compagne de désordres vers les organes di¬
gestifs.
Si l’on pratique le toucher, on détermine
souvent de la douleur en pressant un peu
avec le doigt sur la surface du col. Ceci est
important ; car nous allons trouver tout à
l’heure que le toucher, dans les cas d’ulcé¬
ration, n’est pas plus douloureux, bien qu’il
semblerait devoir l’être davantage.
Le catarrhe utérin est remarquable par la
lenteur de sa marche et par sa durée; et cette
circonstance n’est pas non plus sans impor¬
tance ; car dans les cas où il se compliquera
d’ulcération, il n’y aura nulle raison d’attri¬
buer la longue durée de la maladie à l’ulcé¬
ration plutôt qu’au catarrhe.
« Toutes les malades que j’ai observées,
dit M. Gosselin, sont sorties de l’hôpital après
% 3 et 4 mois de séjour et même plus, con¬
servant encore leur catarrhe utérin ; les unes
soulagées complètement de leurs douleurs, les
autres, les voyant reparaître de temps en
temps, surtout à l’époque des règles, ou
bien lorsqu’elles se livraient au coït. J’en ai,
entre autres, observé une qui, une année après
sa sortie de l’hôpital, n’avait pas encore cessé
d’avoir des écoulements^nucoso-purulents, et
des douleurs hypogastriques et lombaires qui,
habituellement sourdes, reprenaient de temps
à autre de l’acuité. »
Il s’agirait maintenant d’étudier l’engorge¬
ment pur et simple du col ou du corps de la
matrice ; mais son existence est douteuse, et
M. Gosselin en particulier ne croit pas qu’il
puisse exister sans catarrhe utérin. Son
plus grand état de simplicité est donc quand
il est seulement joint au catarrhe et sans
ulcération.
5° Catarrhe avec engorgement. — Donc, en
même temps que le catarrhe, souvent il ar¬
rive un gonflement du col ou du corps de
l’utérus, que l’on constate à l’aide du spécu¬
lum et du toucher. Tantôt alors les deux
lèvres du museau de tanche sont hypertro¬
phiées, tantôt l’une des deux seulement, et
plus souvent la postérieure. Quelle sera ,
dans les symptômes, la part de cet engorge¬
ment?
« Les accidents, répond M. Gosselin, ne
sont pas plus intenses que dans le catarrhe
G»
REVUE CRITIQUE.
338
utérin simple, et je suis porté à penser que
la présence de l’engorgement contribue peu à
aggraver la maladie. »
Ces premières données établies, nous arri¬
vons à la partie la plus importante de ce
travail, dans laquelle il s’agit de rechercher
le rôle de l’ulcération lorsqu’elle se joint à la
fois au catarrhe et à l’engorgement.
4° Catarrhe utérin avec ulcération et en¬
gorgement du col.— Ces cas sont incompara¬
blement plus fréquents que les autres ; on les
désigne généralement sous le nom d’ulcéra¬
tion du col, parce qu’on tient peu compte de
l’écoulement mucoso-purulent qui les accom¬
pagne, et qu’on s’occupe exclusivement de
l’état extérieur du col. M. Gosselin les re¬
garde comme une métrite chronique com¬
plexe, dans laquelle tous les éléments de l’uté¬
rus sont envahis, mais où la phlogose de la
muqueuse utérine est toujours la partie domi¬
nante de la maladie.
D’abord, si l’on réfléchit sur ce fait bien
constaté, que cette métrite complexe survient
presque toujours après la parturition ou après
un avortement, il est difficile de se défendre
de cette idée, que le point de départ et le
siège primitif de la maladie sont à la sur¬
face interne de la matrice, et que la première
lésion en date est le catarrhe utérin.
Si l’on explore le col à l’aide du toucher, il
est très difficile et presque impossible de re¬
connaître l’ulcération ; le doigt n’y détermine
aucune douleur, à moins que l’on ne presse
fortement sur le col, et alors la douleur qu’on
réveille peut être légitimement rapportée au
catarrhe, puisque le catarrhe suffit pour la
faire naître en l’absence de toute ulcération.
On peut remarquer encore que l’étendue
de l’ulcération est en rapport presque néces¬
saire avec le gonflement plus ou moins consi¬
dérable du col : ii mesure que celui-ci se pro¬
duit, la première augmente aussi, comme si
la muqueuse du col n’étant pas assez exten¬
sible pour se prêter à ce gonflement, se dé¬
chirait de plus en plus.
Enfin , l’ulcération ne détermine aucun
accident spécial, de telle sorte que la métrite
la plus complexe ne donne jamais lieu à d’au¬
tres symptômes que ceux du catarrhe simple,
sauf toutefois l’abaissement et l’antéversion,
qui sont fréquemment l’effet de l’engorge¬
ment.
La conclusion thérapeutique est fort claire;
on voit que l’ulcération mérite à peine d’oGcu-
per le praticien , et l’étude des cas dans les¬
quels, suivant la méthode ordinaire, l’ulcéra¬
tion est principalement combattue, ne vient
pas peu à l’appui des idées de M. Gosselin.
« Quel que soit, dit-il, le mode de traite¬
ment que j’aie vu employer dans les divers
hôpitaux où j’ai observé, j’ai toujours constaté
que la guérison des malades affectées de mé¬
trite complexe n’était réelle que lorsqu’a-
vaient disparu et le catarrhe utérin , et l’en¬
gorgement, et l’ulcération. Or, il m’est plu¬
sieurs fois arrivé d’observer des malades
chez lesquelles, l’ulcération ayant disparu, les
mêmes accidents continuaient, parce que le
catarrhe utérin existait toujours ; et j’ai vu
des praticiens tellement imbus de l’idée que
l’ulcération du col constitue seule la maladie,
que ne retrouvant plus cette ulcération et ne
faisant nulle attention au liquide visqueux
blanchâtre toujours sécrété par la membrane
utérine, ils voulaient persuader à leurs mala¬
des qu’elles étaient guéries, guéries malgré
les douleurs toujours existantes, malgré les
désordres incessants de la menstruation; et
voilà comment bien souvent on a voulu attri¬
buer à des accidents nerveux, à l’hystérie et
même à une imagination frappée ou prévenue,
les accidents persistant ainsi après la guéri¬
son de l’ulcération.
« Pour moi cela tient à ce que celle-ci dispa¬
raissant, si le catarrhe utérin, si l’engorge¬
ment persistent, la malade est exactement
dans le même état qu’avant. L’observation
des faits m’a trop bien instruit de ce que
j’avance ici pour que je n’hésite pas à l’affir¬
mer positivement. »
Donc il ne suffit pas de ^cicatriser l’ulcéra¬
tion, et c’est même là la moindre indication ;
l’important est de combattre l’engorgement
et le catarrhe. Quant aux moyens les plus
efficaces, M. Gosselin révoque d’abord en
doute l’efficacité des cautérisations ; les ma¬
lades non cautérisées n’en ont pas moins guéri,
et quelquefois plus vite. Le seul cas qui les
réclame est le développement de bourgeons
charnus sur les ulcérations ; il convient alors
de les cautériser pour les détruire, tout comme
on le fait sur les plaies extérieures.
Il n’a pas vu non plus les tampons , les
pommades portées sur le col utérin produire
une cicatrisation plus rapide. Les injections
intra-utérines sont trop périlleuses pour être
employées par un praticien prudent.
En définitive, « je ne connais de véritable¬
ment utiles, dit M. Gosselin, que les injections
émollientes et astringentes, les bains, le repos,
les antiphlogistiques modérément employés ,
]es saignées générales répétées de temps en
temps, surtout si les règles viennent à man¬
quer, les dérivatifs sur le canal intestinal,
les cataplasmes émollients sur le bas-ventre. »
Cette thérapeutique est véritablement ra¬
tionnelle , mais elle est un peu maigre ; et
pour la compléter nous engageons nos lectéurs
à consulter le mémoire de M. Récamier, in¬
séré dans notre numéro de mai.
SUR LA CURE SPONTANEE DES POLYPES UTERINS,
par M. Marchai de Calvi.
Un fait curieux, qui s’est offert dans la pra-
REVUE CRITIQUE. 339
tique de l’auteur, lui a donné occasion de faire
sur ce sujet des recherches intéressantes. Re¬
produisons d’abord son observation :
«Madame X..., demeurant rue Saint-Jac¬
ques, ayant toujours été bien portante, très
active, éprouva, vers l’âge de 45 ans, des per¬
tes utérines non très abondantes, mais fré¬
quentes. Elle se plaignait en môme temps de
douleurs dans les aines et dans les reins.
M. D..., qu’elle consulta, l’examina, crut à un
engorgement de l’utérus, et prescrivit des ap¬
plications de sangsues réitérées , des bains ,
des lavements, un régime doux , le repos gé¬
néral, et surtout celui de l’organe malade. Ce
traitement ne produisit aucune amélioration ;
il n’en fut pas moins continué pendant plu¬
sieurs années. Mme X... affaiblie par les sang¬
sues, affaiblie par les métrorrhagies, commen¬
çait à se décourager , lorsqu’un jour , en se
préparant à elle-même un bain, elle souleva
un cylindre très pesant , et sentit un objet
s’échapper de ses parties génitales. S’étant
aussitôt saisie de cet objet, elle s’écria qu’elle
venait de rendre un cœur de volaille. En
fait , elle venait d’être débarrassée, par un
violent effort , d’un polype qui avait effecti¬
vement quelque vague ressemblance dans la
forme avec un cœur de poulet. C’était ce
polype qui avait amené les pertes et tous les
symptômes précités , pour lesquels , en vue
d’une métrite supposée, cette pauvre femme
avait été soumise au traitement antiphlogisti¬
que pendant un si long temps.
« Le corps anormal était entièrement formé
de tissu utérin. Je l’ai présenté k l’Académie;
plusieurs membres l’ont examiné attentive¬
ment; et aucun doute ne s’est élevé sur sa
texture. C’est donc avec raison que j’ai re¬
gardé le cas comme doublement remarquable;
il l’est en effet et par l’élimination du polype,
et par la nature de celui-ci.
« Un petit écoulement de sang eut lieu à la
suite de la brusque élimination du polype, et
s’arrêta presque aussitôt. Dès ce jour, MmeX...
n’éprouva plus aucune espèce d’incommodité
du côté des voies génitales. Je l’ai revue plu¬
sieurs fois pour une légère affection intesti¬
nale, et elle ne cesse de se louer de ce qu’elle
appelle la cure du cylindre. »
La figure de ce polype donnée par M. Mar¬
chai porte 15 millimètres de diamètre trans¬
versal, et 5 centimètres de hauteur; la por¬
tion inférieure est arrondie; mais la supé¬
rieure est comme déchirée, et, à 5 millimètres
au-dessous de la déchirure, présente un rétré¬
cissement d’un centimètre , comme si le po¬
lype avait été étranglé par le col utérin. Un
fait curieux qui ressort de cette description ,
c’est que la séparation n’a pas eu lieu au
niveau du rétrécissement, mais au-dessus.
Les polypes utérins peuvent être éliminés
par gangrène, ou par expulsion.
1° L’élimination par gangrène est rare. M.
Marchai n’en a rencontré que deux cas, l’un
appartenant à M™ Roivin, l’autre M. Cru-
veilhier. Dans le premier cas la femme se
rétablit parfaitement; dans l’autre la gan¬
grène dépassa les limites du polype et en¬
traîna la mort.
2° L’élimination par expulsion est plus com¬
mune et moins périlleuse. M Marchai en rap¬
porte 21 cas. Mais tous ces exemples ne doi¬
vent pas être rapportés à une même sorte de
polypes. L’auteur lui-même établit d’abord ,
à la suite de M. Velpeau , une catégorie de
polypes fibrineux qui ne seraient autre chose
que des caillots de sang concrété et durci. A
cette catégorie paraissaient se rattacher un fait
consigné dans le 5e livre des Épidémies de la
collection hippocratique et plusieurs obser¬
vations de Mauriceau. Nous trouvons ensuite
deux cas de polypes fonyueux , observés par
M. P. Dubois , qui regarde cette espèce de
polypes comme très susceptibles d’être spon¬
tanément éliminés. Puis enfin il en est qui con¬
cernent de véritables polypes fibreux ayant pour
noyau un corps fibreux , ou bien constitués
eux-mêmes par une expansion du tissu de la
matrice.
Il est toujours utile de réunir en faisceau
les observations rares et éparses; de leur
rapprochement jaillit une lumière qu’on n’au¬
rait pu attendre d’un fait isolé. Le travail de
M. Marchai est tout à fait propre à démontrer
les ressources de la nature dans des cas où
l’on aurait à peine pensé qu’elle pût jamais se
suffire ; mais la peine même qu’il a prise pour
rassembler laborieusement ses 22 observations
montre aussi combien peu il faudrait se fier
à ce secours trop incertain. Il a cherché une
autre conséquence pratique , et il a rappelé ,
sans y insister toutefois, que l’on avait pensé
à solliciter l’action de l’utérus , à l’aide du
seigle ergoté, pour expulser les polypes. A no¬
tre avis, il en ressort deux enseignements bien
plus positifs et qui, bien que n’ayant rien de
nouveau, méritent d’être rappelés cà l’attention
des praticiens ; le premier est, que l’élimina¬
tion du polype est l’unique moyen de guérir
les malades; le second, que cette expulsion
peut être opérée brusquement sans crainte
d’hémorrhagie, et, en conséquence, que la mé¬
thode la plus simple et la mieux d’accord avec
les procédés de la nature est fiexcision.
( Annales de la Chirurgie.)
Sur les fractures transversales de la
ROTULE , PAR M. LE Dr VroUk.
Camper est le premier, dit M. Vrolik, qui
ait étudié avec succès les fractures de la ro¬
tule et qui les ait envisagées sous leur véri¬
table point de vue : plusieurs parties de leur
histoire n’ont toutefois pas été complètement
3 A
REVUE CRITIQUE.
élucidées par ce grand chirurgien, et les re¬
cherches qui ont été faites depuis n’ont pas
amené un résultat plus satisfaisant.
L’étiologie , en particulier , est loin d’être
définitivement établie , et l’opinion qui consi¬
dère la contraction musculaire comme cause
des fractures transversales n’est, en réalité,
qu’une hypothèse assez mal assise.
Une contraction exagérée des muscles de
la cuisse ne devrait-elle pas déterminer la
rupture des muscles eux-mêmes ou de leurs
tendons , plutôt que la séparation de l’os ?
Quelques faits sont venus répondre affirmati¬
vement à cette question (Grandham, London
med. gaz. Septemb. 1841, — Froriep’s neiie
notizen. Décemb. 1841, n° 438 , p. 320). Ne
voit-on pas souvent des efforts musculaires
extraordinaires être produits sans donner lieu
àaucun accident, et d’un autre uôté la fracture
transversale de la rotule n’a-t-elle pas maintes
fois lieu après un effort ou un mouvement très
modéré ?
Ledran paraît avoir soupçonné l’existence
d’une cause prédisposante : « On ne doit pas
s’étonner, dit-il, de ce qu’on peut se casser
la rotule en se relevant , comme en tombant,
vu le poids du corps joint à la forte contrac¬
tion des quatre muscles extenseurs qui agis¬
sent de concert, si d’ailleurs il y a dans
la rotule une disposition a cet accident. »
Plus loin, il raconte qu’une femme ayant eu
la rotule droite fracturée ; environ un an
après, elle éprouva dans le genou gauche
une légère douleur et « je ne sais quoi , qui
lui faisait croire que la rotule gauche
pourrait bien se casser comme l’autre , » ce
qui eut lieu en effet. ( Consultations sur la
plupart des maladies qui sont du ressort de
la chirurgie, Paris, 1763; p. 533-)
Ruysch ( Oper . omn. Amst. 1721, t. Rr, p. 9)
indique un ramollissement général du tissu os¬
seux.
M. Vrolik pense que les fractures transver¬
sales de la rotule qui ont lieu sans cause ap¬
préciable, ou à la suite d’un effort musculaire,
doivent être attribuées aune altération parti¬
culière et locale de cet os, et il appuie son
opinion sur les pièces suivantes :
Il y a quelques années, il trouva sur un ca¬
davre une rotule qui, à sa surface articulaire,
présentait transversalement et dans sa partie
moyenne une division qui s’étendait à toute
la portion cartilagineuse et aune petite partie
du tissu osseux : depuis , il a rencontré deux
autres pièces semblables.
M. Vrolik appelle l’attention des chirur¬
giens sur cette altération ; il croit qu’elle fera
connaître la véritable cause des fractures
transversales de la rotule attribuées à une
contraction musculaire exagérée , et qu’elle
expliquera pourquoi il est souvent si difficile,
sinon impossible, d’obtenir la consolidation de
ces fractures, tandis que la consolidation est
si facilement obtenue dans les fractures pro¬
duites par une violence extérieure.
(. Bulletin de V Acad, des Sciences
d’ Amsterdam, n° 4.)
Nous sommes loin de partager toutes les
opinions émises par le 'savant Hollandais; et
nous ne saurions même considérer de la même
manière les trois faits remarquables qu’il a
cités. Nous avons décrit un cas du même genre
(Voir le mémoire sur quelques dangers du
traitement généralement adopté. dans les frac¬
tures de la rotule, ci-devant page 243), et tout
en hésitant sur l’interprétation, nous inclinons
plutôt à y voir un commencement de rupture
mécanique qu’un signe d’affection organique.
Mais les vues étiologiques de M. Vrolik nous
paraissent d’une grande justesse; bien plus,
nous les regardons comme plus généralement
applicables qu’on ne serait tenté de le croire ;
et nous ne saurions mieux présenter notre
opinion à cet égard qu’en transcrivant ce
passage d’un ouvrage que nous imprimons en
ce moment :
« Une cause beaucoup plus fréquente et que
l’on a beaucoup trop négligée est l’inflamma¬
tion locale du tissu osseux. J’appelle ainsi ,
par conjecture , une affection qui se traduit
généralement à l’extérieur par des douleurs
sourdes, que le malade rapporte h une contu¬
sion antérieure ou à quelque atteinte de rhu¬
matisme ; rarement assez forte pour exciter
une réaction générale, et n’attirant guères l’at¬
tention que lorsqu’enfin on voit , sous un ef¬
fort peu considérable, se produire une fracture
au lieu même qu’occupait la douleur. J’ai vu
un jeune homme de 20 ans , fort et bien con¬
stitué, se fracturer le fémur en tombant de sa
hauteur sur un sol parfaitement uni: depuis
quelques semaines il avait ressenti sur le lieu
même de la fracture des douleurs qu’il rap¬
portait à un rhumatisme.
« La plupart des fractures des os longs par
l’action musculaire se préparent pour ainsi
dire de cette manière. Nicod en a cité deux
cas remarquables. Un garçon menuisier éprou¬
vait depuis quelques mois des douleurs rhu¬
matismales assez vives dans le bras gauche ;
une fracture se fit en appuyant fortement la
main sur la poignée d’un vilbrequin qu’il
fesait tourner de la main droite. Un la¬
boureur se cassa le bras droit en lançant
une pierre; on apprit qu’il avait toujours
joui d’une bonne santé , excepté depuis un
mois que des douleurs au bras droit s’étaient
accrues au point de l’empêcher de travailler;
du reste, il n’avait point eu de fièvre, ni
perdu l’appétit un seul jour. Je citerai des
faits du même genre à l’occasion des frac¬
tures de la rotule ; aussi , toutes les fois
qu’il s’agit de faire supporter aux os des efforts
énergiques , comme dans la réduction des
REVUE CRITIQUE.
luxations anciennes , je regarde comme une
précaution fort importante de s’assurer par
avance si le malade n’a pas éprouvé des dou¬
leurs fixes dans un point du membre luxé. »
( Traité des fractures et des luxations, tom. 1,
page 22.)
Il convient, d’ailleurs, de rassurer les pra¬
ticiens sur les conséquences de cette prédispo¬
sition. Toutes les fractures ainsi produites se
réunissent aussi bien et aussi promptement
que les autres, pourvu que l’on maintienne les
fragmens en contact ; et c’est principalement
à l’absence du contact que l’imperfection du
cal dans les fractures de la rotule doit être
rapportée.
• ^
DE LA TÉNOTOMIE APPLIQUÉE AU TRAITEMENT
des fractures de la malléole externe ,
'par M. A. Bérard.
Dans notre dernier numéro, à l’occasion
du traitement des fractures de la jambe qui
se refusent à la réduction, après avoir men¬
tionné les essais de M. Laugier, nous avions
dit quelques mots d’autres tentatives faites
par M. A. Bérard et que l’on disait avoir été
plus heureuses. Nous trouvons dans le Jour¬
nal de médecine et de chirurgie pratiques
un article qui vient tout à propos compléter nos
documents sur la ténotomie appliquée au trai¬
tement des fractures; comme on le verra, il ne
s’agissait pas dans ces nouveaux faits de frac¬
tures obliques de la jambe, mais de fractures
de la malléole externe avec renversement du
pied. Le rédacteur paraît parfaitement con¬
vaincu de la simplicité, de l’innocuité, de
l’efficacité de l’opération ; pour notre compte,
il s’en faut de beaucoup que nous soyons éga¬
lement édifié sur tous ces points. Nous allons
d’ailleurs reproduire intégralement l’article;
nos lecteurs auront ainsi de quoi baser leur
jugement.
« Parmi les faits tributaires de la ténotomie,
il en est un sur lequel M. Bérard a plusieurs
fois appelé l’attention de ses auditeurs ; nous
voulons parler de la section du tendon d’A¬
chille dans les cas de fracture de la malléole
externe avec renversement du pied.
« Pour bien comprendre les services que
cette opération peut rendre en pareil cas , il
devient nécessaire que le praticien, faisant
appel à ses connaissances anatomiques, se
représente exactement le mécanisme de la
lésion. Or, s’il a étudié la disposition de l’ar¬
ticulation de la jambe avec le pied, il verra
l’astragale emboîté comme un tenon dans une
mortaise, formée en dedans par le tibia , et
en dehors par le péroné. Cela étant, suppo¬
sez que le pied placé à faux, sur un caillou,
par exemple, reçoive brusquement le poids
du corps; ou bien que, posé sur un ,plan
horizontal, il soit heurté violemment : le te¬
non, porté à droite ou à gauche , presse
341
des côtés de la mortaise et fait éclater le
moins résistant, c’est-à-dire l’extrémité infé¬
rieure du péroné. Alors on voit arriver ce
que Dupuytren, dans ses écrits et dans ses
cliniques, considérait à bon droit comme une
des complications les plus dangereuses de
cette fracture, le renversement du pied en
dehors par le seul fait de l’intervention
musculaire: en effet, le côté externe de la
mortaise n’ayant plus sa solidité, l’action
des muscles qui portent , le pied en dehors
s’exerce en toute liberté , et comme elle
est plus puissante que celle des muscles an¬
tagonistes, il en résulte que cette action de¬
vient une cause incessante de déviation.
« Maintenant, ce qui constitue la gravité
de la déviation du pied en dehors, c’est, la
tension outre mesure des parties molles, et
notamment de la peau qui recouvre la mal¬
léole interne. Cette tension, en effet, peut
acquérir un si haut degré d’intensité, que
bientôt il se développe des phlyctènes rem¬
plies de sérosité rougeâtre ; la peau devient
livide, froide, insensible , et en peu de temps
le membre est sphacélé en partie ou en tota¬
lité. L’escarre est -elle bornée aux tégu¬
ments, on doit s’en féliciter; mais presque
toujours les désordres sont tels que, au dire
même de Dupuytren, il devient urgent d’am¬
puter.
« Ainsi l’on comprend qu’il est de la plus
haute importance de mettre les tissus dans le
relâchement, en ramenant le pied à sa recti¬
tude normale et en l’y maintenant. Mais com¬
ment y parvenir? C’était là, il faut le dire,
une des grandes difficultés du traitement.
Quelquefois, il est vrai, le redressement du
pied s’opère avec facilité; mais aussitôt qu’on
abandonne l’organe à lui-même, les muscles
reprennent leur empire, le tendon d’Achille
et ceux des péronés latéraux se roidissent, et
l’on voit reparaître la difformité. D’autres fois
la contracture musculaire est telle que toute
tentative de réduction est inutile: aussi, les
obstacles provenant de cette résistance ont-
ils, de temps immémorial, exercé le génie
des chirurgiens. Dupuytren faisait fléchir la
jambe sur la cuisse, et appelait ailleurs l’at¬
tention du malade. Pai\ces moyens, disait-il,
les muscles perdent leur tension , les ré¬
sistances tombent comme par enchantement,
et les parties reprennent leurs rapports nor¬
maux. Bien de plus vrai sans doute dans un
grand nombre de cas. Une fois sa réduction
obtenue, on n’a plus qu’à lutter contre sa
tendance à la reproduction, et c’est alors
qu’interv-ient l’appareil aussi simple qu’ingé¬
nieux auquel Dupuytren a donné son nom;
mais ici surgit une difficulté qui ne laisse pas
de jeter parfois le praticien dans un grand
embarras. Car un des points d’appui, sur le¬
quel porte le coussin, est précisément la mal-
342
REVUE CRITIQUE.
léole interne: or, nous venons de voir que,
dans certains cas , la tension prolongée de la
peau sur cette partie dispose l’enveloppe cu¬
tanée à la gangrène. Donc toute compression
exercée sur ce point tendra à accélérer la
mortification des tissus. A plus forte raison,
si l’escarre existe déjà lorsqu’on est appelé
à réduire la fracture, il sera moins possible
que jamais de mettre en usage l’appareil d’ail¬
leurs si avantageux de Dupuytren.
« Eh bien! voilà les circonstances graves
dans lesquelles on est heureux d’avoir pour
soi le bénéfice de la ténotomie. Cette opéra¬
tion est simple, dépourvue de dangers, immé¬
diatement efficace ; il y a donc toute raison
pour la pratiquer. Pour son compte, M. Bé-
rard y a eu recours quatre fois depuis le com¬
mencement de l’année. Chez trois malades,
le tendon d’Achille seul a été coupé; chez le
quatrième, il fallut y joindre la section des
tendons des péroniers latéraux; mais chez
tous, la réduction fut instantanée. Les deux
premières opérations ont eu lieu il y a huit
mois, et aujourd’hui les sujets sur lesquels
elles ont été pratiquées marchent avec fa¬
cilité.
« Quant aux derniers opérés, ils ont suc¬
combé à une série de désordres et de com¬
plications tellement graves , qu’il y avait
peu d’espoir de les conserver. Cependant ces^
cas, quoique malheureux , n’ont pas été sans
intérêt au point de vue de la question dont il
s’agit : ils ont prouvé deux choses importantes,
l’innocuité et l’utilité de la ténotomie. Car,
malgré la circonstance des abcès multiples qui
s’étaient formés dans la partie inférieure de
la jambe, les bords de la section tendineuse
n’ont présenté aucune trace d’inflammation ni
de communication avec les foyers purulents ;
on reconnut un dépôt de lymphe organisable,
destinée à former un nouveau tendon, mais
rien qui pût faire soupçonner la participa¬
tion de la ténotomie à la production des
accidents.
« En ce qui touche l’utilité de cette opéra¬
tion , il n’a pas été non plus possible de la
nier. Dans un cas, l’écrasement des parties
rendait les efforts de réduction tellement
douloureux que , sans la section du ten¬
don d’Achille, on ne fût certainement pas
parvenu à ramener le pied dans sa posi¬
tion normale. Dans l’autre, au contraire, la
réduction s’opéra sans difficulté. Mais ce qui
décida M. Bérard à pratiquer la ténotomie,
ce fut la difficulté de maintenir les parties
réduites, jointe à l’impossibilité de se servir
de l’appareil de Dupuytren. C’est pourquoi
l’on peut dire, nonobstant la terminaison fa¬
tale de la maladie, que, chez ces sujets, la
ténotomie eut un succès complet. Quelques
mots maintenant sur le mode opératoire.
« Les muscles jumeaux et soléaire étant,
suivant M. Bérard, les principaux agents de
la déviation du pied, c’est au tendon d’A¬
chille qu’il convient par conséquent de s’adres¬
ser en premier lieu. Plus tard, s’il le faut, on
coupe les tendons des péroniers; mais, en
général, il est de saine pratique de n’agir
qu’au fur et à mesure que les résistances
musculaires se font sentir.
« L’opération résolue , il faut la faire sui¬
vant les règles de la méthode sous-cutanée,
sans s’astreindre à diviser le tendon au lieu
dit d 'élection; ce lieu doit varier en effet,
suivant les indications particulières ; cepen¬
dant, s’il s’agit du tendon d’Achille, il est bon
de le couper autant que possible à une distance
du calcanéum telle qu’en cet endroit la peau
soit lisse et mobile ; on est plus sûr alors
de n’attaquer la gaine que dans un point,
sans la diviser en totalité, si l’on a la pré¬
caution surtout de ne pas faire tendre outre
mesure le tendon. Il en résulte que l’épanche¬
ment de lymphe se fait dans cette gaine seu¬
lement, et ne donne pas lieu à des adhérences
qui plus tard gêneraient l’exercice des mou¬
vements. »
Au total, quatre opérés, deux morts ; ces
résultats rapprochés de ceux de M. Laugier
sont bien faits pour justifier une certaine ré¬
serve, l’opération fût-elle aussi innocente que
nous voulons le croire des accidents qui sont
venus la compliquer. Mais, même pour les
sujets guéris, et qui marchent avec facilité,
nous voudrions; savoir s’ils marchent avec
autant de facilité et autant de force qu’aupa-
ravant; c’est là aussi une partie essentielle
de la question.
NOUVELLE MÉTHODE POUR LA CURE DE LA
grenouillette , par M. Jobert.
On sait combien les procédés opératoires
applicables au traitement de la grenouillette
ont été multipliés , et combien chacun de ces
procédés est sujet à échouer après avoir ce¬
pendant obtenu quelques succès. M. Jobert
expliquer cette inconstance des résultats par
la nature diverse des tumeurs confondues sous
le nom de grenouillette. Il pense que la ponc¬
tion et l’incision ont pu réussir pour des kys¬
tes muqueux de peu de volume ; l’excision
et la cautérisation pour des kystes plus con¬
sidérables; mais quand il s’agit d’une tumeur
formée par un amas de salive avec oblitération
et dilatation du canal de Wharton , il estime
que toutes les méthodes sont insuffisantes et
infidèles.
Ces vues sont certainement très ingénieuses;
mais est-il vrai d’abord que les tumeurs sous-
linguales comprises sous le nom de la gre-
noiiillette soient si différentes de leur nature ;
et ensuite comment parvenir à en établir sur
le vivant le diagnostic différentiel? Nous po-
REVUE CRITIQUE.
sons ces questions comme difficultés résultant
de l’état actuel de la science. M. Jobert an¬
nonce qu’il s’occupe d’établir une classification
définitive des tumeurs situées à la base de la
langue ; nous l’engageons fortement à hâter
la publication de ce travail.
Quoi qu’il en soit, l’auteur propose, en outre,
une méthode nouvelle , qui aurait ce grand
avantage de rendre le diagnostic différentiel
inutile , puisqu’elle s’appliquerait aussi bien
aux kystes purs qu’aux dilatations du conduit
salivaire. Nous reproduirons textuellement sa
première observation , qui fera parfaitement
comprendre le manuel opératoire.
« Observation. — Mme.... est âgée de...,
et d’une bonne constitution. C’est pour la pre¬
mière fois qu’elle est atteinte de grenouillette.
Quand je la vis, la tumeur existait depuis un
certain temps. Elle est grosse comme un œuf
de pigeon , transparente;, rosée , et placée cà
droite sous la langue , dont elle gêne modéré¬
ment les mouvements.
« C’est le 16 juin que je l’ai opérée, et de la
manière suivante :
« La langue étant portée en haut et en ar¬
rière , je fis saisir avec une pince le côté ex¬
terne de la tumeuri par un aide; puis, en pla¬
çant moi-même une seconde au point opposé,
j’enlevai sur la face antérieure du kyste une
portion de la muqueuse buccale, de forme ellip¬
tique, et de trois lignes au moins de hauteur
sur 6 à 8 de largeur. Cette excision fut faite
de manière à ne point intéresser l’enveloppe
propre à la cavité dans laquelle se trouvait
renfermé le liquide qui constituait la tumeur.
Il s’écoula si peu de sang pendant ce premier
temps qu’il ne fut pas besoin de porter l’é¬
ponge sur la plaie. J’ouvris alors le kyste dans
toute son étendue; il s’en échappa environ
une cuillerée abouche d’un liquide visqueux,
légèrement trouble, et semblable à de l’albu-
inine un peu condensée. Quand la tumeur fut
vidée , je renversai à droite et à gauche les
parois libres du kyste , et à l’aide du serre-
nœud de Graëfe armé d’une aiguille courbe
chargée d’un fil, je traversai à la fois les lèvres
de la division du kyste lui-même et de la
muqueuse buccale. Je les maintins ensuite en
contact à l’aide d’un point de suture isolé ,
placé de chaque côté.
« Dans ce cas , et après que l’opération fut
parfaitement terminée, il était facile d’aper¬
cevoir, dans l’espace placé entre les deux
points de suture , un véritable infundibulum ,
au fond duquel se voyait l’orifice du conduit
salivaire et par où suintait le liquide.
« La salive fut , pendant quelques jours ,
rendue en plus grande quantité que d’habi¬
tude ; mais peu à peu cette espèce d’incon¬
tinence accidentelle disparut , et elle ne fut
plus sécrétée que dans les limites normales.
343
Il ne se développa qu’une inflammation très
modérée.
« Etat (les parties M jours après V opération.
— Le côté droit de la base de la langue est
revenu a son état normal. Quand la langue
est légèrement soulevée en haut, on aperçoit
l’orifice du conduit salivaire droit , d’où s’é¬
chappe une gouttelette de liquide, et d’où par¬
tent trois lignes blanchâtres , superficielles ,
traces des incisions pratiquées, et qui donnent
à la cicatrice un aspect étoilé. L’infundibulum
qui existait au début, immédiatement après
l’opération, et quand les parois du kyste vidé
avaient été renversées à droite et à gauche ,
a disparu complètement. L’orifice du conduit
salivaire est â fleur de la muqueuse, et le
liquide sécrété est versé constamment et li¬
brement dans la bouche. Il n’existe aucun
engorgement superficiel ou profond, prochain
ou éloigné, dans les parties qui ont été le
siège de la grenouillette. »
Dans un autre cas, le succès était aussi
complet cinq semaines après l’opération. Peut-
être sera-t-il à propos de revoir les malades à
une époque plus éloignée ; cependant la na¬
ture du procédé est telle qu’il est difficile de
concevoir même la possibilité d’une récidive.
La seule objection est que l’opération est
moins rapide et plus compliquée que l’excision
ordinaire.
Il manque toutefois quelque chose à la des¬
cription d’ailleurs si claire du manuel opéra¬
toire. M. Jobert se sert d’une suture particu¬
lière, qu’il applique non seulement à la gre¬
nouillette, mais encore cà la réunion des
muqueuses avec la peau , toutes les fois qu’on
a été obligé de les diviser ensemble, pour re¬
médier à l’occlusion de la bouche ou de la
vulve, par exemple. Voici comment il la décrit
lui-même.
« Cette suture peut s’opérer avec des épin¬
gles sur lesquelles on place ensuite des anses
de fil , ou bien avec des aiguilles chargées de
ligatures qu’on rapproche ensuite comme dans
les cas ordinaires. Dans les deux circonstances,
les épingles ou les aiguilles chargées doivent
être conduites dans les tissus ainsi qu’il va
être indiqué.
« Je prends pour exemple le cas où l’on se
sert d’une épingle. Celle-ci est présentée .à la
muqueuse, de dedans en dehors , et la traverse
ainsi que le tissu cellulaire sous-muqueux
dans l’épaisseur d’une ligne seulement. Puis,
se renversant toujours dans le même sens en
décrivant un mouvement de bascule, elle passe
au dessus de la plaie, vient s’implanter à son
bord externe dans le tissu cellulaire que longe
la peau , et pénètre profondément dans les
chairs, de manière à sortir de nouveau par la
muqueuse, mais de dehors en dedans , à deux
ou trois lignes du point par lequel elle y était
344
i
[REVUE CRITIQUE.
primitivement entrée. Elle supporte et semble
former ainsi un bourrelet charnu , dont le
bord externe offre, réunies ensemble , les lè¬
vres libres de la muqueuse et de la peau. »
Le caractère essentiel de cette suture nou¬
velle est en effet de ne pas embrasser la peau
qui se trouve seulement accolée à la muqueuse,
et celle-ci est attirée vers la peau et réunie
au tissu cellulaire sous-jacent sans décollement
ni tiraillement violent. M. Jobert a déjà mis
deux fois ce nouveau procédé à exécution ,
une fois pour une atrésie incomplète de la
vulve ; une autre fois pour un rétrécissement
de la bouche consécutif à l’ablation d’une tu¬
meur cancéreuse de la lèvre. Dans les deux
cas, la suture a complètement réussi.
( Annales de la Chirurgie.)
GUÈRISOX DES VARICES DES PAUPIÈRES ( vai'iCO -
blépharon), par V excision des veines di¬
latées, par M. Heidenreich.
On sait combien toutes les affections qui se
rattachent à la dilatation des petits vaisseaux
présentent de difficultés au praticien , soit
par la nature de la lésion et le peu de
sécurité de la plupart des procédés opératoires,
soit à raison du siège de ces tumeurs , qui
souvent avoisinent et envahissent même des
organes importants. On ne lira donc pas sans
intérêt le fait suivant, qui se rattache d’ail¬
leurs à l’une des variétés les plus rares des
tumeurs comprises sous le nom général de
tumeurs érectiles.
Une jeune fille de 22 ans, d’une santé flo¬
rissante, avait remarqué il y a 8 à dix ans
qu’elle portait à la paupière supérieure une
petite tumeur du volume d’une lentille, et, ne
sachant à quoi l’attribuer, la regardait comme
congénitale. Cette tumeur, d’une couleur
bleuâtre, devenait d’un bleu foncé sous l’im¬
pression du froid. Elle devint de plus en plus
volumineuse, lorsque, il y a six ans, à la suite
d’un coup reçu sur la paupière, il se déclara
une abondante hémorrhagie qui fut suivie de
l’affaissement de ia tumeur. Dans ces trois
dernières années elle avait de nouveau re¬
commencé à grandir et à se développer ; la
jeune fille crut alors devoir 'réclamer les con¬
seils de l’art ; et un examen attentif permit
de constater les particularités suivantes :
La paupière supérieure gauche était tumé¬
fiée, boursouflée et fortement refoulée en bas; et
tout d’abord elle offrait l’aspect du prolapsus
ordinaire; mais de plus, dans les deux tiers de
son étendue, elle présentait une couleur rouge
bleuâtre, et l’engorgement dont elle était le
siège était mollasse, parsemé de nodosités,
et donnant cette sensation si caractéristique
d’un peloton de vers entrelacés. Une com¬
pression prolongée diminuait, puis faisait dis¬
paraître cette tuméfaction, qui ne tardait pas
à revenir quand on cessait la compression.
L’œil se trouvait presque entièrement recou¬
vert par la paupière tuméfiée, que l’on ne
pouvait aucunement soulever vers l’angle ex¬
terne ; à l’angle interne, on parvenait, bien
qu’assez difficilement, à découvrir quelque peu
l’œil, dont la faculté visuelle se trouvait con¬
sidérablement gênée. La partie supérieure
de la paupière jusqu’au sourcil était égale¬
ment tuméfiée, d’une couleur rouge bleuâtre,
mollasse, élastique. Cette tuméfaction dispa¬
raissait aussi par la pression. Depuis l’origine
du sourcil jusqu’à deux pouces environ vers le
front, on apercevait trois grosses veines très
dilatées et très saillantes.
Dans le dessein d’obtenir l’oblitération de
*
ces veines, M. Heidenneich plaça huit liga¬
tures immédiates sur ces vaisseaux depuis le
bord inférieur de la paupière jusqu’à deux
pouces au dessus de l’arcade sourcilière ,
après avoir préalablement fait refluer le sang
qu’ils pouvaient contenir. Il survint après l’opé¬
ration de la douleur, de la tuméfaction et tous
les phénomènes d’une inflammation intense,
qui fut combattue par des applications froides
et des sels purgatifs- à l’intérieur. L’inflam¬
mation se propagea à la conjonctive, aux voies
lacrymales, et il en résulta un flux de larmes
et du mucus assez abondant, qui détermina
M. Heidenrcich à détacher les ligatures du
5e au 7ejour. Les phénomènes inflammatoires
cédèrent alors, et il parut en être résulté
quelque amélioration pour les paupières ,
amélioration qui fut encore accrue par l’usage
de lotions astringentes. Mais quatre semaines
après l’opération , la dilatation variqueuse
était revenue plus forte et plus intense qu’au-
paravant. M. Heidenneich se décida alors à
avoir recours au procédé suivant, qui fut mis
à exécution six semaines environ après la
première tentative.
Il fit à la paupière supérieure un pli com¬
prenant les tégumens jusqu’au muscle orbi-
culaire, et s’étendant d’un angle de la pau¬
pière à l’autre , comme pour l’opération de
l’ectropion; et il l’excisa avec des ciseaux
courbes sur le plat. Il put alors facilement
réséquer avec les pinces et les ciseaux tous
les vaisseaux variqueux mis à découvert, et
dont quelques uns avaient le volume d’une
plume de pigeon et de corbeau Ces vaisseaux
furent recherchés dans le tissu cellulaire jus¬
que dans le cartilage tarse; quelques-uns d’en-
tr’cux contenaient encore du sang coagulé,
dernier vestige sans doute de la première
opération. Trois petites artérioles qui donnè¬
rent du sang pendant l’opération furent tor¬
dues ou liées. Les bords de la plaie furent
réunis par trois points de suture.
Cette première dissection avait été insuffi¬
sante pour détruire toutes les varicosités.
Pour compléter l’œuvre, M. Ileidenreich pra-
REVUE CRITIQUE.
tiqua au dessous du sourcil gauche et dans
une direction parallèle une incision d’un pouce
et demi de long et d’un demi-pouce de pro¬
fondeur, afin de pouvoir en partie couper les
veines, en partie les exciser comme il avait
fait sur la paupière. Cette nouvelle plaie fut
également réunie par trois points de suture.
Il restait encore les trois grosses veines di¬
latées qui du sourcil gagnaient le milieu du
front : l’opérateur plaça une ligature au¬
tour de chacune d’elles. Vingt-cinq jours après
l’opération, la guérison était parfaite.
(Ammon’s Monatsschrifft,vo\. Il, n° 1.)
Dans un cas de ce genre, il serait vraiment
difficile d’indiquer un procédé plus sûr que
345
celui auquel M. Heidenreich a eu recours.
L’opération était donc rationnelle et devait
être tentée. Serait-il prudent toutefois de se
fier absolument au succès qu’il dit avoir ob¬
tenu, et d’aller inconsidérément en promettre
un semblable ? Que la cicatrisation ait été par¬
faite au bout de vingt-cinq jours, cela n’a rien
qui nous surprenne; mais partout où il s’agit
de varices, il faut revoir les sujets longtemps
après l’opération pour s’assurer qu’il n’y a
pas eu de récidives. Ni l’art, ni le chirurgien
ne sont sans doute infaillibles ; ce qui fait
la haute moralité de l’un et de l’autre, c’est de
reconnaître les limites 'de leur puissance , et
de ne pas promettre plus qu’ils ne peuvent
tenir.
ftlistétrique#
HEMORRHAGIE PROMPTEMENT MORTELLE PRO¬
DUITE PAR LA RUPTURE D’UNE VARICE A
LA GRANDE LÈVRE , par le dOCteUT HESSE,
d’Emmerich.
Une femme , enceinte pour la quinzième
fois, avait depuis longtemps, au rapport de
son mari, une tumeur volumineuse à la grande
lèvre gauche. Le 7 novembre, cette femme,
après avoir mangé de bon appétit , venait de se
mettre au lit, lorsqu’elle fut prise tout-à-coup
d’une perte de sang si considérable, que son
mari alla chercher la sage-femme ; elle arriva
aussitôt, et manda en toute hâte le docteur
Hesse qui trouva la malade à l’agonie. Le lit et
le plancher étaient couverts de caillots de sang
noir. L’orifice utérin était fermé, le vagin sec.
La femme succomba au bout de quelques in¬
stants. L’opération césarienne fut pratiquée,
mais l’enfant avait cessé de vivre. La matrice
était vide de sang, le placenta fut trouvé par¬
tout adhérent. La tumeur n’existait plus ; la
grande lèvre encore volumineuse était fiasque.
En la pressant , on fit sortir un jet de sang
noir par une ouverture de près d’un demi-
pouce de largeur. Cette ouverture conduisait
tant en dehors qu’en arrière jusqu’au périnée
dans des veines variqueuses. C’était une grosse
varice qui s’était rompue. ( Berlin . medic.
Zeitung, n° 48, 1842.)
Les varices des grandes lèvres ou du vagin
forment quelquefois une complication bien
fâcheuse de la parturition, surtout lorsque la
tête du fœtus est volumineuse et peu com¬
pressible, ou le bassin rétréci. L’obstacle au
retour du sang veineux qui résulte d’une com¬
pression forte et longtemps prolongée donne
lieu à la distension de la tumeur variqueuse
et à sa rupture. L’hémorrhagie qui en est la
conséquence est en général considérable, et
peut être très rapidement mortelle. Sur sept
observations rapportées par Stendel, Elsæsser
et Riecke ( Arch . gén. de Méd, 2» série, t. V,p.
146 et 608), cinq fois la rupture eut lieu pendant
le travail et la mort en fut la conséquence. Le
résultat fut le même, dans des circonstances
semblables, chez une femme observée par
Seulen ( Siebold’ s Journ. IX. 188). La rupture
a quelquefois lieu au moment même de la sor¬
tie de l’enfant , comme on le voit dans une
observation de Riecke (Z. c.) et dans une autre
de Siebold ( Journ. VIII. 573 ). L’hémor¬
rhagie peut encore alors être assez grave,
mais elle est certainement moins compromet¬
tante pour la vie de la femme. Enfin, le dan¬
ger est moins grand encore et peut être plus
facilement conjuré, lorsque la rupture n’a lieu
qu’après l’accouchement. C’est ce qu’attestent
un cas observé par Siebold ( Journ. IX.
77), un second rapporté par Wittcke (N eue
Zeitschrift fur Geburtskunde , VIII. 249) et
quelques autres consignés dans l’ouvrage de
Mme Lachapelle. Ces différences tiennent sans
doute au degré de rétraction de l’utérus, nulle
ou presque nulle avant la sortie de l’enfant,
fort incomplète encore au moment même de
l’expulsion, très marquée au contraire après.
La communication des veines des grandes
lèvres avec le plexus veineux vaginal, de celui-
ci avec les veines utérines, communication
beaucoup plus large dans le cas de varices,
explique l’abondance de l’hémorrhagie, la ra¬
pidité de la déplétion, la promptitude de la
mort, alors que les veines de l’utérus conser¬
vent l’énorme développement qui est le résul¬
tat de la grossesse. On comprend au contraire
que le resserrement considérable de ces vais¬
seaux qui a lieu après la rétraction de l’or¬
gane, c’est-à-dire après l’accouchement, pré¬
serve la femme de ces écoulements à fiots
pressés qu’on voit dans le premier cas ; et que
l’hémorrhagie ne saurait être aussi immédiate¬
ment dangereuse, aussi promptement funeste.
Pendant la grossesse, les conditions particu¬
lières qui peuvent rendre ces hémorrhagies
346
REVUE CRITIQUE.
presque foudroyantes existent au plus haut
degré. On ne s’étonnera donc pas de l’issue
malheureuse du cas que nous venons de rap¬
porter. Nul doute pourtant qu’entre des mains
habiles et expérimentées le résultat n’eût été
plus heureux. La compression faite à temps
eût sauvé la femme.
Les varices des grandes lèvres ne se rom¬
pent que fort rarement pendant la gros¬
sesse. Un coup, une chute, un choc, parais¬
sent avoir été la cause occasionnelle de
cette rupture dans quelques-uns des cas ci¬
tés par les auteurs. Dans celui de Massot ,
qui a été l’occasion d’un excellent mémoire
de M. Deneux, la rupture avait été spontanée
et subite ; mais un thrombus se forma d’abord,
circonstance favorable qui oppose quelquefois
une barrière momentanée et laisse le temps
d’agir. Dans le cas de Hesse, le sang, au lieu
de s’épancher, jaillit immédiatement. Ce n’est
Plaarm&eologie
SUR UNE MEILLEURE PRÉPARATION DES POM¬
MADES; par M. Deschamps , d’Avallon.
Frappé du peu d’altérabilité de l’onguent
populéum, et pensant que sa conservation
n’était due qu’à la matière résineuse que la
graisse peut extraire des bourgeons de peu¬
pliers, M. Deschamps eut l’idée de voir, il y a
quelques années , si la partie du benjoin qui
est soluble dans la graisse ne jouirait pas de
la même propriété que la matière résineuse
des bourgeons de peuplier, et si, tout en don¬
nant un produit agréablement aromatisé , elle
n’empêcherait pas son altération. Il prépara
donc, d’après ces vues , deux espèces de
graisse, l’une avec le' benjoin {graisse benzi-
née), l’autre avec les bourgeons de peuplier
(i graisse populinêe).
^Benjoin grossièrement pul¬
vérisé . 120 gramm.
Axonge nouvellement fondue 5000 —
Chauffez au bain-marie pendant deux ou
trois heures, passez sans exprimer et agitez
de temps en temps pendant le refroidissement.
^Bourgeons de peupliers . 500 gramm.
Axonge nouvellement fondue 5000 —
Eau . 250 —
Chauffez dans une bassine étamée, jusqu’à
ce qu’il n’y ait plus d’humidité , passez à tra¬
vers un linge et agitez de temps en temps
pendant le refroidissement.
Ces graisses benzinée et populinêe ne pré¬
sentaient à l’odorat aucune altération , après
plusieurs années. M. Deschamps les soumit à
l’action de divers réactifs capables de faire
connaître si cette conservation était réelle,
et il reconnut qu’il n’existait aucune diffé-
point ainsi que les choses se sont passées dans
la plupart des cas. Lorsqu’il y a eu hémor¬
rhagie à l’extérieur, le thrombus avait très
souvent précédé; ce qui n’a pourtant point
empêché la mort d’avoir presque toujours lieu
très promptement après la rupture de la poche.
Ce que Hesse a observé pour une varice de la
grande lèvre , Murat , chirurgien de Bicêtre,
l’a vu à la saphène interne; la rupture d’une
varice de cette veine chez une femme enceinte
produisit une hémorrhagie mortelle. ( Archi¬
ves , lre série, XIV. 609.) On voit, par l’obser¬
vation que nous empruntons à la Gazette
médicale de Berlin , que sans effort , sans
cause occasionnelle quelconque , pendant le
repos, dans la situation horizontale, dans les
conditions enfin les plus propres à prévenir
l’accident dont nous nous occupons, les fem¬
mes ne sont pas toujours préservées du dan¬
ger qui les menace.
©lainargicaïe»
rence entre elles et les corps gras ordinaires.
Ces graisses ainsi préparées sont donc beau¬
coup moins altérables que celles qu’on em¬
ploie pour la confection des pommades; elles
en assurent la conservation ; aussi M. Des¬
champs propose-t-il d’en substituer désor¬
mais l’emploi à celui de l’axonge, et voici à
cet égard les formules qu’il donne.
Pommade d’iodure de potassium.
^Iodure de potassium . 4 gramm.
Eau . » . 4 —
Graisse benzinée. . . . . . 50 —
Cette pommade peut encore être préparée
avec de la graisse populinêe ou avec - du
beurre (1), parce que, six mois après sa
préparation , elle ne présente aucune altéra¬
tion.
Pommade de Lyon.
Oxide rouge de mercure,. . . . 2 gramm.
Graisse benzinée . 52 —
Huile volatile de rose.. . 2 —
Cette pommade' peut être préparée avec du
beurre ; mais elle ne se conserve pas aussi
bien que lorsqu’elle a été faite avec de la
graisse benzinée.
Pommade de Régent.
Acétate plombique . 4 gramm.
Oxyde rouge de mercure . 4 —
Camphre . SOcentigr.
Graisse benzinée . 80 gramm.
Huile volatile de roses,,... 8 gouttes.
(1) M. Deschamps a reconnu que le beurre
fondu avec soin était , après les graisses
benzinée et populinêe, le moins altérable de
tous les corps gras.
BULLETIN CLINIQUE.
Cette pommade ne peut être préparée qu’a¬
vec la graisse benzinée. Un an après sa pré¬
paration, elle est aussi belle que si elle ve¬
nait d’être faite.
Pommade de Janin .
Préparée d’après la formule suivante, cette
pommade n’est pas rance un an après sa pré -
paration :
^Graisse populinée .
Tuthie préparée .
Bol d’Arménie .
Oxychlorure ammoniacal
de
mercure .
... 5 —
Huile volatile de roses. ..... 5 gouttes.
Onguent rosat.
Pour avoir un onguent rosat d’une très
longue conservation, il suffit d’ajouter, en le
préparant, soixante grammes de bourgeons de
peuplier par kilogramme d’axonge.
Onguent mercuriel double.
Cet onguent, préparé avec la graisse po-
pulinée , n’est pas rance onze mois après sa
préparation.
Pommade pour les lèvres.
La pommade pour les lèvres se prépare
dans presque toutes les pharmacies, en em¬
ployant de la cire, de l’huile d’amandes, et
quelquefois une petite quantité de blanc de
347
baleine. La préparation suivante donne une
bonne pommade qui ne rancit pas, et qui ne
produit pas sur les lèvres une impression
désagréable, due à la granulation de la pom¬
made, granulation qui se forme dans une
pommade même bien faite , par une variation
brusque de température.
% Graisse populinée . 120 gramm .
Suif nouvellement fondu, ou
suifpopuliné . 40 —
Orcanète . S —
Placez le tout dans un poêlon étamé ,
chauffez a une faible température , passez à
travers un linge, aromatisez avec :
Huile volatile de roses . 12 gouttes.
Mêlez et faites refroidir promptement en
remuant de temps en temps.
— La graisse populinée, en raison de la
matière colorante qu’elle enlève aux bour¬
geons de peuplier, reçoit, de la part des
substances alcalines ou de celles qui agissent
de la même manière, une coloration orangée;
il importe donc de préférer la graisse ben-
zinée, à raison de sa blancheur , lorsque les
pommades doivent être blanches , ou lors¬
que dans leur composition il entre un corps
qui peut agir comme un alcali,
( Journal de Pharmacie.)
BULLETIN CLINIQUE.
OBSERVATION ü’üNE HERNIE SCR0TALE, ÉTRAN¬
GLÉE, sphacélée, sans causer les accidents
principaux de V étranglement et de la gan¬
grène ; par M. Delaporte, membre corres¬
pondant de l’Académie royale de médecine
a Vimoutiers (Orne).
Tous les signes que l’on a indiqués jus¬
qu’ici comme pathognomoniques des hernies
étranglées, considérés en particulier et iso¬
lément , peuvent être sujets dans beaucoup
de cas à contestation ; leur ensemble même
laisse quelquefois du doute dans l’esprit des
praticiens qui ont observé souvent ce genre de
maladie. Or, à plus forte raison, des méde¬
cins de province, moins expérimentés que
ceux qui exercent sur un grand théâtre, doi¬
vent-ils rencontrer des difficultés pour dia¬
gnostiquer les tumeurs herniaires.
C’est à la complaisance de mon confrère
M. Aury du Sap que je dois les renseigne¬
ments suivants.
Jean-Louis Ledoux, âgé de 55 ans, d’une
bonne constitution et d’un tempérament assez
fort, a vu se manifester, il y a cinq ans, la
hernie inguinale qu’il porte au côté droit.
Cette hernie était parfaitement réductible ;
aussi les parties qui la composaient, ayant
fait saillie plusieurs fois dans le scrotum , il
avait toujours réussi à les faire rentrer par
le repos au lit et par la pression. Depuis
deux ans seulement il se servait d’un bandage
qu’il s’était appliqué tant bien que mal ,
comme le font ordinairement la plupart des
personnes affectées de hernies.
Enfin, le 20 janvier au soir, à la suite d’un
effort assez léger pour soulever un panier ou
mannequin, la tumeur herniaire mal conte¬
nue se reproduisit. Le malade ne prévint
personne de l’accident qui lui était arrivé,
s’attendant à réduire la hernie, mais il ne
put y parvenir. Il resta donc seul toute la
nuit sans secours, et ce ne fut que le lende¬
main matin, vers huit heures et demie, que
ses plaintes furent entendues, et que M. Aury
fut appelé.
Voici la position dans laquelle ce jeune pra¬
ticien le trouva.
La tumeur oblongue, du volume du poing à
peu près-, était dure, tendue , rénitente , mais
sans douleur ni trace d’inflammation. Cepen¬
dant la figure du malade exprimait la souf¬
france et l’anxiété. En effet, il avait eu dans
la nuit plusieurs vomissements de matières
alimentaires et bilieuses, puis des coliques
348
BULLETIN CLINIQUE.
qui continuèrent dans la journée ainsi que la
constipation, malgré des lavements. Du reste
le pouls n’offrait aucun changement notable.
Le chirurgienrlu Sap n’hésitant pas à recon¬
naître l’utilité du taxis, le pratiqua longtemps
et de différentes manières inutilement. Il
prescrivit un bain, et, en attendant son ad¬
ministration, un cataplasme émollient fut appli¬
qué sur la tumeur ; puis, pendant et après le
bain, et aussi après une saignée copieuse, il
essaya à diverses reprises d’obtenir la réduc¬
tion, toujours avec aussi peu de succès. Néan¬
moins le malade fut assez calme durant tout le
jour; il put dormir dans l’intervalle des coli¬
ques, qui ne furent accompagnées qu’une fois
d’un vomissement de bile pure pour ainsi dire.
Le soir il prit un autre lavement, et on con¬
tinua le cataplasme.
22. La position du malade ne s’aggrava
point ; il eut peu de soif et quelques coliques,
sans fièvre et sans vomissements; en sorte
qu’on espérait triompher de l’obstacle au
cours des matières intestinales par les moyens
ordinaires, avec d’autant plus de facilité que
l’on croyait qu’il y avait plutôt engouement
qu’étranglement. En conséquence le taxis fut
répété, un lavement de tabac fut administré,
et la tumeur fut couverte d’une vessie à moitié
remplie d’un mélange réfrigérant.
25. L’application du froid, au dire du ma¬
lade, produisit un bon effet, au point que,
vers deux heures du matin, il aurait désiré
avoir un médecin près de lui, pensant que
la rentrée de l’intestin eût été possible.
Mais bientôt survint une réaction inflamma¬
toire. A sept heures, la tumeur fut trouvée
plus volumineuse qu’elle n’avait été jusqu’a¬
lors, et la douleur, qui n’était sensible près
de l’anneau inguinal que lorsqu’on exerçait
une pression un peu forte, envahit toute la
tumeur; puis le ventre parut ballonné. Si
même on doit en croire la garde-malade,
il y aurait eu dans la nuit des vomisse¬
ments d’une odeur suspecte. Pour moi, j’en
doute; car, depuis ce moment, l’examen'des
matières rendues n’a fait découvrir aucune
matière fécale.
Ce fut alors que M. Bataille, autre chirur¬
gien du Sap, fut adjoint à son confrère, et
qu’ils convinrent ensemble de faire une ap¬
plication de vingt sangsues, qui fut suivie de
l’usage d’un bain prolongé, dont l’effet fut de
diminuer considérablement la tumeur et de
la rendre indolente. Ces messieurs prescri¬
virent en outre un lavement purgatif, après
avoir fait de nouvelles tentatives de réduc¬
tion.
24. Ce jour-là je reçus l’invitation de visi¬
ter aussi le malade, et comme il était encore
dans le bain, je profitai de cette circonstance
pour opérer le taxis; mais je ne fus pas plus
heureux que mes confrères.
Ensuite, réuni en consultation avec eux, je
me fis rendre compte de tout ce qui avait
précédé mon arrivée, et, vu l’absence des
symptômes caractéristiques de l’étranglement,
je fus d’avis que l’on pouvait différer la her¬
niotomie. En effet , pas de hoquets , pas de
vomissements, rien, en un mot, qui dût faire
soupçonner l’existence d’un calme trompeur,
tel que cela arrive dans le cas de hernie avec
gangrène. Je proposai donc l’emploi de di¬
vers moyens dont j’avais moi-même constaté
l’efficacité. Mais, après tout, il fallut, le 27 au
soir, se décider à tenter les chances d’une
opération que je croyais doublement contre-
indiquée , car il pouvait exister aussi une
entéro-péritonite à marche insidieuse. Mais
la vérité est que ce fut l’absence des symptô¬
mes vrais de la hernie étranglée qui me fit
considérer l’opération comme inutile et dan¬
gereuse.
Enfin, pressé par les circonstances, je me
mis. en devoir d’agir, et fus très surpris de
trouver, à l’ouverture du sac herniaire, l’anse
intestinale sphacélée et perforée. Cependant
je ne me déconcertai pas trop , de peur de
compromettre la vie du malheureux patient
qui était attentif à tout ce qui se passait au¬
tour de lui, et afin de justifier, aux yeux des
assistants, ma conduite opératoire. J’eus donc
la prudence de respecter l’anneau inguinal,
dans la crainte de détruire des adhérences
salutaires qui devaient empêcher l’intestin de
se retirer dans l’abdomen et prévenir par
conséquent un épanchement de matières ster-
corales dans cette cavité. Mes efforts ont été
couronnés de succès, sous le rapport de la
conservation des jours du malade , ce qui
du reste étonne beaucoup après les dangers
auxquels il a été en butte avant, pendant et
après l’opération de la hernie. Mais, à notre
grand regret, il nous a été impossible de nous
opposer à la formation d’un anus contre-na¬
ture, infirmité d’autant plus déplorable qu’elle
expose sans cesse l’individu qui en est affecté
à éprouver des maux de plus d’une espèce et
le tient dans un état de santé qui le con¬
damne à traîner pour le reste de ses jours
une existence malheureuse.
Réflexions. — Maintenant je vais entrer
dans quelques détails, afin de faire ressortir
toutes les conséquences que l’on peut tirer
de cette observation, et dans le but égale¬
ment de mettre le lecteur en garde contre
des apparences souvent trompeuses qui ont
lieu aussi bien en pratique chirurgicale qu’en
pratique médicale.
Déjà j’avais eu occasion de présenter des
considérations tendant à démontrer qu’il en
est des symptômes caractéristiques de l’en¬
gouement et de l’étranglement comme de tous
les symptômes sans exception, qui, chacun
isolément, n’ont, dans la presque totalité des
BULLETIN
cas aucune valeur positive (1). Mais l’obser¬
vation ci-dessus rapportée est un nouvel
exemple de liernie inguinale donnant lieu à
des signes négatifs du véritable étranglement
et de la gangrène.
Voici donc un singulier cas pathologique,
qui justifie l’état d’incertitude où je me suis
trouvé auprès du malade en question. En
effet, j’ai dû craindre de compromettre l’art
et la vie de ce malade, en lui pratiquant une
opération non commandée par la nécessité, et
qui est fort dangereuse par elle-même.
Dupuytren regardait le vomissement qui
n’avait pas l’odeur stercorale comme un
symptôme négatif de l’étranglement. Bref, il
11e basait son diagnostic que sur ce caractère.
Or, je me plais à croire que l’on ne me fera pas
un crime de citer une pareille autorité, ainsi
que le nom de M. le docteur Amussat, chaud
partisan du taxis prolongé et gradué métho¬
diquement. Et, comme les faits sont plus
puissants que les paroles , j’ajouterai que
beaucoup de médecins conseillent de ne pas
se presser d’opérer les hernies étranglées ;
d’ailleurs, d’après l’expérience de M. Houx, la
conséquence pratique de cette doctrine est
que la guérison n’est pas toujours en raison
du peu de temps qu’a duré l’étranglement
herniaire.
D’un autre côté, d’habiles chirurgiens si¬
gnalent les dangers de la temporisation et
veulent que l’on opère quelques heures après
l’étranglement, dès que l’on n’a pas réussi par
le taxis à opérer la réduction d’une hernie
étranglée, parce qu’il arrive quelquefois qu’en
opérant on rencontre de graves désordres
qui n’ont point été indiqués par la nature des
symptômes ordinaires de l’étranglement. A
l’appui de cette manière de voir, M. Ordinaire,
médecin à St-Laurent-lès-Mâcon (Ain), a cité
un cas de hernie étranglée, avec sphacèle de
l’intestin, sans symptômes de l’étranglement.
Et, pour rassurer les opérateurs, il est bon
de leur rappeler le cas rare d’une hernie
étranglée opérée avec succès sur un homme
de 107 ans (2).
En vérité, c’est une position désespérante
pour le chirurgien non encore expérimenté
de ne pas savoir quel parti prendre entre ces
deux opinions diamétralement opposées. Mais
il existe quelque chose de plus difficile en-
(1) C’est à la Société de médecine de Pa¬
ris, dont j’ai eu l’honneur de recevoir une
médaille d’émulation, avec le titre de corres¬
pondant, que j’ai adressé, il y a 15 ans, l’his¬
toire d’une hernie qui m’a confirmé dans
l’opinion que le diagnostic des maladies chi¬
rurgicales n était point exempt d’erreurs
graves.
(2) Voyez plus haut, page 96 de ce volume.
CLINIQUE. 349
core relativement au diagnostic des hernies.
Suivant M. Malgaigne, l’engouement n’est
qu’un péritonite partielle qui réclame une mé¬
dication antiphlogistique. Aussi pour lui, dans
toutes les hernies intestinales anciennes ,
volumineuses, il n’y a pas d’étranglement
réel , l’anneau étant beaucoup plus large
que 11e le requiert le volume du pédicule de
la hernie ; et dans les épiplocèles purs, de
quelque volume qu’ils soient, c’est une pé¬
ritonite que l’on prend pour un étranglement.
Conséquemment, dans ces deux cas bien
spécifiés, M. Malgaigne rejette toute opération,
à part le taxis au début et au déclin de l’in¬
flammation ; mais il insiste sur le traitement
antiphlogistique.
Ce chirurgien distingué sait très bien que
sa doctrine sur les hernies a excité la cri¬
tique de ses confrères; mais, loin de re¬
fuser le débat, il le provoque au contraire
dans un mémoire qu’il a publié dans son
journal, lequel contient de nouvelles ob¬
servations sur les pseudo-étranglements : et,
pour ne pas dénaturer ses propres idées, je
vais le laisser parler:
« Deux doctrines tout opposées se parta-
« gent en ce moment le monde chirurgical;
« l’une qui attaque toute hernie soi-disant
« étranglée par le taxis forcé , l’autre qui
« ose à peine essayer le taxis et se hâte
« de recourir à l’opération. Je les rejette
« toutes les deux , comme purement empi-
« riques et comme dangereuses à divers de-
« grés; attendu qu’elles confondent sous le
« même nom deux états fort divers et qui ne
« sauraient s’accommoder d’une thérapeuti-
« que uniforme. Pour les étranglements
« vrais , oui , il est plus sûr de procéder
« promptement à l’opération que de perdre
« un temps précieux à des tentatives de ré-
« duction presque toujours inutiles: pour les
« faux étranglements, presque jamais il n’est
« besoin de recourir àl’opération, et fréquem-
« ment le taxis même est nuisible.
« Cela étant, on peut se demander si ces
« faux étranglements sont bien communs, et
« s’il est vrai que l’opération doive être si
« souvent rejetée. Or, d’après mon expé-
« rience, il y a au moins trois faux étrangle-
« ments pour un étranglement réel ; et, par
« exemple, depuis que j’ai pris le service de
« M. Cloquet, j’ai été appelé, soit à l’hôpital,
« soit en ville, pour cinq prétendus étrangle-
« ments qu’on voulait opérer; sur ces cinq
« cas un seul était un étranglement réel. J’ai
« opéré, la femme est morte ; les quatre au-
« très étaient des pseudo-étranglements et
« ont guéri sans opération. »
L’auteur ajoute :
« Il y a tel cas d’inflammation où, si vous
« avez le malheur de réussir dans votre taxis,
« le malheur de réduire la hernie, vous don-
BIBLIOGRAPHIE.
« nez lieu à une inflammation générale du
« péritoine, au lieu de l’inflammation locale du
« sac herniaire, et le malade paye de sa vie
« ce déplorable succès (i). »
Il est donc de l’intérêt de la science et de
l’humanité que toutes ces questions soient
vidées au plus tôt. Que chacun y mette de llat-
tention et delà bonne foi, et on obtiendra des
résultats satisfaisants qui éclaireront et qui
guideront les hommes de l’art que leur posi¬
tion ne permet pas de se conduire par eux-
mêmes faute d’expérience.
Avant de terminer cette notice, je dirai
quelques mots sur le mode opératoire que
j’ai suivi, afin que mes lecteurs apprécient
ma conduite dans cette circonstance dé¬
licate.
L’opération étant reconnue indispensable,
comme moyen extrême, je l’ai faite de ma¬
nière à ne pas intéresser les parties qu’il im¬
portait de respecter, parce qu’il est d’une
saine pratique de ne pas débrider quand on a
à craindre des adhérences dont la destruction
entraînerait inévitablement la mort. Aussi,
un célèbre chirurgien, Louis, a dit quelque
part que, dans les hernies avec gangrène, le
défaut absolu de secours n’est pas toujours
mortel, et que les ressources de la nature
abandonnée à elle-même sont plus sûres en
(1) Voyez ce mémoire dans ce volume,
page 129.
pareil cas que les secours de la chirurgie
opératoire qui seraient mal dirigés. Or, je
crois avoir été fidèle à ce précepte, et c’est ce
qui m’a valu un demi- succès. Pouvait -on
faire mieux? Cela ne me paraît pas vraisem¬
blable. Seulement si l’on n’avait pas été d’abord
induit en erreur sur le diagnostic, par l’ob¬
scurité des accidents inflammatoires, on au¬
rait pu prévenir la terminaison gangréneuse
à l’aide des antiphlogistiques que l’on aurait
employés avec plus de persévérance. Et les
antiphlogistiques n’étaient pas moins indiqués
pour combattre l’inflammation du sac her¬
niaire], s’il est vrai que cette lésion simulait
ou l’étranglement ou l’engouement.
En définitive, un anus contre-nature sub¬
siste, et sans doute il n’est pas possible de le
guérir. Cependant j’ai vu en 1852 un cas de
guérison opérée par les seuls efforts de 1 or¬
ganisme. Mais ce résultat heureux est si rare
qu’on doit le considérer comme une exception
thérapeutique, de telle sorte que le plus sou¬
vent on est réduit à rendre l’infirmité en
question le moins insupportable possible.
Cependant celui-ci paraissant avoir son
siège sur le gros intestin, le pronostic en est
beaucoup moins grave; et en effet, la santé
générale est si bien conservée que personne,
en voyant le malade , avec son ancienne
bonne figure, aller et venir à ses petites
affaires, ne se douterait qu’il porte une pa¬
reille infirmité.
BIBLIOGRAPHIE.
NOUVEAUX ÉLÉMENTS, COMPLETS DE LA SCIENCE
et de l’art du dentiste; par M. DÉSIRA-
bode, chirurgien-dentiste du roi, et ses fils,
docteurs en médecine. — 2 vol. grand in-8°.
— Chez Labbé, libraire de la Faculté de
Médecine, place de V Ecole-de-Médecine, 4.
Il ne manque pas d’Essais et de Traités
sur l’art du dentiste ; mais, soit que leurs
auteurs aient espéré d’autres lecteurs que les
gens de l’art , soit qu’absorbés par la partie
mécanique de leur profession ils se soient
par dessus tout préoccupés des travaux de
l’atelier, il est bien peu de ces ouvrages dont
la lecture puisse être fructueuse ou même
supportable , et bien peu aussi qui figurent
même dans les bibliothèques les mieux gar¬
nies. Celui que nous annonçons nous paraît
appelé à de meilleures destinées; et tout
d’abord par le choix et l’abondance des maté¬
riaux, par la saine et ferme critique à laquelle
ils ont été soumis, enfin par l’ordonnance
générale de l’œuvre , il se présente comme
un livre vraiment scientifique.
Le plan que les auteurs ont adopté est
aussi simple que complet. La première partie,
comprenant le premier volume , se rattache
plus particulièrement à la science ; la deuxiè¬
me partie à l’art. La première se divise en
quatre chapitres, où sont traitées successive¬
ment l’ anatomie, la physiologie, Y hygiène et
Y orthopédie , et enfin la pathologie et la thé¬
rapeutique du système dentaire. La deuxième
partie comprend, sous deux titres distincts,
la médecine opératoire, puis la prothèse ou
mécanique dentaire. Et enfin l’ouvrage est
terminé par un aperçu historique et chrono¬
logique des principaux travaux publiés sur
l’art du dentiste, depuis Hippocrate jusqu’à
nos jours.
Pour l’anatomie et la physiologie, les au¬
teurs ont recouru aux sources les plus récen¬
tes comme aux plus éloignées, et nous y
avons trouvé bon nombre de faits qui ne sont
pas suffisamment connus. D’une analyse de
M. Lassaigne, par exemple, il résulte que les
dents d’un enfant de deux ans contiennent
plus de sels calcaires et moins de matière
animale que les dents d’un enfant de six ans ;
351
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
celles-ci plus que les dents d’un adulte, celles-
ci plus que les dents d’un vieillard. A ces
quatre termes, les proportions de la matière
animale vont en croissant dans les termes
suivants, 23, 28, 29, 33. L’ingénieuse explica¬
tion de l’accroissement continu des dents des
rongeurs, généralement attribuée à M. Oudet,
est restituée par M. Désirabode à Lavagna
qui écrivait en 1812. Nos auteurs ont à eux
peu de faits et ^d’expériences en propre ;
mais ce qui leur est propre, c’est la critique
des faits acquis et souvent les conclusions
nouvelles qu’ils en ont tirées.
C’est dans le chapitre qui traite de la mé¬
decine opératoire que l’expérience de M. Dé¬
sirabode père lutte le plus fortement contre
certains préceptes généralement répandus.
Maury avait dit qu’on peut plomber une dent
toutes les fois qu’elle est cariée et doulou¬
reuse; M. Duval , grande autorité, suivi en
ce point par M. Malgaigne , défend au con¬
traire de plomber les dents dans cet état.
M. Désirabode admet bien en général ce der¬
nier principe ; mais il y pose des exceptions;
et il est démontré qu’un grand nombre de
personnes ne cessent de souffrir de dents ca¬
riés que lorsqu’on en a soustrait la cavité à
l’action de l’air et des aliments. Nous avons
nommé là M. Malgaigne; MM. Désirabode lui
font en effet plusieurs fois l’honneur de criti¬
quer certaines assertions par lui émises dans
sa Médecine opératoire ; et quelques-unes de
ces critiques sont parfaitement fondées. D’au¬
tres pourraient être discutées; et surtout
nous ne saurions admettre le dédain que pro¬
fessent nos auteurs pour le tirtoir, que nous
considérons comme l’instrument le plus ingé¬
nieux et le plus utile pour l’extraction des
dents de devant. Il faut que MM. Désirabode
ne l’aient jamais employé, ou qu’ils n’en aient
eu entre les mains que de mauvais ; nous en
appelons à eux-mêmes après une expérience
ultérieure.
L’aperçu historique nous a paru plus com¬
plet que ce qui avait été auparavant publié
sur le même sujet; les auteurs reconnais¬
sent ce qu’ils doivent ici à M. Duval et à
d’autres ; mais nous regrettons de dire qu’ils
n’ont pas mis dans cette partie de leur œu¬
vre la même critique que dans les autres ; ils
ne semblent plus là sur leur terrain. Par
exemple, ils font d’Aétius un médecin arabe
vivant dans le IVe siècle ; Aétius était
Grec; il vivait, à ce qu’om présume, dans
le VIe siècle, et au IVe siècle il n’y avait
point de médecins arabes. A la page sui¬
vante , nous lisons qu’Érasistrate était pe¬
tit-fils d’Aristote; nous ne saurions deviner
d’où viennent de pareilles erreurs. Mais elles
déparent un livre bien fait et utile ; nous en¬
gageons donc vivement les auteurs à les faire
disparaître, ce qui sera l’objet d’un carton
ou deux.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences.— 25 septembre.— M. Maleboucbe écrit à l’Académie que le sieur
Jourdant, inventeur prétendu de la nouvelle méthode de traitement du bégaiement, à l’aide
de laquelle il se serait guéri lui-même, n’a rien inventé du tout; qu'il doit en réalité sa
guérison à feuM. Malebouche son frère; et qu’il tient une déclaration signée par M. Jour¬
dant, dans laquelle celui-ci s’engage sur l’honneur à ne jamais appliquer sur d’autres per¬
sonnes ni divulguer les moyens curatifs qui lui avaient été communiqués. — M. Jourdant n’a
pas répliqué, et cette affaire peut être regardée comme finie.
M. Plouvier communique des expériences sur la kératoplastie, ou transplantation de la cor¬
née d’un animal sur l’œil d’un autre. Sur des lapins, M. Plouvier est parvenu plus d’une fois
à obtenir la réunion de la cornée étrangère. Mais même dans ces cas exceptionnels la nou¬
velle cornée avait perdu sa transparence, et contracté avec l’iris des adhérences qui faisaient
obstacle à la vision. Ce sont donc des expériences curieuses et rien de plus.
M. Guépin communique a l’Académie les résultats de 92 pupilles artificielles par lui prati¬
quées depuis trois ans, avec les conséquences qu’il a cru pouvoir en déduire. La première de
ces conséquences est que les opérations de la pupille artificielle réussissent mieux en
général que les opérations de cataracte. Nous adoptons volontiers cette proposition. Mais les
autres étant plus controversables, nous attendrons la publication du travail de M. Guépin
pour nous en occcuper.
2 octobre. — M. Cornay adresse l’histoire de quelques essais qu’il a faits à l’hôpital Beaujon,
pour extraire la gravelle par aspiration, à l’aide d’un instrument qu’il nomme Lithéréteur . —
Commissaires : MM. Brescbet et Velpeau.
9 octobre. — M. Millot, étudiant en médecine, communique des expériences tentées par lui
dans le but d’opérer la dissolution des calculs urinaires à l’aide du suc gastrique. La plupart
des calculs soumis à l’action de ce suc ont été plus ou moins ramollis, usés ou altérés dans
leur texture. Le suc gastrique, au rebours des dissolvants tentés jusqu’à ce jour, agit fort peu
352
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
sur les matières salines des calculs, mais essentiellement sur la matière organique qui leur
sert de ciment. Ajoutons que M. Millot n’a fait encore que des expériences de laboratoire, et
qu’on ignore absolument si le suc gastrique injecté dans la vessie n’attaquerait pas les parois
même de cet organe— Commissaires: MM. Magendie, Payen, Chevreul et Dumas.
Academie de médecine. — 26 septembre. — M. Londe fait un rapport sur diverses observations *
adressées par M. Levrat, de Lyon, et s’arrête particulièrement sur trois cas de superfétation.
— D’après M. Levrat, la superfétation ne serait pas aussi rare qu’on le croit communément.
Si elle paraît si rare, c’est que dans les cas de grossesse multiple les accoucheurs sont dans
l’usage d’aller chercher le second enfant aussitôt après la sortie du premier, au lieu d’at¬
tendre le moment du second travail. L’auteur est porté à croire qu’il y a superfétation dans
tous les cas de grossesse double ; il n’est pas besoin pour cela que la matrice soit double.
Enfin il rapporte un cas dans lequel la superfétation aurait eu lieu malgré une occlusion
du vagin.
Ce dernier fait a d’abord suscité une incrédulité générale; M. Londe a répondu que l’oc¬
clusion était postérieure au dernier accouchement, ce qui enlève tout le merveilleux du fait
et le rend infiniment plus croyable.
M. Royer-Collard a émis à cette occasion quelques idées qui, si elles arrivaient à démons¬
tration, auraient une portée vraiment étrange. On sait, dit-il, qu’une chienne qui, après avoir
été couverte par un chien d’une certaine espèce, et avoir fait sa portée, est couverte plus tard par
un chien d’une autre espèce, peut faire une portée dont les petits ressemblent au premier. Il
semblerait par là que le premier père a laissé quelque chose qui s’est empreint sur les pro¬
duits de la deuxième copulation; et le second père n’aurait fait que donner occasion à la
naissance d’un enfant déjà fécondé, par le premier. En d’autres termes , ajoute M. Royer-
Collard, il ne me paraît pas impossible qu’une femme puisse faire des enfants d’un premier
mari avec un second.
Heureusement l’auteur a déclaré lui-même qu’il n’émettait encore ses idées que sous
forme d’hypothèses ; nous attendrons donc qu’il ait complété ses expériences pour les juger.
3 octobre.— M. Velpeau rend compte d’un travail de M. Delasiauve sur l’action du nitrate
d’argent dans les conjonctivites. Nous y reviendrons.
M. Vannier lit, au nom de M. Delaporte, une observation de hernie scrotale étranglée et
gangrénée, opérée avec succès. Nous avons donné cette observation dans notre Bulletin
clinique.
M. Marchai (de Calvi), met sous les yeux de l’Académie le dessin d’un épispadias observé
chez un jeune militaire, et qu’il considère comme une affection très rare.
10 octobre. — M. Blandin, à l’occasion du procès-verbal, relève l’opinion émise par M. Mar¬
chai sur la rareté de l’épispadias, et dit qu’il l’a vu au moins une dizaine de fois.— MM. De-
lens et Velpeau font observer que M. Blandin confond l’épispadias simple, avec l’épispadias
qui accompagne l’extrophie delà vessie; ce dernier, sans être bien commun, n’est pas à
beaucoup près aussi rare que l’épispadias simple dont on connaît en effet très peu
d’exemples.
M. Leroy d’Étiolle écrit à l’Académie, au sujet delà communication de M. Millot à l’Aca¬
démie des sciences (voyez plus haut), que les propriétés lithontriptiques du suc gastrique ont
été déjà dénoncées par un élève de Spallanzani, qui avait remarqué aussi qu’il ne dissout
pas la pierre elle-même, mais seulement le ciment organique qui en réunit les éléments.
• ( Expériences sur la digestion de l’homme et des différentes espèces d’animaux, par Spal¬
lanzani; 1773, page cii.) M. Leroy ajoute qu’il a injecté du suc gastrique dans des vessies
d’animaux, puis dans des vessies humaines, à la vérité en petite quantité; la vessie ne fut pas
attaquée, mais les calculs ne furent pas dissous.
M. Villeneuve lit un rapport sur deux cas d’accouchement, à la suite duquel s’élève
une discussion sur l’évolution spontanée du foetus. Nous reviendrons sur ce sujet dans notre
prochain numéro.
— M. Malgaigne vient d’être nommé chirurgien à l’hôpital Saint-Antoine.
— Traité des maladies des femmes, qui déterminent des ftueurs blanches , des leucor¬
rhées , etc. ; par II. Blatin et V. Nivet; Paris, 1842, chez Germer Baillière, libraire, rue de
l’École-de-Médecine, 17. — Un vol. in-8°. Prix : 7 fr.
— Mémoire sur le catarrhe de l’oreille moyenne et sur la surdité qui en est la suite , par
E. Hubert Valleroux, D. M. P., à Paris, chez J. -B. Baillière , rue de l’École-de-Médecine , 17.
•— In-8°, de 115 pages. Prix : 2 fr.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 52 pages grand in-8°
Prix de l’abonnement : 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de
Médecine— On s’abonne à Paris, au Bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de
Grenelle-St-Honoré, n° 55. — Tqus les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction,
doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne, rédacteur en chef, rue de l’Arbre-
Sec , n° 22. v
1 ■■ - —————— — ■■ — . - - -
PARIS, iSîFïUMERiS DE PAUL DUPONT EX C‘% Rue de Greoelle-Saiût-lIouoré5 55.
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Par M. MALGAIGIVE.
NOVEMBRE 1843.
SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. — Mémoire sur le cystocèle vaginal, par M. Malgaigne.— Observations
sur les convulsions puerpérales, par Robert Johns. — II. Revue critique.' — Chirurgie. — Delà
fréquence relative du cancer dans les divers âges.— Nouvelle manière de guérir les fistules
de la portion antérieure du conduit parotidien. — Luxation du scaphoïde et du calcanéum
sur l’astragale.— Obstétrique. — Discussion sur l’évolution spontanée du fœtus.— Pharma¬
cologie chirurgicale.— Des élixirs et poudres dentifrices, parM. Désirabode. — III. Bulletin
clinique. — Fracture du calcanéum après une chute sur les pieds, par M. A. Bérenguier
de Rabastens. — IV. Bibliographie. — De pelvi ovatâ cum ancylosi sacro-iliacâ , aut.
E. Martin; avec une planche.— V. Nouvelles et Variétés.— Académies. — Nécrologie. —
Correspondance.
Supplément.— Procès intenté au Journal de Chirurgie; jugement ; consécration de la liberté
de discussion scientifique. — Déclaration de principes des médecins et chirurgiens de France;
adhésions des médecins de Paris et des départements . — Déclaration des internes des hô¬
pitaux de Paris. — Déclaration de la presse médicale de Paris et des départements. — Dé¬
clarations des Sociétés savantes.
TRAVAUX ORIGINAUX.
Mémoire sur le ©ystacèle vaginal % par M* ILilcuocüie.
Dans le cours de mes recherches sur les hernies, j’ai eu de fréquentes occasions
d’agiter des questions de doctrine qui avaient été trop témérairement résolues, et dont
quelques-unes même étaient restées complètement négligées. Ceci s’applique surtout à
ces variétés de déplacements des viscères abdominaux qui se font chez la femme du côté
du vagin, et qui ont reçu le nom générique de prolapsus. Il en est un, le prolapsus circu¬
laire du vagin, dont la description se trouve dans tous les livres, et que je n’ai pas encore
pu rencontrer dans la nature ; un second, beaucoup plus commun que le précédent, était
resté tellement inconnu qu’il n’avait pas de nom dans la langue chirurgicale, et que
j’ai été obligé de lui créer celui de rectocéle vaginal ; enfin je veux aborder aujourd'hui
l’histoire d’un autre prolapsus beaucoup plus fréquent encore, et sur lequel cependant
l’on ne possède que des données rares et fort incomplètes , le cystocèle vaginal.
Et d’abord cette dénomination même soulève déjà une discussion qu’il convient de
vider. Le mot de cystocèle n’a été créé que dans le siècle dernier, pour caractériser une
affection jusqu’alors inconnue; Verdier, dans son -travail sur la hernie de la vessie,
publié en 1753, dit qu’elle a reçu de quelques-uns le nom de hernie cystique ou cysto¬
cèle ; mais il évite de s’en servir dans le cours de son mémoire. Hoin, dont l’essai parut
à la suite de l’ouvrage de Leblanc, en 1782, adopta le dernier; mais il le fit du féminin,
et écrivit la cystocèlevaginale. Chopart suivit cet exemple, imité encore par Boyer; et ce
23
354
TRAVAUX ORIGINAUX.
n’est que dans ces derniers temps qu’on a commencé à dire le cystocèle. Cette discordance
grammaticale se rencontre également pour d’autres mots qui ont la même désinence;
quelques chirurgiens écrivent un hydrocèle, d’autres une hydrocèle y et jusque-là rien
ne fait encore pencher notre choix. Mais il est constant que si quelques-uns de ces mots
ont usurpé le genre féminin, aucun n’est exclusivement de ce genre; tandis qu’il
en est que tout le monde reconnaît comme étant masculins: le bubonocèle , le varico¬
cèle , le sarcocèle , etc. Tous venant de la même souche, ayant une même terminaison,
me paraissent devoir être rattachés au même genre; c’est pourquoi j’écris un hydrocèle ,
un rectocèle , et par suite un cystocèle.
Le cystocèle vaginal , du moins à l’état simple, n’a été signalé que très tard, et il passe
encore aujourd’hui pour une affection fort rare. La première observation que je sache
est celle de Robert, publiée par Verdier ; la deuxième fut communiquée à Hoin par
Chaussier; une troisième fut publiée par Sandifort en 1777 ; Chopart, en. 1791, n’en
citait encore que deux autres, l’une d’Enjourbaut, chirurgien d’Avranches, et l’autre de
Baudelocque; Sabatier, qui avait oublié de consulter Chopart, ne connaissait que les
deux faits de Robert et de Chaussier, auxquels sa vaste expérience ne lui avait permis
d’en ajouter qu’un troisième ; et Boyer, plus pauvre encore; édifiait son article avec
les trois faits de Robert, de Chaussier et de Sandifort. Richter en Allemagne, Monteggia
en Italie, n’en savaient pas davantage ; sir A. Cooper en Angleterre, n’en avait vu qu’un
cas unique, auquel il en avait joint un autre communiqué par le docteur John Sims (1).
Enfin, en 1833, lorsque M. Rognetta entreprit d’élucider l’histoire de cette maladie, il ne
put que réunir à grand’peine les trois observations relatées par Boyer, les deux autres de
sir A. Cooper, une sixième extraite d’un journal anglais, une septième qu’il avait re¬
cueillie lui-même; et complétant ces documents pratiques à l’aide de quelques expé¬
riences tentées sur le cadavre, Userait sans doute parvenu à tracer une description plus
exacte que ses devanciers, s’il n’avait eu la malheureuse idée de rattacher au cystocèle
vaginal le cystocèle périnéal, et de regarder comme deux nuances ou deux degrés delà
même maladie, deux déplacements essentiellement différents.
Là s’arrête, pour ainsi dire, la première période de l’histoire du cystocèle vaginal. Jus¬
que-là il est regardé comme une lésion rare, exceptionnelle, que n’ont pu rencontrer dans
leur vaste clientèle les plus renommés praticiens ; et il n’a fallu guère moins d’un siècle
pour en ramasser péniblement une dixaine d’observations. Tout ce qui se rattache à son
histoire est donc considéré comme une chose curieuse plutôt que comme une chose
utile; il y a à cet égard un consentement universel.
C’est à partir de 1835 seulement que quelques voix s’élevèrent contre cette opinion
générale; et d’abord, une sage-femme fort distinguée, Mme Rondet, ayant à faire préva¬
loir certains pessaires pour lesquels elle avait pris un brevet d’invention, se trouva ainsi
à portée d’examiner un grand nombre de femmes affectées de divers prolapsus; elle
réunit en quelques années jusqu’à 27 observations de cystocèles vaginaux, et écrivit sur
ce sujet un petit mémoire qu’elle adressa à l’Académie royale de médecine. Un rapport
fut fait à cette savante compagnie ; mais tout en ayant l’air d’accepter comme positifs les
faits deMme Rondet, la commission déclarait pourtant qu’elle regardait toujours le cysto¬
cèle vaginal comme peu commun, en ajoutant qu’il était facile de le confondre avec d’autres
hernies. L’Académie, visiblement préoccupée de la même idée, fit un accueil très froid
à ce mémoire; la presse ne fut guère moins dédaigneuse, et je fus le seul à cette époque
qui, dans la Gazette médicale, soutint, contre la commission et contre l’Académie, qu’en-
(!) Voyez Mémoires de l'Académie royale de Chirurgie, tom. II, page 33.— Leblanc, Précis
d' opérât, de chirurgie, t. II, p. 368; — Sandifort, Obs. anatomico-pathologicce, tom. I; —
Chopart, Traité des maladies des voies urinaires, édit, de 1821, tom. I, pag. 393; —
Sabatier, Médecine opératoire, édit, de 1832, tom. III, pag. 678; — A. Cooper, Œuvres
complètes, trad. française, pag. 364 et 365.
355
MALGAIGNE. — MÉMOIRE SUR LE CYSTOCÈLE VAGINAL.
tre les hernies par le vagin le cystocèle était une des plus fréquentes ; et quelques mois
plus tard, je le signalais comme étant la plus fréquente de toutes (1).
Depuis cette époque il a été publié peu de documents nouveaux pour l’histoire du cys¬
tocèle vaginal; et je ne vois guère à citer que quelques articles de M. Eguisier puisés
dans la pratique de M. Tanchou, et plus récemment un mémoire deM. Jobert lu à l’Aca¬
démie de médecine (2). Or, de ces deux auteurs, le premier se borne à insister sur la
fréquence du cystocèle et du rectocèle, qu’il semble mettre à cet égard sur le même plan;
le second professe que le cystocèle est toujours accompagné de chute de la matrice , ce
qui ne tend à rien moins qu’à rayer de la pathologie externe le cystocèle vaginal
simple, tel que je vais le décrire.
Je reviens donc aujourd’hui sur mes assertions antérieures, et je me propose avant
tout de démontrer, non plus que le cystocèle vaginal est une affection très fréquente, non
pas même qu’il est le plus commun des prolapsus vaginaux , mais d’abord qu’à l’état
simple il est plus commun qu’à l’état compliqué, et ensuite qu’en le considérant dans
l’un et l’autre état, il est à lui seul aussi commun pour le moins que toutes les autres
variétés de prolapsus prises ensemble. -
Je sais bien tout ce qu’une assertion aussi tranchée et en quelque sorte aussi violente
peut rencontrer d opposition. Lorsque Mme Rond et s’en alla dire timidement à l’Académie
qu’elle avait vu à elle seule en quelques années plus de cystocèles que depuis 80ans tous
les observateurs ensemble, elle eut grand soin de rechercher pourquoi elle avait été si
heuieuse, de ménager une porte de salut à l’ amour-propre des chirurgiens, et elle allé¬
gua que les femmes éprouvent une répugnance invincible à se soumettre à l’exploration
des hommes. On lui répondit d’une façon assez fière que trop de femmes acceptent le
ministère des accoucheurs pour que son explication fût valable; et, en effet, je crois bien que
cette raison n est pas la bonne. Dites, si vous le voulez , que les chirurgiens, habitués à
toucher sans voir et préoccupés de l’idée de la rareté extrême du cystocèle, ont glissé à
côté sans le reconnaître, ou l’ont confondu avec leur prétendu prolapsus du vagin; que,
fréquemment aussi, consultés pour des accidents qui pouvaient dépendre d’une pareille
tumeur, ils les ont attribués à toute autre cause, et n’ont pas même songé à l’explora¬
tion directe ; enfin peut-être est-il arrivé pour cette affection ce qui a eu lieu pour bien
d auties legardées aussi comme rares, et qui se sont révélées plus communes dès
qu’on s’est occupé avec succès de leur traitement; quoi qu’il en soit, les chiffres sont
inexorables, et il n est pas inutile d’ajouter qu’avant de me prononcer d’une manière
aussi explicite, j’ai consommé cinq années à la vérification de résultats obtenus déià
dès 1835. J
Durant les deux mois d’octobre et novembre 1835, il s’était présenté au bureau cen¬
tral des hôpitaux de Paris 435 individus venant chercher des bandages herniaires ou
des pessaires ; sur ce nombre il y avait 100 femmes; sur ces 100 femmes 30 por¬
taient des prolapsus vaginaux. Ces trente femmes étaient réparties de la manière
suivante :
8 étaient affectées de cystocèles simples.
— — de rectocèles simples.
— — de chutes de matrices ou métrocèles simples.
— — d’un cystocèle ou d’une hernie inguinale.
— * — d’un cystocèle et d’une hernie crurale.
— — d’un cystocèle et d’une hernie ombilicale.
— — d’un cystocèle avec une exomphale et une hernie de la ligne blanche.
6 présentaient un cystocèle compliqué d’un rectocèle.
2 — un cystocèle joint à une chute de matrice.
(1) Voyez Gazette médicale , 1855, pag. 666 et 751 ; et 1856 , pag. 220.
(2) Gazette des Hôpitaux, 1858, pag. 265, 561 et 381 .-Mémoires de Y Académie royale
de méd-ecine, 1810, tom. VIII.
356
TRAVAUX ORIGINAUX.
2 — un cystocèle avec chute de matrice et rectocèle .
l — un rectocèle avec une chute de matrice.
l — un rectocèle avec une hernie ombilicale.
i — une chute de matrice au 2e degré avec un relâchement de la paroi
vaginale postérieure, ou si l’on veut un petit prolapsus partiel du
vagin.
J’ai présenté ainsi les cystocèles avec les hernies proprement dites qui s’y surajoutent
quelquefois, afin de mettre le lecteur à même de juger du rapport qui existe entre
les uns et les autres; et, pour le dire ici par avance, à l’exception de quel¬
ques femmes malheureusement constituées, on voit que presque toujours les pro¬
lapsus vaginaux ou les hernies abdominales se montrent isolément ; et que l’une de
ces affections, en épuisant la tendance des viscères à élargir la cavité abdominale, sem¬
ble être une garantie contre l’autre. Mais il doit demeurer bien entendu qu’un cystocèle
existant en même temps qu’une hernie inguinale, par exemple, restera toujours pour
nous un cystocèle simple; et je n’admettrai comme complication réelle que la présence
de quelque autre prolapsus vaginal.
Ceci bien établi, si vous considérez d’abord les cystocèles simples , vous en trouverez
12 pour 10 cystocèles compliqués. En ne comparant que les prolapsus simples, vous
avez 12 cystocèles, 4 rectocèles, 2 chutes de matrice. Si vous examinez ensuite les cas
où plusieurs prolapsus se compliquent, vous trouverez encore là, sur 12 cas, 10 femmes
affectées de cystocèles, 9 de rectocèles, 6 de chutes de matrices, 1 de chute du vagin.
Enfin, isolez chaque espèce de prolapsus , pour les additionner ensuite sans vous in¬
quiéter du nombre des malades ; il se trouvera pour les 30 femmes, 44 prolapsus ainsi
répartis :
22 cystocèles.
13 rectocèles.
8 chutes de matrices .
1 prolapsus de la muqueuse vaginale.
C’est-à-dire la moitié juste pour les cystocèles. Je pourrais ajouter ici que dans l’es¬
pace de cinq années passées au bureau central, j’ai toujours retrouvé la même fré¬
quence des cystocèles. Je l’avais annoncée à l’avance, dans le cours public que je fis au
bureau central ennovembre et décembre 1839 ; etalors, comme d’habitude, j’avais fait voir
et toucher à mes élèves une grande quantité de cystocèles, quelques rectocèles, fort
peu de chutes de matrices, et pas un seul cas de prolapsus limité au vagin. Mais quand
je me décidai à mettre en ordre ce travail, je compris que ces résultats que je trouvais au
fond de mes souvenirs ne pouvaient entraîner pour les autres une certitude égale à celle
d’une nouvelle série d’observations bien recueillies; et quelque ennui qu’il y eût à ras¬
sembler encore les faits un à un sur une affection devenue pour moi si vulgaire, je
résolus de profiter du dernier service que j’avais à faire au bureau central dans les mois
de mai et juin 1840, pour prendre des notes exactes sur toutes les femmes qui se pré¬
senteraient à la visite avec des hernies ou des prolapsus.
Or, à part celles qui se présentèrent le 12 juin, jour où une indisposition m’empêcha
de me rendre au cours ; à part aussi peut-être quelques retardataires qui venaient après
que nous avions quitté la salle des visites, nous soumîmes à l’examen dans ces deux mois
89 femmes, sur lesquelles 26 accusèrent des prolapsus par le vagin. Je me sers à des¬
sein de cette expression ; en effet, de ces 26 femmes, l’une, dont je rapporterai plus loin
l’histoire, avait eu un prolapsus disparu depuis spontanément; une autre venait requé¬
rir unpessaire pour un prolapsus dont il n’existait dans le moment aucun vestige, mais
qui se manifestait, au dire de la malade, dès qu’elle travaillait; il nous resta donc
seulement 24 sujets bien examinés. La répartition s’en faisait de la manière suivante
9 cystocèles simples.
3 rectocèles.
2 chutes de matrice.
MALGAI GNE. — MÉMOIRE SUR LE CVSTOCÈLE VAGINAL.
357
2 cystocèles avec hernie inguinale simple ou double.
1 cystocèle avec une exomphale.
4 cystocèles avec chutes de matrice.
1 cystocèle avec prolapsus partiel de la muqueuse vaginale ou cysto-élytrocèle.
1 rectocèle avec hernie inguinale.
1 rectocèle avec chute de matrice.
Vous voyez là 12 cystocèles simples contre 5 compliqués; — sur 6 femmes atteintes
de plusieurs prolapsus à la fois, 5 portant des cystocèles ; — et enfin, sur un total de 30
prolapsus , 17 cystocèles, 5 rectocèles, 7 chutes de matrice, et un prolapsus de la mu¬
queuse vaginale. Comme je me suis assuré qu’aucune des femmes comprises dans le pre¬
mier tableau ne se retrouvait dans le second, on peut donc établir un total général d’où
ressortiront les proportions suivantes: pour 74 prolapsus,
59 cystocèles.
18 rectocèles.
15 chutes de matrices;
2 élytrocèles.
D’où l’on voit que mon assertion est pleinement justifiée , et que les cystocèles
forment au moins la moitié du nombre de tous les prolapsus vaginaux pris ensemble.
J’ai attaché une grande importance à bien établir d’abord cette fréquence du cystocèle,
parce que je la crois de nature à faire une petite révolution et dans le dogme et dans la
pratique. Dans ces traités classiques où l’on parlait si complaisamment de Ja chute de
matrice, accident assez rare, et de la chute du vagin, lésion infiniment plus rare encore,
il faudra bien désormais accorder la première place au cystocèle et au rectocèle, dont
on ne s’occupait pas. Dans la pratique, lorsque le chirurgien sera consulté pour certains
accidents qui relèvent de l’un ou de l’autre, il aura désormais les yeux ouverts sur cette
cause nouvelle ; et, dans d’autres cas, si le toucher lui révèle un prolapsus quelconque à
travers la vulve , il saura mieux de quelle importance est be diagnostic différentiel,
attendu que les moyens qui conviennent à la chute de l’utérus, par exemple, seraient sans
efficacité pour la hernie de la vessie ou du rectum.
Abordons maintenant l’étude des causes, et d’abord celle des prédispositions.
Certains âges n’apportent-ils pas ici une prédisposition réelle ? M. Jobert écrit que le
cystocèle apparaît à un âge avancé, presque toujours au moins après la 40e année.
Cela paraîtra d’autant plus hasardé que les trois femmes dont M. Jobert rapporte
l’histoire en avaient été atteintes précisément toutes trois avant 40 ans. De même, sur les
22 femmes de ma première série,
2 avaient eu leur cystocèle de 22 à 27 ans.
9
6
1
1
t
de 30 à 40
de 40 à 50
à 52 ans.
à 63
à 72
Sur les 17 femmes de la seconde série ,
1 avait eu son prolapsus à 27 ans.
7 — ■ — de 30 à 40 ans.
3 — — de 40 à 50
3 — — de 50 à 60
2 — — à 62 ans.
A s’en rapporter à ces chiffres, ce serait donc surtout dans l’intervalle de 30 à 40 ans,
puis dans celui de 40 à 50 que se produiraient le plus communément les cystocèles ; il y
en aurait fort peu de 20 à 30 , et point avant l’âge de 20 ans. Mais ce serait trop hâti¬
vement conclure : d’une part les faits ne sont pas assez nombreux sans doute; et d’autre
part nous ne saurions faire abstraction de ceux que possède déjà la science. En réunis¬
sant les observations rapportées par Robert, èandifort, Chaussier, Sabatier, sir A. Cooper,
358
TRAVAUX ORIGINAUX.
Mme Rondet, MM. Rognetta, Eguisier et Jobert, on arrive à un total de 19 cas ou l’épo¬
que d’apparition du cystocèle a été suffisamment indiquée ; et l’on en trouve alors,
1 à 17 ans.
1 à 18
6 de 20 à 30 ans.
6 de 30 à 40
4 de 40 à 50
1 à 53 ans.
D’où l'on voit qu’il peut avoir lieu dans un âge beaucoup plus jeune qu’il ne m’a été
donné de l’observer ; et comme d’un autre côté je l’ai vu arriver à 63 et même à 72 ans,
il en résulte que nul âge, si ce n’est l’extrême jeunesse avant la puberté, et l’extrême
vieillesse, ne peut jusqu’à présent s’en dire à l’abri. Je le répète d’ailleurs ; il faut, pour
établir cette influence des âges, un nombre de laits bien plus considérable, sous peine de
voir une série nouvelle, même très faible, ruiner les conséquences témérairement tirées ;
c’est ainsi que, dans mon mémoire sur le rectocèle vaginal, j’avais noté que 12 femmes
sur 13 avaient eu leur rectocèle avant 50 ans ; tandis que sur les cinq rectocèles observés
en mai et juin 1840, je n’en trouve qu’un seul développé à 36 ans, et les quatre autres
entre 50 et 60. On pourrait, il est vrai, se demander si le cystocèle simple n’affection¬
nerait pas d’autre période de la vie que celui qui est compliqué de chute de matrice
par exemple ; mais en examinant toutes mes observations sous ce nouveau point de
vue, je n’ai trouvé aucune différence assez sensible pour mériter- quelque attention.
Toutefois, les cas de cystocèles apparus avant l’âge de 20 ans, et passé celui de 50,
sont si rares qu ils peuvent passer pour des exceptions ; et il y a une prédilection
manifeste pour cette période de la vie où la conception joue un si grand rôle. Cette pré¬
dilection, nous l’avions trouvée de même pour le rectocèle vaginal, et elle se trouvait liée
à une prédisposition résultant d’accouchements antérieurs. Le cystocèle n’échappe pas
non plus à cette autre influence. Dans la série de 1835, sur 20 femmes qui purent pré¬
ciser le nombre des couches qui avaient précédé l’apparition du prolapsus,
7 avaient eu i enfant.
2 — - 2 enfants.
3—3
2—4
2—5
1 — 6
1 - 7
1 — 11
1 — 15
Et enfin revient ici cette femme dont il a été question dans mon mémoire sur le recto-
cèle, laquelle avait eu 17 enfants dont 9 en trois couches, et qui avait gagné à la fois un
cystocèle et un rectocèle durant sa dernière grossesse.
Dans la série de 1840, trois femmes
14 autres ,
ne furent point interrogées sur ce point ; sur les
1 avait eu 1 enfant.
1 —
2 enfants.
4 —
3
1 —
7
1 —
8
1 —
9
2 _
11
La douzième avait eu plusieurs enfants auparavant, mais en ayant eu encore plusieurs
après, elle ne pouvait fixer le nombre de ceux qui avait précédé le cystocèle. Les deux
dernières n’avaient jamais été enceintes.
La plupart des observations des auteurs montrent également le cystocèle préparé pour
MALGAIGNE. — MÉMOIRE SUR LE CYSTOCÈLE VAGINAL.
359
ainsi dire par un ou plusieurs accouchements antérieurs. Dans quelques cas ce point
n’est pas noté, et il demeure douteux s’il faut accuser la négligence de l’observateur ou
si le cystocèle s’était montré avant toute grossesse. Mais pour deux malades au moins le
doute n’est pas permis. Le premier fait appartient à Sandifort; il concerne une vierge,
virgo, âgée de 25 ans, sujette depuis plusieurs années à de violentes attaques d’hystérie,
et à une toux convulsive sèche qui résistait à tous les antispasmodiques. Après ces
accès de toux survenait une rétention d’urine, et ce fut en explorant alors la vessie que
Sandifort reconnut le prolapsus. L’autre exemple, dû à sir À. Cooper, est celui d’une
jeune fille, a girl , âgée de 17 ans, qui entra à l’hôpital de Guy pour un cystocèle vagi¬
nal assez volumineux; l’observateur ne dit rien de la cause qui l’avait produit. Pour ma
part, jusque dans ces derniers temps, je n’avais pas rencontré de cas de ce genre, sans
doute parce que j’avais négligé de m’enquérir de cette circonstance sur toutes les femmes
qui m’avaient passé sous les yeux. Il est probable en effet que cela ne doit pas être excessi¬
vement rare, puisque j’en ai vu deux exemples dans le cours du mois de juin 1840. Le
premier concernait une femme mariée, âgée de 48 ans, et qui avait eu un cystocèle simple
à 45 ans, par suite d’une chute sur le siège. L’autre femme était une veuve, âgée de
02 ans ; le cystocèle ne datait que de quelques mois, et était venu lentement ; elle en
attribuait la cause à ce qu’elle avait porté des baquets pleins d’eau. L’une et l’autre
m’affirmèrent qu’elles n’avaient jamais été enceintes ; leur âge, leur état civil ne lais¬
saient guère soupçonner de motif de mensonge; et l’état de l’abdomen, de la vulve et
du col utérin était parfaitement en accord avec leur assertion. Enfin, tout récemment j’ai
eu occasion de traiter un cystocèle chez une demoiselle de 29 ans dont l’orifice vaginal
fort étroit semblait témoigner l’intacte virginité ; le prolapsus était survenu à l’âge
de 27 ans.
Mme Rondet a rangé parmi les prédispositions les professions qui exigent un grand
développement des forces musculaires ; plusieurs de ses malades étaient blanchisseuses,
d’autres domestiques, chargées du frottage des appartements. M. Jobert adopte cette
idée, et signale de plus la station debout habituelle, et l’exercice fréquent des membres
inférieurs. Cela est spécieux sans doute; mais l’habile chirurgien que je viens de citer
appuyant ses assertions sur les faits publiés avant lui et non sur les siens propres, il
faut bien établir que ces faits antérieurs sont trop peu nombreux et trop peu circonstan¬
ciés pour démontrer rien de semblable. Les vues étiologiques de Mme Rondet, mieux
fondées en apparence, ne doivent encore être admises qu’avec une certaine réserve; si
1 on traite des femmes du peuple, presque toutes travaillent plus ou moins ; si l’on ne
prend ses observations que dans les classes aisées, il n’y a plus de profession à accuser.
J’ai noté la profession de 21 de mes malades, et j’ai trouvé qu’elles se répartissaient
entre 14 professions différentes ; d’ailleurs l’étude des causes déterminantes fera voir
que l’influence de la profession doit être fort limitée. Il m’a paru toutefois assez remar¬
quable de trouver sur ces 21 femmes, cinq blanchisseuses ; l’humidité dans laquelle elles
vivent aurait-elle pour effet de relâcher les tissus?
Il y a quelque chose de singulier dans la manière dont se développe le cysto¬
cèle. Sur les 22 femmes de ma première série, 20 seulement furent interrogées sur la
cause qui 1 avait déterminé ; et sur ces 20, dix me répondirent que la tumeur était
venue à la suite de couches ; aucune, notez ceci, durant le travail de l’enfantement. La
plupart ne pouvaient même fixer le jour où le cystocèle s’était produit; elles s’en étaient
aperçues lorsqu enfin elles avaient quitté le lit. Chez quelques-unes l’apparition ou du
moins la découverte du prolapsus datait d’un peu plus tard ; ainsi , chez une femme de
22 ans, le cystocèle s’était révélé quinze jours après un premier accouchement qui
d ailleurs avait été très facile; mais aucune de ces femmes n’accusait d’efforts, de
chute, en un mot aucune cause violente extérieure ou intérieure. Sur les 17 malades
de la deuxième série, 8 se trouvaient dans le même cas* et faisaient des réponses
analogues.
300
TRAVAUX ORIGINAUX.
Sur les 19 femmes restant dans les deux séries ,
2 avaient eu leur cystocèle durant la grossesse ; l’une à 7 mois ; l’autre, sans fixer aussi
précisément l’époque , nous dit vers la fin , la cause déterminante demeurant
inconnue ;
6 hors du temps de la grossesse et des couches, également sans cause connue; l’une
d’elles, qui ne s’en aperçut que neuf mois après ses couches, regardait celles-ci
comme l’ayant de loin déterminé ;
1 à la fin de la grossesse, trois jours avant l’accouchement , mais cette fois en portant
une charge;
4 hors du temps des couches ou de la grossesse, en soulevant ou portant des fardeaux ;
3 à l’occasion de chutes ; entre autres une femme de 45 ans en tombant sur le siège;
3 en travaillant : de ces trois l’une accusait ses occupations habituelles, sans pouvoir
fixer le jour de l’apparition de la tumeur ; chez les deux autres elle était venue
plus manifestement par suite d’efforts : l’une l’avait gagnée en balayant , l’autre en
tirant une voiture de porteur d’eau.
De telle sorte qu’en résumé, sur un total de 37 observations,
21 femmes, ou plus de moitié, avaient eu leur cystocèle en temps de grossesse ou de
couches; et une seule sur ces 21 accusait un effort;
26, ou plus des deux tiers, l’avaient eu ainsi sans cause déterminante connue;
11 seulement, par suite d’efforts ou de chutes, à l’exclusion de toutes autres vio¬
lences extérieures.
Je rappellerai ici que dans mon mémoire sur le rectocèle vaginal, je n’avais trouvé
également que 4 femmes sur 14, moins du tiers, qui accusassent des efforts ou des
violences du dehors ; toutes les autres avaient été affligées de leur prolapsus à la suite de
couches ou durant la grossesse.
Il resterait maintenant une question à élucider : les efforts de l’accouchement ne peu¬
vent-ils passer pour une cause déterminante suffisante ; et les femmes qui ont reporté à
quelques jours plus tard la date de leur cystocèle ne le portaient-elles pas à partir de
l’accouchement même? On pourrait penser, en effet, que tant que la femme garde le lit,
le cystocèle, faisant moins de saillie, sera demeuré inaperçu, pour se révéler tout à coup
dès que la marche l’aura fait proéminer davantage. Cette conjecture est spécieuse, et
surtout elle satisfait l’esprit en assignant une cause matérielle, efficace, à une lésion qui
autrement ne s’explique pas aussi bien ; mais jusqu’à plus ample informé, il ne fau¬
drait pas se hâter de prendre une hypothèse pour une réalité ; et il faut se souvenir que
d’autres cas fort nombreux de cystocèles, survenus en dehors du temps des couches,
njanquent également d’une cause déterminante au moins appréciable.
(La fin au prochain numéro.)
Observations sur les eonvnlsions puerpérales * lues à la société
obstétricale de Dublin, par Robert «Johns , vice-président de cette
société, médecin assistant à l’hôpital des femmes en couche, etc. (1).
Parmi les affections qui surviennent chez les femmes en couche, il y en a peu qui offrent
plus de danger, qui exposent plus à une terminaison fatale, et certainement il n’en est
pas de nature à exciter plus d’effroi parmi les assistants, que les convulsions puerpéra¬
les. Je ne veux pas ici essayer d’en faire l’histoire complète; je désire seulement signa¬
ler quelques faits pratiques sur lesquels les auteurs n’ont pas assez fortement insisté, et
d’autres qui ont été complètement passés sous silence. Peut-être plusieurs de ces faits, si¬
non tous, sont-ils déjà connus des accoucheurs vieillis dans la pratique ; car on ne sau¬
rait nier que la mortalité dans les convulsions puerpérales a considérablement décru de¬
puis quelques années, circonstance que l’on ne peut guère expliquer que par une meil-
(1) The Dublin Journal of med. science ; septembre 1845,
R. JOHNS. — OBSERVATIONS SUR LES CONVULSIONS PUERPÉRALES. 361
leure entente de la maladie et un traitement mieux approprié ; mais ils peuvent avoir
échappé aux jeunes praticiens, et je désire qu’ils trouvent à la fois de l’intérêt et de l’uti¬
lité dans ces observations, empruntées au livre de la nature, le seul qui mérite une
entière confiance.
Le premier fait important sur lequel je veuille appeler l’attention, c’est que cette
redoutable affection ne se montre pas sans avertissements valables et suffisants, mais
qu’elle a des phénomènes précurseurs, qui, si l’on y porte une attention convenable,
peuvent servir à faire éviter entièrement les convulsions. L’expérience m’a donné à
cet égard une conviction pleine et entière; et d’ailleurs il me sera facile de le démontrer
d’une manière péremptoire, à l’aide des observations que la bienveillance du docteur
Johnson m’a permis d’extraire des registres de notre hôpital.
Tout le monde sait que dans les derniers mois de la grossesse, il survient très fré¬
quemment un gonflement et un oedème des extrémités inférieures, et ces symptômes
sont justement considérés comme une complication légère et sans danger. Mais si
une pareille affection s’observe aux parties supérieures du corps, comme aux mains et
aux bras, au cou et à la face, le cas requiert alors un examen plus attentif et plus
sévère; car si, en même temps que ce symptôme, il existe de la céphalalgie, de la pe¬
santeur de tête ou des étourdissements, des bourdonnements dans les oreilles, une perte
temporaire de la vision, de vives douleurs à l’estomac, avec la face colorée, il y aura
risque de convulsions, risque qui se convertira en certitude, i° si la femme est à sa pre¬
mière grossesse ou a éprouvé de semblables accidents dans ses premières couches ; 2° si la
tête de l’enfant se présente comme dans l’accouchement naturel ; et 3° si la femme est
d’une constitution replète et pléthorique.
1° — Je sais parfaitement que l’on a rapporté quelques cas rares de femmes qui avaient
eu pour la première fois des convulsions dans des grossesses postérieures ; toutefois,
sans combattre leur authenticité, ces cas sont en si petit nombre qu’ils ne sauraient in¬
firmer le principe général que je cherche à établir; ce sont purement des exceptions à la
règle. Et cette règle, à mon sens, peut être démontrée avec une évidence suffisante pour
satisfaire tout observateur consciencieux et impartial. Je n’attache que peu de poids à
mon expérience personnelle; mais, si limitée qu’elle soit, elle porte directement sur la
question; car je n’ai jamais vu de convulsions que dans des premières grossesses, ou
chez des femmes qui en avaient été déjà auparavant atteintes. Yoici d’ailleurs d’autres
preuves.
On peut voir, dans les observations empruntées au registre de notre hôpital, que 9
femmes qui eurent des convulsions et 12 qui en furent menacées dans le cours des deux
dernières années, étaient toutes enceintes pour la première fois, à l’exception de 2, les¬
quelles avaient eu des convulsions dans leurs premières couches.
Le docteur Collins, dans son excellent Practical Treatise on Midwifery , rapporte 30
cas de cette affection, survenus dans cette institution pendant sa maîtrise; sur les 30
femmes 29 étaient primipares : la dernière avait déjà eu un enfant, mais elle avait eu
des convulsions dans ses premières couches.
Sur 19 cas rapportés par le docteur Clarke, 16 se rattachaient à des premières gros¬
sesses.
Des 48 cas de convulsions énumérés par le docteur Merriman, 36 concernaient égale¬
ment des femmes primipares.
Des 46 femmes dont les observations ont été publiées par le docteur Robert Lee de
Londres, 30 étaient à leur premier enfant.
Et dans aucun des cas exceptionnels rapportés par les docteurs Clarke, Merriman et
Lee, et dont ils ont été témoins, il n’est dit en aucune 'manière si les femmes avaient eu,
oui ou non, des convulsions dans leur premier travail.
2°— Les convulsions arrivent si rarement dans les présentations non-naturelles , que
quand l’enfant présente une partie autre que la tête , il y a nécessairement très peu à
craindre de les voir survenir. Ainsi, dans les 21 cas que j’ai vus à l’hôpital, la tète se
362 TRAVAUX ORIGINAUX.
présentait invariablement; et je n’ai jamais rencontré pour ma part d’autre présen¬
tation.
Sur les 30 cas du docteur Collins, il y avait 29 présentations de la tête, et une seule
des pieds.
Dans tous les cas du docteur Lee, le foetus présentait la tête; et je tiens de lui qu’il
n’a jamais observé de convulsions dans un accouchement non' naturel.
Le docteur Johnson m’a informé qu’il avait vu une fois, mais rien qu’une fois, des
convulsions dans une présentation des fesses.
Mais, à part la position de l’enfant, la longueur du travail paraît avoir une influence
considérable sur la production des convulsions ; car une femme peut en avoir présenté
tous les symptômes précurseurs, et cependant y échapper quand le travail se fait avec
une grande rapidité ; tandis que s’il se prolonge, elle n’a que peu de chances de les éviter,
à moins qu’on n’emploie de bonne heure, à cet effet, des mesures actives. Ainsi, il résulte
des faits observés dans notre hôpital, aussi bien que du tableau du docteur Collins, que
rarement les convulsions arrivent avant que le travail ait déjà duré plusieurs heures. Ce
sont là deux points importants pour lesquels je suis arrivé à des conclusions différentes
de celles de M. Velpeau, qui professe que la mauvaise position de l’enfant est une
cause de convulsions, et qui compte le travail accéléré parmi leurs causes excitantes.
En confirmation de ces idées, on peut observer que dans la plupart, sinon dans tous
les cas qui se sont offerts à mon observation, les mêmes symptômes précurseurs s’étaient
montrés avant le travail; et je pense que si on leur avait donné à cette période toute l’at¬
tention requise, les convulsions subséquentes auraient pu être évitées, attendu que,
chez d’autres femmes qui avaient présenté les mêmes symptômes, l’adoption d’un trai¬
tement préventif dans le dernier mois de la grossesse a produit évidemment l’effet désiré.
Ce traitement consiste (pour les cas légers), dans l’administration de potions pur¬
gatives ou laxatives, de manière à régulariser l’action des intestins et à tenir le ven¬
tre modérément ouvert, en y joignant des diurétiques, et la libre exposition de la
femme au grand air ; et cela est généralement suffisant. Mais si le cas est urgent ou
menaçant, il faut recourir à la saignée par la lancette. Règle générale, cette évacuation
doit se faire très largement, en se dirigeant toutefois, comme dans tout autre cas, selon
la force, le tempérament et la constitution des malades, et peut-être aussi selon la
période à laquelle on est appelé. La saignée peut être modérée en proportion de l’éloi¬
gnement du travail; mais quand celui-ci est commencé, il n’y a pas de temps à per¬
dre; le traitement doit être actif, énergique et décisif; à cette période l’administration
du tartre émétique à doses nauséeuses est une excellente ressource.
Les convulsions, sous l’influence de ce traitement, deviennent rarement fatales par
elles-mêmes ; mais elles semblent fréquemment prédisposer à l’inflammation du péri¬
toine ou de l’utérus, qui peut apparaître vers le deuxième ou troisième jour après la
délivrance, et qui suit généralement une course rapide. Ainsi, la femme échappée aux
convulsions a un autre danger à courir, et l’autopsie des malades mortes après les atta¬
ques prouvent que la mort est due à une métrite ou à une péritonite. Chez les deux
femmes qui ont succombé dans notre hôpital, on verra que la péritonite s’est déclarée
dans un très court délai, et a été très rapidement mortelle; et plusieurs autres qui ont
guéri ont été frappées de la même affection, bien qu’à un moindre degré d’intensité.
Dans trois des cinq cas rapportés par le docteur Collins, il y avait aussi des traces ma¬
nifestes d’une inflammation abdominale. La connaissance de ce fait contribuera à dimi¬
nuer la mortalité après cette redoutable maladie, si elle conduit à faire adopter un plan
de traitement prophylactique, tel que l’administration du mercure à petites doses ; et si
nos efforts échouent, et que la péritonite se déclare, nous avons encore l’avantage
d’avoir fait prendre à la malade une certaine quantité de ce médicament, circonstance
de la plus grande importance si l’on considère la marche rapide de ces sortes de cas.
Des faits que je viens de signaler, résulte une conséquence trop évidente pour avoir
besoin d’y insister : c’est qu’il importe à tout médecin de visiter sa malade et de s’assu-
U. JOHNS. — OBSERVATIONS SUR LES CONVULSIONS PUERPÉRALES. 363
rer de la santé générale durant les derniers mois de la grossesse, et plus particulièrement
si elle est enceinte pour la première fois.
Feu le docteur John Clarke de Londres, dans ses Practical Essays on the management
of Pregnancy and Labour , a donné sur ce point quelques remarques d’une haute valeur;
j’en reproduirai l’extrait suivant:
e En ce qui concerne le régime général des femmes grosses , nous devons toujours
nous rappeler que la marche du prochain travail et ses conséquences dépendront beau¬
coup de l’état antérieur de la santé de la femme. Dans toutes les prescriptions laites
durant la grossesse, il faut donc considérer les effets qu’elles peuvent produire et sur
l’accouchement et sur la santé delà femme après l’accouchement.
« La disposition naturelle des femmes enceintes tourne vers la pléthore, et vers ces
affections qui ont été dénommées maladies par accroissement d’action. Si cette dispo¬
sition pléthorique et cette action augmentée sont entretenues ou aggravées par une ali¬
mentation peu convenable ou échauffante, par un violent exercice, par l’usage immo¬
déré et imprudent des liqueurs fortes, il est évident que l’excitation produite par le
seul effet du travail de l’enfantement sera suffisante, dans une constitution ainsi pré¬
disposée, pour produire de la fièvre. Pour s’en tenir à l’abri, les femmes, durant leur
grossesse, doivent éviter avec le plus grand soin tout excès de table, et suivre un régime
de nourriture qui ne les excite ni durant la digestion ni après. Les fruits, les légumes,
le laitage, sont particulièrement convenables, en y joignant l’usage très modéré des
viandes, des liqueurs fortes et des épices. L’exercice est utile, mais pris également avec
modération, et autant que possible dans un air pur.
« Avec une attention constamment dirigée sur tous ces points, nous conduirons si
bien les femmes à travers la grossesse, qu’elles arriveront à l’accouchement en parfaite
santé, avec la constitution préparée à soutenir tous les efforts du travail, et sans les
exposer le moins du monde aux affections qui en sont la suite. a
Je n’ai plus qu’à répéter ce que j’ai déjà avancé avec une conviction entière, que les
convulsions puerpérales n’arrivent presque jamais que dans les cas de premières cou¬
ches, ou quand l’enfant présente la tête ; d’où il suit pour la pratique, que la même classe
de symptômes qui, avec ces deux conditions, donneraient à craindre une attaque de con¬
vulsions, deviennent presque entièrement insignifiants quand la femme a déjà eu des
enfants sans avoir d’attaques de ce genre, ou quand la présentation est non naturelle.
Mais lorsque ces symptômes précurseurs montrent le péril imminent, il est de la plus
grande importance de prévenir les convulsions autant que possible, non-seulement à
cause du danger qu’elles entraînent immédiatement et directement, mais parce qu’elles
laissent un germe de maladies formidables pour plus tard, ainsi que le montre le fait
suivant :
Une dame âgée de 40 ans, ayant eu une attaque d’apoplexie, en est restée paralysée d’un
côté, et traîne ainsi sa misérable existence, ayant aussi presque perdu l’intelligence. Par
l’histoire des antécédents, on voit qu’elle a eu ce gonflement à la face et aux membres supé¬
rieurs que j’ai décrit plus haut, accompagné de céphalalgie, dans sa première grossesse.
Le médecin n’y fit pas attention; et quand le travail arriva, elle fut prise d’une violente
attaque de convulsions puerpérales. Depuis cette époque jusqu’à l’intervention de l’hé¬
miplégie, la malade avait de temps à autre éprouvé des maux de tête, qu’elle-même et
ses amis considéraient comme la conséquence des convulsions puerpérales, attendu
qu’elle n’en avait jamais souffert auparavant.
Il reste à signaler un autre fait qui se rattache aussi à f histoire des convulsions puer¬
pérales, et qui n’est pas sans importance. Lorsqu’une femme, sujette antérieurement à
des attaques d’épilepsie, se marie et devient enceinte, on peut demander si l’affection
antérieure exercera une influence fâcheuse sur la grossesse et sur l’accouchement. Or,
bien que l’épilepsie ait été regardée par quelques-uns comme une prédisposition aux
convulsions puerpérales, et que les deux affections semblent être de même nature, je
dirai cependant que l’épilepsie paraît soumise à une toute autre loi, tellement que les
364 TRAVAUX ORIGINAUX.
femmes qui en étaient atteintes semblent moins sujettes à ses attaques durant la grossesse
que dans tout autre temps.
Baudelocque dit que, lorsque l’épilepsie est une affection constitutionnelle, les accès
qui surviennent durant la grossesse n’ont aucune influence fâcheuse sur la gestation.
Velpeau écrit que la grossesse paraît suspendre entièrement les accès d’épilepsie. Je ne
saurais adopter ce sentiment dans toute son étendue ; car il est des femmes qui ont des
accès de temps à autre durant la gestation ; et tout récemment il s’en est présenté un
cas remarquable dans notre hôpital. Une femme entra dans la salle de travail avec des
brûlures à la face fort étendues et non encore guéries ; ces lésions provenaient d’un accès
d épilepsie qu’elle avait eu quelques jours avant l’accouchement, et pendant lequel elle
était tombée dans le teu. L’accouchement n’en fut pas moins heureux, et elle n’eut ni
convulsions ni rien qui y manifestât la moindre tendance.
Mais il ne saurait, à mon avis, rester aucun doute sur ce point, que souvent les femmes
épileptiques, durant leur grossesse, demeurent exemptes de tout accès, ou du moins que
la rigueur de ceux-ci est fort mitigée. J’ai ouï le docteur Johnson faire cette remarque
dans ses cours, et pour mon compte j’ai eu de nombreuses occasions de la vérifier. Des
cas multipliés que la pratique de l’hôpital m’a fourni l’occasion d’observer, il n’y en a
pas eu un seul dans lequel des convulsions soient survenues, ni durant la grossesse, ni
dans le travail, ni même immédiatement après ; mais quelques femmes ont éprouvé un
retour de leurs attaques quelques jours après la délivrance, attaques du reste qui se ter¬
minaient sans aucun traitement. Nous en avons vu l’année dernière à l’hôpital un cas
remarquable, et qui aurait bien dû amener des convulsions puerpérales, s’il y avait le
moindre rapport entre les deux maladies. Une femme sujette à l’épilepsie depuis son en-
lance, d’une petite taille, avec un bassin peu développé, enceinte pour la première fois,
et chez qui le travail fut lent et difficile, n’en demeura pas moins tranquille durant son
séjour, et quitta l’hôpital sans avoir eu le moindre symptôme de convulsions.
OBSERVATIONS.
1° Symptômes précurseurs négligés, suivis des convulsions dans le travail.
Obs. L— Mary Horan, 26 ans, primipare, entra à l’hôpital le 15 février 1841. Après
27 heures de travail elle donna naissance â un garçon vivant. Dès que la tète qui se pré¬
sentait la première fut sortie, la femme fut prise de convulsions qui cédèrent à la saignée
et à la potion émétisée. 11 paraît que, dans les derniers mois de sa grossesse, elle avait
beaucoup souffert de maux de tête avec obscurcissement de la vision et paralysie
du bras droit ; elle se rétablit parfaitement et quitta l’hôpital le 8e jour après son
entrée.
Obs. IL— Mary-Anne Dunne, 21 ans, primipare, fut admise à l’hôpital le 19 avril
1841 ; elle était prise de convulsions qui étaient survenues après 16 heures de travail.
Tous les fœtus (elle en portait trois, deux garçons et une fille) se présentèrent naturelle¬
ment, bien qu’il fallût recourir aux instruments pour les extraire. Les convulsions furent
vaincues par le traitement accoutumé, la saignée, la purgation et la potion émétisée (1);
mais, le deuxième jour après la délivrance , éclatèrent des symptômes de péritonite qui
T enl evèrent en 36 heurés .
L autopsie fut faite 12 heures après la mort. Le péritoine était généralement enflam¬
me, surtout dans la région des ovaires ; la cavité abdominale contenait un peu de
sérosité et de lymphe coagulée, mais molle et sans consistance; les ovaires, accrus jus-
(1) Ce traitement n’étant pas donné avec tous les détails nécessaires, nous croyons devoir
transcrire ici ce qu’en dit le docteur Collins, qui paraît avoir le premier employé l’émétique
dans ces circonstances à l’hôpital des femmes en couche de Dublin.
« Dans tous les cas graves de convulsions puerpérales , dit-il , après une large saignée ,
et après avoir agi vigoureusement sur les intestins avec le calomel et le jalap, je cherche à
mettre les malades sous l’influence du tartre émétique administré de manière à produire des
R. JOHNS. — OBSERVATIONS SUR LES CONVULSIONS PUERPÉRALES. 365
qu’au triple de leur volume naturel, étaient infiltrés de sérosité, dans une désorganisa¬
tion complète, contenant dans leur intérieur beaucoup de petits corps d’apparence
vasculaire. Les ligaments larges et les trompes de Fallope étaient fortement vascu¬
larisés.
Cette femme, durant les derniers mois de sa grossesse, avait beaucoup souffert d’un
gonflement œdémateux aux mains, à la face et aux pieds, sans compter, de temps à
autre, des maux de tète violents.
Obs. III.' — Maria Galbraith, 25 ans, primipare, entrée à l’ hôpital le 11 juin 1841.
L’enfant, qui était une fille, présentait la tête ; au bout de 40 heures de travail, la mère
fut prise de convulsions qui furent combattues avec succès par la saignée, la purgation,
la potion émétisée; et l’on retira l’enfant à l’aide du crochet. Elle se rétablit lentement
et quitta l’hôpital le 3 juillet.
Devenue enceinte une seconde fois, elle eut également durant le travail des convul¬
sions , suivies cette fois de péritonite, de laquelle elle se rétablit lentement, mais heu¬
reusement.
Obs. IV.— Catherine Skelly, 19 ans, primipare, entra à l’hôpital le 29 juillet 1841;
l’enfant, qui était une fille, présentait la tête, et sortit morte au bout de 5 heures de tra¬
vail. Immédiatement après la délivrance elle fut prise de convulsions ; mais celles-ci
cédèrent promptement à l’administration de la potion émétisée; et le 5 août la femme
quitta l’hôpital, 8 jours après son entrée.
Durant sa grossesse, elle avait beaucoup souffert de maux de tête, compliqués de gon¬
flement et d’œdème aux membres supérieurs.
Obs. V.— Sarah Maypowdre, 17 ans, primipare, entra le 28 octobre; l’enfant était une
fille mort-née, qui avait présenté la tête. Après 14 heures de travail, les convulsions
survinrent et cédèrent à la saignée, à la purgation et à la potion émétisée. Le 4e
jour après les couches, il se déclara une péritonite qui fut combattue avec succès, et la
femme quitta l’hôpital en parfait état le 31 du même mois, 12 jours après l’accou¬
chement.
On sut ensuite qu’elle avait souffert de violents maux de tête, et avait eu quelques
accès de convulsions durant le dernier mois de sa grossesse. Elle revint faire à l’hôpital
ses deuxièmes couches, et cette fois n’eut point de convulsions.
Obs. VL— Rosanna Capper, 20 ans, primipare, entrée le 19 février 1842. Après 10
heures de travail elle fut prise de convulsions, et ne tarda pas à accoucher d’une petite
fille vivante qui s’était présentée par la tète. Les accès furent apaisés et finalement dis¬
sipés par le traitement ordinaire: saignée, purgation, potion émétisée. Le 4e jour
après l’ accouchement, survint une métrite, dont la femme guérit; et elle quitta l’hôpi¬
tal le 15 mars, parfaitement rétablie.
Dans les derniers mois de sa grossesse, cette malade avait beaucoup souffert de maux
de tête, d’un œdème considérable aux mains et à la face, avec des rougeurs, et une
douleur fixe au centre du front.
nausées sans vomissement. Dans ce but on donne chaque demi-heure une cuillerée à bouche
de la potion suivante :
^Eau de pouliot . | iij (90 grammes).
Tartre émétique . gr. viij (40 centigr.).
Teinture d’opium . gutt. xxx.
Sirop simple . 5 ij fi (10 grammes).
« La quantité d’émétique est augmentée ou diminuée suivant l’urgence des symptômes et la
force de la malade. »
La dose du calomel, d’après le docteur Halpin qui a -vu ce traitement réussir nombre de
fois dans le même hôpital, est de 10 à 15 grains , en une fois, seul ou combiné avec le jalap.
La potion émétisée est surtout héroïque dans le cas de travail lent et pénible, où la rigi¬
dité du, col utérin empêche d’introduire la main dans la matrice et d’accélérer l’accouchement.
( Même journal et même numéro.) ■
TRAVAUX ORIGINAUX.
m
Ors. VII.— Eliza Lawrence, 25 ans, primipare, fat apportée à l’hôpital le 18 mai
1842, durant un accès de convulsions qui l’avaient prise après 17 heures de travail. Le
foetus était mort-né; c’était une petite fille qui s’était présentée naturellement. Les con¬
vulsions furent arrêtées par le traitement ordinaire : saignée, purgation, potion émétisée.
Le 3e jour après l’accouchement la malade fut attaquée d’une métro-péritonite, à laquelle
elle succomba le lendemain.
A l’autopsie, on trouva une abondante quantité de sérosité couleur-paille, avec des
lambeaux de lymphe flottante, épanchée dans la cavité abdominale; un peu de lymphe
coagulée adhérait aussi aux intestins, qui étaient plus pâles qu’à l’état normal, et consi¬
dérablement distendus par des gaz. L’utérus était mou, non suffisamment revenu sur
lui-même; sa surface externe était pâle, et l’interne recouverte d’un mucus noir sécrété
par ses parois; le tissu du col, dans l’épaisseur d’une ligne intérieurement, de même que
le museau de tanche, étaient fortement colorés en noir et dans un état de putrilage. Les
ovaires mollasses, contenant un liquide séreux. Un corps jaune existait dans l’ovaire
droit, mais l’on eut beaucoup de peine à le découvrir, étant presque entièrement désor¬
ganisé.
Cette femme, durant les derniers mois de sa grossesse, avait beaucoup souffert de
maux de tête, auxquels s’étaient joints du gonflement et de l’œdème à la face et aux
membres supérieurs et inférieurs.
Obs. VIII. — Anne M’Fadden, âgée de 22 ans, enceinte pour la seconde fois, fut
admise à l’hôpital le 7 juin 1842, et mit au monde une petite fille mort-née, après huit
heures d’un travail naturel. Elle fut prise de Convulsions 8 heures et demie après l’ ac¬
couchement, et en fut délivrée par le traitement ordinaire. Le lendemain se déclara une
péritonite de laquelle elle réchappa encore, et elle quitta l’hôpital parfaitement rétablie
le 8e jour de ses couches.
Cette femme, dans les derniers temps de sa grossesse, avait eu de violents maux de
tête, compliqués de gonflement et d’œdème des extrémités supérieures, et avait déjà eu
des convulsions dans sa première couche. Elle est aujourd’hui enceinte pour la troisième
fois, et prend les mesures propres à prévenir des convulsions nouvelles, ayant déjà la
plupart, pour ne pas dire tous les symptômes précurseurs.
Obs. IX. — Mary Callaglaan, 21 ans, primipare, entrée le 7 juin 1842, accouchée
d’un garçon; présentation naturelle. Après 50 heures de travail, elle fut prise de con¬
vulsions qui cédèrent au traitement ordinaire; et finalement l’enfant fut extrait à l’aide
du crochet. Trois jours après survint une péritonite de laquelle elle réchappa, et elle
quitta l’hôpital parfaitement rétablie le 12e jour après son accouchement.
Cette femme avait souffert de vives douleurs de tête, combinées avec un gonfle¬
ment et un œdème des extrémités supérieures durant les derniers mois de sa grossesse,
Elle avait été menacée de convulsions qu’on avait évitées parle traitement approprié,
2 0 Symptômes précurseurs ; convulsions évitées par le traitement approprié ,
Obs. X. — Mary Rynd, âgée de 20 ans, enceinte pour la première fois, fut admise à
l’hôpital le 19 novembre 1841, souffrant beaucoup de maux de tête, compliqués de gon¬
flement et d’œdème à la face et aux membres supérieurs. Elle fut saignée, purgée, prit
la potion émétisée, eut un accouchement naturel qui se termina en 4 heures, et mit au
monde un garçon vivant. Le lendemain se déclara une péritonite qui céda au traite¬
ment. Le 27, 8 jours après son entrée, elle sortit parfaitement rétablie, sans avoir
éprouvé un seul accès de convulsions, ni aucun retour des symptômes précurseurs.
Obs. XI. — Maria Carroll, 24 ans, primipare, entrée le 17 octobre 1841. Après 40
heures de travail apparurent quelques-uns des symptômes précurseurs des convulsions,
une céphalalgie intense, compliquée de gonflement et d’œdème aux membres supérieurs.
Néanmoins, après avoir été saignée, purgée et émétisée, elle se délivra rapidement d’une
fille mort-née, et quitta l’hôpital 10 jours après, parfaitement rétablie , et n’ayant eu ni
convulsions ni retour des symptômes précurseurs.
R. JOHNS. — OBSERVATIONS SUR LES CONVULSIONS PUERPÉRALES. 367
Obs. XII.— Honora Reilly, 30 ans, primipare, entrée le 17 décembre 1841. Après
22 heures de travail, elle se plaignait beaucoup de mal de tète, et était extrêmement
agitée. Elle fut saignée, purgée, émétisée; et peu après elle mit au monde un garçon
vivant qui était venu par la tète. Huit jours plus tard elle quitta l’hôpital parfaitement
rétablie, n’ayant eu ni convulsions ni retour des symptômes précurseurs.
Obs. XIII. — Anna Smith, âgée de 18 ans, enceinte pour la première fois, entra le
23 décembre 1841, se plaignant beaucoup d’un mal de tête combiné avec du gonfle¬
ment et de l’œdème aux membres supérieurs. Elle fut saignée, purgée, émétisée, et
après 4 heures de travail donna le jour à une fille vivante. Le 8e jour elle sortit par¬
faitement rétablie, sans avoir eu de convulsions ni de retour des symptômes pré¬
curseurs.
Obs. XIV. — Mary Conway, âgée de 23 ans, enceinte pour la seconde fois, entra le 8
mars 1842, avec une céphalalgie intense et un gonflement œdémateux des membres
supérieurs. Elle fut saignée, purgée, émétisée, et après 8 heures de travail mit au monde
un garçon vivant. Elle sortit parfaitement rétablie, huit jours après son accouchement,
sans avoir eu ni convulsions ni retour des symptômes précurseurs.
Cette femme avait eu des convulsions dans ses premières couches.
Obs. XV. — Elisabeth Barnes, âgée de 24 ans, primipare, entra le 10 août 1842, se
plaignant beaucoup d’une céphalalgie combinée avec un gonflement et un œdème des
membres supérieurs, phénomènes qui dataient des derniers mois de la grossesse. Elle
fut saignée, purgée, émétisée , et après un travail naturel qui dura 22 heures, accoucha
d’une fille vivante. Elle sortit huit jours après, sans avoir eu ni convulsions, ni retour
des symptômes précurseurs.
Obs. XVI. — Sarah Pepper, âgée de 24 ans, entra le 21 mars 1842, souffrant d’une
céphalalgie intense, combinée avec du gonflement et de l’œdème aux membres supé¬
rieurs. Elle fut saignée, purgée, émétisée, et accoucha naturellement après un travail de
8 heures, d’une petite fille vivante, sans avoir ni convulsions ni retour des symptômes
précurseurs.
Trois jours après survint une péritonite, qui fut conjurée par le traitement, et elle
sortit parfaitement rétablie, le 8e jour après son entrée.
Obs. XVII.— Ellen Kelly, âgée de 19 ans, entra le 13 mai 1842, accusant un violent
mal de tête, ayant en outre un gonflement œdémateux aux membres supérieurs, une
paralysie du bras droit et une grande douleur dans l’épaule. Elle fut saignée, purgée,
émétisée, eut un travail de 8 heures de durée et accoucha d’une petite fille vivante.
Elle sortit huit jours après, sans avoir eu ni convulsions ni retour des symptômes pré¬
curseurs.
Obs. XVIII.— Margaret Reynolds, âgée de 21 ans, primipare, se présenta à l’hôpital
durant le dernier mois de sa grossesse, pour être traitée d’une céphalalgie intense
compliquée d’une vive douleur à l’estomac, et d’un gonflement œdémateux à la face
et aux membres supérieurs. Elle fut purgée, saignée, tenue constamment en plein air ;
et lorsqu’elle rentra à l’hôpital le 10 juin 1842 (environ un mois après), elle accoucha
naturellement, après 12 heures de travail, d’un garçon mort-né; et elle sortit huit jours
après parfaitement rétablie, sans avoir eu ni convulsions ni retour des symptômes pré¬
curseurs.
Obs. XIX. — Ellen Robinson, âgée de 20 ans, primipare, entra le 8 juin 1842 accu¬
sant un fort mal de tête compliqué d’un gonflement œdémateux aux membres supé¬
rieurs. Elle fut saignée, purgée, émétisée, et, après 15 heures de travail, accoucha
naturellement d’un garçon vivant. Huit jours plus tard elle quittait l’hôpital en parfait
état, n’ayant eu ni convulsions ni retour des premiers symptômes.
Obs. XX.— Esther Boyle, âgée de 25 ans, primipare, vint à l’hôpital, dans le dernier
mois de sa grossesse, réclamer des soins pour un violent mal de tête compliqué de
gonflement œdémateux à la face et aux membres supérieurs. Elle fut saignée, purgée,
on lui recommanda le grand air ; à la fin du mois, le 4 juillet 1842, elle revint à l’hôpi¬
tal, où elle accoucha naturellement en 6 heures d’une petite fille vivante. Huit jours
368 REVUE CRITIQUE.
après elle sortait parfaitement rétablie, sans avoir eu ni convulsions ni retour des
symptômes précurseurs.
Obs. XXL— Joan Moore, âgée de 22 ans, primipare, entra le 10 août 1842, souffrant
d’une céphalalgie intense, compliquée d’un gonflement œdémateux aux membres su¬
périeurs. Elle fut saignée, purgée, émétisée, et, après 24 heures de travail, accoucha
naturellement d’un garçon vivant. Huit jours après elle quittait l’établissement comme
les précédentes, en parfait état de santé, et n’ayant eu ni convulsions ni retour des
symptômes précurseurs, ^
REVUE CRITIQUE.
Cliiriii'gie.
DE LA FRÉQUENCE RELATIVE DU CANCER DANS
LES DIVERS AGES.
Nous avons reproduit (v. p. 278 de ce vo¬
lume) les recherches de M. Tanchou sur cette
question ; il ne sera pas sans intérêt de les
comparer avec un tableau de même nature,
dressé par M. Farr en Angleterre. Dans l’un
comme dans l’autre, les chiffres expriment le
nombre des morts déterminées par le cancer.
AGES.
HOMMES.
FEMMES.
TOTAL
pour
les deux
sexes.
A 2 mois .
0
1
1
— 3 mois .
0
1
1
— 1 an ... .
2
1
1
— 2 ans .
4
5
— 3 ans .
0
0
3
1
1
— 4 ans .
1
1
De 5 à 10 ans.
2
5
—10 à 15 —
1
4
5
— 15 à 20 —
5
5
8
— 20 à 25 —
4
2
6
— 25 à 30 —
1
13
14
— 30 à 35 —
6
23
29
— 33 à 40 —
15
43
58
— 40 à 45 —
19
77
96
— 45 à 50 —
23
98
121
— 50 à 55 —
34
150
164
— 55 à 60 —
35
120
155
— 60 à 65 —
44
110
154
— 65 à 70 —
45
88
155
— 70 à 75 —
i-r M
oo
69
104
— 75 à 80 —
30
49
79
— 80 à 85 —
16
28
44
— 85 à 90 —
1
8
9
— 90 à 95 —
2
1
3
Au dessus de 93
1
0
1
Totaux .
321
879
1200
Le Mémoire dont ce tableau est extrait
(Byron’s on Malignant cutaneous Diseases of
the extremities and Trurik , in the Dublin
Journal , septemb. 1843) , l’a transcrit lui-
même d’un autre ouvrage, et ne dit rien de
la manière dont il a été recueilli. Quoi qu’il
en soit, en le comparant avec celui de M. Tan¬
chou , nous arrivons aux conséquences sui¬
vantes :
En Angleterre comme en France, « le can¬
cer , fort rare dans les vingt premières an¬
nées de la vie, peu commun encore de 20 à
30 ans, prend tout à coup un développement
énorme entre 30 et 40, frappe le plus grand
nombre de ses victimes de 40 à 70 ans; et
alors même il est loin de cesser ses ravages,
et pèse encore fortement sur les dernières
années de la vie. » — C’était là une de nos
conclusions , que nous n’avons eu qu’à repro¬
duire littéralement.
Quant aux sexes, M. Tanchou a compté à
Paris plus de 3 femmes pour l homme; la
proportion en Angleterre est un peu plus
faible, et ne s’élève qu’à 2, 74 à 1. Peut-être
cela tient-il à ce que le cancer de l’utérus
est moins bien étudié chez nos voisins que
chez nous.
Nous n’avions rien dit alors de la propor¬
tion fort diverse des décès dans les deux
sexes pour les divers âges ; il est curieux de
rechercher ce que les deux documents en¬
seignent sous ce rapport.
Il est d’abord extrêmement remarquable
qu’à tous les âges la femme soit plus sujette
au cancer que l’homme ; même dans les dix
premières années de la vie, où la différence
des sexes ne se fait pas encore sentir, on
trouve dans le relevé deM. Tanchou,
9 garçons, 14 filles ;
et dans celui de M. Farr,
6 garçons , 11 filles.
De 10 à 20 ans, le chiffre était égal pour
les deux sexes dans le tableau de M. Tanchou;
il est toujours supérieur pour les femmes
dans celui de M. Farr. Au rebours , M. Farr
compte 3 hommes pour 1 femme au dessus
de 90 ans ; M. Tanchou trouve 4 homme15
seulement pour 22 femmes; ces petites diffé"
REVUE CRITIQUE.
rences tiennent à la faiblesse des chiffres
eux-mêmes. Dès que les chiffres sont très
considérables, les deux tableaux se montrent
d’accord.
Pour la période de 20 à 50 ans, tous deux
nous présentent le chiffre des femmes triple
de celui des hommes. De 50 à 40, cette pro¬
portion est dépassée ; en France, il y a plus
de 4 femmes pour 1 homme mort de cancer.
De 40 à 50, le rapport est de 5 à 1 , dans
l’un et l’autre pays ; — de 50 à 60 , il redes¬
cend à 5 et demi pour 1 ; — de 60 à 70, il est
au dessous de 2 et demi ; — de 70 à 80 , il
baisse encore un peu ; mais par un revire¬
ment des plus étranges, il y a au dessus de cet
âge une époque où tout d’un coup le chiffre
des femmes s’accroît prodigieusement. De 80
à 90 et même au-delà, à Paris, les femmes
mortes de cancer sont presque dans le rap¬
port de 5 à 1 avec les hommes; et dans la
période spéciale de 85 à 90 ans, M. Farr a
compté en Angleterre 8 femmes pour i homme.
Est-ce là un simple jeu du hasard? ou se¬
rait-ce l’indice d’une loi encore obscure, que
de nouvelles recherches aideront à formuler
plus clairement? Toujours est-il qu’en thèse
générale, c’est de 50 à 50 ans que le cancer
sévit chez les femmes avec le plus de vio¬
lence; et que dans les deux périodes décen¬
nales placées immédiatement avant et après
cette période fatale, la mortalité redescend
à peu près à la moyenne générale qui est
environ de 5 pour ].
NOUVELLE MANIÈRE DE GUÉRIR LES FISTULES
de la portion antérieure du conduit paroti¬
dien; par M. Ribéri, professeur a Turin .
M. Ribéri entend par portion antérieure
ou buccale du conduit de Sténon la portion
comprise entre l’orifice de ce conduit et le
bord antérieur du masséter ; c’est celle qui est
le plus fréquemment affectée de fistules , et
il n’a pas même eu occasion d’en voir sur la
portion postérieure.
Cela posé, l’idée essentielle de la méthode
qu’il propose est d’ouvrir le conduit en arrière
de la fistule même, et d’établir une fistule in¬
terne qui, versant la salive dans la bouche,
l’empêche d’arriver à la fistule externe, et
met conséquemment celle-ci dans les meil¬
leures conditions de cicatrisation. Nous re¬
produisons d’ailleurs littéralement les deux
procédés de l’auteur:
« Premier procédé.— Supposons une fistule
du conduit parotidien gauche. On place et
fixe convenablement le patient.— 1er Temps.
I/opérateur introduit dans la bouche le doigt
indicateur de la main gauche, enveloppé d’un
linge, et l’applique contre l’endroit de la fis¬
tule; il porte en même temps le pouce de la
même main sur le point correspondant de la
face externe de la joue, et tire celle-ci dans
la direction de la ligne médiane, de manière
à effacer le coude du conduit, et le rectifier
en l’allongeant. — 2e Temps. 11 reconnaît avec
le bout du doigt indicateur de l’autre main le
bord antérieur du masséter, ce qui est très
aisé; ensuite, avec un petit bistouri à tran¬
chant convexe il coupe verticalement la joue,
sur un endroit sain, au-delà du lieu fistuleux[
et parallèlement au bord antérieur du même
muscle, dans le but de découvrir le conduit
de Sténon, comme on découvrirait une artère
ou un nerf. C’est donc par petits coups qu’il
faut procéder; une petite incision et un peu
d’habitude font découvrir et isoler ce con¬
duit avec une grande facilité. Cela fait, on lie
le conduit avec un cordonnet de soie ciré,
absolument comme une artère dans la mé¬
thode de Hunter , et l’on coupe l’un des
chefs; on coupe ensuite le conduit lui-même
au dessus de la ligature. — 5e Temps. Avec un
bistouri droit, le chirurgien complète alors
la plaie , en perforant directement d’un seul
trait la joue, assez amplement, surtout en
dedans, ce qui s’exécute en un clin d’œil;
il fait passer alors le fil dans la bouche, en
lui laissant une longueur de 27 à 50 milli¬
mètres (un pouce environ), et réunit la plaie
externe par première intention, à l’aide d’é¬
pingles fines à insectologie et d’un fil, etc.
Ces épingles doivent être implantées de ma¬
nière qu’elles n’arrivent pas jusqu’au conduit
du Sténon, et à une petite distance l’une de
l’autre , c’est-à-dire à deux ou trois millimè¬
tres (une ligne et demie).
« La plaie externe se cicatrise prompte¬
ment, et ne laisse qu’une cicatrice linéaire à
peine visible. Le fil laissé dans la bouche est
toléré sans incommodité, et tombe du seizième
au vingt-cinquième jour; il sert de conduc¬
teur à la salive provenant du bout supérieur
du conduit; son nœud favorise la formation
de la fistule interne que l’art a cherché à
établir, en empêchant l’oblitération du bout
supérieur et de la division de la muqueuse
buccale. La guérison est constante et dura¬
ble. Après la chute du fil, qu’on peut hâter
au besoin à l’aide de légères tractions, le
cathétérisme de la moitié inférieure du con¬
duit fait voir que celui-ci est oblitéré à l’en¬
droit lié.
« Deuxième procédé. — Le premier temps
est comme dans le précédent. Le chirurgien
prend alors uh bistouri droit et étroit, et per¬
fore la joue d’un seul trait, à l’endroit indi¬
qué, et sans disséquer préalablement le con¬
duit, ce conduit doit se trouver ainsi divisé
de prime-abord. Le doigt indicateur, qui est
dans la bouche, relève de dedans en dehors
les bords de la petite plaie ; l’opérateur
l’absterge et voit saillir le bout inférieur
du conduit de Sténon ; il le saisit avec une
24
c.
REVUE CRITIQUE.
pince, et le lie comme précédemment. Le
reste, ut suprU.
« Ce procédé est plus expéditif et moins
douloureux, mais il offre l’inconvénient de
couper un petit rameau de la septième paire,
qui marche parallèlement et à peu de distance
du conduit salivaire. Je dois cependant faire
remarquer que je n’ai observé rien de
fâcheux à la suite de la division de ce nerf.
En conséquence je l’ai adopté comme le pré¬
cédent, et je m’en sers indifféremment. »
Ce qui a suggéré au professeur de Turin
l’idée de son opération, c’est l’observa¬
tion de ce fait que les blessures du conduit
de Sténon ne se terminent point par fistule
externe, si l’on a l’attention de bien réunir
la plaie par première intention, au moyen de
la suture entortillée , aidée de bandelettes
agglutinatives et d’une légère compres¬
sion.
« Dans ma longue carrière clinique dans un
grand hôpital, dit-il , j’ai plusieurs fois eu
affaire à des divisions de ce conduit, soit acci¬
dentellement, par suite de blessures, soit par
nécessité, dans des opérations chirurgicales
que j’ai dû pratiquer dans cette région; je
ne me suis pas inquiété de l’avenir d’une pa¬
reille division ; seulement j’ai eu la précaution
de bien réunir la plaie externe, et la guérison
a toujours eu lieu sans fistule. Percy, P . Por¬
tai, Bégin, Gensoul , rapportent des observa¬
tions pareilles. M. Bégin avait même eu la
précaution, dans les cas de ce genre, de per¬
forer la muqueuse buccale si elle ne l’avait
pas été par la blessure, dans le but précisé¬
ment d’établir une fistule interne. C’est là le
résultat constant de cette pratique de la
réunion ; le contraire est une exception. »
Néanmoins comme les insuccès, si rares
qu’ils soient, sont toujours à craindre, M. Ri-
béri préfère lier dans tous les cas le bout an¬
térieur du conduit, pour assurer la formation
d’une fistule interne. 11 n’est pas même né¬
cessaire que la ligature porte sur le conduit,
qui serait souvent difficile à reconnaître au
milieu des chairs divisées , et la ligature ne
faisant en réalité que l’office de séton, peut
être aussi bien appliquée sur le tissu cellu¬
laire voisin. En voici un exemple :
« Un militaire a été reçu à ma clinique
pour un coup de sabre qu’il avait reçu à la joue
gauche ; la plaie ne pénétrait pas dans la bou¬
che, mais le conduit sténonien était complè¬
tement divisé; j’ai essayé en vain de saisir
et de lier le bout inférieur; j’ai donc lié en
masse le tissu cellulo-graisseux qui l’entoure,
j’ai coupé assez largement les couches pro¬
fondes de la joue, j’ai introduit par cette
plaie l’un des chefs du fil dans la bouche,
l’autre étant excisé, et j’ai réuni la plaie ex¬
terne à l’aide de la suture entortillée. La plaie
était fermée le cinquième jour; le fil de l’iiu
térieur de la bouche est tombé le quinzième
jour. Guérison parfaite. »
On peut alléguer contre cette façon de
faire, que si la ligature porte sur le bout
antérieur du conduit, elle s’oppose a la
réunion immédiate des deux bouts. Mais cette
réunion peut à peine être regardée comme
possible ; Boyer citait déjà le fait de Garnier
dans lequel le bout antérieur avait été trouvé
oblitéré; et M. Ribéri ajoute qu’ayant lui-
même sondé le canal de Sténon par son ou¬
verture naturelle , chez des sujets qu’il avait
guéris de ces sortes de blessures, il a trouvé
constamment une oblitération sur le point
de la lésion. En transportant le procédé à la
cure des fistules déjà établies, il obtenait de
nombreux avantages sur les procédés anté¬
rieurs. D’abord, on agit sur des tissus sains;
on fait une perforation à la fois large et di¬
recte ; le fil qu’on y laisse à demeure entre¬
tient le passage sans le fermer par son propre
volume; enfin on évite la cause probablement
la plus fréquente des insuccès des procédés
ordinaires , dans lesquels on opère vis-à-vis
la fistule externe; c’est que souvent cette
fistule ne correspond pas immédiatement à
l’obstacle du conduit, mais se trouve au des¬
sus, au dessous, en avant, etc.; il est même
des cas dans lesquels plusieurs trajets cor¬
respondent à un seul orifice fistuleux , de
telle sorte qu’en guérissant sur un point, on
voit la fistule reparaître sur un autre. En
définitive , les procédés ordinaires opèrent
sur le lieu de nécessité et avec tous les avan¬
tages de cette condition; tandis que M. Ri¬
béri fait son opération au lieu d’élection. Il
ne cite qu’un seul exemple de succès ainsi
obtenu; nous le reproduirons textuellement.
« MlleN..., âgée de 17 ans, d’une famille
élevée, d’une constitution nervoso-lymphati-
que, bien réglée, habituellement bien por¬
tante, portait depuis dix-neuf 'mois une fistule
salivaire sur la joue gauche, à peu de distance
(quelques lignes) du muscle masséter. Elle et
sa famille étaient dans la désolation. Le mal
avait été précédé d’une phlogose ulcérative
chronique de la face interne de la joue, oc¬
casionnée probablement par une dent très
aiguë qui avait fait irruption sur la face
alvéolaire correspondante. Je l’ai opérée par
mon second procédé ; la plaie externe s’est
cicatrisée promptement ; l’ulcération fistuleuse
externe s’est cicatrisée à son tour après la
troisième cautérisation avec la pierre infer¬
nale ; le fil buccal est tombé le dix-huitième
jour. Guérison durable. Les cicatrices à la
joue sont à peine visibles : elles ressemblent à
celles qu’on se procure quelquefois avec un
rasoir bien affilé. »
Ne pourrait-on simplifier encore cette opé¬
ration, et couper le conduit par la bouche,
sans intéresser la peau de la joue? M. Ribéri
REVUE CRITIQUE.
y a renoncé à raison des difficultés d’exécu¬
tion; il est donc assez inutile de parler du
procédé qu’il décrit et qu’il rejette.
Il reste seulement, avant de finir, à exami¬
ner une question de priorité qu’il a soulevée
lui-même.
On lit dans la Médecine opératoire de
M. Velpeau, tom. III, pag. 532: — « Peut-
être aussi pourrait-on se borner à percer
d’une manière quelconque le conduit paroti¬
dien en arrière, à quelque distance de l’ori¬
fice fistuleux et à établir sur la voie que par¬
court la salive une fistule interne afin de pou¬
voir fermer celle du dehors. Mais ce procédé,
que fai proposé en 1823 , n’a point encore
été mis à l’épreuve, et les faits de Trécourt
et de Charve, qui s’y rapportent, sont peu
concluants. »
M. Ribéri, après avoir cité ce passage,
ajoute qu’entre l’idée de M. Velpeau et la
sienne, la différence est grande. Pas si grande
peut-être qu’il veut bien le dire ; seulement
M. Velpeau n’a pas donné suite à son idée,
et semble même en laisser la priori té à d’au¬
tres; et la question serait de savoir si
M. Ribéri a été précédé par Charve ou par
Trécourt.
Le fait de Charve a été rapporté par Lom¬
bard, Opuscules de Chirurgie, p. 21. — « Il
y a environ 18 ans, dit-il, qu’un jeune homme
reçut un coup de pied de cheval qui lui frac¬
tura la mâchoire inférieure, et déchira tous
les muscles de la joue du côté gauche. L’ori¬
fice du conduit salivaire fut détruit, ou peut-
être confondu dans la cicatrice de cette
grande plaie. On ne pouvait pas espérer que
la salive reprendrait jamais son cours natu¬
rel, puisque l’orifice du canal n’existait plus.
Feu M. Charve, chirurgien de réputation à
Rôle, perça la joue de part en part vis-'a-vis
et tout près de l'extrémité de la portion du
canal conservée, et y passa de suite un petit
séton. La cure, quoique heureuse, fut très lon¬
gue. J’ai observé pendant le cours de cette
maladie que la compression n’est point inu¬
tile. On pourrait reprocher à M. Charve de'
l’avoir négligée pendant les quatre premiers
mois. Il est sûr qu’elle soutient le petit appa¬
reil que l’on oppose à la sortie de la sa¬
live par la plaie, et qu’elle contribue à for¬
mer l’ouverture artificielle en maintenant le
séton en place. »
On voit que Charve n’avait fait que mettre
en usage le procédé du séton," et qu’il n’a
rien à démêler avec la nouvelle méthode.
Quant à Trécourt, il nous a été impossible
de nous procurer son livre, et la note concise
que donne Haller sur son observation ne
laisse pas même soupçonner quelque nou¬
veauté dans le procédé.
On voit donc que jusqu’à présent, du moins,
la priorité de l’idée revient bien à M. Velpeau \
371
mais outre que M. Ribéri a puisé son idée
ailleurs que dans les livres, il l’a le premier
transformée en méthode, et peut légitimement
réclamer le mérite de l’invention.
( Annales de thérapeutique.)
LUXATION DU SCAPHOÏDE ET DU CALCANÉUM
SUR l’astragale.
Reaucoup d’auteurs, même de notre temps,
en vue de compléter leur icadre , s’ingénient
encore à décrire des luxations possibles, sans
se douter qu’ils laissent en arrière bon nom¬
bre de luxations réelles. Vous lirez partout,
par exemple , l’histoire de la luxation du pied
en avant, qui n’a jamais été observée ; et nulle
part, peut-être, vous ne trouverez d’indica¬
tions suffisantes sur les déplacements bizarres
que peuvent subir, par l’effet de grandes chu¬
tes, les os si serrés du tarse et du métatarse.
C’est pourquoi nous recueillons avec intérêt
l’observation suivante, empruntée à la Clini¬
que de Marseille.
« Maurandi (Joseph), âgé de 63 ans, jour¬
nalier, employé à un des pontons qui servent
à nettoyer le port , voulait faire tourner la
roue de cette machine, en grimpant sur la
face concave des planches de sa circonférence,
quand d’autres ouvriers lui imprimèrent un
mouvement en sens inverse à celui qu’il vou¬
lait lui donner. Maurandi fut alors subitement
élevé jusqu’au niveau de l’axe de la roue; là,
ses pieds manquèrent de point d’appui , et il
fit une chute de la hauteur de trois mètres
environ. Ce malheureux n’a pas su nous dé¬
crire la disposition des surfaces sur lesquelles
il est tombé , ni de quelle manière son corps
s’est comporté par rapport à ces surfaces.
Néanmoins la chute ne lui fit pas perdre con¬
naissance, et il demanda à être transporté
immédiatement à l’Hôtel-Dieu. C’était dans
la matinée du 14 octobre 1842.
« Ce malade , quoique un peu maigre et
.âgé, avait une constitution assez bonne. Les
désordres qui existaient dans son pied gauche
étaient graves et lui occasionnaient des souf¬
frances horribles. L’axe du pied avait pris
une direction presque transversale , c’est-à-
dire que les orteils étaient fortement portés
en dehors et le talon en dedans, tandis que le
reste du membre n’avait pas éprouvé de dé¬
viation. Cet axe légèrement brisé formait un
angle saillant en dedans , dont la tête de l’as¬
tragale était le sommet. On pouvait fléchir le
pied sur la jambe au delà de la flexion natu¬
relle; mais le centre de ce mouvement se pas¬
sait dans l’articulation calcanéo-astragaliénne.
Il y avait eu ensuite une plaie allongée qui ,
partant du dos du pied, passait à deux lignes
en avant de la malléole interne et se termi¬
nait au tendon d’Achille près de son insertion
au calcanéum ; les téguments qui environ-
REVUE CRITIQUE.
372
liaient cette plaie n’étaient point contus, et
celle-ci paraissait être le résultat de l’exten¬
sion forcée de la peau. Le scaphoïde ayant
abandonné la face antérieure de l’astragale,
avait été entraîné avec le reste du pied en de¬
dans et en haut. La tête de ce dernier os fai¬
sait saillie à travers la plaie, et avait été dé¬
primée un peu en bas par le tendon du mus¬
cle jambier postérieur qui , entraîné par la
déviation du pied , était venu se placer sur la
partie supérieure de son col; de manière que
celui-ci se trouvait embrassé par ce tendon
supérieurement, et en dessous par le ligament
caloanéo-scaphoïdien inférieur. Ces deux cor¬
des fibreuses formaient en effet une bouton¬
nière fortement tendue, qui s’opposait à la ré¬
duction des surfaces déplacées. La gaîne des
tendons du muscle jambier postérieur avait
été ouverte, ainsi que l’articulation calcanéo-
astragalienne, tandis que l’articulation calca-
néo-cuboïdienne avait conservé toute solidité.
On voyait au fond de la plaie le paquet vas¬
culaire et nerveux fortement tendu et placé
sous la malléole interne : aucun vaisseau ne
paraissait ouvert; du moins il n’y a pas eu
d’hémorrhagie immédiate. Enfin on a pu cons¬
tater encore une fracture comminutive de la
malléole externe près de son extrémité infé¬
rieure.
« La réduction ne fut possible qu’après la
section du muscle jambier postérieur. Alors
l’extension modérée du pied, unie à des efforts
qui poussaient la tête de l’astragale en arrière,
suffit pour rétablir les parties déplacées dans
leurs rapports respectifs.
« Après avoir réuni la plaie par première
intention au moyen de bandelettes agglutinati-
ves, et l’avoir pansée avec de la charpie sèche,
on plaça le pied dans un appareil approprié
qui le maintenait immobile.
« Quelques heures après l’accident , il y eut
une légère hémorrhagie qui s’arrêta d’elle-
même , et ne fut, pas assez abondante pour
nécessiter un nouveau pansement; les dou¬
leurs, qui étaient si vives avant la réduction,
ne furent pas très intenses dans la journée :
le pouls et la chaleur restèrent presque à l’é¬
tat, normal. — (Prescriptions : saignée 100 gr.
décoct. d'orge; diète.)
« Le soir il n’y eut rien de particulier, la
nuit fut tranquille.
« Le lendemain , le malade accusait une
douleur un peu plus vive à la plaie ; le pouls
devint plus fréquent et plus fort, la tempéra¬
ture du corps plus élevée , la peau plus sèche.
De temps à autre on observait des mouve¬
ments spasmodiques; les facultés intellec¬
tuelles étaient libres. (Prescriptions: diète,
infusion de tilleul.)
» Le 10, douleurs très intenses , pouls dé¬
primé et fréquent; peau sèche et brûlante;
le malade s’inquiète sur son sort; la sensibi¬
lité était très vive. (Mêmes prescriptions que
la veille.)
« Le soir les craintes et les souffrances
augmentèrent, le pouls conserva sa fréquence
et la peau sa chaleur. L’appareil entièrement
humecté par du sang et de la sérosité fut en¬
levé pour la première fois; les bords de la
plaie n’étaient pas réunis; ils étaient très
enflammés ainsi que les parties environnantes.
Ce premier pansement fut remplacé par un
cataplasme émollient.
« La nuit suivante le malade délira ; vou¬
lant sortir de son lit, il se renversa au milieu
de la salle.
« Dans la matinée du 17 , le délire n’avait
pas cessé , le pouls était faible et irrégu¬
lier, la température du corps très élevée et la
langue très sèche. (Prescriptions : décoct. d’or¬
ge; diète.)
« Le soir le pouls se releva un peu, mais il
conserva sa fréquence et son irrégularité ; le
malade reprit un instant l’usage de*son intel¬
ligence. Dans le courant de la nuit le délire
reparut , le pouls augmenta de fréquence à
mesure qu’il s’affaiblit davantage ; et le malade
mourut à sept heures du matin.
« Autopsie. — Les muscles de la jambe
étaient fortement ecchymosés; il y avait un
commencement de suppuration du tissu cellu¬
laire qui environne les gaînes tendineuses ;
l’astragale n’avait pas subi de déplacement :
il était encore fortement fixé dans la mortaise
formée par les deux malléoles. Le ligament
astragalo-scaphoïdien était déchiré à sa partie
interne ; le ligament calcanéo-scaphoïdien au
contraire était intact; c’est entre la partie
non déchirée du premier et le second que la
tête de l’astragale faisait saillie au dehors. Le
calcanéum avait conservé ses rapports avec le
cuboïde et le scaphoïde ; tous les ligaments qui
unissent ces os entre eux existaient encore.
En reproduisant la luxation, ce qui n’offrait
pas de difficulté , le pied tournait sur le mi¬
lieu de la face inférieure de l’astragale comme
sur un pivot, et pouvait faire facilement un
angle droit avec l’axe antéro-postérieur de la
jambe. Le centre de ce mouvement se passait
sur la partie externe du ligament calcanéo-
astragalien inter-osseux, dont la portion in¬
terne avait été arrachée avec un fragment
osseux appartenant à la partie postérieure et
interne de la face inférieure de l’astragale.
Dans ce mouvement du pied auquel ce der¬
nier os seul ne participait pas, la partie respec¬
tée de ce ligament éprouvait une torsion d’un
quart de circonférence. La partie antérieure
de la face supérieure du calcanéum portée en
dehors et en haut , c’est-à-dire, dans le sens
de la luxation, venait heurter la malléole ex¬
terne : c’est probablement par ce mécanisme
que la tête du péroné a été fracturée en plu¬
sieurs fragments, dont le plus gros avait la
373
REVUE CRITIQUE.
largeur d’une pièce de cinquante centimes,
fragments qui appartenaient à la partie sous-
cutanée et inférieure de la malléole. Aucun
vaisseau important n’avait été ouvert; la por¬
tion supérieure du jambier postérieur qu’on
avait divisé, avait éprouve une rétraction de
dix centimètres environ. »
Obstétrique*
DISCUSSION SUH L’ÉVOLUTION SPONTANÉE DU
FOETUS.
A propos d’un rapport de M. Villeneuve, une
discussion intéressante a eu lieu à l’Acadé¬
mie de Médecine sur l’évolution spontanée
du fœtus, ce merveilleux mécanisme à Faide
duquel la nature achève quelquefois sans se¬
cours une œuvre ordinairement au dessus de
ses forces.
Une observation de M. Letellier, médecin
à Saint-Leu-Taverny , avait été l’occasion de
ce rapport. -Femme arrivée au terme de sa
troisième grossesse; au bout de quatre heu¬
res, rupture des membranes , issue du bras
droit. On temporise; bientôt le siège s’en¬
gage, et l’accouchement se termine assez
promptement. — L’enfant était mort, et il pa¬
raît que l’état du bras sorti ne laissait point
de doute à cet égard, même avant la termi¬
naison de l’accouchement. Ceci fait présumer
qu’il s’agissait d’un enfant mort et putréfié,
circonstance importante à noter àpropos d’un
mode d’expulsion exceptionnel et possible à
certaines conditions seulement.
Les présentations de l’épaule exigent,
dans l’immense majorité des cas, l’interven¬
tion de Fart. Les exceptions à cette règle
sont fort rares. La mobilité du fœtus dépen¬
dant de son petit volume et de l’abondance du
liquide amniotique rend quelquefois possibles
des mutations favorables : la tête ou l’extré¬
mité pelvienne prend, au détroit supérieur,
la place de l’épaule. Ce changement dans la
présentation constitue la version spontanée ,
mode de terminaison essentiellement diffé¬
rent de l’évolution. La distinction fondamen¬
tale faite dans ces derniers temps entre l’une
et l’autre, ne pouvait manquer d’être rappelée
dans la discussion par M. Velpeau, dont le
travail sur ce sujet constitue un des meil¬
leurs chapitres de son excellent Traité d’ac¬
couchements. L’intégrité des membranes n’est
pas une condition absolument indispensable,
et la version spontanée s’est quelquefois opé¬
rée après la rupture de la poche, — L’issue
du bras n’admet guère que deux modes de
terminaison spontanée, celui de la sortie du
fœtus en double et celui de l’évolution.
Tels sont les moyens par lesquels la nature
échappe quelquefois à l’intervention de l’art,
et rend inutile la version au moment où on
se disposait à la pratiquer, et d’autres opé¬
rations plus graves lorsque celle-ci avait été
vainement tentée. Quelques ressources que
déploie ici la nature , ce serait une faute, dans
la plupart des cas, de compter sur elle, et la
conclusion tirée par M. Letellier de son ob¬
servation, à savoir que l’issue du bras ne rend
pas la version indispensable, est au moins
présentée d’une manière beaucoup trop géné ¬
rale. La version faite en temps convenable
sera toujours le meilleur moyen de secourir
une femme dont l’enfant se présente par l’e~
paule. Beaucoup d’enfants pourront être ainsi
sauvés qui, s’ils étaient expulsés spontané¬
ment plus tard, ne* le seraient qu’après avoir
cessé de vivre, et ne pourraient l’être qu’à la
faveur d’un ramollissement considérable et
d’une compressibilité auparavant presque
nulle. Sans doute quelques enfants sont nés
vivants par l’évolution spontanée, et M. Vel¬
peau a eu raison de le rappeler à M. Capuron.
Aux exemples connus nous pourrions joindre
un fait que nous avons souvent entendu rap¬
porter par M. Dubois, celui d’une femme
chez laquelle un second jumeau à terme na¬
quit ainsi facilement, rapidement et en bon
état. Ce résultat heureux ne doit donc pas
être espéré seulement dans le cas de fœtus
abortifs ; des fœtus à terme d’un petit vo¬
lume, qui n’auront à traverser que des voies
très souples, facilement dilatables et déjà pré¬
parées, pourront aussi être expulsés vivants.
Nous n’en croyons pas moins ces cas rares,
très rares même. Parmi les faits observés
depuis plus de trois ans et demi à la Mater¬
nité, huit fois l’accouchement s’est termine
seul, bien que l’enfant présentât l’épaule.
Deux fois l’expulsion eut lieu en double, six
fois par évolution spontanée. Tous ces fœtus
étaient morts ; parmi les six derniers, quatre
étaient âgés de six mois, un de sept, un de
huit. Celui-ci était dans un état de putréfac¬
tion assez avancé, il pesait 2 kilogr . ; les au¬
tres étaient d’un poids moindre. Dans aucun
cas l’expulsion spontanée n’a eu lieu à terme.
Les faits que j’indique, et beaucoup de ceux
cités par les auteurs, n’ont rien de surprenant.
Un plus grand nombre encore paraîtrait ad¬
missible aux yeux mêmes des plus incrédules,
si l’on avait toujours pris soin de faire con¬
naître l’âge, le volume, ou au moins le poids
et l’état de ramollissement plus ou moins con¬
sidérable des fœtus ainsi expulsés. Ces indi¬
cations sont particulièrement nécessaires
quand il s’agit d’enfants nés vivants. Sous ce
374
REVUE CRITIQUE.
rapport, les exigences de M. Capuron nous
semblent parfaitement naturelles, et son op¬
position nous paraît très légitime, si elle a,
comme nous n’en doutons pas , pour but de
préserver les praticiens d’une confiance trop
grande dans les [efforts de la nature. L’évo¬
lution spontanée ne sera jamais qu’un de ces ré¬
sultats imprévus que le petit volume du fœ¬
tus ou la largeur des voies à parcourir et l’é¬
nergie des contractions utérines produiront
au grand étonnement des spectateurs, ou une
de ces ressources extrêmes ou réparatrices
qui sauvent quelquefois les femmes de l’im¬
péritie des personnes auxquelles elles se sont
confiées.
L’évolution spontanée n’en est pas moins
un des plus curieux mécanismes qu’on puisse
observer dans la pratique des accouchements,
et M. Velpeau, en le rappelant, a ajouté à
l’intérêt de la discussion. La nature se sert
des mêmes moyens qu’elle emploie pour opé
rer l’engagement, la progression et le déga¬
gement d’autres régions du fœtus ; en un
mot, on voit ici la reproduction de ce qu’on
observe dans les présentations du sommet,
par exemple. Le fœtus, déjà fléchi sur le côté
opposé à celui qui se présente, se fléchit da¬
vantage encore. A ce premier mouvement,
semblable à celui que la tête exécute, et qui,
dans l’un comme dans l’autre cas, a pour but
de diminuer le volume des parties qui doi¬
vent s’engager, succède un mouvement de
descente, par suite duquel l’épaule arrive au
niveau du détroit inférieur, entraînant dans
l’excavation le col et la partie supérieure de
la poitrine. En troisième lieu, un mouve¬
ment de rotation s’opère; le moignon de
l’épaule, comme l’occiput dans la présen¬
tation du sommet, arrive sous l’arcade des
pubis ; et lorsqu’il a pris un point d’appui fixe
et solide au sommet de cette arcade comme
fait la nuque, le quatrième mouvement, celui
d’extension, commence. C’est alors, pour nous
servir de la comparaison de M. Velpeau, que
l’espèce d’arc formé par le fœtus se débande ;
c’est alors qu’après avoir parcouru la paroi
postérieure du bassin, paraissent successive¬
ment et se dégagent à la vulve le côté de la
poitrine, le flanc, la hanche et les fesses,
exactement comme paraissent et se dégagent
le sommet, le bregma, le front et la face.
Or, qu’on mesure successivement les lignes
qui de l’acromion s’étendent aux divers points
du plan latéral du fœtus, et spécialement celle
qui mesure, dans un état de flexion latérale
outrée du tronc, la distance acromio-fessière ;
qu’on fasse surtout les mensurations sur des
fœtus putréfiés, ou morts et ramollis par
l’effet d’un long travail, et l’on verra que ces
diverses lignes pourront traverser, dans un
grand nombre de cas, le diamètre antéro¬
postérieur du détroit périnéal et de la vulve,
tout aussi facilement que le font les diamè¬
tres sous - occipito- sagittal , sous - occipito-
bregmatique , sous-occipito-frontal, etc. On
verra même que le passage pourra être pos¬
sible, sinon facile, pour des fœtus non putré¬
fiés , non ramollis , mais d’un volume mé¬
diocre.
Un grand nom s’est trouvé en cause dans
cette discussion. L’honorable rapporteur avait
émis des doutes sur le nombre d’évolutions
spontanées observées parDenman.Se livrant
à un calcul basé sur - le nombre d’évolutions
fourni par la pratique de Mme Lachapelle, il
estime que l’illustre accoucheur anglais au¬
rait dû faire plus de 54,000 accouchements
pour observer 50 cas d’évolution spontanée.
Nous avons vu avec plaisir M. Velpeau pren¬
dre la défense de Denman. Il ne faut point
oublier en effet que Denman a pendant long¬
temps occupé à Londres le premier rang dans
la pratique obstétricale ; que sa haute et lé¬
gitime réputation devait engager ses Qpnfrères
à l’appeler dans les cas difficiles ; qu’il y a
d’ailleurs des praticiens auxquels le hasard
envoie plus qu’à d’autres des cas extraordi¬
naires d’un même genre; enfin que l’on ob¬
serve surtout d’une manière complète ce que
l’on sait d’avance et que l’on s’attend à voir.
Ne peut-on pas admettre en conséquence, que
des faits qui seraient passés inaperçus par
d’autres ou n’auraient pas été interprétés,
n’ont point échappé à la sagacité de Denman,
et ont été par lui rapportés au mécanisme
qu’il avait un des premiers entrevu ?
PltaFBStaeologie cîti®,asB,gs®ale*
DES ÉLIXIRS ET POUDRES DENTIFRICES,
par M. Désirabode.
Le nettoiement de la bouche, au moyen
d’une brosse imprégnée d’eau aromatisée par
quelques gouttes d’une liqueur spiritueuse,
suffit généralement pour maintenir les dents
dans un état de propreté convenable à leur
conservation. Mais pour bien des personnes,
pour celles, par exemple, chez lesquelles la
carie aurait fait quelques ravages , qui au¬
raient l’habitude de fumer, ou dont, soit une
mauvaise constitution, soit un état maladif,
auraient altéré l’haleine, il y a nécessité
d’avoir recours à des moyens plus puissants.
Cette nécessité est devenue la base d’une in¬
dustrie qui, par malheur, s’est bien souvent
exercée au détriment de la santé publique.
Nous ferons seulement observer, avec Gariot,
que « toutes les recettes dans lesquelles on
fait entrer une foule de drogues qui ont des
REVUE CRITIQUE.
375
propriétés analogues, et quelquefois dispara¬
tes , forment des mélanges bizarres qui ne
valent souvent pas ceux qu’on obtient par la
combinaison de deux ou trois substances dont
les qualités sont bien reconnues. »
Elixir propre à être employé le matin pour
se rincer la bouche.
Huile essentielle de can¬
nelle . 12
Huile essentielle de Né-
roli . 8
Esprit d’ambre musqué et
rosé . 4
Autre, d’après Milne Edwards et Vavasseur.
if Eau-de-vie de gaïac - 187 grammes.
Eau vulnéraire spiritueuse. id.
Huile essentielle de men¬
the ou de girofle, ou de
rose ou d’œillet . 4 gouttes.
Deux ou trois gouttes suffisent pour aro¬
matiser un verre d’eau; il cônvient aux per¬
sonnes dont la bouche est dans un état de
santé parfaite ; mais celles qui auraient, soit
les gencives habituellement saignantes, soit
l’haleine forte, feraient bien de lui substituer
la préparation suivante qui s’emploie de la
même manière :
Eau-de-vie de gaïac pré¬
parée . 187 grammes.
Eau-de-vie camphrée.. • . 4
Essence de menthe . égouttés.
Essence de cochléaria. . . 6
Essence de romarin . 6
Autre élixir tonique.
Racine de ratanhia . 123 grammes.
Eau vulnéraire spiritueuse 2 litres.
Huile essentielle de men¬
the . 4 grammes.
Huile d’écorce d’oranges. 6
Concassez la racine de ratanhia, faites-la
infuser pendant huit jours dans l’eau vulné¬
raire ; filtrez ensuite cette teinture, et ajou-
tez-y les essences que vous aurez préalable¬
ment dissoutes dans 24 grammes d’alcool.
Quinquina . i de chaque
Magnésie calcinée . \ 16 grammes.
Cannelle . . 4
Huile essent. de girofle.. 1 goutte.
Cette préparation est, à notre avis, supé¬
rieure aux deux précédentes. Elle est surtout
très bonne pour les personnes qui auraient
les gencives habituellement blafardes et re¬
lâchées.
Autre, d’après M. Lefoulon.
Cochléaria ,
Raifort ,
Gaïac ,
Quinquina ,
Menthe ,
Pyrèthre ,
Calamus aromaticus ,
Ratanhia.
Il est évident qu’en composant sa poudre de la
réunion de tout ce qu’on est habitué à regarder
comme odontalgique,M. Lefoulon a eu pour but
bien plus de sacrifier a l’opinion publique que
de satisfaire à une indication positive. Au¬
cune des substances composant sa poudre ne
peut nettoyer les dents, et leur assemblage
est plus propre à échauffer la bouche qu’à
conserver à l’émail son poli et son brillant.
Les Anglais, suivant une note insérée dans
le Journal de pharmacie et de chimie (août
1842), emploient souvent la préparation sui¬
vante comme poudre dentifrice :
Elixir connu sous le nom d’Eau de Botot.
Alcool à 35° . 2 litres.
Girofle concassé . \ de ch
Cannelle de Ceylan . (32 grammes.
Anis vert . J
Cochenille concassée . i de chaque
Essence de menthe poivrée ( 16 grammes.
Poudre dentifrice, d’après Alibert.
Magnésie . 187 grammes.
Coque rouge . 32
Iris de Florence . 160
Surtartrate acidulé de po¬
tasse . 64
Autre, d’après Maury.
Magnésie anglaise . i de chaque
Crème de tartre..- - ( 500 grammes.
Sulfate de quinine . 20
Cochenille . 48
Huile essentielle de men¬
the anglaise . !.. 16
Craie blanche de Cham¬
pagne bien séchée.... 3 grammes.
Camphre en poudre ex¬
trêmement fine . 1 gramme.
On mélange bien intimement par tritura¬
tion, puis on renferme pour conserver dans
un flacon de verre hermétiquement bouché.
Nous avons de la peine à concevoir l’addi¬
tion du camphre qui, ensi petite quantité qu’il
soit, doit donner à la bouche une saveur pé¬
nétrante toujours fort désagréable.
Enfin, voici une autre poudre qui, à l’avan¬
tage de blanchir parfaitement les dents, joint
celui de donner aux lèvres et aux gencives
une belle couleur rose qui dure une partie de
la journée ;
Corail rouge . 128 grammes.
Sangdragon . 32
Carmin fin . 25 centigr.
Ecorce de citron . 1 gramme.
Sucre blanc . 46 grammes.
BULLETIN CLINIQUE.
376
Le parti avantageux qu’on a retiré dans ces
derniers temps du chlore, comme agent dés¬
infectant et décolorant, a porté quelques
dentistes à l’introduire dans les poudres den¬
tifrices. En quelque faible quantité que soit
cette substance, elle agit toujours sur les
dents. Aussi doit-elle n’être employée que
deux ou trois fois avec prudence pour étein¬
dre la couleur jaune très prononcée que pour¬
raient offrir les dents de quelques personnes.
M. Taveau l’a fait entrer dans des pastilles
dont il a recommandé l’usage aux fumeurs.
Voici la composition de celles que M. le pro¬
fesseur Magendie a indiquées pour le même
usage :
Chlorure de chaux sec. . . 8 grammes.
Sucre . 25o
Amidon . 52
Gomme adragante . 4
Carmin . 25 centigr.
Faites des pastilles de 15 à 20 centigram¬
mes, dont on prendra de deux à quatre dans
l’espace de deux heures.
M. Magendie conseille encore, pour ren¬
dre aux dents jaunes leur blancheur natu¬
relle, de promener sur elles une brosse légè¬
rement mouillée et trempée dans la poudre
suivante :
Chlorure de chaux sec. . . 80 centigr.
Corail rouge . 8 grammes.
BULLETIN CLINIQUE.
FRACTURE DU CALCANÉUM APRÈS UNE CHUTE
sur la plante des pieds ; observation re¬
cueillie par M. Adrien Bérenguier, d.-m.-p.
de Rabastens {Tarn).
Un charpentier âgé de 74 ans, mais encore
fort et robuste, travaillait à réparer le plan¬
cher d’une cage d’escalier ; l’échafaudage fait
un mouvement; l’ouvrier se croit au moment
de tomber sur les degrés qu’il voit à plusieurs
mètres au dessous de lui ; pour éviter une
chute si dangereuse, il fait un bond par côté
vers le palier le plus voisin placé seulement
à deux mètres plus bas que l’échafaudage, et
tombe d’aplomb sur ses deux pieds. Au même
instant une vive douleur au pied gauche l’ar¬
rête et l’empêche de marcher. Ce n’est qu’a¬
vec la plus grande peine qu’il se traîne jus¬
qu’à son logement, heureusement peu distant
du lieu de l’accident; j’arrivai auprès de lui
tout au plus dix minutes après la chute: voici
ce que je pus dès lors constater.
Au dessous de la malléole externe existe un
gonflement sur lequel la pression détermine
une vive douleur. Ce gonflement est circon¬
scrit, rénitent, non dépressible ; il ne re¬
monte pas le long du péroné, il ne s’étend
pas sur les côtés du tendon d’Achille, il se
dessine à la manière d’une demi-lune ren¬
versée, embrassant par sa concavité l’extré¬
mité inférieure du péroné. Il y a aussi un
peu de gonflement au dessous de la malléole
interne; mais il est à peine appréciable; sur
ce point la pression ne détermine qu’une
douleur très supportable. En examinant le
talon du côté malade il me paraît, abstraction
faite du gonflement sous -malléolaire, être
plus court et plus gros que celui du côté sain ;
les mouvements de flexion et d’extension,
ceux de latéralité imprimés au pied n’augmen¬
tent pas la douleur; mais dès que le malade
essaie de marcher et que le poids du corps
repose sur la voûte calcanéo-tarsienne, il est
arrêté par une vive douleur qui répond au
gonflement placé sous la malléole externe.
Il n’existait encore aucun changement de
couleur à la peau, -bien que la tuméfaction
augmentâtàvue d’œil et s’ étendît vers le talon ;
néanmoins , l’état des choses ne permettant
pas de soupçonner une lésion du péroné, mes
recherches durent se porter par voie d’exclu¬
sion vers le calcanéum, là où les conduisaient
la douleur et le gonflement. Il y avait à
peine quelques jours que j’avais lu dans le
Journal de Chirurgie les observations toutes
nouvelles de M. Malgaigne sur la fracture du
calcanéum par écrasement (1); j’avais été frappe
par l’exposé clair et précis des symptômes
d’une lésion non encore décrite dans nos ou¬
vrages classiques. Ce fut donc vers le talon
lui-même que je portai toute mon attention;
en l’examinant avec soin, en essayant de lui
imprimer divers mouvements, je crus sentir
la crépitation. Alors le pied du malade étant
fixé sur le bord d’une chaise, la main gauche
appuyant fortement sur les malléoles, et sai¬
sissant le talon tout entier dans ma main
droite pour chercher à imprimer au calca¬
néum des mouvements de torsion dans le sens
de sa longueur, je sentis très distinctement
une crépitation osseuse; je dis une crépita¬
tion osseuse, car elle me donna exactement
la sensation de deux corps durs et rudes
raclant l’un sur l’autre ; et si la différence
du râle crépitant ou râle sous-crépitant est
quelquefois facile à apprécier, on nesauraitnon
plus, dans certains cas, confondre la crépita¬
tion osseuse avec celle qui se passe dans les
gaînes tendineuses. Par la manœuvre que j’ai
indiquée tout à l’heure, je pus reproduire plu¬
sieurs fois cette crépitation et l’étudier à mon
(1) Numéro de janvier 1842, page 2.
BULLETIN CLINIQUE.
aise; de plus, en comparant le pied malade
avec le pied resté sain, je crus trouver au
dessous de la malléole externe, et un peu en
arrière, une saillie que le gonflement de cette
région m’avait d’abord cachée , mais qui
n’existait pas de l'autre côté.
Dès lors j’annonçai qu’il y avait fracture
de l’os du talon, et pour ma conviction per¬
sonnelle, je me livrai à divers essais de men¬
suration du pied. Ainsi, du sommet de la
malléole péronière à la partie la plus déclive
du talon, je trouvai six centimètres et demi
pour le côté malade, tandis qu’à l’autre pied
il y en avait sept et demi, ce qui me signala
un raccourcissement d’un centimètre.
Je considérai avec soin la plante des
pieds, mon œil ne sut remarquer aucune dif¬
férence ; cet homme avait les pieds fortement
cambrés , par conséquent la voûte tarsienne
était chez lui très prononcée et devait être
d’autant mieux disposée pour supporter le
poids du corps. Cependant, en plaçant les deux
pieds l’un à côté de l’autre, le talon fracturé
ne parut pas se prolonger plus loin en arrière
que celui du membre sain. Pour m’en assurer,
je mesurai la distance comprise entre la par¬
tie la plus postérieure du talon et l’extrémité
du gros orteil; pour le pied malade je décou¬
vris un excédant de longueur de près d’un
centimètre.
Je voulus encore essayer un autre genre
de mensuration. Un cordon de soie fut con¬
duit du sommet de la malléole externe à l’ex¬
trémité du talon, et de là relevé jusqu’au som¬
met de la malléole externe. La longueur
totale de ce cordon fut de 22 centimètres du
côté de la fracture, et de 20 centimètres et
demi pour le côté sain.
Assuré de l’existence de la fracture, je crus
devoir essayer quelques moyens de réduction.
J’exerçai de violentes tractions sur le talon ;
elles déterminèrent des douleurs atroces, rien
ne cédait ; la tubérosité anormale que j’avais
observée sous la malléole externe ne paraissait
pas s’effacer ; je n’insistai pas. Je posai une
simple bande roulée embrassant tout le talon,
l’avant-pied et le tiers inférieur de la jambe;
je prescrivis des irrigations souvent réitérées
avec l’eau froide aromatisée avec l’alcool de
lavande. Tout cela se passa dans la soirée du
2 juin 1843.
Je revis le malade dès le lendemain matin;
il souffrait horriblement, la douleur ne lui
avait pas laissé fermer l’œil. Tout le pied était
tuméfié et avait pris une couleur bleuâtre, le
gonflement remontait des orteils jusqu’à moi¬
tié jambe; il était surtout très prononcé aux
environs des malléoles, et principalement au
dessous de la malléole interne, tandis que la
veille il s’était d’abord prononcé au dessous
de la malléole tibiale. Je remarquai toutefois
qu’il était très peu marqué sur les côtés du
377
tendon d’Achille. La couleur bleuâtre due à
l’ecchymose était d’autant plus prononcée qu’on
la considérait plus près des malléoles. Je ne
pus ce jour-là reproduire la crépitation, et je
ne doutai pas un instant que, si je n’avais pas
vu le malade la veille quelques minutes après
l’accident, j’aurais pu croire à une lésion du
péroné ou à une violente entorse.
La jambe fut élevée sur des paillassons et
posée en demi-fiexion, en même temps que
des petites compresses superposées devaient
exercer une compression modérée au dessous
des malléoles. Une attelle de carton fut placée
directement sur le tendon d’Achille de ma¬
nière à ramener le talon en avant. Continua¬
tion des irrigations froides aromatiques.
Pendant toute cette journée (le lendemain
de l’accident) et la nuit suivante, les douleurs
ne laissèrent pas un instant de repos à notre
malade : il lui semblait qu’une tenaille le tenait
serré au dessous des malléoles. Rapportant
ses douleurs à l’appareil qu’il accusait d’être
trop serré, il l’arracha et n’obtint qu’un sou¬
lagement de quelques minutes ; aussi, dès le
lendemain matin, il consentit à se le laisser
remettre.
Le 4 juin, le gonflement semble avoir di¬
minué. Le malade n’a pas cessé d’arroser
son pied. Cependant les douleurs sont encore
atroces; absence presque complète de som¬
meil ; agitation ; reaction fébrile ; l’âge avancé
du sujet me fait ajourner encore les émissions
sanguines.— Continuation des mêmes moyens.
Le 5 juin , c’est-à-dire trois jours après
l'accident, les souffrances du malade sont un
peu diminuées, il y a eu deux heures de som ¬
meil et beaucoup moins d’agitation ; la fièvre
a cessé.
Le 10 juin, la tuméfaction a diminué con¬
sidérablement, et semble se concentrer dans
les limites des malléoles. A l’extrémité du
talon, les douleurs sont encore très vives ;
mais elles laissent dormir le malade, quoique
souvent des élancements viennent l’éveiller
subitement. 11 a essayé de se lever pour aller
de son lit à la fenêtre ; mais dès que le pied a
appuyé sur le sol, la douleur ne lui a pas laissé
faire un pas et l’a forcé de se recoucher au
plus vite.
Rien ne me paraissait changé dans la di¬
rection du pied; je renonçai à l’idée que
j’avais eue un instant d’appliquer une attelle
sur le côté externe du membre. Je continuai
d’exercer une compression modérée au des¬
sous des malléoles, au moyen de compresses
superposées et maintenues par une bande
roulée disposée de manière à ramener le
talon en avant. Les irrigations froides fu¬
rent continuées, mais moins fréquemment ré¬
pétées.
Le 15 juin, dans l’intention d’obtenir une
immobilité plus complète du pied , j’applique
378 BULLETIN
une bande amidonnée; cet appareil ne peut
ôtre supporté. Dans la nuit le malade l’ar¬
rache pour reprendre les irrigations froides.
Le 20, les douleurs ont cessé, le malade
dort. 11 a encore essayé de se lever; mais la
douleur le force de rentrer dans son lit.
Le 1er juillet, la pression ne détermine
aucune douleur au dessous des malléoles. Je
permets au malade d’essayer de faire quel¬
ques pas en se soutenant sur des béquilles.
Le 10 juillet, le malade s’est beaucoup
exercé à la marche ; mais il ne peut encore
confier au membre malade tout le poids de
son corps : il a adopté un béquillon sur le¬
quel il s’appuie en marchant afin de dimi¬
nuer la pression supportée par le talon. Il y
a encore un peu de gonflement sous les mal¬
léoles; du reste les mouvements de flexion
et d’extension du pied ne sont pas du
tout douloureux ; cependant le malade est
tourmenté par des élancements qui du ta¬
lon remontent vers les malléoles, qui l’éveil¬
lent en sursaut, et dans la journée vont quel¬
quefois jusqu’à lui faire pousser un cri.
Le 18 juillet, c’est-à-dire 46 jours après
l’accident, le malade n’a pu encore reprendre
ses travaux ordinaires. Ce n’est qu’avec les
plus grandes précautions qu’il peut appuyer
le pied gauche sur le sol. Il y a encore un
peu d'œdème au dessous de la malléole in¬
terne. Il n’en existe pas au dessous de l’extré¬
mité inférieure du péroné; mais là on ren¬
contre une saillie osseuse anormale qui n’existe
pas sur le pied opposé.
Je mesurai de nouveau la distance comprise
entre le sommet de la malléole externe et le
point le plus déclive du calcanéum, et je trou¬
vai un peu plus d’un demi-centimètre de moins
pour le pied malade ) les deux pieds comparés
l’un à l’autre sous le rapport de leur lon¬
gueur ne m’offrirent aucune différence appré¬
ciable.
Mon malade est venu à ma consultation le
30 juillet: il ne boitait pas lorsqu’il marchait
dans un appartement dont le plancher est
bien uni; mais s’il descendait dans la rue, la
moindre inégalité du sol lui procurait de
vives douleurs et le faisait chanceler.
J’ai revu cet homme le 2 septembre ; les
bains de rivière que j’avais conseillés ont
amené un grand soulagement. Il a repris les
travaux de sa profession ; il boite cependant
un peu vers la fin de la journée, il y a tou¬
jours raccourcissement de la ligne calcanéo-
malléolaire. Il ne reste plus de traces de
l’œdème sous-malléolaire.
Réflexions. — La crépitation manifestement
perçue, le raccourcissement de la ligne qui
s’étend des malléoles au talon, le gonflement
sous-malléolaire, une saillie osseuse anormale
existant au dessous de la malléole externe,
la persistance de la douleur, etc.; tels sont
CLINIQUE.
les signes qui m’ont fait reconnaître la frac¬
ture du calcanéum.
Quelques différences essentielles semblent
cependant séparer le fait que je viens de rap¬
porter des observations publiées parM.Mal-
gaigne, et pourraient au premier aspect jeter
quelques doutes sur la légitimité du diagnostic.
Dans les observations de M. Malgaigne, la
tumeur osseuse anormale et le point le plus
douloureux se trouvaient sous la malléole ti¬
biale, tandis que chez mon malade je les ai
rencontrées sous la malléole péronière. La
disposition des fragments me semble pouvoir
expliquer cette différence. L’ouvrier, comme
je l’ai dit plus haut, fit un bond par côté, ce
qui pourrait, jusqu’à un certain point, faire
comprendre que le poids du corps dut au
moment de la chute être déversé aussi par
côté, et entraîner le fragment supérieur en
dedans de manière à provoquer une saillie
du fragment inférieur en dehors : enfin il
paraîtrait qu’une disposition à peu près sem¬
blable aurait été observée dans une fracture
du calcanéum qui s’est présentée tout récem¬
ment dans le service de M. le professeur A.
Bérard. Ce fait, non encore publié en entier,
se trouve indiqué au dernier paragraphe de
l’excellente thèse de M. Nadal (Paris, 10
avril 1843), qui constitue le travail le plus
complet qui ait été écrit jusqu’à ce jour sur
cette matière.
Dans le fait que je viens de rapporter, y a-t-
il eu véritablement écrasement du calcanéum?
Je ne le pense pas : le mot écrasement suppose
une fracture dans laquelle l’os est réduit en
un plus ou moins grand nombre de fragments,
et j’ai dit plus haut que chez mon malade les
mouvements de flexion et d’extension du
pied n’excitaient pas une grande douleur- , ce
qui serait inexplicable avec une fracture corn-
minutive. Dans les observations de M. Mal¬
gaigne , dans celle que M. Robert vient de
publier tout récemment ( Gazette des Hôpi¬
taux du 25 juillet), les mouvements du pied
étaient très douloureux et presque impossi¬
bles. Chez mon malade le calcanéum ne doit
pas avoir été fracturé dans le sens de sa lon¬
gueur, de manière à ce que les solutions de
continuité aient pu intéresser les surfaces
qui s’articulent avec l’astragale. Cependant,
avons-nous dit, il y avait raccourcissement de
la ligne qui s’étend des malléoles jusqu’au point
le plus déclive du talon. Faut-il en induire qu’il
y a eu enfoncement des fragments les uns dans
les autres? Je ne saurais l’admettre. N’ou¬
blions pas que le talon s’était fortement porté
en arrière au point d’augmenter la longueur
du pied et que cette disposition suffit à elle
seule pour expliquer le raccourcissement de
la ligne calcanéo-malléolaire. Du reste, je ne
crois pas du tout que le poids du corps ait été
l’agent principal , la seule cause efficiente de
BIBLIOGRAPHIE.
379
la fracture. La voûte calcanéo-tarsienne me
semble représenter un arc dont la corde se¬
rait constituée par l’aponévrose plantaire et
les muscles fléchisseurs qui du calcanéum
vont jusqu’aux phalanges des orteils. Lors¬
qu’un homme tombe sur la plante des pieds,
la voûte ou plutôt l’arc calcanéo-tarsien tend
à s’affaisser, à s’aplatir ; mais un arc pressé
contre un plan résistant ne peut s’affaisser,
c’est-à-dire se rapprocher de la ligne droite
sans que ses extrémités ne tendent à s’écar¬
ter ; ce qui nous ramène à une remarque de
Bichat {Anatomie descriptive, tom. 1er, page
443, édit, de 1829), qui avait observé que le
pied tend à s’allonger lorsqu’il est vive¬
ment pressé contre le sol par le poids du
corps. Si maintenant la corde fihro-muscu-
laire , représentée par l’aponévrose et les
muscles plantaires, s’oppose à cet allonge¬
ment du pied , il faudra que l’arc casse, et ce
sera le plus fréquemment vers le calcanéum ;
car cet os, plus mince dans sa diaphyse qu’à
ses extrémités, composé presque exclusive¬
ment de substance spongieuse et se trouvant
seul en arrière, constitue la portion la moins
solide de l’arc calcanéo-tarsien.
J’ai dit plus haut que, pour le vieux char¬
pentier qui fut l’objet de cette observation,
la chute n’avait eu lieu que d’une hauteur de
deux mètres. A une si petite élévation, j’ai
de la peine à comprendre que le poids du
corps puisse écraser le calcanéum comminu-
tivement et faire entrer les fragments les
uns dans les autres comme dans l’observa¬
tion première de M. jVlalgaigne. Je crois que
cet os s’est fracturé parce que l’arc dont il
fait partie n’a pu s’affaisser, vu l’inextensi-
bilité de la corde formée par les muscles
fléchisseur commun, adducteur du gros or¬
teil et abducteur du petit orteil : explication
d’autant plus admissible, que cet homme avait
naturellement le pied excessivement cambré,
et le talon très proéminent en arrière.
Ce n’est pas seulement par une inextensibi-
litô inerte que les muscles plantaires s’oppo¬
sent à l’allongement de l’arc calcanéo-tarsien,
mais encore par une véritable contraction ac¬
tive, sur laquelle j’appelle l’attention, parce
que, lorsqu’un homme tombe sur la plante
des pieds, elle est instinctive et inévitable.
Ainsi, tandis que les muscles qui concourent
à la formation du tendon d’Achille rendraient
la fracture du calcanéum plus difficile en favo¬
risant l’allongement du pied par un véritable
mouvement dit de sonnette, qui ramènerait
cet os en haut et en arrière, la contrac¬
tion des muscles plantaires arrête ce mou¬
vement, s’oppose à l’aplatissement de l’arc
calcanéo-tarsien, et force le calcanéum à se
fracturer.
Boyer et Desault, trop préoccupés de la
force du solaire et des jumeaux, n’ont pas en¬
trevu cet antagonisme entre les muscles du
mollet et ceux de la plante des pieds; ils ont
tout rapporté à la puissante traction que le
tendon d’Achille peut exercer sur l’extrémité
postérieure du calcanéum. M. Nadal , qui a
soumis cette théorie à une analyse critique
des plus judicieuses, n’a pas manqué de signa¬
ler cet antagonisme auquel, pour mon compte,
j’attache une grande importance; mais il n’a
pas entrevu par quel mécanisme la contrac¬
tion des muscles plantaires , en empêchant
l’aplatissement de l’arc calcanéo-tarsien , le
forçait à se casser.
Je ne sais si la théorie que je viens de dé¬
velopper serait également admissible pour
les fractures du calcanéum qui peuvent avoir
lieu après une chute sur la pointe des pieds.
Je m’en tiens donc à l’observation qui a servi
de thème à mes réflexions, et dans laquelle
l’ouvrier étant tombé d’aplomb sur la plante
des pieds, les choses me paraissent s’être
succédé de la manière suivante : 1° le pied
s’est trouvé violemment et subitement pressé
entre la résistance du sol et le poids du corps
augmenté par la vitesse de la chute. 2° L’in¬
extensibilité de l’aponévrose plantaire , la
contraction des muscles fléchisseur com¬
mun, adducteur du gros orteil, etc., ont em¬
pêché l’arc calcanéo-tarsien de s’allonger
assez pour s’aplatir sur le sol qui lui résis¬
tait, et l’ont forcé à se casser vers le point le
moins solidement constitué, c’est-à-dire vers
le calcanéum. 3° Cet os étant fracturé, la
contraction des muscles du mollet l’a em¬
porté sur celle des muscles plantaires, et
dès lors s’est produit le déplacement du
fragment inférieur et avec lui le raccourcisse¬
ment du talon. A. Bérenguier.
BIBLIOGRAPHIE.
DE PELY1 OBLIQUE OVATA CUM ANCYLOSI SACRO-
iliaca. Programma quo ad orationem quâ
munus professons medicince extraordina-
riisibi demandatum anspicaturus est, etc.,
D. Eduardus Martin.— Ienæ, mdcccxli.
Le docteur Martin a choisi comme sujet
de son discours d’introduction au professorat
à la Faculté d’Iéna, la description de deux
bassins difformes, présentant une difformité
toute spéciale, et qu’il désigne sous le nom
d'oblique-ovale avec ankylosé sacro-iliaque ;
et il a tiré de ses recherches des consé-
380
BIBLIOGRAPHIE.
quences qui 11e sont sans interet ni pour la
science ni pour la pratique.
Ce travail est divisé en deux parties, dont
la première est consacrée à décrire tout ce
que ces bassins, qui se trouvent dans les
collections des universités de Halle et d’Iéna,
ont de particulier dans leurs formes et leurs
diamètres respectifs; au lieu de reproduire
cette description qui serait difficile à suivre
pour le lecteur, nous préférons mettre sous
ses yeux, sous de moindres dimensions, le
dessin fidèle de l’un de ces bassins ; c’est celui
qui appartient à la Faculté d’Iéna.
La seconde partie traite de la nature et
de l’origine de ces bassins, et c’est là particu¬
lièrement que l’auteur a abordé des questions
d’une grande importance relative, et où il ex¬
pose une manière de voir différente des opi¬
nions des maîtres dont la parole fait auto¬
rité dans la science.
Voici les points principaux de ses asser¬
tions :
« Il est inutile de prouver de nouveau,
après l’illustre Nægèlé, que le bassin difforme
dont il s’agit n’a rien de commun avec celui
qui est le résultat de l’ostéomalacie ; il est
certain que dans le dernier cas l’altération du
tissu osseux est complètement différente de
celle du bassin dont nous parlons ; aussi l’an-
kylose sacro-iliaque, dans le bassin difforme
produit de l’ostéomalacie, n’est que très rare¬
ment complète {in illis si non mmquarn, ta -
men certè rarissimè reperiiur). »
Ce vice de conformation du bassin oblique-
ovale avec ankylosé sacro-iliaque ne saurait
être comparé à la scoliose du thorax , et
voici pourquoi :
1° L’incurvation latérale de l’os sacrum et
des vertèbres voisines dans le bassin qui nous
occupe, n’est point assez considérable pour
pouvoir être mise en parallèle avec la courbure
de la colonne vertébrale thoracique dans les
cas de scoliose du thorax ; il n’y a de compa¬
raison à établir qu’entre la difformité du tho¬
rax et celle des os iliaques.
2° L’incurvation de la colonne vertébrale
dans le bassin oblique-ovale n'est qu appa¬
rente; elle existera toujours et sera très
visible à la colonne en cas de scoliose du
thorax ;
3° L’ankylose de nos bassins se trouve
toujours du côté convexe des lausses vertè¬
bres; elle existe rarement dans la scoliose
du thorax, et alors même elle se trouve tou¬
jours au côté concave ;
4° La partie antérieure et postérieure de
l’os innommé devenu compacte se présente
plus aplatie qu’à l’ordinaire, tandis que les
côtes dans la scoliose thoracique sont plus
bombées à leurs parties postérieures, et for¬
ment des saillies très considérables ;
5° Il existe cependant des bassins obliques-
ovales qui peuvent être comparés au thorax
scoliotique; ces bassins ne présentent ni
ankylosé sacro-iliaque, ni déviation du sa¬
crum.
M. Martin, ayant ainsi établi ses prémisses,
procède à l’examen des raisons que M. Næ¬
gèlé a données sur l’origine du bassin oblique-
ovale ;
M. Nægèlé y voit un vice de conforma¬
tion primitif, « car, dit-il, l’ankylose sacro-
iliaque complète le prouve. »
M. Martin répond que l’on voit dans d’au¬
tres jointures des ankylosés aussi complètes
qui sont manifestement acquises; et consé¬
quemment que la présence de l’ankylose ne
prouve en rien que la difformité soit conge-
niale.
BIBLIOGRAPHIE.
381
M. Nægèlé appuie son assertion sur le dé¬
veloppement défectueux de tout un côté de
l’os sacrum ; sur cela M. Martin s’efforce de
prouver qu’aucune défection n’existe réelle¬
ment (au moins dans ses exemplaires); ce
sont seulement les trois fausses vertèbres
qui se sont amincies de moitié; mais cette di¬
minution de volume avec accroissement de
compacité de l’os ne saurait être un vice de
conformation primitive, celui-ci se manifes¬
tant toujours sans altération dans le tissu.
« Mais, dit M. Nægèlé, des synostoses et des
difformités s’observent aussi sur d’autres os
par suite d’un vice de première conformation ;
des synchondroses congénitales se rencontrent
même ordinairement avec des ankylosés for¬
mant des arrêts de développement. »
M. Martin n’a jamais rencontré de telles
synostoses , et quand même on admettrait
leur existence, elles ne devraient entraîner
aucune altération dans la texture des os ,
cette altération de texture étant propre ex¬
clusivement aux ankylosés acquises. Et en
laissant même de côté cet argument, on ne
voit pas pourquoi une synostose empêcherait
le développement des os; ce qu’elle ne fait
pourtant pas et ne peut pas faire dans la ca¬
vité cotyloïde.
M. Nægèlé dit encore : « La ressemblance
des os de ces bassins entre eux indique
une ressemblance d’origine. » Cela, répond
M. Martin, ne saurait passer pour une preuve
suffisante d’un vice de conformation primitive.
« On n’a pu, ajoute M. Nægèlé, rattacher
cette difformité à aucune maladie ou cause de
maladie. » Sur cela notre auteur répond que
dans aucun cas on n’a découvert pendant la vie
l’existence d’une si fâcheuse conformation
du bassin ; cela prouve seulement que la
maladie ne se trahit pas ordinairement par
des signes clairement développés, et il en est
de î’ankylose du bassin comme de beaucoup
d’autres lésions qui ne révèlent leur existence
qu’à l’autopsie.
On a prétendu que la scoliose était la cause
du bassin oblique-ovale; mais M. Nægèlé a
démontré que des femmes qui en étaient affec¬
tées étaient du reste bien faites (dum virè¬
rent nullo formez ftguræve vitio laborasse,
immo eas optime constitutas fuisse) ; il est
donc clair qu’il existe une différence bien
manifeste entre ces deux classes de bassins.
Quant à ceux qui ont voulu prouver qu’une
force extérieureauraitainenéune pression dans
la direction des diamètres obliques, ils ont
oublié que cette force aurait dû agir depuis
longtemps, et en conséquence devenir évi¬
dente; il y aurait plus de vraisemblance à
supposer que des distorsions et contusions de
lasymphyse sacro-iliaque auraient été la cause
d’une inflammation et de ses conséquences.
L’auteur lui-même est d’avis qu’une inflam¬
mation dans cette synchondrose est la cause
de l’ankylose avec accroissement de compa
cité du tissu osseux. Par l’effet de cette in¬
flammation , les canaux nutritifs se ferment
ou se rétrécissent, le développement des os
souffre, et les parties voisines, à leur tour,
changent leurs formes; mais la cause de l’in¬
flammation peut cependant être ou mécanique
ou dyscrasique ( causas autem inflammations
ancylosin adducentes diversam et vim me -
clianicam et dyscrasiam rheumaticam aut
scrophulflsam statut posse accuratiore expli-
catione non opus est).
Après tout ce qui a été dit, voici les con¬
clusions de notre auteur:
1° Il existe plusieurs espèces de bassins
obliques-ovales, et celui dont nous avons traité
doit être appelé bassin oblique-ovale avee
ankylosé sacro-iliaque ;
2° Ce bassin forme, d’après sa particularité
et son origine, une classe spéciale parmi les
bassins difformes;
3° Cependant l’ankylose n’est pas le résul¬
tat d’un vice de première conformation, elle
est acquise dans le jeune âge (hoc autem
vitium non primez conformation is, sed ancy-
losi prima œtate acquisita atque cum vicina-
rum ossium partium induratione conjuncta
efficitur. Reliquez vero ossium pelveos diffor-
mitates secundariæ sunl).
4° Plus la difformité du bassin est considé¬
rable, plus nous croyons qu’elle a été pro¬
duite dans le jeune âge: c’est, plutôt un déve¬
loppement trop accéléré qu’arriéré.
5° Le signe pathognomonique du bassin
oblique-ovale avec ankylosé sacro - iliaque
semble se trouver dans la distance trop petite
des apophyses épineuses du sacrum et l’épine
postérieure de l’un des os iliaques.
Nous n’avons à ajouter que quelques mots
au travail du professeur d’Iéna, que nous
recommandons à la lecture de tous les hom¬
mes de l’art; nous nous plaisons à y re¬
connaître des tendances salutaires pour le
progrès de la science ; nous aimons ce ton
de piété avec lequel il aborde et discute les
opinions de notre illustre maître de Heidel¬
berg ; et bien que sur beaucoup de points
nous restions attachés aux opinions deM. Næ¬
gèlé, nous n’en féliciterons pas moins la Fa¬
culté d’Iéna d’admettre dans son sein des
hommes qui débutent ainsi dans la carrière
de l’enseignement.
Dr Otterburg.
. Hu. traitement des fausses ankylosés et de la contracture des membres par la compres¬
sion, aidée de l extension, sans V emploi de la ténotomie, avec quelques réflexions sur ce
dernier mode opératoire, par M. Dancel. in-8°. Prix, 2 fr. chez J. -B. Baillière, rue de
l’Ecole-de-Medecine, n.
382
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences.— 16 octobre. — M. Desmarres communique les conclusions d’un
travail expérimental qu’il a entrepris sur la transplantation de la cornée ou kératoplastie. 11
espère, dit-il, convaincre l’Académie de l’utilité pratique de cette opération, et continue d’ail¬
leurs ses expériences sur les lapins.
M. Lcroy-d’Etiolle adresse une lettre relative à la dissolution des calculs urinaires par le
suc gastrique. « J’ai pu, cette semaine, dit-il, faire quelques expériences. L’action a été nulle
sur les calculs d’oxalate de chaux, à peu près nulle sur l’acide urique, extrêmement faible sur
les phosphates triples de chaux, d’ammoniaque et de magnésie , de même que sur une con¬
crétion d’urate de soude provenant d’une articulation de goutteux. A ces résultats négatifs je
joindrai celui de M. Donné, qui, depuis trois semaines déjà, tient des fragments d’acide urique
dans du suc gastrique, sans qu’ils aient éprouvé d’altération marquée. Je n’ai observé des
effets dignes d’être notés que sur les calculs alternants. La couche la plus épaisse de mucus qui
unit les deux espèces de concrétions a perdu sa cohésion ; et ces couches se sont séparées,
mais par une cassure nette et sans renouvellement de fragments.
25 octobre. — M. Schuster envoie un nouveau mémoire sur l’application de l’électro-punc-
ture à diverses maladies, parmi lesquelles il range les dégénérescences tuberculeuse et en-
céphaloïde (!) ; et il signale particulièrement la certitude de ce moyen pour la cure radicale de
l’hydrocèle.
50 octobre. — M. Morel Lavallée rapporte l’histoire d’un sujet mort au 15e jour d’une frac¬
ture du fémur au dessus des condyles, et sur lequel il a étudié avec soin l’état du cal com¬
mençant.
M. Ducros adresse un mémoire sur la guérison des surdités torpides sans boursouflement
inflammatoire de la muqueuse, par la compression douloureuse des nerfs faciaux au moyen de
l’application des pouces à la région parotidienne. Il propose la même méthode contre la
surdi-mutité.
Académie de médecine. — 17 octobre. — M. P. Bernard présente un malade sur lequel il a
pratiqué l’ablation de la glande lacrymale pour un larmoiement chronique des plus intenses ;
et il propose le même moyen contre les fistules lacrymales rebelles.
24 octobre. — M. Kicord annonce qu’il y a 17 jours il s’est blessé au pouce de la main gau¬
che avec des ciseaux dont il s’était servi pour le pansement d’un ulcère vénérien primitif. La
plaie s’enflamma d’abord et prit un aspect de mauvaise nature. Quelques doutes s’étant élevés
dans son esprit sur le caractère de cette plaie, il s’inocula le pus qui en sortait sur l’avant-
bras du même côté; 24 heures après une pustule vénérienne s’y était développée ; il la cau¬
térisa avec le caustique de Vienne; et malgré la certitude acquise de la vraie nature delà
maladie, il pense qu’il n’éprouvera pas de symptômes consécutifs, d’après cette loi qu’il cher¬
che à établir, que, de même que la variole, on n’est susceptible d’avoir la vérole constitu¬
tionnelle qu’une fois.
Cette assertion a suscité une certaine rumeur; on a demandé si la vérole constitutionnelle
ne se gagnait qu’une fois, parce qu’une fois acquise on ne pourrait pas s’en débarrasser.
M. Ricord a nettement expliqué sa loi; et d’après lui, quand un sujet a eu la vérole consti¬
tutionnelle, etqu il en est guéri, il peut bien encore attraper des chancres ou d’autres symp¬
tômes primitifs, mais ils ne produiront plus de symptômes secondaires.
51 octobre. — M. A. Bérard fait un rapport sur un choix d’observations chirurgicales adres¬
sées par M. Lépine, chirurgien à Châlons-sur-Saône. La plus intéressante a trait à une-plaie
de l’abdomen avec issue de l’estomac et du colon. La réduction fut longue et difficile; et
M. Bérard demande si, dans les cas de ce genre, il n’y aurait pas lieu de faire une ponction à
l’estomac pour donner issue aux gaz et faciliter sa rentrée.
M. Blandin a connaissance d’un fait dans lequel la ponction a été suivie d’une fistule ster-
corale. Il pense donc que mieux vaudrait débrider, et que le meilleur parti serait encore de
réduire sans piquer ni débrider, ainsi que l’a fait avec succès M. Lépine.
M. Bérard fait remarquer que la plaie avait 16 centimètres de largeur. Donc ce n’était pas
l’étroitesse de la plaie qui s’opposait ici à la réduction, mais bien la distension de l’estomac par
les gaz. L’indication est donc toute naturelle; A. Paré et Desault ont usé de la ponction sans la
voir suivie de fistule ; et il faudrait savoir si, dans le sujet cité par M. Blandin, la fistule n’a
pas été due à une autre cause.
— Nécrologie. — La chirurgie a fait récemment quelques pertes douloureuses; nous accor¬
derons ici un juste tribut de regrets à deux éminents praticiens de la province : M. Cham¬
pion de Bar-le-Duc, et M. Fabre de Marseille. M. Champion, dans une cité peu considérable,
avait su se faire une renommée d’habileté et de savoir qui ne redoutait nulle compa¬
raison ; il passait à bon droit pour le premier entre tous les chirurgiens de l’est de la
France; sa longue et heureuse pratique, son érudition si étendue et si sûre-, le faisaient sou¬
vent consulter par ses confrères les mieux placés de la capitale; et M. Velpeau et nous-
mêmes, qu’il honorait aussi de son amitié, nous lui avons dû plus d’un renseignement pré¬
cieux. Sa mort a été un deuil populaire.
Pour M Fabre, nous ne saurions mieux faire que d’emprunter aux journaux de Marseille,
du Ier octobre, les détails suivants :
« M. le docteur Fabre, ancien chirurgien de l’hôpital de la Charité, a succombé ces
jours derniers à une courte maladie, qui était loin d’annoncer d’abord une issue si
prompte et si malheureuse. Attaché à l’hospice pendant quarante années, chéri de la popula¬
tion de la vieille ville, à laquelle il donnait tous ses soins, sa carrière médicale fut honorable
383
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
autant qu’heureuse; et quand les suites d’une attaque d’apoplexie l’obligèrent, il y a deux ans,
à quitter sa maison pour celle de sa fille, une foule immense suivit avec attendrissement la
chaise à porteurs qui l’enlevait à son quartier. Sa maladie ne porta atteinte ni à ses facultés
intellectuelles, ni même à ses traits si remarquables par leur conservation. Il vivait en pa¬
triarche au milieu de trois générations d’enfants, et son humeur ne se ressentait point de ses
infirmités , quand un mal peu dangereux en apparence est venu l’atteindre. Il ne s’est pas
mépris sur sa gravité, et a demandé et reçu les derniers secours de la religion avec un em¬
pressement digne de la piété dont il se faisait honneur. Son seul regret en mourant a dû être
de ne pas voir auprès de son lit un (ils dont les travaux étaient l’honneur de sa. vieillesse,
M. le docteur Fabre (de Paris), rédacteur de la Gazette des Hôpitaux , auteur de plusieurs
ouvrages importants sur les sciences médicales, et qui se fit comme poète une juste réputation
par des satires pleines de verve, dirigées contre les abus qui déparent sa noble profession. »
CORRESPOKOAÏVCK*
Nous avons reçu à l’occasion de nbs discussions avec M. J. Guérin, deux lettres auxquelles
l’épreuve judiciaire que nous venons de subir a ôté sans doute une partie de leur intérêt,
mais qu’il importe cependant de connaître pour se faire une idée exacte de toutes choses.
M. Guérin avait publié dans la Gazette médicale du 19 août une lettre par lui adressée au
conseil des hôpitaux, à l’effet de demander une commission qui serait chargée, entre autres
choses, de s’enquérir des résultats qu'il avait annoncés; et dans le même numéro, il annon¬
çait que le conseil avait pris sa demande en considération et nommé une commission. Cette
commission fut plus de deux mois sans se réunir; mais enfin sa première réunion ayant dû
avoir lieu le 5 novembre, nous lui avions écrit une lettre par laquelle nous mettions à sa dis¬
position les documents que nous avions recueillis jusque-là sur le fameux Relevé statistique.
La lettre ne put lui être communiquée que le 12 novembre; et le lendemain nous reçûmes
la réponse suivante: „
« Paris, le 12 novembre 1843.
« Monsieur,
« J’ai communiqué ce matin, à la commission chargée d’examiner le service orthopédique
(aux Enfants malades), la lettre en date du 3 de ce mois que vous m’avez fait l’honneur de
m’écrire, La commission ayant pensé que l’article 2 de l’arrêté du conseil des hospices limi¬
tait ses attributions à l’examen des malades qui devaient être soumis au traitement orthopé¬
dique, n’a pas cru devoir accueillir la proposition que vous lui faisiez. Je joins ici copie de
l’article précité.
« Art. 2. — En conséquence, tous les enfants qui devront être soumis au traitement orthopé¬
dique seront préalablement présentés h cette commission, et lui seront représentés à l’issue
du traitement, quelle que soit la cause qui le fasse cesser ou interrompre.
« Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée ,
« Orfila,
« Président de la commission. »
On voit que M. Guérin était dans l’erreur et avait induit ses lecteurs en erreur, en leur
annonçant la commission comme chargée de s’enquérir des résultats annoncés.
La deuxième lettre est de M. Dechambre, l’un des rédacteurs du Relevé statistique.
Paris, ce 13 novembre 1843.
Monsieur,
Quelques mots échappés à votre défense du 14 novembre dernier, devant le tribunal de
police correctionnelle delà Seine, dans l’affaire engagée entre vous et M. Guérin; quelques
mots que la nature même du procès m’interdit de reproduire, mais que vous vous rappelez
certainement, m’engagent à vous prier de déclarer publiquement si vous avez ou non par
devers vous la preuve d’une contradiction ou d’une erreur dans la partie du Relevé qui con¬
cerne le strabisme. C’est la seule, vous le savez, pour laquelle j’ai prêté ma collaboration.
Pour vous mettre à même de répondre à cette question*catégoriquement et en toute con¬
naissance de cause, il est indispensable de vous prévenir que, appelé à remplir un cadre sta¬
tistique tout préparé et où les résultats devaient tous se ranger sous ces indications: guéris,
améliorés, morts, etc. , je n’ai dû et pu prendre pour base de mon appréciation que l’élément
principal et essentiel du strabisme, la direction du globe oculaire. Partant , il est bien en¬
tendu que le mot amélioration a signifié seulement dans mon esprit redressement partiel de
l’œil, quels que fussent d’ailleurs les résultats relatifs aux autres éléments de la difformité.
Le mot guérison n’a pas besoin de commentaires.
Veuillez agréer, etc. . Dechambre.
On ne comprendrait pas bien la lettre de M. Dechambre, si nous ne rappelions que dans le
Relevé statistique (v. ci-devant, page 238) sur 108 strabismes opérés, on comptait 100 guéri -
384 NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
sons complètes , 8 améliorations. La qualité toute spéciale de ces améliorations nous explique
comment M. Velpeau, M. A. Bérard et nous-mêmes nous avons vu de ces malades atteints de
diplopie, d’embarras dans les mouvements de l’œil; comme l’amélioration ne concerne que
la rectilication du globe oculaire, et que nous n’avons pas vu les sujets avant l’opération,
nous ne pouvons réellement pas dire s’ils ont été ou non améliorés. Nous nous bornerons
donc à constater qu’ils ne se regardent pas comme tels, et qu’ils regrettent fort leur pre¬
mier état.
Nous poserons cependant deux questions à M. Dechambre. Le sujet qui a perdu la vue de
l’œil opéré (à la vérité en dehors du service de l’hôpital) a cependant, d’après son dire, l’œil
un peu moins dévié qu’auparavant; est-ce que par hasard ce sujet, s’il avait été opéré dans le
service, aurait été compté dans les améliorés ?
Et si ce même sujet ou un autre avait eu l’œil tout à la fois perdu et entièrement redressé,
où l’aurait-on mis? Parmi les guérisons complètes? La lettre de M. Dechambre laisse ce
point quelque peu obscur; et les praticiens seraient charmés sans doute qu’on voulût bien les
édifier à cet égard.
îibb •$«!38e,ëï»1 «Se «•IrisiuiiBrjKie. — JTugemeB&S. — -
CoissécratÈOEî «Se fa liberté «le discussion scientifique.
Nous devons avant tout nous excuser du retard apporté à l’apparition de ce numéro- L’exac¬
titude est la politesse des journaux aussi bien que des rois; et il n’a pas moins fallu, pour
nous en départir, que la gravité des circonstances et le désir d’apprendre à nos lecteurs le
résultat d’une lutte à jamais déplorable. Justice est faite; la liberté de discussion en matière
scientifique a reçu une consécration solennelle, dont nous ne soupçonnions guère qu’elle aurait
besoin ; et M Guérin paiera les frais du procès qu’il a intenté au Journal de chirurgie.
11 est difficile de rendre l’agitation que cette affaire a excitée dans le public médical, et
même dans une certaine partie de la population parisienne. Durant quatre longues audiences ,
occupées par les plaidoieries, l’enceinte du tribunal de police correctionnelle s’est trouvée trop
étroite pour contenir les auditeurs; et à chaque audience nouvelle la foule se pressait de
plus en plus serrée et profonde. Le prétoire était envahi par les avocats en robe ; dans l’en¬
ceinte, dans les couloirs et jusque près des juges, se remarquaient des professeurs, des mem¬
bres de l’Académie royale de médecine et de l’Institut, des députés, des magistrats de l’ordre
le plus élevé.
A notre affaire, trop simple et trop claire en elle-même pour supporter la discussion,
M. Guérin en avait réuni trois autres, de façon à en faire au premier abord un complot
colossal. Tant d’habileté a tourné contre lui-même; au lieu d’un adversaire, il s’en est
trouvé quatre ; tandis que tout le talent reconnu de Me Crémieux ployait sous le fardeau de
cette triste attaque, les défenseurs , Béthmont, Me Plocque, Me Favre, semblaient lutter
à qui l’emporterait de verve et d’éloquence; et Me Béthmont surtout, répondant à M. l’avo¬
cat du roi, a déconcerté l’accusation par un des plus magnifiques plaidoyers dont le palais' ait
gardé le souvenir. Le Journal de chirurgie était défendu par son rédacteur en chef, et la
sainteté de la cause que nous défendions a donné aussi à nos paroles assez d’éclat et de
force, pour porter la conviction dans l’esprit des magistrats. Ceux qui n’ont pas assisté à ces
débats, ceux qui n’ont pas vu l’auditoire tout entier, frémissant, bouillonnant, emporté même
quelquefois jusqu’à des applaudissements aussitôt réprimés par le respect de la justice, ceux-
là ne sauraient se faire une juste idée des impressions produites par les divers incidents de ce
grand drame judiciaire.
On sait que la loi défend de rien répéter des plaidoiries en affaires de diffamation; cette
défense nous est d’ailleurs plus lçgère qu’à tout autre, et nous plaignons trop sincèrement
notre adversaire d’avoir subi le supplice de ces quatre audiences pour avoir le moindre désir
de lui en renouveler l’amertume.
Aujourd’hui que tout ce bruit est dissipé, que les passions si violemment excitées parla lutte sont
rentrées dans le silence, nous allons reprendre comme par le passé nos études scientifiques,
avec la même modération, avec la même fermeté; secouant de nos souliers la poudre de ce
tribunal de police correctionnelle devant lequel nous avons été si étonnés de nous asseoir, et
ne voulant conserver d’autre souvenir que celui de la dignité des magistrats et de la justice
qu’ils nous ont rendue.
Mais en dehors du tribunal, nous avons trouvé aussi parmi nos confrères une justice et des
sympathies dont nous sommes fiers à bon droit, parce qu’elles ont montré à tous la grandeur
385
et l’équité de notre cause. Ce sont là des souvenirs qui ne doivent point périr; qu’il faut con¬
server avec soin, au contraire, afin que le monde médical connaisse bien la force qu’il peut
puiser dans son union. Les médecins des départements ont, joint leurs voix à ceux de Paris-
les internes des hôpitaux ont protesté à l’exemple de leurs maîtres ; la presse médicale s’est
levée comme un seul homme; et enfin la Société de chirurgie, prenant une vigoureuse ini¬
tiative, a entraîné les sociétés savantes. Toutes ces adhésions avaient été publiées par la
Gazette des hôpitaux, qui, par sa publicité plus fréquente, pouvait seule se faire l'apôtre et le
Moniteur de ce grand mouvement médical , et qui a dignement et courageusement accompli sa
mission. Mais nous avons cru qu’il était aussi de notre devoir d’enregistrer ces protestations si
éclatantes et si nombreuses, et nous y avons consacré un supplément. Nous n’avons pas publié
toutes les lettres particulières que nous avons reçues; le même sentiment animait tous nos
confrères sur tous les points du royaume; nous les prions seulement ici d’agréer l’expression
d’une reconnaissance qui ne mourra qu’avec nous.
Oédnration tle principes des médecins et chirurgiens
«le France.
La liberté de discussion en matière scientifique est le droit le plus sacré
et Tune des bases' fondamentales de toute science.
La discussion peut et doit s'exercer sur les doctrines et sur les faits.
La discussion des faits porte essentiellement sur leur valeur , sur leur
degré d'exactitude , et entraîne nécessairement le droit de les nier , lorsque
leur fausseté a été découverte.
En médecine et en chirurgie particulièrement , il est de droit de discu¬
ter toute méthode et toute opération nouvelles , de rechercher la valeur
des succès annoncés, de les nier lorsqu'on a la preuve qu’ils ne sont
pas réels.
Hors de ces principes , il n’y a plus ni discussion , ni art , ni enseigne¬
ment possibles, ni garantie pour la santé publique ; et la science serait livrée
sans défense à la merci de tous les charlatans.
Paris, 8 octobre 1843.
Marjolin, professeur de pathologie chirur¬
gicale à la Faculté, membre de l’Académie
royale de médecine.
Velpeau , professeur de clinique chirurgicale
à la Faculté, membre de l’Académie des
sciences et de l’Académie royale de méde¬
cine.
Fouquier, professeur de clinique médicale,
premier médecin du roi, membre de l’Aca¬
démie royale de médecine.
Cruveilhier , professeur d’anatomie patho¬
logique à la Faculté, membre de l’Académie
royale de médecine.
Moreau , professeur d’accouchements à la Fa¬
culté, membre de l’Académie royale de mé¬
decine.
A. Bérard , professeur de clinique chirurgi¬
cale à la Faculté, membre de l’Académie de
médecine.
Trousseau , professeur de thérapeutique à la
Faculté,
Villerme', membre de l’Institut et de l’Aca¬
démie de médecine.
Husson , médecin de l’Hôtel-Dieu , membre
de l’Académie de médecine.
Gimelle, médecin de l’hôpital du Gros-Cail¬
lou, membre de 1 Académie de médecine
Ollivier (d’Angers), membre de l’Académie
de médecine.
Bricheteau , - médecin de l’hôpital Necker,
membre de l’Académie de médecine.
Collineau, membre de l’Académie de mé¬
decine.
Gérardin, médecin de la Maternité, membre
de l’Académie de médecine.
Guéneau de Mussy, médecin de THôtel-Dieu,
membre de l’Académie de médecine.
Guersant, médecin de l’hôpital des Enfants,
membre de l’Académie de médecine.
A. Pasquier, chirurgien du roi, chirurgien
en chef des Invalides , etc.
Cornac, médecin en chef des Invalides, mem¬
bre de l’Académie de médecine.
Gerdy, professeur de pathologie chirurgicale
à la Faculté de Paris, membre de l’Acadé¬
mie de médecine.
SUPPLÉMENT.
25
386
Piorry, professeur à la Faculté de médecine,
membre de l’Académie de médecine.
Pariset, secrétaire perpétuel de l’Académie
de médecine.
F.-V. Mérat, membre de l’Académie de mé¬
decine.
P.-J. Roux, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, pro¬
fesseur à la Faculté, membre de l’Institut.
Honoré, médecin de l’Hôtel-Dieu, membie de
l’Académie de médecine.
P. Bérard , professeur de physiologie à la
Faculté, chirurgien de l’hôpital Saint-An¬
toine.
Breschet , professeur à la Faculté , meinbi e
de l’Institut et de l’Académie de médecine.
Baron , médecin de l’hôpital des Enfants,
membre de l’Académie de médecine.
Baffos, médecin de l’hospice de Laroche-
foucauld , membre de l’Académie de mé¬
decine.
Renauldin , médecin de l’hôpital Beaujon,
membre de l’Académie de médecine.
Pâtissier , membre de l’Académie de méde¬
cine.
Bourdon , D.-M.-P.
Bouciiardat, pharmacien en chef de l’Hôtel-
Dieu.
Valleix, médecin des hôpitaux.
Denonvilliers , chirurgien des hôpitaux,
agrégé et chef des travaux anatomiques de
la Faculté.
Robert, chirurgien de l’hôpital Beaujon,
agrégé de la Faculté.
Dupré, D.-M.-P.
Martin , D.-M.-P.
Colombat (de l’Isère), D.-M.-P.
Lucien Boyer, D.-M.-P.
Cazeaux, ex-chef de clinique de la Fa¬
culté.
Depaul, D.-M.-P.
Laborie , D -M-P.
Marchal de Calvi, D.-M.-P.
Aubert-Roche, D.-M.-P.
DANYAupère, membre de l’Académie de mé¬
decine.
Puel , D.-M.-P.
Maissiat, agrégé de la Faculté.
Guérard, médecin de l’hôpital Saint-Antoine.
Kapeler, médecin de l’hôpital Saint-Antoine.
Manec , chirurgien de l’hospice de la Vieil¬
lesse (femmes).
Natalis Guillot, médecin de l’hospice de la
Vieillesse ( hommes ), agrégé à la Faculté
de Paris.
Devergie , médecin de l’hôpital Saint-Louis.
Marrotte , médecin du Bureau central.
Laugier , chirurgien de l’hôpital Beaujon.
Chassaignac, chirurgien du bureau central.
Félix d’ARCET, D.-M.-P.
Henry Blàtin, D.-M.-P.
Riciielot, D.-M.-P.
Homolle , D.-M.-P.
Dobigny, D.-M.-P.
Bourdin, D.-M.-P.
A. Tessereau, D.-M.-P.
Jacques , D.-M.-P.
Aubrun , D.-M.-P.
Bonnassies , D.-M.-P.
Compérat, D.-M.-P.
Labarraque , D.-M.-P.
Belhomme, D.-M.-P.
V. SzOKALSKl , D.-M.-P.
Larraine, D.-M.-P.
Iaunz, D.-M.-P.
Smith , D.-M.-P.
Hubert-Valleroux , D.-M.-P.
Dronsart, D.-M.-P.
VOILLEMIER, D.-M.-P.
Bonneau, médecin de l’hôpital des Enfants.
Hardy, médecin du Bureau central.
G. Monod , chirurgien de la Maison royale de
santé.
H. Roger, médecin du Bureau central.
P. Guersant, chirurgien de l’hôpital des En¬
fants.
V. Gerdy, agrégé à la Faculté de médecine
de Paris.
Michon, chirurgien à l’hôpital Cochin, agrégé
à la Faculté.
Raige-Delorme , D.-M.-P.
G. Blaciie , médecin de l’hôpital Cochin,
médecin du prince royal.
R. Marjolin, chirurgien du Bureau central.
L. Gontier, D.-M.-P.
Al. Cazenave, médecin de l’hôpital Saint-
Louis, agrégé à la Faculté.
Pii. Boyer, chirurgien de l’hôpital Saint-
Louis.
Beau , médecin des hôpitaux.
F. Dubois, membre de l’Académie de médecine.
A. Dumont, D.-M.-P.
Barth , médecin des hôpitaux, agrégé à la
Faculté.
Nélaton , chirurgien de l’hospice de la Vieil¬
lesse (hommes), agrégé à la Faculté.
Monneret, médecin du Bureau central, agrégé
à la Faculté.
Legroux , médecin des hôpitaux , agrégé à la
Faculté.
Breton, D.-M.-P.
Nonat, médecin des hôpitaux, agrégé à la
Faculté.
Maisonneuve , chirurgien du Bureau central.
Emery, médecin de l’hôpital Saint-Louis,
membre de l’Académie de médecine.
Bonamy, D.-M.-P.
Cardeilhac , D.-M.-P.
Lenoir, chirurgien de l’hôpital Necker, agrégé
de la Faculté.
B. Horteloup , médecin de l’institution de
Sainte-Périne, médecin du roi par quartier.
A. Danyau, chirurgien professeur- adjoint à
l’hospice de la Maternité.
Jolly, membre de l’Académie de médecine.
387
Huguier, chirurgien de l’hôpital de Lourcine,
agrégé à la Faculté de médecine.
Mialhe , agrégé à la Faculté.
Sestier , agrégé à la Faculté.
Martins , agrégé à la Faculté.
Bouchut, D.-M.-P.
B. de Larroque , médecin à l’hôpital Necker.
Roche, membre de l’Académie de médecine.
Pidoux , D.-M.-P.
Cullerier, chirurgien du Bureau central.
Piedagnel , médecin des hôpitaux.
Foy, D.-M.-P.
Gillette, médecin du Bureau central.
A. Roustan, D.-M.-P.
Desequibes, D.-M.-P.
Bouvier, médecin des hôpitaux, membre de
l’Académie de médecine.
Allibert, D.-M.-P.
Rochoux, médecin de l’hospice de Bicêtre,
membre de l’Académie de médecine.
Bayle, D.-M.-P.
Amussat, membre de l’Académie de médecine.
Devilliers, membre de l’Académie de mé¬
decine.
Lachèze, D.-M.-P.
Beaugrand , D.-M.-P.
Baron , médecin du Bureau central.
Grisolle , médecin du Bureau central.
Poumet, D.-M.-P.
Fauvel, chef de clinique de la Faculté.
Poirson , membre de l’Académie de médecine.
Ch. Londe, membre de l’Académie de mé¬
decine.
Lagneau , membre de l’Académie de méde¬
cine.
Caffe , D.-M.-P.
Thirial, D.-M.-P.
Andrieux de Brioude, D.-M.-P.
Masson de Saint-Félix, D.-M.-P.
Prus , médecin de l’hospice de la Vieillesse
(femmes).
Cerise, D.-M.-P.
Janin, D.-M.-P.
Balmette, membre de la Société médico-
pratique.
Duval, membre de l’Académie de médecine.
Bégin, membre du Conseil de santé des ar¬
mées et de l’Académie de médecine.
Baron H. Larrey , chirurgien au Val-de-
Gràce, agrégé à la Faculté.
Fabre, D.-M.-P.
Guitton, D.-M.-P.
Moreau (de Tours), médecin de Bicétre.
Jacob, D.-M.-P.
Roussel, D.-M.-P.
Sarrazin, D.-M.-P.
Desmarres, D.-M.-P.
Hélie, D.-M.-P.
Quatrevaux, D.-M.-P.
Martin, D.-M.-P.
Capuron, membre de l’Académie de médecine.
Ségalas, membre de l’Académie de médecine.
Pauly, D.-M.-P.
Noël Guéneau de Mussy, D.-M.-P.
Ribail, D.-M.-P.
Gueury, D.-M.-P.
P. Puche, médecin de l’hôpital du Midi.
Emmanuel Rousseau, D.-M.-P.
Bernast, D.-M.-P.
Aimé Grimaud, D.-M.-P.
L. Bassereau, D.-M.-P.
Carrère, D.-M.-P.
Tournié, D.-M.-P.
Giraldès, D.-M.-P.
A. Brierre de Boismont, D.-M.-P.
Mojon, professeur honoraire de l’Université
royale de Gènes, correspondant de l’Aca¬
démie de médecine.
SÉVESTRE, D.-M.-P.
L. Fleury, D.-M.-P.
Godier, D.-M.-P.
Chailly, D.-M.-P.
Genest, D.-M.-P.
Duval, D.-M.-P.
Andrieux, D.-M.-P.
Deschamps, D.-M.-P.
Dieuhem Chotomski, D.-M.-P,
Tanquerel des Planches, D.-M.-P.
J. Snowden, D.-M.-P.
Tavernier, D.-M.-P.
Ricord, chirurgien de l’hôpital du Midi.
Sandras, médecin de l’Hôtel-üieu annexe.
Sellière, D.-M.-P.
Félix Legros, D.-M.-P.
Dancel, D.-M.-P.
Planté de Mengelle, D.-M.-P.
Maisonabe, agrégé à la Faculté.
Fleurus Léger, vice-président de la Société
Médico-Pratique.
Prosper Basile, D.-M.-P.
Schuster, D.-M.-P.
J.-B. Maurial, D.-M.-P.
Amédée Latour, D.-M.-P,
Ducros (de Marseille), D.-M.-P.
Rampon, D.-M.-P.
Josse, D.-M.-P.
Plisson, D.-M.-P.
Miquel, D.-M.-P.
Vanier, D.-M.-P.
Lubanski, D.-M.-P.
Cahen, D.-M.-P.
Lalanne, D.-M -P-
Quévenne, pharmacien en chef de l’hôpital de
la Charité.
À. Putel, D.-M. à Neuilly.
Max. Vernois, D.-M.-P.
A. Paulin, D.-M.-P.
Blanchard, D.-M.-P.
Raciborski, ancien chef de clinique.
Ch. Flandin, D.-M.-P.
Pellarin, D.-M.-P.
Jallat, D.-M.-P.
Morel-Lavallée, D.-M.-P.
Dumas, D.-M.-P.
Souberbielle, D.-M.-P., membre de l’an¬
cienne Académie de chirurgie.
Sichel, D.-M.-P.
Delasiauve, D.-M.-P.
Léon Husson, D.-M -P.
Falone, D.-M.-P.
Pédelaborde, D.-M.-P.
Regnart, D.-M.-P.
Alexandre Dupuis, D.-M.-P.
Charruau, D.-M.-P.
Desprez, prosecteur de la Faculté.
F. Hillairet, D.-M.-P.
E. Lacroix, ex-prosecteur à la Faculté.
Vigla, chef de clinique de la Faculté.
P. Delamotte, D.-M.-P
Lélut, médecin de la Salpêtrière.
D’Astros, chef de clinique médicale de la Fa¬
culté.
Beaude, membre du conseil de salubrité.
Renaut, D.-M.-P.
A. Pointis, D.-M.-P
J. Fau, D.-M.-P.
Drache, D.-M.-P.
J. Sterlin, D.-M.-P.
Pailloux, D.-M.-P.
Taupin, D.-M -P.
Serré, D.-M -P.
J. Loir, D.-M -P.
Lacournêre, membre de l’Académie de mé¬
decine.
Cherest, D.-M.-P.
Riembault, D.-M.-P.
Deramond, D.-M.-P.
Magne, D.-M.-P.
Gosselin, prosecteur de la Faculté.
Lustreman, professeur au Val-de-Grâce.
Casimir Broussais, professeur au Val-de-
Grâce.
Léhu, Dr.
Martin, Dr, de Deuil.
Olinet, Dr.
Beslières, D.-M.-P.
L. Mailliot , D.-M.-P-
Lacorbière, D.-M.-P.
Dufresse, D.-M.-P.
De Fernex, D.-M.-P.
Déguisé père, chirurgien en chef de la mai¬
son royale de Charenton.
Déguisé fils , chirurgien-adjoint du même
établissement.
Mêlier, membre de l’Académie royale de mé¬
decine.
Dezeiméris, député, bibliothécaire de la Fa¬
culté de médecine.
Lesueur, agrégé et chef des travaux chimiques
de la Faculté,
Paris, Hôtel royal des Invalides, le 4 novembre 1843.
Nous, soussignés, docteurs en médecine, déclarons adhérer pleinement et sans réserve
aux principes contenus dans la déclaration en faveur de la liberté de discussion en ma¬
tière scientifique.
A. Pasqüier, D.-M.-P.
L. Bezu, D.-M.-P.
Lallemand, D.-M.-P.
Doquin, D.-M.-M.
B. Borrel, D.-M.-M.
J. -B. Huard, D.-M.-M.
Barüdel, D.-M.-M.
Aron, D.-M.-S.
Valette, D.-M.
Gerrier, D.-M.
Adhésions des médecins des déitactenients.
Le Havre, 20 octobre 1843.
Nous, soussignés, docteurs en médecine des trois Facultés du royaume résidant an
Havre, etc.
Déclarons adhérer pleinement et sans réserve aux principes suivants, formulés par
les médecins de Paris.
(Suit le texte de la déclaration.)
Marchesseaux, D.-M.-P , ancien journaliste. A. Duchesne, D.-M.-P.
Huet, D.-M.-P., chirurgien en chef de l’hô¬
pital.
Pihorel, D.-M.-P., chirurgien-adjoint de
l’hôpital
Bourgueneuf , Dr, médecin en chef de l’hô¬
pital.
Df.verre, D.-M.-P.
Desjardins, D.-M.
H. Langevin , D.-M.-P.
Desnouette , Dr.
Marie , D.-M -P.
Hébert, D.-M -P
N. Gousture, D.-M.-P.
Falize, D.-M -P.
389
Saint-Malo, 21 octobre 184”.
A. M. le Rédacteur du Journal de Chirurgie.
Monsieur le Rédacteur ,
Je viens à l’instant d’ouvrir votre journal, et ce n’est pas sans un étonnement inouï
que j’ai lu les quelques lignes où il est ^question d’un procès en police correctionnelle
qui vous est intenté par M. J. Guérin, pour avoir critiqué justement et avec un ton
parfaitement convenable, les miracles orthopédiques du rédacteur en chef de la Gazelle
médicale.
Mes confrères de Saint-Malo et moi, déclarons donc avec les médecins et chirurgiens
de France, que la liberté de discussion en matière scientifique est le droit le plus sacré,
que sans elle la science ne pourrait exister, et que nous réprouvons tout acte attenta¬
toire à cette liberté que tout médecin ami du progrès et des lumières doit détendre et
respecter.
Vos confrères: ChapecAIs, D.-M.-P.
E. Léchelle, D.-M.
CHAPELpère, D.-M.-P. Béhier, D.-M.-P.
Eguisier, D -M.-P.
/
Bordeaux , 22 octobre 1845.
Monsieur et honoré confrère ,
Je vous prie de signer en mon nom la déclaration contenue dans votre journal d octo¬
bre, qui commence par :
« La liberté de discussion en matière scientifique est le droit le plus sacré et 1 une des
bases fondamentales de toute science. »
Emile Gaubric , médecin et chirurgien du dépôt de mendicité.
Gaillac , le 22 octobre 1845.
AM. le Rédacteur de la Gazette des Hôpitaux.
Monsieur et très honorable confrère ,
Le n° du 19 octobre courant de votre excellent journal, m’apporte une Déclaration
en faveur de la liberté de discussion en matière scientifique. Veuillez enregistrer dans
vos colonnes mon adhésion pleine et entière aux principes qui y sont formulés.
Personne au monde ne professe plus d’estime que moi pour le talent de M. Guérin,
par cela même je déplore plus que personne la voie malheureuse dans laquelle il vient
d’entrer. Si par impossible MM. Malgaigne et Yidal (de Cassis) étaient reconnus coupa¬
bles, judiciairement parlant, l’exemple du propriétaire de Y Etablissement orthopédique
. — je me trompe — de Y Institut orthopédique du château de la Muette , n en resterait pas
moins pour prouver à quels expédients sont condamnés les meilleurs esprits quand des
intérêts matériels se mettent forcément pour eux à la place des intérêts de la science,
quand l’art est obligé de descendre au niveau d’une industrie.
Agréez, etc.,
Rigal , D.-M., chirurgien de l’hôpital Saint- André-de- Gaillac ,
membre correspondant de l’Académie royale de médecine.
Saint-Malo , 24 octobre 1845.
A M. le Rédacteur du Journal de Chirurgie.
Monsieur ,
J’adhère pleinement et sans réserve à la déclaration de principes des médecins et chi¬
rurgiens de France. Le procédé de M. J. Guérin est si étrange que tous les vrais amis de
la chirurgie vous assureront, je n’en doute pas, de leur sympathie en cette circonstance.
Mon illustre compatriote, Broussais, n’a pas agi delà sorte envers M. Guérin. Lorsque
ce dernier attaquait si vivement l’auteur de la doctrine physiologique, Broussais a-t-il
appelé le rédacteur de la Gazette médicale devant les tribunaux? Une pareille démarche
390
eût paru dénuée de toute dignité à l’homme qui, toute sa vie, fut sur la brèche de la po¬
lémique et respecta constamment la liberté de discussion en matière scientifique.
Veuillez agréer, je vous prie, l’expression des vœux que je forme pour le triomphe du
droit que vous défendez avec tant de courage et de talent, etc.,
Cabaret, D.-M.-P.
Vimoutiers (Orne), ce 24 octobre 1843
La liberté de penser, de parler et d’écrire est un droit tellement acquis à l’homme
qu’il faut une appréciation bien superficielle des choses et des principes pour vouloir
empêcher la libre discussion en matière scientifique.... C’est pourquoi je déclare, en
dehors de toute arrière-pensée de parti, acquiescer à la déclaration indiquée à la page
133 du Journal de Chirurgie. Cette vigoureuse protestation ne peut manquer d’être
accueillie par le public médical, toujours prêt à défendre ses droits et à désapprouver
toute atteinte portée à la liberté de discussion en fait de médecine et de chirurgie.
Dr Delaporte, correspondant de l’Académie de médecine.
Adhésions des médecins de Strasbourg .
Arronssohn, agrégé à la Faculté de méde¬
cine, médecin consultant du roi.
Bach , agrégé à la Faculté de médecine.
Eug. Beeckel, D.-M.-P.
Boyer , professeur de physiologie à la Faculté.
D’Eggs, D.-M.
Fee , professeur d’histoire naturelle médicale
à la Faculté.
Deyber , D.-M.
Forget, professeur de clinique médicale à la
Faculté.
Godelier, professeur à l’hôpital militaire.
Rigaud , professeur de chirurgie et de patho¬
logie chirurgicale à la Faculté.
Ubersaal , D.-M.
Sédillot, professeur à la Faculté et à l’hôpi¬
tal militaire.
Langlois, professeur à l’hôpital militaire.
Strasbourg, 26 octobre 1843.
Scoutetten, chirurgien en chef, premier pro¬
fesseur à l’hôpital militaire.
Lereboullet, professeur à la Faculté des
sciences, D.-M.
Tourde's père, professeur à la Faculté.
Hirtz, agrégé à la Faculté.
Held, agrégé à la Faculté.
Strohl, agrégé à la Faculté.
Boeckel aîné, D.-M.
Schoeffer, D.-M.
Libermann, D.-M.
Zeyzolff, D.-M.
Clausing, médecin cantonal.
Gerhard, D.-M.
Schaller, D.-M.
Lauth, D.-M.
Lambert, D.-M.
Joyeux, D.-M.
— M. L. Boyer, D.-M. à Longjumeau (Seine-et-Oise), nous prie de joindre son nom à ceux
des signataires de la protestation.
Adhésions des médecins de V arrondissement de Pau (Basses-Pyrénées) .
— Les médecins et chirurgiens de l’arrondissement de Pau (Basses-Pyrénées) , après
avoir pris connaissance de la déclaration de principes rédigée par leurs confrères de
Paris, et dont copie suit, déclarent adhérer complètement à toutes les dispositions con¬
tenues dans ladite déclaration de principes :
(Suit le texte de la Déclaration.)
Baile, médecin en chef de l’hôpital, inspec¬
teur des Eaux-Chaudes.
J. Loyson, D.-M.-P.
Cazenave, M., directeur de l’asile des aliénés.
H.-M. Honneau, D.-M.-M., médecin desprisons.
Mespec, D.-M.
Barracq, chirurgien.
L. Daran, D.-M.-P.
S. Jacob, D.-M.-P.
Pfcamilh, D.-M.-P.
Iribarue, D.-M.-P.
Terrier, D.-M.-P.
Roussille, D.-M.-P.
Marcel, chirurgien en chef de l’hospice.
F. Daran , médecin-inspecteur des Eaux-
Bonnes.
Bergeret, D.-M.-P.
Routille, médecin.
Labessin, chirurgien.
Bidourel, chirurgien
Pédaugé, chirurgien.
Suberbielle, D.-M.
Chéreau, aide-major retraité.
391
Adhésions des médecins de Pontoise.
Deslions, D.-M.-P., médecin en chef de l’Hô-
tel-Dieu.
David, D.-M.-P., chirurgien en chef.
Borel, D.-M.-M., médecin adjoint.
Prestat, D.-M.-P., chirurgien-adjoint.
Pontoise , le 10 novembre 1843. .
Vigier, D.-M.-P-, membre correspondant de
l’Académie de médecine.
Miramond, D.-M.-P.
Peyron, D.-M.-P. à Marines.
Bastide, D.-M.-P. à Marines.
E. Prestat, D.-M.-P.
Adhésions des médecins de Tours.
Tours, ce 7 novembre 1845.
Bretonneau, ex-médecin de l’hôpital général
de Tours, membre correspondant de l’Insti¬
tut et de l’Académie de médecine.
F. Leclerc, médecin en chef de l’hôpital de
Tours.
F. Herpin fils, chirurgien en chef de l’hôpital
de Tours.
Anglada, D.-M.-P.
Hulin-Origet, président de la Société médi¬
cale d’Indre-et-Loire.
Leclerc père, D.-M.-P.
Thurcellus, D.-M.-P.
H. Allain-Dupré, D.-M.-P.
Ollivry, D.-M.-P.
Haime, D.-M.-P.
F. Herpin, D.-M.-P.
Auguste Millet, D.-M.-P.
Chraude, D.-M.
Morand, médecin de l’hôpital général de
Tours.
Tonnelle père , D.-M.-P.
H. Crozat, D.-M.-P.
L. Desmoulins, officier de santé.
B.-J.-J. Bauge, D.-M.-P.
Thomas, D.-M.-P.
Menou, D.-M.
Adhésions des médecins d’Alençon.
Nous soussignés, docteurs en médecine de la Faculté de Paris, médecins et chu lu
rurgiens des hôpitaux et de l’asile départemental des aliénés de la ville d Alen¬
çon (Orne), etc.
Déclarons adhérer pleinement et sans réserve aux principes suivants :
{Suit le texte de la déclaration.)
A. Rotureau, D.-M.-P.
A. Chevallier, D.-M.-P.
Châmblay, D.-M.-P.
Clérambault, D.-M.-P.
Marchand, D.-M.-P.
Letaillinet, Dr.
L. Laveille, Dr.
Cangrain, D.-M.-P.
Léger, D.-M.-P.
Renaud, Dr.
L. Boislambert, Dr.
Poullain, Dr.
Adhésions des médecins de Mayenne.
Adhèrent à la déclaration, les soussignés docteurs en médecine à Mayenne.
Godefroy. Gondais.
Gü YARD. PONTHAULT.
— MM. les docteurs Cambray, chirurgien en chef de l’hôpital civil de Cambrai (Nord) ;
Moreau, à Saulieu, près Semur (Côte-d’Or), et Neuville, à Bernay (Eure), nous prient de
joindre leurs noms à ceux des signataires de la protestation.
— MM. les docteurs Bissey et Fauconnet, de Précy (Côte-d’Or), nous font aussi parvenir
leur adhésion.
— Ont adhéré à la déclaration : MM. les docteurs G. Debrou, ancien prosecteur de la Fa¬
culté; A. Pereira, professeur à l’Ecole préparatoire d’Orléans.
Léon Caucal, Dr, à Saint-Germain-des-Bois Jules Caucal, Dr, chirurgien de l’hôpital civil
(Saône-et-Loire). de Louhans (Saône-et-Loire).
Korewa, D.-M.-P. à Longues (Seine-et-Oise).
392
Adhésions des médecins d’Evreux.
Evreux, le 29 octobre 1845.
Les médecins et chirurgiens soussignés donnent une adhésion pleine et entière à la
déclaration de principes.
G. Bougarel, D.-M. 'P.
Fortin, D.-M.-P.
Riçhard, D.-M.-P.
8. Aport, D.-M.-P.
Malseur, D.-M.-P.
Patel, D.-M.-P.
Duhûrdel, D.-M.-P.
Baudry, D.-M.-P.
Alger, 50 octobre 1845.
Monsieur et très honoré confrère ,
L est par delà les mers que nous arrive la déclaration de principes des médecins et
chirurgiens de France en faveur de la liberté de discussion en matière scientifique, et
,j ai hâte de vous prier de joindre mon nom à ceux qui figurent sur la liste que vous avez
publiée; trop heureux de trouver l’occasion de déclarer que, hors ces principes, la
science serait à la merci de tous les charlatans.
Malle, chirurgien en chef de l’hôpital de Mustapha-Pacha, professeur
agrégé à la Faculté de médecine de Strasbourg, de l’Académie de
médecine de Paris, etc.
Hagueneau , 1er novembre 1845.
Monsieur et très honoré confrère ,
L inimaginable procès intenté à la presse scientifique a fait bruit jusque dans ma petite
garnison.
Veuillez m ajouter, je vous prie, au nombre des signataires à la déclaration de prin¬
cipes formulée dans votre estimable Journal. Au milieu de si bonne compagnie, mon
nom perdra de son obscurité.
J.-Poyer, D.-M.-P., ex-aide-major de la garde municipale,
chirurgien-major du 5e lanciers.
— M. le docteur Od. Chevillion, de Vitry-le-Français, nous écrit également pour nous prier
de taire connaître son adhésion à la déclaration.
— M. Poulain, D.-M. à Châteauneuf en Thimerais (Eure-et-Loir), adhère à la décla¬
ration.
— Nous recevons également l’adhésion de M. le Dr Tenain, médecin en chef de l’hôpital
Archange d’Orsay (Seine-et-Oise).
La Clinique de Marseille nous apporte les adhésions suivantes :
Adhésions des médecins de Marseille.
Nous soussignés, docteurs en médecine des trois Facultés du royaume, médecins et
chirurgiens des hôpitaux de Marseille, professeurs à l’école préparatoire de cette ville,
déclarons adhérer sans réserve aucune à la déclaration de principes des médecins et
chirurgiens de Paris, publiée dans le dernier numéro de la Clinique .
Cauvière, professeur de clinique chirurgicale
à l’école préparatoire.
Ducros aîné, professeur de clinique médicale.
Heymonet , chirurgien en chef de l’Hôtel-
Dieu.
Coste , professeur-adjoint.
Goze, médecin en chef des salles militaires
de l’Hôtel-Dieu.
Magnial , D.-M.-P.
Dor, D.-M.-P.
Girard, chirurgien, chef interne à l’hôpital
de la Charité.
Seux, D.-M.-P.
Pardigon, D.-M.-P.
Fouillot, D.-M.-P.
Thomas, D.-M., ancien chef interne de l’Hô¬
tel-Dieu.
Dencolens, D.-M.
Blanchard , D.-M.
Blaude de Blavy, D.-M.
J. Perrin, D-M.-P.
G. Janselme, D.-M.-P.
Pélissot, rédacteur-gérant de la Clinique.
393
Adhésions des médecins d'Aix.
Aix, 15 novembre 1843.
Goyrand, D.-M.-P. Savournin.
Arnaud. Giraud.
Guiraud. Valérian.
Omer.
Ont encore adhéré :
Guibert, médecin en chef de l’hôpital de la
Ciotat.
Jules Janselme, médecin dans la même ville.
Tournon, médecin à Istres.
Fabien Pastourel, médecin à Charges (Hau¬
tes-Alpes).
Medynski, D -M. à Cassis.
Lalande, D.-M. à Gémenos.
M. Reboul, D.-M.-P., à Neuve-Lyre, envoie son adhésion.
—Nous recevons également celle de M. Froment, chirurgien-major du 1er lanciers, à Com-
piègne; et de M. Schweiger, docteur médecin à Laval (Mayenne).
Rignac (Aveyron), 17 novembre.
Adressent leur adhésion, MM. dant de l’Académie royale de médecine ;
Auzouy, D.-M.-P., inspecteur des eaux miné- Théodore Auzouy, D.-M.-P.
nérales de Cransac, membre correspon- Colomb, D.-M.-P.
Heclaratioit des mteraaes des fi&og&itaiax de i*ariw.
Paris, 6 novembre 1845.
Nous soussignés, internes en médecine et en chirurgie des hôpitaux de Paris;
Convaincus de la nécessité de donner aux discussions scientifiques le plus de publi¬
cité possible ;
Considérant que le contrôle de la presse médicale, exercé sans entraves, est le plus sûr
garant de l’authenticité des faits annoncés, et l’obstacle le plus sérieux aux envahisse¬
ments du charlatanisme;
Déclarons adhérer pleinement, pour le présent et pour l’avenir, à la récente manifes¬
tation de principes des médecins et chirurgiens de France.
%
Hôtel-Dieu. — MM. C -E. Figuières, Bailly, Champeaux, Fr. de Saint-Laurent, Guignard, C. de
Puisaye, Ant. Imbert-Gourbeyre, J. Jarjavay, Ed. Gelez, Relin , Demarquay, Guérin,
J. Hélot, Siméon Rornet, Désormeaux, Alp. Milcent.
Charité. — MM. Fiaux, Oulmont, Jamain, Veyne, Houel, Richet, Delpech, Guéneau de Mussy.
Pitié. — MM. Serré, Aubry, Laroche, Gaubric, Damoiseau, Cloquet, Bodinier, Dequevauvil-
liers, Clerc, Chayet.
Cliniques. — MM. J. Caron, F. Neucourt.
Beaujon. — MM. Routier, Roulland, Lacanal/Vaussin, Lagout, Ferra.
Saint-Louis. — MM. Roussel, Bourguignon, Bodart, Desruelles, Gougeon.
Saint- Antoine. — MM. Déville, Mayor, Boucher, Sée, Bergeron.
Hôtel-Dieu-Annexe. — MM. Chauffard, Bidault, Hérard.
Necker. — MM. Salmon, Bonnefous, Tavignot, Peste.
Enfants malades. — MM. Bâcle, de Louzon, Dufresne, BartoJi.
Maison de santé. — MM. Catien, Valude, Levavasseur.
Cochin. — MM. Potier, Desayvre, Leroy.
Lourcine. — MM. Faget, Gros.
Hôpital du Midi. — M. Bigot.
Salpétrière. — MM. Piégu, Decrosant, Tonné, M. Martin, Lafaurie, Marqueis, D'Acrebey.
Bicêtre. — MM. Bernutz, Michard, Jousset, Thibault.
MM. De Castelnau et Cossy, ont déjà signé comme membres de la Société médicale d’ob¬
servation.
Bédaration de la presse médicale de Paris et des dégmr-
teisaents.
Nous , soussignés , rédacteurs en chef des journaux de médecine et de chirurgie de
Paris, et rédacteurs de journaux consacrés aux sciences.
394
Vu la déclaration de principes ci-après, déjà signée par un grand nombre de notabi¬
lités médicales, et les circonstances qui l’ont nécessitée ;
Considérant que si la liberté de discussion est en effet le droit le plus sacré de la
science, il importe principalement à la presse qu’elle n’en reçoive aucun dommage:
et que sans la libre critique aucun journal sérieux ne pourrait exister ;
Déclarons adhérer pleinement , et sans réserve , au nom des journaux que nous ré¬
digeons, à ladite déclaration , ainsi conçue :
(Suit le texte de la déclaration.)
Paris, ce 20 octobre 1843.
Pour la Gazette des Hôpitaux, Fabre, rédacteur en chef.
Pour les Archives générales de Médecine, Raige-Delorme, rédacteur principal.
Pour le Bulletin de Thérapeutique, Miquel, rédacteur en chef.
Pour les Annales d'hygiène publique et de médecine légale , Ollivier (d’Angers) , rédacteur
principal.
Pour les Annales médico-psychologiques, Cerise, rédacteur principal.
Pour la Clinique des Hôpitaux des Enfants, Vanier (du Havre), rédacteur en chef.
Pour les Annales de Thérapeutique et de Toxicologie, Rognetta, rédacteur en chef.
Pour le Journal des Découvertes en Médecine, Chirurgie, Pharmacie, etc.,PussoN, rédacteur
en chef.
Pour les Annales d’ Obstétrique et des maladies des femmes et des enfants , Andrieux , de
Brioude, et Lubanski, rédacteurs en chef.
Pour l’ Ency cio graphie médicale, Alf. Lartigue, rédacteur en chef.
Pour le Journal des Connaissances médicaTes, Tavernier, l’un dés rédacteurs-propriétaires.
Pour le Journal de chimie médicale, A. Chevallier, l’un des rédacteurs.
Pour le Journal de Médecine, Beau, rédacteur en chef.
Pour la Revue des spécialités, Duval, rédacteur en chef.
Pour la Revue médico-chirurgicale de la Revue scientifique, Beaugrand, D.-M.-P.
Je me joins à regret à mes confrères. Genest, rédacteur de la partie médicale de la Gazette
médicale.
MM. Cayol, rédacteur en chef de la Revue médicale, et Lucas-Championnière , rédacteur
en chef du Journal de Médecine et de Chirurgie pratiques, ne sont pas à Paris.
Bordeaux, le 1er novembre 1843.
Monsieur et honoré confrère ,
Il suffit d’appartenir à une publication scientifique pour rester convaincu de la né¬
cessité d’adhérer aux principes de la Déclaration des médecins et chirurgiens de Paris
en matière de presse.
La vérité ne luirait jamais , au grand détriment de la science et de l’humanité, si la
liberté de discussion en matière scientifique n’était pas un droit sacré.
Les faits ne seraient plus la base des sciences s’il n’était pas permis d’en constater
l’authenticité.
Tant pis pour celui qui aurait intérêt à altérer les faits, si en les ramenant à la vérité
on le dépouille du prestige qu’auraient pu lui prêter ceux qui seraient reconnus faux.
J’adhère donc, avec la plus profonde conviction, à la déclaration de principes que vous
avez publiée dans votre numéro du 19 octobre.
J’ai l’honneur, etc.
Coste, D.-M., rédacteur en chef du Journal de médecine de Bordeaux.
— Les adhésions que demande la Société de chirurgie de Paris ne lui manqueront
pas, Marseille ne sera pas en retard ; nous nous en occupons activement, et nous pou¬
vons dire d’avance que tous nos confrères se feront un devoir de donner une pleine et
entière approbation à la déclaration de principes que nous venons d’exposer.
Nous regrettons vivement que les limites de notre publication ne nous permettent pas
d’entrer aujourd’hui dans plus de détails sur ce procès et sur la discussion qui en a été le
395
motif, mais nous aurons plus d’une fois occasion d’y revenir. Nous dirons, en terminant,
que, quoi qu’il advienne, MM. Malgaigne et Vidal (de Cassis) auront bien mérité de la
science et de tous leurs confrères.
(La Clinique de Marseille.)
— M. Guérin a lancé une statistique incroyable ; des chirurgiens honorables ont voulu
discuter les faits annoncés dans cette statistique, M. Guérin leur a répondu par un procès
devant la police correctionnelle.
A ce propos est intervenue la déclaration suivante (suit le texte de la déclaration),
signée par MM. Marjolin, Velpeau, Fouquier, Cruveilhier, etc., qui recevra l’approbation
de tout le corps médical et à laquelle nous nous associons entièrement.
(La Clinique de Montpellier.)
— Dans son numéro du 15 novembre, la Gazette médicale de Montpellier , annonce
qu’elle donne son assentiment à la déclaration, et elle ajoute :
« Nous ouvrons même au bureau de notre Journal une liste d’adhésion pour ceux de
nos honorables confrères qui voudront la signer. »
Vailhé et Chrestien.
Déclarations «tes Sociétés savantes*
SOCIÉTÉ DE CHIRURGIE DE PARIS.
La Société de Chirurgie de Paris , séant à l’ Hôtel-de-Ville , le 18 octobre 1843, sous
la présidence de M. Auguste Bérard;
Considérant :
Que son institution a pour but l’étude et les progrès de la chirurgie ;
Que la libre discussion des faits est une condition indispensable à cet objet;
Que le droit de libre discussion en matière chirurgicale a été mis en question dans un
procès pendant devant les tribunaux , et que déjà une déclaration de principes , formu¬
lée à cet égard , a été signée par un grand nombre de médecins et de chirurgiens de
Paris; mais qu’il est digne de cette grande manifestation d’être corroborée par les
adhésions des Sociétés savantes , et que la Société de chirurgie ne saurait mieux rem¬
plir le but de son institution qu’en provoquant elle-même ces adhésions dans tout le
royaume, a délibéré et arrêté ce qui suit :
Art. 1er. La Société de chirurgie de Paris adopte, pleinement et sans réserve, la dé¬
claration de principes ci-après, et invite toutes les Sociétés savantes de France à y
donner leur adhésion.
Art. 2. A cet effet, un exemplaire de ladite déclaration sera adressé à toutes les So¬
ciété savantes, avec une copie de la présente délibération.
Art. 3. Toutes les adhésions réunies seront imprimées en tête du premier volume
des Mémoires de la Société de chirurgie , et les originaux déposés dans les archives de
la Société.
Paris, ce 18 octobre 1843.
Le président : A. Bérard.
Le Secrétaire : G. Monod.
Scellé du sceau de la Société avec cet exergue : réalité dans la science, moralité dans l’art.
(Suit le texte de la déclaration) .
SOCIÉTÉ ANATOMIQUE DE PARIS.
Paris, 8 novembre 1843.
La Société anatomique de Paris, dans sa séance du 8 novembre i843, par une déci-
396
sion prise à l’unanimité, a chargé les membres de son bureau d’adhérer en son nom à
la déclaration de principes qui lui a été soumise par la Société de chirurgie de Paris.
Cruveilhier, président. J.-B.Pigné, trésorier.
Ambroise Tardieu, D1', vice-président. Alfred Contour, vice-secrétaire.
H. Gauhier, secrétaire. H. Bourdon, archiviste.
SOCIÉTÉ MÉDICALE D’ÉMULATION DE PARIS.
A M. le secrétaire de la Société de Chirurgie.
Paris, 9 novembre 1843.
Monsieur et honoré confrère, ,
J’ai l’honneur de vous annoncer que la Société médicale d’ Emulation de Paris, par
décision du 8 novembre courant, adhère à la déclaration de principes que vous lui avez
adressée, et qu’en conséquence elle vous autorise à insérer dans la liste des signatures
celle des membres de son bureau :
Cornac, président. Améb. Forget et Cherest, secrétaires parti-
Brière de Boismont, vice-président. culiers.
Gillette, secrétaire-général.
Pour copie conforme , Gillette, secrétaire général.
SOCIÉTÉ MÉDICO-PRATIQUE DE PARIS.
A M. le président de la Société de Chirurgie.
Monsieur le président ,
Conformément au désir qui nous a été exprimé par la Société de chirurgie de Paris,
la Société médico-pratique de la même ville a délibéré sur la déclaration de principes et
elle lui a donné son adhésion, que nous sommes chargés de vous transmettre.
Veuillez agréer, etc.,
H. Thirial, président.
ua ■ m
Lagasquie , secrétaire général.
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE.
Paris, le 3 novembre 1843.
La Société de médecine du département de la Seine , séant à 1 Hôtel-de-Ville , a
décidé , dans sa séance du 3 novembre 1843 , que le bureau adhérerait au nom de la
Société à la déclaration de principes des médecins et des chirurgiens de France.
Deville, président de la Société. Nonat, secrétaire annuel.
Bouvier, vice-président. Prus, secrétaire général.
Boys de Loury, secrétaire annuel.
SOCIÉTÉ MÉDICALE DU TEMPLE.
Paris, le 7 novembre 1843.
La Société médicale du Temple, dans sa séance du / novembre courant , a donne son
adhésion a l’exposition de principes contenus dans la présente déclaration qui lui a été
adressée par la Société de chirurgie de Paris.
(Suit le texte de la déclaration).
Ali». Toirac, D.-M. P., président. Félix Legros, secrétaire.
Belhomme, vice-président. Bertot, trésorier.
Edouard Louis, D.-M.-P., secrétaire général.
—La Société médicale d'observation de Paris a également donné son adhésion.
I
397
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE, CHIRURGIE ET PHARMACIE DE TOULOUSE.
La Société de médecine, chirurgie et pharmacie, dans sa séance du 2 novembre 1843,
a délibéré qu’elle adhérait à la déclaration de principes ci-dessus, et ont signé :
Latour, Dr.
Bessières, Dr.
Duclos.
C. Magnes.
G. Cany, Dr.
Popis.
A. Dassier.
Causerand, pharmacien.
Cayrel père.
Cayrel fils.
Aug. Larrey.
Fourquet.
Bernard, vétérinaire.
Magne Lepère.
Roque d’ORBCASTEL fils.
Mondouï, archiviste.
Desbarreaux Bernard, président.
Dumanoir, secrétaire général.
SOCIÉTÉ ROYALE D’ÉMULATION DU DÉPARTEMENT DE LA SOMME.
Abbeville, le 28 octobre 1843.
Le président de la Société royale d’ Emulation à M. Monod , secrétaire de la Société de
Chirurgie.
Monsieur,
J’ai communiqué à la Société royale d’Emulation, dans sa séance d’hier, votre cir¬
culaire du 19 octobre , concernant la déclaration de principes des médecins et chirur¬
giens de France. Après une délibération qui a été inscrite au procès-verbal delà séance,
la Société a adhéré pleinement à ladite déclaration.
J. Boucher de Perthes, président de la Société royale d’émulation de la Somme.
SOCIÉTÉ DES SCIENCES NATURELLES DE LA CHARENTE-INFÉRIEURE.
La Rochelle, 30 octobre 1843.
A M. le secrétaire de la Société de chirurgie de Paris.
La Société des sciences naturelles de la Charente-Inférieure, que vous avez invitée à
émettre son opinion sur la déclaration de principes des médecins et chirurgiens de
France sur la liberté de discussion en matière scientifique, annoncée par votre lettre du
19 de ce mois, s’empresse de déclarer qu’elle y adhère complètement.
Les membres constituant le bureau de la Société :
Fleuriau de Bellevue, président. Hubert.
Blutel, vice-président. Fauré, secrétaire.
C. d’ORBiGNY père, archiviste.
SOCIÉTÉ PHILOMATIQUE DE VERDUN (MEUSE).
Conformément à la demande faite à la Société philomatique de Yerdun-sur-Meuse par
la Société de Chirurgie de Paris, de donner son adhésion à la déclaration de principes
ci-dessus exprimés, la Société philomatique, réunie en séance le 2 novembre 1843, sans
connaître la cause qui a provoqué ladite déclaration, juge néanmoins ces principes telle¬
ment incontestables que les révoquer en doute serait aussi absurde que de nier la
lumière du soleil. En conséquence , elle ne peut que donner son assentiment à cette
déclaration, ainsi que le désire la Société de chirurgie.
Pour extrait conforme au registre des délibérations ,
Le secrétaire perpétuel, F. Clouet.
398
CERCLE MÉDICAL DE LILLE.
A M. le secrétaire de la Société de chirurgie.
Lille, 8 novembre 4843.
Monsieur ,
Dans sa séance générale du samedi 4 courant, le Cercle médical de Lille a reçu une
communication de la déclaration de principes dont vous avez adressé un exemplaire à
M. le président ; nous avons l’honneur de vous faire part que les membres de notre
Société, au nombre de soixante, partagent les opinions professées par leurs collègues
de la capitale, et se joignent à eux pour faire entendre leurs justes réclamations.
Agréez, etc.
Les membres de la commission administrative: Dourlen, D.-M.-P. H. ChatteleyiV.
V. Meurcin, secrétaire. Boutillier.
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE D’ANGERS.
, Angers, 7 novembre 1843.
Dans sa séance du 6 novembre courant, la Société de médecine d’Angers, après avoir
examiné et discuté la déclaration ci-contre des médecins et des chirurgiens de France, a
formulé par un vote spécial son adhésion pleine et entière aux principes qui font l’objet
de cette déclaration. Le bureau a reçu mission de signer au nom de la Société, dont tous
les membres se trouvaient dans l’impossibilité d’apposer ici leur signature à bref délai.
Laroche, fds aîné, D.-M., président. Grille, vice- président.
Eugène Favier, D.-M.-P., secrétaire.
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE DE BOURGES.
Bourges, 8 novembre 1843.
La Société de médecine de Bourges adhère à la déclaration de principes des médecins
et chirurgiens de France; elle est convaincue que toute critique scientifique doit être
permise dans l’ intérêt môme de la science.
Modier, président.
Minier, Dr.
Guérin, Dr.
Ripart, Dr.
P. Cambournac.
Lebal.
Larippe, D.-M.-P.
J. Cardoue, Dr.
Brunet, D.-M.-P.
Lhomme, Dr, secrétaire.
-
SOCIÉTÉ MÉDICALE D’iNDRE-ET-LOIRE.
La Société médicale du département d’ Indre-et-Loire, à Messieurs les membres de la
Société de Chirurgie.
Messieurs,
Nous nous empressons de vous faire savoir que, dans sa séance ordinaire du 2 novem¬
bre 1843, la Société médicale du département d’Indre-et-Loire, déférant à votre invita¬
tion, a unanimement donné son adhésion aux principes formulés dans la déclaration
rédigée et signée le 8 octobre dernier, par un grand nombre de médecins.
Nous avons l’honneur, etc.
Hulin-Origet, D.-M.-P., président. Anglada, D.-M.-P., secrétaire général.
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE DE MARSEILLE.
Le secrétaire général de la Société de médecine de Marseille, à M. Monod, secrétaire
de la Société de chirurgie de Paris.
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous informer que, dans la séance du 28 octobre 1843, la Société
399
royale de médecine de Marseille a délibéré que la déclaration de principes des médecins
et des chirurgiens de France est juste et noble, et digne du corps des médecins. Elle a
adhéré pleinement et sans réserve à tous les points de cette déclaration de principes, et
suivant le désir manifesté par la Société de chirurgie de Paris, tous les membres rési¬
dants ont apposé leur signature au bas de la présente adhésion.
Chargé, D.-M.-P., président.
P. Dor, secrétaire-général.
J. Aubert, D.-M.-P.
Sollier, D.-M.
Beüllac père, M.
B. Feuillot, D.-M.-P.
Gassier, D.-M.
J. Beüllac, D.-C.-P.
Roux de Brignolles, Dr.
P.-M. Roux, D.-M.-M.
Vlo, D.-M.-M.
Lieutier, D.-M.-P.
A. SlCARD, D.-M.
Flory, Dr.
Seux, Dr.
Theudore Beüllac, Dr.
Giraud Saint-Rome père, D.-M.
Giraud Saint-Rome fils, D.-M.-P.
Rey, D.-M.-P.
A. Giraud, D.-M.-M.
D. H. Mallet, D.-M.-P.
Th. Mollin , médecin de la marine royale,
D.-M.-M.
Rampal, D.-M.-P.
Deuil, Dr.
Bailly, D.-M.
Daniel, D.-M.
Martin, D.-C.-M.
Trabuc, Dr.
Despitzer, Dr.
Gabrielli, D.-M.
A. Marsseille, D.-M.
B. Féraud, D.-M.-P.
Trémollière, Dr.
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE DE NÎMES.
La Société de médecine de Nîmes adhère aux principes de la liberté de discussion en
matière scientifique. Les membres présents :
Cas. Martin.
L. Carcassonne, Dr.
Froment jeune, Dr.
Pleindoux père, D1'.
S. Raizon, Dr.
S. Raizon, D1’.
Héraud, D.-M.-M., vice-président.
E. Pleindoux, Dr.
J. Alric, Dr.
Fl. Recolin, D.-M.-M.
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE DE NANTES.
La section de médecine de la Société royale académique de Nantes, dans sa séance du
8 novembre 1843, sous la présidence de M. Maisonneuve père,
Adopte pleinement et sans réserve, la déclaration de principes ci-après.
(Suit le texte delà déclaration.)
Maisonneuve père, D.-M., président.
Maisonneuve, D.-M.-P., secrétaire.
Sallion, vice-président.
Leguerré, D.-M.-P., secrétaire-adjoint.
Palois, D.-M.-P., ancien membre du jury de
médecine du département.
Gignard. D.-M.-P.
Ménard, D.-M.
SOCIÉTÉ MÉDICALE DE LA ROCHELLE.
La Rochelle, 4 novembre.
A M. le secrétaire de la Société de chirurgie.
Monsieur,
La déclaration de principes relative à la liberté de discussion en matière scientifique
que vous nous avez adressée au nom de la Société de chirurgie, paraît à la Société
médicale de la Rochelle contenir des principes si incontestables qu’elle est étonnée qu’ils
400
aient pu être mis en question. Elle proclame y adhérer pleinement et entièrement.
R. Casimir, président.
Sauvé, secrétaire.
Vanderbach, vice-président.
C. D’Orbigny père, archiviste.
Godelier.
Yivielle.
L. Gaudin.
Drouineau.
Deletant.
Mallet.
Brossard.
Bailluet.
Cormurais.
Meyer.
Hubert.
Ed. Romieux fils.
SOCIÉTÉ D’AGRICULTURE, SCIENCES ET BELLES-LETTRES DE R0CHEF0RT.
Rochefort, le 5 novembre.
A M. le secrétaire de la Société de chirurgie.
Monsieur,
La Société, dans sa séance du 25 octobre 1843, sans s’occuper des questions particu¬
lières qui ont provoqué la déclaration de principes exprimés dans votre circulaire du 19
octobre 1843, a adhéré complètement à ces principes qui lui ont paru d’une évidence
incontestable.
Le président de la Société , Le secrétaire ,
Lefèvre. Magné.
SOCIÉTÉ MÉDICALE ANGLO-PARISIENNE.
15 novembre 1843.
Dans une réunion extraordinaire du Conseil de la Société anglo-parisienne, la Société
elle-même étant en vacances, il a été décidé ce qui suit:
Considérant que la science étant indépendante de toute distinction nationale, la So¬
ciété est appelée à témoigner sa sympathie pour ses confrères français, et à revendiquer
autant qu’il dépend d’elle des principes essentiels à l’existence de la médecine comme
science.
Le Conseil, au nom de cette Société, a conclu à l’adoption de la déclaration de prin¬
cipes faite par la Société de chirurgie de Paris.
J .-F. Oliffe, président. John Hoff.
J. -F. Churchill, vice-président. John. Hannahan.
W. Davies, trésorier. J. -B. Walker.
Encyclopédie anatomique, comprenant l’Anatomie descriptive, l’Anatomie Anémie l’Ana
tomie pathologique, l’Histoire du développement et celle des races humaines m r Tir
DUchoff, J. Henle, E. Hrnchke, S. -T. Sæmmerring, F. -G. Theile, G. VcSenttu J Vcâel
R. Wagner, G. et E. Weber, traduit de l’allemand par A.-J.-L. Jourdan membre de YAca
démie royale de médecine. ~
Les trois livraisons publiées comprennent:
1° Traité de Nécrologie, par G. Valentin, in-8° de XXXII -f 700 pages
2° Traité d’anatomie générale ou Histoire des tissus et de la composition chimique du coros
humain, par J. Henle ; 2 vol. in-8°, ensemble XXIV + U 16 pages avec 3 planches P
5° Traité de Myologie et d’ Angeiologie, par F.-G. Theile ; Wde XV + 692 pages.
Traité cl Ostéologie et de Syndesmologie, par S.-T. Soemmerring. Traité 'de la mécani-
de^l^plan^ches65 ^ ^ ocomotlon’ Par G- et E- Weber, in-so de XII h- 528 pages, avec atlas
5o Traité du développement de Thomme et des mammifères, suivi d’une Histoire du déve-
ZnZ as t iHlathfer ln^de X" + 708 Pages, accompagné
Prix de chaque volume, 7 fr. 50 c.; — des deux atlas in-4°, 7fr. 30 c.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 32 pages grand in-So
Prix de 1 abonnement : 8 fr par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le ourna" de
Médecine.— On s abonne a Paris, au Bureau du journal, chez Paul Dupont et Comn rue de
Grenelle-St-Honore, n° 55. Tous les mémoires, Srticleset réclamation s relatifs à la?édéction!
doivent être adresses, francs de port, à M. Macgajgne , rédacteur en chef, rue dé l'Arbre-
Ovb y II JLjÙ •
PARIS, IMPRIMERIE DE PAUL DUPONT ET Cie, Rue de Greuelle-SairU-Honoré, 55.
JOURNAL
DE CHIRURGIE.
Pu** I?ï. MAÏiGAlCî-üVK.
DÉCEMBRE 1843.
SOMMAIRE.
I. Travaux originaux. — Mémoire pratique sur le Cysticerque ( Cysticercus cellulosœ ),
observé dans l’œil humain; avec quatre observations inédites de l’auteur; parM. Sichel. —
Mémoire sur le cystocèle vaginal ( suite et fin), par M. Malgaicne. — II. Revue critique.
— Chirurgie . — De la nature des mouches volantes. — Luxation de champ de la rotule.—
Obstétrique . — Accouchement prématuré chez une primipare.— Pharmacologie chirurgicale .
— Desopiats et mixtures dentifrices. —III. Bulletin clinique. — Sur quelques prolapsus
utéro-vaginaux, par M. Cangrain. — Sur le cystocèle vaginal, par M. Bourdon. — IV. Biblio¬
graphie.— Cours de microscopie complémentaire des études médicales, par M. Donné.
— V. Nouvelles et Variétés.
Table des matières du premier volume.
TRAVAUX ORIGINAUX.
Mémoire pratique sw» le Cysticerque eeiiti"
ittsœj, observé dans £ œil humain; avec quatre observations inédites de
l'auteur; parie docteur Sicvvktj* (Premier article.)
Les observations d’entozoaires dans l’œil humain, bien que devenues plus fréquentes
dans ces derniers temps, sont cependant restées encore assez rares pour que chaque
nouveau fait présente un intérêt tout particulier et mérite d’être porté à la connaissance
du public médical. Nous nous empressons donc de publier quatre cas de cysticerques
trouvés dans l’œil humain, les seuls qui aient été observés en France. Nous ferons
tout d’abord remarquer à cet égard que ces quatre faits ne se sont offerts à nous que
depuis peu, après que nous n’en avions pas vu un seul jusqu’alors dans toutes les années
précédentes d’une pratique spéciale longue et étendue. Cette circonstance peut encore
servir à prouver combien il serait dangereux de vouloir faire de la statistique médi¬
cale dans des bornes étroites sous le rapport des années et du nombre des malades,
ainsi que sous celui des localités.
Prenant pour base les faits qui nous sont propres, sans négliger ceux des auteurs,
nous aborderons en détail l’histoire de ce curieux parasite observé dans l’œil humain.
Toutefois , afin d’éviter des répétitions fastidieuses pour nos lecteurs , les faits
qui ne nous appartiennent point personnellement ne seront reproduits avec détails que
lorsque nos prédécesseurs ne les auront point connus ou les auront passés sous silence,
2b
c.
TRAVAUX ORIGINAUX.
402
ou enfin ne les auront point rapportés complètement et exactement ; rarement nous nous
permettrons une exception à cette règle.
Après ces quelques mots d’introduction indispensable, entrons immédiatement en
matière.
I. — Généralités zoologiques.
Le Cysticerque (de jfûanç, vessie, et xspxo;, queue), entozoaire de T ordre des cystoïdes
ou cysiiques ( vers vésiculaires), étant peu connu des médecins, il sera nécessaire, avant
tout, d’en tracer une description claire et un peu détaillée, que nous ferons précéder des
définitions, données par Rudolphi, du genre en général et de l’espèce cysticerque du tissu
cellulaire ( Cysticercus cellulosæ ) en particulier.
Genre. — Cysticercus. — Vessie extérieure simple, contenant un seul individu, dont
le corps un peu cylindrique ou déprimé se termine en une vésicule caudale. Tête (sem¬
blable à celle des ténias armés) pourvue de quatre suçoirs et d’un petit museau ( rostel -
lum, petit rostre) garni de crochets.
Espèce.' — Cysticercus cellulosæ ; Rud.
Cysticerque à tête quadrangulaire; cou très court, s’élargissant à sa partie antérieure;
corps cylindrique assez long; vessie caudale elliptique transversale.
Rremser ajoute à ces caractères : « Museau arrondi ( rostellum teres) garni de crochets. »
Il a omis, à raison, autant que je puis en juger, de parler de l’élargissement delà partie
antérieure du cou.
Passons maintenant à une description plus détaillée de cet entozoaire, à l’aide de la-
quelle on pourra s’en faire une idée nette, et déterminer parfaitement si un ver vési¬
culaire extrait de l’œil de l’homme ou d’un animal est ou non un cysticerque de la
celluleuse.
La plus grande masse de l’animal est formée par la vessie caudale, composée d’une
membrane séreuse et de forme variable. Ovalaire ou ellipsoïde, selon Rudolphi et les
dessins de Bremser ; assez régulièrement arrondie, au contraire, d’après ce que j’ai vu
sur les individus extraits de l’œil humain; elle est d’un volume plus ou moins considé¬
rable, ayant dans son plus grand diamètre de quatre à douze millimètres et même davan¬
tage. Sa forme et sa grandeur pourraient bien dépendre en grande partie de la structure
des organes et de la disposition particulière des cavités dans lesquelles se développent
ces parasites, ainsi que de la différente manière dont ils y sont attachés. Au moins, sur
onze de ces entozoaires représentés par Bremser ( Vers intestinaux de l’homme , Paris,
1824, pl. VIII, fig. 1), j’en vois dix plus ou moins ellipsoïdes, et de sept à quinze mil¬
limètres environ dans leur plus grand diamètre, tous plus ou moins placés dans le tissu
cellulo-graisseux. Un seul, de quatre à cinq millimètres de diamètre , est régulièrement
circulaire; aussi semble-t-il avoir été primitivement logé dans les interstices des fibres
musculaires mêmes. Peut-être est-il permis de supposer que T animal, petit et rond dans
le commencement, se développe librement dans tous les sens, lorsque la structure et la
conformation des parties ambiantes n’y mettent point obstacle ; tandis que, entouré de
tissus d’une inégale consistance et limité par cela même dans son accroissement dans
une certaine direction, il s’étend davantage dans une autre. Par exemple, qu’il soit
flottant librement dans la chambre antérieure de l’œil ou dans d’autres cavités, ou bien
simplement recouvert par la conjonctive, membrane mince et également extensible en
tous sens, il prend une forme plus ou moins sphérique ; tandis que, plongé primitivement
dans la substance même des organes où le tissu cellulaire n’est ni également dense, ni éga¬
lement abondant sur tous les points, il peut s’allonger plus ou moins et prendre une figure
ovalaire ou autrement irrégulière. C’est ainsi que, dans la chambre postérieure de l’œil, j’ai
observé un de ces parasites d’une forme tout à fait anomale. Les mêmes considérations
peuvent s’appliquer à la capsule qui l’entoure. Ces idées qui sont la conséquence directe
de ce que j’ai pu observer jusqu’ici sur le vivant sont confirmées par l’opinion de Brem¬
ser (pag. 293) : « Tous les cysticergues se ressemblent surtout par la forme de la tête
SICHEL. — MÉMOIRE PRATIQUE SUR LE CYSTICERQUE. 403
qui est constante y la forme de la vessie caudale n’est qu’ accidentelle, par la raison que
sa structure dépend 9 dans mon idée , de V organe dans lequel le ver se développe .»
La vessie dont nous venons de parler, remplie d’une petite quantité de liquide lim¬
pide qui s’écoule quand elle est entamée, se compose d’une membrane séreuse très
mince, semi-diaphane, blanc bleuâtre ou presque incolore; elle ressemble assez à un
kyste hydatique, lorsque l’animal est en repos, sauf qu’elle montre à l’une de ses sur¬
faces un petit disque blanchâtre et opaque sur lequel nous reviendrons plus tard. Lisse
et sans rides, elle est continue, par un point quelconque de sa surface, avec l’ extrémité
postérieure du corps dont, selon Bremser, elle n’est en effet qu’un appendice. Le corps
enfin forme une petite masse cylindrique ou allongée, d’une teinte blanc grisâtre, de
deux à huit millimètres de long et de un à quatre millimètres de large. Il est opaque
et sillonné de rides transversales. A sa partie antérieure il se prolonge en un cou très
mince, recouvert d’un grand nombre de petites élévations semi-diaphanes et visibles
>seulement sous le microscope. L’extrémité antérieure du cou supporte la tète qui est
irrégulièrement arrondie, presque quadrangulaire, entourée de quatre suçoirs, et terminée
en avant par un petit museau conique et plus ou moins pointu. Les suçoirs, placés
symétriquement au pourtour de la tête, représentent des disques circulaires élevés et
munis au centre d’une plaque arrondie composée de points noirâtres, d’après les dessins de
Bremser. Quant à moi, lors de mon dernier examen microscopique qui pourrait bien avoir
été inexact par suite de mon manque d’habitude en ce genre de recherches, ils m’ont
paru ellipsoïdes et lisses, presque de la couleur du corps, et enchâssés dans un anneau
noir brunâtre mince. Lç museau, placé au centre et à la partie antérieure de la tète,
est entouré d’une double couronne de crochets recourbés, d’une teinte brunâtre foncée
et d’une disposition assez irrégulière, mais très caractéristique. C’est, comme on voit,
la tète qui offre la réunion des caractères les plus tranchés du cysticerque.
A l’état d’activité de l’animal, toutes les parties que nous venons de décrire sont visi¬
bles. Lorsqu’il est libre, il peut probablement, à l’aide de la couronne de crochets, se
fixer aux parties desquelles il tire sa nourriture à l’aide de ses suçoirs. 11 est toutefois
plus rare de le trouver mobile dans les cavités et les liquides qu’elles contiennent,
qu’attaché aux organes d’une manière permanente et par l’intermédiaire d’une espèce
de capsule, pour nous servir de l’expression de Bremser, ou, d’après nos recherches,
d’un véritable kyste fibreux qui l’enveloppe, kyste sur lequel nous aurons besoin d’en¬
trer plus tard dans quelques détails.
A l’état de repos, selon Bremser, aussitôt que le ver se présente hors de cette capsule,
la tête, le cou et le corps se rétractent d’avant en arrière vers la vessie caudale et ren¬
trent successivement en eux-mêmes et les uns dans les autres d’abord, puis dans la
cavité de la vessie, en se renversant de dehors en dedans, comme les tentacules d’un
limaçon. Ce mouvement de rétraction commence par l’extrémité antérieure du ver,
c’est-à-dire par la partie la plus saillante du museau; c’est aussi le museau qui, pour
nous servir des paroles de Bremser, « devenu le point le plus inférieur , sort le dernier
lors del exsertion de ces parties. » Revenues sur elles-mêmes, elles restent visibles à la
face externe du kyste sous forme d’un disque opaque, irrégulièrement arrondi, d’un blanc
sale, un peu crétacé; ou, comme dit Bremser, « d ’ une tache blanche comme du lait ,
un peu dure au toucher. » Ces parties, saillantes dans la cavité de la vessie caudale à
leur état de contraction, ne sont pas autrement reconnaissables à l’œil nu ni même au
microscope. Pour les voir, il faut ouvrir la vessie, la disséquer et l’enlever avec précau¬
tion, lambeau par lambeau, en tout ou en partie, et mettre à nu le corps, le cou et sur¬
tout la tète du parasite ; ou bien faire sortir celui-ci de la cavité de l’ampoule séreuse.
« En pressant la vessie avec les doigts ou au moyen- de V instrument de Goeze dont je
ne me suis jamais servi (dit Bremser, pag. 282)^ l’on peut forcer le corps y le cou et la
tète à sortir de la vessie y mais , en employant ces moyens , on déchire toujours la vessie
du cysticerque y car celui-ci , en se rétractant, prend une forme plus ou moins ovalaire ,
et les différentes parties de son corps occupent alors le diamètre transversal de la vessie.
404 TRAVAUX ORIGINAUX.
Pour éviter cet inconvénient, on fera mieux de mettre les vers extraits de leur capsule
dans de l’eau tiède, et en tâchant d’entretenir ce liquide, pendant quelque temps, à la même
température, il arrive alors que l’un ou l’autre de ces cysticerques fait sortir sponta¬
nément la tête et le cou. Un des vers représentés avait déjà le cou allongé ; mais aussi¬
tôt que l’eau commença à serefroidir , il se rétracta. Les personnes qui ont la vue home ,
remarquent, même à l’œil nu, sur un individu complètement développé , la tête et le cou
très court. »
Pour mon propre compte, sur les cysticerques que j’ai extrait de l’œil humain vivant,
je n’ai réussi que par la dissection ci-dessus indiquée, en les plaçant sous quelques gouttes
d’eau dans une plaque de verre munie d’une petite concavité. Le procédé de la pression,
même à l’aide d’une lame de verre très mince, lorsqu’on ne possède qu’un seul indi¬
vidu dont l’identité bien constatée décide du diagnostic, me paraît trop dangereux,
comme pouvant altérer la forme et structure d’une partie aussi délicate et en même
temps aussi essentielle que la tête. Nul doute que des recherches nouvelles faites par un
homme habitué aux dissections microscopiques trouveraient à ajouter et à corriger dans
cette description. Toutefois, elle sera parfaitement suffisante pour faire comprendre la
partie pratique de notre travail. Nous commençons par trois observations inédites de
cysticerques logés sous la conjonctive oculaire humaine, observations qui nous sont pro¬
pres et qui offriront d’autant plus d’intérêt que la science n’en possédait en tout que
cinq autres, auxquelles nous ajouterons, comme on voit, un notable contingent.
II. — Observations inédites de cysticerques logés sous la conjonctive de l oeil humain,
EX EXTRAITS sur le vivant.
Ons. L — Cysticerque développé sous la conjonctive de l’œil gauche d’une enfant de sept ansf
et extirpé avec succès.
Céline D., âgée de 7 ans, d’une bonne constitution et parfaitement bien portante, se
présente à ma clinique le 22 juin 1842. Elle n’a jamais reçu de coup sur les yeux, ni subi
aucune autre lésion traumatique de ces organes ou de leur voisinage. Dans la partie
externe de la conjonctive de l’œil gauche, à 4 millimètres (2 lignes) environ du bord de
la cornée et dans le grand diamètre transversal du globe oculaire, elle porte une tumeur
arrondie assez mobile, recouverte par la conjonctive qui est d’un rose pâle à la surface delà
tumeur et d’un rouge plus foncé à sa base et à son pourtour. Le volume de la tumeur est
celui d’un gros pois, c’est-à-dire, d’environ 5 millimètres (2 lignes et demie) dediamètre ;
elle a près de 3 millimètres (une ligne et demie) d’élévation. On ne connaît aucune cause
qui ait pu la produire. Je déclare immédiatement que je regarde cette tumeur comme
contenant très probablement un cysticerque ; le même diagnostic est fait dans le même
moment par les docteurs Desmarres, Baum de Dantzig (qui lui-même a publié une
observation d’un cysticerque enlevé de dessous la conjonctive; voir la 2e section)
et Spiess de Francfort-sur-le-Mein, présents ce jour-là à ma clinique. L’extirpation
est faite immédiatement. Le globe oculaire est fixé en dehors par M. Desmarres à
l’aide d’une pince à dents implantée dans un pli delà partie externe de la conjonctive ;
tandis que, saisissant cette membrane sur le côté interne de la tumeur avec une
pince mousse, j’y pratique une incision à l’aide d’une paire de ciseaux courbés sur
le plat ; puis je la dissèque tout autour de là tumeur. Le kyste très dur n’est adhérent
qu’à sa base ; cette adhérence me force à renoncer à l’idée que j’avais d’abord de }’ex-
traire avec un instrument mousse pour mieux ménager, son contenu. Il est indispensa¬
ble d’implanter dans sa surface une petite érigne, de tirer fortement, et de disséquer sa
base qui est attachée par un tissu cellulaire dense et serré. Il s’écoule beaucoup de
sang , ce qui, avec les mouvements de l’enfant, rend l’opération un peu plus laborieuse
que je n’avais pensé d’abord, bien qu’elle ait été terminée assez vite.
Le kyste incisé présente une très grande dureté et une épaisseur très considérable de
la membrane externe, en qui nous fait abandonner à tous pour un moment notre pre-
SICHEL.
MÉMOIRE PRATIQUE SUR LE CYSTICERQUE.
405
mier diagnostic, et croire que nous avons affaire à un kyste fibreux ordinaire. Pressé par
le temps à cause de plusieurs autres opérations qu’il me reste à faire le même jour, j’ai
l’imprudence, après l’ablation de la tumeur, de me servir sans précaution des ciseaux
pour en disséquer la membrane fibreuse externe très dense et très dure qui a près d’un
millimètre d’épaisseur, et j’incise en même temps une seconde membrane très mince et très
blanche, lisse, froncée, que je prends pour la membrane séreuse du kyste. La membrane
fibreuse est un peu inégale à sa surface externe, recouverte dans un grand nombre de
points de tissu cellulaire épaissi; sa couleur est d’une teinte gris-jaunâtre un peu rosé ;
ce mélange de rose pâle tient probablement à du sang épanché dans le tissu cellulaire
pendant l’opération ; car la tumeur, placée pendant quelque temps dans de l’eau, ne con¬
serve aucune nuance rouge. Sa surface interne est lisse, blanche et séreuse.
Une pression douce fait sortir du kyste fibreux incisé une petite masse froncée d’un
blanc lactescent très pur, formée par ce que j’avais pris pour la membrane séreuse du
kyste. Placée dans de l’eau, cette membrane plissée très fine et semi-diaphane se dé¬
ploie, et au milieu de ses plis nous reconnaissons une petite plaque irrégulièrement
arrondie, opaque, d’un blanc beaucoup plus foncé et crayeux, faisant saillie dans F in¬
térieur de la cavité de la membrane, cavité qui est ouverte à peu près dans son plus
grand diamètre et en face de l’éminence blanche. Cette circonstance nous fait revenir à
notre premier diagnostic ; ce que nous avons devant nous est évidemment la vésicule
caudale du cysticerque que j’ai ouverte pendant la dissection; l’éminence ou petite pa¬
pille blanchâtre placée à la surface interne de la membrane séreuse, en face de l’inci¬
sion, n’est rien autre chose que la tête, le cou et le corps de F animal retirés à l’intérieur
de l’ampoule séreuse terminale. Nous portons immédiatement cette membrane séreuse à
M. le docteur Donné, qui a la bonté de l’examiner sans délai avec nous à son cours, sous un
bon microscope et en présence de ses auditeurs. Tous ont pu se convaincre que l’objet
examiné était bien une vessie à parois minces et lisses, ouverte sur l’un de ses côtés, et
présentant sur la partie opposée, à sa surface interne, une saillie offrant tous les ca¬
ractères génériques du cysticerque , savoir : une tète entourée de plusieurs suçoirs
arrondis, portant près de son museau pointu une couronne de crochets noirs, et se ter¬
minant dans un cou. Je regrette de n’avoir pas examiné avec exactitude les caractères
spécifiques.
La plaie s’est guérie par suppuration, et par le rapprochement insensible des lambeaux
de la conjonctive disséquée. Un bourgeon assez volumineux a été enlevé d’un coup de
ciseaux courbés sur le plat, quinze jours environ après l’opération. Peu de jours plus
tard les lèvres de la plaie se sont rapprochées, et la cicatrice , formée rapidement, est
devenue presque linéaire.
Obs. IL — Homme de 46 ans— Cysticerque contenu dans un kyste sous-conjonctival d’un
volume double de celui de la première observation et couvert en grande partie par la
membrane semi-lunaire. Extirpation plus difficile ; prompte guérison par rapprochement
spontané des lèvres de la plaie de la conjonctive.
M. J., brigadier de gendarmerie à Saint-Cloud, âgé de 46 ans, vient me consulter le
27 janvier 1843 pournne tumeur du grand angle de l’œil gauche. C’est un kyste arrondi,
un peu plus large que haut et épais, de la forme et de la grandeur à peu près d’une fève de
haricot, mais d’un diamètre vertical et entéro-postérieur un peu plus considérable. Ce
kyste, recouvert par la conjonctive, rouge et un peu inégal à sa surface, assez mobile
dans sa moitié externe, mais presque immobile dans sa partie interne, c’est-à-dire près
du grand angle, est placé dans la direction du diamètre transversal de la sclérotique.
Tout son tiers interne est caché sous la caroncule lacrymale et sous le repli semi-lunaire
de la conjonctive, lequel, par suite de la tension et de la pression qu’il a éprouvées, est
considérablement élargi et épaissi , sans paraître adhérent à la surface externe de la
tumeur. Le malade pense que cette grosseur contient un corps étranger. L’analogie
qu’elle présente avec celle que nous venons de décrire dans la première observation
400
TRAVAUX ORIGINAUX.
me fait déclarer au contraire qu’elle doit contenir un cysticerque, bien qu’elle soit
beaucoup plus volumineuse et qu’elle ait des parois beaucoup plus épaisses et plus bos¬
selées. Cette tumeur nT existe que depuis quinze jours; elle s’est formée rapidement
après l’application d’un cataplasme de farine de graines de lin. Elle gène beaucoup pen¬
dant les mouvements de l’œil, surtout lorsque le malade regarde en dehors, c’est-à-
dire à gauche. L’œil est très rouge depuis sept mois. Il y a quatre mois, un corps étran¬
ger, introduit entre les paupières, a beaucoup augmenté l’ophthalmie.
L’extirpation de ce kyste est faite le 30 janvier. Elle est difficile , parce que les deux
tiers internes de sa base sont étroitement adhérents à la sclérotique. Aucun moyen n’est
employé pour fixer le globe, le malade, très courageux et doué d’ une grande force de volonté,
tenant l’œil parfaitement bien dirigé en dehors. Une double érigne est implantée dans la
paroi antérieure du kyste, après qu’il a été entièrement mis à nu par la dissection de la
conjonctive qui le recouvre, et qui a été d’abord soulevée en pli transversal à l’aide d’une
pince et incisée verticalement dans son milieu avec des ciseaux droits. L’opération a été
terminée avec un petit scalpel convexe. L’érigne ayant lâché prise plusieurs fois, il en
• résulte une petite ouverture par laquelle la moitié du cysticerque sort en forme de vési¬
cule transparente: Après avoir essayé en vain d’agrandir l’ouverture avec des ciseaux
tins et de faire sortir l’entozoaire, afin de le garantir contre des lésions qui pourraient
altérer ses caractères, je termine la dissection. La sclérotique est mise à nu dans toute
l’étendue de la base du kyste; ce n’est qu’en dedans qu’elle reste couverte dans un
très petit espace par un peu de tissu cellulaire épaissi et rouge. La membrane semi-lu¬
naire et la caroncule lacrymale étant décollées dans une grande étendue, je ferme her¬
métiquement l’œil avec des bandelettes de taffetas agglutinatif, pour établir une légère
compression à l’aide des paupières mômes, après avoir préalablement fait faire des fo¬
mentations froides pendant une demi-heure. Ces fomentations seront reprises lorsque le
malade sera arrivé à Saint-Cloud, et continuées jusqu’à demain.
La partie du cysticerque qui sort par la déchirure de la paroi antérieure du kyste
appartient à sa moitié postérieure, c’est-à-dire à l’extrémité de sa vessie caudale, à tra¬
vers laquelle on reconnaît très bien le corps et la tête de l’animal en forme d’une petite
plaque d’un blanc de craie. En agrandissant avec précaution l’ouverture du kyste fibreux
à l’aide de ciseaux oculaires très fins, je parviens à mettre à nu tout cetentozoaire; mais
pour le faire sortir de la cavité qu’il occupe, il faut que je saisisse avec deux pinces les
lèvres de la plaie du sac fibreux, et que j’arrache ses parois de la surface du cysticerque
qui y est légèrement adhérent par la face externe delà moitié antérieure de sa vésicule.
La surface interne du kyste est doublée d’une membrane séreuse fine, lisse et blanchâtre.
Sa substance est fibreuse, épaisse d’un millimètre et demi, et dans plusieurs endroits
de 2 millimètres et au delà ; sa couleur est jaune pâle sale, mêlée d’une légère nuance
rose avant son immersion dans l’eau, et sa surface externe tapissée d’une très large
couche de tissu cellulaire épaissi et granulé, coloré par du sang qu’y ont épanché les
petits vaisseaux venant de la conjonctive et coupés pendant l’opération.
Un examen microscopique superficiel, auquel la pièce anatomique est soumise le même
jour par M. Donné et moi, fait parfaitement reconnaître la tête du cysticerque garnie,
près du museau pointu, de son anneau de crochets noirs, et, un peu plus loin, à sa partie
la plus large et arrondie, de ses suçoirs circulaires.
Le 31 janvier, lendemain de l’opération, le pli semi-lunaire , déjà beaucoup moins sou¬
levé, s’est en partie soudé contre la sclérotique. Je ne réapplique point de bandelettes
et fais continuer les fomentations froides. La tête du cysticerque, conservé dans de l’eau
depuis hier et de nouveau soumis à l’examen microscopique par moi et mon aide, pré¬
sente avec une grande netteté tous ses caractères génériques. Malheureusement j’avais
négligé de plonger l’animal dans l’eau immédiatement après son extraction du kyste ;
la vessie terminale ouverte s’était ridée et contractée autour du corps, et je n’ai plus
réussi à la déplisser suffisamment pour bien déterminer les caractères spécifiques , que
je crois cependant avoir été ceux du cysticercus cellulosœ.
407
SICHEL. — MÉMplRE PRATIQUE SUR UE CYSTICERQUE.
Le 6 février, le pli semi-lunaire est entièrement rattaché au globe, et ia cicatrice
de la conjonctive commence à attirer cette membrane vers elle en forme de plis
rayonnants. La conjonctive du grand angle est encore d’un rouge foncé. Je conseille au
malade d’exercer très fréquemment une forte abduction de l’œil. — (Collyre d’acétate de
plomb cristallisé, 5 centigr. pour 10 grammes d’eau dist., en instillation 3 à 4 fois par
jour. Continuer les fomentations froides).
Le 9 février, la cicatrice est linéaire et presque complète; autour d’elle la conjonc¬
tive est encore rouge. Les mouvements du globe ne sont point gênés. Le collyre a pro¬
duit d’abord une forte douleur. — (Le mitiger avec partie égale d’eau distillée, ou, au
besoin, en cesser entièrement l’usage. Continuer les fomentations. Quelques pédiluves
irritants).
Le malade finit par supporter le collyre pur. La rougeur de la conjonctive autour de
la cicatrice s’efface peu à peu et se dissipe complètement au bout de huit jours environ.
Vers le 20 février la guérison est complète.
S’il m’arrivait encore d’avoir à faire l’extirpation d’une tumeur semblable, je me
garderais d’implanter l’érigne à la surface antérieure du kyste où il semble toujours
avoir le moins d’épaisseur. Je le disséquerais d’abord sur l’un de ses côtés, jusqu’à sa
base et à sa surface postérieure, qui généralement est épaissie par un tissu cellulaire serré
et condensé; après quoi je fixerais l’érigne dans cette surface postérieure aussi près que
possible du centre, ou au moins dans la base ou dans la partie latérale du kyste, où
l’augmentation delà densité commence déjà. Cela pourra servir à abréger l’opération et
surtout à prévenir la rupture du kyste fibreux et la lésion de l’entozoaire qu’il contient,
dont l’intégrité est nécessaire pour la détermination de l’espèce sur laquelle il y a eu
quelque dissidence, comme nous verrons plus tard.
Obs. III. — Cysticerque placé sous la conjonctive d’une enfant de 6 ans et demi, enveloppé
d'un kyste fibreux dans sa moitié postérieure et presque séreux dans sa partie antérieure.
Extirpation très difficile à cause des mouvements de l'enfant. Guérison prompte.
Mlle Céleste B., âgée de six ans et demi , d’une constitution délicate et légèrement
lymphatique, ayant les yeux gris bleuâtre, est amenée à ma clinique, le 3 octobre 1843,
pour une affection de l’œil droit que sa mère a découverte il y a 15 jours seule¬
ment. Une tumeur arrondie se voit à la partie supérieure interne de la conjonctive, un
peu au dessus du diamètre transversal du globe , à 3 millimètres du bord interne de
la cornée, et entièrement cachée sous la paupière supérieure lorsque la petite malade re¬
garde droit devant elle. Son bord interne, surtout en haut et en dedans, est caché sous la
partie correspondante et un peu épaissie du pli semi-lunaire de la conjonctive. La
tumeur est assez régulièrement arrondie, d’environ 7 millimètres de diamètre, d’un
jaune grisâtre un peu rosé, entourée et traversée par quelques vaisseaux sanguins qui la
parcourent de dedans en dehors et qui sont placés dans la conjonctive. Cette membrane
est mobile sur la grosseur qu’elle recouvre. Celle-ci remue un peu pendant les mouve¬
ments des paupières ; elle se déplace facilement dans une petite étendue et semble un
peu transparente. La conjonctive palpébro-oculaire est légèrement injectée, probable¬
ment à cause d’un long cil renversé en dedans que j’extrais. Un peu au dessous du
centre de la tumeur, on voit à travers la conjonctive une tache ronde d’un blanc jau¬
nâtre que j’estime être la tête et le corps rétractés du cysticerque, et qui, au bout de
quelques jours, devient moins apparente , la conjonctive qui recouvre la tumeur se vas-
cularisant davantage. Avec la diminution de la vascularité elle redevient plus manifeste.
L’œil malade présente en outre une cicatrice légèrement creuse et assez étendue de la
partie interne et inférieure de la cornée, s’avançant un peu en face de la partie inférieure
interne de la pupille.
D’après ce résultat de l’exploration de l’œil malade, je déclare positivement que nous
avons affaire à un cysticerque placé sous la conjonctive, dont la tète et le corps, rentrés
dans la vessie caudale, forment le petit disque que l’on aperçoit au confise de la tumeur.
408 TRAVAUX ORIGINAUX.
La circonstance que ce disque est visible à travers la conjonctive me fait présumer qu’ ici
il n’y a pas, comme dans les deux cas précédemment observés par moi, un kyste hbreux
enveloppant l’animal et adhérant à la sclérotique. J’espère donc que le cysticerque sera
facile à énucléer.
L’examen oral ne nous révèle qu’un petit nombre de circonstances commémoratives
peu importantes. La petite malade digère mal, a fréquemment la fièvre, mais n’a jamais
rendu de vers. Il y a trois mois elle a éprouvé une ophthalmie, beaucoup plus forte à
droite, qui, d’après la description de la mère, paraît avoir étéblennorrhagique, et dans le
cours de laquelle s’est formée fulcération de la cornée dont nous avons parlé. Je prescris
30 grammes de manne, l’enfant étant actuellement constipée ; des fomentations d’eau
froide et des pédiluves salés.
L’extraction del’entozoaire logé sous la conjonctive est proposée et acceptée. Cette opé¬
ration est pratiquée le 17 octobre, à ma clinique, en présence de M. Malgaigne et de plu¬
sieurs autres médecins. Avant d’y procéder, je fais de nouveau examiner la tumeur, et
je. rappelle mon diagnostic qui paraît un peu téméraire à M. Malgaigne et aux autres as¬
sistants. L’enfant, assise sur les genoux d’un aide qui la fixe le mieux possible, bien
que maintenue par plusieurs personnes , oppose, par les mouvements vifs et étendus de
la tête, de grands obstacles à l’opération qui est extrêmement diflicile. Ces difficultés
sont encore augmentées par l’abondance du sang qui s’écoule delà conjonctive injectée.
Les paupières sont fixées par des élévateurs et des abaisseurs, et l’oeil par une pince
appliquée à la partie externe de la conjonctive. Placé derrière la malade et l’aide qui la
tient, position incommode que je me garderai bien de prendre une autre lois, je soulève,
au moyen d’une pince fine et mousse, un pli de la conjonctive sur la circonférence ex¬
terne de la tumeur, et je l’incise verticalement à l’aide de ciseaux oculaires fins, courbés
sur le tranchant ; puis je dissèque la conjonctive sur toute la surface de la tumeur. Im¬
médiatement après, la tête et le cou du cysticerque viennent faire saillie au dessus de la
surface antérieure sous forme d’un petit cylindre semi-transparent, ce qui me con¬
firme dans mon opinion de l’absence d’un kyste fibreux. Mais à peine ai-je commencé à
détacher la partie de la tumeur continue à la sclérotique que je suis détrompé d’une ma¬
nière très fâcheuse, en trouvant un tissu épais, fibreux et fortement adhérent. Par pré¬
caution, j’avais chargé une personne de tenir un petit bocal à moitié plein d’eau tiède,
pour recevoir l’animal, s’il s’échappait pendant l’opération , ce qui arriva en effet,
lorsque, par suite d’ un mouvement brusque et violent de la tête de l’enfant, le sang re¬
couvrant toute la tumeur, un coup de ciseaux entama la partie latérale de sa surface
antérieure très fine, transparente et presque séreuse, comme on a vu. L’animal s’échap¬
pa en roulant sous l’aspect d’un petit kyste séreux, semi-transparent, d’un blanc lactes¬
cent et du volume d’un petit grain de groseille, offrant à sa surface supérieure le disque
crétacé caractéristique formé par le cou et la tête rétractés. Son peu de volume me sem¬
bla naturel, et non déterminé par une lésion qu’il aurait pu subir durant l’opération et
par l’écoulement d’une partie du liquide contenu dans la vessie caudale. Examiné long¬
temps à l’œil nu par M. Malgaigne et les autres médecins présents, l’animal conserva sa
lorme sphérique un peu aplatie et plissée, sans qu’on pût toutefois apercevoir la moindre
trace de lésion: il présentait tous les caractères d’un cysticerque. Lorsque plus tard,
avant de le soumettre au microscope, j’en ouvris la vessie caudale d’un coup de ciseaux,
il en sortit quelques gouttes d’un liquide séreux limpide. Le kyste fibreux vidé s’était
en partie rétracté sous la conjonctive. Il fut très difficile à retrouver et à saisir, à cause
du sang dont il s’était infiltré par imbibition pendant l’opération, ce qui le faisait res¬
sembler à la conjonctive. Les adhérences de sa face postérieure n’étaient pas complè¬
tement détachées au moment où sa surface antérieure fut incisée. Je l’excisai d’un coup
de ciseaux, mais il restait une grande partie de son feuillet postérieur. Des fomentations
froides furent appliquées sur l’œil.
J’essayai de placer convenablement sous le microscope le cysticerque extrait de la tu¬
meur ; mais ayant peu l’habitude de ce genre d’investigation, je voulus m’aider, comme
409
MALGAIGNE. — - MÉMOIRE SUR LE CVSTOCÈLE VAGINAL.
d’ordinaire, de l’expérience de MM. Donné et Mandl; l’un fut empêché de se rendre à
mon invitation par des occupations pressantes, et l’autre se trouvait absent de Paris ; je
ne réussis donc que très tard à disséquer et à placer convenablement sous le microscope
la tète et le cou de l’animal. Cependant chacun put alors voir avec une parfaite netteté
les nombreuses petites taches élevées , transparentes et comme granulées du cou de l’a¬
nimal , ainsi que la double couronne de crochets placée autour de sa bouche, entourée
elle-même par les quatre suçoirs ovalaires et lisses. Ces caractères bien constatés 11e
laissèrent aucun doute dans l’esprit des personnes présentes.
La présence de la paroi postérieure du kyste que j’avais été forcé d’abandonner, ainsi
que la distension de la conjonctive disséquée et infiltrée de sang, me faisait craindre une
inflammation intense et une guérison lente. Heureusement l’événement démentit cette
appréhension. La phlegmasie très peu violente diminua dès le quatrième jour par le seul
usage des fomentations froides, d’un régime antiphlogistique, de limonade pour boisson,
de bains de pieds et de quelques laxatifs doux ; elle se dissipa complètement au bout de
huit jours. Un léger gonflement de la conjonctive, reste pendant quinze jours environ,
disparut aussi complètement. La cicatrice de la cornée s’est consolidée sans aucune
médication et sans perdre de sa transparence. Dans la partie de la conjonctive qui re¬
couvrait autrefois la tumeur, on voit à peine une cicatrice. La digestion est parfaitement
rétablie et la santé générale beaucoup meilleure qu’avant l’opération.
Mesa&füire sur le vs&gifiiaï ; par M. Maiæiaicine.
( Suite et fin.)
De ce qui a été dit jusqu’à présent, il résulte déjà que, dans le plus grand nombre des
cas, le cystocèle se produit lentement, sans que la fermée en soit d’abord avertie, sans
qu’elle puisse fixer l’instant de l’apparition; voyons à présent, dans les cas où il y a
•une cause déterminante connue, comment se fait le développement de la tumeur.
Une seule fois alors j’ai vu la tumeur lente à sedévelopper, ce qui s’expliquepar legenre
de travail de la femme, occupée presque continuellement à transporter des baquets pleins
d’eau. Dans tous les autres cas la tumeur apparut subitement, le plus communément
avec des tiraillements aux aines et des douleurs de reins ; cependant quelques femmes
n’ accusèrent rien de semblable, soit par oubli, soit que réellement la tumeur n’eût dé¬
terminé aucun phénomène autre que la gêne locale résultant de l’écartement delà vulve.
Deux fois il y eut un craquement perçu par les malades ; chez l’une, les accidents furent
si légers qu’elle fut longtemps sans s’occuper de son mal; chez l’autre, au contraire, il
y eut des maux de cœur, de l’étouffement; et, pour me servir de son expression, elle
croyait qu’elle allait mourir. Le cystocèle produit par une chute sur le siège amena des
douleurs de reins et d’estomac avec la sensation d’une boule hystérique ; enfin, chez une
seule femme, l’apparition brusque d’un cystocèle simple s’accompagna d’une perte, à la
vérité peu considérable.
Du reste, je dois ajouter ici que pour ces phénomènes primitifs j’étais obligé d’en
appeler à la mémoire de ces femmes, et que je n’avais leurs cystocèles sous les yeux
pour ainsi dire qu’à l’état chronique ; dans le seul cas où j’ai été appelé pour un pro¬
lapsus de ce genre, récemment et brusquement survenu, les choses se sont passées un
peu différemment. Voici le fait :
En mars 1835, Mme D..., sage-femme, âgée de 45 ans, ayant eu plusieurs enfants,
mais toujours forte et robuste, assistait une femme en travail; et pour activer les dou¬
leurs, elle la faisait marcher par la chambre en la soutenant par dessous les bras , lors¬
que, dans un effort nécessité par cette manœuvre, elle- sentit une tumeur descendre brus¬
quement à la vulve, avec des tiraillements aux aines et des douleurs de reins. Elle con¬
tinua cependant à assister la femme ; revint chez elle, et put encore retourner chez sa
malade qui logeait à un quatrième étage ; mais, vers le soir, les douleurs devinrent si
fortes qu’elle fut obligée de se coucher. La nuit fut sans sommeil, agitée par des souf-
410
TRAVAUX ORIGINAUX.
franees excessives; aux tiraillements déjà signalés s’ajoutaient des envies d’uriner à
chaque instant , et T urine en passant sur la tumeur y déterminait une sensation de
brûlure. La malade avait tenté de faire rentrer la tumeur ; mais celle-ci était ressortie,
et à force d’être mouillée par l’urine, elle était devenue si douloureuse que le moindre
contact excitait des contractions de tous les traits du visage, la malade résistant autant
que possible au besoin de se plaindre et de crier.
Je la vis à dix heures du matin. Elle était couchée sur le dos, le pouls agité, mais
sans fièvre ; l’urine d’un jaune rougeâtre, rendue en petite quantité et à chaque instant.
Je sentis au toucher une tumeur qui dépassait la vulve comme la moitié d’un petit œuf
de poule environ, parsemée de rides fortement dessinées et transversales, excessivement
douloureuse au toucher et surtout à la pression; le doigt pouvait filer entre elle et la
paroi postérieure du vagin ; en avant, au contraire, la tumeur et la paroi vaginale étaient
en contact très serré ; le doigt sentait une résistance qui faisait présumer qu’il y avait
un cul-de-sac très peu éloigné; mais la douleur occasionnée par l’effort pour pénétrer
était telle que je ne voulus pas insister. D’ailleurs il ne pouvait rester de doute sur
la nature de la tumeur , et le plus pressant était évidemment de la repousser dans le
vagin.
J’y procédai avec le doigt index et le doigt médius de la main droite; la malade
n’avait pas voulu se découvrir à la vue. Les premiers efforts de pression, bien que très
modérés, causèrent des douleurs atroces ; je continuai donc très lentement, poussant un
peu, puis me bornant à maintenir le peu de terrain que j’avais gagné. Il me fallut près
d’une demi-heure pour faire totalement disparaître la tumeur; elle était rentrée dans le
vagin sans s’effacer, et ne s’affaissa que sous une compression prolongée; mais enfin le
but fut atteint, et il ne resta plus qu’à la maintenir.
Pour cela je pris une petite éponge que j’enveloppai d’une compresse taillée en croix
de Malte pour faire moins de plis ; le tout fut imbibé d’huile ; et pendant ces préparatifs,
la malade tenait les deux grandes lèvres rapprochées et enfoncées dans le vagin à l’aide
des deux doigts index et médius de la main droite. Mon tampon étant prêt, je cherchai
à l’introduire; mais le frottement contre la paroi antérieure du vagin, irritée par l’urine,
était douloureux; la malade se chargea de cette introduction, qu’elle opéra très bien et
avec moins de douleur que je ne lui en faisais moi-même. L’éponge étant dans le vagin,
les bouts de la croix de Malte à la vulve , je mis quelques fines compresses pardessus;
puis je refermai les grandes lèvres que je soutins avec des compresses plus épaisses,
et le tout fut maintenu par un mouchoir en cravate attaché en manière de chauffoir.
Puis je fis mettre la malade sur le dos, le bassin soulevé par un oreiller, et on dut arroser
les compresses et le tampon avec une solution très^ concentrée de sulfate de zinc.
Les tiraillements des aines et des lombes persistèrent une partie de la journée, mais
moins forts, et seulement par intervalles. Le besoin d’uriner était vif; l’urine en sortant
causait des douleurs brûlantes, et la solution de sulfate de zinc en déterminait de sem¬
blables. Deux jours après, la malade ôta le tampon sans m’en rien dire ; le 3e jour elle
se leva sur son séant ; le 4e elle fit quelques tours par la chambre ; mais quelques ti¬
raillements l’ayant avertie de son imprudence, elle garda le lit encore quelques jours, après
lesquels elle se leva sans autre précaution et se trouva guérie.
Elle me conta que 18 ou 20 ans auparavant elle avait eu une descente en tout sem¬
blable, avec les mêmes douleurs et une aussi courte durée; depuis elle ne s’en était ja¬
mais ressentie, malgré des couches réitérées. Huit ans se sont passés depuis la récidive
et la deuxième guérison , et le cystocèle n’a pas reparu. Mme D.... porte à la ligne
blanche au dessous de l’ombilic une petite hernie qui est assez sujette à se gonfler, et
que l’on réduit cependant sans beaucoup de difficulté.
J’ai rapporté ce fait avec tous ses détails, parce que je n’en connais pas de semblables
dans la science ; et moi-même je n’ai pas observé depuis des douleurs si intenses ni
une telle résistance de la tumeur. Je répète que le diagnostic ne pouvait laisser aucun
doute ; le col utérin était à sa place ; et la tumeur, nettement circonscrite par en haut,
MALGAIGNE, — MÉMOIRE SUR LE CYSTOCÈLE VAGINAL. 411
repoussait l’idée d’une hernie intestinale entre la vessie et le vagin. II. n’existe pas non
plus, que je sache, d’autre exemple d’une guérison ausi prompte et aussi persistante. J’ai
bien vu, chez une plâtrière de Montmartre, âgée de 33 ans, un cysto-rectocèle survenu a
sept mois de grossesse qui disparut après les couches , mais pour revenir quelques mois
après. J’ai vu aussi une blanchisseuse qui avait eu une tumeur du même genre à sa
deuxième couche, disparue pendant quelques années, mais revenue à la sixième couche
pour ne plus disparaître. Enfin, j’ai rapporté dans mon Mémoire sur le rectocèle
vaginal l’observation d’un rectocèle récent disparu en quelques jours; mais je n’ai pu
m’assurer si la guérison avait persisté.
Je reviens maintenant à la symptomatologie du cystocèle, lorsqu’il existe depuis un
temps plus ou moins long.
Le premier phénomène, et sans aucun doute le plus important à étudier, est la tumeur
même qui constitue le prolapsus. En général, le cystocèle se révèle aux malades par la
sensation d’un corps étranger qui tend à s’échapper par la vulve; et si on les examine
debout, les cuisses écartées, surtout en recommandant de pousser un peu, on voit
proéminer entre les grandes lèvres une tumeur rougeâtre, sphéroïde ou ovoïde, humide
à sa surface qui a l’aspect d’une muqueuse, remplissant et dilatant l’orifice du vagin,
refoulant les petites lèvres sur les côtés , et soulevant l’urètre et le clitoris. Elle est
parsemée de plis transversaux, plus marqués à sa partie antérieure, et qui tendent à
disparaître à un certain degré de développement. Au toucher elle est molle, peu élasti¬
que, cédant à la môindre pression, facile en conséquence à réduire. Tantôt elle com¬
prend plus spécialement la portion de la paroi vaginale qui répond au col de la vessie
et même à l’urètre ; toujours cependant l’orifice de l’urètre garde sa direction nor¬
male, et la tumeur ne commence qu’à 2 ou 3 millimètres en arrière. D’autres fois
l’urètre demeure en place tout entier; c’est la portion moyenne de la vessie qui se dé¬
place. Dans tous ces cas, le doigt porté dans le vagin et longeant sa paroi antérieure
arrive au cul-de-sac qui sépare la vessie du col utérin , et retrouve ce col faisant sa
saillie accoutumée. Il est beaucoup plus rare de voir la tumeur entraîner d’abord la
partie supérieure de la vessie, de telle sorte que le cul-de-sac indiqué soit entière¬
ment effacé , et que la lèvre antérieure du museau de tanche se confonde avec la
muqueuse qui recouvre la tumeur. Je n’ai vu cela qu’une seule fois, chez une femme de
45 ans qui portait en même temps un rectocèle ; le cystocèle était du volume d’un œuf,
et l’utérus, loin d’avoir été entraîné par la tumeur, se trouvait même à une hauteur peu
ordinaire. Je n’entends parler ici que du cystocèle simple ; les complications seront
étudiées plus tard.
La tumeur est fort loin d’avoir toujours le même volume. Généralement elle atteint
au moins la grosseur d’un œuf de pigeon, sans dépasser celle d’un œuf de poule. J’en
ai vu une qui sortait au dehors, sans aucun effort préalable, du volume du poing, lorsque
la femme ôtait son pessaire. Deux malades m’ont dit que leur cystocèle, habituellement
fort léger, devenait aussi gros que le poing dans certaines circonstances. Une autre femme
m’a même affirmé que sa tumeur descendait quelquefois à sept pouces au dessous de la
vulve ; elle ne portait cependant qu’un cystocèle simple. Ici l’exagération est trop évi¬
dente. D’un autre côté, on rencontre des cystocèles d’un fort petit volume, et auxquels
on ne ferait pas attention , s’ils ne déterminaient des inconvénients tout pareils à ceux
des tumeurs plus considérables. J’en ai vu plusieurs qui semblaient limités à l’urètre et
tout au plus au col de la vessie, et qui se montraient comme une saillie vermiculaire
de la ligne médiane de la paroi vaginale antérieure.
On voit déjà , par ce qui vient d’être dit, que, suivant les circonstances, le cys¬
tocèle offre plus ou moins de volume. A la vérité, cela se pourrait dire de toutes les her¬
nies, et il est assez rare qu’une hernie ne semble pas augmenter par un effort de toux. De
même, si volumineux que paraisse un cystocèle, on lui donnera certainement plus d’am¬
pleur et de tension en faisant tousser ou moucher la malade. Mais ce n’est pas de cette
augmentation légère que je veux parler ; un fait bien autrement digne, d’attention est
412
TRAVAUX ORIGINAUX.
celui-ci, savoir: qu’un cystocèle^ examiné dans un moment de repos , offrira un volume
très restreint et que ni la toux ni d’autres efforts ne pourront beaucoup accroître, qui
cependant, sous l’influence de certaines circonstances, se montrera avec un accroisse¬
ment démesuré.
Une femme de 35 ans avait eu un cystocèle à 30 ans, quelques jours après sa troisième
couche. Depuis lors elle était encore accouchée une quatrième fois, et n’avait rien opposé
aux progrès de son cystocèle, qui finit cependant par l’inquiéter. Lorsqu’ elle vint se faire
examiner, je ne trouvai que cette petite saillie vermiculaire sous-urétrale que j’ai men¬
tionnée tout à l’heure ; et tous les efforts possibles ne purent accroître ce déplacement si
léger. Cependant, lorsque la femme faisait de longues courses , quand elle avait marché
une heure et demie, par exemple, la tumeur sortait avec le volume d’un œuf de poule; et
alors arrivaient des tiraillements du ventre et des besoins très fréquents d’uriner, qu’elle
n’apaisait qu’en faisant rentrer la tumeur ; la réduction était facilement obtenue à
l’aide de lotions d’eau froide. Dans son état habituel , avec cette saillie si légère de là
paroi vaginale antérieure, elle avait bien des envies assez fréquentes d’uriner ; mais elle
pouvait y résister et n’y céder que quatre fois par jour. La nuit elle éprouvait un autre
phénomène fort bizarre : c’était, avec le besoin d’uriner, une difficulté d’y satisfaire qui
demandait quelquefois jusqu’à cinq minutes d’efforts.
Une autre femme, âgée de 50 ans, portait depuis trois mois seulement un cystocèle
du volume d’un œuf de pigeon. Mais de temps à autre, particulièrement lorsqu’elle
portait de lourdes charges, il sortait tout à coup du volume du poing, avec des maux de
cœur et des douleurs très vives. Lorsque le cystocèle reprenait son volume habituel,
elle n’éprouvait plus de douleur d’aucune sorte, ni d’autre incommodité que d’être
obligée d’uriner à tout moment.
J’ai vu enfin une autre femme, âgée de 56 ans, qui, depuis quatre ans, nous dit être
atteinte d’un prolapsus par le vagin pour lequel elle venait réclamer un pessclire. Ce
prolapsus se reproduisait de temps à autre dans la journée ; depuis 15 jours, disait la
femme, il avait même notablement augmenté et était arrivé au volume du poing ; les
accidents étaient bien ceux d’un cystocèle; toutefois, lors de l’examen, il nous fut
impossible d’en constaler le moindre vestige, et le diagnostic dut rester incertain.
Dans les hernies proprement dites, il y a cependant quelques variétés qui offrent une
intermittence analogue. J’ai été consulté par une femme de la Normandie qui disait
avoir au pli de l’aine droite une hernie du volume d’une grosse noix. Son médecin
avait vu la tumeur ; cependant M. Marjolin, consulté avant moi , ne trouva pas la
moindre trace de hernie, et moi-même je ne pus découvrir qu’une très petite pointe
dans le canal. Les hernies des enfants présentent beaucoup plus fréquemment ce phé¬
nomène; et nombre de fois j’ai vu et j’ai montré dans mes cours de ces hernies
inguinales dites congéniales, qui remplissent tout un côté du scrotum, qu’on ré¬
duit, et qui une fois réduites ne veulent plus reparaître, déliant tous les efforts
du chirurgien. Mais cela s’explique par l’étroitesse ou par l’obliquité de l’orilice
qui leur livre passage; tandis que, pour le cystocèle, l’explication m’échappe abso¬
lument.
Du reste, comme les hernies ordinaires, le cystocèle diminue ou même disparaît dans
le décubitus dorsal, reparaît dans la station debout, augmente durant la marche et les
efforts, et surtout quand la malade va à la selle. Quelques malades se plaignent que la
tumeur s’accroît après chaque repas; une autre m’a dit qu’elle augmentait particulière¬
ment toutes les fois qu’il lui arrivait de manger des pommes de terre, des choux ou des
haricots ; ce qui est assez commun, comme on sait, pour les hernies.
Parmi les conséquences d’un pareil déplacement, il faut compter d’abord le change¬
ment de direction de l’urètre, qui, au lieu de se diriger en arrière et en haut, tend à de¬
venir horizontal et même à s’incliner en arrière et en bas. Mais ce changement est loin
d être constant, et ne se remarque guère que dans les cystocèles énormes et accompa¬
gnés de chute de matrice.
MALGAIGNE. — MÉMOIRE SUR LE CYSTOCÈLE VAGINAL. 413
Il semblerait aussi au premier abord que la tumeur formée par la vessie dût augmen¬
ter de volume par F accumulation de T urine, diminuer par l’expulsion; et, en effet,
cela est très marqué chez quelques malades. Mais il s’en faut de beaucoup que ce soit là
la règle, et l’étude des troubles apportés dans les fonctions urinaires n’est pas la partie
la moins curieuse de l’histoire du cystocèle.
Dans son mémoire déjà cité, M. Jobert note que, chez presque tous les malades , le col
vésical est déplacé au point que V excrétion des urines est difficile ou impossible ; et une
comparaison superficielle verrait là une contradiction inexplicable avec ce que nous
allons décrire. Il importe donc de rappeler que, dans l’opinion de M. Jobert, cette espèce
de cystocèle est toujours accompagnée de chute de la matrice. On verra tout à l’heure
que quand cette complication existe, la symptomatologie de l’habile chirurgien de Saint-
Louis est en effet fort exacte; mais elle ne convient nullement au cystocèle simple dont
nous avons d’abord à nous occuper.
Celui-ci a en effet pour symptôme très remarquable et presque constant , le fréquent
renouvellement du besoin d’uriner, sans aucune difficulté d’y satisfaire. Chez quelques
femmes, ce besoin revient si souvent qu’on aurait peine à le croire; j’en ai vu qui, obli¬
gées d’attendre leur tour une demi-heure pour avoir un pessaire, sortaient trois ou
quatre fois dans cet espace de temps. Une fille de 48 ans, qui portait depuis trois mois un
très petit cystocèle, disait que dans l’origine elle urinait au moins 75 fois par jour; plus
tard des cautérisations pratiquées pour des ulcérations du col utérin avaient notablement
diminué le nombre de ces envies; mais elle était encore obligée de se relever 3 à 4 fois
la nuit. Chez une femme de 50 ans qui portait sa tumeur depuis 11 ans, les choses
avaient suivi une marche inverse ; dans les commencements, à peine ressen tait-elle quel¬
que incommodité; puis peu à peu les envies d’uriner se prononcèrent; quand je la vis,
elle urinait de 25 à 30 fois par jour, et déclarait que si elle ne se retenait pas, elle uri¬
nerait toutes les cinq minutes. Il en est donc qui ont de ces envies qu’elles peuvent ré¬
primer; il en est d’autres qui ne pourraient y résister sans risquer de pisser dans leur
chemise. Rien de plus inégal d’ailleurs que ce phénomène. A côté des exemples que je
viens de citer, j’ai vu des femmes qui urinaient seulement 4 ou 5 fois par jour et 2 ou
3 fois la nuit. Mais, je le répète, la fréquence du besoin et la facilité d’uriner sont les
phénomènes habituels du cystocèle.
Il y a cependant des exceptions , et qui méritent d’autant mieux d’être notées, que
les investigations les plus attentives n’ont pu m’en révéler la cause. Ces exceptions sont
de plusieurs sortes.
J’ai déjà rappelé l’histoire de cette femme qui urinait facilement pendant le jour, et
qui la nuit éprouvait une véritable difficulté. — Première anomalie dont je n’ai pas ren¬
contré d’autre exemple.
Une femme, âgée de 58 ans, avec un cystocèle du volume ordinaire d’un œuf, avait
de fréquents besoins d’uriner et ne pouvait les satisfaire qu’avec beaucoup de difficulté,
aussi bien de jour que de nuit. Une autre, âgée de 34- ans, portant à la fois un cystocèle
et un rectocèle, éprouvait non-seulement des difficultés, mais de la douleur, lorsqu’elle
voulait céder à ses fréquents besoins ; son cystocèle avait le même volume que le précé¬
dent. — Deuxième anomalie.
J’ai vu deux cas d’un autre genre. Une vieille femme de 73 ans portait depuis 10 ans
un cystocèle qui avait peu à peu acquis le volume d’un œuf. Elle le négligea d’abord ;
mais les envies d’uriner devinrent enfin si fréquentes quéelle se fit mettre un pessaire en
gimblette. Ce pessaire ne retenait qu’à demi la tumeur; et quand il était placé, les
besoins d’uriner étaient fréquents et faciles à satisfaire. Le pessaire ôté, l’expulsion
des urines était difficile. A côté de cette malade peut se placer une femme de 56 ans qui
n’avait jamais eu de pessaire, et qui ne pouvait uriner qu’en faisant rentrer son cystocèle
avec la main. — Troisième anomalie.
En voici une quatrième beaucoup plus étrange , et dans laquelle même on pourrait
en compter deux. Deux femmes, qui se présentèrent au bureau central en juin 1840,
414
TRAVAUX ORIGINAUX.
%
n’éprouvaient pas plus de besoins que de coutume, et en général urinaient sans diffi¬
culté. Mais l’une était obligée de s’ accroupir, attendu que, debout, le jet d’urine se diri¬
geait en avant contre la chemise; l’autre au contraire ne pouvait uriner ni couchée ni
accroupie, et était obligée de se tenir debout. Le cystocèle dans ces deux cas dépassait
un peu le volume d’un œuf ordinaire ; il diminuait d’ailleurs au fur et à mesure de l’ex¬
pulsion de l’urine.
Enfin j’ai vu trois cas dans lesquels le besoin d’uriner était resté aussi rare qu’ aupa¬
ravant, mais ne pouvait se satisfaire sans difficulté. Dans l’un de ces cas la tumeur
n’avait qu’une grosseur ordinaire; dans les deux autres elle atteignait le volume du
poing.
Ce sont là toutes les exceptions que j’ai rencontrées à la loi générale, et, je le répète,
j’ai vainement cherché à m’en rendre compte. Ni la portion de la vessie déplacée, ni le
volume de la tumeur, ni son ancienneté, ni l’âge des malades ne m’ont donné de lumières
suffisantes. Pour la femme qui pissait contre sa chemise, on peut bien soupçonner une
déviation plus forte de l’urètre ; mais je dois confesser que cette déviation ne m’a point
paru plus considérable que chez d’autres femmes urinant à l’ordinaire. La seule induc¬
tion qui ait quelque légitimité, c’est que le cystocèle atteignant au volume du poing ne
s’accompagne plus de ces fréquentes envies d’uriner, et au contraire rend l’expulsion
difficile; mais comment concilier avec la règle ainsi posée le cas de cette femme dont le
cystocèle descendait quelquefois à 7 pouces, d’après son dire, et qui cependant était tel¬
lement tourmentée du besoin d’uriner qu’elle pissait à chaque instant dans ses bas, dans
sa chemise, sans avoir le temps de choisir une place pour s’accroupir?
Cependant je ne dois pas omettre un rapport frappant qui existe entre le cystocèle
simple, mais arrivé à un grand volume , et le cystocèle compliqué de chute de matrice,
que j’appellerais volontiers métro-cystocèle, et dans lequel la précipitation de l’utérus a
généralement entraîné très bas la vessie. Dans l’étude que nous venons de faire des dé¬
rangements des fonctions vésicales, j’ai fait entrer indifféremment les cystocèles simples
ou compliqués de rectocèle, parce que ce dernier prolapsus n’exerce sur la vessie aucune
influence. Mais j’en ai soigneusement séparé les cystocèles avec chute de matrice, qui
étaient an nombre de 8 , et sur lesquels il est utile de dire quelques mots.
Cinq de ces cas pouvaient être considérés comme légers, le col utérin se trouvant en¬
core dans le vagin ou du moins ne dépassant pas la vulve. Chez quatre malades les uri¬
nes étaient librement et facilement rendues ; la cinquième, qui portait à la fois un cysto¬
cèle gros comme un œuf, un rectocèle du volume d’une noix, et une chute de matrice
arrêtée à 3 centimètres au dessus de la vulve, souffrait beaucoup au contraire de la dif¬
ficulté d’uriner.
Dans les trois derniers cas, la précipitation était énorme ; une seule fois le rectum s’y
trouvait compris. La femme qui portait ce triple prolapsus l’avait eu à 35 ans, à la suite
de sa quatrième couche; elle n’urinait que difficilement, par petites gouttes, et en quel¬
que sorte par regorgement ; les selles étaient également difficiles. Une seconde, bien que
sans rectocèle, avait aussi beaucoup de peine à expulser, soit les urines, soit les matières
fécales ; mais la troisième urinait sans difficulté. Ces observations se rapportent, comme
on le voit, à celles de M. Jobert; mais il reste toujours à chercher la raison de cette sin¬
gulière immunité de certaines malades, dont la vessie conserve ses fonctions libres dans
le prolapsus le plus prononcé.
Les autres symptômes locaux sont moins importants, et ont aussi beaucoup moins de
valeur. Quelques femmes éprouvent des cuissons en urinant, mais c’est le plus petit
nombre. Quand la tumeur dépasse de beaucoup la vulve , elle s’irrite au frottement des
cuisses; cela est également très rare. Je n’ai vu que trois fois des flueurs blanches qu’on
pût rapporter au prolapsus; encore dans un cas il avait duré onze ans sans en détermi¬
ner. Mais dans un autre , les flueurs blanches, datant de la même époque que le cysto¬
cèle, étaient continuelles ; et, dans un dernier cas tout semblable, l’application d’un pes-
saire les avait notablement diminuées
MALGÀIGNE. — MÉMOIRE SUR LE CYSTOCÈLE VAGINAL. 415
Restent eniinles phénomènes éloignés, qui sont d’une inconstance remarquable. Quel¬
ques malades n’en présentent aucun; d’autres accusent des coliques, des tiraillements
qui répondent à l’estomac, aux aines, et plus particulièrement aux reins ; de la faiblesse
pour marcher ou faire des efforts. J’ai vu une jeune femme qui était obligée de se cour¬
ber en avant pour échapper à la douleur ; et plusieurs qui ne pouvaient marcher sans
que la tumeur fût soutenue. Mais cela n’est jamais si prononcé que lorsqu’au cystocèlc
se joint quelque dérangement de l’utérus.
Telle est, aussi exacte et complète que mes observations m’ont permis de la faire, la
description du cystocèle vaginal. Cherchons maintenant à en assurer le diagnostic, en di¬
sant avec quelles affections on pourrait la confondre.
Que des médecins purs, s’en fiant aux premiers dires d’une malade, et dédaignant de
voir et de toucher, aient pris quelquefois le cystocèle pour une leucorrhée , pour une
maladie de l’utérus; que des bandagistes, regardant et touchant au hasard, l’aient con¬
fondu avec la chute de matrice, ou même y aient découvert une loupe du vagin; bien
que f aie constaté plus d’une fois ces méprises, je ne pense pas néanmoins qu’il soit né¬
cessaire d’insister beaucoup sur les moyens de les éviter. La tumeur n’offre rien qui
ressemble au col utérin; et quand l’utérus est descendu en même temps que la vessie,
celle-ci forme toujours en avant une proéminence à part, et que ses rapports avec l’ urè¬
tre rendent trop facile à reconnaître. Les kystes séreux du vagin sont plus durs,
n’augmentent point par les efforts, ne s’affaissent point sous la pression, et enfin n’ont
aucune influence sur les fonctions vésicales. Et, au besoin, l’introduction de la sonde
dans la vessie et du doigt dans le vagin lèverait toute espèce de doute.
Mais il y a des erreurs plus graves, qui ont été commises par les plus habiles prati¬
ciens, et contre lesquelles on ne saurait trop se tenir en garde. Une femme accuse des
incommodités qui éveillent l’attention sur l’utérus et ses dépendances ; d’après la méthode
ordinaire, on l’explore à la fois par la vue, le toucher et le spéculum ; mais, pour favoriser
ces explorations, on commence par coucher la malade ; et alors la tumeur diminue assez
pour échapper à des yeux préoccupés. Si nous faisions coucher avant tout examen les
sujets qui portent des hernies réductibles, combien de ces hernies dont l’existence ne
serait même pas soupçonnée ! Il en est ainsi du cystocèle, et j’ai vu des femmes sou¬
mises pendant des mois et des années entières à un régime et à un traitement fort sévères,
pour un prolapsus de la vessie qui ne réclamait qu’un appareil de contention.
Je dis donc qu'il y a un point essentiel à changer dans T exploration des organes gé¬
nitaux de la femme; il faut la toucher dans le décubitus si l’on veut, mais encore et
surtout debout, en la faisant pousser , tousser , se moucher ; il faut regarder ce qui se
passe entre les grandes lèvres et à l’orifice du vagin ; enfin, et avant tout, il faut s’assu¬
rer immédiatement, par un examen approfondi, de la nature des symptômes qu’elles
éprouvent, afin de diriger immédiatement les investigations là où elles doivent porter.
Deux questions capitales résument presque tout l’examen oral des femmes qu’on
soupçonne atteintes de cystocèle. Sentent-elles une grosseur entre les grandes lèvres ?
et urinent-elles à l’accoutumée? Peu importe, comme on l’a vu, que les symptômes
dont elles se plaignent soient survenus lentement, sans effort, sans cause connue; rien
ne saurait suppléer la vue et le toucher; et le toucher seul, et hors des conditions que
j’ai dites, est quelquefois plus propre à induire en erreur qu’à procurer quelque lumière.
Mais avec la vue et le toucher, le diagnostic ne m’a jamais offert de difficulté, et je n ai
pas encore eu besoin jusqu’à ce jour de recourir au cathétérisme.
J’insiste à dessein sur ce point; car, après avoir dénoncé des erreurs que j'ai vu
commettre par d’autres, il faut bien confesser aussi que, pour avoir négligé ces préceptes,
j’ai failli tomber moi-même un jour dans une erreur grossière. J’avais vu si souvent le
fréquent besoin d’uriner accompagner le cystocèle vaginal , que je m’en étais fait en
quelque sorte un signe pathognomonique; non pas que je l’eusse vu coexister toujours;
mais je ne connaissais dans le cadre pathologique aucune lésion chronique qui le parta¬
geât avec le cystocèle. Or, dans une de mes leçons cliniques, il arriva qu’une femme
416
TRAVAUX ORIGINAUX.
accusant une pesanteur dans le vagin survenue à la suite d’un effort, et en même
temps des envies d’uriner très fréquentes ; j’annonçai qu’il y avait là un cystocèle vagi¬
nal, et j’invitai mes internes à le vérifier. Ils explorèrent avec soin; pas la moindre
trace de cystocèle. Je fis l’examen à mon tour, et au lieu de ce que j’avais annoncé, je
trouvai, quoi? une simple antéversion de la matrice. J’ai vu depuis lors un autre cas
d’antéversion déterminant les mêmes phénomènes; et je ne sache pas que personne en
ait parlé. En conséquence, et je le répète pour la dernière fois, quand même l’examen
oral vous aurait donné des présomptions voisines de la certitude, ne regardez la certi¬
tude acquise qu’avec la vue et le toucher.
Le pronostic n’est pas sans quelque gravité. Le cystocèle récent peut disparaître par les
seules ressources de la nature ; j’en ai cité quelques cas rares ; mais ces cas ne sauraient
être prévus , et la guérison n’est pas si sûre que la récidive ne menace tôt ou tard. Si
nous connaissions bien l’anatomie pathologique de cette lésion, nous aurions quelque
espoir de deviner le mécanisme de ces guérisons, et d’arriver peut-être à imiter la na¬
ture; mais jusqu’ici le scalpel n’a rien dit à cet égard ; les rares dissections qui on«t été
publiées portaient sur des cas compliqués de chute de matrice; l’unique autopsie que j’ai
eu l’occasion de faire se rattachait à une complication de même nature ; et les expérien¬
ces tentées sur le cadavre par M. Rognetta ne sauraient suppléer cette lacune. Constatons
l’état de la science, et faisons des vœux pour ses progrès.
On n’en n pas moins tenté la cure radicale; ici, comme pour la chute de matrice,
comme pour le rectocèle, on a pensé qu’en rétrécissant la paroi du vagin trop élargie,
on opposerait un sûr obstacle au retour du déplacement. M. Jobert a mis en pratique, à
cet effet, un procédé fort ingénieux, dans lequel il a combiné l’action préalable du ni¬
trate d’argent avec l’action du bistouri, réunissant ensuite les bords de la perte de
substance par la suture entortillée; et il a donné l’histoire de deux malades opérées ainsi
avec succès. L’une n’ayant été revue que deux mois après, ne fournit pas un témoi¬
gnage de grande valeur; mais chez l’autre, la guérison persistait encore après plus de
six mois; et il faut considérer que le chirurgien s’était attaqué à des métro-cystocèles,
ce qui donnerait des espérances bien plus légitimes encore pour le cystocèle simple.
Toutefois, je le déclare, six mois de guérison sont peu de chose, lorsqu’on a vu pour
des cas du même genre des opérations analogues être suivies de récidive après une
année, lorsqu’on sait ce qui arrive aux hernies à large pédicule traitées aussi par le
bistouri, le feu ou les aiguilles. En conséquence, je m’en tiens dans ma pratique à la cure
palliative. A . - ; '
J’ai exposé, dans mon Mémoire sur le rectocèle vaginal , comment, ayant reconnu le
peu d’utilité des pessaires en gimblette pour cette sorte de prolapsus , j’avais fait fabri¬
quer en caoutchouc pur des pessaires en sablier qui avaient beaucoup mieux réussi.
Pour le cystocèle, l’indication était la même; il fallait exercer sur la partie inférieure
de la vessie une pression qui l’empêchât de descendre, et en même temps offrir un point
d’appui à la partie supérieure. Je rapporterai seulement ici le premier cas dans lequel
j’en fis usage.
La veuve Miolle, âgée de 64 ans, mère de trois enfants, femme de ménage, taille mé¬
diocre, constitution chétive, vint au bureau central le 23 octobre 1835, réclamer un pes¬
saire pour une chute de l’utérus , qui , à l’examen, se trouva être un pur et simple cys¬
tocèle. La tumeur avait paru à l’âge de 41 ans , tandis que la femme portait un lourd
fardeau ; peu considérable d’abord, elle disparaissait de temps à autre , lorsque , à l’âge
de 48 ans, la malade étant tombée de 2 à 3 pieds de haut , la tumeur acquit subitement
le volume d’un œuf et dès lors ne disparut plus. Delà des envies continuelles d’uriner
dans le jour; et, chose curieuse, jamais la nuit. Puis, plus tard, des tiraillements aux
aines , et un sentiment de faiblesse quand elle vaquait à ses occupations. Je lui fis mettre
un pessaire en gimblette, n’en ayant pas d’autre, et je l’invitai à revenir.
Je la revis le 17 novembre , fort contente de son pessaire qui, disait-elle, avait bien
relevé la tumeur; seulement il avait déterminé de fortes démangeaisons et un écoule-
MALGàIGNE. ‘—MÉMOIRE SUR LE ÇYSTOGÈLE VAGINAL.
117
ment blane considérable; mais les envies d’uriner avaient presque entièrement cessé.
Des bains de siège, des injections émollientes calmèrent les démangeaisons et diminuè¬
rent 1 écoulement. Le 21 novembre, tout bien examiné, je trouvai qu’une petite portion
du cystocèle glissait sous le pessaire , et la malade ajouta que la tumeur grossissait un
peu après les repas.
Le 1er décembre, Y écouletnent reparut; la tumeur qui glissait sous le pessaire avait
le volume d’un œuf de pigeon, s’en allant d’ailleurs quand la femme avait uriné. Les
urines étaient gardées trois à quatre heures ; mais quand le besoin se faisait sentir , il
fallait le satisfaire sans retard, sous peine de voir l’urine s’échapper d’elle-même. Les
tiraillements aux aines n existaient plus. Restait 1 écoulement, que je combattis par des
injections au sulfate de zinc.
Le Lj, le pessaire en gimblette laissant de plus en plus passer la tumeur , j’appliqua
mon pessaire en tablier, qui d’abord opéra une contention parfaite. Le 22 , je l’examinai
avec soin ; le pessaire avait remonté au niveau du col vésical , et laissait faire à la paroi
deT urètre une très légère saillie vermiculaire ; mais la malade ne s’en apercevait pas, et
ne sentait aucune tumeur même après ses repas. L’urine pouvait être gardée presque
toute la journée ; bref, elle se trouvait beaucoup mieux qu’avec l’autre pessaire.
Cela alla ainsi un mois. Mais, le 19 janvier, elle revint fort agitée ; l’écoulement avait
repris avec une telle abondance qu’elle avait ôté son pessaire le matin même et ne l’avait
pas remis. Je fut fort surpris de voir que la tumeur ne reparaissait plus. Etait-ce l’in¬
dice d’une guérison réelle? ou bien fallait-il attribuer ce phénomène à l’irritation du
vagin, qui selon l’expression de la malade était fort échauffé par la présence du pes¬
saire? Je lui conseillai de le garder seulement dans la journée, et de l’ôter le soir pour
le remettre le matin.
Dans ces conditions nouvelles, la tumeur reparut; il fallut conserver le pessaire à de¬
meure. Seulement comme, en s’imbibant des liquides vaginaux, il contractait une odeur
infecte, je recommandai à la malade de l’ôter tous les huit jours pour le laver dans l’eau
vinaigrée. Je la revis une dernière fois sur la fin de l’année ; le pessaire était ramolli ,
avait perdu en partie sa forme, et ne contenait plus aussi bien la hernie ; elle en deman¬
dait un autre que les circonstances ne permirent pas de lui donner.
Chez une autre femme dont j’ai publié l’histoire, un pessaire semblable avait duré
dix-huit mois; mais il n’avait pas été baigné sans cesse par des sécrétions puriformes;
et c’est un très grand inconvénient des pessaires en caoutchouc, de s’imprégner d’abord
d’une odeur infecte si l’on néglige de les laver à temps, puis de se ramollir, de perdre
leur forme, et même au bout d un certain temps de se réduire en une sorte de putrilage.
Pour en tirer tout le parti désirable, il les faut renouveler tous les six ou huit mois et en
faire ainsi provision d’avance. J’ai essayé diverses compositions pour remplacer le caout¬
chouc, et n’ai encore rien trouvé de plus satisfaisant.
Us ne sont pas non plus toujours convenables ; et il m’a fallu quelquefois revenir à des
pessaires d’une autre matière et d’une autre forme. Chez les femmes qui ont eu la four¬
chette largement déchirée, et chez qui l’orifice vaginal a une ampleur inaccoutumée
aucun pessaire en caoutchouc pur n’est assez solide pour résister aux efforts deladéféca-
tion; ils plient et glissent à travers l’ouverture trop béante. J’ai eu à traiter une dame
qui était dans ces conditions, et pour laquelle je fus très heureux de recourir aux
pessaires en gimblette. Il me fallut pour combler ce vaste vagin, un pessaire tellement
ample, que M. Lasserre, qui me le fournit, le gardait plutôt pour la montre, et en façon
d’enseigne, que dans l’espoir d’en faire jamais usage. Il avait près de quatre pouces de
diamètre, avec une épaisseur proportionnée, et il maintint suffisamment bien la vessie.
Plus récemment , des circonstances tout opposées m’ont suggéré l’idée d’un moven
tout différent ; et le succès en a été si heureux que dorénavant, pour tous les cas" de
cystocèles, il conviendra de l’essayer avant de condamner les malades à la fâcheuse
ressource des pessaires. J’étais consulté par une demoiselle de 29 ans, qui avait toujours
été sage, et qui n’avait nullement renoncé a se marier; aussi, à la première proposi-
c- 27
418
REVUE CRITIQUE.
lion d’un pessaire, s’écria-t-elle qu’elle aimerait mieux le mal que le remède. J’avais
plusieurs fois employé avec avantage, comme beaucoup de chirurgiens, les ceintures '
hypogastriques contre Y antéversion de l’utérus; et, peu auparavant, j’avais traité de
cette manière une antéversion accompagnée de fréquents besoins d’uriner; ce qui
m’avait fait penser à essayer la ceinture hypogastrique pour le cystocèle même. La ma¬
lade entra avec empressement dans mes vues; l’appareil enleva en moins de 24 heures
toutes les incommodités qui l’affligeaient, et jamais aucun pessaire n’a produit de cure
palliative plus prompte et plus complète.
J’ai fait depuis un autre essai qui n’a pas moins bien réussi. Est-ce à dire cependant
qu’on peut s’en promettre dans tous les cas les mêmes avantages? Ce serait trop préju¬
ger sans doute, et pour l’antéversion même, le succès n’est pas constant à beaucoup
près; mais, quoi qu’il en puisse être, lespcssaires ont tant d’inconvénients, et la ceinture
en a si peu, qu’il sera toujours du devoir du praticien de commencer par en tenter
l’emploi. •
REVUE CRITIQUE.
Chirurgie.
DELA NATURE DES MOUCHES VOLANTES*,
par M. Donné.
On connaît, les mouches volantes, les fila¬
ments qui passent devant les yeux, qui sem¬
blent voltiger dans l’air quand on regarde le
ciel. Tout le monde a plus ou moins de dis¬
position à en voir, et quelques personnes en
sont affectées au point de s’inquiéter, de se
croire menacées de cataracte ou de quelque
•autre trouble de la vue ; il est donc impor¬
tant de savoir à quoi s*en tenir sur ce point,
afin de rassurer ceux qui, s’exagérant les in¬
convénients de cette circonstance, croient
être atteints d’une infirmité qui n’est qu’une
disposition générale et universelle. Les dé¬
butants en microscopie sont fréquemment in¬
duits en erreur par ces mouches volantes,
et attribuent un mouvement à des objets im¬
mobiles, uniquement par suite du déplacement
de ces petits lilamenis en forme de chapelets
qui voltigent entre l’œil et le champ du mi¬
croscope; c’est là ce qui a porté M. Donné a
faire une étude spéciale de ce phénomène sous
le rapport de ses causes, de sa nature et des
formes qu’il affecte ordinairement.
Et d’abord il est évident que les mouches
volantes n’appartiennent ni à l’espace ni aux
objets qu’on examine; on s’en assure en pas¬
sant la main devant soi, en agitant l’air dans
le point qu’elles semblent occuper, enles con¬
sidérant dans diverses directions et divers
points du ciel, ou bien en regardant dans un
microscope éclairé mais dépourvu d’objets à
examiner; on remarque que ces particules
suivent tous les mouvements des yeux, et
conservent toujours les mêmes formes. Ap¬
partiennent-elles aux parties extérieures du
globe oculaire, sont-elles dans les larmes qui
lubréfient la surface de l’œil, ainsi qu’on l’a
prétendu? Assurément non; car les frotte¬
ments exercés sur les yeux ne changent rien
à ces filaments, dont la disposition et la
forme sont à peu près constantes dans chaque
individu. Il est beaucoup plus probable, ajoute
M. Donné, que ce sont les parties intérieures,
les globules de quelqu’une des humeurs internes
que l’on aperçoit dans son propre œil; et ce n’est
pas seulement parce que nous trouvons, dans
les humeurs de l’œil, des globules à peu près
semblables pour l’aspect à ceux dont se com¬
posent ces filaments que nous émettons cette
opinion ; mais où placer le siège de ces parti¬
cules, de ces filaments, lorsque nous voyons
qu’ils suivent tous les mouvements du globe
oculaire, qu’on augmente à volonté leur di¬
mension en regardant près ou loin dans l’es¬
pace, et que rien de ce qui vient changer les
circonstances extérieures n’a d’influence sur
leur forme et leur disposition?
Dans tous les cas, et quels que soient le
siège et la nature de ces corps, toujours est-
il que chacun les voit, qu’ils sont plus ou
moins apparents , plus ou moins opaques,
qu’ils existent en plus ou moins grand nom¬
bre suivant les individus, mouches volantes,
filaments, toiles d’araignées ; et M. Donné
n’a encore rencontré personne qui ne se
plaignît d’en être affecté à un plus ou moins
haut degré.
Rien de plus facile, au reste, lorsqu’on
veut les étudier, que de les faire apparaître,
il suffit de cligner les yeux en regardant un
point bien éclairé, un mur, ou mieux des
nuages blancs, un globe de lampe, ou même
la flamme d’une bougie, pour distinguer ces
filaments avec la forme qui leur est propre
dans chaque observateur; ils passent devant
les yeux en s’abaissant, en tombant pour ainsi
dire vers la partie la plus déclive. Si on
les examine avec attention, on voit que ces
UE VUE CRITIQUE.
filaments ne sont pas simples clans leur struc¬
ture ; ils paraissent composés de petits glo¬
bules fixés à une certaine distance les uns
des autres; et pour donner une idée juste de
leur apparence, on dirait de petits vaisseaux
contournés sur eux-mêmes , en partie vides
et en partie remplis de petits globules arrê¬
tés et immobiles ; aucun signe de mouve¬
ment, de circulation ne se manifeste dans
l’intérieur de ces espèces de canaux. M. Donné
a dessiné l’aspect que ces filaments affectent
dans l’un de ses yeux, et dont la disposition
est stable.
La meilleure manière de les observer est
de regarder, à travers un trou d’épingle percé
dans une carte , un point bien éclairé. Ils
viennent fréquemment, comme il a été dit,
s’interposer entre l’œil de l’observateur et le
champ du microscope.
Certaines personnes, non pas toutes, dé¬
couvrent par ce même procédé d’autres glo¬
bules d’un aspect remarquable, composés de
deux anneaux concentriques, dont l’un est
très prononcé, très noir, avec un point bril¬
lant au centre; ces globules rares et disper¬
sés sont libres et non liés entre eux; ils
n’occupent pas toujours le même point dans
le champ de la vision : tantôt on n’en trouve
aucun, tantôt on en voit passer plusieurs; et
il arrive souvent qu’un d’entre eux vient se
fixer dans l’axe même du rayon visuel, de
manière à gêner beaucoup la vue quand on
veut étudier de très petits détails au micro -
scope; de telle sorte qu’il faut même quel¬
quefois renoncer pour le moment à l’obser¬
vation microscopique, et la reprendre un peu
plus tard.
Enfin, en considérant avec encore plus
d’attention le champ de la vision à travers un
trou d’épingle, ainsi qu’il a été dit, on voit
que ce champ est tout entier rempli par de
très petits globules très transparents, serrés
les uns contre les autres, et occupant absolu¬
ment tout l’espace que la vue embrasse. Tout
le monde ne réussit pas du premier abord à
voir cette dernière espèce de globules , et il
faut quelquefois des observations répétées
pour les découvrir ; ceux-ci ne viennent ja¬
mais gêner ni troubler l’observation micro¬
scopique.
M. Donné estime qu’il faut rapporter le
siège de ces corpuscules voltigeants à la
capsule antérieure du cristallin, à l’humeur de
Morgagni et au cristallin lui même ; mais il
se hâte d’ajouter que ce n’est là qu’une opi¬
nion. On comprend qu’en pareille matière la
vérification est bien difficile, sinon impossi¬
ble, et que nous en serons probablement ré¬
duits longtemps* encore aux conjectures;
chacun peut donc accepter ou modifier à
son gré la conjecture offerte ; seulement il
nous paraît hors de doute qu’en effet le
4iD
siège de ces mouches est dans l’œil et non au
dehors.
Cette curieuse étude des mouches volantes
est-elle le seul secours que l’ophthalmologie
peut espérer de la microscopie? C’est là une
question qui n’est pas dépourvue d’intérêt, et
que nous soumettons volontiers à M. Donné lui-
même. Ainsi , dans le début d’une cataracte,
lorsque nous pouvons à peine saisir quelques
rares filaments opaques à travers la pupille
du malade, celui-ci ne verrait-il pas assez
bien, à l’aide du microscope , ces linéaments
grossis et développés, pour en donner une des¬
cription ou une figure capable d’éclairer par
avance le diagnostic? Ces recherches nou¬
velles, dans le champ de la pathologie ocu¬
laire, auraient peut-être aussi pour résultat
de fixer la physiologie sur le siège réel des
mouches ordinaires; et nous nous proposons,
pour notre compte, de tenter quelques essais
dans cette direction.
LUXATION DE CHAMP DE LA ROTULE ; par le
docteur P. Gazsan, de Pittsburg.
Les luxations de la rotule ont été jusqu’à
nos jours fort mal connues; et l’on sait com¬
bien le travail spécial que nous publiâmes il y
a onze ans sur cette matière eut à rectifier
d’hypothèses et d’erreurs. Aujourd’hui encore
nous voyons avec regret des chirurgiens qui
semblent en être réduits pour leur pratique à
ce que peut leur fournir leur propre imagi¬
nation, égarée par de frivoles théories; et le
cas suivant est bien propre à montrer com¬
bien il importe d'avoir des notions exactes
sur ces sortes de déplacements. Nous don¬
nerons d’abord l’observation telle que l’au¬
teur l’a rapportée.
« James, âgé de 21 ans, fils de Judge-Por-
ter, de Pittsburg, fut renversé en luttant, et
immédiatement se trouva incapable de se
relever.
« A l’examen , une heure environ après
l’accident, je trouvai la rotule droite luxée sur
son axe, c’est-à-dire qu’elle reposait sur l’un
de ses bords, sa face postérieure tournée en
dehors, l’antérieure en dedans, le bord in¬
terne reposant dans la gouttière intercondy-
lienne du fémur.
« Je fis fléchir la cuisse sur le bassin et
étendre la jambe sur la cuisse, et j’essayai
de réduire en poussant les bords de l’os dans
des directions opposées ; mais, après des efforts
répétés et toujours infructueux, je demandai
que l’on transportât le malade à la ville
(l’accident était arrivé à trois milles de la
cité) et que l’on prît l’avis d’un autre chi¬
rurgien.
« Vers midi environ le malade fut ramené
chez son père, où je trouvai le docteur Addi-
son. Après des tentatives de réduction réité¬
rées sans succès, il fut jugé nécessaire de di-
420
REVUE CRITIQUE,
minuer la tension de la jointure par la section
du ligament de la rotule ; ce que je fis en in¬
troduisant sous la peau un bistouri à lame
étroite, et divisant le ligament juste à son in¬
sertion à la tubérosité tibiale. Nous revînmes
alors à nos tentatives qui échouèrent encore.
On pouvait imprimer à la rotule des mouve¬
ments sur son bord avec plus de facilité qu’au-
paravant ; mais elle n’en résistait pas moins
k tous nos efforts pour la replacer.
« Le docteur Speer fut alors adjoint à la
consultation, et, d’après son avis, nous fîmes
tenir le malade debout; on pratiqua une sai¬
gnée et on laissa couler le sang jusqu’aux
approches de la syncope; alors les efforts
de réduction furent renouvelés; mais, bien
que la rotule fût mobile sur son bord, il fut
impossible de la faire sortir de la gouttière
dans laquelle elle était logée. On décida alors
qu’on laisserait reposer le patient durant
quelques heures.
« A notre retour la cuisse fut fortement
fléchie sur le bassin, le talon élevé ; alors la
jambe fut fléchie sur la cuisse avec vigueur
et fermeté, puis brusquement étendue. Au
moment même de l’extension, j’appuyais très
fortement en dehors contre le bord inférieur
de la rotule avec une clef de porte bien enve¬
loppée, tandis que le docteur Addison pres¬
sait avec ses «deux pouces sur le bord supé¬
rieur de l’os pour le renverser sur le condyle
externe. A la quatrième tentative, cette ma¬
nœuvre réussit, et l’os se réduisit avec un
bruit éclatant. Une attelle suffisamment gar¬
nie fut placée derrière le genou et assujettie
par un bandage ; on eut recours aux lotions
évaporantes, et on prescrivit le repos. La
guérison se fit sans accidents, et le jeune
homme jouit aujourd’hui du libre usage de
son membre. »
{American Journal of med. sciences.)
Il y a sur cette observation plus d’une re¬
marque h faire. D’abord l’auteur ne se faisait
pas une juste idée de sa luxation , lorsqu’il
croyait le bord de la rotule logé entre les
condyles ; nous avons fait voir que le -bord
de la rotule est alors engagé dans le creux
sus-condylien du fémur, fort au dessus des
condyles, où son implantation plus ou moins
forte apporte plus ou moins d’obstacles k la
réduction. Les difficultés quelquefois très
grandes qu’on éprouve ne tiennent point à la
résistance musculaire; dans le cas de Wolff,
on coupa en travers le tendon des muscles
rotuliens d’abord, puis le ligament rotulien, et
la réduction n’en demeura pas moins impos¬
sible. M. Gazsan a coupé seulement le liga¬
ment rotulien, ce qui devait bien suffire k re¬
lâcher les muscles ; et il n’a pas mieux réussi.
Son malade n’a pas succombé comme celui
de Wolff; et il est dit même assez briève¬
ment qu’il jouit du libre usage de son mem¬
bre; assertion trop commune pour qu’il
faille s’en étonner beaucoup, mais aussi trop
téméraire pour mériter beaucoup de foi. En
définitive, le chirurgien est venu k bout de sa
réduction par hasard, après avoir étrange¬
ment torturé son blessé, et sans que le suc¬
cès si péniblement obtenu lui ait fourni de
bien grandes lumières, au cas où il se retrou¬
verait en présence d’une luxation du même
genre.
Rappelons donc qu’en pareille circonstance
l’art possède trois procédés d’accord k la fois
avec la théorie et l’expérience. D’abord, l’im¬
pulsion des deux bords de la rotule en sens
contraire, non point en fléchissant la cuisse
et élevant la jambe; car on se prive par là de
point d’appui et de force, mais en laissant le
membre tout appuyé sur le sol ou sur le
plancher, et tout au plus le tronc un peu re¬
levé pour relâcher l’un des membres rotuliens.
Si ce procédé échoue, la flexion forcée de la
jambe, en faisant descendre la rotule, tend k
la dégager par en bas ; et en effet, dès qu’elle
arrive sur la gouttière intercondylienne, elle
ne saurait rester de champ et il faut qu’elle
se réduise d’elle-même. Enfin, dans les cas plus
rebelles encore, on pourrait recourir, ainsi
que l’a fait M. Cuynat, k l’introduction d’un
levier d’acier dans l’articulation pour soule¬
ver le bord engagé de la rotule ; seulement il
ne faudrait pas d’incision, et l’innocuité bien
reconnue de l’introduction du trocart dans
cette même articulation laisserait fort peu de
chose à craindre de l’introduction d’un le¬
vier qui n’aurait guère besoin de plus d’é¬
paisseur.
Obstétrique
ACCOUCHEMENT PRÉMATURÉ ARTIFICIEL CHEZ
une primipare; par le docteur Van-
huevel.
G. S., 51 ans, entra k la Maternité de
Bruxelles, le 20 juin 1845. Taille 5 pieds 8
pouces ; colonne dorsale fortement incurvée
en arrière et k droite ; région lombaire dé¬
viée à gauche; bassin incliné dans le même
sens. Extrémité inférieure gauche amaigrie et
raccourcie de 5 pouces; fémur arqué en dehors,
tibia en dedans.
Cette femme, enceinte pour la première fois,
paraît être parvenue au 8e mois révolu de sa
grossesse : dernière époque menstruelle vers
le milieu d’octobre 1842; fond de l’utérus
dans la région épigastrique; col légèrement
entr’ouvert , offrant encore un peu de lon¬
gueur.
Mesuré avec un pelvimètre ingénieux , de
l’invention du docteur Vanhuevel, le bassin
offrait, au détroit supérieur, les dimensions
suivantes : diamètre sacro-pubien, 5 pouces ;
REVUE CRITIQUE.
diamètre sacro-cotyloïdien gauche, 2 pouces
10 lignes; diamètre sacro-cotyloïdien droit,
2 pouces 8 lignes.
L’accouchement prématuré artificiel fut ré¬
solu, et cette opération ayant reçu l’approba¬
tion du professeur Seutin, on y procéda le
22 juin, en suivant la méthode de Kluge. A
9 heures du matin, premier cône d’éponge
préparée ; le soir, second cône ; le lendemain,
après un bain, troisième cône plus volumineux
que les précédents. Légères contractions uté¬
rines dans la journée. Le soir, quatrième cône
plus volumineux encore. A une heure du matin,
le 24 juin, rupture des membranes; expulsion
de l’éponge par le flot du liquide. L’orifice
était alors dilaté de la largeur d’une pièce
de 2 francs. Deuxième position du sommet.
Sous l’influence de douleurs de plus en plus
énergiques, la dilatation se compléta , et dans
la soirée du 24, la tête franchit le détroit
supérieur; elle n’arriva qu’assez longtemps
après au détroit périnéal, et ne fut expulsée
qu’ù minuit, 63 heures après l’application de
la première éponge. Le tronc suivit de près
la tête. La délivrance fut naturelle.
L’enfant, du sexe masculin, vivant et bien
développé, avait un peu plus de 17 pouces de
longueur ; sa tête offrait les dimensions sui¬
vantes :
Diamètre bi-pariétal, 5 pouces 1 ligne;
Diamètre bi-zygomatique, 2pouces 9 lignes ;
Diamètre occipito-frontal, 4 pouces 3 lignes;
Diamètre occipito - bregmatique, 5 pouces
4 lignes.
Les suites de couches furent tout à fait
naturelles , et la mère quitta la Maternité le
dixième jour en parfaite santé.
L’enfant, confié à une bonne nourrice ,
mais dont le lait s’altéra au bout de 3 à 4
jours par suite d’une émotion morale, pré¬
senta tous les symptômes d’une irritation in¬
testinale; mais sous l’influence d’un traite¬
ment émollient, et surtout par les soins et à
l’aide du lait d’une nouvelle nourrice ha¬
bitant la campagne, sa santé se rétablit bien¬
tôt, et depuis lors n’a subi aucune atteinte.
L’accroissement et les dimensions en font foi.
Ainsi, le 18e jour après sa naissance, sa lon¬
gueur totale était de 18 pouces; le diamètre
bi-pariétal de 3 pouces 3 lignes; le bi-zy¬
gomatique de 3 pouces ; l’occipito-frontal de
4 pouces '3 lignes ; l’occipito-bregmatique de
3 pouces 7 lignes.
(. Annales médicales belges.)
Rien n’a manqué au succès du docteur
Vanhuevel, et il doit s’applaudir de n’avoir
point exposé la mère ni l’enfant aux chances
d’un accouchement qui, au terme de la gros¬
sesse, eût certainement été fatal à celui-ci.
Son observation, jointe à quelques autres,
montre que', si l’accouchement prématuré ar¬
421
tificiel n’est ni aussi facile ni aussi innocent
chez les primipares que chez les femmes qui
ont eu des enfants, une première grossesse
n’est pourtant pas toujours une circonstance
défavorable ou une contre-indication. La dif¬
ficulté de l’introduction de l’éponge k travers
un orifice qui n’est pas en général entr’ou-
vert comme chez les femmes multipares, les
efforts qu’il faut faire pour l’y pousser et l’y
maintenir, et la nécessité de renouveler à di¬
verses reprises cette application, nous sem¬
blent, pour quelques cas au moins, des objec¬
tions sérieuses. Le docteur Vanhuevel prétend
qu’on ne peut objecter maintenant l’incerti¬
tude sur le degré précis du rétrécissement du
détroit supérieur, et que la connaissance par¬
faite de l’étendue du diamètre sacro-pubien et
des distances sacro-cotyloïdiennes, désormais
facile à obtenir avec son pelvimètre géométri¬
que , autorise la pratique de l’accouchement
prématuré artificiel dès la première grossesse,
sans qu’il soit nécessaire d’attendre qu*un
premier accouchement fatal au fœtus ait dé¬
montré l’impossibilité de la naissance d’un
enfant vivant k terme. Le pelvimètre du
docteur Vanhuevel n’est qu’une modifica¬
tion , très heureuse k la vérité , du pelvi¬
mètre de Wellenbergh. Il nous a semblé,
d’après la démonstration que l’auteur nous
en a donnée et l’application qu’il a bien voulu
en faire en notre présence sur un bassin sec,
d’un usage plus facile et surtout beaucoup
plus sûr que l’instrument du médecin hollan¬
dais. En effet, d’après quelques mensurations
auxquelles nous avons employé le pelvi¬
mètre de Wellenbergh, sur des femmes en¬
ceintes, en travail ou récemment accouchées,
cet instrument, k raison des difficultés de
l’application, nous a paru conduire k un
genre d’erreur dont les conséquences sont
faciles k prévoir; il donnait presque tou¬
jours des dimensions inférieures aux di¬
mensions réelles. Nous ne voulons pas dire
qu’il en soit de même avec le pelvimètre de
Vanhuevel. La supériorité incontestable de
celui-ci nous fait au contraire penser qu’il
doit donner des résultats parfaitement exacts.
Mais une application, répétée sur le vivant par
nous-mêmes ou sous nos yeux, nous convain¬
crait davantage ; et jusqu’à cette conviction
parfaite, nous conserverons pour notre part
quelque doute sur la convenance de l’accou¬
chement prématuré artificiel chez les primi¬
pares. Nous avons vu plus d’une fois des
femmes dont le bassin était rétréci au point
de faire présumer , si elles n’accouchaient
pas naturellement, que l’accouchement pré¬
maturé artificiel pourrait être ultérieurement
indique, et qui n’en ont pas moins mis au
monde des enfants k terme vivants et bien
portants. Nous n’en attachons que plus de
prix aux observations qui, semblables k celles
m REVUE CRITIQUE.
fia docteur Vanhuevel, montrent la facilité et ticiel provoque au terme convenable d’une
l’innocuité de l’accouchement prématuré arti- première grossesse (1).
Pltannaeoloçie diiffïargicale*
DES OPIATS ET MIXTURES DENTIFRICES , pal’
M. Désirabode. — ( Voir le n° précédent.)
Ces préparations ne diffèrent des poudres
que parce que, pour leur donner un peu de
mollesse et en faire une sorte de pâte, on lie
ces dernières entre elles au moyen d’une
quantité suffisante de sirop ou de miel de
Narbonne purifié. Elles n’ont guère sur les
poudres d’autres avantages que d’être moins
sujettes à se répandre sur les meubles de
toilette, et d’être par elles-mêmes plus porta¬
tives; mais elles se détériorent assez prompte¬
ment.
Voici la formule et le mode de préparation
de la mixture conseillée par Maury :
Miel de lre qualité . 1 kilo.
Alun calciné . 62 grammes.
Extrait de quinquina. ... 32
Huile essentielle de men¬
the poivrée . 16
— de cannelle . 16
Esprit d’ambre musqué et
rosé . 8
On fait réduire le miel d’un tiers, on le
colore avec un peu d’orcanette, on y mêle
l’extrait de quinquina et on passe a travers
un linge tin. Quand il est presque refroidi,
on y incorpore l’alun, et l’on n’y ajoute les
essences que lorsque le mélange est entière¬
ment froid.
Nous devons faire remarquer ici que l’em¬
ploi des élixirs chargés de matières rési¬
neuses et balsamiques est en général préféra¬
ble, pour l’entretien des dents et la propreté
de la bouche, aux poudres et aux opiats. Ces
dernières préparations, formées, en effet, de
substances porphyrisées, n’ont que rarement
une assez grande ténuité pour ne pas faire
craindre les inconvénients qui résultent de
leur interposition et de leur séjour entre les
dents et les gencives.
Comme la plupart des poudres qui entrent
dans les préparations dentifrices sont des sels
acides, dont l’action peut assez promptement
se faire sentir sur les dents, un pharmacien
distingué (Pelletier) avait pensé qu’il serait
utile de substituer à ces acides des sels alca¬
lins ; il avait en conséquence présenté au public,
sous le nom un peu recherché d.' O dontine, un
opiat, ou mieux, un savon composé tout simple¬
ment de sous-carbonate de magnésie et de
beurre de cacao. L’Académie s’est un peu
avancée, il nous semble, en laissant mettre cette
mixture sous son patronage ; car l’action des
sels alcalins doit sc faire sentir sur l’émail
dentaire, si les eaux minérales alcalines ont,
comme on l’avance, la propriété de dissoudre
les calculs urinaires , et si les boissons de
même nature hâtent la fusion des dépôts to-
phassés qui surviennent au pourtour des arti¬
culations de quelques goutteux. Nous ferons
d’ailleurs observer que l’idée de composer
des dentifrices avec des sels alcalins n’appar¬
tient ni à Pelletier, ni à M. Oudet qui prétend la
lui avoir suggérée; car déjà, avant 1836, M. le
docteur Donné avait indiqué M. Blondeau,
pharmacien , comme l’ayant mise à exé¬
cution.
Quoi qu’il en soit, dans la confection de
ces diverses préparations, on doit apporter la
plus grande attention à bien porphyriser toutes
les substances dures qui doivent les compo¬
ser, pour les réduire en poudres impalpables,
et on doit les mélanger exactement ; car, sans
cette précaution, elles ne seraient pas seule¬
ment désagréables, mais elles érailieraient
les dents par leurs propriétés physiques.
Un grand nombre de personnes croient
pouvoir atteindre le but auquel sont desti¬
nées ces préparations, en se servant, pour
nettoyer leurs dents, de plusieurs substances
simples qui se trouvent communément sous
la main, comme le charbon, la suie, le sel
marin et le tabac.
La propriété antiputride du charbon lui a
valu depuis longtemps d’être placé parmi les
agents dentifrices les plus avantageux; son
emploi est encore aujourd’hui populaire;
mais il ne mérite assurément pas cette su¬
périorité qu’on s’obstine à lui accorder; car.
s’il n’est que médiocrement porphyrisé, il use
toujours un peu les dents, et s’il l’est beau¬
coup, il s’insinue entre la paroi externe de
l’alvéole et la gencive à laquelle il donne une
transparence violette. Nous avons été quelque¬
fois obligé de détacher les gencives, pour
favoriser un écoulement de sang qui en en¬
traînait les parcelles. Nous ne contestons
pas d’ailleurs que le charbon ait une action
légèrement antiseptique qui puisse le rendre
utile à quelques personnes, surtout à celles
dont les gencives sont molles et saignantes.
11 en est de même du sel marin ou sel de
cuisine (hydrochlorate de soude), qu’on peut
employer sans inconvénients, d’abord parce
(1) Nous n’avons point décrit le pelvimètre
de M. Vanhuevel: on sait assez l’impossibilité
de faire comprendre par une description, le
mécanisme d’un instrumént quelque peu com¬
pliqué. Mais ceux de nos confrères qui habi¬
tent Paris pourront l’examiner à loisir chez
M. Charrière, qui en a déjà fait fabriquer.
m
BULLETIN CLINIQUE.
qu’il agit comme toutes les poudres calcaires,
ensuite parce qu’il est composé de soude et
d’acide hydrochlorique dont l’effet peut bien
ne pas être complètement nul dans le blan¬
chiment des dents; son emploi occasionne
d’ailleurs une abondante salivation qui, bien
qu’étrangère au but dont nous nous occupons,
peut néanmoins être utile dans quelques cir¬
constances.
Quant k la suie , son emploi comme
dentifrice vient uniquement de ce que quel¬
ques personnes , séduites par l’apparente
blancheur des dents des ramoneurs, ont
pensé que par son usage on pourrait obtenir
le même avantage. Mais , outre que cette
substance a l’inconvénient d’une extrême
malpropreté et de laisser à la bouche une
saveur fort désagréable , elle communique
encore une teinte jaune ou brune qu’il est
presque impossible, par la suite, de faire dis¬
paraître, et qu’on n’aperçoit pas chez les ra¬
moneurs à cause de la couleur habituelle¬
ment noire de leur visage. Voici dans tous les
cas une formule dont la suie fait la base, et
que préconise le docteur E. Kemmerer :
Poudre de suie de bois. . . 52 grammes.
Poudre de fraisier _ _ 20
Eau de Cologne . qq. gouttes.
Ce que nous venons de dire des inconvé¬
nients de la suie peut parfaitement s’appli¬
quer : 1° au tabac, dont la propriété narcoti¬
que est trop douteuse pour atténuer la mal¬
propreté de son emploi; 2° au quinquina,
dont le principe tannant doit toujours finir à
la longue par jaunir l’émail. Cependant ,
comme la poudre de quinquina jouit d’une
action tonique bien évidente, on l’associe quel¬
quefois, comme nous l’avons déjà vu, à d’au¬
tres substances, pour former une poudre den¬
tifrice utile en quelques circonstances et dont
voici un modèle :
Charbon de bois blanc
porphyrisé . 64 grammes.
Quinquina en poudre. ... 32
Sucre blanc . 64
Huile essentielle de men¬
the . 4
— de cannelle . 1-50
Essence d’ambre musqué
et rosé . 45
BULLETIN CLINIQUE.
I
La première partie de notre mémoire sur
le cystocèle vaginal a frappé l’attention de
plusieurs chirurgiens ; et nous avons reçu a
cette occasion deux lettres portant l’empreinte
de convictions bien différentes , mais toutes
deux également intéressantes par les faits et
les idées qu’elles renferment. Nous les trans¬
crirons par ordre de date.
SUR QUELQUES PROLAPSUS UTÉRO-VAGINAUX ;
par M. Cangrain, D.-M. à Alençon.
A M. le Rédacteur du Journal de Chirurgie.
Monsieur , v -
Permettez-moi de m’entretenir un instant
avec vous de votre mémoire sur le cystocèle
vaginal. Parmi plusieurs observations de pro¬
lapsus, je vais me bornera vous en rapporter
trois qui vous rappelleront que la pratique
d’un médecin peut se trouver quelquefois en
opposition avec celle d’un autre, surtout
quand il s’agit de maladies encore peu étu¬
diées et mal connues. Vous dites n’avoir ja¬
mais rencontré le prolapsus circulaire du va¬
gin; je crois avec vous qu’il est rare, je l’ai
cependant observé une fois chez une jeune
fille dont je vais vous rapporter l’histoire.
Obs. I. — M. L., 19 ans, (taille élevée, tempéra¬
ment lymphatico-sanguin, réglée à 15 ans; à 18
ans elle devint chlorotique et subit le traitement
par les toniques et les ferrugineux, qui la gué
rit très bien. Voulant un jour aider sa domes¬
tique à charger un lourd fardeau, elle fit un
effort violent à la suite duquel elle éprouva
dans le bas du ventre une vive douleur ; à peine
put-elle rentrer à la maison, tant la marche
était pénible ; sa physionomie était pâle, dé¬
composée, tout en elle annonçait la souffrance.
Rendue chez elle, sa mère la fit coucher; elle
souffrit toute la journée et les jours suivants ;
la mixtion et la défécation étaient accom¬
pagnées de douleur. 8a mère l’examina et
découvrit une tumeur grosse comme un
œuf, à peine sensible au toucher. On fit ve¬
nir un médecin qui prescrivit le repos, le ré¬
gime, et dit qu’on ne pouvait reconnaître la
maladie qu’à l’aide du spéculum ; je fus ap¬
pelé près de la malade, qui ne consentit qu’a¬
vec peine à se laisser toucher. Elle était
pale, abattue, souffrait beaucoup dans les par¬
ties, comme si quelque chose voulait sortir.
Le ventre n’était pas douloureux à la pres¬
sion ; l’entrée du vagin permettait à peine
l’introduction du doigt; à la profondeur de
4 k 5 centimètres, je sentis une tumeur molle
chaude, cédant à la pression ; il était facile
d’en parcourir la circonférence, et de sentir
que le doigt se trouvait alors entre la tumeur
et les parois du vagin; elle présentait une
surface un peu rugueuse; en pressant au
centre on la faisait remonter et on sentait
alors le col de la matrice ; en retirant le doigt,
}a tumeur reparaissait, mais beaucoup moins
grosse. Le vagin ne présentait de saillie ni
en avant ni en arrière ; la vessie me parais¬
sait à sa place. Je conseillai un pessairé, que
424 BULLE'l'liN
«
j’eus beaucoup de peine à introduire, avec un
bruit semblable à une détonation de pistolet
au moment où je franchissais le muscle
constricteur du vagin; cependant il n’y eut pas
de déchirure. Je conseillai les injections as¬
tringentes et le repos. Deux mois après j’en¬
levai le pessaire qui donnait lieu à des flueurs
blanches abondantes ; j’eus beaucoup de peine
à lui faire franchir l’entrée du vagin, la ma¬
lade souffrit beaucoup ; on fit des injections
pendant 15 jours, ni tumeur, ni flueurs blan¬
ches ne reparurent. Depuis 5 ans la jeune fille
se porte très bien.
Dans presque tous les cas il m’a été facile
de m’assurer que des efforts étaient la cause
déterminante des prolapsus. Je vais en rap¬
porter brièvement deux cas.
Obs. II.— M. F. ,39 ans, couturière, réglée ù
17 ans, bilieuse-sanguine. En soulevant une
table lourde, elle sentit une douleur de reins et
quelque chose qui descendait dans les parties;
elle avait de la peine à uriner; elle se coucha,
et le lendemain elle souffrait moins , mais
quand elle restait debout la tumeur descen¬
dait ; elle finit par avoir des flueurs blanches
très abondantes et des douleurs de reins qui
l’empêchaient de travailler. Cette fille dévote
me fut envoyée par son curé. Je vis à l’en¬
trée du vagin une petite tumeur d’un rouge
vif, dure au toucher, qu’il me fut facile de
reconnaître pour le col utérin ; la pression le
fit aisément remonter; j’appliquai un pessaire
avec peine, tant l’entrée du vagin était étroite ;
je revis la malade 5 mois après : elle me dit
qu’elle souffrait h peine.
Obs. III. — M.L.,68 ans, fruitière, tempéra¬
ment sanguin, mère de deux enfants. Depuis
une dizaine d’années elle s’aperçoit d’une gros¬
seur dans le vagin qui la gêne beaucoup à
marcher; elle ne souffre pas en urinant. Son
état la force à courir la ville avec un assez
lourd fardeau. Depuis un an la maladie s’est
aggravée ; elle est inondée de flueurs blanches;
la tumeur pend à l’extérieur et produit des
démangeaisons qui la font gratter. Ne pouvant
plus marcher, elle me consulta. Je vis à l’ex-
. térieur le col de la matrice rouge , violacé ,
ulcéré, donnant lieu à un écoulement abon¬
dant ; je le fis rentrer facilement, mais il re¬
paraissait de suite. J’appliquai un pessaire
qui fit tellement souffrir la malade qu’il fallut
l’enlever; l’éponge ne réussit pas mieux. La
malade ne voulut plus rien faire; elle reste
assise toute la journée.
Je vousavoue que je n’ai pas encore rencon¬
tré de cystocèle simple ; ma pratique sur ce
point est en rapport avec les conclusions de
M. Jobert. Joint à une chute de matrice, je l’ai
observé le plus souvent de 40jà 50 ans; les filles
même vierges, en sont assez fréquemment at¬
teintes pour que je ne regarde pas i’accou-
CLUNIQUE.
chement comme une cause bien puissante.
J’ai remarqué que les professions qui forcent
les femmes à une station prolongée , quand
elles portent ou traînent un fardeau, prédis¬
posent à la maladie Toutes les femmes moins
une accusaient un effort violent. J’ai rencon¬
tré trop souvent des chutes de matrice pour
adopter votre opinion sur le cystocèle, malgré
les chiffres. Attendons un plus grand nombre
de faits, et je pense qu’on arrivera à un ré¬
sultat opposé. Je regrette de ne pas avoir
tenu note des cas que j’ai observés pour op¬
poser chiffres à chiffres. Je me propose de
le faire maintenant et de vous en rendre
compte, quel que soit le résultat.
Agréez, etc. Cangrain, D.-M.-P.
Alençon, 5 décembre 1843.
— Nous n’avons rien à dire touchant les
deux dernières observations de M. Cangrain ;
ce sont de simples chutes de matrice, et nous
aurons l’occasion plus tard de donner aussi
notre avis sur ce point. Mais nous demande¬
rons à notre habile et- excellent confrère, la
permission de discuter avec lui la signification
de la première. Est-il possible d’y voir un
prolapsus circulaire du vagin? Ce diagnos¬
tic s’accorde bien mal, ce nous semble , avec
cette tumeur grosse comme un œuf aperçue
par la mère ; avec les renseignements don¬
nés à M. Cangrain lui-même par le toucher;
et surtout avec cette phrase: Le vagin ne
présentait de saillie ni en avant ni en arrière.
Qu’est-ce donc que cette tumeur? Nous ne
voudrions pas prendre sur nous de le dire;
mais nous regrettons qu’on n’ait pas recom¬
mandé à la malade de faire quelque effort ;
la tumeur serait arrivée à la vulve, et la vua
en aurait plus appris peut-être que le toucher.
Du reste, dans tous les cas de ce genre,
lorsqu’il y aura le moindre doute, nous ne
saurions trop engager les praticiens à user
de toutes les ressources que fournissent la
vue, le toucher et au besoin le cathétérisme.
SUR LE CYSTOCÈLE VAGINAL, par M. H. BOUR¬
DON, D.-M.-P. , interne à l’Hotel-Dieu de
Paris.
Paris, ra décembre 1843.
Monsieur et très honoré confrère ,
Je viens de lire, avec beaucoup d’intérêt,
la première partie de votre mémoire sur le
cystocèle vaginal, et je m’empresse de vous
communiquer une observation qui vous pa¬
raîtra sans doute remarquable sous plusieurs
rapports.
D’abord la jeune fille qui en fait le sujet
n’était âgée que de 14 ans ; elle n’avait ja¬
mais été enceinte, et elle était blanchisseuse ,
profession qui , d’après vos intéressantes re¬
cherches, prédispose plus que toute autre au
425
BULLETIN CLINIQUE.
cÿstocèle vaginal. Ensuite la tumeur s’est
montrée après un violent effort, cause qui
11’est notée que dans un peu plus du tiers de
vos observations. Enfin ce fait montre tout
le parti avantageux qu’on peut tirer du pes-
saire élytroïde de M. Cloquet , dans des cas
analogues.
Obs. I — Une jeune fille de 14 ans, blanchis¬
seuse, fortement constituée, d’un tempérament
sanguin, très bien réglée depuis un an, n’ayant
jamais été enceinte, éprouva, il y a 4 mois, de
vives douleurs dans l’hypogastre, à la suite
d’un violent effort qu’elle fit pour soulever un
cuvier très lourd. Ces douleurs se prolongè¬
rent pendant toute la journée , sans qu’il se
montrât aucun autre symptôme. Les jours
suivants, la jeune fille ne ressentit rien d’ex¬
traordinaire ; mais le quinzième jour, s’étant
fatiguée plus que d’habitude , elle éprouva ,
pendant la marche, de la gêne vers les orga¬
nes génitaux externes , et elle découvrit une
petite tumeur arrondie qui sortait de la vulve.
Du reste, rien de particulier dans l’excrétion
des urines ni dans les autres fonctions. Pen¬
dant 5 mois , la malade ne se plaignit pas à
ses parents. La tumeur augmentait de volume
dans la position verticale, pendant les efforts
de toute espèce, et quand les urines étaient
retenues depuis un temps un peu long ; elle
diminuait et rentrait même dans le décubitus
horizontal.
Enfin, la mère avertie consulta un médecin
qui crut reconnaître un prolapsus de l’utérus,
et qui plaça un pessaire rond dit en gimblette.
L’iutroduction de cet instrument fit horrible¬
ment souffrir à cause de l’étroitesse de la
vulve. On fit garder le lit à la jeune fille
pendant 8 jours et la tumeur ne parut pas ;
mais dans la situation verticale elle se repro¬
duisit aussitôt et avec tous ses caractères,
au devant et au dessous du pessaire. Alors
la tumeur grossissant de jour en jour, et la
mère s’en inquiétant, la jeune malade entra,
le 19 juin 1840, à l’Hôtel-Dieu, salle Saint-
Lazare, n° 55 (service de M. Récamier).
Le lendemain, à la visite, elle dit se porter
très bien ; toutes ses fonctions se font d’une
manière normale , même l’émission des uri¬
nes qui se fait à volonté, avec sa rapidité or¬
dinaire, d’une manière complète, et sans plus
ni moins de fréquence que dans l’état habi¬
tuel.
Cette jeune fille se plaint seulement d’une
petite tumeur qui, placée à l’entrée du vagin,
descend hors de la vulve quand elle est restée
debout pendant un peu de temps, la gêne dans
la marche, et la force à tenir les jambes
écartées.
Si l’on examine les organes génitaux , on
trouve, en effet, à l’entrée du vagin, une tu¬
meur du volume d’un œuf de pigeon, un peu
allongée, dont l’extrémité inférieure proéminc
à travers la vulve ; elle est très régulière, et
sa surface parfaitement lisse et polie n’offre
pas la moindre trace d’ouverture. Sa résis¬
tance est celle d’une poche remplie d’eau qui
se vide graduellement quand on la presse.
Après cette opération qui provoque immé¬
diatement l’envie d’uriner, la tumeur est
flasque et diminue considérablement de vo¬
lume. Mais si on fait tousser la malade, la
tumeur reprend aussitôt son volume et sa
tension ordinaire, à moins qu’on n’ait vidé la
vessie pçndant la réduction.
Si l’on cherche à s’éclairer par le toucher
vaginal, on trouve que le pédicule est large et
qu’il estplacé sur la paroi antérieure du vagin,
à environ 5 centimètres au dessus de l’ori¬
fice vulvaire. Les parties qui l’entourent sont
souples, et ne forment pas , comme dans les
autres hernies , un anneau résistant autour
du collet.
En introduisant le doigt plus profondé¬
ment, on rencontre, à une hauteur de 8 cen¬
timètres à peu près, le museau de tanche,
dans sa situation normale , au dessus et en
arrière de la base de la tumeur.
De plus, ce toucher, aidé du toucher rectal,
permet de constater que le corps de l’utérus
a son volume et sa position ordinaire.
Le canal de l’urètre a subi un déplace¬
ment dans sa moitié postérieure qui est des¬
cendue, de sorte que le cathéter suit un tra¬
jet oblique de hautenbas et d’avant en arrière
pour arriver au col vésical. Par la vessie,
il pénètre très facilement dans la tumeur,
à travers sa base large ; et le doigt placé dans
le vagin ne sent qu’une paroi mince et simple
interposée entre lui et le bec de l’instru¬
ment.
On ne put méconnaître alors un cÿstocèle
vaginal. Pour le traitement, on commença par
vider complètement la vessie , on réduisit
la tumeur, et l’on introduisit dans le vagin
un pessaire tubuleux élytroïde. On recom¬
manda à la malade d’uriner le plus souvent
possible et d’éviter toute espèce d’efforts ; on
prescrivit des lavements pour entretenir la
liberté du ventre.
Pendant 15 jours que la jeune fille est restée
à l’hôpital, la tumeur s’est maintenue parfai¬
tement réduite, et ibn’est résulté aucun incon¬
vénient de la présence du pessaire.
J’ai eu occasion de revoir plusieurs fois
cette malade dans les années suivantes. Elle
m’a dit se trouver toujours très bien de son
instrument, qui lui permettait de se livrer à
tous les travaux de sa profession. Mais j’ai
constaté, trois ans après, que, malgré l’emploi
continué du pessaire , la maladie existait au
même degré.
Outre ce cas, j’ai eu occasion d’en observer
BIBLIOGRAPHIE.
426
un second quelques mois plus tard; mais le
sujet était une femme de 40 ans, qui avait
eu des enfants. La seule chose qui m’ait paru
remarquable, dans ce fait, c’est le volume
énorme de la tumeur, et l’impossibilité de la
maintenir réduite par aucun pessaire, et même
par une bouteille en caoutchouc du volume
d’une orange.
Je me félicite, Monsieur, de ce que ma
courte expérience vienne appuyer vos idées
sur la fréquence du cystocèle vaginal ; en effet,
dans 4 ou 5 cas de prolapsus vaginaux que
j’ai eu occasion d’observer pendant mon sé¬
jour dans les hôpitaux, il s’est trouvé deux
cas de cystocèle ; et je .suis persuadé, comme
vous, qu’on rencontrera ou plutôt qu’on re¬
connaîtra plus souvent cette affection, quand
on joindra au toucher la vue et le cathété¬
risme de la vessie.
Agréez, etc.
H. Bourdon , D.-M.-P.
BIBLIOGRAPHIE.
COURS DE MICROSCOPIE, COMPLEMENTAIRE DES
études médicales ; anatomie microscopi¬
que et physiologie des fluides de l’écono¬
mie; par Al. Donné, ex- chef de clinique
de la Faculté de Paris, etc. (l).
L’anatomie humaine est une science limitée
par la nature du sujet dont elle s’oc¬
cupe. Ce sujet n’est pas même bien vaste en
apparence; c’est un cadavre d'un mètre et
demi de hauteur, avec moins d’un demi-mè¬
tre sur toutes les autres dimensions ; et de¬
puis trois siècles que les plus beaux génies,
que les . savants les plus érudits, que les plus
laborieux travailleurs ont usé leurs jours et
leurs nuits à la dissection de ce cadavre, il
y a lieu de s’étonner que la science ne
soit pas close et> qu’il reste encore quelque
chose à trouver. Mais peut-être est-ce là un
des exemples les plus frappants de cette cu¬
riosité infinie qui pousse l’homme à tout voir
et à tout savoir, de telle sorte que, lorsque
les problèmes semblent épuisés, il se pose à
lui-même ce problème nouveau de trouver
une face inconnue derrière toutes les faces
connues, de se découvrir quelque ignorance
au fond même de sa science, plus satisfait
de quelque chose à conquérir que de tout ce
qu’il a déjà conquis. Ces trois siècles avaient
suffi à peine à compléter l’anatomie descrip¬
tive; Bichat créa l’anatomie générale. Grâce
a l’activité inouïe de l’âge moderne , ce
magnifique sillon paraît bientôt épuisé à son
tour; d’infatigables investigateurs, en creu¬
sant plus profondément, découvrent une veine
en quelque sorte nouvelle, l’anatomie chimi¬
que. Puis tout à côté et parallèlement en
quelque sorte, voici venir l’anatomie micro¬
scopique ; seulement, lorsque le creuset et le
microscope nous auront donné leurs dernières
révélations , je suis en peine de ce que pour-
(1) Un vol. in-8° ; prix, 7 fr. 50. — Chez
J.-B. Baillière, libraire, rue de l’Ecole-de-
Médecine, n° 17.
ront imaginer les âges futurs pour découvrir
quelque chose en anatomie; il ne leur res¬
tera guère qu’à chicaner sur les détails.
Parmi les savants qui ont rendu au micro¬
scope l’importance que déjà personne ne lui con¬
teste, qui en ont popularisé l’emploi en ana¬
tomie, qui l’ont fait servir avec le plus de fruit
à l’édification de cette science nouvelle ,
M. Donné a droit d’êire -cité au premier rang.
Depuis sept ans i] s’est livré à l’enseignement
public de la microscopie appliquée aux études
médicales; il a eu une forte lutte à soutenir
pour vaincre l’indifférence et des médecins et
des élèves; et à force de persévérance il en
a triomphé. Ce livre qu’il publie en est le plus
beau témoignage ; il y a sept ans, il n’aurait
pas trouvé peut-être dix lecteurs; aujour¬
d’hui c’est le complément nécessaire de tous
nos Traités d’anatomie; la physiologie y trou¬
vera des documents essentiels ; et les études
cliniques même, pour être complètes, ne
sauraient négliger les données importantes
qu’il leur apporte.
On ne s’attend pas que nous en fassions
une analyse détaillée ; c’est un livre qui veut
être étudié plutôt que lu; comme les ouvra¬
ges d’anatomie qui ne sont bien compris que
le scalpel à la main, les nombreuses expé¬
riences, les mille détails contenus dans ce¬
lui-ci ont besoin d’être revus et étudiés au
microscope. Nous indiquerons seulement la
marche que l’auteur a suivie, afin que l’on
puisse s’en faire une idée générale.
Comme l’ouvrage porte le titre de Cours, il
est divisé en leçons. Quatre leçons sont con¬
sacrées à l’étude du sang ; la cinquième traite
du mucus , la sixième du pus , la septième de
la sueur , de la salive, de la hile, et com¬
mence l’étude de l 'urine, qui prend à elle
seule encore les deux leçons suivantes ; la
dixième et la onzième s’occupent du sperme ;
les quatre suivantes du lait, qui n’occupe pas,
comme on le voit, une moindre place que le
sang lui-même ; et enfin la dernière comprend
l’examen du chyle , de la lymphe, de. la syno-
-NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
vie, du vaccin, de Veau de Vamnios, et des
matières fécales.
Nous avons dit que cette anatomie microsco¬
pique fournissait d’amples renseignements à la
physiologie et à la clinique : c’est ce qu’il est
facile de démontrer en jetant un coup d’œil
surYhistoire du sang. Après l’avoir étudié à
l’état normal et sous le verre du microscope,
l’auteur recherche sa marche dans les vais¬
seaux, dans l’intérieur des follicules, dans
l’embryon du poulet; il poursuit ses altéra¬
tions pathologiques dans la chlorose, la fièvre
typhoïde, et dans d’autres affections. Un des
résultats les plus importants et les plus im¬
prévus de ces recherches, c’est qu’il est im¬
possible de reconnaître au microscope s’il y
a du pus dans le sang, tant les globules
427
blancs de celui-ci ressemblent aux globules
de l’autre.
De même pour le lait, on lira avec un grand
intérêt l’histoire de ses altérations, soit phy¬
siologiques, soit pathologiques; lait purulent,
lait mélangé de sang, lait des femmes syphi¬
litiques, etc.
Nous avions dessein, pour finir d’appeler
l’attention toute spéciale des chirurgiens sur
un article qui termine la dernière leçon, et
qui traite des objets appartenant à l’œil
même de l’observateur, et qui peuvent être
confondus avec les objets réels que Von exa¬
mine au microscope. Mais ce sujet nous a
paru si neuf et si intéressant pour l’ophthal-
mologie que nous avons reproduit l’article
presque en entier dans notre Revue critique.
NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
L Académie des sciences n’a pas reçu de communications chirurgicales importantes.
Académie de médecine. — 14 novembre. — M. Bérard jeune fait un i apport sur un travail
de M. Bonlilspère, de Nancy, intitule: Observations tendant à prouver la possibilité de la
cure radicale de tumeurs et d'hydropisies enkystées au moyen d’une simple ponction . Nous
reviendrons sur ce sujet dans notre prochain numéro.
— Le 12 décembre, l’Académie a tenu sa séance annuelle ; M. Dubois (d’Amiens), secrétaire
annuel, a lu le rapport sur les prix de 1845, et le programme des prix de 1845. Aucune des
questions proposées n’a trait à la chirurgie.
— M. Guérin a interjeté appel du jugement qui le condamne. C’était son droit sans doute;
mais à le voir poursuivre avec tant d’acharnement le gain impossible d’une cause a ja¬
mais perdue; il faut donc que la liberté de discussion et de critique le gêne, à un
point qu’on n’auraitpu soupçonner.
I
FIN Dû PREMIER VOLUME-
é
*
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
(ire ANNÉE, 1843.)
Avant-propos . 1
1. —TRAVAUX ORIGINAUX.
mémoire sur tA fracture par écrasement du calcanéum, par M. Malgaigne. 2
Voir aussi pages 62, 92 et 376.)
mémoire sur la rétroversion de la matrice dans l’état de grossesse,
par M. Amussat . 13
de l’opération du bec-de-liè vre compliqué de saillie des os inter-maxillaires,
par M. Blandin . 33
( Voir aussi page 92.)
tableau des hernies étranglées traitées à Wurtzbourg de 1816 à 1842,
par M. Textor . 37
des fractures des os du crane du fœtus qui sont quelquefois le résultat
d’accouchements spontanés, par M. Danyau . '.. 40
note sur une nouvelle thérapeutique des tumeurs blanches, par M. Mal-
GAIGNE . 51
CONSIDÉRATIONS NOUVELLES SUR LES ÉPANCHEMENTS DE SANG et les tU-
meurs sanguines qui se forment après la blessure des artères, par M. Amussat . 65
note sur un nouveau signe pathognomonique des abcès par congestion,
par M. F. d’Arcet . 70
mémoire sur l’allongement et le raccourcissement des membres infé¬
rieurs dans les coxalgies, par M. Bonnet de Lyon. -- lre partie. De l’allongement
dans les coxalgies..r . 72
- Deuxième partie : Du raccourcissement dans les maladies de la hanche. . . îll
sur l’innocuité du contact de L’air dans les incisions sous-cutanées, par
M. Malgaigne . . 97
recherches expérimentales sur la formation des cicatrices artérielles et des
anévrismes traumatiques, par M. Amussat . 103
note sur le tamponnement à queue de cerf-volant , par M. Bretonneau . 118
NOUVELLES OBSERVATIONS SUR LES PSEUDO-ÉTRANGLEMENTS , OU SUT l’in-
tlammation simple dans les hernies, par M. Malgaigne . 129
sur les luxations de l’extrémité supérieure du radius chez les enfants, par
M. Perrin . 135
des affections vénériennes des testicules, par M. Ricord . . . 461
RECHERCHES SUR LES MALADIES VAGINALES ET UTERINES étrangères à la
menstruation, à la grossesse, à l’ accouchement, et qui sont du ressort du toucher et
du spéculum, par M. Récamier . 173
mémoire sur la périneoraphie pratiquée immédiatement après l’accouchement,
par M. Danyau . 193
de quelques dangers du traitement généralement adopté pour les fractures
de la rotule, par M. Malgaigne. — Première partie . 201
- Deuxième partie . . . . . 236
études sur le traitement des inflammations et des abcès du sein , par M. de
.Sandouville . 225
EXPÉRIENCES SUR LA RÉDUCTION DES LUXATIONS DE L’ÉPAULE, pOUT dé-
TABLE DES MATIERES. 429
terminer les lésions qui peuvent survenir dans des tractions trop violentes par
M. Gerdy . 233
de quelques illusions orthopédiques, à l’occasion du Relevé général du
service orthopédique de M. J. Guérin . 257
DE L’HYDROPISIE DU COL UTÉRIN , par M„ JORERT . 265
mémoire sur le traitement abortif de la blennorrhagie par l’azotate d’ar¬
gent à haute dose, et sur l’emploi des injections caustiques à toutes les périodes de
l’urétrite, par M. Debeney . 268
nouvelle méthode de traitement pour les fractures très obliques de la
jambe, par M. Malgaigne . 289
de quelques modes de guérisons naturelles des hernies, et particulièrement
du rôle du collet du sac dans ces guérisons, par M. Roustan. — Première partie . 298
- Deuxième partie . » . . 523
mémoire sur les luxations causées par le relâchement et l’allongement des
ligaments, par M. Putêgnat . 505
note sur l’hydrophthalmie et l’exophthalmie en Afrique, par M. Furnari. . . . 328
mémoire sur l’application du froid en thérapeutique, par M. Alliot . 330
mémoire sur le cystocèle VAGINAL, par M. Malgaigne. — Première partie. . . 355
- Deuxième partie . . . . . . 409
observations sur les convulsions puerpérales , par Robert John
de Dublin . 560
mémoire pratique sur le cysticerque ( Cysticercus cellulosœ ), observés
dans l’œil humain, par M. Sichel . 40!
II.— REVUE CRITIQUE.
Cliirurgie.
Discussion sur la ténotomie. .. . . 49
— Fin de la discussion ; question de moralité scientifique....... . . 35
De la mortalité après les opérations dans les hôpitaux de Paris. . 24
Traitement de l’ophthalmie des nouveau-nés, par M. Ammon . . . 27
Du traitement des hydarthroses par l’incision sous-cutanée de la synoviale, par M. Goy-
rand . 56
— Traitement de l’hydarthrose par les injections iodées, par M. Bonnet de Lyon . 57
— Même sujet, par M. Velpeau . 281
Lettre k M. Malgaigne sur une luxation scapulo-humérale en bas, par M. Robert . 83
(Voir aussi page 219.)
Delà réduction des luxations métacarpo-phalangiennes . . ». 85
— Réduction des luxations des phalanges . . . . . 87
Sur la prétendue amaurose abdominale de quelques ophthalmologistes . 89
Du traitement des rétrécissements de l’œsophage, par le professeur Spitzer . 119
Amputation de la verge, réunion immédiate, par M. Ricord. . . . . . 120
Nouveau traitement de l’hydrocèle, par M. Baudens . . . 121
De la trachéotomie dans le croup, par M. Trousseau . 147
Nouvelle opération pour la cure des opacités de la cornée, par M. Malgaigne.. . 154
— Lettre de MM. Desmares et Magne sur cette opération . 192
Sur l’infection purulente, par M. Sédillot . 154-181
— Nouvelle doctrine de l’infection purulente, par M. Tessier . . . 182
Extraction d’une aiguille engagée dans le canal de l’urètre, par M. Dieffenbach . 154
De l’inutilité de l’extirpation des cancers, par M. Leroy d’Etiolle . . 184
— Recherches sur la fréquence du cancer, par M. Tanchou . 278
— De la fréquence relative du cancer dans les divers âges . 368'
Mémoire sur la résection de la mâchoire ‘inférieure , considérée dans ses rapports avec
les fonctions du larynx et du pharynx, par M. Régin . . 186
Recherches anatomiques, physiologiques et pathologiques sur les cavités closes, naturelles
ou accidentelles, de l’économie animale, par M. Velpeau . . 210
De l’emploi du sulfate de cuivre pour obtenir la cicatrisation des plaies et des ulcères,
par M. Brunslow de Brandenbourg . 214
De la nécrose du calcanéum, par M. Malespine . . . . 214
430
TABLE UES MATIÈRES.
Relevé général du service orthopédique de l’hôpital des enfants . k . . . 240
(Voir à la suite) : De quelques illusions orthopédiques, etc...- . 257
— Sur les guérisons orthopédiques de M. Guérin . . 311
— Nouvelle simplification des discussions orthopédiques ; procès intenté au Journal de
Chirurgie . - . . 321
— Correspondance; lettres de M. Orfila et. deM. Dechambre . 385
— Procès intenté au Journal de Chirurgie. —Jugement. — Consécration de la liberté de
discussion scientifique, . . . . . . 384
—Appel de M. Guérin . 427
— Déclaration de principes des médecins et chirurgiens de France . 323 et 385
— Adhésions des médecins de Paris et des départements. . . 0 .. . 385
— Déclaration des internes des hôpitaux de Paris . 395
— Déclaration de la presse médicale de Paris et des départements . 395
— Déclaration des Sociétés savantes . . 395
Sur les caractères distinctifs des divers genres de bégaiement et sur les moyens curatifs
qui leur conviennent, par M. Colombat . 247
Des injections iodées pour la cure radicale des hernies . 251
Guérison par l’injection d’iode d’une collection située dans l’intérieur du bassin, par
M. Velpeau... . 282
Du siège de l’étranglement dans les hernies crurales, par M. Demeaux . . 313
De la valeur symptomatique des ulcérations du col utérin, parM. Gosselin . 35t»
Sur la cure spontanée des polypes utérins, par M. Marchai de Galvi . 358
Sur les fractures transversales de la rotule, par M. Vrolik . 559
De la ténotomie appliquée ru traitement des fractures de la malléale externe, parM. A.
Bérard . 541
Nouvelle méthode pour la cure de la grenouillette, par M. Jobert . 543
Guérison des varices des paupières par l’excision des veines dilatées, parM. Heidenreich. 344
Nouvelle manière de guérir les fistules de la portion antérieure du conduit parotidien, par
M. Ribéri . 559
Luxation du scaphoïde et du calcanéum sur l’astragale . 571
De la nature des mouches volantes, par M. Donné . 4î8
Luxation de champ de la rotule, par M. Gazsan de Pittsburg . 419
Extraits des journaux allemands . . . 27
Dépression considérable du frontal chez un nouveau-né produite par une exostose volumi¬
neuse située entre la 4e et la 5e vertèbres lombaires . . 28
De la perforation du placenta dans les cas d’implantation de cet organe sur l’orifice
utérin . . ■> . 59
Dernier résumé statistique des faits observés à la Maternité de Stutlgard, du 1er juillet
1840 au 50 juin 1841 . . 89
Rupture de l’utérus pendant le travail de l’accouchement ; opium à haute dose; guérison. 123
Hémorrhagie dépendant de l’implantation du placenta sur l’orifice de la matrice . 124
Accouchement prématuré artificiel provoqué à l’aide du tampon , par le professeur
Schœller . , . 455
Rétention prolongée d’un fœtus mort dans l’utérus, observée à deux reprises différentes
chez la même femme . 488
Exsudation pseudo-membraneuse dans les voies aériennes d’un fœtus, par le profr Hayn. 218
Discussion sur la phlegmatia alba dolens . 251
Rétention du placenta dans l’utérus, après un avortement à trois mois de grossesse - 285
Grossesse extra-utérine ovarique . 314
Hémorrhagie promptement mortelle produite par la rupture d’une varice à la grande
lèvre . 345
Discussion sur l’évolution spontanée du fœtus . 375
Accouchement prématuré artificiel chez une primipare, par M. Vanhuevel . 420
Note sur le sparadrap commun . . .
Sur l’emploi de la pommade au précipité blanc. . . . .
TABLE DES MATIÈRES.
43 1
91
Sur l’emploi du cyanure de mercure sous forme de pommade . .
Sur l’emploi de la pommade au chloro-iodure de mercure et sur la nature de la prépara¬
tion de ce produit . . .• .
Caoutchouc révulsif . .
Papiers dérivatifs de Berg et de Pirwitz .
Traitement arabique de la syphilis . .
Des moxas de Marmoral , par M. Guépratte .
Note sur la composition, la préparation et le mode d’administration de l’iodhydrargyrate
d’iodure de potassium .
Sur la pommade d’iodure de potassium .
Des pâtes arsénicales employées pour la cautérisation du cancer .
De quelques nouveaux traitements de la gale .
Sur une meilleure préparation des pommades, par M. Deschamps d’Avallon .
Des élixirs et poudres dentifrices, par M. Désirabode .
Des opiats et mixtures dentifrices, par le même .
124
125
125
lot;
189
218
252
285
515
34t>
374
422
III. — BULLETIN CLINIQUE,
Fracture par écrasement des deux calcanéum ; résultats constatés treize ans après l’ac¬
cident, parM. Voillemier .
— Fracture du calcanéum après une chute sur la plante des pieds ; par M. Bérenguier.
Nouveau signe de consolidation des os dans le cas de fractures des membres, par le
docteur Guenther . .
— Fracture de l’humérus avec chevauchement ; cal volumineux sans arrêt de la crois¬
sance des ongles, par M. Malgaigne .
Hypertrophie du cuir chevelu qui a rendu une opération nécessaire, par M. A. Robert..
Observation d’avortement subit à 5 mois environ de grossesse, compliqué de déchirure
verticale de toute la hauteur et de toute l’épaisseur du col utérin et suivi d’une hémor¬
rhagie très promptement mortelle , par A. Danyau .
Observations obstétricales, parM Fabrège .
1° Accouchement par l’épaule, engagement simultané des membres thoracique et ab¬
dominal gauches ; terminaison par les seuls efforts de la nature .
2° Hydropisie enkystée de la poche amniotique .
3° Analyse philosophique d’un cas d’anencéphalie .
Nouvel exemple de luxation scapulo-humérale en bas, par M. Bourguet .
Luxation scapulo-humérale réduite le 4* jour; immobilité du membre durant un mois •
roideur articulaire vainement traitée par les bains de Barège et les douches mr
M. Rigal de Gaillac . . . ’
Ascite considérable survenue au 9« mois de la grossesse; accouchement naturel à terme •
prompte guérison de l’ascite après l’accouchement, par M. Prestat .
Ligature de l’artère linguale, pratiquée pour un naevus ulcéré de la langue chez un enfant
de deux ans et demi, par M. Déguisé tils . .
Observation d’une hernie scrotale étranglée, sphacélée, sans causer les accidents prin¬
cipaux de l’étranglement et de la gangrène, par M. Delaporte . F
Sur quelques prolapsus utéro-vaginaux, par M. Cangrain .
Sur le cystocèle vaginal , par M. Bourdon .
85
378
92
95
■125
158
! 89
189
190
191
219
253
285
518
347
425
424
IV.— BIÜL]
Traité des sections tendineuses et musculaires dans le strabisme , la myopie etc par
*' * * *••«••••«« » . ••••*#•*.
Manuel de médecine opératoire, par M. Malgaigne, 4e édition .
Encyclopédie anatomique, comprenant l’anatomie descriptive, l’anatomie générale été ' 94
Ueber die Viedererzungung, etc. - De la reproduction du cristallin après l’opération dé
la cataracte, par M. Textor lils .
* ' * • • . . . . . . . . |v|j
De circumvolut ionibus funiculi umbilicalis fœtus vitœ haud raro infestis, auct. Mayer. . ! iss
Lehrbuck der Geburstshulfe. — Traité d’accouchements , par M. Nægélé lils . * _
Esquisse militaire du service militaire de santé en général , et spécialement du service
chirurgical depuis l’établissement dos hôpitaux militaires en France, par M. Gama _ 222
TABLE DES MATIÈRES.
432
Œuvras complotas de John Hunter, traduites de l’anglais avec des notes, par M.Richelot. 255
Traité pratique des maladies des organes génito-urinaires. — Première partie; maladies
de l’urètre, parM. Civiale. — Nouvelle édition . 287
Bibliothèque du médecin praticien, sous la direction du docteur Fabre. — Tome 1er, mala¬
dies des femmes . . 319
Nouveaux éléments complets de la science et de l’art du dentiste, par M. Désirabode. ... 350
Depelvi oblique ovatâ cum ancylosi sacro-iliacâ, auct. Ed. Martin . . 379
Cours de microscopie complémentaire des études médicales; anatomie microscopique et
physiologie des fluides de l’économie, par M. Al. Donné . 426
Y. — NOUVELLES ET VARIÉTÉS.
Académie des sciences. — Candidats à la place de Larrey, p. 32. — Encouragements décernés
en chirurgie pour 1842; prix pour 1844, p. 64.— Nomination de M. Andral; nouveaux can¬
didats à la place de Larrey, p 93. — Mémoire du docteur Schuster sur l’électro-puncture,
p. 93, 382. — Lectures des candidats à la place de Larrey; présentation de la commission,
p. 127. — Nomination de M. Velpeau. — Commission des prix de médecine et de chirurgie,
p. 159. — Appareil de M. Baudens pour les fractures des membres inférieurs, p. 225. —
Cataracte noire, p. 223. — Procédé de M. Négrier pour arrêter l’épistaxis, p. 224. — Méthode
.fourdantpour le bégaiement, p. 224, 256, 288, 55!. — Expériences de M. Thierry sur la
ligature des artères, p. 256. — Discussion sur le procédé d’embaumement de M. Cannai,
par M. Marchai de Calvi. — Composition du tartre des dents , p. 288. — Expériences sur la
kératoplastie, p. 531, 382. — Résultats de 91 opérations de pupille artificielle, p. 351. —
Expériences sur la dissolution des calculs urinaires par le suc gastrique, p. 551, 552. —
Traitement des surdités torpides par la compression du nerf facial, p. 582.
•
Académie de médecine. — Prix de 1842 remis pour 1844, p. 32. — Elections du bureau pour
1843, p. 64.— Rétrécissement de l’œsophage. — Mode d’union du muscle droit interne de
l’œil coupé 23 mois auparavant. — Symptômes de la pierre déterminés par une affection des
reins, p. 64.— Souscription de l’Académie au monument de Larrey. — Souscription pour les
victimes de la Guadeloupe, p. 128. — Mode d’union du tendon d’Achille coupé 6 mois aupa¬
ravant, p. 159. — Disposition anatomique entraînant l’incurabilité de certaines fistules vésico-
vaginales, p. 160. — Discussion sur la phlegmatia alba dolens, p. 224. — Tumeurs anomales
des cicatrices, p. 224. — Vacance à l’Académie, p. 224, 256. — Présentation de bègues par
M. Colombat, p. 256. — Présentation d’une déviation de l’épine par M. Guérin, p. 256. —
Représentation du malade après l’opération, p. 288. — Nouveau procédé d’entéroraphie par
M. Moreau-Routard, p. 288. — Inauguration du monument de Bichat, p. 288. — Introduction
d’une sangsue dans le vagin, p. 520.^— Courte discussion sur les ruptures de la matrice, p.
320. — De la superfétation; idées de M. Rover-Collard, p. 332. — Epispadias, p. 332. — Action
du suc gastrique sur les calculs vésicaux, p. 552. — Inoculation du pus vénérien par
M. Ricord, p. 382.— Hernie de l’estomac à travers une plaie; utilité de la ponction, p. 382.
—Séance publique de 1845, p. 427.
Variétés. — Nombre des services de chirurgie dans les hôpitaux de Paris, p. 64. --Banquet de
Vassociation des chirurgiens des hôpitaux, p. 64.— Hernies étranglées opérées chez un en¬
fant de 7 semaines et un vieillard de 107 ans, p. 64. — Prix des Annales d’oculistique pour
la détermination du siège et de la nature de la cataracte, p. 128. — Hunterian oration pro¬
noncé par M. Arnott. — Anecdote sur une paralysie du nerf facial prise pour une apoplexie,
p. 160.— Statistique des anévrismes opérés par la méthode de Hunter, p. 160. — Nouveau
service de chirurgie institué à l’hôpital Saint-Antoine, p. 192. — Nomination de M. Mal-
gaigne à cet hôpital, p. 352. — Constitution de la Société de chirurgie de Paris, p. 288. —
Mort de M. Champion de Bar-le-Duc et de M. Fabre de Marseille, p. 582.
FIN DF. LA TA RLE.
FARTS. lAfPttl IWERIR DR t»âüt. MIVONT K T Rite Je Grendle-Saint-Honoré, 55,